L'étrange fissure du Temple (Perspectives, XCVIII)

00000000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Les Trois Parties de l'Homme Divisé, dans lequel je rapporte que, sous les traits de Radûmel le Fin, j'avais commencé à sortir mon épée magique contenant des reliques d'Alar, le dieu des guerriers.

Mais cela est une autre histoire, et je songeai que malgré toute la puissance de cette arme, elle ne m'était sans doute de nul secours, en ces lieux sacrés et mystiques, où seule une force spirituelle, détachée de tout objet, pouvait avoir sa place et son efficacité. Je remis donc l'épée au fourreau, et un autre son se fit entendre, où l'on perçut la déception de la lame: comme il n'y avait nulle tâche à accomplir, comme il n'y avait nul sang à boire, comme il n'y avait nul corps à fendre, voici! elle se plaignait.

Mais j'avais suffisamment d'autorité pour faire taire ces plaintes, et l'épée m'obéissait, malgré son esprit retors et rebelle. Ainsi, elle se tut.

Cependant ce son avait éveillé des chuchotements. Je les entendis, d'abord en m'interrogeant sur leur provenance; puis ils se firent plus audibles, et quelques murmures même résonnèrent, comme si une colère avait par à-coups arraché des mots, afin de mieux les faire entendre. Ce son était dur, menaçant, et je me dis que mon épée peut-être me serait utile, finalement. Je ne savais que penser. Comment des passions aussi âpres avaient-elles pu pénétrer un lieu aussi auguste? Je ne le comprenais pas. Je le compris d'autant moins qu'aux quelques mots prononcés plus fortement, je reconnus, en vérité, la langue de ses murmures et de ces chuchotements: et c'était celle des Ogres. Cassante, brutale, hostile, sifflante, sanglante, elle dévorait l'espace et y répandait l'ombre, la peur, le doute. En elle bruissait la faim – et elle était dévorante, ardente, profonde, sourde, énorme. Je crus voir des ombres noires remplir le temple en tournant, en volant, en passant furtivement entre les colonnes. Une obscurité vint, tendue et lourde.

Un éclat, dont je n'ai pas parlé, se dégageait d'escarboucles incrustées dans les piliers de marbre; quand j'étais entré, il était pur, lumineux, épanoui, large, il distillait ses beautés, il distillait sa grâce dans tout le temple, le rendant luisant, plein d'une lumière vivante où l'on sent respirer les anges. Désormais atténué, cet éclat n'était plus que celui de ce que les hommes mortels appellent des veilleuses. Il avait été de véritables lampes, pour l'espace, et en lui, en les escarboucles luisait véritablement l'éclat des étoiles; à présent, la lumière s'était enfuie au fond, ne brillant plus que faiblement et lointainement, et des ombres passaient devant, s'épaississant toujours, accroissant le danger.

Je crus entendre un gémissement étouffé, venant je ne sais d'où.

Que signifiait tout cela?

Soudain devant moi se descella une ligne de dalles. Dans le sol dallé se créa une fissure, et une fumée âcre en monta, sentant plus mauvais que toute autre chose. Une lueur rougeoyante se montra, passant à travers. Au-dessous un dur feu bleu était sensible, obscur et dangereux. La fissure s'écarta encore, brusquement. Je portai la main à l'épée. Elle vibra.

Une main noire surgit, saisissant le rebord blanc. Elle était grosse, large, puissante, et les ongles s'en recourbaient en griffes. Je sortis cette fois complètement l'épée, et sa lame, enfin mise à nu, poussa un cri de joie; elle fit entendre sa voix, oui, la brave, l'étincelante Vodëcil! Un éclair en jaillit. L'obscurité autour de moi s'écarta. Un frémissement courut dans tout le temple. Les escarboucles brillèrent un instant un peu mieux. Devant moi les choses s'éclairaient, mes yeux même jetant de la lumière – comme il en va de ceux des Génies, notamment lorsqu'un péril approche.

(À suivre.)

Commentaires

  • Merci Rémi pour nous avoir écrit un autre épisode de cette étrange fissure. Même si je ne vous ai pas suivi depuis le début, c’est avec une imagination débordante de magie, et avec des mots parfaitement adaptés aux incertitudes de circonstance, que vous nous transportez à travers un extrait, et si on peut le nommer ainsi, de votre conte de fée. Mes meilleurs vœux, poétiques, littéraires, et surtout de santé, pour 2022.

  • Merci infiniment, David, cela me touche beaucoup. On peut tout à fait appeler mon récit un conte de fées. J'aime cette idée. Meilleurs voeux à vous aussi. Bonne nouvelle année 2022!

Les commentaires sont fermés.