Le mystère des choix des auteurs aux programmes, ou l'élaboration rituelle du panthéon littéraire national

000000000000000.jpgOn ne remet jamais en cause (ou si peu) les choix des auteurs au programme de littérature des concours de recrutement de l'État, en France – comme si les personnes inconnues qui les effectuaient étaient douées d'une clairvoyance surnaturelle.

Ce qui, aux particuliers, est relativement interdit. 

Seuls les hauts fonctionnaires semblent parfois avoir le droit à la caractérisation de hauts initiés. La lutte contre les prétendues sectes, voire la défiance générale à l'égard des religions, n'ont même souvent que ce ressort: en laisser aux fonctionnaires le privilège.

On ne sait pas comment ils entrent assez dans le mystère du Beau et de l'Esprit cristallisé dans la Forme pour juger sainement de la qualité des génies littéraires de la tradition nationale voire mondiale, mais il est bon que cela soit un acquis, qu'on le considère comme normal, ce don de profondeur magique comme un apanage des hauts fonctionnaires – qui pourtant ne sont pas recrutés sur cette capacité.

Ils le sont seulement sur celle de pouvoir rationnellement présenter une tradition critique, de sorte que les auteurs au programme devraient toujours être les mêmes – ce qu'ils sont principalement, mais il y a quand même des nouveautés. Elles émanent de thèses à succès – et d'articles dans les revues spécialisées, bien sûr: quand un chercheur présente un auteur nouveau de façon convaincante, cet auteur, s'il entre aussi dans de mystérieux critères nationaux, peut être intégré à un programme d'État.

Ces critères sont-ils la soumission du propos à l'idéologie laïque? Peut-être. En tout cas pour la tradition critique qui en parle, comme je m'en suis déjà plaint à propos de Charles Perrault et Jean-Jacques Rousseau. Il ne faut pas mettre en avant l'éventuelle religiosité des auteurs traités.

Il y a aussi le critère de la nationalité. Un auteur de Savoie, de Belgique, du Québec, de Suisse ou du Sénégal ne peut quasiment pas tomber à l'agrégation de littérature, sauf s'il s'est mêlé intimement à la vie culturelle et politique parisienne (comme par exemple Jean-Jacques Rousseau). C'est même vrai des Bretons et des Alsaciens restés chez eux durant leur carrière. Il s'agit de la France au sens médiéval et ethnique, quoi qu'on dise: j'en ai déjà parlé.

Il en résulte que le critère esthétique est peu de chose, il ne dépend que des chercheurs qui se sont assez intéressés à ces auteurs pour produire une littérature critique utilisable par les professeurs qui préparent au concours.

Contrairement à ce qu'on croit, l'agrégation ne consacre en rien les auteurs de son programme, puisqu'ils n'émanent que des goûts personnels de chercheurs qui font un travail critique certes sérieux, mais n'intégrant pas vraiment la nécessité de prouver une qualité esthétique. De fait, comme celle-ci ressortit aux mystères de l'âme et de l'esprit, ce n'est pas demandé; on se garde même d'aborder le sujet: on se fie à l'autorité magique du chercheur qui a introduit cet auteur dans l'histoire de la littérature 000000000000000000000000.jpgcritique!

On s'y fie... plus ou moins. Les professeurs se critiquent entre eux. Cette année, par exemple, Mme d'Aulnoy, pleine d'un merveilleux peu habituel, a été considérée comme indigne. Le Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand, avec sa fantaisie néoromantique, aussi. On dit même que les administrateurs l'ont imposée parce que, mise au programme des collèges, le peuple l'aime. Mais le vrai problème reste la littérature du vingtième siècle, pleine d'œuvres que le temps n'a pas consacrées. Là, dans cette portion, j'ai vu de belles œuvres, mais aussi d'assez médiocres, mises à la mode pour des raisons souvent obscures. Pour moi, André Malraux ou Jean Genet sont par exemple des auteurs largement secondaires. Mais ils intéressent des chercheurs qui ont leurs goûts propres, et donc ils tombent souvent. C'est subjectif mais c'est normal, c'est la vie.

Ce qui est au fond étrange est que ces auteurs sont validés non par des chercheurs au goût subjectif mais compréhensible, mais par des administrateurs qui présentent comme objectif le jugement issu de ce goût, comme s'ils disposaient pour cela de lumières spéciales, propres à peupler un mystérieux panthéon national. C'est même absurde, si on y pense, car assez religieux, et pas vraiment neutre.

