Le thème et le prédicat: une question grammaticale.

0000000000.jpgLa grammaire classique part du principe qu'une langue est faite d'un thème et d'un prédicat: ce dont on parle, ce qu'on en dit. Le thème est grammaticalement ce qu'on appelle le sujet, et le groupe verbal est le prédicat. Le principe admis est qu'on commence par parler du thème et qu'ensuite on parle du prédicat, et que cela explique l'ordre des mots. On se souvient en effet qu'en latin celui-ci était libre, et généralement différent de celui du français ou de l'anglais, parce que le sujet était signalé par sa terminaison: le sujet d'un verbe avait une terminaison spécifique. L'objet aussi. On entendait à la fin du mot quelle fonction il avait dans la phrase.

L'idée admise, pour parler plus clairement, est que si on place le sujet, ou au moins le thème, avant le verbe, c'est qu'il est structurellement plus important. Ce dont on parle est plus important que ce qu'on en dit. On en parle donc pour commencer.

Mais j'ai des doutes. Vraiment, est-ce que dans une phrase le sujet est la chose la plus importante? Souvent en latin le verbe était laissé pour la fin, parce que l'action au contraire était ressentie comme le plus important, et non celui qui la commettait; parce que l'état était considéré comme le plus important, et non celui à qui on l'attribuait. On plaçait le plus important à la fin. Et le début n'était pas forcément fait du sujet: loin de là. Donc le thème était l'action, le verbe, et non le sujet. Ce dont on parlait, c'était de l'action, et le prédicat au contraire était fait du reste. Que disait-on de l'action? Qu'elle avait été faite par Jules César, que les Gaulois l'avaient subie, et l'avaient subie longtemps et durement, ce genre de choses. Le lien établi par la tradition grammaticale entre le thème et le sujet peut apparaître comme arbitraire.

La preuve en est que la proposition la plus courte est seulement faite d'un verbe: c'est le cas dans l'impératif. On dit: Sors! Nul besoin d'un sujet exprimé, la phrase est complète.

On pourra objecter qu'il est sous-entendu, la situation d'énonciation le rendant inutile. Certes, mais en latin le pronom personnel n'était presque jamais exprimé: la terminaison du verbe, audible, suffisant à indiquer la personne, le sujet était peu 0000000.jpgexprimé. Ce n'était pas l'exception, mais la règle. On ne peut pas croire que le latin était continuellement elliptique et que le français l'a explicité. Il ne peut pas en être ainsi. La réalité est simplement que la langue est fondée sur le verbe, et non sur le nom sujet, et que le thème du langage n'est pas représenté par la personne ou la chose qui fait une action ou dispose d'un état, mais bien par l'action et l'état eux-mêmes.

La grammaire officielle dit autre chose: pour elle, je l'ai dit, le thème se confond avec le sujet. D'où cela vient-il?

De deux choses. Une est pratique, l'autre est philosophique.

D'abord, les terminaisons verbales ne s'entendant plus – ne s'écrivant plus, même, en anglais –, il a bien fallu les remplacer par des pronoms au fond de même valeur: précisant à l'oreille la personne et le nombre du verbe, ils ne se comportent qu'en préfixes, mais créent l'illusion que le sujet est toujours mentionné.

Ensuite, le matérialisme spontané peut isoler aisément, dans l'esprit, une chose, et même une chose animée comme est l'homme; mais une action se faisant dans le temps, dans le devenir – une action s'apparentant en fait à un souffle, une force invisible qui passe –, il est angoissant, pour ce même matérialisme, de le placer comme thème fondamental du langage. L'action, pour le matérialisme, est rendue visible par la matière qui bouge, voire a des états successifs (car même le mouvement, au fond, a quelque chose de magique qui échappe à la pensée matérialiste), ou n'est pas. Donc on aura tendance à croire que le point de départ physique de l'action – le sujet – est plus important que l'action même. Mais à mes yeux il n'en est pas ainsi. Le langage n'est pas une liste de choses qui déclenchent des états évolutifs, ou même successifs, mais bien un réseau d'actions, de verbes – de souffles –, dans lequel les choses n'apparaissent que comme de brefs songes. Oui, j'oserai dire que le thème, c'est le verbe, et que les sujets ne sont que des prédicats. Les pronoms sujets ne sont là que comme préfixes, les verbes ne peuvent en aucun cas être leurs suffixes. Et leur détachement en français est illusoire, n'est dû qu'à un conservatisme formel. Les noms mêmes servant de sujets leur sont subordonnés, cela ne va en aucun cas dans le sens inverse. L'ordre des mots à cet égard ne doit pas faire illusion.

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