Cinéma - Page 4

  • Le Maroc de Steven Spielberg

    Screen shot 2011-08-18 at 11.12.37.jpgDans le Tintin de Steven Spielberg, un trait m'a paru ressortir - consciemment ou non - à la propagande: la première image de la ville marocaine où le héros d'Hergé se rend montre une femme voilée qui pompe de l'eau pour que des hommes puissent remplir leurs brocs. Hergé avait-il ce genre de messages subliminaux? Cela me rappelle l'adaptation du Seigneur des anneaux de Peter Jackson (lequel a justement produit Tintin): on y décelait, je crois, l'idée du bien placé en Occident, le mal en Orient, et cela semblait s'appliquer à l'époque présente. Le Figaro s'était exprimé dans ce sens pour oser opposer, à la sortie du film, les vertus de Gandalf aux vices d'Oussama Ben Laden!

    Tolkien contestait formellement ce type d'interprétations. Il disait, comme philologue, avoir été passionné par la langue turque, et ne rien rejeter de la culture orientale. Il admettait que nombre de ses figures renvoyaient à la mythologie des anciens Germains, mais il niait que cela eût une vraie importance, le fond de la chose étant, à ses yeux, constitué par des réalités d'ordre spirituel non liées aux traditions nationales.

    D'ailleurs, dans le Le Seigneur des anneaux, il dit explicitement que les Orientaux qui attaquent les Helmsdeep-siege.jpgOccidentaux n'ont rien de mauvais en soi, qu'ils ont seulement été induits en erreur par Sauron - l'ange du mal, originaire de l'ouest divin, mais déchu et devenu mauvais. Le rapport conflictuel entre l'est et l'ouest fait seulement référence, comme l'a bien vu T. A. Shippey, aux guerres des Goths contre Attila, évoquées par l'historien goth Jordanès, et répercuté dans le cycle des Nibelungen. L'enracinement de l'inspiration de Tolkien dans la littérature occidentale médiévale et antique - opposant les Grecs aux Perses, par exemple - l'explique à lui seul. Mais il en était conscient.

    On ne peut jamais savoir si la justice se trouve à tel ou tel endroit du monde: la lumière de la justice, je dirais, éclaire tantôt un point de la Terre, tantôt un autre; il n'y a, à cet égard, rien de constant. Mais certains cinéastes américains ou apparentés aiment bien cristalliser leurs petits messages politiques dans des films dont ils savent que, bons ou mauvais, ils seront vus par des millions de gens dans le monde. Ils aiment bien faire croire, aussi, que les grands auteurs européens qu'ils adaptent à l'écran ont les mêmes petites conceptions qu'eux. Peut-être même aiment-ils se l'imaginer.

  • François Truffaut et la Chambre verte

    images.jpgJ'ai vu dernièrement un classique du cinéma français, La Chambre verte, de François Truffaut. J'avais trouvé amusante la série de films de Truffaut à demi autobiographiques avec Jean-Pierre Léaud, et les commentaires disaient que La Chambre verte était de nature mystique; j'ai donc voulu le voir.

    Les acteurs étaient sympathiques, en particulier Truffaut, qui a du charme, mais je n'ai pas vraiment été conquis par le fond, l'idée: le personnage principal institue un culte aux chers disparus, non pas en choisissant des gens dont les vertus étaient exceptionnelles, mais ceux qui lui étaient restés fidèles. Selon Salomon (qui l'explique dans le livre de la Sagesse), c'est l'origine de l'idolâtrie. Les figures de son temple de Jérusalem étaient allégoriques: elles représentaient des concepts. J'ai déjà évoqué les grands chérubins aux ailes déployées qui remplissaient le fond de l'édifice; mais sur les murs, étaient des animaux et des figures humaines annonçant les symboles auxquels on a plus tard rattaché les quatre évangélistes: le lion, l'aigle, le taureau, etc. Les chrétiens médiévaux rattachaient, selon ce que je crois savoir, les saints à des principes moraux, lesquels ils estimaient avoir été particulièrement illustrés par eux durant leur vie. Est-ce que même les figures de Gautama Bouddha, dans le bouddhisme,gemma2 (1).jpgne sont pas relatives à la fois au statut de Bouddha et à l'homme Gautama? Lorsqu'on veut honorer un homme, lui vouer un culte, on ne le fait pas selon le lien de proximité qu'on entretenait avec lui, mais selon les vertus que ses actions ont objectivement illustrées. Les Romains et les Grecs n'agissaient pas, à mon avis, d'une autre façon. Sous Tibère, on institua un culte à Auguste; à la mort de Claude, on voulut faire la même chose pour celui-ci, mais Sénèque s'en moqua, et écrivit un poème burlesque au sein duquel ni les dieux d'en haut ni les dieux d'en bas ne voulaient accueillir parmi eux l'indigne Princeps - pourtant glorifié par les lois de Rome. Auguste divinisé en particulier protestait!

    Cela faisait déjà débat: cela faisait débat même chez les anciens Romains. Je ne suis pas parvenu à prendre au sérieux l'obsession du personnage de Truffaut; s'il avait été obsédé par une figure auquel lui seul, contre l'avis de tout le monde, eût trouvé des vertus exceptionnelles, cela m'eût plus parlé.

  • Captain America au théâtre

    cap_advpromo1.jpgL'été dernier, j'ai vu le film Captain America, héros de bande dessinée dont j'aimais tendrement les aventures, étant petit. Comme les critiques en disaient du bien, je fus plutôt déçu, car la forme en était jolie, mais la substance en était légère, ou molle. Le cube cosmique n'avait pas la dimension qu'il avait dans les séries dessinées qui à son sujet mêlaient les dieux aux surhommes, et Captain America, dans ses combats, était sans crédibilité: les méchants étaient vaincus trop facilement. Ce film essayait de concilier de manière impossible le réalisme et l'esthétisme et, à cet égard, le Hugo Cabret de Scorsese me l'a ensuite rappelé!

    Il y a, néanmoins, une partie que j'ai trouvée bonne, dans le film de Joe Johnston, parce qu'elle assumait pleinement l'essence mythologique des super-héros: c'était quand le héros, dans le costume bariolé que la bande dessinée lui a créé, joue dans un spectacle de music-hall accompagné de danseuses - Apsaras de l'Amérique! -, de feux d'artifice, de fausses étoiles dorées - comme dans les films de Méliès que justement montre Hugo Cabret. Alors, l'atmosphère féerique et poétique du monde des super-héros est restituée. Cela devient comme les ballets orientauxFez Festival #10.jpg représentant les aventures de Râma, de Hanuman, des guerriers divins du Râmâyana. C'est baroque, coloré, fabuleux, et c'est ainsi, à mon avis, qu'on devrait représenter les histoires de super-héros!

    Dès qu'on refuse d'abandonner le réalisme, on se fourvoie. Plus les mondes sont en eux-mêmes étranges, plus les actions incroyables des personnages passent aisément. Car contrairement à ce que croient beaucoup d'esprits épris d'absolu, la vraisemblance dépend non des lois établies par le matérialisme philosophique, mais de la façon dont les actions des personnages se tiennent entre elles et correspondent au monde dans lequel ils évoluent: de la cohérence interne, disait Tolkien.

