Cinéma - Page 5

  • Les Na’vi des Pyrénées

    Pierre Lhande.jpgJ’ai voulu montrer que les Savoyards bondissaient de rocher en rocher au-dessus d’insondables précipices à la façon des Pandoriens du film de James Cameron, et la Tribune de Genève m’a fait la bonté de reproduire cette description fabuleuse dans sa version imprimée, mais il ne faut pas être injuste, et je me suis souvenu, en me relisant, d’une évocation assez comparable concernant les Basques, par un écrivain basque peu connu - en dehors du Pays basque même - mais que j’aime bien, le jésuite Pierre Lhande, grand adorateur des traditions de ses ancêtres, qu’il regardait comme spontanément teintées de religiosité, sans doute avec raison.

    Il dit en tout cas que les chasseurs basques n’hésitent pas - notamment pour échapper aux gendarmes - à sauter d’une roche à l’autre par-dessus un abîme de deux cents mètres, où luit étrangement le gave vert.

    Pyrénées basques.jpgQuand ils traquent un sanglier, c’est par des raccourcis audacieux à travers les arêtes des roches et [ils] les tirent à la course, d’un versant à l’autre. Quand ils chassent la palombe, ils n’ont pas de difficulté à escalader quarante fois le grand chêne pour ramasser à terre le gibier abattu.

    On trouve de ces trésors, dans la littérature régionale: les Na’vi à nos portes, aux extrémités de la France, dans nos propres montagnes!

  • Le message de James Cameron

    Cameron.jpgJe lis et j’entends dire que le message du film Avatar serait révolutionnaire, mais je m’étonne qu’on n’ait pas remarqué que les Na’vi demeurent passifs, face aux Terriens à l’aspect très américain qui les anéantissent, et qu’ils ne doivent pas leur salut à leur déesse, mais seulement au Terrien qui a accepté de devenir l’un d’eux, et qui a l’air lui-même très américain. Bien sûr, le film est antiraciste, puisque le Terrien accepte d’entrer dans la communauté extraterrestre définitivement, mais il n'en demeure pas moins, à mon avis, américaniste, en ce que le Terrien a seul la présence d’esprit nécessaire au salut des Na’vi.

    D’abord, il dompte l’oiseau géant aux couleurs de feu, clair reflet des forces célestes - de l’âme du Soleil. Il est donc le seul à posséder l’état d’esprit qui relie l’action au dieu d’en haut. Et cela lui permet de prendre la tête de la résistance. Si le héros dompteur du dragon de feu avait été le chef naturel des Na’vi, et si le Terrien s’était contenté de se rallier à lui, j’aurais plus cru à une forme d’authenticité, dans le film!

    Ensuite, le Terrien prie la déesse dont pourtant son épouse extraterrestre lui dit qu’elle ne prend jamais parti - qu’elle-même reste habituellement passive, par conséquent. Or, grâce à l’esprit du héros, sans doute, la déesse de la nature et de la vie s’éveille, acquérant une conscience morale, et se rebelle à son tour contre l’envahisseur.

    racine.jpgLe Terrien apparaît comme celui qui a pu donner une activité providentielle et véritablement divine à l’âme de la nature, sur Pandora. Il n’est donc pas vrai, comme l’a soutenu le Vatican, que le film prône un complet retour au paganisme, puisque l’Américain nourri de culture occidentale - et, par conséquent, judéochrétienne - est le seul à pouvoir résister aux autres Américains méchants, qui n’ont comme souci que les sous.

    On pourrait en fait dire que cela critique Bush pour mieux faire apparaître Obama comme un sauveur.

    Car les Américains sont toujours les meilleurs. Bons ou mauvais, il faut bien qu’ils règnent, comme disait à peu près Néron dans la pièce que Racine lui a consacré.

