Cinéma - Page 3

  • Le fantôme de l’amour (Amol Palekar)

    affiche-Paheli-le-fantome-de-l-amour-Paheli-2005-1.jpgJ’ai vu un certain jour récent un film indien surprenant; il se nommait, en français, le Fantôme de l’amour, et avait été réalisé par Amol Palekar, qu’en dehors de cela je ne connaissais pas du tout. Je ne suis pas spécialiste des films indiens, mais je crois que beaucoup, comme celui-ci, placent des chants et des danses dans l’action dramatique, donnant à l’ensemble une atmosphère festive rappelant assez Walt Disney.
     
    Ce qui m’a néanmoins surpris est l’histoire qu’il racontait: celle d’un esprit amoureux d’une jeune femme mariée, délaissée par son époux, marchand qui le soir même du mariage est parti en voyage d’affaires. Elle est jeune, elle aime l’amour, et l’esprit a pris l’apparence du mari, qui devient rapidement cocu.
     
    Type d’histoires qu’on racontait volontiers dans l’Occident ancien: il ne faut que se souvenir de Jupiter prenant l’apparence d’Amphitryon et se glissant dans ses draps pour s’unir à sa femme Alcmène: il en naîtra Hercule, sauveur des peuples; les dieux ont de ces desseins cachés!
     
    Mais au lieu que le conte soit moral parce que la ruse de l’être spirituel dissimulait une intention située au-delà de l’entendement humain, dans le film d’Amol Palekar, il s’agit plutôt d’honorer l’amour même - le dieu Kâma -, et de satisfaire les aspirations légitimes des jeunes femmes à son endroit. Le cinéma indien s’appuie sur la mythologie mais il n’a pas de sens religieux clair - en tout cas ce film n’en a pas: on est plutôt dans le romanesque profane.
     
    Cela aurait fait hurler saint Augustin, qui reprochait justement au théâtre romain de représenter les amours des immortels dans cet esprit - dans l’esprit de justifier l’adultère! On se demande parfois quel genre de pièces il pouvait bien désigner, car celles qui nous sont restées sont animées d’une moralité
    photo-Paheli-le-fantome-de-l-amour-Paheli-2005-9.jpgplus élevée, et même les Métamorphoses d’Ovide, qui narrent ce type de mythes, sont dans ce cas. Or, il semble qu’avec ce film indien, le Fantôme de l’amour, on ait un début de réponse!
     
    La fin surtout est significative: l’esprit est pourchassé par un magicien, après que le mari s’est plaint; on pense que le sorcier a mis ce génie dans une gourde ensuite enterrée dans le sable, mais il s’avère que le rusé y a placé le mari! Cela s’achève par le baiser donné à la belle, qui s’aperçoit alors qu’elle peut être heureuse pour toujours. Et tant pis pour l’autre, qui a mérité son crime: n’avoir pas honoré la nuit de noces!
     
    Cela a quelque chose de sinistre, même si le peuple peut approuver, notamment les femmes. Qui ne rêve d’un mari galant, incarnant l’amour? On ne défie pas Vénus impunément.

  • L'Homme qui rit, Elephant Man

    9782253160823-T.jpgL’Homme qui Rit était le dernier grand roman de Victor Hugo que je n’avais pas lu, et les intellectuels distingués de Paris disent souvent que c’est le meilleur, peut-être parce que c’est le seul qui n’ait pas eu de succès à sa sortie. Hugo l’expliquait en disant qu’il avait trop cherché l’épopée, que le public avait décroché. Mon impression est plutôt qu’il a trop discouru, qu’il n’a pas assez raconté. Le point culminant du récit est en soi un discours, celui de Gwynplaine à la Chambre des Lords: de façon un peu inattendue, aucune de ses pensées allant dans ce sens n’ayant été réellement présente jusque-là dans le roman, il s’en prend aux riches et défend les pauvres, et les nobles y répondent par un immense éclat de rire. Or, la vérité est que Victor Hugo déclenchait les mêmes réactions à la Chambre des Pairs quand il y évoquait l’enfer social dans lequel les pauvres étaient jetés, et au bout du compte ce roman semble être une allégorie renvoyant à lui-même.
     
    Cela se mêle toutefois à une histoire intéressante, celle d’un théâtre ambulant dans l’Angleterre du dix-septième siècle, comportant une aveugle à l’âme pure et un homme au visage difforme, transformé par l’art diabolique de sortes de jésuites quand il était petit: c’est l’origine du Joker, le célèbre méchant de Batman! Car sa bouche a été ouverte jusqu’aux oreilles. Le petit théâtre raconte des histoires cosmiques et mythologiques qui font plaisir à voir. Cela rappelle Milton, annonce Blake.
     
    Mais ce qui m’a toujours troublé est la série de liens que j’ai cru voir entre Hugo et le cinéaste David Lynch et ce roman n’y fait pas exception: un rapprochement avec Elephant Man pourrait facilement être effectué. Le théâtre ambulant montrant des monstres et comportant de la mythologie créée par le directeur est bien un trait commun, puisque le maître de John Merrick évoque les éléphants qui auraient piétiné sa mère alors qu’elle était enceinte et l’auraient ainsi, lui, déformé. La différence est bien sûr que cette fable est prise en mauvaise part par Lynch, comme uThe Elephant Man 3.jpgne tromperie, une diffamation qui pèse sur la conscience de l’homme-éléphant. Mais il y a aussi le spectacle plein de merveilleux auquel ce dernier assiste, à la fin du film. Peut-être au reste qu’Hugo avait plus qu’il ne le disait de la réticence face au fabuleux, notamment s’il était de cette nature, lié aux métamorphoses, comme dans l’antiquité grecque. Il aimait plus sincèrement les anges, et à la fin de ce roman, comme à celle des Misérables, un de ces êtres célestes apparaît dans le ciel pour accueillir Gwynplaine qui se suicide; or, l’homme-éléphant pareillement se tue et rejoint selon David Lynch sa mère devenue une sorte d’ange, une dame du ciel. Et le héros de Hugo voulait en réalité suivre dans la mort sa bien-aimée.
     
    Le regret de l’enfance pure, non difforme, est présent dans les deux cas. Mais la rencontre avec la femme séductrice, noble et gracieuse, également. De nouveau une différence existe: la dame chez Hugo est mauvaise, chez Lynch elle est bonne et compatissante.
     
    Les points de convergence sont quand même étonnants.

  • Thor 2

    funeral.jpgJ’ai vu le second volet filmé de la série Thor, inspiré par un comic book de Stan Lee et Jack Kirby; je l’ai plutôt bien aimé, grâce à des scènes que j’ai trouvées très belles, en particulier celle des funérailles de la reine d’Asgard, reprise des rites scandinaves anciens mais sublimée par la mythologie, ici mêlée à la science-fiction. Le bateau transportant le corps sans vie de la dame, enflammé par des flèches, s’apprête à tomber dans la grande cascade cosmique; Odin alors frappe le sol de sa lance puissante: un bruit sourd retentit dans l’univers, et l’esquif est suspendu; un petit groupe d’étoiles s’en élève et monte vers une nébuleuse grandiose, apparemment le centre de la galaxie, qui est tout proche. Je ne sais où le réalisateur a eu l’idée d’un tel déroulement, mais je l’ai trouvé excellent. Les boules de lumière qui s’élèvent des mains des Asgardiens, alors, achève de faire penser aux plus belles scènes du cinéma asiatique à vocation mythologique.
     
