Préface au Pays des mille couleurs invisibles

000000000000.jpgMon ami du pays cathare, Pierre-Jean Canquouët, a fait paraître le livre de sa vie aux éditions de l'Œil du Sphinx, Le Pays aux mille couleurs invisibles: le titre fait référence à une expression d'AE (George William Russell), un peintre et poète irlandais et théosophe du début du vingtième siècle, ami de Yeats mais moins perfectionniste que lui du point de vue formel, et plus mystique et exalté, plus impliqué au fond dans la vie spirituelle: ne disait-il pas qu'il avait abandonné la peinture pour être plus pleinement théosophe? Il voulait sans doute dire que l'image arrêtait l'âme. C'était une idée qu'on avait, je pense, dans la Société Théosophique de Mme Blavatsky et de ses successeurs, et une des pierres d'achoppement qui déclenchèrent finalement la scission de la section allemande, dirigée par un Rudolf Steiner qui pensait, au contraire, que l'image portait l'âme vers les cieux, si elle était pleine de beauté et de sainteté. Il reprenait en cela la doctrine catholique médiévale, telle qu'elle fut aussi énoncée par François de Sales, qui louait l'art religieux.

Au reste, si les formes et les couleurs des tableaux d'AE émanaient de sa propre âme et de sa propre fantaisie, elles ne manquaient pas de noblesse et d'esprit religieux, de dévotion et de piété. Je ne sais qui, d'AE, de Yeats ou de Lord Dunsany, dans l'Irlande du temps, créait les images qui portaient le plus l'âme vers les cieux, dans leur littérature; mais j'aurais tendance à rester fidèle à Lord Dunsany, que je pratique depuis l'enfance. Il était le moins impliqué dans des sociétés mystiques; mais somme toute comme artiste il est peut-être celui qui a le mieux équilibré la nécessité formelle et l'imagination libre.

Cela pour dire que Pierre-Jean Canquouët, de son côté, rend hommage surtout à AE. Mais on trouve bien une fantaisie dunsanienne, dans son livre, notamment quand il évoque une vie antérieure au sein de laquelle il était un prêtre dans un temple oriental; c'est beau, diffus, des formes colorées sortent fugitivement de la lumière du souvenir enfoui, j'aime cela. La fin du livre est également très jolie, car il imagine les divinités aztèques peupler l'atmosphère spirituelle de l'Occitanie pyrénéenne, et elles ont sous sa plume de la vie, de l'éclat. Après tout, pourquoi pas? L'important est de donner une figure au génie du lieu, et si les 00000000000.jpganges du christianisme, sous la poussée des cathares et de l'agnosticisme occitanien, ont été chassés de l'imaginaire formel, il faut bien rechercher ailleurs des figures, dans des mythologies plus à la mode: car on se souvient que Benjamin Péret fulminait, lui, contre l'art religieux - mais que, dans le même temps, il célébrait l'art religieux aztèque, comme s'il était plus, ou moins que religieux - comme s'il était une expression de la religion naturelle de Jean-Jacques Rousseau, pour ainsi dire: et qu'il engageait moins sur le plan moral que le christianisme, mais conservait sa beauté mystique. Voire l'accroissait. Et le fait est que les Pyrénées, dans leur beauté sauvage, conservent leurs pouvoirs d'évocation. On imagine donc des extraterrestres, sur le mont Bugarach, et ils ont, comme chez Lovecraft, l'allure de divinités aztèques.

Tout cela pour dire que l'intérêt réel de ce texte m'a amené à le préfacer.

Le milieu est essentiellement consacré à des méditations sur la Kabbale, ses nombres et ses secrets. Il est plus exigeant intellectuellement, tout en restant baigné d'émotion mystique.  C'est à lire.

Pierre-Jean Canquouët
Le Pays aux mille couleurs invisibles
Éditions de l'Œil du Sphinx
10 €

Commentaires

  • Rémi, en vous lisant je me suis fait cette réflexion :

    Si les yeux, selon l’adage, sont le miroir de l’âme, ce miroir est lui même l’image de l’âme. L’œil est l’organe qui nous fait entrevoir l’ineffabilité de cet être qui nous interpelle. C’est à travers ses créations que se reflètent l’âme, à savoir le moi intime. Je pense que l’artiste à travers ses œuvres, que ce soit, la littérature, la musique, le cinéma, le théâtre, la danse, et spécialement la peinture, diffuse à nos sens le profond de son être. Et aussi les personnes qui ne sont pas artistes peuvent par leur actions dans ce bas-monde nous donner l’image de ce qu’elles sont. réellement

    C’est pourquoi lorsque Pierre-Jean Canquouët disait que l'image arrêtait l'âme, je pense humblement que pour lui l’image se rapportait également, et par par métonymie, par extension, à tout ce qui donne l’image d’un individu. S’il se référait à la peinture, c’est parce qu’il prenait ce qu’il avait sous les yeux.
    Mais je peux me tromper.

  • Merci David de ce beau commentaire. Sans doute dans l'image qu'on crée on peut se voir soi dans sa subjectivité relative; sans doute dans les images du prophète Daniel on peut voir sa personnalité. En tout cas Freud l'aurait pensé. Mais dans les images qu'on crée soi-même avec l'aide des anges on voit aussi ce qui vient de plus loin, reflété. On est peu de chose, somme toute. Dans l'imagination il y a toujours une part du monde spirituel tel qu'il vit dans l'âme humaine, reflété. C'est ce qui fait qu'une imagination a aussi un caractère objectif et universel, voire prophétique dans le meilleur des cas. Et je suppose qu'un tableau peut aussi avoir cette dimension. Je pense même que la hiérarchie entre les oeuvres d'art peut avoir cela comme base: y a-t-il cette dimension, portée par la personne qui imagine, l'artiste ou le méditant? AE avait peur qu'il n'y ait que lui, peut-être, dans ses tableaux; peut-être que c'est ce qu'on lui disait, dans son cercle mystique; mais c'était pure jalousie, je pense, il y avait bien aussi des figures du monde divin, aidant à s'élever vers celui-ci.

Les commentaires sont fermés.