CLXXVIII: le surgissement de Jean Levau

00000000.jpgDans le dernier épisode de cette série brutale, nous avons laissé un robot géant bleu alors qu'il dévastait la rue Reynouard, à Paris, et qu'il faisait fuir sous ses pas les foules épouvantées. 

Car les familles qui vivaient dans les immeubles en avant de son chemin remplissaient maintenant le bout de la rue, se précipitant le plus loin possible de lui – qui marchait assez lentement, puisqu'il prenait le temps de tout détruire sur son passage. Certains, sans doute âgés ou têtus, ne voulurent point quitter leurs appartements – et lamentablement ils mouraient quand le robot parvenait jusqu'à eux, ne survivant que rarement à sa rage énorme de vandale métallique.

Une nuée de piétons courait cependant comme elle pouvait vers la place du Costa Rica afin d'échapper à sa furie – et les gens se bousculaient, se poussaient, tombaient, se piétinaient les uns les autres en tâchant d'échapper à la mort. Oubliant tout ce qui faisait d'eux des êtres humains, et la bonté, et la pitié, ils n'entendaient plus qu'eux-mêmes, n'écoutaient plus que la voix qui leur ordonnait de rester vivants. Seules quelques mères s'occupèrent de sauver leurs enfants – et même, rares, quelques pères. Dans cette foule affolée, on eût dit que la bestialité avait remplacé l'humanité. 

Il y eut, toutefois, de glorieuses exceptions.

Car, en ce jour, on distingua clairement ceux que la peur ne ravalait pas, et qui restaient saints et purs dans leur souci de se sauver. S'occupant encore des autres dans l'affolement général, ils étonnèrent, car on soupçonnait peu ceux qui faisaient ainsi preuve d'héroïsme qu'ils en fussent jamais capables, tandis que ceux dont on vantait constamment les mérites quand aucun péril ne se dressait, étaient les premiers à fuir, pleutres pitoyables.

Ces cœurs braves furent, certes, bien moins nombreux qu'on ne l'aurait voulu, au vu de tant de beaux discours prononcés dans des salons confortables sur la nullité des autres. Ils n'en existèrent pas moins; et voici, à eux seuls ne sauvèrent-ils pas l'humanité perdue de Paris, ce jour-là? Leur éclat donnait l'impression que des astres étaient descendus sur terre par leur entremise, et que l'obscurité avait été repoussée, qui enfouissait les âmes dans la lamentable Rude-Nexus-Origin-recreation-WC.jpganimalité. Ils étaient, sans le savoir, les fidèles disciples du Génie d'or – prenaient en eux son éclat, venu aussi du ciel. Or parmi eux, le croirez-vous? se distingua surtout Jean Levau, venu tout exprès de son arrondissement du nord pour aider les gens, tant il avait été imprégné des vertus morales de son double, l'être lunaire aux ancêtres étoilés!

D'avoir fréquenté en effet, en toute conscience, cet être étrange, angélique ou démonique, avait peu à peu développé en lui des facultés spéciales, notamment une forme de prescience, et de seconde vue. À l'avance il avait vu, en rêve, mais sans être complètement endormi, ce qui allait se passer, avait perçu que ses frères humains, parisiens ou non, français ou pas, auraient besoin de lui dans la rue Reynouard, et qu'une catastrophe allait survenir. Ayant pris le métro, il se précipita vers la rue assiégée, et commença à aider les vieillards, les femmes, les enfants, les faibles, à se dégager de la foule pressée, dans laquelle plus d'un étouffa, parce que la précipitation de ceux qui étaient descendus de leurs immeubles et couraient vers la place du Costa Rica faisait comme un entonnoir à ce mouvement vif.

Au loin il voyait le robot Adûcalër écraser de son pied immonde des gens qu'il négligeait même de regarder, et qui étaient tombés en fuyant, et ses cheveux dressés sur sa tête attendaient l'intervention du Génie d'or, que Jean savait dans les parages. Mais où était-il? se demandait-il; pourquoi n'intervenait-il pas plus vite? Il chassait rapidement ces pensées angoissantes de son âme, afin de mieux s'occuper, lui-même, des gens dont il pouvait s'occuper, seule tâche dont il devait se soucier, la volonté du Génie d'or, ou plus généralement des dieux, n'étant point en son pouvoir, et le mystère de leurs desseins restant impénétrable.

Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, consacré une tentative ratée des policiers d'arrêter le terrible robot Adûcalër.

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