Culture - Page 2

  • Napoléon au pays des fées

    000000000.jpgIl y a, dans le musée Masséna de la Ville de Nice, un air de féerie impériale autour des souvenirs de Napoléon. On y voit, néoclassiques, des nymphes en bronze tenir des chandeliers, et les membres de la famille régnante nimbés de splendeur se posent comme des surhommes, Napoléon Bonaparte bien sûr au premier chef. On se souvient que lors de son couronnement (dont ce musée conserve une représentation célèbre, je crois par François Gérard), Napoléon a revêtu une robe parsemée d'abeilles d'or. Allusion, dit-on, aux mérovingiens: les premiers rois francs n'auraient pas eu le lys pour emblème, mais l'abeille. Bien avant Pierre Plantard, Napoléon se réclamait des mérovingiens!

    Ces abeilles d'or avaient certainement, pour les vieux Francs, une dimension magique, un peu comme la pluie d'or en laquelle Jupiter s'était transformé pour pouvoir s'unir à Danaé et concevoir Persée, héros parfait. Je ne connais aucune légende de dieu transformé en abeilles pour engendrer en une mortelle la lignée de Mérovée, mais le fait est que, nous le savons, les rois eux-mêmes avaient l'idée qu'ils descendaient d'une divinité païenne, un homme-serpent, un triton, car il vivait dans l'eau – dans la mer, je crois.

    Et Napoléon a créé un faste néoclassique sans fantaisie ni réussite durable, pour donner l'impression qu'il vivait parmi les vivants esprits de la France, ou de la Terre, ou de l'Europe, et peut-être que son seul problème a été de ne pas trouver de poète à même de lui créer une mythologie convaincante. Il courtisait Chateaubriand, mais celui-ci ne voulait pas voir en Napoléon l'incarnation de forces bonnes – même s'il lui accordait du génie, une forme de grandeur –, parce qu'il le trouvait cruel et despotique, et surtout non soumis à la religion catholique comme les rois.

    Peut-être que ses origines corses lui donnaient un lien avec les êtres magiques dont l'île orne ses légendes, notamment les 000000000000.pngOgres, ou Orci, réputés à l'origine de bien des choses locales

    Et puis il y avait le lien avec l'Égypte, sa dimension pharaonique, et sa prétention à sonder les destinées, et à s'en rendre maître, à contrôler les éléments, les forces naturelles! Il y avait en lui le sentiment des puissances terrestres, et le désir de briller comme si un flux de lumière venu des profondeurs l'avait nimbé et habillé, couronné. Il était chtonien, comme on dit, et ce n'est pas de la clarté céleste que s'entourait son front, mais des ors des souterrains cachés, des tombeaux égyptiens où dormait encore Isis!

    En un sens, il a donné de l'énergie à une France vieillissante, dont le souffle royal était éteint – était arrivé au bout de son élan. Mais en un autre, cette énergie volcanique a laissé derrière elle des scories qui ensuite ont figé la France, l'ont sclérosée. Et si Napoléon a bien donné l'impression qu'il avait partie liée avec le pays des fées, il a aussi donné l'impression qu'il était illusoire, et qu'il ne participait pas réellement des grandes destinées, de l'ordre universel, de l'évolution de l'Homme.

  • Jésus prophète mahométan

    00000000000.jpgL'idée de certains, que Jésus aurait été marié, rappelle une chose simple, c'est le prophète Muhammad, qui lui a été marié. Chez les chrétiens qui attribuent une femme et des enfants à Jésus, y a-t-il un Islam mal assumé?

    Il y a là une logique. Les chrétiens imprégnés de l'idée de Jésus marié sont souvent imprégnés de traditions orientales, et qu'est d'autre l'Islam qu'une branche du christianisme imprégnée de tradition orientale? 

    On raconte que les cathares croyaient Jésus marié, notamment avec Marie-Madeleine. Un ancien chroniqueur affirme qu'il est saint que Béziers ait été prise le jour de la Sainte-Marie de Magdala parce que les hérétiques à son sujet y blasphémaient. Or, Béziers a appartenu aux royaumes arabes, avec tout le Languedoc, et il est simple de considérer que le christianisme cathare du Languedoc a été influencé par les figures de la tradition mahométane, et en a reçu une coloration spécifique.

    Même s'il fallait se référer plutôt à l'arianisme wisigoth, pour cette région nommée d'abord la Gothie, cela peut aisément se relier à l'Islam – d'abord parce que les commentateurs ont globalement dit que l'arianisme et l'Islam avaient beaucoup de traits communs (notamment la référence à la gnose), ensuite parce que même si on ne sait pas ce que l'arianisme pensait de Jésus et de ses relations avec Marie-Madeleine, on sait qu'il considérait que le Fils n'était pas consubstantiel au Père, et donc que Jésus n'avait nul besoin d'incarner la perfection sur Terre. Il pouvait être marié, cela ne changeait rien – il n'était pas, dieu incarné, au-delà des sexes ou de la nature terrestre.

    Mais il faut se poser la question d'un christianisme qui ne donnerait pas la possibilité à l'être humain de spiritualiser entièrement la relation amoureuse. Car qu'il y ait eu de l'amour entre Jésus et Marie-Madeleine ne fait aucun doute; mais les catholiques ont estimé qu'il s'exerçait sur un plan entièrement supérieur, où le corps physique n'agissait plus. 

    Et c'est là le mystère propre au christianisme, selon moi: il promet un corps glorieux qui ne pèche plus, mais reste quand même réel, substantiel – pleinement présent au monde. Il ne promet pas, comme les Orientaux, une dissolution dans la splendeur universelle – lumineuse selon les optimistes, après tout ténébreuse selon les athées, qui en un sens sont ici lucides. (Car qu'est-ce qu'un paradis dans lequel on n'existerait plus comme individu – ou être pensant –, sinon un enfer?)

    Si on veut dire que Marie-Madeleine était elle-même une initiée de haut rang, il faut savoir que, dans la tradition islamique, Aïcha, troisième épouse de 2042358300.jpgMahomet, est dans le même cas, et qu'elle a enseigné des choses saintes, et qu'elle est nommée Mère des Croyants. Autant dire incarnation de la Mère divine! Manifestation d'Isis! 

    Il est après tout possible que l'idée de Marie-Madeleine femme de Jésus soit venue du modèle d'Aïcha femme de Mahomet. Que cela ait été conscient ou pas, c'est très vraisemblable.

  • Rudolf Steiner et les couleurs

    0000000.jpgToujours issu de la collection privée de mon ami languedocien Pierre-Jean Canquouët, un livre de Rudolf Steiner appelé Nature des couleurs, recueil de conférences paru aux Éditions Anthroposophiques Romandes, m'est passé par après page sous les yeux. Il part essentiellement du rejet par Goethe de la théorie des couleurs de Newton. Son propos est de dire qu'on n'assume absolument pas la nature spirituelle des couleurs. 

    Car la théorie matérialiste énonce qu'elles émanent d'une vibration physique qui touche l'œil et les crée dans le cerveau et donc dans l'âme, mais Goethe et Steiner font remarquer que la couleur prise en soi n'est absolument pas définie par cette explication. L'âme ne ressent pas de façon égale les couleurs: Steiner dit que le rouge semble venir vers son observateur, et que le bleu semble fuir. Que le rouge agresse, que le bleu apaise. Pourquoi? La théorie de Newton n'en dit rien. 

    Et pourtant, ces valeurs spirituelles des couleurs – dont, je crois, a parlé aussi Kandinsky, justement sous l'influence de Steiner –, ces valeurs spirituelles des couleurs ont imprégné l'ancienne peinture, la peinture médiévale religieuse, avant qu'on en perde le sens, et qu'on soumette l'art au désir de reproduire les formes extérieures. 

    Or la perspective, qui essaie de créer une image du monde en trois dimensions alors que la peinture n'en a que deux, crée une simple illusion, relève du trompe-l'œil. Mais l'art véritable ne relève pas du trompe-l'œil, il s'appuie sur l'âme humaine pour manifester la vie spirituelle, dit Steiner – et je suis entièrement d'accord.

    Steiner dit dès lors que la couleur est en réalité issue des anges qui font des allers et retours entre la lumière et l'obscurité – des esprits qui font des rondes entre le lumineux et l'obscur selon la forme de la lemniscate. 

    Les anges sont des messagers entre le haut et le bas, entre la clarté et les ténèbres, et cela crée la couleur. Mais les couleurs, restant angéliques, sont attirées vers les hauteurs – et nous retrouvons saint Augustin affirmant que la chaleur a une pesanteur 000000000.jpgqui la tire vers le ciel, et il voulait par là désigner l'âme. 

    L'homme, même, est un équilibre entre ce qui est soumis à la pesanteur et ce qui est tiré vers les hauteurs. Son âme porte les couleurs: les anges la visitent.

    Dans le monde extérieur, les couleurs sont donc la trace de l'action créatrice des anges: elles manifestent dans les choses leur action passée – remontant à des millénaires, à des millions d'années. C'est magnifique.

