Prophétesses et serviteurs

0000000000000.jpgIl existe dans la culture un archétype: celle de la femme inspiratrice, la devineresse qui prophétise et que les mâles écoutent, exécutant sa parole divine! L'enchanteresse Velléda, si ma mémoire est bonne, est citée par Tacite comme inspirant ainsi les Bretons révoltés contre l'ordre romain.

La femme est en effet le reflet aisé de la parole des dieux, à laquelle, par la profondeur de ses sentiments, la vigueur de ses intuitions, elle a directement accès. Plus profondément inséré dans la matière terrestre, le mâle a plus de force physique, mais aussi moins d'intuitions fiables. C'est donc sur les conseils de la Pythie qu'il doit agir pour faire évoluer la Terre.

Mais à cette tradition la philosophie et la théologie ont opposé l'exercice de la pensée claire. De fait, l'insertion du corps masculin dans la matière donne aux pensées un aspect froid qui leur permet d'être libres, et de suivre la pure logique sans être troublées d'aucune bouffée intime. En tout cas c'était la vision des philosophes classiques et de la théologie chrétienne.

Les Romantiques ont regretté cette évolution qui avait mené à un excès de rationalisme et, dans leur foulée, les Surréalistes ont explicitement rejeté la voie masculine pour renouer avec la voie féminine, intuitive et imaginative. Rudolf Steiner, de même, rappelait que l'être humain à venir réunirait les deux pôles, serait intérieurement androgyne, et qu'il y aurait une unité retrouvée entre le corps, l'âme et l'esprit. L'image d'un couple parfait replaçait Ève dans le flanc d'Adam, et de nouveau la pensée claire s'accordait avec le sentiment profond, et l'action lourde avec le sens du bien et du mal. Et ce qui permettait cette union était évidemment l'amour, au sens mystique mais aussi érotique, puisque la réunion des deux pôles était signifiée dans le couple marié – ce que rappelait aussi un Pierre Teilhard de Chardin, à sa manière: il parlait, pour la femme, de celle qui unissait l'homme au monde.

Cependant, cette image archétypale de la femme inspiratrice ne débouche pas toujours sur de telles unions entre la pensée et le cœur, et il existe un courant, de genre New Age, qui veut simplement renverser le patriarcat et instaurer le matriarcat, lequel il prétend plus ancien et conforme à la Tradition – ce qui n'est certainement pas vrai, puisque l'humain initial n'était pas différencié sexuellement! Ce courant ne veut pas de la raison claire et veut pouvoir mépriser l'action lourde, et parle finalement 00000.jpgde Jésus comme s'il n'avait fait qu'exécuter dans sa vie les sages conseils de Marie Madeleine – effaçant Râ pour ne laisser parler qu'Isis.

Cela s'accorde avec un certain mysticisme échevelé, qui ne veut pas vérifier par la pensée la justesse des intuitions et qui finit, au bout du compte, par assimiler tous les sentiments personnels à des inspirations sacrées. La place légitime accordée au principe féminin tourne au culte du féminin divin – et comme, sans la Raison, le sentiment se lie aisément à l'égoïsme, on en vient à vénérer des pulsions éminemment corporelles. On a beau voiler un tel matérialisme foncier par des mots ressortissant au mysticisme, les préoccupations n'en demeurent pas moins purement terrestres, puisqu'on ne dépasse pas le sensible physique vers l'esprit pur – puisqu'on n'a pas, en fait, de vie religieuse au sens propre.

Non qu'il soit mauvais, évidemment, de chercher l'âme des choses sensibles; mais cela ne peut pas remplacer la spiritualité au vrai sens du terme, qui touche à la pensée libre: cela ne peut servir que d'étape intermédiaire. En aucun cas ce n'est la fin de l'initiation, pour ainsi dire. Et qu'il soit au fond nécessaire de passer par ce sentiment profond des choses sensibles, qu'il soit indispensable même au mâle de passer par ce pôle féminin pour appréhender pleinement le réel, ne crée pas en lui un aboutissement dernier. Certes, pour pénétrer l'esprit des choses, il faut passer par l'intuition féminine, c'est à dire le psychisme naturel; mais cela ne saurait être une fin en soi: au-delà reste Dieu, qui n'est pas sexué.

Commentaires

  • Dieu et les dieux animistes sont sexués.
    Selon la Genèse , Dieu créa l’homme à son image, mâle et femelle. La Kabbale l’exprime en poésie.
    Selon historiens et exégètes , Yahvé avait une épouse/ un double Ashera ; Shiva pressé contre sa Sakti...
    L’ univers est formée sur un mode binaire ( ion -/ +; espace/ temps; état de conscience invisible/ corps visible physique et psychique..) . Notre corps physique est aussi binaire ( deux yeux...expire/expire, diastole/systole..) .
    Une énigme. Une réalité.

  • Les plantes et les animaux primitifs sont si peu, ou si peu précisément sexués que prétendre que Dieu l'est rend impossible qu'il ait créé ces êtres. Ou même les pierres, qui ne sont pas sexuées. Les traditions qui affirment le contraire devraient exercer la pensée, plutôt que de s'en remettre à des symboles que souvent elles comprennent mal.

  • Dans notre société , Dieu est dit, vénéré tel l’exemple de «Amour  ». Or l’amour s’exerce à deux, la charité comme le sexe. Dieu est deux. Il est autant Père que Mère, Juge que Miséricordieux ....
    Dans les pierres, les minéraux ont prouvé être en mouvement, pourquoi asexués ?

  • Et pourquoi les étoiles ne seraient pas des téléphones portables d'extraterrestres ? Si les minéraux sont en mouvement, c'est bien la preuve que le mouvement est en deçà des sexes, puisqu'ils ne sont pas sexués. Une volonté n'est pas forcément sexuée, un homme et une femme peuvent tous les deux désirer la même chose, manger la même glace à la fraise. C'est obsessionnel, de vouloir sexuer tout. C'est projeter et étendre ses fantasmes personnels à l'univers entier. En latin il existe un genre neutre, c'est bien encore la preuve que tout n'est pas sexué, le français est dégénéré du latin, et pas le contraire. Si vous voulez, les cailloux sont des hommes et les pierres des femmes, mais le minéral est neutre, il suffit de réfléchir un peu, excusez-moi.

  • Tout cela est bien amusant. On jongle avec les concepts, les rêves, les connaissances, les intuitions, les désirs et les préjugés. Tout valse en tous sens, telle une barque à Rolle ou un esquif kif. J'apprécie hautement cette ribambelle de phrases qui tentent avec fougue d'approcher celle à laquelle l'humanité aspire depuis toujours sans comprendre que finalement, comme le disait Hubert de Givenchy, la vérité est tailleur.

  • Quoi qu'on dise, pour les gens intelligents la vérité est ailleurs, ou n'émane que des caprices. Mais ce n'est pas le cas.

  • L'intelligence nous occulterait la vérité ?

    Ou nous ferait défaut ?

    Encore des virevoltes parmi les arcanes de la psyché humaine.

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