    Évidemment, certains passages étaient au contraire ridicules, faute de pouvoir être drôles comme ils l’auraient voulu, et d’avoir mêlé de façon répétitive la mythologie à la physique quantique a donné lieu à des enchaînements d’un burlesque excessif. Mais l’intensité dramatique, dans l’ensemble, était assez forte, et Thor lui-même très crédible: quand la foudre jaillit de son marteau, c’est sa volonté qu’on voit se manifester et qu’on ressent alors en soi; cela fonctionne bien.
     
    Plusieurs fois j’ai pensé à Star Wars, comme si somme toute George Lucas avait créé des aventures contemporaines situées plus près du centre de la galaxie, et que Thor établissait un lien explicite entre les peuples semi-divins qui y résident et notre pauvre petite planète excentrée. Les Asgardiens ne sont pas des dieux, dit Odin, mais ils vivent quand même plusieurs milliers d’années, et le drame de Thor amoureux d’une mortelle dont la vie est éphémère fait écho à ce qu’on trouve chez Tolkien; l’élégie en toile de fond de l’amour est toujours émouvant.
     
    L’humour du reste fonctionnait parfois bien, et n’empêchait pourtant pas l’existence de scènes épiques et prenantes, dans lesquelles le visage du héros, sur un fond rouge, faisait se détacher sa puissante loki-05.jpgvolonté tendue vers son but. Il arrive souvent, notamment en France, que l’humour autorise à ne pas prendre le mythologique au sérieux; ici, rien de tel: les deux coexistent.
     
    Or, c’était déjà le cas dans la production dessinée de l’excellent Kirby, dans son genre un génie. Le film n’est pas indigne de lui.
     
    Comme il s’enracine dans la mythologie scandinave, il m’a donné envie d’apprendre l’islandais. Jadis déjà après avoir vu le beau Kagemusha de Kurosawa j’avais voulu apprendre le japonais! Mais je ne l’avais pas fait…

  • Cloud Atlas

    cloud2.jpgJ’ai vu Cloud Atlas, des Wachowsky, lesquels j’aime assez. Ils ont traité un sujet difficile et nouveau, et je pense qu’ils l’ont fait avec talent. Les liens entre les vies successives sont de nature morale ou symbolique et cela change des films où l’enchaînement des scènes est purement mécanique et s’appuie sur une conception lourde de la relation de cause à effet - fondée sur le seul matérialisme.
     
    Autant que je puisse en juger, la doctrine de la réincarnation telle qu’elle est présente en Orient est restituée, sauf pour les délais entre deux vies: en principe, ils sont longs, et le séjour dans le monde inconnu dure bien plus longtemps que l’autre. On ne va pas directement d’une mort à une naissance comme le fait le personnage principal (joué par Tom Hanks). Il s’ensuit que les films asiatiques traitant de la question se contentent de montrer une seule vie antérieure, située dans des temps bien anciens. Et cela est mêlé à des liens avec de purs esprits - comme dans l’excellent Gingko Bed, qui est coréen.
     
    Dans Cloud Atlas, un esprit apparaît dans la dernière époque évoquée, située dans un lointain futur: un cloud.jpgméchant homme, qui a commis bien des crimes, n’apparaît plus que sous la forme d’un démon tentateur. On peut supposer que la femme-clone de la Séoul futuriste devient elle aussi une forme d’esprit, d’ange, puisqu’elle fait l’objet d’un culte: on en voit la figure sublime, gravée dans une sorte de temple, levant un bras vers le ciel, abaissant l’autre vers la terre, et on entend sa voix, comme si désormais elle guidait le personnage principal depuis l’Invisible. En cette individualité, les deux esprits s’affrontent: il doit choisir. J’ai d’ailleurs regretté que cela ne fût pas plus clair, que le clone n’apparût pas à l’écran sous la forme d’une fée ravissante, et qu’elle ne combattît pas directement, à coups d’éclairs d’or, le démon - comme l’ange de la Liberté combat le spectre de la Servitude dans La Fin de Satan de Victor Hugo, le dissipant et l’anéantissant de son éblouissante lumière! Je ne sais pas pourquoi les films américains montrent soit des démons, soit des êtres spirituels bienveillants, mais jamais les deux en même temps, comme si on était obligé d’appartenir à un camp ou à un autre; dans Gingko Bed, la fée et le démon apparaissent bien tous deux: les Asiatiques sont plus logiques.
     
    La femme-clone est changée en déesse parce qu’elle a subi le martyre alors qu’elle luttait pour la liberté: cela m’a plu. Ses larmes, au moment de son exécution, m’ont ému. Comme disaient les poètes cloud5.jpgromantiques savoyards, les larmes versées par les héros sont des perles au Ciel!
     
    La destinée du personnage principal est quand même un peu chaotique: il s’en sort facilement, après avoir fait des choses terribles. Les Wachowski me paraissent souvent d’un optimisme excessif; comme Voltaire, ils croient à un dieu qui récompense beaucoup et punit peu…
     
    Sur le plan cinématographique, il est magique et fascinant que chaque existence ait son genre propre. Tous doivent être pleinement vécus, si on veut évoluer! L’amour de la vie sous toutes ses formes à la fois crée les couleurs distinctes des récits et représente le salut: l’idée est belle.

  • Jacques Audiard et le culte de la femme éternelle

    de-rouille-et-d-os-marion-cotillard.jpgIl existe en France une tradition qu’on connaît bien, et qui est probablement d’origine gauloise: le culte de la femme, reflet de la sagesse céleste. Chateaubriand l’a utilisée dans ses Martyrs en créant la figure de Velléda, prêtresse bretonne et magicienne, guérisseuse, inspirée par une femme qui avait dans l’antiquité soulevé les Bretons contre les Romains.
     
    Je me souviens de ce film de Jacques Audiard si apprécié du public, De Rouille et d’os, et il m’apparaît qu’il reprend en fait ce mythe, mais en l’insérant dans un monde assez ordinaire pour qu’on croie qu’il s’agit d’une réalité: car le héros de l’histoire était au départ une sorte d’animal humain, certes innocent et sans malice, mais qui, grâce à sa relation avec une dame amputée des deux jambes jouée par Marion Cotillard - elle-même une icône -, devient un être humain à part entière.
     
    Est-ce crédible? On attribue à cette femme le rôle d’un ange. Il suffit qu’elle dise qu’elle n’est pas satisfaite, personnellement, de la situation, pour que son ami comprenne ce qui lui reste à faire, devienne celui qu’elle veut - et qui est justement un homme véritable.
     
    Je dois dire que rien dans mon expérience ne me paraît correspondre à ce qui se passe dans le film. Je suis certain naturellement qu’on s’humanise en se mariant, mais d’abord, les paroles des dames sont souvent peu éclairantes, à cet égard, car elles ne sont pas si à même de pouvoir exprimer clairement leurs attentes. Dans mon souvenir, que celles-ci ne soient pas comblées s’accompagne plus souvent de l’expression d’un certain mépris dont les causes restent mystérieuses, non dites de façon claire. C’est plutôt à l’homme de les deviner. Car même quand des paroles nettes sont prononcées, elles ne sont pas d’une lumière très sûre, et l’observation des recommandations explicites ne répond pas souvent aux attentes les plus profondes, situées au-delà des mots qu’on peut prononcer.
     
    FéeBleue.pngAu bout du compte, seule une grâce déposée sur le front, pour ainsi dire, peut permettre de saisir, intuitivement, les attentes du conjoint - que combler effectivement humanise. C’est le génie tel que le voyaient les anciens: il venait des astres. Or, pour les hommes, il avait justement la figure d’une femme - la forme féminine étant pensée d’origine céleste. Elle était la bonne fée qui éclairait l’âme et y faisait naître des idées nouvelles. Là est la source du mythe.
     