    Cela explique l'art anthroposophique, qui fait souvent jaser: Steiner pensait qu'en pénétrant spirituellement les couleurs, on pouvait y déceler des formes, et donc tracer des lignes, faire apparaître des entités, des êtres. Car s'il rejetait comme l'art moderne l'idée que l'art reproduit la nature physique, il rejetait aussi ceux qui jetaient d'une façon déraisonnable, illusoire, délirante, des flaques de couleurs sur la toile. 

    Il disait que la peinture était ainsi à l'aube d'un renouveau, renouant avec la peinture médiévale religieuse, mais par un autre bout, et voyait dans l'impressionnisme et surtout dans l'expressionnisme les prémices d'un tel retour. Et ma foi, tout cela est simplement génial, profondément vrai. Je suis complètement d'accord. J'ai dû rencontrer Rudolf Steiner juste avant de naître, dans quelque sphère planétaire, pour être aussi d'accord avec lui sur tout.

  • Le Père Noël à Bugarach (7)

    0000.jpgDans le dernier épisode de cette terrible série, nous avons laissé le Père Noël alors que, ligoté sur la paroi du pic de Bugarach par un doigt étiré de Bug le Troll, il était secouru par l'Homme-Corbeau s'efforçant de trancher ce doigt de son rayon frontal blanc, dur et fin comme une lancette.

    On se souvient que Bug était parvenu à faire sortir un second doigt, qui fouillait la chair du Père Noël et y était enfoncé. Bug resserra le doigt qui maintenait immobiles saint Nicolas et son attelage, et libéra le doigt enfoncé.

    Un flot de sang jaillit de la chair du Père Noël, qui en tressauta. Mais il ne cria pas, ne fit mine d'aucun éveil intime – signe qu'il était déjà bien aspiré dans le doigt de Bug, qui était aussi un tube: il avait la faculté de s'ouvrir au bout, et de sucer, à la façon d'un tuyau, la vie de ceux qu'il entendait déguster par ce biais, vampire d'un nouveau genre.

    Le bout ouvert se referma, se constitua en une pointe dure et noire, à la façon d'un ongle ou d'une griffe, et se jeta sur l'Homme-Corbeau, tentant de le transpercer à la poitrine, au cœur, pour boire sa vie aussi, mais plus rapidement, en le tuant tout de suite! Car il n'avait pas de temps à perdre avec ce menu fretin: il méprisait cet homme qu'avaient transformé des fées, mais qui n'était qu'un mortel de l'époque dégénérée dans laquelle les saint Guillaume de Gellone étaient loin d'avoir subsisté.

    Cependant l'Homme-Corbeau, tout modeste qu'il fût de sa lignée, n'était point dénué de tours, et son agilité lui permit d'éviter le doigt lancé de Bug. Car il se tourna de côté, et derechef lança un rayon blanc de son opale frontale, mais cette fois sur ce doigt 000000000000.jpgque, tout fin qu'il fût, il ne manqua pas.

    Le tube vivant s'était jeté sur la paroi de pierre après s'être arraché du corps du Père Noël, faisant une boucle, et en manquant l'Homme-Corbeau il s'écrasa sur le roc – et le sursaut qu'il fit, l'arrêt qu'il dut faire en percutant la surface dure de la montagne permit à l'Homme-Corbeau de jeter son feu en y plaçant toute sa force, toute sa puissance. Le bout du doigt en fut consumé, sa pointe émoussée, sa griffe éradiquée.

    Un second cri retentit dans la montagne – et des injures jaillirent aussi comme des traits acérés, venant d'Arach le frère de Bug. Car il ressentait les peines et les douleurs de son frère Bug, dont il était jumeau, et avec lequel il ne formait pour ainsi dire qu'une seule âme.

    Mais les menaces n'impressionnèrent pas l'Homme-Corbeau – qui était passé par les portes de la mort, déjà une fois en cette vie! Il fit jaillir ses propres griffes au bout de ses doigts comme des serres, saisit le doigt blessé du monstre, puis le déchira, le rompit, le coupa, le lacéra à la vitesse de l'éclair – et un sang noir en bondit, mélange du sang de saint Nicolas et de celui de Bug même, et une puanteur aussitôt s'exhala, comme si des esprits mauvais s'enfuyaient en hurlant de cette chair infâme.

    Mais il est temps, chers amis lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette série brutale et sanglante.

  • Christianisme madeleiniste

    0000000000.jpgJ'ai eu, sur Facebook, une conversation avec l'historien et philosophe Christian Doumergue, grand spécialiste des traditions secrètes de la haute vallée de l'Aude et des Pyrénées – chroniqueur des faits parallèles, si on peut dire. Il a affirmé quelque chose qui m'a surpris: Marie-Madeleine ferait remonter aux sources du christianisme. Je lui ai demandé pourquoi en ce cas on ne l'appelle pas madeleinisme. Sous prétexte de rééquilibrer le christianisme entre saint Pierre et Marie Madeleine, on peut en arriver à poser la dame de la Sainte-Baume comme plus importante que Jésus même. Ce n'est pas forcément dit, voire conscient, mais l'agitation autour de sa personne finit par le suggérer puisque, somme toute, même le catholicisme ne parle pas tant de saint Pierre que le madeleinisme de Marie-Madeleine.

    Elle est liée à la gnose, dit-on; mais Jésus-Christ l'était-il? Elle aurait été choquée, j'en suis sûr, qu'on la juge plus importante que lui. Mais il y a peut-être une forme de féminisme mystique qui refuse que Dieu se soit incarné dans un homme, et qui proclame essentiellement que c'était Marie-Madeleine qui incarnait la grande déesse – Isis, le féminin sacré. Si Jésus conserve au moins la possibilité d'incarner Osiris qu'Isis a sauvé, il doit se tenir heureux. Sinon, il a pu simplement mériter de la recevoir pour épouse par ses nobles vertus.

    Il y a là la marque d'un certain matérialisme qui ne parvient pas à concevoir l'être humain au-delà de son genre, c'est à dire de la sexualité. Il est évident que le Christ est une entité divine au-delà des sexes, car la 0000000000.jpgsexualisation est liée au corps et à la Terre. Charles Duits disait que la Maison Divine, vivant pour ainsi dire dans l'orbe solaire, n'était pas sexuée. Que la sexualisation ne survient que dans l'orbe lunaire – mais dans les mêmes corps, sous la forme de l'hermaphrodisme. Seule la Terre séparait finalement les êtres en sexes distincts. Car il reprenait le principe des cieux superposés de l'ancienne sagesse – ou gnose. Le féminisme qui refuse l'idée d'un être humain sans sexualisation refuse aussi que l'être humain ait son germe divin dans le Ciel, dans cette logique. Il veut que l'être humain ne soit que la production de la Terre.

    Ce que je ne dis pas pour rabaisser le féminisme dans son juste combat pour l'égalité. Justement parce que l'être humain, en profondeur et au regard de ce que Duits appelait la Maison Divine, est au-delà des sexes, l'égalité entre les hommes et les femmes est un principe incontournable. Il s'agit du droit à ne pas s'appuyer sur le corps, mais sur l'esprit. L'idéal humain arraché à la contingence sexuelle, ange à visage distinct, fait de l'égalité un principe absolument pur. Mais un féminisme qui voudrait instaurer un matriarcat universel est simplement dans la concurrence avec le mâle, il n'est pas dans l'évolution de l'être humain vers la liberté.

  • Le Père Noël à Bugarach (6)

    00000000000.jpgDans le dernier épisode de cette surprenante série de Noël, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, gardien secret de l'ancien comté du Razès, alors qu'il s'élançait vers le pic de Bugarach où on l'avait prévenu qu'était vicieusement ligotée la pieuse innocence du Père Noël.

    Ayant profondément foi en sa bonne fée – qui, étoile singulière brillant de son éclat particulier, était dans le ciel de la suite de sainte Marie Madeleine –, il arriva à toute allure en vue du Père Noël enchaîné et comme cloué à la paroi du pic de Bugarach par le doigt pareil à un câble de l'horrible Bug, lamentable troll. Il se dit qu'en fait sa tâche serait peut-être aisée: rien ne semblait pouvoir l'empêcher d'arriver jusqu'au bon saint Nicolas – tout était calme et sans obstacles, sans ennemis, sans défenses manifestes.

    Il se plaça bientôt près du saint patron des enfants, et lui parla, lui demandant si cela allait. Le malheureux leva la tête, et l'Homme-Corbeau eut un frisson: son regard était vide, comme si son âme avait été complètement bue.

    Comment cela était-il possible? Il essaya de réveiller son esprit, lui mit la main sur l'épaule – mais le saint aux dix mille cadeaux ne fit que tourner mécaniquement la tête vers la main posée, comme s'il ne comprenait pas la sensation causée par elle, puis recommença à regarder de son air vide son sauveur, avant de baisser à nouveau le front, comme s'il ne signifiait absolument rien pour lui.

    L'Homme-Corbeau se dit: «Quel est ce mystère? Ne reste-t-il plus, sur ce plan terrestre, de cet homme qu'une coque vide? L'âme du Père Noël a-t-elle été bue, 000000000.jpgdéjà, par l'horrible Bug? Quoi qu'il en soit, commençons par trancher ce long doigt rouge infect, qui maintient ici le Père Noël prisonnier.»