    S'appuyer sur une forme jolie, un style raffiné, ne sauve de rien. Les Batman de Tim Burton, le Watchmen de Zack Snyder se situent dans un monde parallèle qui autorise beaucoup. Même Thor, que j'ai bien aimé, se situe en grande partie dans les étoiles, à la façon de La Guerre des étoiles, et quand le dieu du tonnerre évolue sur Terre, c'est dans une ville stéréotypée, qui paraît sortir - mais délibérément - d'une vue théorique de ce qu'est une petite ville américaine. Même l'assez réussi dernier volet des X-Men se plaçait dans une frange cachée de l'histoire connue: dans un monde ontologique, par rapport au nôtre: celui, indirectement, des idées de Platon, devenues soudain des êtres humains!

  • Hugo Cabret

    Hugo-VOST_flash_video_background.jpgJe suis allé voir Hugo Cabret, si vanté par les critiques de la Tribune de Genève; il est de Martin Scorsese, dont j'ai aimé plusieurs films, et qui a parfois tendu au mythologique, notamment dans le fabuleux Gangs of New York, qui rattachait un personnage au diable et un autre à l'archange saint Michel. Finalement, c'était surtout politique, et les liens créés avec les divinités apparaissaient aussi comme baroques. Scorsese est plutôt un réaliste. La profondeur d'âme chez lui se fait par des symboles, qui fonctionnent de façon surtout intellectuelle. Mais le méchant de Gangs of New York avait vraiment quelque chose de magique, d'indestructible; il surgissait de la brume, et était doué d'une forme de seconde vue. Le méchant des Nerfs à vif était dans le même cas: il avait quelque chose de surhumain. Peut-être justement qu'il a manqué un méchant à Hugo Cabret pour animer l'histoire, car je trouve, malgré la beauté des images, que la substance en est molle, voire creuse.

    Paris, sans doute, est sublimé, et des symboles sont bien présents: l'automate argenté, déjà; il m'a fait penser au Surfeur d'argent. Mais j'aurais aimé que Scorsese franchisse le pas et lui donne une âme propre, lui ouvre l'œil désespérément opaque, vide. Ne serait-ce que sous forme de vision: le héros aurait pu voir son père l'animer en surimpression; cela n'aurait rien changé à l'histoire et eût été plus énigmatique, plus envoûtant. Car pour ceux qui ne l'ont pas vu, il faut expliquer que l'automate délivre symboliquement un message du père mort d'Hugo. Les pionniers de la science-fiction étaient souvent cités: on a entendu deux fois le nom de Jules Verne, et la tour Eiffel était contemplée comme s'il s'agissait d'un objet divin. Mais Scorsese, j'espère, a quand même entendu parler d'Asimov, qui a animé ses robots d'une façon que les contemporains d'Eiffel ne faisaient qu'esquisser, danshugo-384916l.jpg leurs livres. Un robot d'argent gardien de la galaxie et doué de sa volonté propre, cela s'est vu souvent. Scorsese reste trop en deçà: il ne veut pas s'aventurer hors des chemins classiques.

    Pourtant, la forme jolie et les dialogues émus des personnages laissaient entrevoir quelque chose de grandiose. Mais on ne l'a pas vu surgir. Ils parlaient de miracles, mais on n'en a pas vu advenir. Les meilleurs moments étaient ceux qui montraient comment Georges Méliès tournaient ses films, en entourant de feux d'artifice les femmes volant à côté de la Lune, ou en présentant le royaume du roi des mers, avec des hommes en forme de homards armés, en guise de gardes. Cependant, le film fait comme si c'était radicalement nouveau, comme si Méliès avait tout inventé, alors que le théâtre à machines du temps de Louis XIV et l'opéra créaient aussi des décors fabuleux. Scorsese divinise trop le cinéma comme forme, à mon avis.

  • Mort de Ken Russell

    Altered States in the mouth of madness.jpgLe cinéaste anglais Ken Russell est mort il y a quelques jours et j'avais vu de lui un film qui m'avait frappé, adapté d'un roman de science-fiction de Paddy Chayefsky, Au-delà du Réel (Altered States). C'était l'essence du psychédélisme contemporain. Le thème tournait autour de la possibilité de remonter à l'origine métaphysique de l'humanité et du monde en passant par l'hérédité, par l'héritage physique. Naturellement, cette forme de mysticisme matérialiste renversait le système de valeurs habituel, et la plongée dans les mystères de la chair passait par des visions démoniaques, pour le héros, une régression dans l'ordre humain, mais aussi, à l'écran, de la nudité, et des postures suggestives, surtout chez la femme du personnage principal, dont j'ai oublié qui la jouait. Les femmes qui accompagnent les héros et que le réalisateur dénude, il faut l'avouer, ont souvent un rôle peu substantiel: leur personnalité ne marque pas toujours; on se souvient mieux que le personnage principal était joué par William Hurt.

    La science-fiction, dans ce film étrange, venait de ce que les visions de ce héros avaient sur son corps un effet visible: plus il remontait loin dans le passé, plus il se transformait en singe. On approchait du thème du loup-garou. Les visions étaient dues aux rites des Indiens d'Amérique, amplifiés par des procédés plus modernes et liés à la technologie. Finalement, il se changeait en monstre informe, puis en énergie pure, avant d'être sauvé, disait-on, par l'amour de sa femme, ce qui n'avait pas une vraisemblance énorme, mais permettait de terminer le film sur une note érotique, car cet amour conjugal était assez concret, pour ainsi dire. Il ne s'agissait pas de traumatiser le spectateur: il fallait bien le rassurer par des supports familiers, comme est le corps de la femme.

    Ce psychédélisme, c'est toute une époque.

    J'ai vu un autre film de Ken Russell, qui se passait à Genève et mettait en scène, avec force images et visions bizarres, à nouveau, Lord Byron, les Shelley et leurs amis. Mais il ne m'a pas vraiment marqué. Il se nommait Gothic, je crois.

  • Tintin et le retour des ancêtres

    tintin-spielberg-vo.jpgJe suis allé voir le Tintin de Spielberg et j'ai trouvé jolies les couleurs, impressionnants les décors: on se serait cru dans un Disneyland renforcé. Le trésor brillait d'un feu presque magique, rayonnant. En dehors de cela, néanmoins, j'ai un peu de mal à conserver en mémoire des éléments marquants. Je n'ai pas été choqué, comme certains critiques ont dit l'avoir été, par le combat de grues à la fin: cela m'a paru plutôt amusant. J'ai été davantage rebuté par le célèbre épisode des pirates de l'époque de Louis XIV, dont le capitaine Haddock a comme la vision, en plein désert: je le trouvais bien plus intense, prenant, dans les albums d'Hergé; Spielberg l'a rendu plus extraordinaire, mais l'émotion vraie s'en est allée, à mon avis.

    Ce qui m'a particulièrement ennuyé est l'idée que non seulement le capitaine Haddock est le descendant du chevalier de Hadoque, mais que le méchant descend, lui, de Rackham Le Rouge: on laisse entendre que les deux personnages contemporains réincarnent leurs propres ancêtres. Mais l'idée de réincarnation, telle qu'elle est présente en Orient, n'est pas, à ma connaissance, liée à l'hérédité. Je ne crois pas qu'au Tibet on cherche la réincarnation d'un homme au sein de sa descendance! Cette préoccupation du lien génétique est typiquement occidentale, à mon avis. Mais alors, on ne dit pas que les mêmes reviennent trois siècles plus tard: 1083741162.jpgon dit simplement qu'on défend l'honneur de la famille. Dans le Midi, le système des vengeances pesant sur les lignées soumet volontiers l'individu, qui ne revient pas à travers un descendant particulier, mais dont l'esprit survit à travers le souvenir qu'il laisse au sein de la famille.

