Le merveilleux de Jaufré, roman occitan

0000.jpgJ'ai lu récemment Jaufré, long récit de presque onze mille vers écrit en occitan au début du treizième siècle, et ce qui y est étonnant, c'est le naturel avec lequel le merveilleux s'y met en place, rappelant quasiment Harry Potter. Le chevalier éponyme y combat des géants avec une précision d'action inouïe, des enchaînements de coups méticuleusement décrits, avec aussi les esquives et les feintes – d'une façon assez peu répandue à cette époque, dans la littérature. Le fantastique est de même.

À un certain moment, un oiseau immense saisit le roi Arthur dans ses pattes et l'emmène dans les hauteurs, le lâche puis le rattrape, comme dans un film hollywoodien. Ce qui est plus étonnant encore, mais cette fois dans le mauvais sens, c'est que cet épisode est expliqué d'une façon très prosaïque: l'enchanteur en titre de la cour d'Arthur s'est amusé à faire peur aux chevaliers et dames de Cardeuil. Cependant sa transformation en oiseau, et d'oiseau en homme est remarquablement présentée, de façon souple et sans heurt; on en admire l'art.

De même, encore, des chevaliers précédés d'une fée, leur dame, surgissent à la fin d'une fontaine, et tendent une tente immense à une allure inouïe, les dévoilant de véritables elfes, tels par exemple que Tolkien les a dépeints.

Il y a aussi de la sorcellerie: d'affreux lépreux se nourrissent de sang d'enfants pour améliorer leur sort, et Jaufré est bien sûr obliger de les affronter, voire de les tuer. Mais ce fantastique satanique, typiquement chrétien, est pensé avec une clarté singulière, dont on croit trop l'époque médiévale incapable.

Un être affronté par Jaufré est explicitement appelé démon, et disparaît et apparaît à volonté.

Cela prouve que les idées qui courent selon lesquelles les gens du Moyen Âge ne savaient pas faire la différence entre êtres magiques et êtres prosaïques, entre esprits manifestés et hommes incarnés, sont plutôt fausses, on était à cet égard très avisé.

Le moins beau de notre roman médiéval n'est pas la manière dont le mariage qui fait l'objet d'une grande partie de la trame s'agence. Jaufré et Brunissen se désirent ardemment, mais la seconde refuse d'en rien montrer, et le premier ne se doute absolument pas que son sentiment est partagé. Cependant un ami commun, Mélian, que Jaufré a sauvé d'un sort atroce, s'en aperçoit, et arrange le mariage, que Brunissen feint de n'accepter qu'à contre-cœur, mais à condition qu'il soit approuvé par Arthur. Ce qu'il sera, bien sûr. Par avance, on retrouve, en plus paisible, la trame du Cid de Corneille – pièce dans laquelle, on 0000000.jpgs'en souvient, le roi Fernand organise le mariage de Rodrigue et Chimène, parce que le premier a sauvé Séville des Mores, et malgré le désir affiché de la seconde de ne pas l'épouser. Mais Fernand parvient incidemment, en la piégeant, à lui faire avouer son amour pour le Cid: il lui fait croire qu'il est mort. Il les marie donc. Jaufré ayant probablement été composé en Catalogne, il est remarquable que les deux histoires viennent d'Espagne: l'amour y est consacré par le Roi – puis par une cérémonie religieuse, toute chrétienne.

Cependant la nuit de noces ne s'effectue que dans le château des jeunes mariés. Et le matin Mélian plaisante Jaufré sur sa nuit. On en rit, et le récit s'arrête. Tout y est idéal, beau, parfait, et même le merveilleux facile est là pour montrer cet idéal cristallisé, cette perfection perdue, rappelant l'âge d'or: alors, n'est-ce pas, les hommes fréquentaient les enchanteurs et les fées, et l'amour se prolongeait toujours en mariage! 

Ce n'est pas un merveilleux dont le sens symbolique soit bien clair, n'en déplaise aux mânes de René Guénon: il n'est souvent là que pour le jeu. De nouveau comme dans Harry Potter, il est fait pour le plaisir, sans implication morale toujours marquée. Il peut en avoir une, quand la fée de Gibel remercie Jaufré de l'avoir sauvée d'un monstre: grâce à cela, le chevalier devient le protégé du monde élémentaire, qu'elle gouverne; mais cela peut n'avoir été mis que pour la joie du merveilleux. Art du fantastique qui manifeste beaucoup de science; mais peut-être aussi de la décadence.

Commentaires

  • Me semble-t-il, dans le film des années 70 Monty Python Sacré Graal, on retrouve, mais ça fait longtemps que je n'ai pas relu Jaufré, je peux me tromper, certaines scènes du livre, en autres celle du combat avec l'homme à l'armure qui même démembré continue de lutter. Anecdote, sur les murs du hall d'entrée du Palais Ducal de Mantoue (Mantova), subsistaient des fragments de fresque représentant des épisodes de Jaufré. Mantoue la patrie du Troubadour Sordello.

  • Merci de ces renseignements. Il y a effectivement des ennemis de Jaufré à qui il a coupé des membres et qui continuent de lutter. Mais pas de façon ridicule comme dans le film. On trouve cette idée aussi dans le Waltharius, un poème d'inspiration germanique composé en latin, le héros perd la main droite, du coup il y place son bouclier et manie l'épée de la main gauche. C'est un trait sans doute de guerrier germanique, car dans la chronique danoise de Saxo Grammaticus, un héros perd ses boyaux, du coup il les maintient avec la main et continue de combattre, d'ailleurs il s'en sort, il vit encore des années après cela. On trouve encore ce genre de choses dans certaines chansons de geste françaises. Or, même si, en théorie, Jaufré se passe dans l'univers du roi Arthur, l'auteur cite souvent les chansons de geste, est souvent dans l'esprit des chansons de geste, et ses personnages, quoiqu'inspirés de personnages du cycle breton, portent souvent des noms germaniques. D'où peut-être que parmi les récits arthuriens ce soit Jaufré qui rappelle le plus cette idée des Monty Python.

    Ce texte a donc eu du succès jusqu'en Italie... Il était connu qu'il en avait eu énormément en Espagne, surtout. C'est en France du nord, peut-être, qu'il en a peu eu. Il n'est qu'à demi dans l'esprit breton, mais cela ne gênait pas l'Europe du sud, je dirais même, au contraire.

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