Le mystère de Ramiel: une histoire énigmatique (2)

00000000000000000.jpg(Je disais, la dernière fois, que le défunt Ramiel avait vécu dans une ambiance mystique et pieuse, au sein de son enfance genevoise.)

 Et de fait, dans sa famille, on aimait établir des liens entre la Bible et la vie quotidienne, comme si le temps qui séparait l'écriture de ce texte sacré et notre époque pouvait s'annuler d'un coup, et la vie se hisser à une forme d'éternité. On pensait que les coutumes actuelles étaient les mêmes que celles des anciens Juifs, et on s'étonnait parfois des différences manifestes, mais sans leur donner de sens véritable. Encore à Genève les anges et Dieu étaient présents – et les musées locaux le confirmaient, notamment lorsqu'ils présentaient le fameux épisode de l'Escalade: la Maison Tavel arborait un tableau peignant les anges volant au secours des Genevois contre leurs ennemis savoyards, par exemple. Et puis chaque année dans l'hymne national en langue locale on entendait évoquer Dieu qui aimait les Genevois, qui les aimait d'un amour tout particulier, comme s'il avait déposé dans leur cité sa lumière – soit de toute 00000000000000000 (2).jpgéternité, soit au moins depuis la même Escalade, qui avait suscité ce chant. Les chroniques de Genève faisaient naturellement et souplement suite à celles de l'Ancien Testament, et l'univers psychique de l'un s'accordait parfaitement à l'univers psychique de l'autre. C'est dans cette sainte atmosphère spirituelle qu'avait grandi Ramiel de Saint-Génys, dans les décennies qui avaient divisé le vingtième siècle sans heurts majeurs, les guerres mondiales n'ayant pas emmené de bataille sur le sol genevois.

 Et pourtant, à son enterrement – où je me suis rendu –, le pasteur n'a pas été tendre. Il a eu des mots durs, pour le défunt. Dans les dernières années de sa vie, Ramiel de Saint-Génys, aigri par ses échecs, s'en prenait à des gens abstraits, des groupes qu'il accusait d'avoir fomenté ses insuccès, il se pensait victime de complots: on ne reconnaissait pas sa grandeur, parce que certains ne voulaient pas que la véritable noblesse socialement s'impose. On voulait seulement de la puissance marchande et financière, ce genre de choses. On connaît cela! Un autre puissant Genevois, Guy de Pourtalès, avait évoqué la dissolution de l'ancien ordre social, dans sa Pêche miraculeuse, et le sentiment de l'aristocratie que cela s'accompagnait d'une dissolution de l'ordre moral. Mais ce grand écrivain, dans son beau livre à la grandeur méconnue, avait vu plus loin: il avait compris que les temps nouveaux étaient christiques – d'où le titre, allusif à un tableau de Konrad Witz montrant le Christ marchant sur les eaux du lac Léman –, et qu'ils pouvaient réaliser la réconciliation du réel et de l'imaginaire chrétien, et en même temps du protestantisme et du catholicisme: il avait 000000000000000 (2).jpgchoisi l'optimisme. Chez Ramiel de Saint-Génys, la constatation de l'écart entre l'imaginaire biblique et légendaire propre à Genève, et la réalité genevoise de son temps, avait suscité incompréhension et colère, nostalgie et hostilité à l'égard des temps neufs – ou simplement du commerce réel, de ce qui anime au jour le jour les gens. Il n'avait pas su dépasser l'opposition, et cela s'était tourné en haine contre le monde, en rancœur contre Dieu, ou contre l'humanité au moins. Car par principe, il continuait à se dire croyant. Mais il ne croyait plus en un dieu agissant, puisque le monde était fait de gens agissant contre Dieu, selon lui. Son Dieu était une idée pure, figée et impersonnelle, statue cosmique aux yeux clos – si on me permet cette expression.

 Je l'avais quelque temps fréquenté, parce qu'il avait fait ce recueil de poésie dont j'ai parlé, et que, indépendamment de l'illusion personnelle qu'une mythologie de soi-même représente toujours plus ou moins, j'aime simplement le merveilleux, 0000000000000.jpgcroyant que l'imagination fabuleuse dévoile toujours quelque chose du monde spirituel, des forces morales émanées de la divinité que je crois aussi habiter l'univers. Mais naturellement, dans cet inconnu ordonnateur des choses, on peut aussi projeter son amour-propre, et s'inventer des titres spéciaux, des raisons glorieuses de s'encenser, et se donner dans le monde une importance démesurée! L'imagination, disait François de Sales, permet de se représenter les bienfaits de Dieu, la grâce divine, son action – mais elle est généralement contaminée par la projection de soi dans le néant, la confusion entre soi et Dieu. Elle doit donc être disciplinée, et les religions s'y sont, plus qu'on ne croit, efforcées, mais le romantisme et la laïcisation de la culture, on le sait bien, ont rompu les digues, à cet égard, et si l'imagination a ainsi pu sortir de travées déjà trop connues, redevenir active et projeter en avant des avenirs plus justes, plus beaux, plus larges qu'autrefois, il est aussi souvent arrivé qu'elle crée de vastes illusions collectives ou individuelles – mystiques ou utopiques –, et qu'elle lance, de cette manière, les âmes dans le néant, des impasses, des voies de garage dont les désordres et les conflits ont été des effets majeurs.

 (À suivre.)

Commentaires

  • Device de la lecture retrouvee, Merci Rémi!

  • Merci à toi Françoise!

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