    Il y a là un sentiment d'appartenance au groupe qui me semble exhaler quelque chose d'égyptien, à vrai dire; c'était présent aussi dans l'ancienne Rome. Lorsque je suis allé en Corse, j'ai été frappé par un fait à mon sens remarquable: dans les cimetières, seulement des caveaux de famille: pas de tombe individuelle.

    Dans le Nord antique, Régis Boyer l'a montré, on glorifiait au contraire le destin de l'individu. Mais peu importe. Je trouve seulement que ce mélange entre l'idée d'appartenance à la lignée et celle d'un retour des individus d'une époque à l'autre est mal venue, ne fonctionne pas. On dirait qu'on a voulu donner une image noble et belle du culte des ancêtres à travers un concept oriental qui pourtant la contredit, puisqu'il dissout le lien héréditaire dans le pur néant. Mais dans ce néant, on a justement voulu conserver le lien génétique comme s'il était sacré. Bizarre.

    Hergé, quoi qu'il en soit, était simplement catholique; il voulait qu'on respecte ses ancêtres sans pour autant chercher à les venger: c'était la morale européenne habituelle, bourgeoise, chrétienne - et molle, si on veut. Ce que Spielberg a conçu me paraît excessif du point de vue d'Hergé et mal fondé en soi.

  • Figures du karma fatal dans le cinéma thaï

    Boonmee.jpgOn se souvient des étranges mais fascinants spectres noirs de la Palme d'Or de Cannes Oncle Boonmee: ils étaient les figures des vies antérieures - ou des remords - de l'oncle; ils venaient de son karma. Or, dans les films thaïlandais qu'on pu voir récemment, ces figures sont très présentes: la Thaïlande a conservé de façon assez vivace ses anciennes croyances. Il faut d'ailleurs remarquer qu'il est, de tous les pays riches d'Asie, le seul qui n'ait pas subi le joug de l'Occident: les rois de Siam sont restés pleinement souverains.

    J'ai regardé, par curiosité, un film intitulé Ong-Bak 2, la Naissance du dragon, parce qu'il était consacré à l'histoire de la Thaïlande médiévale et à la façon dont les princes de Siam se sont imposés aux seigneurs régionaux: leur action apparaît comme aussi impitoyable que celle du cardinal de Richelieu dans Cinq-Mars de Vigny, mais le film est plus directement imité d'un film chinois de Zhang Yimou, La Cité interdite, dont les décors étaient d'une beauté incroyable, et qui faisait de la demeure de l'Empereur un paradis sur Terre, mais qui faisait également de ce prince un être impitoyable, écrasant jusqu'à ses enfants, s'ils lui résistaient: car sa cruauté n'empêchait pas son omnipotence. Il gardait quelque chose de divin: la force!

    Le roi de Siam du film thaï de Tony Jaa est tout aussi cruel, atroce; mais le culte du Prince doit être moins présent en Thaïlande qu'en Chine, car la demeure du Roi n'a rien de somptueux comme celle de l'empereur de Chine dans La Cité interdite. D'ailleurs - et c'est le plus extraordinaire -, le roi de Siam ne gagne la bataille, dit le film, que parce que le héros, qui veut se venger de lui - il est le fils d'un seigneur régional assassiné par le Prince -, a un mauvais karma. Or, ce mauvais karma apparaît: il est un spectre fin et noir avec des yeux rouges, comme ceux d'Oncle Boonmee. La différence est qu'il s'agit d'un film d'action: le spectre combat le jeune héros, qui contre lui ne parvient à rien: il se heurte nazgul_animated.jpgau Destin même! Le pire est que ce jeune héros a appris à dompter le roi des éléphants, en posant la paume de sa main sur le haut du crâne de l'animal, ce qui est un geste magique: mais le spectre le chasse de la noble encolure et met sa propre main sur l'endroit fatidique. Le moment est fort.

    Il faut néanmoins remarquer que les spectres noirs qui renvoient au karma fatal - ou à une partie noire de soi-même ou du groupe auquel on appartient - sont présents, sous une forme atténuée, chez David Lynch. Dans la littérature occidentale, on les voit également: par exemple, dans Le Masque de la Mort rouge de Poe, ou sous les traits des Nazgûl, chez Tolkien.

  • Détective Dee & l'épopée chinoise

    detective-dee.jpgJ'ai vu, à Genève, le dernier film de Tsui Hark, Détective Dee, et l'ai apprécié, car il est nourri de mythologie chinoise. Les costumes et décors du cinéma chinois à grand spectacle sont depuis quelques années somptueux, et Détective Dee ne déroge pas à cette règle, mais, sur ce plan, les films de Zhang Yimou, plus officiels encore, et sans doute mieux pourvus financièrement, le dépassent.

    Tsui Hark n'en est pas moins plus sympathique, à mes yeux, parce qu'il éprouve, à l'égard des traditions mystiques chinoises, une affection profonde qui transparaît dans ses films, lesquels contiennent toujours plus de merveilleux que ceux de Zhang Yimou. Celui-ci, en effet, place les symboles saints dans l'environnement de l'Empereur, et toute beauté semble devoir être liée à la sphère politique. Mais pour Tsui Hark, la beauté suprême, véritable, est toujours en marge, dans des monastères reculés, et cela, même si sa fragilité la conduit à devoir s'effacer quand surgit la puissance du Prince. On se souvient de l'incroyable Légende de Zu, qui montrait des demi-dieux pouvant voler, d'immortels moines vivant et méditant sur des montagnes suspendues dans le ciel, dans de véritables cités de l'air; ces êtres succédaient, ainsi, aux héros antiques, legendofzu23.jpgou aux dieux de l'Olympe, mêlant le Ciel et la Terre en cristallisant dans l'air, sous forme d'images, le flux divin. Il va de soi que ces êtres se réincarnaient, et les vivants savaient de quelle façon; eux-mêmes finissaient par en prendre conscience. Le baroque volontiers excessif des images ne doit pas faire méconnaître l'origine grandiose des concepts.

    Dans Détective Dee, la clarté d'or est placée dans un monastère, qui est comme l'âme du Palais impérial, la source de sa puissance, comme l'éclat du soleil n'est que reflété par celui de la lune. Naturellement, c'est caché: cela n'apparaît pas au peuple, qui, pour ainsi dire, ne voit que la lune. Dans le monastère, les couleurs sont le jaune et le rouge; autour de l'impératrice domine le bleu. Tous sont marqués par la grâce céleste, mais d'une façon différente, et hiérarchisée. Le Grand Prêtre, qui est une femme, a une cape rouge qui prend parfois la forme du feu - devient pure flamme de couleur -, quand elle agit: elle va plus vite que la lumière, et son corps éclatant s'étend dans l'éther. On a alors un reflet du divin, un fragment du soleil occulte sur la terre. Avec ses clartés lunaires, l'impératrice a aussi en elle quelque chose de sacré, mais qui reste froid et déplaisant.

    detective-dee-3-2776b75.jpgNéanmoins, Tsui Hark se veut pragmatique; le juge Dee œuvre pour l'Empire, malgré l'antipathie personnelle qu'il éprouve pour la Dame régnante: il refuse de devenir son conseiller intime, lui reprochant les crimes qu'elle commet pour exercer son pouvoir, et déclare n'agir en sa faveur que pour le bien du peuple, qui souffre toujours inutilement des désordres des grands. Quant à la Prêtresse, femme véritablement divine qu'il a aimée et a été la précédente conseillère de l'impératrice, elle meurt, tuée par ceux que leur haine de l'impératrice a égarés jusqu'à leur faire oublier l'intérêt public.