    Il se concentra – et un fin rayon blanc de feu cristallisé sortit de la pierre d'opale qu'il portait au front, pour toucher le doigt qui ligotait le Père Noël comme un lasso – entrant dans sa chair, et qui maintenait aussi, dessous, le traîneau suspendu dans les airs, avec les rennes qui beuglaient de temps en temps, mais étaient globalement inertes et effrayés, attachés au traîneau par le timon. Tout de suite, une fumée âcre s'éleva dans les airs, et le doigt tressauta, laissant couler un sang noir. On entendit un cri de rage à l'intérieur de la montagne, et la paroi trembla.

    Mais il est temps, chers amis lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant au récit de la bataille entre Bug et Arach et l'Homme-Corbeau, gardien saint du Razès immortel.

  • Sainte Marie-Madeleine et la mort

    0000000000000.jpgOn lit çà et là que Bérenger Saunière, fameux curé de Rennes-le-Château dans l'Aude, aurait su un grand secret sur Jésus: loin d'être mort sur la Croix, il aurait cédé à la tentation racontée par Martin Scorsese dans son film à scandale, et se serait marié avec Marie-Madeleine et aurait fait des enfants. C'est peu vraisemblable, pour la raison suivante: l'abbé Saunière a conservé le symbolisme de Marie-Madeleine qui la montre adorant une croix avec à ses pieds une tête de mort, renvoyant à la crucifixion de Jésus. Il l'a fait représenter ainsi, dans son église. Il ne pouvait donc pas croire que Jésus ne soit pas mort avant que Marie-Madeleine commence à méditer sur lui.

    Ces histoires de Jésus qui ne serait pas mort sur la Croix existent depuis l'antiquité, notamment dans les traditions orientales, et on en a des traces importantes dans l'Islam. Mais il existe des courants mystiques occidentaux qui, depuis un siècle environ, ont repris cette idée, notamment celui, assez connu, fondé par Harvey Spencer Lewis (1883-1939).

    Il y a aussi, peut-être, un lien avec le catharisme, dont Lewis disait justement qu'il recelait de grands secrets. Car le Languedoc n'a pas seulement abrité cette hérésie, il l'a protégée: il s'est ensuivi la guerre que l'on sait. Et les documents sont formels: les cathares méridionaux s'opposaient aux catholiques relativement à Marie-Madeleine. Il est donc possible qu'ils aient été eux aussi sous l'influence des traditions orientales qui rejetaient l'idée d'une crucifixion de Jésus-Christ – et adoptaient celle d'une vie plus ordinaire de père de famille, pour lui.

    La raison en est probablement simple: la noblesse languedocienne était toujours sous l'influence secrète des princesses sarrasines épousées jadis par les guerriers francs. L'exemple le plus connu en est Guillaume de Gellone, qui  a fini sa vie 00000.jpgreligieusement, et est devenu l'un des saints les plus importants de la région. 

    Il subsistait une forme d'initiation qui devait encore à l'Orient par le biais de l'arabisme – voire, au-delà, de l'arianisme wisigoth. Et la tradition arabe ne contenait pas seulement cette gnose qui refusait la Crucifixion à Jésus-Christ, mais aussi un Islam qui donnait à son propre prophète des épouses. On trouve même, dans un livre érotique tunisien du treizième siècle, que ses talents en amour convainquaient les prophétesses rivales de se rallier à lui.

    Il est un peu évident qu'au fond de la vieille tradition languedocienne se meut cette tradition qui lie la spiritualité à la chair, qui ne sépare pas les plans comme le faisait le catholicisme. 

    D'une certaine façon, le mysticisme qui refuse à Jésus la Crucifixion est une résurgence de l'Islam espagnol médiéval, philosophique et raffiné, et le lien avec Rennes-le-Château se fait par ce biais. Non loin se trouvent les thermes de Rennes-les-Bains, et dans ce genre de lieux se rendent souvent des Anglo-Américains distingués aspirant à des expériences mystiques. Il y a, à Baden-Baden, en Allemagne, ville thermale d'excellence, un centre de l'obédience de H. S. Lewis qui s'affiche ouvertement, juste à côté d'un très joli casino. C'est tout une ambiance. Mais Rennes-les-Bains a perdu de son lustre, les stations thermales de l'Aude attirent moins.

    Cela a créé une tradition poétique et sympathique, mais dont je doute quand même de l'authenticité locale. Les légendes se souviennent surtout des saints catholiques et des fées agrestes, comme ailleurs. Les commentateurs croient voir Mithra et la franc-maçonnerie là où il n'y a que des symboles catholiques qu'ils ignorent. Car souvent, malheureusement, la culture catholique est assez ignorée pour qu'on attribue à autre chose ses réalisations, avec peu de sens.

  • Le Père Noël à Bugarach (5)

    0000000000000.jpgDans le dernier épisode de ce conte annuel, nous disions que l'Homme-Corbeau, prévenu par l'ombre divine de saint Guillaume de Gellone, s'était envolé vers le pic de Bugarach pour délivrer le Père Noël enchaîné de ses abominables persécuteurs. Il songeait que l'an passé il n'était venu à bout des ennemis du Père Noël tapis dans le Canigou que grâce à l'intervention inopinée de Captain Corsica, gardien de la Corse éternelle.

    Cependant, tout en volant il se souvint que celui-ci était cette fois occupé par le retour du terrible Lestrygon, et que la plupart des Captains et des Génies gardiens étaient occupés à combattre les démons qui répandaient l'infection spirituelle apparaissant dans l'air sous forme de boules couronnées d'éclairs. Certes, le sorcier-diable Radsal-Tör, rêvant d'immortalité terrestre et à cette fin se nourrissant des peurs et des illusions des ordinaires mortels, avait été provisoirement vaincu à Paris par Captain France, mais il avait laissé derrière une horde d'insidieux disciples, qui poursuivaient son œuvre et par lesquels – si puissants étaient-ils! – les elfes protecteurs et les super-héros veilleurs de la France et de ses régions semblaient submergés au combat, en ce moment. Toute l'Europe du reste était en proie à ces démons, et même Captain Europe avait dû se réveiller de son superbe sommeil pour intervenir et tenter de sauver les pays sous sa garde en attaquant directement la base occulte où, dit-on, avait été recueilli et abrité Radsal-Tör après sa défaite contre Captain France. Mais il s'agit d'une autre histoire, qui ne nous concerne pas ici, et sur laquelle, si Dieu le veut, nous reviendrons à l'occasion, ultérieurement.

    Cependant, il faut l'avouer, l'Homme-Corbeau n'avait point trop à faire, la haute vallée de l'Aude étant relativement protégée des démons qui circulaient surtout dans les grandes villes, et les lieux très peuplés. Mais il avait justement une autre mission, désormais: sauver le Père Noël qui, au contraire, était d'autant plus en danger que la région qu'il avait traversée était déserte, et donc propice à l'action agressive des trolls maléfiques. Car le Père Noël ne pouvant guère se ressourcer dans la foi des enfants 0000.jpget des familles en pénétrant les maisons douces et chaudes, éclairées, illuminées derrière leurs fenêtres d'or, et en se laissant porter par l'amour de ses fidèles adeptes, il était relativement en danger en passant notamment au dessus de Bugarach, ainsi que les faits que nous avons racontés l'ont confirmé.

    Et l'Homme-Corbeau se dit que cette mission serait pour lui extrêmement dangereuse, peut-être plus encore que la précédente, celle de l'an dernier, puisque les trolls Bug et Arach, jadis dotés de puissance par l'ange de Jupiter, pouvaient bien le déchirer et le mettre en pièces, étant trapus, forts, redoutables, épais, pareils à deux géants aux larges épaules. Ayant dévié de leur mission antique, ils étaient devenus sans pitié, âpres, sombres, ténébreux, violents, et ils frappaient sans crainte de faire mal, mais au contraire avec le plaisir d'exercer le plus possible leur puissance. Ils se justifiaient en prétendant qu'ils avaient été abandonnés par les leurs, et cela les rendait colériques et brutaux, cela déchaînait en eux avec vigueur les entités de l'abîme, qui volontiers leur prêtaient leur feu et leurs foudres – lesquels, en imprégnant leurs membres, les rendaient quasiment invincibles!

    Jadis Guillaume de Gellone était parvenu à les vaincre, miraculeusement; l'Homme-Corbeau serait-il en mesure de réitérer un tel exploit? Il en doutait beaucoup. Et pourtant, tout à son devoir, il éprouvait de la joie de sentir derrière lui les entités célestes, de se sentir approuvé par le concert des étoiles, et il volait en s'irriguant de leurs flots de clarté, alors que, dans la nuit sans nuages des Corbières, il se précipitait vers le sommet de ce massif étonnant.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette merveilleuse histoire.

