Souvenirs de Thomas Luntz

000000000000.jpgIl y a déjà quelque temps, un camarade d'enfance est mort: Thomas Luntz (1969-2021), avec qui j'étais à l'école Decroly, à Saint-Mandé, aux portes de Paris. Nous étions dans la même classe, et comme plusieurs d'entre nous, il a essayé de vivre une vie d'artiste: de produire, comme on dit, des biens culturels. L'école Decroly abritait volontiers des enfants d'artistes à la mode parisienne. Mathieu Kassovitz, le célèbre acteur-réalisateur, en est issu. Mais il n'était pas dans ma classe, il était plus âgé. 

Thomas Luntz et moi n'étions pas particulièrement proches, pas particulièrement ennemis non plus, j'aimais la façon dont son nom résonnait. Après mon départ de l'école Decroly pour Annecy et son collège public très conventionnel Raoul Blanchard, je l'ai perdu de vue, avant de revoir son nom passer dans Mad Movies, si ma mémoire est bonne: il faisait des courts-métrages d'horreur et était en lien avec ce journal, consacré au cinéma fantastique. Je le lisais, et l'aimais assez. J'ai écrit à Thomas, et nous avons un peu correspondu, mais son attrait pour le gore n'était pas le mien.

Il a publié plus tard un roman érotico-fantaisiste se passant dans l'antiquité romaine, intitulé Le Proconsul (1998). Je l'ai lu, encore, et si l'ombre de Thomas me le permet, j'aimerais faire un commentaire faisant écho à ce que j'ai déjà dit de l'école Decroly, lorsque j'ai évoqué Zep, l'auteur de bande dessinée genevois: nous y étions encouragés à créer, à libérer nos 00000000000000.jpgimaginations; mais d'un autre côté les professeurs restaient agnostiques voire athées, et n'aimaient pas le mythologique ou l'héroïque, de telle sorte qu'il y avait une impasse, une tension, une pression. Naturellement, d'elle-même, chez certains individus, l'imagination menait au mythologique, au prophétique, prenait une teinte religieuse. Même H. P. Lovecraft, matérialiste en principe, l'admettait: une petite partie de l'humanité était attirée par ce qu'on pourrait appeler l'horreur, ou l'émerveillement mystique. À quoi cela est-ce dû? Car beaucoup ont prétendu que le sentiment mystique n'avait rien de naturel. Mais cela peut l'être, et, pour moi, c'est lié aux vies antérieures; cela ne dépend pas même de la philosophie qu'on peut avoir, et qu'en général on adopte sous la pression du milieu: Lovecraft en atteste. La philosophie extérieure qu'on peut avoir s'en trouve fréquemment modifiée, nuancée, l'expérience faisant accueillir des éléments en contradiction avec elle. Moi-même, j'ai reçu une éducation athée; mais j'ai changé.

Est-ce le destin qui m'a emmené vers Annecy, où j'ai découvert, dans l'ancienne tradition savoyarde (en particulier François de Sales), un catholicisme imaginatif qui, dans les limites de sa doctrine, acceptait de prendre au sérieux l'imagination du monde spirituel? Je l'ai aimé, et me suis consacré à lui. Je pense que cela m'a sauvé. 

Si j'étais resté à Paris, je n'aurais eu guère de portes de sortie à l'impasse créée. Il y avait là, à ce moment, surtout la revue Métal Hurlant et sa maison d'édition des Humanoïdes Associés, dont Michel Houellebecq, dans un certain roman, a fait un véritable mouvement. Parallèlement, il y avait de la science-fiction, Michel Jeury, Stefan Wul, Gérard Klein, Philippe Curval. Mais malgré quelques réussites, cet imaginaire, marqué par les folies du Surréalisme et l'exaltation d'Arthur Rimbaud, peinait à se lier au réel, à trouver même sa cohérence interne, sa solidité ontologique. Comme on était dans la révolte généralisée, comme on reniait l'héritage classique et catholique, cela partait pour ainsi dire dans tous les sens. Encore aujourd'hui, le sympathique Alejandro 00000000000.jpgJodorowsky survit à cette période, continuant d'avoir du succès. Avec des livres mystiques, pour l'essentiel. Son dernier film, autobiographique, n'a pas eu un grand retentissement. Je l'ai vu au Grütli, et il m'a amusé, sans me transporter. Il y raconte sa rencontre avec André Breton à Santiago du Chili. Symptomatique.

Donc, l'imagination était débridée, et largement parodique. Je parle de cela car Le Proconsul de Thomas Luntz le reflète. C'est la tradition du merveilleux français, au fond: quelque chose qui vient de Scarron et de ses parodies de Virgile, et qui s'est poursuivi avec Crébillon fils et la littérature révolutionnaire. On sait que les surréalistes aimaient cela, que Desnos et Pieyre de Mandiargues ont cultivé ce souvenir, entretenu cette tradition. On perdait jusqu'à la solidité de Victor Hugo. C'était trop. Mais au-delà de la parodie et du grotesque, Le Proconsul a de belles pages, sur Jules César méditant sur la mer Méditerranée, et contemplant le soleil couchant y brillant. Je suppose que cela a joué dans sa réédition dans la collection populaire Pocket: c'était une réussite, somme toute, pour Thomas.

Je sais qu'il a fait d'autres choses, à la télévision, dans le cinéma, mais je ne les connais pas.

Donc Thomas est parti. Resquiet in pace.

Commentaires

  • J’ai lu avec intérêt l’hommage rendu à Thomas Lunz. Permettez-moi, cependant de m’arrêter sur un de vos propos : « Mais cela peut l'être, et, pour moi, c'est lié aux vies antérieures... » J’ai l’intuition que les vies antérieures ne se limitent pas au règne humain, mais englobent tous les règnes connus ou supérieurs à l’humain. Je m’explique : De l'infiniment petit à l’infiniment grand, et du minéral à l'homme, le fait de se sentir vivre est propre à tout ce qui existe sur terre, et est commun à tout ce que l’univers enfante. Cependant, seul l'homme a la faculté de s’approprier le sentiment d’exister, de se dire : « je ». Toutefois, on ne peut comparer le vécu d'un atome, d'une planète, qui vivotent en tournant, d’un végétal qui végète au souffle du vent, à l’existence des mammifères supérieurs vivant avec un cerveau doté de facultés hautement perceptrices. Il se peut qu’une fois mort, le hasard, selon la nécessité du moment, achemine cette conscience vers un échelon supérieur ou vers un stade inférieur. Mais qu’importe, puisque l’on contemplera toujours. Tout objet de la création est habité par le même contemplateur (que l’on pourrait nommer Dieu). Quand on es en haut d’une montagne, dans une vallée, en prison ou en liberté, tu n’as pas la même vision. Pourtant le regard qu’on porte est le même. D'ailleurs, selon que l’on soit valide ou infirme les sensations ne sont pas identiques. Toutefois, l’essence du sentiment est le même. Il en est ainsi pour tout ce que la nature a individualisé. J’ai l’intuition que Dieu se contemple à travers les fenêtres que lui ouvrent ses créations. Ce thème je l’ai plus longuement abordé dans de mes nouvelles intitulées « Un premier rendez-vous » et le « Chapiteau imaginaire » publiées sur le site De Plume en Plume sous le pseudonyme Benadel. Bonne journée

  • Merci David pour ce beau commentaire, auquel je souscris complètement.

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