Claude Millet, l'Université et la francophonie

0000000000000000.jpgClaude Millet est une professeure de littérature qui s'est fait connaître par un assez beau livre académique appelé Le Légendaire du dix-neuvième siècle, paru aux Presses Universitaires de France en 1997, et qui retraçait l'évolution de l'ambition du Romantisme à créer une nouvelle mythologie. Ce n'était pas dit, c'était implicite, mais on pouvait comprendre que l'autrice étant membre de l'université française, elle se cantonnait à la littérature française! Cependant, elle reprenait l'idée fausse de Georges Gusdorf selon laquelle la littérature était tellement centralisée, même à l'époque romantique, que les romantismes régionaux ne s'étaient pas développés. Et là, je dois m'insurger, pour trois raisons.

La première est que la centralisation des études étend beaucoup trop son fonctionnement à la littérature. Le plus caractéristique, à cet égard, est la remarque de Claude Millet sur la littérature bretonne. Pour ne pas avoir à se dédire, elle affirme qu'au fond la littérature bretonne n'est pas vraiment française dans l'âme. C'est relativement grave, car de deux choses l'une. Soit l'université est soumise à l'État et ce qu'on appelle littérature française est la littérature qui s'est faite sur le territoire contrôlé par cet État, Bretagne comprise; soit il s'agit de la littérature de langue française et en réalité certains écrivains bretons qui ont nourri le légendaire au dix-neuvième siècle se sont exprimés en un français très beau, très noble – tel Anatole Le Braz. Claude Millet a juste cherché à restreindre son étude à Paris, pour ne pas avoir à trop s'éreinter, et le problème est que les études centralisées ne peuvent pas ne pas se retreindre à Paris, sinon le champ d'étude est trop vaste; pour le justifier, elles inventent que les romantismes régionaux ont été faibles, ce qui est faux. En dehors de l'excellente Bretagne, la Franche-Comté a montré des trésors de mythologie romantique, et aussi la Savoie, et c'est le second point.

Car la Savoie n'était pas française, mais elle l'est devenue, et donc, l'université nourrie des impôts aussi des Savoyards est censée intégrer la littérature savoyarde dans ses études. Mais Claude Millet a à peine dit un mot sur Joseph de Maistre – qui s'est fait connaître de toute façon à Paris en consacrant l'essentiel de ses œuvres à la France.

Et finalement, il reste consternant, pour un amateur de littérature désintéressé, qu'on sépare la littérature francophone de la littérature française, car si un fonctionnaire peut, sans doute, se sentir tributaire d'un État, l'amateur de poésie s'en moque, et, s'il est francophone, a envie, s'il n'est pas ethniciste au point d'imaginer que Paris seule a pu créer une belle et vraie littérature, de connaître les œuvres mythologiques et épiques des autres pays francophones. Et pour le dix-neuvième siècle, il est important, 00000000000000.jpgoutre donc la Savoie, de parler de la Belgique et de Charles de Coster, l'auteur de La Légende de Thyl Ulenspiegel, un chef-d'œuvre. Du Québec et de la construction d'une mythologie nationale dont attestent François-Xavier Garneau, Octave Crémazie, Louis-Honoré Fréchette, Émile Nelligan. Et de la Suisse dont l'effort mythologique est également présent au dix-neuvième siècle avec James Fazy et son Jean d'Yvoire au Bras de Fer, et Juste Olivier. C'est grand, c'est beau, et on n'a aucunement besoin de se retreindre à Paris pour apprécier la poésie en ce monde, même en français.

Qu'on ne vienne pas dire que la question est celle de la qualité. Claude Millet évoque les auteurs mythologiques parisiens oubliés, verbeux, qu'étaient Edgar Quinet et Ballanche. Elle en fait des tonnes sur Jules Michelet, à la qualité en fait très moyenne, mais que la France ethnique adore pour des motifs relativement égoïstes: il a tenté de créer un légendaire républicain bien utile. (Mais qui ne marchait guère, comme je le montrerai une prochaine fois.)

Il faut que l'université française s'universalise. Elle est excessivement provinciale – ne s'universalisant que fictivement, en prétendant que la littérature parisienne est universelle en essence. Mais Paris a des limites dans l'espace. Et si l'université française veut être réellement universelle, elle doit s'intéresser aux romantismes régionaux et francophones.

Commentaires

  • En effet, Rémi, comment peut-on prétendre que la littérature était centralisée à Paris, que les romantismes régionaux n’étaient pas développés, que seule la littérature parisienne a contribué à l’essor français en la matière, tout en ignorant nombre d’auteurs provinciaux ayant porté les belles-lettres françaises au sommet de leur art  ? Gustave Flaubert était rouennais, Honoré de Balzac était tourangeau, Victor Hugo était Bizontin, Alphonse Daudet était nîmois, Jean Giraudoux était bellachon, Jean de La Fontaine était castelthéodoricien, et j’en passe et les meilleurs. Alors, foin de ce pédantisme parisien qui porte une ombre injuste sur nombre de chefs-d’œuvre provinciaux pourtant universellement connus.

  • Tout à fait David, merci pour ce juste message !

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