CXXXVI: Fantômas adepte de la Pieuvre enfouie

0000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette passionnante histoire, nous avons laissé notre récit alors que nous disions que la statue du génie de la liberté, sur la colonne de Juillet, place de la Bastille à Paris, était magique, et, porte interdimensionnelle, permettait au bon génie de la cité de rayonner sur elle – et d'y féconder doucement les cœurs.

L'ombre de la mort qui tout emporte était, à l'inverse, comme bloquée par ce bouclier de lumière sacrée; une bulle de protection était tissée autour de la ville par l'âme de cette statue – ce que certains écrivains ont nommé un champ de force – mais sans qu'aucun engin technique ici n'intervînt, par la seule puissance du Génie d'or! L'obscurité pernicieuse, pourvoyeuse de maux, était arrêtée par l'éclat de cette Figure – qu'elle renvoyât dans l'air les rayons du soleil, de la lune ou des étoiles.

Sous ce bouclier occulte le Génie d'or, vivant gardien de Paris, pouvait, protégé, diffuser ses bienfaits secrets – dont le premier était la victoire de la cité sur le temps, et le maintien, dans le cours dévorant des siècles, de l'honneur de Paris! 

Étonnamment, alors que les forces élémentaires eussent dû la balayer de la surface de la Terre, elle semblait bénéficier d'une faveur toute spéciale – d'une forme d'immortalité instaurant le miracle de son existence perdurable dans la Terre périlleuse.

Semblable à une étoile dans la nuit du monde, elle résistait, sans qu'on sût bien comment, aux spectres de la Destruction qui tout écrasent. Toujours debout face aux vents du Désordre, elle élevait son front pur, dont l'éclat chassait de devant lui l'obscurité. Bien que nul n'eût pu nommer une seule action humaine qui à elle seule le permît – ni, à vrai dire, démontrer que l'ensemble accumulé des actions effectuées en son sein le permît davantage –, elle se maintenait ferme et stable dans l'ouragan des siècles. Davantage y avait-il là que l'œil ne percevait, aussi curieux cela paraîtra-t-il. 

L'action secrète du Génie d'or, bénie à son tour par les Anges, le permettait en effet seule, prodige inexpliqué et pur.

Or, si Fantômas percevait qu'il y avait, dans Paris, une force d'origine inconnue qui lui assurait une forme d'immortalité, il ne voyait pas qu'elle vînt de cette statue du génie de la liberté, place de la Bastille; il pensait qu'elle habitait dans ses profondeurs, dans ses racines cachées, sous sa surface, dans les catacombes ou les égouts, et les cours d'eau qui passaient sous son sol. Il regardait cette force comme liée aux Gargouilles de la Seine ainsi qu'aux Gobelins de la rivière de Bièvre. 

Il pensait qu'au tréfonds de Paris, il y avait une entité gigantesque, pareille à une pieuvre et toute-puissante, qui lui assurait sa vie secrète, le feu dont elle défiait les siècles, et il cherchait à maîtriser cette entité, à dompter sa puissance et à manier la force qui l'animait, si pure. Et il ne voyait, dans la statue du génie de la liberté, que l'illusion qui, cristallisée au sein des airs, l'empêchait de rejoindre pleinement cette entité, et de devenir le maître de Paris et de sa puissance occulte. Il pensait que cette illusion avait été tissée par des poètes dénués de raison, et qu'elle avait fini par se 00000000000.jpegmatérialiser par la force secrète de l'âme humaine qu'il n'ignorait pas, mais qu'il méprisait, qui lui semblait dérisoire et généralement propre à empêcher les véritables progrès – tels qu'il les concevait!

Car il croyait que, captée et domptée par des machines – ou quelque autre procédé technique –, cette force inconnue qui mouvait Paris dans les profondeurs pouvait à son tour donner l'immortalité aux hommes, et les rendre tels que des dieux; et il avait toujours soif, malgré ses millénaires de vie, de puissance et d'éternité – mais d'éternité terrestre, et il se proposait de créer, depuis Paris, un nouveau règne saturnien, nourri de l'énergie du Gouffre!

Or le Génie d'or voulait l'en empêcher, car cela eût été couper Paris et ses habitants de la véritable source de tout bien – c'est à dire le ciel avec ses étoiles, ses planètes et leurs habitants. Et comme il était l'un d'eux, vivant en effet sur l'orbe de la Lune, il était bien placé pour le savoir.

Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

Commentaires

  • Dans la ville invisible, nous vivons avec les couleurs du passé, et le futur des prochaines générations se peint avec la tonalité du présent. Dans la ville invisible, les actions des hommes s’entrelacent. Elles forment la trame et la chaîne d’un tissu de probabilités. L’habitant se couvre d’un bout de ce tissu en ignorant qu’il recouvre aussi son semblable mais de manière dissemblable. 

    Et les rues d’une ville ne sont-elles pas les veines dans lesquelles circulent les humeurs du passé ? Ne charrient-elles pas aussi les blessures oblitérées par l’amour ? Se confondant avec le ravissement, elles perlent sur le présent et suintent au long de l’avenir.

    Rémi, toutes les villes du monde, et au sens large, toutes entités constructives et habitées, ne sont-elles pas les héritières des âmes fantômes et des actes commis en leur sein, qui les hanteraient à jamais ? Peut-être que cette entité gigantesque qui selon Fantomas gisait dans les tréfonds de paris, était-elle la résultante de ce qui vient d’être dit ? Et peut-être, et pour mettre d’accord celui qui croit en le Génie d’Or, incarné dans le statut de la liberté, et Fantomas, on pourrait dire que les deux ont raison. Ce Génie d’Or est l’incarné des spectres et des actions bonnes ou mauvaises qui hante la Ville Lumière. Et il se peut que pour Paris le positif prime sur le négatif.

  • Excusez d'avoir omis le circonflexe sur le O de Fantômas

  • Merci David de ce commentaire. Bien sûr le manichéisme énoncé ici ne dit pas tout sur la question. Les péchés passés se sont enfoncés sous terre et ont nourri l'entité du gouffre. En un sens cela donne un socle. Mais la vie qui emmène vers l'avenir vient bien des astres, et de l'ange de la liberté. On peut seulement dire que sans le socle du passé, la lumière des étoiles ne pourrait pas être accueillie, ni arrêtée, elle s'enfuirait, et qu'il faut donc un passé pour qu'elle y germe et forge la ville future. Il y a donc quand même un bon camp et un mauvais camp, car le Génie d'or ne cherche pas à anéantir l'entité souterraine, mais à la maintenir à sa juste place, et il combat seulement quelqu'un qui veut lui en donner une plus grande. Mais il est possible d'imaginer que ce Génie d'or a du mépris pour les aspirations humaines, et qu'il ne peut s'empêcher, en tant qu'être étoilé, de se sentir complètement supérieur, qu'il hait Fantômas avec trop de force, alors qu'il s'agit seulement d'un malheureux qui cherche une voie en en suivant une mauvaise. Le récit, pour avancer, doit quand même prendre parti, et le Génie d'or est ici le héros qui fait bien les choses, et cela d'autant plus que son amour pour l'humanité est sauvegardé par son association avec un simple mortel, ainsi que d'autres épisodes le signalent. Mais il est possible d'imaginer des tentations, pour le Génie d'or, ou d'autres génies égoïstes et arrogants qui veulent plutôt emmener les hommes loin de Fantômas, dans le pur monde mystique, que de les aider à résoudre leurs problèmes. Ce n'est pas ce qu'il fait.

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