    Tsui Hark, dans son cinéma, fait comme Dee: il sacrifie à la cause du peuple, mais il refuse de changer ses sentiments, et continue de préférer les moines mystiques aux princes de ce monde.

  • La melancholia de Lars von Trier

    Melancholia-Kristen-Dust-nue-e1302273941924-580x491.pngLes critiques de la Tribune de Genève disaient beaucoup de bien du Melancholia de Lars von Trier, et comme j'aime les films qui mêlent pensées profondes et images fabuleuses, je suis allé le voir. Il m'a semblé que c'était une sorte de remake du Septième Sceau d'Ingmar Bergman, en plus visuel et en moins verbeux - ce qui représente assurément un progrès. De fait, les images sont réellement fantastiques; Kirsten Dunst apparaît dans des scènes incroyables, comme celle où, nue, au bord d'une rivière, elle est baignée par la lumière de la planète hostile. Et puis cette planète qui approche et remplit peu à peu tout le ciel est, formellement, comme un ange - comme l'Ange de la Destruction -, et c'est impressionnant. La musique est grandiose: il s'agit de l'ouverture du Tristan et Iseut de Wagner; je trouve néanmoins que le choix de reprendre toujours le même air n'est pas bon: cela fait l'effet d'une plaisanterie. Pour la planète, du reste, lorsqu'elle est montrée de près, elle ressemble à une peinture, car ses nuages sur fond bleu sont dénués de mouvement, de vie. Cela peut être le symbole de l'indifférence totale de l'univers et des puissances cosmiques pour le sort de l'humanité et de la Terre, mais alors, cela pose le problème qu'on n'y croit pas, puisque aucune planète réelle ne paraît dénuée de vie, quand on la regarde au télescope: toutes vibrent de force.

    Au reste, la planète qui grossit est épouvantable, car on se met à la place du personnage de Claire, qui découvre peu à peu la vérité - qu'elle va percuter notre chère bonne Terre. Mais quand cela advient, on rit, car il s'agit d'une explosion ordinaire, avec du feu, comme toutes celles qu'on voit dans les films américains.

    Le ton est cynique, et on a le sentiment que le réalisateur fait une blague de potache, d'étudiant en Philosophie d'une université européenne. Les images belles ne signifient rien, sur le plan moral: elles sont seulement une manière de se jeter un peu de poudre aux yeux avant la fin ultime. Le personnage de Justine, extralucide, et ne doutant pas du vide de l'univers et de la fin proche de toute vie, crée d'ailleurs avec gentillesse l'idée d'une cabane magique protectrice pour son neveu, qui ainsi meurt en paix. Lars von Trier est sans doute là aussi pour nous bercer de jolies images avant que nous entrions dans le néant; il admet néanmoins qu'elles sont creuses, en ce cas!

    melancholia.jpgJe me souviens qu'au Cameroun, nous étions, mes tout jeunes enfants et moi, dans une voiture (que je ne conduisais pas), sur une route, la nuit, parmi les éclairs, entre des camions blindés qui transportaient visiblement des armes, ou autre chose de mystérieux - et les adultes n'étaient vraiment pas rassurés. Je me suis dit qu'il fallait entonner des chansons, avec mon fils qui avait quatre ans au plus, afin de conjurer le mauvais sort. C'est ce que j'ai fait; une atmosphère de gaieté s'est répandue dans la voiture - et on a cru ensuite que je n'avais pas eu peur. Mais je m'étais dit, en réalité, qu'entretenir l'angoisse ajouterait au mal. Cependant, pas du tout comme dans le film de Lars von Trier, nous sommes finalement tous arrivés indemnes à la maison!

    La vraie vie n'est pas comme on croit: le pire n'est pas forcément certain.

  • Harry Potter et la magie gentille

    42116110_p.jpgLe dernier volet filmé des aventures de Harry Potter contient de jolies couleurs et de jolis décors, mais l'histoire ressemble beaucoup à celle des films de la Guerre des étoiles de George Lucas, qui contiennent aussi des armes dont les feux sont teintés, des nappes de force qui épaississent l'air en scintillant, des morts qui reviennent du pays des ombres sous la forme de spectres lumineux - mais chez Lucas, ces choses sont globalement plus élaborées sur le plan esthétique, les couleurs étant plus rutilantes, et elles ont, également, une intensité dramatique plus profonde. Les sacrifices qu'il faut faire sont plus grands, la vie est plus douloureuse, le mal plus ambigu et plus puissant, l'existence plus amère. Les gens apparemment gentils, dans le cycle de Star Wars, sont fréquemment de vrais monstres qui se cachent, mais dans Harry Potter, c'est le contraire: les gens apparemment passés du mauvais côté dépendaient en réalité d'un plan secret qui allait dans le bon sens, et dont le méchant, isolé, était somme toute trop bête pour déceler les ressorts. La mort est présentée comme une chose finalement pas très désagréable, on peut d'ailleurs passer sa porte à volonté - quand on s'appelle Harry Potter: car il a le choix, paraît-il, entre partir dans l'au-delà inconnu ou revenir parmi les vivants, alors qu'il se tient dans une sorte de salle d'attente toute blanche en compagnie de son mentor. Or, c'est là une grâce assez rare, et on ne sait pas trop ce qu'il a fait pour la mériter.

    Une défunte amusante prend fréquemment la forme d'une étoile, et c'est joli, mais on a vu cela, déjà - et avec également plus d'intensité -, dans Lieutenant Blueberry, de Jan Kounen: une femme de la mort de laquelle le héros se sentait responsable lui réapparaissait, dans son souvenir vivifié, sous la forme de motifs de lumière cristallisée, et c'était assez beau, car il lui fallait racheter sa faute, vis-à-vis d'elle, et il devait entrer dans le monde des esprits, pour résoudre ce problème. Or, dans Harry Potter, c'est juste un fantôme à qui on peut demander un renseignement - qui prend cette forme étoilée.

    harry-potter-et-les-reliques-de-la-mort-partie-2-3.jpgOn dirait que pour les auteurs de Harry Potter, il suffit de postuler l'existence de la magie pour qu'aussitôt tout glisse, tout soit gentil et beau: le merveilleux a juste pour fonction d'embellir le monde dans lequel se situe l'histoire. Mais cela ne fonctionne pas très bien, car, pour devenir substantiel, le prodige ne doit pas seulement être une image, un mot, mais se lier à la vie morale - qui est le vrai monde magique, disait Joseph de Maistre: il voyait un plus grand miracle chez un jeune homme qui parvenait à contrôler ses pulsions érotiques que chez un mage faisant partir des éclairs de sa baguette de sureau. Je ne pense pas qu'il avait tort.