    Mais insérer ces miracles de l’existence dans un discours rationnel, ou dans des événements dont la logique n’est que matérielle, me paraît déboucher simplement sur de l’invraisemblable. À mes yeux, cela idéalise la vie d’une façon illusoire. Comme je l’ai déjà dit, j’aime encore mieux, à cet égard, le réalisme pessimiste d’un Flaubert.

  • Le Hobbit de Peter Jackson

    1804545_3_7413_bilbo-le-hobbit-martin-freeman-face-a-gandalf_e5aad3cd1e162256ce89ce1920487cc1.jpgÉtant un grand admirateur de J. R. R. Tolkien - sur lequel j'ai travaillé à la Sorbonne -, je suis allé voir le Hobbit de Peter Jackson - et l’ai trouvé plutôt grotesque. Il a ajouté au livre des scènes profondément ridicules, dans la lignée du cinéma américain à grand spectacle, lequel en réalité tient du cirque. La manie de faire suspendre dans le vide des personnages vient de la Mort aux trousses de Hitchcock; le film du Retour du roi avait ajouté au livre la suspension dans le vide de Frodo au-dessus du feu du Mont du Destin, et c’était déjà bien absurde; le Hobbit filmé récidive, non pas une, mais deux fois! C’est abuser. Ce n’est pas du tout dans l’esprit de Tolkien.
     
    A l’inverse, les scènes qui dans le livre ressortissent au cauchemar éveillé sont privées de leur aspect onirique, en particulier le séjour dans le monde caché des Gobelins. Dès le départ, c’est gâché, car dans le livre, Bilbo ne sait pas s’il rêve ou non, lorsqu’il voit un mur s’ouvrir au fond de la grotte; ici, on a une simple trappe à la mode des Aventuriers de l’arche perdue. Le roi des Gobelins lui-même n’a rien d’effrayant, il fait penser aux monstres en carton-pâte de l’Opéra de Paris dont Rousseau se moquait.
     
    Jackson a réussi quand même quelques petites choses. Les Elfes, en particulier Galadriel, se mêlent bien à la lumière du soleil couchant, comme s’ils en émanaient: cela leur donne l’aspect poétique et divin dont les films du Seigneur des anneaux les avaient globalement privés. L’apparition du Nécromancien n’est pas mauvaise non plus. Le tableau des guerres des Nains est frappant et rappelle Robert E. Howard. Mais ce sont, en général, des scènes rajoutées - quoiqu’inspirées par des notes de Tolkien. Le charme propre au livre est absent.
     
    Et on peut en saisir la raison dès les premières images: Tolkien accordait aux couleurs une importance fondamentale; il a pris soin de définir celles des capuchons des Nains dès que Bilbo les voit franchir son seuil. Or, dans le film, elles sont complètement indistinctes. Le Seigneur des anneaux filmé avait lotrbakshijpg-5403e84f30236de8.jpgdéjà ce rédhibitoire défaut. Les couleurs délavées ne correspondent absolument pas à l’esprit du livre, qui créait un rêve éveillé par le biais, précisément, des couleurs. Il était en cela l’héritier de l’art médiéval ou baroque. C’était d’ailleurs bien rendu dans le dessin animé de Ralph Bakshi, dont on s’apercevra dans quelques années que malgré ses défauts techniques, il valait mieux que la version de Peter Jackson. Celui-ci reste à la surface. Il est plus technicien qu’artiste. S’il a pu faire illusion, c’est parce que le livre qu’il adaptait est de toute façon un grand livre: il en reste forcément quelque chose.

  • Les Bêtes du sud sauvage comme Ramuz

    Les-betes-du-sud-sauvage-affiche.jpgComme j’aime les films dits d’auteurs quand ils contiennent des images du monde de l’âme et que j’ai entendu dire que Les Bêtes du Sud sauvage montrait des monstres imaginés par un personnage et affrontés par lui, je suis allé le voir. Je l’ai beaucoup aimé.
     
    Il m’a fait penser à Ramuz, parce que, face au monde, il adopte le point de vue des habitants du Bayou, et que ce point de vue est fondamentalement mythologique. La réalité reste miséreuse: seule l’attitude, l’imagination, la vie morale des personnages la transcendent, en font quelque chose de merveilleux. Le contraste crée de la drôlerie - mais aussi une profonde émotion, de l’amour pour ces gens.
     
    J’ai particulièrement aimé la façon dont le fabuleux s’intègre à la vie moderne. Quand un personnage décrit la femme qu’il a aimée, il assure que les réchauds à gaz s’allumaient sur son passage; et on voit, alors, les formes replètes d’une dame passer près d’un réchaud, qui s’allume! Lorsque le même personnage meurt, on le place sur une remorque flottante, et on le laisse glisser le long d’un canal; et on dit que de l’autre côté il sera accueilli avec des cris de joie, des paroles de bienvenue - et alors, comme possédés par les esprits de cet autre côté, les officiants poussent ces cris et prononcent ces paroles. Or, dans le chamanisme, on ne se contente pas d’appeler les esprits: ensuite, on parle pour eux. Et ce n’est pas forcément spectaculaire comme dans certains films: on n’en fait pas des tonnes; l’esprit peut parler d’une façon très naturelle, sans qu’extérieurement on voie la différence. Il s’agit, ici, de cela.
     
    Le passage dans le restaurant à filles, avec ses lumières brillantes, jaunes, rouges, m’a fait penser à l’Asie, qui place partout, même dans les temples, de la lumière électrique colorée: c’est tous les jours Noël. Or, en Asie, on attribue à ces lumières une valeur spirituelle; on pense que les bons esprits s’y trouvent. Comme en Occident à Noël, justement. La petite fille, qui dans ce restaurant cherche sa lemouvante-bande-annonce-betes-sud-sauvage-L-W1Ci_v.jpegmère, parvient dans un monde merveilleux, à l’opposé de ce qu’est censée inspirer la misère humaine - la prostitution. L’humanité est transfigurée jusque dans ses plus basses couches. Cela m’a fait penser à certaines scènes magnifiques des films de David Lynch, notamment INLAND EMPIRE, un des plus humanistes de tous. Le regard de bonté, d’amour jeté sur l’être humain permet de surmonter, de dominer les contingences dures. La fin du film de Benh Zeitlin est glorieuse: les habitants du Bayou marchent de façon triomphale sur une jetée.
     
    Ramuz montrait bien de telles choses, pour ses paysans des montagnes - qui en Savoie vivaient aussi dans un monde glorieux, plein d’anges, de fées, de rois, de fantômes brillants! Il scandalisa un jour ses amis en leur disant que la pauvreté était indispensable à l’art, qu’elle libérait l’âme vers les hauteurs; certains pareillement ont été scandalisés par le film de Benh Zeitlin. Mais il est grandiose.

  • De rouille et d'os

    arton7725.jpgJ’ai vu ce film si célébré de Jacques Audiard, De Rouille et d’os. Cela m’a fait penser à Guy de Maupassant, par exemple Le Papa de Simon, qui essaie de manifester dans le monde ordinaire des forces morales qui l’imprègnent d’une forme de magie, le sanctifient.
     
    Le héros est une espèce d’animal simple et candide qui peu à peu s’humanise au contact d’une femme qui a perdu ses deux jambes dans un accident de baleine: une des orques qu’elle avait dressées s’était jetée sur elle.
     
    Son bon fond l’avait tout de suite porté à s’occuper gentiment d’elle; mais c’est seulement peu à peu qu’il devient son véritable époux - quoiqu’ils ne soient pas mariés: je l’entends au sens moral.
     