  • Avatar de synthèse

    Planete_Sauvage.jpgAvatar m’a paru être un mélange de films célèbres - Danse avec les Loups et Star Wars, principalement, mais aussi Starship Troopers, Le Dernier des Mohicans, le Nouveau Monde de Terrence Malick, et quelque autres. Je ne pense pas qu’il soit en lui-même d’une grande originalité. Les extraterrestres m’ont semblé imités de ceux de La Planète sauvage, un vieux dessin animé français assez bon, inspiré par Stefan Wul, écrivain qui a créé des mondes fabuleux dans les étoiles.

    On se souvient peut-être que j’ai parlé de cet autre film d’animation, Coraline, et de son paradis qui me semblait comme clos sur lui-même, sans profondeur, sans respiration. J’ai eu un sentiment similaire avec le monde d’Avatar, qui évolue dans l’ombre dorée d’une planète énorme - ce qui en fait une sorte de monde souterrain: d’ailleurs, même les montagnes flottent dans le ciel.

    Méduses.jpgL’idée de faire dominer le bleu et le vert, dans ce monde, est agréable, mais cela crée l’image d’un paradis primitif - situé au fond des mers, en quelque sorte. Les plantes ressemblent elles-mêmes à des anémones, et la fluorescence générale des choses rappelle la lumière que produisent maints êtres aquatiques.

    C’est un paradis qui a quelque chose de régressif, d’abyssal. Comme une bulle qui aurait survécu du temps de la Lémurie, pour reprendre un thème de Blaise Cendrars: car il disait que les hommes à l’origine vivaient dans un monde qui mêlait la terre et l’eau, et qu’ils tenaient eux-mêmes un peu du poisson. (Il tenait le terme de Lémurie de théosophes américains tributaires, je crois, de H.P. Blavatsky; Lovecraft y a fait allusion.)

    Saturnales.jpgCela a quelque chose de saturnien, eût dit Verlaine: c’est un spectacle qui a un lien avec les Saturnales! Le temps d’un film, on retourne aux temps bénis où l’homme ne faisait qu’un avec la nature…

    Le sacré se meut directement quand l’esprit d’une brave dame est saisi dans une belle clarté légèrement mauve, mais surtout blanche, éblouissante. Le reste du temps, il est allusif: on ne sait pas si on peut y croire. Il n’est lié, du reste, qu’à la vie de la planète même: il n’a rien d’universel; il ne se relie pas au Ciel, aux étoiles. Il ne luit en quelque sorte que dans l’ombre de la grosse planète dorée qui lui sert de soleil - et qui est un peu, elle-même, comme un soleil contemplé depuis le fond de l’eau!

    Quel sort peut être réservé, dans ce monde, à l’intelligence qui fait de la vie de l’univers un tout cohérent, dirigé par un esprit unique? On se situe en fait avant son apparition. C’est joli, mais cela ne m’enthousiasme pas vraiment. C’est un monde quelque peu étriqué, et d’ailleurs assez uniforme, qui n’a pas l’air, en plus, de compter beaucoup de ces charmants géants bleus qu’on appelle les Na’vi.

  • Scrooge

    Dickens.jpgJ’ai vu le film sur Mr Scrooge, adapté d’un récit de Dickens, et je l’ai trouvé globalement bon: le début est impressionnant; les remords de Scrooge qui lui font avoir, la nuit de Noël, des visions hallucinantes, en même temps qu’effroyables, avaient médusé la salle: on n’entendait plus un bruit; le mystère du mal avait été saisi en profondeur, comme il l’est souvent par les Anglais et les Américains.

    L’image animait des peintures du temps de Dickens, extérieurement réalistes, mais donnant en fait au monde une forme morale, comme les tableaux de Greuze ou de peintres genevois d'alors peuvent en donner de beaux exemples: ce mélange entre réalisme digne et intériorité subreptice donnait une grande noblesse à l’ensemble, ce qui est assez rare, dans le cinéma américain: on tombe souvent dans la bouffonnerie, dès qu’on entre dans le merveilleux.