  • Le royaume d'une rivière: de l'Aude à l'Aragon

    0000.jpgOn a beaucoup dit que les départements français n'avaient pas d'âme à cause de leurs noms de rivières, minérales et impersonnelles. Mais il existe bien des royaumes émanés d'une rivière – et en particulier il y eut l'Aragon, né sur les rives d'une rivière du même nom, dans le nord de l'Espagne. Charlemagne, dit-on, en a fait un comté, pour défendre la chrétienté des Sarrasins, puis un des comtes s'est fait roi: l'Aragon n'appartenant pas en propre à la France ou au Saint-Empire, il le pouvait.

    Peut-être pourrait-on imaginer qu'un jour des comtés apparaîtront dans les ruines des départements français – notamment les plus excentrés, les plus proches des montagnes, de la mer, des lieux sauvages. Le département de l'Aude a justement cette tendance, de se définir comme ayant une identité propre. Et c'est logique, car la rivière de l'Aude baigne toutes les villes du département. Plus elle s'approche de la mer, plus celles-ci sont grosses: d'abord il y a Quillan, trois mille habitants, ensuite il y a Limoux, dix mille, 0000000000.jpgpuis Carcassonne, la préfecture, en a quarante-cinq mille, enfin Narbonne, la plus grande, en a cinquante-cinq mille. La République a montré sa tendance à l'abstraction vide en choisissant Carcassonne comme chef-lieu, alors que Narbonne la dépasse. Cela dit, on ne peut pas tout prévoir. À l'époque où le choix a été fait, Carcassonne était plus grosse, plus somptueuse, plus aristocratique, plus élégante. Je l'ai dit déjà, l'effondrement de l'industrie textile l'a ruinée.

    Quelle qualité eut donc l'Aude pour inspirer des fondateurs de cités? On connaît les histoires antiques de héros ayant fait l'amour avec des nymphes de rivières. Il doit y avoir là un fond de vérité, une forme de relation spirituelle intime. Dans les vapeurs d'une rivière une vie invisible, insaisissable, une présence reflète 0000000000.jpgsur les hommes le ciel étoilé, et lui sert de guide. Elle dessine sous ses yeux des figures qui lui montrent la voie, et unissent par conséquent les hommes dans un même esprit. Des lois en sortent, des peuples.

    Honoré d'Urfé en était plus ou moins conscient quand, évoquant la nymphe du Forez qu'il disait orgueilleusement mère des Gaulois, il n'oubliait pas de mentionner le glorieux Lignon, et de louer ses rives idylliques.

    L'écrivain écossais David Lindsay, plus ou moins gnostique, a peint, feignant de décrire une autre planète, la force spirituelle des rivières: il a évoqué des gerbes d'étincelles qui se trouvaient à leur source, et qui, peu à peu, se réduisaient en intensité et en nombre. Et de fait, en haut des montagnes, les torrents semblent déposer sur les rives une vie plus noble, plus pure, plus luisante que dans les plaines paresseuses. On vénérait, à cause de cela, les sources: c'est là que se trouvaient les Nymphes!

    Ces étincelles étaient dites par Lindsay des sortes d'atomes, et je suppose qu'il n'aura pas échappé aux Genevois que le début du Rhône après l'élargissement du Léman est plein de cygnes portant dans leurs ailes ces particules luisantes! J'en ai fait un poème, une fois – présent dans mon dernier recueil.

    Les sources pyrénéennes sont pleines de vertus médicales, c'est connu aussi. Il y a là une logique. Et c'est une de ces vertus qui s'incarna dans le royaume d'Aragon, une autre qui s'incarne dans le département de l'Aude. C'est même elle, pensée vivante de l'eau, qui a créé, dans les âmes, les innombrables illusions dont s'est auréolé le département, ces dernières années. Elle est belle, puissante, mais malicieuse. Ses images chatoyantes peuvent aussi tromper. Bénie soit-elle.

  • Jean Richel et les Indiens chez Le Tour Livres

    00000000000.jpgUn Genevois nommé Jean Richel a choisi de publier son dernier ouvrage dans la maison Le Tour Livres, que je dirige avec mon père. Il s'intitule Ma Parole est un acte et est un hommage rendu aux Indiens d'Amérique, à leur philosophie de la vie, à leur résistance face à l'envahisseur blanc, aux victimes qu'ils ont été de toutes les trahisons! De belles photographies des Indiens d'Amérique du Nord les plus réputés, comme Crazy Horse ou Sitting Bull, Cochise ou Black Elk, sont mises en regard de vives citations accusatrices. On trouve aussi de belles reproductions en couleurs de vieilles peintures de la vie amérindienne – comme la chasse au bison, ou l'installation de wigwams. Le papier est beau, luxueux, et la sagesse délivrée est douce au cœur, puisque les hommes rouges étaient en communion avec la nature, bougeaient sur terre avec le vent et l'eau, et ne s'inquiétaient pas de posséder, cultiver, conquérir. Comme les oiseaux de la Bible, ils recevaient sans angoisse leur pain quotidien, et priaient simplement les dieux que cela continue.

    Jean Richel semble avoir avec ces Sioux un lien intime et particulier, comme s'il avait été l'un d'eux dans une autre vie. Il raconte la bataille de Little Big Horn, la seule que les Indiens aient gagnée, et montre qu'ils méritaient cette victoire, le gouvernement américain ayant refusé de prendre les mesures nécessaires à l'arrêt de l'invasion de 0000000.jpgleur réserve par des chercheurs d'or. L'armée, sans doute, a agi ainsi par lâcheté, et la collusion entre Blancs a prévalu sur le droit, apparu dès lors comme théorique, et simple beau discours destiné à endormir la méfiance de l'ennemi.

    Encore aujourd'hui, les Indiens trahis refusent le moindre dédommagement, ne voulant pas qu'on puisse dire qu'ils ont accepté le vol de leurs terres. Cela me rappelle les Savoyards de la grande zone franche qui, eux, ont accepté le dédommagement de sa suppression. Je crois que le mont-Blanc, montagne sacrée (un peu comme les Black Hills), en faisait partie. Et ensuite on y a creusé un tunnel qui rapporte beaucoup d'argent, sacrilège! Le puissant esprit qui veille, dans ce sommet (et dont le poète Shelley a fait à juste titre une figure du divin Créateur), en a été gravement dérangé, je suppose. Mais les Savoyards ont été assez cupides pour se laisser acheter...

    Antoine Martinet, qui vivait au dix-neuvième siècle, affirmait qu'on ne les paierait jamais assez pour qu'ils oublient leur nationalité, leur âme, leurs dieux – le mont-Blanc personnifié, par exemple! Mais les Sioux ont fait mieux, ils ont refusé l'argent. Chateaubriand aussi disait que les Indiens étaient 00000.jpgplus impressionnants que les Savoyards, les tipis plus beaux que les chalets. 

    Voire...

    Je plaisante. Car Jean Richel, dans une magnifique postface, raconte comment, dans les Voirons, il a à son tour communié avec la Nature, honorant la Vierge noire du monastère – campant, aventureux, dans les forêts ténébreuses du massif annemassien, dominant de son regard la Vallée Verte et contemplant l'infini de l'Horizon méridional. Il est sous les étoiles avec tant de cœur qu'il finit par se sentir parmi elles, renouant avec le Grand Manitou, le dieu de la Nature qu'il a peut-être vénéré et adoré dans sa précédente vie...

    Un joli livre d'une centaine de pages, avec une belle couverture cartonnée, au prix exclusif de 19,99 € - et qu'on peut acheter en ligne sur BoD, ou Amazon.

  • Poésie utile, poésie engagée: Horace face au matérialisme moderne

    00000.jpgQuelle est la place de la poésie dans la société moderne? Dans la cité antique, le poète romain Horace lui en donnait une de premier ordre. Il en parle dans ses Épîtres.

    Ce n'est pas que, comme dans la poésie dite engagée, il fasse de la poésie le relais des partis politiques: pas du tout. La subordination de la poésie à la politique est une des marques les plus éclatantes de la ruine de la poésie – et en même temps de la prétention de l'État à assumer un rôle spirituel et culturel central. C'est au fond une honte, pour la Civilisation, un indice majeur de décadence.

    Pour Horace, il s'agit de tout autre chose: la poésie est centrale dans la vie culturelle et spirituelle, et celle-ci est nécessaire à l'humanité jusque dans la sphère pratique. 

    Elle apprend aux enfants, dit-il, à aimer les actes héroïques, à avoir des modèles; elle est indispensable à l'éducation. Mais elle est également essentielle pour l'agriculture et la médecine, à cause des formules et conjurations: on commandait, ou cherchait à commander aux esprits élémentaires, lorsqu'on forgeait des vers, et la vitalité corporelle et végétale en dépendait. Les métiers eux-mêmes avaient besoin de poésie pour être efficaces. La matière ne se plie pas sans invocations magiques, et le mythe d'Amphion, qui a construit Thèbes en ordonnant aux pierres de s'assembler et de se souder, le rappelle.

    La poésie enseigne aussi, ajoute le grand poète classique, à prier les dieux. La prière, à cette époque, se faisait en vers, non en prose comme dans la tradition chrétienne. Il faudrait d'ailleurs s'interroger sur la signification de cette évolution. La prose insiste sur le sens, et c'est ce que le christianisme a fait. Mais les dieux y sont-ils sensibles? En Asie, on estime que l'âme ne s'élève vers eux que si les rythmes le permettent, que si les rythmes l'y portent. C'est à un tel point que les prières se font souvent dans une langue inconnue: en Thaïlande le Bouddha est invoqué en pali, mais cela importe peu, car le son seul suffit à édifier intérieurement l'être humain.

