Cicéron et la république de droit divin

00000.jpgJ'ai lu le livre III des Fins de Cicéron, publié à part aux Belles-Lettres sous le titre Le Bien et le Mal, après l'avoir acheté à Lyon au cours d'une visite rendue à ma fille, il y a déjà deux ans. L'essence de la morale et même de la spiritualité romaines s'y trouve, inspirée par les Stoïciens, sous une forme dialoguée imitée de Platon, et bien sûr, comme toujours quand on lit la philosophie romaine, on découvre que ce qu'on attribue communément (notamment en France) au christianisme émane en fait de l'ancienne Rome.

Ce qui m'a frappé est la fin car le début, très théorique, essaie, dans la bouche de vieux Romains initiés, de traduire en mots latins les concepts philosophiques grecs, et ce n'est pas très facile à suivre. Cicéron dit en effet qu'il faut conformer son comportement à la Nature, mais il entend par là bien autre chose que nous, quand nous disons une telle chose. Nous prenons volontiers exemple, à partir de cet adage, sur le comportement des animaux et, lorsqu'on a un reste de moralité, on invente que les bêtes se comportent bien, pour éviter d'avoir à imiter leurs cruautés. Or pour Cicéron il s'agit de bien autre chose, pour la bonne et simple raison qu'il place les dieux dans la Nature. Car par ce mot il entend l'univers entier, le cosmos.

Et il dit une chose à la fois belle et singulière, que ce que nous attendons des dieux – de l'amour, de l'indulgence, des services rendus –, nous l'attendrons forcément, dans la cité, des autres, et l'exigerons forcément de nous-mêmes, à notre tour. L'élan moral humain a son fondement dans l'imagination des dieux, foncièrement morale.

Cela fait allusion à d'autres textes de Cicéron dans lesquels il affirme que les étoiles se comportent dans le ciel selon un mode de mesure, de paix, de sérénité, d'équilibre – que nous imitons sur terre, dans la cité, notamment lorsque nous instituons une justice. La justice est l'expression des dieux que nous concevons, parce que nous les concevons vivant dans le ciel, parmi les étoiles, parce que nous concevons les étoiles comme leur émanation première sur le plan physique. En somme, Cicéron parle d'une république de droit divin.

Et c'était la pensée romaine. Pour Cicéron, la communauté étant à l'image de l'ensemble, étant davantage le reflet de l'univers que l'individu, elle est davantage que lui habitée par les dieux. Il faut donc être prêt à se sacrifier à elle, car elle continue, immortelle, au-delà de soi, et c'est en elle que l'on vit, au-delà de sa mort.

Celui qui voudrait nier que la république romaine était de droit divin doit lire les récits sur sa fondation, dans laquelle les dieux interviennent effectivement, à travers les oracles. Il n'est pas vrai que la république implique l'absence de divinité au fondement 000000000000.jpgde ses lois. En fait, à Rome, c'était le contraire, on estimait que les dieux étaient davantage derrière la république que derrière les royautés arbitraires.

C'est pourquoi cette république avait ses héros, et ses épopées, souvent magnifiques, comme celle de Lucain, rendant hommage à Pompée transfiguré après sa mort. (Il vivait sur l'orbe lunaire, dans une lumière dorée, donc parmi les dieux.)

On critique, en France, les allusions de la république américaine à Dieu, mais c'est finalement conforme à l'esprit républicain originel. C'est la république française, qui ne l'est pas. Et pourquoi? Parce que les Français ne parviennent pas à concevoir le divin autrement qu'à travers un monarque. Ils ont ce côté césarien, transmis par la vénération des Gaulois pour Auguste. Même De Gaulle, quand il a rétabli un semblant de sacralité, s'est référé au catholicisme et à la figure césarienne. Il semble impossible, curieusement, d'en sortir. Marivaux avait beau dire que les dieux voulaient que les hommes et les femmes participent de façon égale à la création des lois, on continue à considérer que les femmes ne seront les égales des hommes que si on renie les dieux. Curieuse manie, plutôt néfaste.

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