    Peut-être cette tendance s’est-elle vérifiée avec l’Esprit du Noël présent, mélange de Jésus, de Jupiter et du Père Noël. D’un côté, sa lampe rayonnait d’un sublime éclat, et sa haute taille le faisait vraiment ressembler à une statue de Zeus soudain vivante: on eût alors dit un être divin rendu enfin visible; de l’autre, il riait un peu trop, et cela agaçait, le décrédibilisait. C’est qu’il ressemblait encore trop à Jupiter, sans doute.

    François de Sales.jpgDe fait, la fin est légèrement décevante, car l’horreur de l’avenir logique de Scrooge n’est pas montrée vraiment. On dit de lui qu’à sa mort, on ne le regrettera pas, en gros, mais la réflexion me paraît concéder beaucoup au jugement de la société: c’est un héritage de l’ancienne Rome et de son sens civique. François de Sales disait, lui, que quand on est mort, on est toujours vite oublié, et que ce n’est pas de reconnaissance sociale qu’il faut être avide. Car il s’agit, dit-il, de regarder la direction que prend l’âme après la mort, une fois que tout ce à quoi elle attachait jusque-là de l’importance est changé en fumée - seules les bonnes actions effectuées durant la vie apparaissant désormais comme solides. L’enfer est suggéré, dans l’histoire de Mr Scrooge, par un rougeoiement au fond d’une fosse, mais l’horreur eût pu être rendue de façon plus saisissante: comme le personnage avait été réduit à la taille d’une souris, je m’attendais, par exemple, à ce qu’un chat le dévore, ou du moins essaye. Son argent aurait également pu se liquéfier dans ses doigts et prendre des airs monstrueux et moqueurs, dans l’esprit de François de Sales.

    Celui-ci, en effet, parlant de l'enfer, dit que ses monstres sont en réalité la conséquence, voire la création du mal qu'on a conçu, qu'on a placé notamment dans son regard.

    Il y avait quelque chose de cela, à la fin de Mulholland Drive, de David Lynch, avec les gnomes ricaneurs qui poussent la pauvre héroïne au suicide.

    Cela dit, c’est globalement un très bon film, un des meilleurs qu’on ait vus depuis longtemps.

  • Divins extraterrestres

    Affiche The Day etc..jpgSorti récemment, le film de science-fiction The Day The Earth Stood Still est typique de la façon dont la thématique des extraterrestres peut être mise en relation avec la tradition religieuse et les légendes tirées de la Bible. Car il s’agit d’extraterrestres dominant l’univers et qui doivent s’occuper de la Terre comme s’il s’agissait d’une de leurs propriétés, et qui, du coup, veulent anéantir les êtres humains, qui se comportent trop mal.

    La raison de leur mauvaise conduite est curieuse, et froidement donnée: la Terre n’est pas en mesure, étant elle-même d’une nature trop peu complexe, de supporter l’évolution humaine, qui d’ailleurs ne s’accompagne pas assez de conscience morale pour aller dans un sens respectueux de la Terre et de son essence propre. Les organismes plus évolués que l’être humain existent dans des mondes plus complexes et rendus respectueusement tels ailleurs. Finalement, néanmoins, les extraterrestres, se fiant à leur envoyé, changent d’avis, pour donner une dernière chance à l’humanité, en constatant que l’amour l’habite encore, et qu’elle a la volonté de changer. Comme il est un peu tard, l’envoyé doit se sacrifier, pour se faire entendre, et subir la mort.

    On trouve ce thème dans la mythologie grecque, avec Philémon et Baucis, ainsi que dans le folklore local, à la Mer de Glace ou à Viuz en Sallaz, mais le modèle principal en est la destruction de Sodome, retardée à la demande d’Abraham à la recherche de justes, et le sauvetage final de Lot.

    Quoi qu’il en soit, ce film montre comment des croyances religieuses contenant des extraterrestres - présents dans le cosmos tel que le définit la science moderne - et se reliant à l’idée de l’Évolution ont pu se développer. Ici, il y avait aussi de l’écologie, du reste.