    C'est donc déjà le christianisme qui, par ses prières en prose et son refus d'invoquer les esprits élémentaires, a diminué l'importance de la poésie. Le rationalisme a poursuivi son œuvre, le matérialisme l'a achevée.

    Le Romantisme a tâché de lui rendre son rôle mystique, mais cela n'a pas suffi à lui rendre son ancienne place. Le Surréalisme a assuré vouloir la remettre au premier plan, mais sans entrer dans des considérations spirituelles et religieuses claires: et cela l'a soumise finalement au socialisme révolutionnaire, comme chez Aragon et Éluard. Cela l'a mise dans le train de la politique, sans l000.jpga faire entrer directement dans la vie ordinaire. La velléité en est restée théorique.

    Je crois, moi, qu'Horace avait entièrement raison. C'est sa voie que j'ai essayé de suivre dans mon dernier recueil, Chants et conjurations, lesquels contiennent des prières et des invocations à plusieurs sortes de dieux – Bastet, Vénus, Mercure, Isis, le Génie de la Liberté, le bienheureux Ponce de Faucigny, saint François de Sales, les anges en général (et notamment ceux qui étaient censés protéger une association d'agriculture biodynamique dont j'ai été président) –, mais aussi une illustration évangélique – conte de Noël en vers, à l'ancienne manière. Je me suis dit qu'il était ridicule de chasser le christianisme de la poésie, qu'à cet égard l'agnosticisme officiel attentait à la liberté et à la Civilisation. 

    De ce recueil, je conseille donc vivement la lecture!

  • Cercamon et les hérésies

    00000000000000000000000.jpgContinuant de lire les textes occitans que contient ma bibliothèque, j'ai parcouru les pages des Poésies de Cercamon, troubadour limousin du douzième siècle, parues en 1922 chez Honoré Champion. C'est très intéressant, à trois titres.

    D'abord, il fait, comme les autres troubadours, de la femme la dispensatrice de bienfaits sublimes, même quand on ne s'unit pas à elle charnellement. Ce n'est pas qu'il ne désire pas cette union charnelle, mais la relation même à distance lui prodigue un remède à ses maux – le comble dans ses vides intimes.

    Ensuite il blâme les mauvais troubadours qui, matérialistes, ne pensent qu'à séduire les femmes par de belles paroles, à les corrompre pour leur plaisir propre, purs égoïstes. Il est moraliste et, en fait, chrétien.

    Car la troisième chose remarquable de son petit recueil est que, dans un éloge funèbre à un comte de Poitiers trépassé, il prie Dieu de bien vouloir exonérer celui-ci de ses fautes, et de l'arracher à l'enfer. Visiblement ce comte avait des qualités suffisantes pour motiver Cercamon à demander pour lui cette grâce, mais il avait aussi commis beaucoup de péchés, car l'enfer est plus souvent, dans les faits, évoqué que le paradis, à son sujet.

    Mais il y a plus. Cercamon évoque de mystérieux Sarrasins présents dans l'ancien duché d'Aquitaine, dans des villes de l'ouest français – Sarrasins qu'il présente comme devant être combattus. Son vocabulaire est celui des chansons de geste, mais il s'applique au douzième siècle, non à l'époque de Charlemagne et de ses héritiers immédiats. Nous avons vu qu'à cet égard un Peire Vidal, languedocien, évoque les royaumes arabes et turcs, de façon attendue, logique, normale. Mais Cercamon parle, lui, de Sarrasins en France, et il est douteux que, ethniquement, cela ait un sens. Il y a fort à parier qu'il faille prendre le mot dans un sens religieux, et qu'il ait voulu désigner par là des hérétiques.

    Il est très possible qu'il ait voulu désigner par là ceux que nous appelons cathares, et qu'à cette époque on appelait aussi ariens, c'est à dire héritiers de l'hérésie à laquelle avaient adhéré les Wisigoths. Comme ceux-ci avaient été conquis, effectivement, par les Sarrasins et qu'ils s'étaient mêlés à eux, il n'est pas invraisemblable que le mot de Sarrasins unisse en réalité tout ce monde dont le christianisme teinté d'Orient ne respectait pas la doctrine fondamentale du catholicisme. Car, on le sait, l'Islam concède 000000.jpgque Jésus était un grand prophète fils d'un ange; mais il ne lui accorde pas le statut de divinité que les catholiques lui accordaient – et, à ce titre, a fait dire à plusieurs commentateurs que l'Islam était une branche détachée du christianisme en fait proche de l'arianisme. 

    Ces débats paraissent obscurs, mais ils sont importants pour l'histoire de l'Occident, car l'alliance entre Dieu et l'Homme n'est pas la confusion mystique entre les plans spirituel et matériel: il laisse au divin et à l'humain toute leur place, et donc autorise l'étude précise du monde physique, d'un côté, la théologie spéculative et la philosophie abstraite, de l'autre. Or, il est malheureusement indéniable que les progrès de l'humanité, depuis cinq ou six siècles, ne sont guère présents que là – dans l'exploration des propriétés de la matière, d'une part, et dans la pensée logique affinée de la philosophie, de Descartes à Hegel. Cette pensée pure, détachée des affects, est la caractéristique de l'Occident moderne, et un René Guénon, nostalgique de la gnose islamique, a eu beau la critiquer, il semble bien, comme le reconnaissait Pierre Teilhard de Chardin, qu'elle soit une étape fondamentale dans l'évolution humaine.

    Or, il faut bien avouer que Cercamon se situait, quoiqu'en occitan, dans cette foulée occidentale issue d'Augustin d'Hippone et qui allait être consacrée, quelques décennies plus tard, par saint Thomas d'Aquin.

  • Napoléon à Nice: souvenirs d'un attentat

    20201029_114515.jpgLe jeudi 29 octobre dernier, jour de l'attentat de la basilique Notre-Dame-de-l'Assomption de Nice, j'étais dans cette ville en visite, et voici ce que j'ai ressenti: le modèle républicain plus ou moins ruiné, morcelé, émietté, pulvérisé. Car je venais de Juan-les-Pins, où je logeais, et j'avais pris le train, et le contrôleur a engagé une conversation parce que je n'étais pas en règle, et il a énoncé qu'on ne contrôlait plus rien, que l'État était défaillant, et que moi, professeur dans l'instruction publique, je devais bien le savoir!

    Et voici ce que j'ai vu, et ce que je crois savoir: l'éducation a supprimé l'autorité issue de la traduction catholique sans la remplacer par une autorité nouvelle authentique, et en feignant de croire au rationalisme éducatif – c'est à dire que, en expliquant bien les choses, les enfants seraient convaincus que les valeurs de la République étaient parfaites, et que la Nation serait unie! On a feint de le croire, dis-je, car on ne s'est jamais posé la question de ce qu'était un enfant – on a juste rêvé à des valeurs nouvelles, et on s'est juste occupé de miner l'autorité catholique. On s'en est occupé parce qu'on croyait qu'il y aurait une tradition philosophique qui serait plus forte, plus grande, plus vaste, mais on ne s'est pas donné les moyens pédagogiques de la faire exister.

    Et on ne l'a pas fait parce que cela demandait des efforts, et que les efforts, c'est fatigant.

    De surcroît on n'impose pas des valeurs qui ne seraient pas en résonance avec l'ordre du monde, et on ne croyait pas réellement que celles-ci l'étaient, on n'a pas fait l'effort de vérifier qu'elles l'étaient.

    J'ai visité, le même triste jour, le musée de la ville, et on y voyait les ors rutilants de l'époque napoléonienne – on y voyait même Napoléon divinisé, et je me demandais quelle mythologie il faudrait pour tourner les enfants vers les valeurs de la République, et si Napoléon ne pouvait pas au moins être un héros envoyé aux hommes par un dieu républicain, puis guidé par les anges de la Liberté, de l'Égalité et de la Fraternité – comme le voulait à peu près Victor Hugo.

    Car entre les rationalistes qui ne veulent pas de mythologie et les traditionalistes qui ne veulent pas d'idées nouvelles, la république française est écrasée dans le néant. C'est à se demander si les rationalistes ne s'en sont pas pris au catholicisme par 1160_xl.jpghaine de la mythologie, s'ils ont vraiment quelque chose à proposer.

    Napoléon a essayé de créer une mythologie qui le justifierait, mais elle aussi s'est émiettée. Elle avait pourtant une certaine beauté, comme le montrait le musée de Nice. Mais elle était artificielle, figée, déjà classique au moment de sa création.

    Toutefois, on voyait des statuettes de l'Empereur monté sur un cheval blanc et entouré d'une cape rouge qui lui faisait comme une flamme, et je les ai aimées, j'ai failli en acheter une. Pour élever les âmes vers les valeurs de la République, cela m'a semblé mieux que les beaux discours. C'est à dire mieux que rien, en pédagogie. Car un discours peut toujours être contesté, les valeurs de la République peuvent toujours être discutées. Est-on assez naïf pour croire que ce n'est pas le cas? Les enfants aiment les images fortes, le merveilleux, le lien avec le ciel, mais ils ne sont pas pour autant stupides!