    Le point culminant de cette transformation d’un homme naturel en un homme socialisé tenant dignement son rôle de père et de mari potentiel est le danger que dans sa bêtise il fait courir à son fils en le laissant marcher à volonté sur un lac gelé. L’enfant tombe dans un trou, et alors, de façon inexplicable, au lieu de se jeter à l’eau à sa suite, il s’imagine qu’il flotte juste sous la glace, et le cherche un peu plus loin en enlevant la neige. Finalement, un bon ange a dû le guider, et un autre porter l’enfant qui en principe aurait dû couler, car il le voit effectivement en transparence à travers le cristal. Un troisième être céleste intervient sans doute alors, car il parvient à casser la glace avec ses poings!
     
    Mais ce faisant, il se brise aussi les mains. Cela constitue sa pénitence, car il est boxeur, et le film dit que quand on se casse les innombrables os de la main, ensuite, on sent toujours comme des aiguilles, quand on boxe.
     
    Il n'en devient pas moins champion, après avoir sauvé son fils.
     
    Bref, pour transformer un animal en homme véritable, il faut pas mal de miracles. Le film toutefois reste de ce côté-ci des apparences: nul éclair céleste ne vient faire flamboyer les deux poings du père désespéré; nul ange n’est rendu visible! Ce n’est pas comme dans Twin Peaks, de David Lynch, quand un ange vient délier les mains d’une jeune fille ligotée par un assassin, après qu’elle a prié Dieu de ne pas la faire mourir dans son état impur! Jacques Audiard pratique le naturalisme jusqu’au bout.
     
    Mais dans la nature, le miracle est-il possible? La magie qui transforme un animal en homme n’est-elle large_wild_at_heart_blu-ray_5.jpgpas plutôt la grâce que Terrence Malick, dans The Tree of Life, opposait justement à la nature? Flaubert avait bien vu que tout miracle émanant du quotidien touchait, hélas, à l’invraisemblable.
     
    Les sentiments du film sont beaux, mais est-ce crédible? La nature les a-t-elle aussi? Je ne suis pas réellement optimiste. Pour moi, c’est de l’extérieur que le miracle vient. Et l’image, étant créée par l’être humain, peut montrer ce que l’œil qu’a créé la nature ne voit pas, mais que l’esprit conçoit. Je donne raison à David Lynch d’avoir montré la bonne fée qui est apparue à Sailor, quand il a décidé de rejoindre Lula! Le naturalisme n’est pas pour moi.

  • Bible et chamanes: d'autres mondes de Jan Kounen

    18380819.jpgBeaucoup savent que le cinéaste Jan Kounen - également l’auteur du psychédélique en même temps qu’impressionnant Lieutenant Blueberry -  a réalisé un film documentaire sur le chamanisme amérindien, intitulé D’Autres Mondes. Or, on y entend dire que sacrifier les animaux permet de pénétrer le pays des esprits. Il existe un lien entre l’âme animale et le monde spirituel, car celui qui sacrifie est censé mêler son âme à celle de ce qu’il sacrifie, et cela lui permet de sortir de lui-même en même temps que l’âme animale s’arrache au corps qu’elle occupait. Naissent alors des images, reflets d’un monde autre.
     
    Jan Kounen raconte que dans les premiers temps, ces images sont toujours horribles, avant d’être transformées et de déboucher sur des merveilles.
     
    Ces rites s’accompagnent de la prise d’une plante qui favorise l’état de détachement de la conscience.
     
    Il existe également des sacrifices rituels d’animaux dans le Deutéronome. Aujourd’hui, conformément à l’idée que le sacrifice a d’abord une portée morale, on le regarde comme devant être intériorisé. Maurice Ruben-Hayoun, qui enseigne la philosophie juive, a déclaré regarder de cette façon les sacrifices évoqués par Moïse: la lecture du livre, remplie de dévotion, permet de les vivre spirituellement, et donne à voir la bête qui est en soi, sous forme de vision intellectuelle, de pensée vivante; dès lors, l’âme s’en arrache et en est purifiée.
     
    Je crois qu’à l’origine, c’est aussi le but du chamanisme: il ne s’agit pas d’avoir des visions par jeu, par désir de faire des voyages exotiques dans l’autre monde, mais d’acquérir une véritable connaissance aya.jpgde soi, permettant de chasser les mauvais penchants, selon l’adage qui dit qu’un mauvais penchant ne demeure dans l’âme qu’aussi longtemps qu’il n’est pas perçu pour ce qu’il est - un esprit mauvais, un monstre -, mais est assimilé au contraire à quelque chose de bon ou d'indifférent par l’illusion née de l’amour-propre - source des pensées ordinaires de l’état d’éveil. La connaissance de soi a un but moral, plus que scientifique. D’ailleurs, dans les religions, ou la spiritualité, une science a toujours pour but l’amélioration, le perfectionnement intérieur: elle-même est de nature morale. Le bien-être au sens épicurien n’est pas ce qui est recherché, et c’est la différence principale entre les pratiques des Indiens d’Amérique et celles des Occidentaux qui consomment les mêmes substances, en général.
     
    Toutefois, Jan Kounen paraît sincère. En littérature, Charles Duits, qui consomma du peyotl, cherchait lui aussi une voie vers l’Esprit, une révélation permettant de savoir dans quelle direction aller, à un moment où les religions occidentales se dissolvaient dans le néant. Ce fut un grand homme, auteur de livres géniaux, mais méconnus.

  • A Dangerous Ratage

    a-dangerous-method-2.jpgJ’ai vu A Dangerous Method, film de David Cronenberg sur Jung et Freud, et ne l’ai pas aimé. Il opposait l’idéaliste Jung au matérialiste Freud en semblant préférer la position du premier mais en donnant raison dans les faits au second. Car Jung se pensait, dans le film, fasciné par les relations cachées entre les âmes, mais il était finalement soumis à son instinct sexuel. On découvre dans ce film parfois ridicule que Freud avait toujours un cigare avec lui, et que le grand amour se lie volontiers à l’hystérie et à des pratiques déviantes. A mon avis, cela a peu de vraisemblance. Dans les faits, Jung ne devait pas avoir autant souffert que cela d’avoir changé de maîtresse, et il était lui aussi comme Freud est dépeint par Cronenberg: toujours avec le souci de faire comme si sa démarche était scientifiquement des plus sérieuses. Car la dimension mystique de sa pensée n’est apparue que peu à peu, et surtout après sa mort: lui aussi aimait son confort bourgeois, et il n’était pas le Rimbaud de la médecine des âmes que Cronenberg semble imaginer.
     
    Il montre aussi que les deux grandes figures de la psychanalyse étaient préoccupées par le judaïsme et sa place dans la société européenne. Au début, Jung, entendant Freud évoquer cela, s’étonne qu’il y accorde de l’importance, mais à la fin, il semble en accorder aussi, en évoquant les origines de sa B4xIWaalGf_Wotan_lance.jpgnouvelle maîtresse auprès de l’ancienne. Personnellement, j’ai bien des origines juives aussi, mais je ne pense pas que cela ait de rapport avec l’étude raisonnée de l’âme. Ni même avec mon affection pour Wagner et Das Rheingold, dont Freud parle dans le film comme d’une marque d’assimilation à la culture aryenne. Quelle qu’ait été la philosophie de Wagner, tout le monde peut ressentir la force de ses compositions. Les dieux de l’Or du Rhin rappellent, même, ces anges chassés du Ciel et ayant engendré les premiers princes de la Terre - les Géants - dans la Genèse. Wagner ne présente pas forcément de façon positive ces êtres divins: or, dans la Bible - dans le livre de Job, je crois -, on évoque ces Géants comme régnant sur les ténèbres de l’abîme...
     