  • X-Men, confrérie de surhommes

    Magneto-1.jpgJ'ai vu le dernier film consacré aux X-Men. La critique, qui en pense du bien, admet le fond mythologique, mais il ne la choque pas, comme il le fait d'habitude, car les pouvoirs des héros leur sont donnés par le hasard seul: celui des effets de la radioactivité, dit le film; nul dieu n'intervient!

    La série pose en outre la question de la place des fruits nouveaux de l'Évolution - des êtres qui s'écartent de la norme. Le lien avec le sort des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale est explicite, et le personnage de Magnéto, à cet égard, profondément marquant, puisqu'il a été une victime des Nazis: il en a tiré une colère qui le tire vers l'esprit de vengeance, tandis que son compagnon Charles Xavier s'en tient à la loi strictement, étant prêt à se sacrifier pour ceux mêmes qui rejettent les Mutants de façon globale. Le choix est difficile, et la position de Magnéto se comprend. Le bien demande une forme d'abnégation qui touche à la sainteté. Magnéto est très humain, dans sa peine et ses questions.

    Son personnage semble être un écho direct de celui de Darth Vader, dans Star Wars - l'épisode où il passe du côté du mal. D'ailleurs, Charles Xavier enseigne - au moyen de formules qui ne sont pas sans profondeur - à maîtriser le pouvoir donné par le destin, et cela crée une confrérie de chevaliers fabuleux agissant pour le bien, dans l'ombre de l'Histoire; car ces surhommes guident en secret le monde vers le haut, le font évoluer vers le bien. Le côté obscur de la Force est représenté par les Mutants égoïstes qui veulent imposer leur règne propre, au lieu d'aider l'humanité en général. L'univers reste moins poétique que celui créé par George Lucas, toutefois: il est plus réaliste.

    De fait, si les dieux de l'Olympe agissaient sur le plan spirituel en en passant par le cœur des héros, pour diriger leurs gestes, les Mutants, qui sont de chair et d'os, ont besoin, pour rester en marge du monde connu, du subterfuge dont use le professeur Charles Xavier, lorsque, agissant directement sur les esprits, il fait passer pour un rêve à demi enfoui les événements surhumains auxquels on a réellement assisté! marvel-comics-retro-x-men-comic-panel-phoenix-emma-frost-fighting-aged.jpgMais le ressort demeure semblable.

    La conséquence en est que, au-delà des explications rationalistes en réalité peu crédibles, les Mutants semblent incarner de grandes tendances morales, comme les anciens héros. Certaines scènes sont à la mesure de cette implication; d'autres, pas vraiment. La bande dessinée, pour alimenter, dans le subconscient, cette idée, crée des costumes aux couleurs fabuleuses, qui transfigurent les hommes. Mais les films n'ont pas souvent assumé cet aspect. Ici, on peut admirer, à la fin, le heaume rouge et luisant de Magnéto, avec son symbole frontal évoquant l'uræus des rois d'Égypte. La femme-diamant a aussi une certaine élégance. Mais sinon, on tombe dans un réalisme plutôt brutal.

    Une scène particulièrement réussie, néanmoins, est celle qui a pour décor une sorte de chambre bleue et pleine de miroirs et met face à face Magnéto et Sebastian Shaw - incarnation du Mal: il rit quand il tue, et son action consiste d'abord à renvoyer ce qu'on lui envoie. Impressionnant. Magnéto, dans son impuissance, est alors poignant, et l'atmosphère, quand il découvre cette chambre mystérieuse qui jusqu'alors avait échappé à sa vue, est incroyable. C'est comme si on était au fond de son âme! Il est, à ce moment, face à son destin. Le moment est intense, fatidique. Il semble avoir une implication cosmique.

  • Religiosité de Terrence Malick

    tree_of_life_61-650x334.pngCertains ont critiqué la religiosité de Terrence Malick dans The Tree of Life, mais personnellement, je considère qu'un artiste a le droit de dire ouvertement ce en quoi il croit, qu'on l'ait prouvé scientifiquement ou non. Je ne crois pas que l'agnosticisme soit une philosophie obligatoire.

    L'espèce d'œuf de lumière qu'à la fin la mère forme de ses mains, comme s'il s'agissait de la vie même du fils qu'elle chérit, m'a paru sublime, et il eût été à mes yeux dommage qu'il ne fût pas montré. D'aucuns ont en effet estimé que le film aurait dû s'arrêter au moment où le héros franchit la sorte de porte vide qui se dresse sur la plage: le mystère ne doit pas être montré, affirment-ils. Mais je ne crois pas que ce soit vrai. Le vrai problème de l'art est au contraire de parvenir à entrer dans le mystère sans lui faire perdre rien de son essence. L'objet du mystère, à l'origine, était bien d'introduire au divin, et non de laisser l'adepte face à la porte close. Il ne faut pas le confondre avec l'idée qu'en dehors de la matière, on ne peut rien connaître. On peut seulement dire que le mystère est ruiné s'il est ramené à des idées simplistes sur le divin même.

    Or, la seule chose claire que Malick énonce est que l'âme ne s'épanouit que par l'amour. Mais il s'agit d'un sentiment, et non d'un système moral. Ce sentiment, la mère l'illustre, mais le mystère n'en est en rien anéanti: Malick ne dit pas que le lien qui unit un fils et une mère est mécaniquement divin. Il s'agit d'abord du lien d'une âmMere.jpge à une autre âme et de la bonté de cette mère, de l'amour qu'elle éprouvait pour ses enfants. Or, le mystère reste entier, de ce sentiment; sa source est inconnue; son essence, obscure. On le vit: on ne le décrète pas.

    Au sein du monde de l'âme, le mystère ne peut pas être supprimé parce qu'on en dévoile des parties: étant infini, il contient toujours de nouvelles énigmes. La part qu'on montre introduit au mystère global, au lieu de le déflorer. Le dogmatisme religieux vient de ce qu'on prétend avoir tout dit. Ce n'est pas ce que fait Malick: dans la lumière que tient dans ses mains la mère, il ne montre rien: nul détail n'apparaît. Ni image fabuleuse. Il est resté très sobre.

    Trop? Car il a voulu montrer des âmes, et ce sont des gens qui marchent sur une plage grise. Il n'a pas voulu assumer le caractère fabuleux du monde dans lequel les âmes évoluent. Son film montre pourtant des dinosaures: il n'est pas dénué d'effets spéciaux. Il aurait donc aussi pu montrer des âmes dans un endroit lumineux et traversé d'étoiles. Il a joué la carte du réalisme, et cela ne convient pas vraiment à un monde d'âmes. Les sentiments manifestés par les acteurs sont censés suffire, ainsi que la beauté de la mer, mais le propos semble plus merveilleux que l'image, alors.Klimt-Pallas-Athena.jpg

    Les anges, représentés par de simples jeunes filles, ne sont pas non plus très convaincants: même la Walkyrie scintillante de Conan le Barbare, revenant du monde des morts, l'est plus. On peut dire que c'est kitsch; mais à trop rechercher l'élégance, on se prive des possibilités de l'image. Kubrick osait montrer un enfant cosmique cristallin et transparent, à la fin de 2001: l'Odyssée de l'espace. On peut le trouver ridicule, il n'en pas moins impressionnant et, jusqu'au bout, mystérieux. L'éventuelle supériorité de Kubrick ne vient certainement pas de ce que Malick ait donné une réponse fondée sur l'amour universel: au contraire, cela fait entrer dans le mystère bien davantage que le refus de dire quoi que ce soit de clair, sur ce monde enchanté des âmes.