  • Coraline et le Paradis

    Van Gogh.jpgDans le film récemment sorti appelé Coraline, l’héroïne éponyme découvre un monde merveilleux qui s’avère être une pure duperie. On pouvait craindre que cela ne fût déprimant, puisque le monde ordinaire est tout gris, mais, d’une part, à la fin, ses parents parviennent à faire pousser, dans leur jardin, quelques tulipes rouges, et, d’autre part, on a un aperçu du paradis, lorsque la jeune héroïne, après avoir sauvé l’âme enchaînée d’enfants, victimes de l’abominable sorcière qui la tourmente elle aussi, a une vision d’eux changés en anges d’or, au sein d’un décor qui rappelle le ciel d’un des tableaux de Van Gogh, celui où l'azur nocturne est traversé de tourbillons jaunes.

    Personnellement, néanmoins, j’ai trouvé que cela ne fonctionnait pas du tout. Ce paradis était effrayant, parce que clos sur lui-même, comme étroit et vide. Il faut parvenir à saisir comment les mystiques ont pu donner du paradis une image de libération. Et comme je connais bien François de Sales, je dirai que pour lui, ce qui était essentiel, c’était la sensation qu’au paradis, on était aimé et attendu, souhaité par Dieu même. Dans sa IXe méditation, il fait dire au Fils de Dieu - Jésus -, s’adressant à l’âme qu’il accueille: Viens, ô ma chère âme, au repos éternel entre les bras de ma bonté, qui t’a préparé les délices immortelles en l’abondance de son amour. Et de fait, dans le film Coraline, il n’y avait pas ce sentiment; il n’y avait pas de doux rayonnement, d’impression de chaleur: les couleurs étaient froides, et surtout, elles étaient statiques, elles manquaient de vie. Ce paradis m’a paru artificiel et peu ressenti.

    On peut aussi donner une perspective grandiose au paradis par les cercles concentriques évoqués jadis par Dante - en les peuplant d‘êtres plus ou moins sublimes selon la hauteur, ainsi que le fit même Hugo, dans ses Contemplations. Mais les images du film laissaient ce beau monde à plat, pour ainsi dire. Le réalisateur doit être plutôt sceptique. Cela dit, sa connaissance de la peinture moderne était visible.

  • Étoile des Gets

    Gets.jpgJe suis allé voir le film La Première étoile, et cela ressemblait à Bienvenue chez les Ch’tis, sauf que la dimension communautaire était davantage assumée par les personnages qui se déplaçaient que par ceux qui recevaient. Cela se passe aux Gets, et le film a été financé en partie par la Région Rhône-Alpes, de telle sorte qu’il ne serait pas exact de dire qu’à Lyon, on ne se soucie pas du tout de la Savoie ou de la Haute-Savoie, car ce film assure aux Gets une publicité assez claire, tandis qu’il ne fait aucune allusion à la région lyonnaise, les vacanciers qui s’y trouvent étant tous originaires de la région parisienne.

    J’ai personnellement été plus ému par ce film que par celui sur les Ch’tis, peut-être parce qu’on y fait l’éloge des montagnes parmi lesquelles j’habite! Mais j’ai également été très touché par l’humanité des personnages, et par ce que, notamment, représentait le grand-mère, qui prolongeait sa culture créole vers la dimension religieuse. Cela m’a rappelé Ramuz, qui attribuait aux montagnards du Valais une entrée directe dans le monde spirituel. Le créole même, par ses aspects plutôt mystérieux, était comme une porte: le réalisateur a fait le choix de ne pas le sous-titrer, et il a eu raison. La grand-mère était du reste le bon ange de la famille. Et puis c’est elle qui exprime le plus l’émerveillement qu’on peut éprouver face à nos montagnes: c’est cohérent.

    Les Savoyards ne sont pas à mon avis présents en tant que tels, dans le film: il s’agit simplement de Français de Haute-Savoie. Et cela, même s’il m’a semblé apercevoir mon camarade Marc Bron, parmi les figurants. Les locataires du chalet avaient un nom qui ressemblait à celui de mes parents, qui louent aussi des appartements dans des chalets de montagne: mais cela doit être un hasard.

