L'ange comme titre, le spirituel comme chose

00000000.jpgIl m'est souvent arrivé, ne serait-ce que comme professeur, de lire des récits parlant de fées, et faisant agir celles-ci exactement comme des humains ordinaires. Et si je comprends que, éventuellement, on veuille humaniser des esprits sans corps, comme sont censées être les fées, je n'en reste pas moins perplexe devant un titre, un nom qui n'implique rien, n'engage à rien, comme s'il s'agissait d'un ornement, d'une décoration, à la façon d'une légion d'honneur.

Et je pense que, pour Jésus-Christ, cela arrive souvent. Loin de concevoir le titre de Christ comme se rapportant à un dieu s'incarnant, à une entité cosmique entrant dans le corps d'un homme, il arrive fréquemment qu'on le voie comme un grade accordé au cours d'un quelconque rituel, un honneur rendu à quelque maître ascensionné – comme on dit communément.

La manie de ramener la hiérarchie spirituelle à ce genre de titres s'est constatée déjà chez René Guénon, qui prétendait que l'expression renvoyait essentiellement à des degrés initiatiques. Somme toute simple métaphore, jusqu'au titre d'ange peut n'être qu'une façon d'imposer, y compris à soi-même, une affection personnelle, en lui donnant une sorte de légitimité, en le consacrant.

Mais, comme André Breton, je crois à la substance spirituelle de l'image – non au sens où une affection personnelle puisse être ennoblie ou consacrée par de jolis mots, mais au sens où un esprit effectif affleure du réel physique, voire le dédouble. Il ne s'agit pas d'embellir le monde, mais de révéler ce qui spirituellement s'y trouve. Que cela embellisse le monde au sens d'un Baudelaire, qui voyait le beau esthétique même dans la laideur terrestre, n'empêche pas que le sens objectif des choses n'en soit en rien changé. Comme le disait à peu près Lovecraft, l'imagination prolonge le réel jusque dans le sens du mauvais, et cela donne une joie qui est au-delà de l'image créée. On n'enjolive rien, on révèle ce à quoi aspire l'âme: le sens caché des choses – vers le bien, comme vers le mal. La vérité est belle, disait Platon.

Ce n'est pas dans ce qu'on préfère personnellement qu'est le divin, ou l'Esprit. Cela peut être le contraire. Et si le merveilleux consiste à tisser des illusions pour cacher le mal, et pour satisfaire un égoïsme émotionnel voulant se persuader qu'il est habité de bons esprits quoi qu'il fasse, on doit lui préférer, somme toute, le réalisme. La comédie, ou la satire, était du reste 0000000.pngpensée comme devant se moquer de telles projections – voilant le réel au lieu de le dévoiler.

Les cérémonies initiatiques qui fardent les choses jusqu'à les rendre méconnaissables rappellent celle à laquelle participa l'excellent M. Jourdain, quand il eut le bonheur de devenir Grand Mamamouchi. Il rêvait d'un rituel qui le rendrait noble – et, à ce titre, fils des anges. La pièce de Molière se termine tragiquement, pour lui, puisqu'il reste dans son illusion, sa folie. Les forces bonnes qui animent le monde, au contraire – les anges qu'on ne voit pas et dont nul n'est propriétaire –, créent dans cette pièce les couples légitimes, les justes mariages. Ils ne se montrent pas, ne parlent qu'aux cœurs. Aucune magie ne les a inventés sur Terre, ne les a bloqués dans un mot précis, un rituel spécifique. Ils restent libres, et agissent dans la Nature, ou l'Évolution.

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