    Il faudra réformer en profondeur l'éducation, et mettre fin aux illusions du rationalisme. Elles minent la République, en rendant l'éducation inopérante, et en ne créant qu'une autorité factice.

  • Richard Corben et Den

    Den1a_06012003.jpgL'auteur américain de bandes dessinées Richard Corben est mort il y a quelques jours et c'était un de mes artistes préférés quand j'étais adolescent, je l'adorais. Il créait des histoires fascinantes, notamment Den et Bloodstar. La première transportait des mortels ordinaires, et même chétifs et nuls, dans un monde parallèle où ils devenaient des surhommes musclés et imberbes combattant des monstres et séduisant des femmes, et je reconnais maintenant qu'il y avait là une forme de vice, en moi, quand j'aimais l'illusion de cette métamorphose qui au lieu de renoncer à la chair la sublimait, l'enjolivait. Je m'identifiais à Den, et fantasmais mille conquêtes de son genre. 

    Car Richard Corben créait un monde incroyable en ce qu'il mêlait le réalisme le plus convaincant et la capacité à transfigurer les choses, à les rendre pures, dorées, voluptueuses – propres à combler les désirs.

    Il y a une bonne idée au départ: le monde parallèle, astral ou éthérique – spirituel –, a des capacités supérieures au monde physique, parce que la pensée est libre des lois extérieures – et que c'est en pensée qu'on y entre. On peut s'imaginer aisément plus beau, plus fort, plus intelligent dans une sphère que rien ne limite – et rêver tout éveillé de soi-même. Mais lorsqu'on dessine, il reste difficile de rendre ce monde immatériel. La tentation est grande de s'appuyer sur les valeurs physiques, corporelles et charnelles, pour traduire ce sentiment diffus – et il faut reconnaître que la coutume en est très américaine, cela fait partie de la tendance propre à cet Extrême-Occident qui domine le monde.

    Corben se fondait sur cela dans son art, consciemment ou non, rejoignant d'autres grands illustrateurs de fantasy qui alliaient des chairs fantasmagoriques et des suggestions plus intérieures et mystérieuses, tels Frank Frazetta ou Boris Vallejo. Mais de surcroît Corben créait des histoires, de véritables mythes – car Den est devenu un héros archétypal, presque comme Conan, ou Tarzan.

    Au reste, le lien avec Conan s'est affirmé dans une superbe adaptation d'une nouvelle de Robert E. Howard – Bloodstar, donc. C'était mon album préféré, tous dessinateurs confondus, et il était d'autant plus beau qu'il était moins fantasmatique et plus dur – 1a420dd08ecc134d830b2f2617ad84f9.jpgpuisque le héros, quoique musclé et blond, se sacrifiait pour sa communauté, affrontant sans peur de sa mort certaine un monstre énorme et hideux qui le mettait en pièces, et qu'il parvenait tout de même à vaincre. Howard avait présenté cette histoire, si ma mémoire est bonne, comme le souvenir d'une vie antérieure qui se finissait mal, et c'était bien émouvant et beau, grandiose et tragique. Le monde était plus pur, plus coloré, plus luisant, mais cette fois sans illusion, les lois réelles du monde moral n'étant pas déformées par les fantasmes. Un chef-d'œuvre. 

    Howard, de fait, était un grand homme, et Corben l'avait vu.

    J'aimais aussi son adaptation des Mille et une Nuits, sensuelle et féerique, car tout de même j'étais amateur de figures plus éthérées, plus fines, plus pures que dans Den. Ces contes demeuraient assez ancrés dans la vie physique pour lui convenir – comme ils avaient convenu à la France hédoniste des Lumières. Ils n'en gardaient pas moins de la grâce.

    Corben a réalisé de grandes choses, il était un grand artiste.

  • Philippe Marlin et The Watan Origin

    0000000.jpgMon ami l'éditeur Philippe Marlin m'a donné un livre qu'il a écrit, intitulé The Watan Origin. La géopolitique au regard de la science, de l'ésotérisme et de la littérature (2016). Le titre fait allusion à une histoire racontée par René Guénon (1886-1951) et, avant lui, par Alexandre Saint-Yves d'Alveydre (1842-1909), selon laquelle il existerait un alphabet primordial, antérieur à celui des Égyptiens et des Juifs, et que certains mystérieux initiés connaîtraient. Philippe Marlin en a ensuite rêvé, et dans son rêve la chose était en anglais.

    Dans cet ouvrage, l'auteur expose différentes merveilles des théories scientifiques actuellement à la mode, et les perspectives des nouvelles inventions – ou des devins modernes qui tentent de prédire l'avenir pour dire, souvent, que l'époque est horrible. Il y a des histoires plaisantes sur le pays cathare et ses mystères – et la plus belle est celle dont j'ai déjà parlé, et qu'a probablement créée Maurice Magre (1877-1941): le Graal serait dans la montagne de Montségur, et on raconte qu'un certain Otto Rahn (1904-1939), proche de Himmler, l'aurait cherché.

    Il y a aussi les extraterrestres de Bugarach, comme de juste, et toute sorte de fantaisies inspirées par les Mitounes, ainsi que je l'ai dit ailleurs. (De mon point de vue, elles sont l'essence des mystères pyrénéens.)

    Philippe Marlin présente à ses lecteurs la pensée de Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), et comme je l'aime infiniment, j'en ai été heureux. Il en dit du bien, montrant que le divin jésuite a synthétisé le christianisme et la science la plus moderne, y compris la physique quantique, pour donner à la Création un dynamisme nouveau, tout en gardant le Christ comme horizon de l'Évolution. C'est beau. Magnifique.

    Or il y a, au début du livre, une étonnante citation d'un certain Philippe Solal, qui déclare que dans la Noosphère toutes les pensées ne sont pas humaines. 

    La Noosphère, rappelons-le, est, pour Teilhard de Chardin, la sphère psychique qui entoure la Terre et est faite de l'activité pensante humaine. Mais Philippe Solal affirme qu'elle contient aussi des pensées d'êtres non incarnés, ce qui est fort et beau, 00000000000.pngcar cela justifie et explique les anges, les elfes et les extraterrestres. On renoue avec Victor Hugo disant que l'échelle des êtres continue au-dessus de l'humanité dans l'invisible – alors que des générations de  matérialistes se sont disputés entre ceux qui croyaient que l'homme était le seul être pensant et ceux qui croyaient que les extraterrestres étaient des êtres physiques comme nous. Pour la première fois depuis le Romantisme, un homme ose dire, comme le faisait la Scolastique, qu'il existe aussi des personnes sans corps physique, des êtres pensants sans cerveaux!

    Car Teilhard de Chardin, à la manière catholique habituelle, ne se frottait pas à la question des anges. Mais voici qu'un savant utilise le vocabulaire scientifique pour parler d'eux à son tour.

    Le livre de Philippe Marlin est agréable et plaisant; il touche au divin par affleurements – citant même Lovecraft affirmant que par le rêve on s'affranchit parfois du monde physique, pour entrer dans un autre. D'où l'écriture Watan, sans doute.

  • Gnosticisme et catharisme

    00000.jpgJ'ai émis l'idée, dans un article précédent, que le lien profond entre l'Occitanie et le catharisme était probablement dû à la gnose telle que les Arabes l'avaient installée dans cette région de France. Le roi d'Aragon, en Espagne, a aussi soutenu les cathares; et il s'alliait volontiers avec certains Arabes.

    J'ai dit, par ailleurs, que la pensée claire était une marque de spiritualité profonde, parce qu'elle est l'alliance de l'esprit humain avec l'univers, qui voit les choses indépendamment des sentiments personnels ou de l'instinct corporel – à un niveau supérieur, assimilable à l'Ange. Socrate déjà l'exprimait avec son démon intime, qu'il suivait seul. L'émancipation de la pensée humaine devait être confirmée par le mystère de l'Incarnation, qui la bénissait, et lui donnait les moyens de s'affranchir des contingences – ou, comme le disait Spinoza, des affects.

    Il n'y avait plus besoin dès lors de gourou: par ses propres forces intérieures, l'être humain pouvait pénétrer les mystères. Déjà, l'un des premiers, saint Augustin en avait montré les effets; puis saint Thomas d'Aquin – et jusqu'à François de Sales, Joseph de Maistre et Pierre Teilhard de Chardin en livrent des traces, dans la tradition catholique.

    Mais la philosophie profane même en a été changée. Et il y a en elle plus de manifestation de l'évolution humaine vers le divin que les religieux ne veulent bien l'admettre. Un souffle passait sur Descartes, Pascal, Voltaire, Rousseau, Hegel, Galilée, tant d'autres.