  • Le soleil et les étoiles ensemble

    clonewarscelebrationss8.jpgDans sa huitième méditation fondamentale, François de Sales invite à se représenter le Paradis. Pour ce faire, affirme-t-il, il faut imaginer une nuit bien sereine, remplie d’étoiles, et un jour lumineux, inondé de soleil, et ensuite, mettre ensemble les deux, de telle sorte que le soleil n’empêche pas la clarté des étoiles ni de la lune, mais que tous soient présents au même moment. Eh bien, dit-il encore, toute cette splendeur n’est encore rien, comparée à celle du divin Paradis !

    Je suis depuis la petite enfance un fidèle de la série des Star Wars, et je n’ai pas pu m’empêcher d’aller voir le dessin animé Clone Wars, malgré les critiques très défavorables que j’ai lues, par exemple dans la Tribune de Genève : la magie du cycle épique et interstellaire créé par George Lucas n’y était pas, disait-on.

    Sans doute, sur le plan humain, ce film était pauvre : aucun tourment intérieur ne transparaissait. Du coup, les mystères de la Force étaient bien édulcorés. Le sens du sacrifice disparaissait. Le tiraillement entre le Bien et le Mal - la Coupe, les Lèvres -, les affres d’une âme reliée à la Force qui dirige l’univers en liant entre elles toutes les choses, étaient peu présents : c’est un fait.

    A la rigueur, il y avait une forme de mystère dans le décor, dans l’énigmatique monastère abandonné : on se demandait quels dieux y avaient été priés, adorés. Et qu’étaient devenus les moines ? En arrière-fond, on sent une mythologie, une religion, un culte : c’est assez étrange.

    Mais sur un plan artistique, il faut surtout retenir l’idée de Lucas selon laquelle le dessin animé permettait de faire des choses que les acteurs réels ne permettaient pas. Il est clair que ce n’est pas à chercher dans l’humanité des personnages !

    Or, ce qui est magnifique, ou du moins très attirant, dans Clone Wars, c’est l’assemblage de couleurs en mouvement. Les rayons lumineux se croisant par milliers dans l’obscurité, c’est l’image qu’on garde de ce film qui ne cesse de créer des fils de lumière dans les ténèbres. Une autre image me revient, c’est celle dépeinte par François de Sales : sur la planète désertique, le dessin animé n’hésite pas à montrer ensemble le soleil qui se couche, une lune, les étoiles. C’est le début du grand Paradis ! C’en est l’ébauche, le signe avant-coureur. L’image de ce film crée un monde intermédiaire et féerique qui n’est pas sans rappeler le monde imaginal d’Henry Corbin, celui qui amène vers une vérité qui demeure cachée, mais que ce monde d’images colorées et mouvantes reflète.

    Même Asimov, au demeurant, avait bien remarqué que la science-fiction avait pour qualité de rapprocher des étoiles et du centre de la galaxie, lequel est lui-même inondé d’étoiles proches les unes des autres. Là est la poésie de la chose, pour ainsi dire : car la lumière est toujours préférable aux ténèbres.

  • Âmes élémentaires

    Eve.jpgPeu après sa sortie, je suis allé voir le film Wall-E, et d’abord, je dirai n’avoir pas compris comment des gens placés dans une station spatiale pouvaient se nourrir. On oublie trop souvent que l’alimentation humaine est fondée essentiellement sur les végétaux, et non sur les minéraux : d’ailleurs, si ceux-ci sont chimiquement purs, ils tuent jusqu’aux plantes ; c’est dire. De surcroît, j’ai trouvé la représentation des êtres humains, dans ce film, hideuse et déplorable. On aurait vraiment dit des poupées en plastique. Quand on voit ce que des gens, dans le monde, mélangent à la nourriture qu’ils soumettent à la vente, il faut quand même faire attention à ce qu’on montre : si on fait comme si les êtres humains étaient en plastique, ou en métal, on trouvera toujours des ignorants naïfs qui mêleront, aux aliments, du latex liquide ou de l’huile de moteur. A mes yeux, la manière bien trop théorique dont le matérialisme considère les propriétés du vivant l’explique en partie : on en trouve même, n’est-ce pas, qui pensent qu’il n’y a pas de vraie différence entre du vivant et du mort. Et de fait, sur un plan chimique, c’est à peu près le cas.

