Des premiers hommes peints comme silhouettes (Pline l'Ancien)

000000000.jpgJ'ai commencé à lire le livre sur la peinture de Pline l'Ancien, avant de devoir, pour les besoins de l'agrégation de littérature, reprendre L'Âne d'or d'Apulée: car j'ai déjà dit que je lisais du latin tous les jours, mais le programme prime. Or, Pline dit une chose singulière, qui ouvre à un abîme de réflexions. Il affirme qu'à l'origine, les personnages peints n'étaient que des formes grises, des ombres, des silhouettes, à côté desquelles on plaçait des noms.

La rêverie va alors dans deux directions. D'une part, elle se lie à la pensée que la peinture est un art à deux dimensions. À cause de cela, Rudolf Steiner disait que l'invention de la perspective, dont le rationalisme progressiste est si fier, est une marque du matérialisme moderne – et qu'elle entretient, crée une illusion, relève d'emblée du trompe-l'œil! Elle essaye de faire de la peinture un art à trois dimensions, ce qu'elle n'est pas. Or, que reste-t-il des choses que l'on représente, quand il n'y a plus que deux dimensions? Des contours. Impossible, lorsque la technique est première, de dessiner autre chose – puisque le corps, dans son avancée en trois dimensions, ses volumes, ne peut être rendu sans mensonge.

Pline parlait de la peinture grecque. Nous savons que l'égyptienne, parce qu'elle aussi n'était qu'à deux dimensions, ne peignait que des profils. Un œil suffit à imaginer l'autre. Un profil plat, c'est ce que sont les êtres peints. De profil, le volume en tant qu'il s'avance vers le peintre n'a pas d'importance: le contour indique la forme pleinement.

Mieux encore, Blaise Cendrars a édité des contes africains dans lesquels les êtres spirituels, lorsqu'ils apparaissaient aux hommes – lorsqu'ils évoluaient sur Terre –, sortes de démons, d'elfes, de fées, étaient plats – n'étaient, justement, que des profils 0000000000000.jpgplats! Ils n'avaient pas d'épaisseur. Et cela rappelle une autre affirmation de Rudolf Steiner, selon laquelle, j'en ai déjà parlé, le monde spirituel n'a rien à voir avec une éventuelle quatrième dimension, qui ne fait qu'ajouter de la matière au monde, mais tout avec un monde en deux dimensions: le premier stade du monde spirituel est un monde qui n'a que deux dimensions, qui a des formes, mais pas d'épaisseur.

C'est le monde éthérique – celui qui conserve les souvenirs évanescents, circulant pour ainsi dire dans l'air. Là sont les restes des héros, en tant qu'ils ne sont pas physiques – il reste d'eux leurs formes, qui sont grandioses, belles, pour ainsi dire étoilées, parce que, dans leur forme, on distingue déjà le divin qui s'est déposé en eux de leur vivant. L'éthérique, en effet, est accessible aisément au divin.

Donc on peignait d'abord de belles formes, des silhouettes pures, dans lesquelles l'initié reconnaissait, au-delà du nom d'un mortel dont l'on avait gardé la mémoire, le flux divin, posé, descendu dans les silhouettes – les habitant, les imprégnant, les épanouissant, leur faisant pour ainsi dire une aura, leur assurant une gloire.

L'écrivain Jean de Pingon a raconté, dans son roman Le Peintre et l'alchimiste, une vision d'êtres spirituels, ou d'extraterrestres, dans une montagne de Savoie: simples formes noires aux traits indistincts, ils étaient entourés de halos verts. Belle vision.

La peinture a commencé ainsi, en représentant le monde à deux dimensions qui gardait le souvenir des formes héroïques. Ensuite elle a prétendu représenter le monde à trois dimensions, et a développé la perspective, pour donner l'illusion du volume. Peut-être qu'un jour prochain elle représentera à nouveau ce monde à deux dimensions héroïque des premiers temps. L'impressionnisme, je pense, y tend. On le ressent. La perspective n'y a plus la même importance. Comme dans les romans de Proust, le flux spirituel, ou éternel, y emporte les figures dans un ballet sublime, transpose le monde extérieur dans le songe, sans lui faire perdre rien de sa substance intime. Ainsi, l'Esprit apparaît mieux.

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