    Cependant les mystiques ont bien vu ce que cela avait fait perdre. Ils ont bien vu que les cathares, par exemple, avaient un lien avec la Nature, qui est devenue étrangère à la tradition catholique et à la philosophie occidentale. Le rejet de la gnose a eu cet effet, cet effet négatif. Entre la matière étudiée rationnellement par les savants et la pensée pure des philosophes, il y a les éléments, et ils contiennent aussi quelque chose de spirituel. L'Église catholique l'assimilait aux démons, la philosophie moderne aux forces mécaniques productrices d'illusions nécessaires: le lien est évident. La gnose y voyait davantage, et cela explique sans doute que des âmes romantiques, aimant la nature et l'amour, se détournent de la théologie et de la philosophie classiques, et, à la suite des surréalistes, sondent les hérésies pour y retrouver l'émerveillement païen OIP.jpgface aux phénomènes – et concéder aux esprits élémentaires une beauté, une sainteté, une noblesse qu'on leur a niée. Breton rêvait de Mélusine, de Gaulle de la fée de la France, Charles Duits de la grande déesse noire, et les poètes ne veulent plus avoir à renoncer à ce monde pur et beau qui anime leur cœur en secret.

    Et ils ont raison. Une fois la raison bien développée, il est temps de retourner aux mystères de la Nature – de ce monde intermédiaire entre la matière et l'idée, qui explique comment l'on va de l'une à l'autre, par quelle alchimie. C'est ce que Michel Maffesoli appelle la tendance dionysiaque, et elle est à accueillir. Mais pas sous forme de conflit. Se protéger, c'est bien, régresser, non. Et il s'agit de conserver, dans ces bacchanales nouvelles, les acquis de la raison, afin de distinguer clairement, et le monde élémentaire, et le ciel intellectuel hiérarchisé en anges: comme chez Tolkien on passe souplement des elfes terrestres aux puissances célestes, on doit pouvoir aller librement et harmonieusement de l'un à l'autre.

    Car c'est dans la Nature que l'on trouve la vie – et que la pensée s'enflamme, pour percer de nouveaux mystères. La sécheresse de la pensée classique a montré qu'elle a aussi besoin de poésie, pour éviter de rester à la surface, dans l'abstraction, ou d'aboutir à des impasses, parce que l'humanité a été perdue en route – la pensée abstraite pouvant être captée pour ainsi dire par la lumière cosmique sans que le cœur l'ait suivie.

  • La psychologie selon Rudolf Steiner

    00000.jpgMe sachant adepte de Rudolf Steiner, mon ami Pierre-Jean Canquouët m'offre les livres de lui qu'il possède, et un volume, recueil de conférences, se nomme Études psychologiques. Culture pratique de la pensée. Nervosité et le Moi. Tempéraments. Je l'ai lu avec beaucoup d'intérêt et d'enthousiasme, comme généralement je lis Steiner – d'autant plus qu'il aborde des questions pédagogiques et ce que l'étude des tempéraments peut indiquer aux éducateurs pour les aider à effectuer leur métier. Il ne s'agit pas, comme je l'ai lu ici ou là, de classer les élèves selon des qualités qu'ils auraient, mais de faire apparaître leurs tendances profondes, et de trouver des voies d'action pour enseigner auprès d'eux, en même temps que de corriger les excès de ces tendances.

    Le tempérament, dit Steiner, est la partie de l'être humain intermédiaire entre l'esprit profond, immortel, tel qu'il se retrouve de vie en vie, et le corps physique tel qu'il apparaît avec ses traits héréditaires, ses lois héritées de sa famille. Il y a, précise-t-il, quatre tempéraments: le colérique, qui s'appuie sur la volonté personnelle, le moi; le sanguin, qui s'appuie sur le corps des émotions et impulsions, appelé par lui corps astral; le flegmatique, qui s'appuie sur le corps de vie, et témoigne d'une bonne santé extérieure, mais d'une nonchalance intérieure qui peut s'avérer nuisible; et le mélancolique, qui oppose, à l'âme, un corps ressenti comme lourd et difficile à manier, à soulever. Tous ces tempéraments, assure-t-il, sont beaux en soi, car ils témoignent de la diversité de la vie et de l'humanité, et il n'y a pas, jamais à les combattre en tant que tels; il faut juste chercher à corriger les défauts qui leur sont inhérents: la fureur pour les colériques, l'inconstance et l'instabilité pour les sanguins, la paresse et la mollesse pour les flegmatiques, la tristesse et la douleur pour les mélancoliques. À l'inverse, donc, les colériques ont une force personnelle appréciable, les sanguins une sorte de poésie face à la vie, les flegmatiques restent calmes et corporellement sains, et les mélancoliques sont solidement ancrés dans le concret.

    Le paradoxe, en éducation, est qu'on ne doit pas compenser les défauts des tempéraments par des impulsions contraires, mais en poussant le plus loin possible les tendances propres, afin que l'enfant en constate lui-même les limites. Au colérique, il faut opposer une assurance ferme, qui le rassurera, et des exercices 0000.jpgdifficiles, des obstacles, qui l'apaiseront comme un mur apaise finalement un homme lancé à l'assaut du monde! Devant le sanguin, on place de l'affection, et quelques objets sans importance, afin qu'il puisse passer de l'un à l'autre. Au flegmatique, on présente des personnes motivées par ceci ou cela, pour qu'elles le stimulent. Au mélancolique, on raconte d'horribles malheurs, afin qu'il se lasse de sa propre tristesse.

    Tout cela me paraît lumineux et sage, et je ne comprends pas qu'on ait attaqué Steiner sur ces sujets. La vérité est que c'est un peu plus compliqué que de dresser des lois générales inopérantes comme celles que l'on dresse ordinairement, du type: l'enfant cherche à voir les limites. Il est clair qu'on se focalise ici sur les colériques, qui entrent facilement en concurrence avec les professeurs, et qui attendent d'eux une fermeté égale, en intensité, à leur ardeur propre. Évidemment, ce sont eux qui posent le plus de problèmes aux professeurs qui ont un tempérament différent.

    Steiner parle aussi de la nervosité généralisée à l'époque moderne, consécutive à un corps de vie, ou éthérique, affaibli. Le remède, dit-il, en est l'exercice de la mémoire. C'est grâce à la mémoire qu'on peut renforcer son rythme intime et son corps de vie, et donc cesser de passer avec angoisse d'une chose à l'autre, ou de reculer avec terreur face aux tâches à accomplir. Elle donne une assise, aussi curieux que cela paraisse aux esprits simples.

    Cela m'a paru beau, et je n'ai pas d'autres commentaires à faire, tout m'a semblé parfaitement juste.

  • De l'origine du catharisme en Occitanie

    000000.jpgOn pense que le catharisme vient de Bulgarie, et a des liens avec le bouddhisme. Certains disent qu'il émane des manichéens, et c'est possible aussi. Mais les cathares ont été particulièrement importants en Occitanie, et il faudrait se demander pourquoi. Car ce n'est pas tout de proposer une doctrine: elle se répand si elle trouve un bon accueil. Et il serait un peu court de prétendre que le bon accueil vient d'une excellence locale, parce que la doctrine est excellente. Dans les faits c'est plus complexe, car les concepts n'ont pas en eux-mêmes tant de force, et il s'agit aussi de mettre en relation des tempéraments, des atmosphères spirituelles.

    De la réalité, une doctrine n'est jamais que l'ombre, et le monde échappe toujours, dans son incessant mouvement, aux pensées fixes. À l'inverse, aucun être humain ne vit suffisamment dans la sphère intellectuelle pure pour reconnaître aisément le vrai quand il le voit. A fortiori, un groupe en est complètement incapable.

    Un écrivain appelé Christian Doumergue attribue le goût de l'Occitanie pour le catharisme à la tradition gnostique qu'y aurait instaurée Marie Madeleine. Mais cela pose d'innombrables problèmes. La gnose est d'origine grecque et néoplatonicienne, et Marie Madeleine était juive. On a cru voir dans l'expression d'Épouse du Christ, attachée à Marie Madeleine dans l'évangile de Philippe, quelque chose de gnostique, mais elle renvoie assez clairement au Cantique des cantiques, dans laquelle Israël est regardée comme l'épouse mystique de Yahvé. Et le nom de Christ n'était pas un joli ornement donné à l'issue d'un rituel maçonnique, il désignait une divinité en tant qu'elle s'unissait à un homme, mais en soi stellaire, cosmique: il s'agit de nouveau de Yahvé. De Dieu. C'est le mystère de l'Incarnation.

    Si Marie Madeleine avait été la petite amie de Jésus, on l'aurait nommée telle. Ici, le titre indique autre chose. Une union intime avec l'être divin incarné dans Jésus, et donc ne passant pas par le corps physique de Jésus.

    Par ailleurs, Christian Doumergue d'un côté dit que Marie Madeleine a délivré un enseignement gnostique proscrit par l'Église catholique, de l'autre qu'elle l'a fait en Occitanie parce que la tradition l'a fait débarquer en Provence. Or, il s'agit d'une tradition catholique: l'orthodoxe la dit morte à Éphèse après y avoir vécu. Quel besoin avaient les évêques romains de dire qu'elle avait débarqué en Provence, s'ils ne voulaient pas de son enseignement? Éphèse, c'est plus loin, on en est aisément à l'abri.

