Charles Perrrault et les sorciers

0000000000000.pngPour montrer la part de parodie de Charles Perrault dans ses Contes, Marc Escola, professeur à l'université de Lausanne, évoque, dans le livre qu'il leur a consacré dans la collection Folio, son jeu avec la notion de vraisemblance classique, notamment lorsqu'il est question d'objets dits fées. C'est un adjectif qu'on utilisait alors, et qui vient de l'ancien français. Il signifie à peu près enchantés.

Deux objets sont concernés. Le premier est la clef de la chambre horrifique dans le conte de la Barbe Bleue: on se souvient que sa tache de sang, provoquée par sa chute dans une mare, passe de l'autre côté quand on essaie de l'effacer. Perrault dit alors, pour expliquer la chose étrange, que cette clef est fée. Il n'en dit pas davantage. Pour Marc Escola, cela n'est qu'une plaisanterie – un jeu, donc, avec l'idée de vraisemblance classique, car il s'agit d'une logique vide, d'une fausse explication. Mais je n'en crois rien. Le rapport avec le classicisme est tout autre.

De fait, dans ses Pensées chrétiennes posthumes, Perrault le dit explicitement: les sorciers existent, ils sont une réalité. Or, il s'agit de cela ici. L'objet était fée, c'est à dire enchanté, parce qu'il agissait de lui-même, comme un fétiche africain; et comment pouvait-on rendre fée un objet? Par la sorcellerie. C'est à dire? Certes, Perrault n'en dit pas plus. Mais deux de mes ancêtres, quinze ans avant la publication de ses Contes, ont été accusés très officiellement de sorcellerie, et comme ma mère a publié les pièces du procès, j'ai pu lire ce dont on les accusait au tribunal: essentiellement, d'avoir obtenu des pouvoirs magiques par le sang d'innocents. On affirmait, en particulier, qu'Ayma Mogenet, ayant enduit le bout d'un bâton de suif mêlée de sang d'enfants, pouvait faire naitre des gouttes de glace de mares d'eau qu'elle frappait avec ce bâton. On considérait que ce sang signait un pacte avec le diable: que les enfants lui avaient été sacrifiés. De cette sorte, l'inanimé s'animait et obéissait à la volonté du magicien. Nous nous y retrouvons.

Chez Perrault, les innocents sont, d'abord, les jeunes femmes de la Barbe Bleue: qui est bien un sorcier. Comment croire en effet que, bon catholique, notre auteur eût méprisé les procès en sorcellerie qui se faisaient encore de son temps? Cela n'a aucune vraisemblance. C'est projeter sur lui les vues de Voltaire, qui n'était pas un bon catholique.

Et ce qui montre encore la qualité de sorcier du méchant mari, c'est justement sa barbe. Sa couleur. Elle suggère évidemment un lien avec les démons. Marc Escola prétend qu'elle renverrait à une basse extraction; c'est faire une nouvelle projection, à la Bourdieu. En fait, non: cela renvoie à l'origine 00000000000000.jpgdémoniaque que certaines maisons nobles étaient réputées avoir, justement parce que, restées plus ou moins païennes, elles se réclamaient, comme les princes antiques, d'ancêtres semi-divins. Cela leur donnait des caractéristiques bizarres, volontiers assimilées à une malédiction: leur ancêtre avait péché. C'était la mythologie médiévale; le cycle arthurien en parle.

L'autre objet dit fée des Contes de Perrault va dans le même sens: les bottes de sept lieues de l'Ogre du Petit Poucet, nous dit-on, s'adaptent d'elles-mêmes au petit pied de l'enfant, quand il les chausse après les avoir volées au monstre. Et la raison, dit Perrault, est qu'elles sont fées: enchantées. Logique vide et parodique, dit encore Marc Escola. Mais non. L'Ogre est également sorcier, et ce qui le suggère est non seulement son titre d'Ogre, mais qu'il égorge et mange les petits enfants. L'Ogre est une sorte de démon qui a un corps, et l'Arioste en parle de cette manière, dans son très connu Roland furieux. Pourquoi Perrault s'opposerait-il à lui, alors qu'il l'a clairement lu?

Pourquoi ne donne-t-il pas toutes ces explications lui-même, demandera-t-on. C'est assez simple: le style classique voulait suggérer, non décrire. Perrault affirme, encore dans ses Pensées chrétiennes, que son intention est d'écrire de cette manière: en retranchant, en ne laissant que quelques mots qui disent beaucoup. Cela n'autorise pas à considérer que relativement à la Démonologie, il n'usait que de parodie. Ce n'est évidemment pas le cas. La logique apparemment diffuse de ses allusions aux fées, c'est à dire au monde spirituel, s'étire dans l'occulte, et le lecteur est invité à s'y ouvrir; pas à le fuir.

Commentaires

  • Rémi, j’ai lu avec réflexion votre article. A la fin de ma lecture je me suis posé cette question :
    Les fées ne sont-elles pas en définitive des sorcières, mais dans le sens de magiciennes du Bien. Tandis que les sorciers, eux, manient le sortilège ayant pour but le Mal. Si le sorcier opère avec l’aide du diable, la fée ne serait-elle pas guidée par l’Éternel ? Si c’était le cas, pourquoi alors le vocabulaire français n’a-t-il pas de mot pour désigner l’opposé de sorcier ? Permettez-moi de justifier cet état de fait par ce que j’ai lu : bien que le substantif Dieu  soit du genre masculin, cependant, et selon Elizabeth Johnson, l’une des pionnières de la théologie féministe catholique, « Le genre du mot employé n’a peut-être pas une signification particulière mais ce qui importe, c’est que la figure biblique de la Sagesse est toujours féminine, qu’elle emprunte les traits d’une sœur, d’une mère ou d’une bien-aimée, d’une restauratrice hospitalière, d’une prédicatrice, d’une avocate, d’une libératrice, d’une pacificatrice… ».

  • La Bath-Kôl, esprit parlant (oracle) de la Chekhina, était féminine, cher David. La fée je pense est un être spirituel qui vit sur Terre et en principe n'a pas de corps; il y a de bonnes et de mauvaises fées. Les bonnes font la magie blanche, qui vient des anges, et les mauvaises font la magie noire, qui vient des démons. Les mauvaises sont donc des sorcières, car les sorciers, humains ou esprits, sont les personnes qui utilisent la force du monde spirituel à des fins égoïstes et mauvaises. Dieu est masculin en latin et en français, mais il contient le principe féminin, et la sagesse qui parle au coeur est évidemment féminine, comme pour la déesse Sophia, personnifiée dans la sainte Vierge Marie pour les chrétiens. Peut-être que les "filles de Sion" de l'Ancien Testament étaient en réalité des fées, pas des choeurs de vierges comme on le pense. Mais la différence n'est pas nette, car en Thaïlande les Apsaras sont à la fois des anges à figure féminine et des danseuses représentant ces anges. Il y a dédoublement, forcément. La fée est aussi l'humain intérieur. A bientôt David. Merci de cette intervention.

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