    Parallèlement, le film attribuait beaucoup d’humanité à de simples robots, ce qui est également absurde.

    Cela dit, sur le plan formel, ces robots, précisément, avaient une grâce féerique indéniable. La blanche Eve, notamment, était quasi angélique. La façon dont ses membres aux courbes fines et pures semblent liés par la seule force d’un invisible magnétisme était par exemple très parlante.

    On dit que dans le monde des fées, les êtres ont des membres que ne relie entre eux que la volonté : que leurs corps ne sont pas continus, même quand une seule volonté les anime. C’est d’ailleurs ainsi que de nombreuses traditions permettent à des sorciers ou à des êtres magiques de détacher leurs membres, ou de les allonger à l’infini, d’agir à distance. Mille exemples s’en trouvent dans le folklore, fréquemment repris dans le cinéma fantastique. La mythologie aussi contenait ces aspects : l’œil d’Horus voyage volontiers, donnant mystérieusement une seconde vue aux initiés, et celui des Grées, dans la légende de Persée, fait de même. Je ne parle même pas des saints qui se promènent avec leur tête sous le bras, tel saint Denys, à Paris, ou saint Léon, vénéré à Bayonne, dont la cathédrale contient un magnifique tableau au sein duquel le Saint porte sa tête entre ses deux mains, tandis qu’au-dessus de son cou, une splendide auréole lui crée véritablement une nouvelle tête, aux traits invisibles, mais à la conscience solaire. Bref, la conception est universelle. Par ce joli robot blanc, bien plus qu’on croit, le cinéma américain pourra parler à tous.

    Néanmoins, donner aux machines des traits propres au monde élémentaire, tel que déjà l’ancien folklore le montrait, est l’essence de la science-fiction. Il faut voir aussi ce que peut avoir de trompeuse une vision qui d’une simple magie élémentaire pourrait forger un système moral. C’est un danger propre à l’Occident, soit dit en passant : de considérer que la puissance sur les éléments peut servir de philosophie absolument. Bien au contraire, l’accroissement des possibilités humaines, sur le plan technique, exige un développement renforcé de la science morale, et mon avis est qu’à cet égard, un peu comme les déficits de la France, les retards s’accumulent.

  • No Country for Old Men

    no-country-for-old-men.jpgL'avant-dernier film des frères Coen portait en lui une marque typique de la tradition anglophone: l'esprit du mal s'y incarnait. Le tueur implacable était une figure de la violence qui domine le monde. Inévitablement, elle faisait songer au Masque de la Mort rouge, d'Edgar Poe: c'est un spectre envoyé par la destinée pour sceller le sort des derniers êtres humains à ne pas avoir été touchés par la peste. J'y vois un rapport avec une figure mythique que Percy Shelley a créée en contemplant les glaciers de Chamonix: car il affirme que les glaces, en ne cessant pas d'avancer, consacrent le règne d'Ahriman, dieu des ténèbres chez les anciens Perses; et il l'imagine trônant sur l'immensité glacée de la fin du monde.

    La tradition, sans doute, est surtout littéraire, mais précisément, No Country for Old Men est l'adaptation d'un roman de Cormac Mac Carthy, dont on pourrait dire qu'il est la transposition naturaliste de la nouvelle de Poe dont je viens de parler.

    Pope aussi a créé une mythologie démoniaque. En France, on ne procède pas de cette manière.On préfère regarder moins profondément dans l'abîme; on en bouche la vue: on regarde vers la lumière morale qui s'est posée sur cet abîme grâce à la cité antique, que perpétue l'État. Il s'agit d'une strate de l'existence qui ne tient pas à Ahriman, comme chez Shelley, mais à son opposé, à une force qu'on pourrait dire mazdéenne - faite de lumière, de cycles imprimés par les astres à la nature, ce que j'appellerais une forme de mécanique transcendantale: une force qui pénètre la matière et la met en mouvement.

