Des sylphes à Saint-Paul de Vence

000000000.jpgEn octobre dernier, je suis allé en Provence voir mon fils, qui alors y habitait, et nous avons à cette occasion visité Saint-Paul de Vence, près de Nice. J'y étais déjà allé, quand j'étais petit, car mes grands-parents vivaient près de Grasse, et je connais bien la région; mais mon regard neuf se posait sur les choses – et notamment j'ai appris à connaître les églises catholiques, leurs styles, leurs périodes – surtout l'art baroque, qui a brillé en Savoie, à laquelle je me suis beaucoup consacré. Or j'ai vu une église, à Saint-Paul de Vence, qui m'a frappé par son mobilier, non seulement parce qu'elle arborait des tableaux de saint François de Sales, si vénéré partout, mais aussi parce que les colonnes torsadées d'un retable se mêlaient de sylphes à la queue végétale des plus singulières.

Il s'agissait de beaux jeunes hommes à la taille normale, et il faut savoir que, dans les temps antiques, ce que les Romains appelaient génies était généralement réputé doté de jambes de serpent, c'est à dire de spirales animées, s'étirant vers le bas depuis la ceinture. Sur les urnes étrusques, on peut voir que les deux jambes étaient telles, mais sur des représentations grecques, on peut ne voir qu'une queue enroulée, rappelant davantage ce que nous appelons des sirènes. Les djinns arabes ont conservé l'idée d'une spirale en bas, comme on sait. Les géants mêmes étaient anguipèdes, disait le poète Ovide – et selon Rudolf Steiner, le serpent du jardin d'Éden était en fait un de ces êtres, pour ainsi dire au visage humain mais au corps de serpent. Comme le rappelait Tertullien, on nommait ces êtres démons chez les Grecs, mot passé dans le christianisme de la manière que l'on sait.

Il s'agissait de divinités terrestres, d'hommes spirituels, pour ainsi dire, et ils étaient très mêlés à la Nature, avaient quelque chose des esprits élémentaires – ils contrôlaient en tout cas les éléments, ou vivaient dans la sphère végétale, dite éthérique. Tolkien les représentait vivant donc dans les arbres, et les brigands de la légende de Robin des Bois leur doivent beaucoup.

Pour les chrétiens, il s'agissait d'anges déchus, inspirant et provoquant de mauvaises choses, donnant à la Nature une essence diabolique. Mais c'était la théorie (présente chez Tertullien ou saint Augustin); dans les faits, le catholicisme médiéval a été 0000000.jpgsouvent imprégné de paganisme, et a essayé de relier les bons génies à la divinité – a essayé de montrer que certains étaient tournés vers le Christ, l'aimaient et le respectaient.

On trouve cela surtout en Irlande, moins dans les pays latins, mais d'une part la tradition s'en est répandue au Moyen Âge après la conversion des Irlandais; d'autre part ce n'est pas si tranché: la poésie de Frédéric Mistral nous montre que même en Provence il restait de la nostalgie pour les bons démons, les génies utiles.

Et dans cette église de Saint-Paul de Vence, donc, on trouve ces étonnants sylphes – génies revêtant leur mystérieuse queue de serpent d'une chair végétale, puisqu'elle apparaît comme un enroulement de feuilles mêlées. En réalité cette queue était un souffle enroulé, une spirale psychique emmenant et condensant l'air – et le sculpteur a été inspiré de la faire feuillue. L'idée d'une colonne torsadée vivifiée et humanisée pour porter les symboles chrétiens – de démons soumis à la règle catholique – est magnifique, et conserve une poésie infinie à la religion chrétienne – si méfiante à l'égard des arts qui n'ont pour but que le plaisir des sens. Car le retable ainsi encadré bien sûr contient essentiellement un tableau de saint, et est surmonté d'un fronton contenant les symboles suprêmes: la Trinité ou les Chérubins.

Et ces sylphes à la queue végétale m'ont fait infiniment rêver. La Nature pouvait être rachetée par son service rendu au Christ, c'était possible. Et ces elfes étaient beaux, n'avaient rien de monstrueux. En même temps ils avaient au visage un air d'humilité. Ils n'étaient pas les démons orgueilleux de Satan, ils s'étaient soumis à Dieu! 

Le mouvement en spirale de leur queue est bien sûr le même que celui de l'eau tourbillonnante, mais c'est un sujet sur lequel je reviendrai un autre jour.

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