    La philosophie théorique ne fait pas tout, et le sentiment du grandiose s’alliant avec des images fabuleuses existe aussi dans la Bible. D’ailleurs, il est probable que Wagner, mal gré qu’il en eût, nourri qu’il était au départ de culture biblique, s’y référait inconsciemment - et qu’il en prenait peut-être les figures pour ce qui peuplait son instinct allemand, lorsqu’il concevait quelque chose de sublime. Il assimilait son éducation protestante, oubliée dans les profondeurs du souvenir, à son héritage ancestral, comme à mon avis Jung l’a fait pour les gens en général: ses fameux archétypes renvoient souvent, je crois, à des figures présentes dans le langage des parents. L’atmosphère des opéras du maître n’est pas forcément celle de l’ancienne mythologie germanique, dont il s’inspirait: elle est très romantique, et annonce la science-fiction, dans laquelle il s’agit de construire un merveilleux nouveau, sur la base d’idées modernes. Cronenberg m’a paru avoir un discours simpliste.

  • La Forêt enchantée du roi Norodom

    Nostalgie-de-la-chine.jpgLe 14 octobre dernier est mort l’ancien roi du Cambodge, Norodom Sihanouk, qui en plus d’avoir fait beaucoup de politique fut un cinéaste et compositeur sentimental, acteur, chanteur, artiste populaire. J’ai regardé son film La Forêt enchantée, qu’on peut télécharger depuis son site officiel; le sujet m’en intéressait, car il reprenait la tradition khmère et même universelle des demi-dieux des forêts, des immortels qui, vivant sur Terre, protègent les gens de bien contre les mauvais esprits. Ils font cela, dit la légende, en attendant de pouvoir être accueillis dans le ciel divin, lequel leur a été fermé pour le moment, à la suite de quelque faute dont ils doivent s'amender. Les esprits mauvais sont ceux qui ne veulent pas s’amender, mais tourmenter les hommes pour assouvir leurs besoins: ils sont tels que des vampires. Norodom Sihanouk lui-même jouait le rôle du roi de ces êtres fabuleux, qui accueille des chasseurs contemporains lors d'une nuit d'orage, alors qu'ils se sont égarés dans le Bokor - montagne célèbre au-dessus de Kampot.
     
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    Il les loge dans son somptueux palais, et leur montre un magnifique ballet représentant Sîtâ assiégée par le roi des démons mais qu'elle repousse toujours, puis des divinités évoluant parmi les astres. Le lendemain matin, les simples mortels se retrouvent au même endroit qu’au départ - une grotte qui leur avait servi à s’abriter.
     
    Le roi des divinités terrestres est plein de sagesse, naturellement, et sa bonté reflète la lumière du Ciel: en Asie, on vénère volontiers ces êtres assimilés aux Gandharvas de l'Inde, et cela rappelle les anciens Grecs, puisque, selon Rudolf Steiner, les dieux de l'Olympe étaient au fond de la même espèce. Il suivait en cela les occultistes chrétiens eux-mêmes, qui les avaient assimilés aux démons, c'est à dire aux divinités de l'air, selon Apulée, auteur d'un traité sur le sujet. L'opposition entre le paganisme et le judaïsme était essentiellement dans la considération que le véritable dieu devait venir d'au-delà Norodom-Sihamoni-roi-du-cambodge.jpgdes éléments terrestres. Le bouddhisme, en faisant d'Indra, dieu céleste d'un rang élevé, le modèle profond de tout homme de bien, va dans le même sens, mais le culte royal, en pays khmer comme au Japon, est lié à celui des êtres élémentaires - ce qu'on appelle communément animisme. Le prince tire son pouvoir des forces terrestres, s'il obtient sa sagesse par la grâce du Ciel.
     
    Quoi qu'il en soit, dans le film de Norodom Sihanouk, les guides, au matin, ont disparu: braves gens du peuple, non corrompus par le luxe et la volupté, ils ont été autorisés à demeurer parmi les immortels. Dès l'origine, la royauté faisait l'éloge des petites gens: on aurait tort de croire qu'elle subit en cela l'influence des communistes; l'esprit de Rousseau était dans la tradition séculaire du Cambodge! François de Sales, du reste, reliait lui aussi l'esprit des montagnards, naturel et non souillé, à la foi en Dieu, justement par le biais de l'éblouissement face au monde élémentaire, qui à ses yeux accueillait directement la lumière divine. Pour moi, Rousseau a indirectement suivi François de Sales, en se laissant fasciner par les prêtres savoyards dont il s'est inspiré pour créer son célèbre vicaire, et qui, en réalité, faisaient surtout écho à la doctrine du pieux évêque de Genève, dont ils méditaient abondamment les livres.
     
    Dans La Forêt enchantée, les voyageurs rejetés du domaine sacré du roi de la forêt de Bokor s'en retournent à Phnom Penh, sauf une dame pure, qui avait saisi la sainteté et la grandeur de ce domaine. Elle est jouée par la propre femme de Norodom Sihanouk, la reine. Elle retourne dansLaForetEnchantee.jpg le palais du roi et devient sa femme! Car seules les saintes âmes peuvent pénétrer durablement ce mystérieux royaume elfique - comme eût dit Tolkien. Les autres sont condamnés à errer dans le monde ordinaire où vivent les mortels.
     
    La demeure du roi immortel est simple, et ressemble à un palais moderne. La frontière avec le réel est volontairement gommée: on laisse entendre que Norodom Sihanouk lui-même est un prince des génies! La mythologie khmère s’accorde tout à fait avec une telle idée: le roi est réellement regardé comme commandant aux esprits invisibles, ainsi que Salomon. Il est l’émanation sensible du roi des Nâgas, génies de la terre khmère: il est considéré comme son descendant, et il a commerce avec les fées que ces hommes-serpents ont engendrées. Car à l'origine, les rois viennent de l'union d'un brahmane avec la fille du roi des Nâgas, dit la chronique dynastique!
     
    Le serpent est ici la vie qui imprègne l'élément terrestre: l'Inde assimile les Nâgas aux Gandharvas, mais dans leur rang le plus modeste, celui qui est pour ainsi dire juste avant l'abîme, et le plus
    aisément en contact avec les hommes. L'Égypte ancienne allait dans le même sens, faisant des plis du serpent, ou de sa capacnag1.JPGité à changer de peau, à se régénérer, le symbole des vies successives. Mais on sait que les chrétiens ont assimilé cet animal au diable, peut-être sous l'influence de la Perse: il signifie l'âme de la terre, mais il s'agissait pour les chrétiens de gagner les hauteurs - et de ne plus se soucier d'une quelconque incarnation future. Au reste, le matérialisme a pour origine, selon moi, ce rejet de la magie inhérente au monde visible.
     
    Néanmoins, le peuple, au Cambodge, reste généralement attaché au roi Norodom et à son fils Sihamouni. Ils sont les ferments de la nation, le lien invisible qui unit les individus sous un même dôme caché. Ils manifestent dans le visible l'élément magique qui habite le monde et est l'antichambre d'un autre plus élevé.

  • Richard Wagner et Kenneth Branagh

    wagner.jpgEn 2013, ce sera le bicentenaire de la naissance de Richard Wagner. Malgré ses lourdeurs, un immense artiste. Or, en écoutant et en lisant Götterdämmerung, j’ai été frappé de découvrir les sources cachées de l’histoire inventée par Kenneth Branagh pour illustrer son adaptation de la bande dessinée de la compagnie Marvel Thor: car on a prétendu que l’intrigue de ce film était vide, mais je l’ai trouvée au contraire pleine de surprise et d’intensité. On se souvient que Loki, le dieu méchant, y passe pour être le fils cadet d’Odin - Thor étant l’aîné -, mais qu’il est en réalité né d’un démon du Jotunheim, traditionnellement opposé à Asgard. Lorsqu’il arrive au pouvoir à la place d’Odin, vieux et malade, après avoir fait exiler Thor sur Terre, un ennemi se retrouve donc à la tête de la cité divine, et tout l’univers est en péril!
     