  • Terrence Malick: The Tree of Life

    Yggdrasill.pngJe suis allé voir The Tree of Life de Terrence Malick, et l'ai beaucoup aimé. Le titre m'a rappelé l'arbre Yggdrasil de la mythologie germanique - dont le film Thor a donné une explication amusante, faisant de lui un flux ramifié, au sein de l'éther cosmique, permettant de passer d'un monde à l'autre et de suivre le fil des Neuf Orbes jusqu'à la cité des Dieux. Or, il n'est pas sûr que le film de Malick ait finalement un autre sens, si le ton reste beaucoup plus digne, ce qui était permis par des images restant liées au monde sensible, quoique plongeant également dans l'éther cosmique: Thor montrait, en sus, Asgard, la cité du Ciel!

    Ce choix de Malick de trouver dans le monde tel qu'il apparaît le message divin m'a rappelé profondément Lamartine. Celui-ci faisait d'une femme aimée, d'une mère, le vase de la force divine. A la fin de Raphaël, Julie, que le héros a aimée et qui est morte, emplit tout l'horizon de la vallée du lac du Bourget de sa présence immortelle et scintillante. Lamartine couronnait, également, ses descriptions de la nature d'évocations des anges, mais brèves, allusives, ces esprits purs étant volontiers assimilés à des êtres chéris, ou aux étoiles qu'ils transportaient dans la voûte céleste, selon lui.

    La proximité du Nouveau Monde de Malick avec le Graziella de Lamartine m'a bientôt sauté aux yeux: il s'agit dans les deux cas d'un homme civilisé du nord-ouest qui est aimé d'une jeune fille à demi sauvage, liée profondément à la nature, d'une façon qui permet d'accéder au divin; vers elle l'a mené secrètement son bon ange. Finalement, dans les deux cas, l'homme dit civilisé, malgré le charme qu'exerce sur lui ce monde fabuleux contenant un amour pur qui mène à Dieu est repris dans le flux stérile du monde creux dont il vient: la civilisation vide dont il est issu. Et la jeune fille meurt, incapable de survivre à cette déception et à la révélation que la Terre est médiocre, et ne songeant plus qu'au Ciel. C'est à croire que Malick est Lamartine revenu sous les traits d'un cinéaste!

    Même les visions cosmiques de Terrence Malick trouvent leur écho dans plusieurs poèmes grandioses de Lamartine. Le mélange entre le grandiose et le naturalisme existe aussi chez le poète français, qui était mystique et en même temps très attaché aux découvertes des sciences naturelles: Apocalypse_mere0.jpgcar pour lui (lui-même le révèle), les phénomènes n'étaient que des hiéroglyphes; ils étaient l'écriture de Dieu. J'en reparlerai, à l'occasion (si je puis).

    L'idée qu'a Malick que le père, par sa dureté, pousse le fils aîné au vice, rappelle encore au moins le modèle de Lamartine que fut Jean-Jacques Rousseau, lequel, en effet, affirmait que les vices du peuple étaient l'effet de la méchanceté des princes et de l'hypocrisie des prêtres. La mère incarne alors le Salut: la mère que ne connut pas Rousseau, et qu'il projeta, dit-on, sur Mme de Warens - ange fait femme, à ses yeux.

    Les ressemblances sont assez marquées pour qu'on puisse dire que Malick est profondément romantique: il renoue avec cette tradition ancienne. Cela me plaît.

  • Des hommes et des dieux et l’honneur des moines

    des-hommes-et-des-dieux-1.jpgComme on en parlait abondamment, j'ai regardé le film Des Hommes & des Dieux, de Xavier Beauvois, et ce qui m'a frappé, c'est le rapport étroit qu'il entretient avec Le Cid de Corneille. Rappelons que cet immense succès du théâtre de 1630 est fondé sur le dilemme de don Rodrigue qui ne sait pas s'il doit venger son père, comme son honneur l'exige, ou préférer, comme son désir le lui suggère, l'amour de Chimène, puisque c'est sur le père de celle-ci, en le tuant, qu'il doit venger le sien. On s'en souvient, il décide de venger son père parce que, dit-il, Chimène ne pourra pas aimer un homme sans honneur. Et il parvient, ainsi, à épouser la fille de sa victime. Car même si elle aussi doit en principe chercher à se venger, le roi d'Espagne, providentiellement, intervient pour l'obliger à épouser Rodrigue, ce qui l'arrange bien, puisque, de cette façon, son honneur est sauf, et comblé, son désir secret!

    On a reproché à Corneille d'avoir créé ce dénouement artificiel et quasi miraculeux, et on ne pourra pas le reprocher à Xavier Beauvois, car il n'a pas montré le roi de toute chose accueillant au paradis les moines tués: on ne sait pas s'ils y vont. Mais, sinon, il s'agit encore d'un dilemme: le devoir des moines est de rester, leur désir personnel est de partir; l'honneur convaincra peu à peu, au nom de l'amour divin qui prévaut sur tout et conformément à la règle que les moines se sont donnée, jusqu'aux plus désireux de partir de demeurer sur place. On pourra d'autant moins reprocher à M. Beauvois d'avoir montré la main de Dieu sous une forme trop prodigieuse qu'un des deux futurs rescapés déclare, en évoquant son choix de rester, qu'il compte sur cette main de mystère: la chance l'a aidé, puisqu'il n'a pas été emmené par les islamistes et est resté vivant. Si babieca2.jpgDieu a agi, c'est dans le respect du réalisme le plus pur, quand Corneille conservait quelque chose des mystères médiévaux.

    Quoi qu'il en soit, comme dans le Cid, la trame suit ce que la rhétorique antique appelait le discours délibératif.

    Les paysages étaient très beaux. J'ai été moins enthousiasmé par la manière dont ces moines occidentaux semblaient tellement plus intelligents que les indigènes, quel que soit le camp auquel ceux-ci appartenaient: ils rendaient mille services à la population locale, refusaient la violence, et étaient compatissants comme ne l'étaient pas les soldats algériens. Pour moi, cela avait légèrement l'odeur des missions catholiques de l'époque coloniale.

    Pour ce qui est de la spiritualité, j'ai plus ressenti l'enjeu moral que la vie intérieure: on n'est pas vraiment entré, de mon point de vue, dans l'âme des personnages; on n'est pas entré dans un monde secret. Aucune image n'en est montrée. Même Harry Potter montre plus volontiers des monstres manifestement intérieurs créant des images liées à la jalousie. Mais cela n'en est que plus digne, diront les puristes. Plus conventionnel aussi, je dirai.

