Julien l'Apostat et l'agnosticisme parisien

0000000.jpgJ'ai évoqué récemment la république de droit divin telle que la concevait pour Rome Cicéron, et montré que la république américaine rappelait à cet égard davantage la république romaine que ne le faisait la française. Les Anglais, pour ainsi dire, ont constaté qu'il existait une continuité entre les dieux de Rome et le dieu de la Bible, et ont accepté le principe que les conceptions de Cicéron s'appuient sur la Bible lorsqu'ils ont créé une république sur le continent américain. 

Cela au fond n'a rien que de très logique, car Cicéron avait raison, de dire qu'une valeur éthique prenait racine dans ce qu'on concevait d'un univers contenant des dieux, des forces morales vivantes et agissantes à travers le cosmos. Si on ne croit pas qu'une valeur morale a son pendant dans l'univers, on ne peut pas croire qu'elle s'imposera jamais, même avec le concours de beaucoup de gens, même avec le concours de la nation entière. La nation n'est pas un démiurge: elle ne change pas les lois naturelles.

Et la culture américaine s'appuie bien sur l'ancienne république de Rome: à Washington, c'est le style romain qui est de mise dans l'architecture officielle, et le culte des lois et leur enracinement dans le sentiment de la divinité, tel que les textes traditionnels le définissent, est bien en rapport avec ce qu'énonce Cicéron.

Et pourtant, nous le savons, les Français sont persuadés d'être dans la vraie tradition républicaine lorsqu'ils rejettent la référence à la Bible, dont ils peuvent toujours dire que les Romains ne l'avaient pas. Mais ils avaient la référence à leurs propres dieux, et l'histoire officielle a beau faire croire qu'elle n'était pas sincère, la lecture des anciens textes dit le contraire, ce que ne peuvent nullement ignorer les Américains, qui au fond les étudient plus sérieusement que les Français. Ceux-ci les interprètent pour trouver des arguments allant dans leur sens, plutôt.

La conscience morale regarde au fond de l'âme et pour Cicéron elle trouvait les dieux, et donc le fondement des lois, et pour les Américains, la Bible rend assez bien aussi ce qu'on peut trouver au fond de soi au cours de ses quêtes intimes.

Mais si les Français ne se réclament pas réellement de la république de droit divin de l'ancienne Rome, de Cicéron, de Lucain, de quoi se réclament-ils?

Il y a eu des sénateurs agnostiques, à la fin de l'histoire impériale romaine. L'un de ses représentants les plus en vue est le philosophe Symmaque, qui a lutté contre les chrétiens en réclamant de l'empereur non pas qu'il cesse de subventionner l'Église catholique, qui n'était pas subventionnée, mais pour ne pas qu'il cesse de subventionner les cultes traditionnels romains. Mais ce n'est même pas forcément qu'il était sincère, car son argument était que personne ne savait de quoi réellement étaient faits 000000000000.jpgles dieux, de telle sorte qu'il fallait s'en tenir à la tradition. Ce à quoi les chrétiens, notamment saint Ambroise, ont répondu qu'eux pensaient savoir de quoi était faite la divinité! Ils n'avaient donc pas besoin de cette tradition.

Ce traditionalisme se retrouve chez une partie des initiés aux mystères de la France éternelle, y compris républicains.

Mais ce manque de ferveur dans le culte des dieux, ce manque de sincérité peut être symbolisé par un empereur qui a tenté, en vain, de ressusciter les anciens cultes, c'est Julien l'Apostat. Il s'appuyait sur les anciennes traditions sans qu'on puisse dire qu'il ait particulièrement rencontré, au cours de ses voyages initiatiques, Jupiter et les autres. D'ailleurs, comme le disait le poète Prudence, peut-être que s'il les avait rencontrés, ils lui auraient conseillé de se convertir au christianisme! 

Faute d'avoir fait une telle rencontre, cependant, il s'est surtout occupé à médire de ce christianisme, dont il était jaloux.

Or Julien l'Apostat a créé à Paris un palais: il était dans le Quartier Latin. Peut-être que l'agnosticisme à la française, par-delà Symmaque, vient tout entier de lui. De son ombre, pour ainsi dire. Planant sur Paris. on y suit clairement sa voie.

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