CLXXIV: la victoire sur les choses d'algues (de l'immortel génie de Paris)

00000000.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors que sous ses yeux des monstres de la Seine s'employaient à saisir de leurs tentacules des êtres humains se tenant debout sur ses rives.

Cela eut pour effet d'inquiéter et de troubler le Génie d'or, dont la mission première était de protéger les Parisiens, et qui sentait que par sa bataille contre les monstres d'algues au contraire il les mettait en péril. Et peut-être était-ce le dessein de ces monstres, mais ils avaient aussi une faim spontanée de chair humaine; et cela se dédoublait en eux, car il n'y a là rien qui s'oppose.

Quand, dans un amas de bulles bouillonnantes et de cris étouffés par les ondes, le Génie d'or vit un homme attrapé à la surface puis tiré sous l'eau, il s'élança vers le tentacule filandreux qui l'enserrait, et (ayant fixé son bâton à sa ceinture) de ses propres mains il le déchira. Exerçant de sa puissante poigne deux poussées contraires, il tourna le bras étiré du monstre en deux sens à la fois, et la peau finit par s'en rompre, et la chair aussi. Une volute de sang noir se déversa dans l'eau déjà sombre, la rendant plus obscure encore qu'elle n'était.

Si le Génie d'or n'avait pas utilisé son bâton, qu'on le sache, c'était pour ne pas blesser l'homme mortel, autour duquel le tentacule s'était trois fois enroulé. Mais dès que ce lien eut été rompu, et que l'homme eut pu regagner la surface et recommencer à respirer, le Génie d'or put de son côté reprendre son sceptre gemmé, et l'allumer pour écarter l'obscurité de devant ses yeux.

Heureux fut-il, car la souffrance issue de cette rupture de tentacule fit vibrer et frémir non seulement le monstre qui le possédait, mais l'ensemble de sa communauté, unie par un étrange courant nerveux qui ne laissait guère aux monstres pris individuellement d'initiative propre. Tous donc se débattirent et rugirent, se secouèrent dans leurs liens et firent trembler le lit du fleuve et tout le sol de Paris avec lui, par des ondes de choc d'une portée formidable. On entendit un sourd grondement monter des profondeurs – comme si une menace enfouie se réveillait, effroyable et sinistre.

Et voici! de hautes vagues bondirent dans l'air, se jetant sur les façades des maisons, en détruisant quatre – et les faisant s'écrouler dans le flot débordant. Et des hommes et des femmes furent emportés – et, je le dirai, plusieurs 00000000.jpgse noyèrent, hélas!

Paris avait peur, et le peuple se mit à fuir les bords de Seine – où pourtant si souvent il avait cherché fraîcheur et bonheur, douceur et paix. Car les flots ondoyants reflétaient paresseusement et délicatement les rayons du soleil, et emmenaient avec eux le souffle du plateau de Langres, parfumé et pur. Si Paris la vieille contenait encore des étincelles de vie, elle le devait, pensait-on, à ces ondes onctueuses, qui les faisaient pénétrer mystérieusement la pierre des quais. Là elles engendraient une lumière obscure, inconnue et merveilleuse, dont il semblait que la pierre rajeunissait et retrouvait sa nature antique, mêlée à la plante et à la terre, leur servant de nourriture et de ferment. Ainsi empêchaient-elles sa mort prématurée, son effritement attristant. Se maintenant solide par ce miracle, elle se peuplait dans ses creux de gnomes encore joyeux, qui l'entretenaient et la polissaient, la rendant toujours plus semblable au cristal le plus pur. Et Paris trouvait là son socle, et son immortalité relative.

Mais il est temps, nobles lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la suite de cette étrange aventure du génie matérialisé de Paris.

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