    Or, dans l’opéra de Wagner, Hagen, qui passe pour être le frère cadet du roi Gunther, et engendré comme lui par le mythique roi Gibich, est en réalité le fils d’Alberich, le Nibelung, Nain méchant et mauvais qui veut récupérer son anneau sacré et renverser les dieux - comme il en aurait alors le pouvoir. Alberich est un être de l’abîme. Wotan, lui, est porteur de la sagesse du Ciel.
     
    Kenneth Branagh finalement fait de Loki un être qui veut prouver à Odin qu’il est bien de la race d’Asgard et il fait tuer, après les avoir fait tomber dans un piège, ses propres frères du Jotunheim: était-ce tiré par les cheveux? Loki essaye de tuer Thor avec la lance d’Odin, comme Hagen tue Siegfried avec une lance qui est porteuse de la parole d’honneur du héros - lequel, justement, semble avoir menti. Les deux lances se ressemblent; d’ailleurs, celle de Hagen ressemble à celle de Wotan, que Siegfried a brisée dans l'opéra qui porte son nom. Branagh a trouvé une belle trame, pour son film, en s’appuyant sur Wagner. Le cinéma de science-fiction américain fait bien plus cela qu’on ne l’admet; la musique en est fréquemment inspirée par le maître.thor_odin_picture.jpg Parfois, elle en directement reprise, comme dans Excalibur, de Boorman, qui avait aussi une arme divine, mais une épée: brillante d’elle-même, elle annonce la belle lance d’Odin telle que l’a filmée Branagh! D'ailleurs - autre trait repris - le marteau de Thor est bloqué dans la pierre comme l'épée du roi Arthur.
     
    Wagner, voyant que la mythologie grecque, dans l’opéra, ne prenait plus, a utilisé la mythologie germanique, et l’a ainsi popularisée; or, ensuite, cela a eu une influence énorme, sur la littérature épique anglaise et américaine - et aussi sur le cinéma. Il a, dans l'histoire de l'art, une importance considérable.

  • Hulk contre les extraterrestres

    avengers-cover-58.jpgDans le GuideTV-Cinéma de la Tribune de Genève du 1er septembre, on trouvait une présentation du film Avengers, qui connaît des sommets, en termes de succès commercial. Je l’ai pourtant trouvé léger. Les extraterrestres m’ont semblé peu crédibles, et l’intrigue, artificielle, notamment parce qu’elle ramassait en trop peu de scènes des sujets en fait compliqués à traiter. Il est significatif que Bernard Chappuis, l’auteur de l’article, évoque Hulk qui, lors de sa première apparition dans la série dessinée des Vengeurs, était leur ennemi. Il est complètement invraisemblable qu’il devienne raisonnable simplement parce que les événements le font souhaiter. L’idée est qu’irradié par des rayons gamma, un homme devient une bête brute, à l’esprit obscurci par les forces ténébreuses de l’univers. L’expérience montre que retrouver les voies de la conscience, dans ce type d’état, n’est pas une affaire mince, et que l’enjeu en est immense: si on en connaissait le remède, la Terre serait un vrai paradis. Un film entier n’eût pas été de trop pour traiter ce problème. Mais comme, dans celui-ci, tout est subordonné à la nécessité d’affronter des extraterrestres, on ne perd pas de temps à s’interroger sur ce qui peut permettre de vaincre ses mauvais instincts! C’est d’autant plus dommage qu’au fond les extraterrestres ne sont qu’un fantasme qui, comme les démons autrefois, peut être symbolique - et renvoie, en réalité, à ces mêmes mauvais instincts! C’est donc lié. Et il ne sert à rien de montrer Hulk qui va facilement du côté du bien et qui ensuite a des difficultés pour vaincre les extraterrestres!
     
    Les raisons du succès sont parfois difficiles à saisir. Disons qu’il faut avoir l’air de traiter de sujets importants, sans le faire vraiment. Il faut que les figures viennent de la mythologie, mais qu’elles restent à la surface, qu’elles se contentent de colorer l’image. Créer l’illusion que sur le plan moral, tout est toujours très facile, et que les problèmes les plus difficiles à surmonter sont matériels, est une tendance propre au matérialisme moderne, et d’ailleurs, feindre que les extraterrestres ne sont pas des fantasmes renvoyant aux peurs irraisonnées et donc à la mauvaise conscience, mais des organismes potentiellement réels, va dans le même sens. Car avoir peur d’êtres qu’on n’a jamais vus, cela ne peut avoir lieu, disaient les anciens sages, que si on est rongé par le remords. (Dans la Bible, Dieu inflige de tels châtiments aux méchants.)
     
    On peut, ainsi, décupler les forces atomiques, les rayons gamma, les puissances mécaniques, dit indirectement le film: l’homme occidental est toujours assez bien pour utiliser à bon escient ces choses. C’est rassurant.

  • Batman et la spiritualité de Gotham

    bane-dans-the-dark-knight-rises.jpgDans The Dark Knight Rises, dont j'ai déjà parlé, certains éléments m'ont laissé sceptique. Les discours qui accompagnent l'action des personnages montrent notamment une conception assez réductrice de l'initiation et des mystères de l'âme. Bane - le méchant - dit qu'il est un initié et que par conséquent il ne peut pas être effrayé par les tours de prestidigitation de Batman, et on peut comprendre que cela fait référence à la réputation qu'ont les mages orientaux de pouvoir créer des figures illusoires, mais l'initiation ne s'arrête pas à ces tours de magie: je ne pense pas. Joseph de Maistre disait que contrôler ses pulsions érotiques était en fait un miracle plus grand! D'ailleurs, même la magie des sages orientaux n'est pas censée se fonder sur des effets de sons et lumière créés avec de petits gadgets.

    Cependant, ce qui m'a le moins convaincu est le réalisme de la prison de Batman. Au début, l'image du puits profond qu'on voit d'en bas m'a plu,At+first+look+it+reminded+me+of+that+jail+in+_103140c44b5e8b1a73dcb1029d5e4395.jpg mais son réalisme m'a rapidement semblé dérisoire. J'aurais, en ce qui me concerne, imaginé un espace psychique, un gouffre situé sous Gotham, et dans lequel Batman eût été jeté comme une enveloppe désormais creuse - une loque. Au contact de l'esprit des chauves-souris, qui lui serait apparu comme un monstre et puis comme un ange, il aurait retrouvé ses forces surnaturelles. Le coup de la corde qui empêche qu'on ait peur de la mort et qu'on réussisse à monter la pente m'a paru facile. L'amour donne des ailes: la peur est seulement mauvaise conseillère. J'aurais plutôt conçu que Batman, en surmontant son angoisse, eût peu à peu distingué, à travers une ombre monstrueuse de chauve-souris, son bon ange - ou l'ange de Gotham même. Et alors, il eût reçu une grâce: sa force légendaire fût revenue miraculeusement, en un brillant éclair! Cela eût été plus court, et eût conservé l'unité de lieu - eût aussi simplifié l'action: il y a un moment où il faut savoir entrer réellement dans le symbole, pour éviter de se disperser dans une poussière d'événements dénués de sens, purement mécaniques, et ne trouvant leur force qu'à travers la violence des images, le grand nombre de morts, les machines qui vrombissent!

    bastet.jpgLe fil moral du film était surtout assumé par l'habituel système de valeurs américain: le sens du sacrifice, du don de soi à la Cité, le respect de l'ordre établi et des lois, et le culte de la volonté - davantage même que de l'amour. On sent le poids de l'ancienne Rome sur cette tradition, mêlé de puritanisme chrétien et de figures folkloriques: car l'homme-chauve-souris en est une. C'est d'ailleurs la partie la plus originale, et ce par quoi le film a une part de poésie: l'assimilation du héros à son totem. La femme-chat fonctionne bien aussi, pour les mêmes raisons: avatar de la déesse Bastet, sans doute! D'ailleurs, c'est l'amour qui la pousse, pendant que Batman n'est occupé que de justice, de respect des lois et de la propriété publique. On se souvient que Bastet préside aux sentiments d'affection tendre...