    Mais l'Occitanie, même par rapport à la Provence, a une spécificité historique reconnue: comme l'Espagne, elle a été gouvernée par des califes – des rois arabes, musulmans. Et c'est la véritable source, sans doute, de l'attrait de 1161416736.4.jpgla région pour la gnose et donc pour le catharisme. Car la persistance de la gnose dans l'Islam et le monde arabe est attestée, Henry Corbin en a parlé. On peut l'y déceler, chez les philosophes. Il y a une lignée grecque qui est restée dans le monde arabe, penchée vers les mystères des éléments, de la nature spirituelle de la Terre, et qui a resurgi dans l'Occitanie médiévale. C'est passé par la Perse, où des sages grecs s'étaient enfuis, réfugiés.

    Ce que rejetait l'Église catholique, dans cette tradition, c'était la confusion présumée, dans le monde des éléments, du divin et de l'humain. Pour elle, il y avait d'un côté les anges et Dieu – les personnes sans corps –, et de l'autre les hommes, les plantes et les bêtes, qui disposaient d'un corps physique. Or la gnose tendait à refuser cela, de refuser à la fois de regarder la matière comme existante, et à la fois de considérer les anges comme de véritables personnes douées de liberté – elle les considérait plutôt comme des symboles des vertus, ou des noms de Dieu.

    En un sens, c'est du catholicisme que sont nées à la fois la pensée claire et les sciences physiques. Et il y avait une tendance, dans le Languedoc, à refuser cette évolution. Non pas issue de Marie-Madeleine, mais de la Gothie intégrée à l'empire arabe. Or, la pensée claire, même spirituellement, est un progrès pour l'être humain. Cela le rend le compagnon des anges. Non plus un simple rouage de la machine divine.

  • Chants et conjurations: un nouveau recueil de poésie

    0000.jpgJ'ai la joie de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil de poésie: Chants et Conjurations. Il est paru aux éditions de l'Œil du Sphinx, tenues par mon ami Philippe Marlin, passionné de Jacques Bergier, de H. P. Lovecraft et des mystères de Rennes-le-Château.

    Mieux encore, il est préfacé par l'excellent Jean-Noël Cuénod, poète et ancien journaliste à la Tribune de Genève, un homme dont j'aime les textes, et dont j'avoue que j'adore la préface, totalement dans ma ligne. Ce n'est pas un hasard si ses termes mêmes se recoupent avec le texte de quatrième de couverture: on y retrouve l'Imaginal cher à Henry Corbin, car ma démarche est celle-ci: porter par les rythmes traditionnels les images puisées au fond de soi, afin qu'elles s'objectivent et deviennent mythologie.

    Je suis fier de ce recueil, heureux d'avoir collaboré avec des personnes que j'estime excellentes, qui ont des références culturelles que je chéris: Corbin, Bergier, Lovecraft, donc.

    Le recueil est assez abondant et, malgré une domination du vers classique, d'un style assez varié, avec le genre hugolien du discours cosmique mêlé d'images grandioses, le genre épique de La Légende des siècles également hugolien, des vers plus lyriques, des contes à la manière médiévale, des sonnets, des poèmes inspirés par l'Oulipo, d'autres par le Surréalisme, des ballades à la mode de Villon et Charles d'Orléans, des poèmes en vers libres plus évanescents et plus modernes, des chants de la nature à la façon de Lamartine, il y a un peu de tout.

    Beaucoup de ces poèmes ont été composés à l'occasion des réunions des Poètes de la Cité, que j'ai longtemps présidées, 00000.jpgfixant des thèmes ou des formes, et m'astreignant à les suivre et à les exécuter. Vous le savez, les Poètes de la Cité sont une association genevoise, et donc c'est un recueil profondément genevois. C'est pourquoi la préface de Jean-Noël Cuénod, l'un des écrivains genevois que j'aime le plus, me fait infiniment plaisir.

    Pour autant, l'éditeur est plutôt parisien et amateur de littérature fantastique, de la poésie de Lovecraft ou de Clark Ashton Smith, et c'est aussi toute ma culture d'origine, car je suis né à Paris et ai commencé à lire des livres issus de cette ligne, elle a formé mon style, et peut-être mes idées. J'ai composé des vers inspiré par ceux de Tolkien, de Lovecraft, de Robert E. Howard, de Smith, et accessoirement ceux des poètes classiques français, et je suis heureux de ce nouveau livre et de sa forme: elle correspond à ma sensibilité profonde.

    On peut en écouter lire un poème accompagné de musique dans un document visuel créé à l'occasion de sa parution, et le commander directement sur Amazon, au prix modeste de 10 €, pour 167 pages. La couverture, excellente et très moderne, est de Marie Maître.

    (On me signale que depuis la Suisse il est impossible de l'acheter sur Amazon. J'invite ceux qui voudraient se le procurer à m'écrire, je peux le leur envoyer en échange d'un virement.)

  • La vision de l'abbé Saunière et Marie-Madeleine à Rennes-le-Château

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    On raconte* que Bérenger Saunière, le distingué curé de Rennes-le-Château, a vu un jour en vision Marie Madeleine dans une grotte proche – laquelle on peut distinguer depuis l'espèce de promenade fortifiée, ou belvédère, qu'il a bâti au sommet de la colline. Comme pour un château, il y a mis des tours, dont l'une s'appelle justement Magdala.

    On a là une magnifique vue sur un grand plateau entouré de montagnes, et l'impression de l'infini est vive – et cette sorte d'immense cirque, de toute beauté, semble habitée par un esprit dont le corps serait de lumière, et remplirait le lieu de sa splendeur vive. On imagine, à la place de jambes, une robe de clarté recouvrant et bénissant tout – et des mains aux nombreux doigts s'étendant jusqu'à Rennes-le-Château, le touchant, le caressant.

    Et c'est sans doute ce qui a fait naître cette vision de Marie-Madeleine – dont, pour l'abbé, cet être avait le visage tout simplement parce que son église lui était dédiée.

    Ce qui ne prouve pas qu'elle y soit jamais venue. Il n'y a nul besoin, pour dédier une église à un saint, que celui-ci s'y soit rendu. Bien au contraire, les historiens ont tendu à établir que beaucoup de saints n'ont fait que donner un visage nouveau à une divinité antérieure, plus humain, plus prosaïque, plus clair – et en même temps plus moral: je ne le dis pas pour blâmer. Car après tout le saint et la divinité qu'il a remplacée peuvent habiter ensemble, dans la même étoile, sous la coupe du même ange.

    Cependant, dans le cas de l'abbé Saunière, les choses sont simples, car les histoires paysannes parlent, pour la même grotte où il a eu sa vision, de fées malicieuses, appelées localement mitounes. Frédéric Mistral justement affirme que les fées vivent sous terre, et qu'on accède à leur règne par des failles dans la roche. Au fond, elles cristallisent la belle lumière des lieux jusqu'à lui donner forme. La Terre les emprisonne, et c'est le sens du mythe.

    Et il est très probable qu'on ait confondu ces fées anciennes et Marie-Madeleine – ou, pour mieux dire, qu'on ait assimilé les premières à la seconde. Car le contraire n'est pas vraisemblable: Marie-Madeleine n'a pas pu être 0000.jpgprise pour une fée, car on attribue localement aux fées de mauvais tours, et quelle sainte en a jamais fait? La croyance aux fées, plus ancienne que la vision de Béranger Saunière, est au fond plus fiable.

    Les mauvais tours des fées correspondent encore à ce qu'énonce Mistral, qui affirme que ces radieuses créatures sont devenues nuisibles après être tombées amoureuses de mortels, et que Dieu les a remplacées par ses anges pour cette raison.

    Cela a ici du sens: la fée de la grotte a été remplacée par Marie-Madeleine, et l'ancien lieu de culte a changé, il se fait maintenant dans l'église, au vu et au su de tous, protégé par le seigneur du château. Le christianisme a eu cet effet. Il maintient à distance les fées devenues méchantes – ou les contraint à se faire douces, dans la lumière de l'église! Marie-Madeleine, depuis le ciel, a dompté les fées locales: c'est ce qu'on peut dire. Elles ont ainsi pris son visage, et c'est pourquoi Saunière les a prises pour elle.

    *Certains le disent, mais il semble qu'ils l'aient inventé, et que Bérenger Saunière n'ait jamais eu une prétention pareille. C'est ce que m'annoncent des lecteurs de ce modeste blog. De fait, en cherchant ici ou là, il semble que la personne ayant eu cette vision serait plutôt une dame appelée Elizabeth van Buren, laquelle en a eu beaucoup sur Rennes-le-Château et Bugarach. Mais on peut comprendre qu'elle a eu aussi la vision de Saunière ayant la vision de Marie-Madeleine dans la grotte dite du Fournet, rebaptisée de la Madeleine par on ne sait trop qui. Il y a des plans à l'intérieur des plans, comme le disait un personnage de Dune, le roman de Frank Herbert. Au reste, cela ne change rien au fond de mon propos. Les visions successives et enchâssées peuvent aussi avoir été inspirées par les Mitounes, selon la logique ici développée.