  • Inception

    inception.jpgJ'ai vu, sur ma télévision, le film Inception, qui a fait un tabac, et été couvert de louanges. C'est bien filmé, mais j'avoue avoir été un peu déçu. J'ai trouvé que cela manquait de mystère: que les rêves montraient des mondes qui ressemblaient trop au monde éveillé, et trop peu aux vrais rêves qu'on peut faire. Le réalisateur a cru s'en justifier en faisant dire par un personnage que les enchaînements seraient forcément clairs, dans le monde du rêve - pour une raison que j'ai oubliée. Mais même en l'admettant, les vrais rêves montrent fréquemment des images incroyables, aux couleurs fabuleuses, et des êtres d'une beauté sidérale, ou au contraire des monstres, des lieux effroyables. Un monde de rêve qui devient clair dans l'enchaînement des actions, pourquoi ne pas le dire, cela tend à la fable au sens antique. Or, à ce jeu, George Lucas, dans ses films de la Guerre des étoiles, est quand même plus doué que Christopher Nolan.

    On dira que l'histoire n'est pas la même, qu'il s'agit d'un monde introspectif; mais tout le monde a bien vu un lien avec Matrix. Or, les frères Wachowski ont créé un univers qui d'emblée fait bien plus penser à un rêve que celui d'Inception.

    Cela dit, c'est peut-être une question de génie, pas seulement d'habileté à monter un film, une maîtrise du rythme, de l'intrigue. On peut raconter une histoire où on dit qu'on va au fond du subconscient des gens et ne pas être vraiment capable d'aller au fond du sien propre!

    395185.jpgL'intrigue, sinon, m'a fait penser simplement à Mission impossible. Il s'agit de créer des mystifications pour amener les gens à agir de telle ou telle façon. L'épisode réalisé par Brian De Palma, le premier au cinéma, est intéressant, car De Palma est coutumier d'un procédé étrange que je trouve formidable: mettre sur le même plan, en les tournant tous les deux, les versions réelles et les versions fantasmées des faits, de telle sorte que le spectateur s'y perd, et que l'illusion paraît universelle. D'ordinaire, les réalisateurs sont assez naïfs pour ne tourner que la version fidèle aux faits, laissant les versions fausses dans les dialogues. Du coup, le spectateur sait tout à l'avance, il ne vit que faiblement l'énigme policière. Ici, on avait cela, des fantasmes qui ressemblent quand même au réel habituel, ce qui dans un récit policier est légitime, mais dans le projet de Christopher Nolan, était un peu impropre et, je pense, décevant.

    Cela dit, par fragments, les rêves pouvaient toucher au fabuleux, notamment au début, et un peu à la fin. Mais l'enjeu n'était pas si grandiose que la musique, notamment, voulait le faire croire. On aime bien, je crois, ce qui se pose comme sondant des mystères, et ne le faisant en fait pas trop!

  • Harry Potter et les elfes pas beaux

    0y0cv6xu.jpgJ'ai vu le dernier volet filmé de Harry Potter - Les Reliques de la mort - et j'ai apprécié le milieu du film, car il ne se passait quasiment rien, on restait avec les personnages, qui sont sympathiques et humains, notamment Harry et Hermione. La scène au sein de laquelle on retourne dans le village natal du héros, enneigé, et où vit une vieille sorcière qui se change en gros serpent, est la meilleure, car un silence pesant, annonciateur de sourds mystères et de dangers obscurs, accompagne une lenteur qui me plaît infiniment, et qui préfigure avec une force paradoxale le déchaînement de violence du serpent géant. Dans la scène suivante, Ron se trouve devant les fantasmes de sa jalousie par l'opération d'un esprit mauvais, et c'est également très bon; auparavant, l'apparition du daim fantôme indiquant l'endroit où se trouvait l'épée magique était assez réussie aussi. Le magique s'enracine ici dans l'intériorité des personnages d'une façon énigmatique, sans que rien ne soit livré trop clairement, et on a le temps d'entendre le souffle des acteurs, de voir leur haleine sortir de leur bouche; ils sont en gros plan, et cela dure. C'est émouvant.

    Le problème est dans l'enchaînement des scènes entre elles: la faculté qu'ont les héros d'aller instantanément d'un lieu à un autre les superpose mécaniquement, et efface les dangers encourus. L'ensemble apparaît comme manquant de progression dramatique.

    voldemort5.jpgEt puis mis à part le seigneur Voldemort, qui est très réussi, les méchants sont plutôt grotesques, dans leur apparence. Voldemort est beau, comme méchant, parce qu'il est maquillé et semblable à la Mort même: il n'a plus de visage. Les autres méchants restent trop réalistes pour être pris au sérieux. Quant aux créatures fantastiques alliées à Harry Potter, elles ne sont pas forcément plus convaincantes. L'elfe qui le sauve à la fin est plutôt laid, et je trouve que c'est absurde, car ce type d'être fantastique est en réalité une projection fantasmatique, et cela veut dire que dans ce monde purement intérieur, en principe, le beau se confond avec le bon - sauf tromperie délibérée, que les événements révèlent. Or, l'elfe en question n'est pas dit un être méchant se mettant dans le camp du bien, ni un être beau qui aurait reçu un mauvais sort; même en mourant, il reste laid. Alors, ce n'est plus une créature fantastique au sens propre, liée à la mythologie, mais un avatar finalement humain de John Merrick, the Elephant Man. Mais en ce cas, pourquoi en faire un elfe aux pouvoirs fabuleux?

    Cela rappelle la manie de mettre du fantastique partout, même quand ce n'est pas nécessaire, afin d'égayer le public, et les réprimandes que Platon adressait au théâtre, le goût pour ce que j'appellerai la fantaisie gratuite, quand précisément le fabuleux n'a plus de lien précis avec la vie intérieure de l'être humain. Harry Potter, c'est un mélange; la fantaisie y tend au mythologique, mais sans y toucher vraiment.

  • Oncle Boonmee & la science-fiction

    19479809-60473.jpgJe suis allé voir Oncle Boonmee, et j'ai beaucoup aimé; cela m'a fait penser à Eraserhead, de David Lynch. Je voudrais néanmoins ici me concentrer sur un seul passage, celui où l'oncle Boonmee, dans la grotte, évoque d'une voix émue et même effrayée un rêve qu'il a fait, dans lequel il était amené par une machine temporelle au sein d'une cité du futur contrôlée par des êtres qui faisaient disparaître les gens en jetant sur eux de la lumière. Cela ressemblait à une vision de Kafka, et en même temps à de l'anticipation classique, créant des futurs inquiétants, dominés par des cités totalitaires. Dans son rêve, Boonmee fuyait une première fois, mais était rattrapé, puis s'entendait demander s'il connaissait les chemins qui s'étiraient devant lui. Comme il répondait que non, il disparut dans la lumière. Ce sont ses dernières paroles: ensuite, il meurt.

    Le fait est qu'il s'inquiète pour son avenir au-delà de la mort. C'était bouleversant. La voix de l'acteur était alors magnifique, et elle a résonné longtemps en moi, après que je suis sorti de la salle.

    Mais ce qui m'a plu, c'est l'idée implicite que la science-fiction, les visions du futur sont en réalité de nature profondément spirituelle, et renvoient à un monde de l'âme. C'est bien ce que je crois.

    Uncle-Boonmee-Who-Can-Rec.jpgIl y avait quelque chose de semblable dans A Straight Story, de David Lynch, quand Alvin Straight, au seuil de sa vie, se souvient qu'avec son frère, quand ils étaient petits, ils regardaient le ciel nocturne en se demandant si des êtres habitaient parmi les étoiles! On pourrait penser que c'est une forme d'affection pour le frère perdu, qui est ici simplement en jeu; mais précisément cette affection renvoie au pressentiment des êtres célestes, et la réponse à la question passe par la réconciliation entre les frères. David Lynch a lui aussi parfaitement saisi que la science-fiction impliquait l'être humain sur le plan spirituel.