  • Les héros ressuscitent

    The-Dark-Knight-Rises-qui-est-vraiment-Bane_portrait_w532.jpgCeux qui ont vu The Dark Knight Rises ont pu sentir l'émotion qui se dégageait de l'intrigue. Voir, notamment, le héros massacré, au début, par un ennemi bien plus fort que lui, a un aspect sidérant et cauchemardesque auquel jamais aucun film de super-héros n'avait à ce point tendu. Jusqu'au bout, on craint que Batman ne soit pas à la hauteur, mais quand, en quelque sorte, il ressuscite, on est saisi d'un sentiment d'exaltation qui fait pendant au sentiment de désolation antérieur.

    Les histoires des super-héros dessinées avaient en général cette trame fondamentale: les héros commençaient par être vaincus, puis, dans l'épisode suivant, ils revenaient d'entre les ombres pour s'imposer; leur triomphe en était d'autant plus beau! Jean-Luc Godard reprit plaisamment cet éternel schéma dans son Nouvelle Vague.

    Mais ce volet des aventures de Batman m'a surtout rappelé Conan le Barbare, de John Milius. Cueilli par ses ennemis comme une fleur alors qu'il s'apprêtait à les défier, le héros est crucifié, et tout près de mourir, quand la magie et le don que lui fait sa bien-aimée de sa propre vie l'arrachent aux spectres de la mort; ensuite, il lutte contre ses adversaires et les abat. Le parallèle est d'autant plus remarquable que malgré son retour à la vie, Conan n'eût pas vaincu s'il n'eût été une seconde fois secouru par sa bien-aimée. Dans le film de Nolan, Batman vit à peu près la même chose.

    The-Dark-Knight-Rises-4.jpgC'est toutefois renforcé, ici, par la conversion miraculeuse au bien de Catwoman par amour de Batman: jusque-là égoïste, elle est à présent au service de Gotham, du bien public, et son arrivée a quelque chose de providentiel. Elle sauve son héros! Finalement, même, elle l'embrasse, dans un mouvement viril qui donne au baiser une belle portée morale, un peu comme ceux qu'on trouve chez David Lynch: à la fin d'Inland Empire, par exemple, le baiser des deux femmes suggère le salut de l'une par l'expiation de l'autre.

    Il existe des baisers mystiques: qui l'ignore? Ce sont ceux qu'on donne ou reçoit en rêve, et l'image de celui que Catwoman donne à Batman ressemble justement à un rêve.

    Dans Conan, la providence arrive sous les traits d'un ange féminin, d'une Walkyrie, et l'aspect miraculeux est explicite. Mais The Dark Knight Rises joue sur la beauté des costumes: celui de Batman est à la fin d'un beau bleu, celui de Catwoman la rend semblable à une Amazone enchantée. L'engin volant de Batman, avec ses vitres claires et son agilité, sa mobilité, ressemble lui-même à un phénix, et quand le héros l'emprunte pour achever son sacrifice, l'eau de la mer paraît être celle d'un lac céleste! Y fait écho le mot prononcé ensuite sur la vision d'une cité merveilleuse abritant un peuple de génie. La statue du héros, qu'on érige alors, participe encore de cette apothéose.

    tdkr_prochainement_01.jpgL'intrigue du film de Christopher Nolan matérialise un mythe, et les souffrances du héros le rendent crédible; le cauchemar de sa défaite initiale est bien illustré par le repaire souterrain du méchant Bane, et par son allure monstrueuse. Sa voix résonnante est excellente aussi.

    Le talent de Nolan à créer des surprises et des rebondissements dans l'univers symbolique de Batman lui a permis de réaliser un spectacle impressionnant. Certains aspects m'ont davantage laissé perplexe. Mais j'en reparlerai un autre jour.

  • The Amazing Spider-Man

    the-amazing-spider-man-2012-14582-1424306747.jpgJ'ai vu la dernière version filmée de l'histoire fabuleuse de Spider-Man, par Marc Webb, et je l'ai bien aimée. On me l'avait présentée comme moins bonne que les précédentes, mais je l'ai trouvée meilleure. Sam Raimi m'avait paru tomber dans une fantaisie inconsistante, cherchant plus à restituer l'atmosphère d'une bande dessinée qu'à créer un film sur le mythe qui se trouve derrière cette bande dessinée. Valère Novarina disait que traduire consistait à aller chercher l'idée au-delà du mot, et à la ramener à la surface par un autre mot. Pour le mythe, c'est pareil.

    Celui de Spider-Man se rapporte au dédoublement de personnalité propre aux super-héros et qu'avait montré d'emblée Tim Burton avec Batman. Il lui donnait par exemple une autre voix, quand il portait son masque. Cela a été ensuite repris par Christopher Nolan; l'idée était bonne. Or, Marc Webb est allé plus loin dans ce sens en créant des images différentes selon que le héros était costumé ou non. Alors qu'à l'état normal, il vit dans un monde très réaliste, dès qu'il a revêtu son costume, tout change. Il vit dans un monde autre, sublimé d'emblée.

    D'abord, son costume même est coloré, plus que la plupart des costumes de super-héros qu'on a pu voir à l'écran, et c'est une vertu, car la couleur vive renvoie au rêve - à ce monde imaginal dont parlait Henry Corbin: le super-héros déploie en réalité sa force dans un vivant tissu de symboles. Cela n'empêche pourtant pas la présence physique, car il est souvent montré en gros plan, et le spectateur vit ainsi tout près de son costume doué de vie, pouvant presque le toucher. Ses mouvements sont plus crédibles et plus humains que dans les autres versions. Au besoin, le ralenti est judicieusement utilisé: alors se dresse l'icône du héros, occupant tout l'espace de l'écran, et prenant ses poses emblématiques, bien connues des lecteurs de la bande dessinée (dont j'étais), et qui font partie intégrante du personnage.

    Et puis New York devient une ville enchantée: les lumières, les couleurs, ont quelque chose de féerique, et c'est sublimé par une pleine Lune qui surplombe77353165_o.jpg tout, Spider-Man s'inscrivant même dans son orbe, à la fin. Image déjà présente dans le premier Batman de Burton, mais ici amplifiée: le super-héros est une figure nocturne: il dédouble la vie diurne.

    Pas de faux réalisme, du coup: l'Homme-Lézard a un vrai visage de monstre, et non un masque figé comme le Bouffon Vert de Sam Raimi - alors même que la bande dessinée donnait  - inexplicablement - à ce masque la vie d'un second visage!

    L'histoire, par ailleurs, est bonne, parce qu'elle tourne autour d'un seul problème: c'est la même cause qui a créé l'Homme-Araignée et l'Homme-Lézard et tué les parents du premier. L'unité d'action manque si souvent aux films de super-héros! Elle seule pourtant rend leurs histoires crédibles.

    Bref, un film qui assume pleinement son sujet.