    Masque.jpgOn peut la découvrir chez les poètes contemporains, par exemple Jean-Vincent Verdonnet. Elle est agnostique, parce qu'on ne distingue que ses effets sur le monde.

    Les Américains croient surtout en l'économie, qui est soumise à la loi de la jungle, laquelle ressortit aux pures lois terrestres, et ne doivent rien à la nappe morale et lumineuse qu'en France, par exemple, on essaye de poser sur le monde, lorsqu'on le regarde. Le libéralisme croit parfois, en outre, en des ressorts inconnus qui mènent la nature vers un triomphe futur, mais le film des frères Coen ne chevauche pas une telle idée: il s'en garde bien; il place plutôt sa foi en un pur ailleurs, auquel on accède en rêve, et où l'on peut retrouver ses chers disparus, luisant parmi la nuit, ainsi que le montre la dernière scène. Cela a quelque chose d'assez spiritualiste, quoique ce soit assez pessimiste pour le monde périssable.

    Un film aux perspectives troublantes, quoi qu'il en soit.

  • Rêves de machine

    iron-man.pngQuand j’étais petit, je lisais avec le plaisir le plus vif les aventures dessinées d’Iron Man; je suis donc allé en voir l’adaptation filmée.

    Je ne sais pas si le film était bon ou mauvais, et à mon avis, sur le plan humain, il avait peu de valeur, car les personnages étaient stéréotypés, sans humanité: ils n’avaient pas d’intériorité authentique.

    Cependant, dans le merveilleux propre à ce film, existaient des aspects dont on ne mesure généralement pas la portée: on ne mesure pas la portée du mythologique, en art.

    Or, s’il est bien une forme de mythologie typiquement américaine, et qui rend précisément la culture américaine fascinante - ou du moins frappante, curieuse -, c’est celle qui fantasme à partir des machines, de la mécanique.

    En réalité, la partie la plus réussie du film Iron Man est celle animée par ordinateur. D’ordinaire, les images de synthèse manquent de naturel; mais comme, ici, elles s’appliquaient à des machines, elles étaient au contraire parfaitement adaptées. C’est ainsi que sous les yeux du spectateur ébahi, une machine prenait vie, s’animait.

    Le procédé miraculeux découvert par Tony Stark pour irriguer d’énergie vivante son armure et en même temps lui servir de nouveau cœur, est de nature fondamentalement magique: c’est par là qu’on touche au mythe. Le secret de la vie enfin maîtrisé est symbolisé par cet objet à l’énergie blanche et inépuisable, qui paraît contenir le feu d’un astre, la lumière de la Lune. Rien ne l’alimente, et il ne consume rien: c’est le feu du buisson ardent.

    Ensuite, les mille rouages de l’armure peuvent s’imbriquer, comme s’ils étaient doués de volonté propre, comme s’ils s’animaient de l’intérieur: comme si le métal même palpitait, était vivant. Pareille aux armes des anciens héros, elle est saturée d’énergie divine. D’ailleurs, la couleur, rouge et or, renvoie au Soleil. Et quand le héros vêt son heaume, de l’ouverture des yeux et de la bouche, il ne sort qu’une éclatante clarté de neige, comme si cet être n’était que l’enveloppe d’une âme sidérale.

    Il vole et lance des rayons d’or avec ses mains. Rien n’a été oublié des comics: la portée symbolique des couleurs trop souvent disparaît lors des adaptations filmées; il n’y avait guère que les Batman de Tim Burton qui n’omettaient pas de mettre en exergue le symbolisme de la chauve-souris, ou la dignité obligatoire des costumes, leur valeur totémique (puisqu’il s’agissait d’hommes-animaux). Cet aspect mythologique persistant est la réussite du film: elle vaut en soi. L’histoire n’est ensuite qu’un prétexte; elle n’a pas de véritable intérêt, sinon d’illustrer la volonté nécessaire de justice d’un héros revêtu d'une armure solaire qui l'exige.