Commentaires

  • Oui c’est vrai, Rémi. La vanité de certains fonctionnaires fait souvent de l’ombre aux intérêts du public, cette vanité de l’ego on le retrouve, comme vous le dites avec à propos, dans les choix des auteurs au programme de littérature des concours de recrutement de l'État, en France, et aussi dans d’autres pays, pensé-je. Toutefois, si l’on se réfère à l’histoire de la littérature et de la musique, bien des compositeurs ont connus une notoriété post-mortem. Alors, lorsque vous abordez le sujet de la littérature du vingtième siècle où plein d'œuvres n’ont pas été consacrées par le temps, peut-être que ces fonctionnaires sont-ils influencés par la vogue de notre temps. Aussi ai-je coutume de dire : Le critique doit toujours avoir à l’esprit que, suivant l’humeur du jour et la mode d’un temps, le meilleur n’est pas toujours bon et le pire n’est pas toujours mauvais et qu’en soulevant un défaut on découvre une qualité. En suivant ces deux maximes, son avis deviendra une pierre angulaire et non pas une pierre d’achoppement.

  • Tout à fait mon cher David. Au reste, cela change peu de chose, car l'examen ne s'appuie pas sur des principes esthétiques plus ou moins clairement établis mais sur les différents aspects des oeuvres traités dans divers articles et ouvrages universitaires, qu'il faut essentiellement répertorier. La dimension esthétique reste dans l'implicite, on présuppose que les universitaires n'ont pas pu consacrer beaucoup de temps à des oeuvres sans intérêt, ce qui est pourtant le cas, il faut bien l'avouer: ils peuvent le faire. Eux-mêmes le reconnaissent, dans certains cas. Un cas notamment est celui de la littérature latine chrétienne, presque tous les universitaires qui ont créé les éditions apparemment obligatoires des oeuvres disent dans les préfaces qu'elles sont nulles, ce qui est original. Pour la littérature française cela ne se fait pas, on est plus respectueux. Effet de l'idéologie pseudolaïque? C'est possible. Possible aussi: du nationalisme français opposé à l'emprise de Rome sur le royaume gaulois. Voir en tout cas: https://remimogenet.blog.tdg.ch/archive/2015/04/22/la-poesie-qu-on-sait-mauvaise-vieux-poetes-chretiens-266581.html

    Mais il y a une autre question, puisque le public croit que les oeuvres sont consacrées par leur choix au programme: quels en sont les critères esthétiques clairement établis? Il n'y en a pas, dans les faits l'arbitraire est complet, ou alors cela répond à des principes mystérieux établis dans des sortes de loges initiatiques où se rendent les inspecteurs qui valident les choix, je ne sais pas. En tout cas c'est opaque. Et en ce cas il serait au moins démocratique de mettre fin à l'idée d'un panthéon littéraire national, c'est à dire à l'idée d'une qualité objective établie de façon solide, quoique dans le monde des Esprits: car Panthéon, c'est un ensemble de divinités, en fait. Pas très laïque, au fond.

    Et il y a encore ceci: cette année, à l'agrégation de littérature, beaucoup de participants, parce que les oeuvres étaient attirantes; le niveau a donc été meilleur en moyenne que les années précédentes. Donc c'est utile. Les oeuvres ineptes ne donnent pas envie de s'y intéresser, non pas à quelques universitaires parfois peu inspirés, mais à la masse des étudiants et candidats, c'est à dire du peuple lettré, finalement plus fiable que les fonctionnaires qui s'occupent de valider les programmes - selon moi. Mais je dis cela parce que je crois à la démocratie et au peuple souverain. Comme en Suisse. Plus que comme en France.

    Finalement, donc, je milite organiquement pour la décentralisation des études afin que les étudiants puissent mieux choisir les professeurs avec qui ils partagent des goûts, dans un esprit démocratique et libéral; et philosophiquement pour des recherches plus sérieuses et plus explicites sur ce qui fait la qualité esthétique d'une oeuvre, ce qui, il faut bien le dire, nécessite la pénétration du monde psychique humain dans ses profondeurs, et de s'y mouvoir sans s'y perdre. Cela demande la création de méthodes d'investigation nouvelles, une forme de science du psychisme dont Victor Hugo et André Breton nous ont donné les principes généraux.

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