  • Le Dernier Maître de l'Air

    Dernier Maitre.jpgIl y a eu un film, une fois, que j'ai vu à sa sortie, et dont je n'ai pas osé parler parce que tout le monde en disait du mal - mais moi, je ne le trouvais pas si mauvais: Le Dernier Maître de l'Air, de M. Night Shyamalan. L'histoire était peut-être mal racontée, les acteurs peut-être médiocres, mais les décors et les costumes étaient beaux et les idées sur les éléments et leurs liens avec le monde spirituel m'ont assez plu. Je crois d'ailleurs que si on s'est déchaîné contre ce film, c'est en grande partie à cause de ces idées: elle ont énervé spontanément la critique.

    Le réalisateur y est accoutumé: cela lui arrive fréquemment. Il en est convaincu, on lui en veut parce qu'il croit aux esprits, aux extraterrestres, aux nymphes et aux sirènes! Et, certes, M. Night Shyamalan n'est pas forcément un immense génie; peut-être qu'il manque d'esprit critique et de profondeur, qu'il est naïf; mais il est sympathique, et ne mérite pas tout le mal qu'on dit de lui. Les idées exposées dans Le Dernier Maître de l'Air sur les quatre éléments et l'accès par leur accord parfait, leur harmonie, à un cinquième qui ressortit à l'éther divin, rappelle simplement Empédocle qui, au-delà des quatre éléments, estimait qu'existait la Matière Première, qui était d'essence magique. Elle unissait les quatre issus d'elle, leur ayant donné naissance. Elle était leur mère. On pouvait représenter son esprit sous la forme d'une déesse! En elle vit le dragon que le héros du film de M. Night Shyamalan rencontre en vision, ou en rêve, afin d'être guidé par lui sur la voie de la victoire du bien sur le mal. Il s'agit de la force de l'éther cosmique qui donne forme à toute chose: elle est ainsi personnifiée. Le dragon ensorcelle les éléments, et un monde visible se crée. Cela me paraît beau, comme un reflet de la philosophie chinoise: le Tao.

  • Green Lantern

    the_green_lantern_sinestro.jpgOn a beaucoup critiqué le film Green Lantern, le disant même épouvantable. Mais j'ai trouvé que c'était injuste, excessif. J'avoue que j'ai aimé le fond mythologique mêlé de science-fiction et que mon sentiment est que, une fois de plus, on s'en prend à un film parce qu'il est d'essence mythologique, comme on l'a fait avec Thor, ou The Tree of Life de Terrence Malick, auquel on a reproché avec âpreté d'avoir montré le monde situé au-delà de l'espace physique.

    On a dit que Green Lantern était laid. Mais le costume du héros est d'un beau vert brillant: il luit de lui-même; il est magique. Parfois, ce héros est devant un ciel jaune-orangé de fin du monde, au sein du crépuscule, et des lanternes rouges sont posées à côté de lui: l'effet en est envoûtant, comme dans un rêve. A-t-on dit le film laid pour condamner la mystique des couleurs qu'il développe? Car il assimile le vert à la volonté, laquelle, venant de tous les êtres de l'univers, se concentre dans la planète qui en est le centre - l'âme. Pour moi, ce lien entre les couleurs et les facultés de l'âme est simplement magnifique.

    Le mal, c'est vrai, est peint de façon hideuse: il est assimilé au jaune, présenté comme la teinte de la peur. Il se répand comme une pieuvre informe, une fumée épaisse, une ténèbre palpable, ne rappelant que vaguement les traits du visage du démon qui l'habite; mais je trouve que c'est d'un grand sens esthétique que de peindre le mal de façon laide. Les films qui, tel Captain America, aseptisent tout pour que tout soit joli, même les méchants, me semblent absurdes. Ils montrent un goût de la forme pour elle-même qui me paraît dénué de sens. Quand le méchant immortel passé du côté de la couleur jaune, dans Green Lantern, avale les êtres, il leur arrache leur âme devenue d'un jaune brillant parce que dominées par la peur: c'est assez fascinant.

    Le pouvoir du héros est de matérialiser par la volonté ce qu'il imagine: c'est vert, translucide, fait d'éther cristallisé; c'est charmant.

    Les immortels qui veillent sur l'univers sont petits, gris et laids, mais ils m'ont paru amusants: ils sont argentés, et ils demeurent sur de hautes colonnes, tels des anachorètes. Une longue cape rouge descend d'eux jusqu'à terre. C'est baroque et incroyable. La laideur de ces dieux était plus drôle que choquante. Des gnomes cosmiques qui veillent sur l'univers, cela ne manque pas de sel. Cela rappelle Huon de Bordeaux et son nain roi de Faërie, Aubéron! J'ai trouvé que dans sa simplicité mêlée d'images grandioses, Green Lantern était en fait un film très agréable, plus que beaucoup du même genre qui se prennent plus au sérieux et prétendent faire des films pour adultes avec des super-héros: ce qui est un non-sens.

  • Superman dédoublé

    christopher-reeve-superman.jpgA la Télévision, assez récemment, j'ai revu Superman 3, que j'avais vu à sa sortie, en Angleterre, durant un séjour linguistique: j'étais tout jeune. C'est léger et d'un comique un peu lourd, mais cela n'essaie pas de faire dans le réalisme comme certaines productions plus récentes consacrées aux super-héros; et c'est appréciable. Le costume était bariolé: à mes yeux, c'est ce qu'il faut. Et puis l'aspect purement mythologique était dévoilé par le dédoublement de Superman par l'action de la kryptonite: le bon, sous la forme de Clark Kent, se bat contre le mauvais, qui est resté Superman, mais est devenu sale et mal rasé. Par son humanité, Superman est du côté du bien; par son origine extraterrestre, il pourrait être mauvais, s'il ne pensait qu'à lui et ne raisonnait qu'en fonction de son pouvoir. C'est en se penchant avec amour et bienveillance sur l'être humain que le héros reste du côté du bien. Il tue son double obscur, et reprend son costume coloré, signe qu'il est une sorte d'ange.

    Si Superman incarne la vertu céleste qui s'efforce de faire le bien, d'aider l'humanité, ses ennemis se mêlent aisément à des machines pour former des êtres intermédiaires plutôt effrayants et donner une vie à la volonté ténébreuse de ces engins, qui ne sont justement qu'au service du pouvoir pris en lui-même.

    Et puis Christopher Reeve avait une belle carrure; il était sympathique.

    Un film pas si mauvais, au bout du compte.

  • Ghost Writer, de Roman Polanski

    writer1.jpgUn récent supplément week-end de la Tribune de Genève a parlé du film Ghost Writer de Roman Polanski (passé juste ensuite à la télévision suisse romande) comme d'un chef-d'œuvre absolu, et je dois dire que l'ayant vu, il m'a un peu déçu, car si Pierce Brosnan était excellent, l'intrigue m'a semblé celle de nombreux films des années 1970, avec leurs complots à tiroirs, et je n'ai rien vu de particulièrement original dans l'ensemble. Il n'était pas vraisemblable, en outre, que le biographe ayant découvert la vérité, le dise aux responsables du complot, alors que son prédécesseur avait été tué pour les mêmes raisons, et qu'il le savait. C'était juste pour le faire découvrir par le spectateur en action, au sein d'un dialogue, peut-être: s'il avait découvert la vérité seulement dans sa tête, comment le montrer à l'écran? Les films à complots ont connu des tiroirs nouveaux, depuis quelques années, notamment lorsqu'ils sont secondés par des images fausses, créées par des instances mécaniques, comme dans Matrix. Cela m'a paru daté. Roman Polanski apparaît comme un réalisateur talentueux, mais d'une autre époque.