    Philip Glass, dans son opéra nommé The Voyage, est dans le même cas: les extraterrestres sont l'enjeu d'un choix entre le terrestre et le céleste. Il s'agit, pour Christophe Colomb, de choisir entre le lit de la reine Isabelle et la conquête des étoiles! Or, naturellement, c'était sans machine.

    Je trouve sublime cette admission que la science-fiction est de nature fondamentalement mythologique.

    (Cela se percevait également chez Andreï Tarkovski, auquel peut-être Apichatpong Weerasethakul doit quelque chose.)

  • Alain Corneau

    imagesCAQQRQDI.jpgLe cinéaste Alain Corneau est mort récemment, et je ne suis pas du tout un spécialiste de ce qu'il a réalisé, mais je garde un souvenir ému de Nocturne indien. J'étais jeune, et je n'allais guère voir que les films américains, ou anglais, qui plus est tendant à placer sur l'écran des choses extraordinaires, merveilleuses. Une nouvelle petite amie que j'avais me proposa d'aller le voir avec ses amis propres: on en parlait sans doute dans les milieux disons normaux qu'elle fréquentait, ceux qui éprouvaient un intérêt sain et logique pour le cinéma français. Corneau était un cinéaste populaire. Mes amis artistes ne parlaient que de Kubrick et de Peter Greenaway.

    L'atmosphère, les citations de Fernando Pessoa, qu'alors je n'avais jamais lu, la musique de Schubert, les mystères de l'Inde m'ont complètement subjugué, comme je croyais que jamais un film réaliste ne pourrait le faire. J'aimais les ambiances profondes, davantage que les images spectaculaires, mais le fait est que l'excès de réalisme sape la puissance de l'atmosphère aussi bien que l'excès d'images bariolées. images.jpgL'important au fond n'est pas là, mais dans ceci qu'une image apparaît comme se présentant à plat, sans profondeur, sans mystère, sans perspective intérieure - ou non. Les critiques qui se font une affaire de cette question du réalisme peuvent être très en vue à Paris, cela ne vaut à mon avis rien, pour autant.

    Ma petite amie m'a demandé en se tournant longuement vers moi, et en chuchotant, si je trouvais ce film intéressant: cela ne semblait pas être son cas. Malheureusement, c'était bien le mien.

    Il y avait une potentialité, en Alain Corneau, ou alors c'était en l'écrivain italien qu'il adaptait. Il m'a fait découvrir surtout Pessoa. C'est resté pour moi comme le symbole de quelque chose de magique, sans en avoir l'air. La découverte d'un monde nouveau - nourri de latinité, peut-être.

  • Satoshi Kon

    20070319-satoshi_kon01.jpgJ'ai appris, par la Tribune de Genève du 28 août, que Satoshi Kon était mort récemment: il s'agit d'un cinéaste japonais qui a créé plusieurs dessins animés célèbres. Je n'ai vu que le dernier, Paprika, qui approfondissait le monde virtuel créé par les machines vers les mystères de l'âme humaine et de la conscience, en passant par le rêve - que matérialisaient justement les machines. C'était adapté d'un roman à succès, au Japon. Cela avait quelque chose d'impressionnant; cela montrait que l'humain peut se développer en figures confinant au mythologique, puisque le méchant, par le biais de ce monde parallèle, devient un monstre énorme, avalant tout dans son gouffre, tandis que l'héroïne est dédoublée par un être angélique, pouvant prendre plusieurs formes magiques, dont celle de déesse traditionnelle du Japon, de fée guerrière.

    Comme dans la science-fiction en général, cela participe de la croyance que les machines peuvent relier au divin, mais dans les faits, cela débouche précisément sur l'appréhension d'une forme de transcendance.

    3607.jpgCela débouche aussi sur une sorte de folie qui doit peut-être quelque chose à Fellini, car le dessin animé autorise tout, et donc, la débauche d'images bizarres et incongrues. Satoshi Kon était, paraît-il, un grand admirateur de Philip K. Dick, dont la science-fiction était assez psychédélique, et j'avoue que moi, non. J'ai toujours préféré une science-fiction plus classique, au récit plus accessible, quoique mêlant à l'action ce qui est, dans les faits, de vraies projections oniriques de l'auteur même. Si on y ajoute celles des personnages, cela devient incompréhensible. En ce cas, à mon sens, mieux vaut repartir du monde sensible ordinaire, en ne fantasmant pas sur les machines: le mystère resurgit sur la base du réel même.

    Le problème est en effet de parvenir à reconnaître que les conjectures de la science-fiction sont déjà des projections oniriques, en soi; si on y ajoute des songes personnels qui peuvent aussi bien exister dans la réalité ordinaire - qui est celle du présent -, on risque de chavirer.

    Les machines à cet égard servent d'alibi facile: elles entretiennent l'illusion que le rêve peut facilement se matérialiser.

    Quoi qu'il en soit, Satoshi Kon parvenait à saisir et à représenter une strate de l'âme humaine qui ne laissait pas de fasciner, à l'écran. Il est mort assez jeune; c'était une sorte de poète.

  • Now it’s dark

    Frank Booth.jpgDennis Hopper est mort hier, et on se souviendra longtemps de son interprétation de Frank Booth, dans Blue Velvet, de Lynch. C'était un monstre qui assumait presque à lui seul la profondeur fantastique du film, laquelle avait valu à celui-ci de recevoir un prix au festival d'Avoriaz. Jeffrey Beaumont épiait la pauvre Dorothy Valens depuis l'intérieur de son placard, et il entrait ainsi dans un monde parallèle, dont Frank Booth était le créateur et l'ordonnateur, au fond, quoique avec la complicité de Dorothy Valens même: Lynch rappelle qu'en réalité, elle y avait participé par une pulsion obscure dont Frank Booth était la matérialisation.

    Car comme le monstre dit de Théramène de Phèdre par Jean Racine, qui était aussi la matérialisation de la jalousie et du dépit, de la passion de l'épouse de Thésée, Frank Booth matérialisait la curiosité malsaine et mêlée de peur de Jeffrey Beaumont, et les pulsions plus inavouables encore de Dorothy Valens. C'en est au point que Jeffrey se demande, légitimement: Comment peut-il y avoir, dans ce monde, des êtres tels que Frank Booth? C'est un mystère.

    Frank Booth se meut dans les ténèbres, et quand il arrive chez Dorothy, il baisse la lumière: Now it's dark est sa plus belle réplique. J'aime aussi: Do you know what a love letter is? Il s'agit d'une balle.

    blue-velvet-1.jpgLe drame de l'amour est tout entier incarné par ce monstre qui conserve son humanité en étant fasciné, dans sa ténèbre, par le bleu, et qui en pleure, comme un ange déchu qui verrait un dernier reflet de la divinité! C'est beau comme du Milton. Lynch de ce point de vue est incroyable. Car on comprenait Frank Booth, au bout du compte: il était une partie de nous-mêmes, celle qui veut se laisser absorber par la passion. C'était un monstre qu'on avait en soi, et c'est ce que Dennis Hopper a magnifiquement montré. Lynch lui était resté très attaché.