Jean-Paul Sartre et la satire comme principe constitutif de l'univers

0000000000.jpgÀ l'agrégation de Lettres, cette année, il y a un recueil de nouvelles de Jean-Paul Sartre que je n'avais jamais lues, rassemblées sous le titre Le Mur (1939).

Les Mots (1964) éclipsent le reste de son œuvre lorsqu'il s'agit d'avoir un regard satirique sur la vie, et La Nausée (1938), lorsqu'il s'agit de l'expérience du néant. Ces nouvelles, écrites peu de temps après le second titre, sont intéressantes et agréables à lire, parfois amusantes, elles ont une portée satirique claire, elles émanent de la tradition qui a commencé avec Horace, et qui a triomphé en France et dans ce que Stephen R. Donaldson appelle le mainstream – nihiliste et moqueur, affectant l'intelligence suprême de ne croire à aucune illusion émanée des sens ou des traditions religieuse, de ne rien concéder à ce que Sartre appelait la pensée magique.

Il est remarquable que Sartre, à cet égard, apparaissent comme une figure fondatrice non pas seulement pour les Français, mais pour tout l'Occident.

La nouvelle la plus parlante et la plus marquante est celle dont, avant de la lire cet été, j'avais déjà entendu parler, L'Enfance d'un chef. Un certain Lucien Fleurier fait l'expérience, enfant, du néant, et joue ensuite à être un bon fils qui aime sa maman, puis un bon élève qui écoute ses professeurs – et l'adolescence le voit attiré par une figure surréaliste appelée Achille Bergère, évoquant André Breton. C'est l'occasion pour Sartre de se moquer du Surréalisme, qui dominait alors la vie culturelle. Le but d'Achille Bergère, artiste fantasque, est essentiellement d'attirer Lucien dans son lit, et toutes ses manières d'émancipateur d'âmes mènent à cela. Il parviendra à son but, avec la bénédiction des parents de Lucien, petits entrepreneurs provinciaux naïfs, et flattés de l'intérêt que Bergère porte à leur fils.

Mais Lucien n'a pas ressenti grand-chose, durant sa nuit d'amour avec lui, et il a très peur qu'on l'assimile à une tapette. Il plante là notre artiste, reste terrifié à l'idée de le croiser dans Paris, et se met à fréquenter des phalangistes de l'Action française, parmi 0000000000000000.jpglesquels il commence à exceller par la rigueur de son antisémitisme, ainsi que par sa cruauté et son absence totale d'empathie, d'amour à l'égard de son prochain – surtout juif.

Il parvient à séduire, grâce à son autorité dans ce cercle criminel qui bat à mort des passants innocents, une jeune fille délurée qui jure être plutôt de gauche mais qu'assurément l'aura de Lucien fascine par-delà les idées. Il ne l'aime pas, mais en jouit à satiété, content de lui-même.

Finalement il devient un phalangiste de haut rang, et prévoit déjà de reprendre glorieusement l'entreprise de son père – songeant à sa probable mort prochaine – et être le chef d'une troupe d'ouvriers soumis et respectueux.

À un premier niveau, la satire est évidente: la bourgeoisie française est visée, et Sartre amuse à ses dépends. Pas seulement la bourgeoisie dite de droite, mais aussi l'avant-garde et les artistes, qui cherchent juste à enfumer leurs candides disciples.

À un niveau plus profond, Sartre veut montrer que les chefs d'entreprise, ou capitalistes, sont illégitimes et s'imposent par le mal, la cruauté, le racisme, le mépris, l'inhumanité.

Et à un niveau ultime, il s'agit aussi de montrer de quelle manière l'expérience du néant amène l'être humain à s'inventer des mondes, à se créer des figures du bien et du mal qui émanent en fait de son égoïsme et de son besoin d'exister, de s'attribuer une pensée, de l'esprit!

Je n'ai pas trouvé que c'était toujours de bon goût, mais il est constant que, parallèlement aux courants qui exaltaient les artistes et les adeptes, il y a eu des satiristes qui ramenaient aux réalités. C'est nécessaire, pour éviter l'illusion, ou simplement l'excès. Horace a bien fini par la satire philosophique, après avoir composé de juvéniles Odes. Et il y dénonce les poètes exaltés. Pas forcément les guerriers fanatiques, néanmoins.

Mais de là à en faire une philosophie... On n'invente pas tout, dans la pensée magique. Souvent on trouve, aussi, le sens secret des choses! Le capital, par exemple, sert à créer, à puiser dans ses idées diffuses ce qu'on peut ajouter à la vie. Il ne consiste pas seulement à asservir les ouvriers!

Commentaires

  • Merci cher Rémi pour cette excellente approche du Mur et de sa nouvelle - phare. "L'Enfance d'un chef". Mais n'est-ce pas un peu audacieux d'assimiler Achille Bergère, malgré leurs initiales communes, à André Breton qui vouait à l'homosexualité une haine féroce? En tout cas, Breton a dû grimper au Mur en lisant cela! Bien à vous JNC

  • Merci à vous cher Jean-Noël. Je traduisais l'intention probable de Sartre... Il ne savait peut-être pas que Breton avait fulminé contre les homosexuels, ou alors il pensait qu'il n'était pas sincère... Qui sait? Bien à vous aussi.

  • Et quid d'un billet sur le fait que Sartre à la fin de sa vie a totalement renié toute ses opinions de gauche et que ceci fut caché par ses proches?

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