Culture - Page 2

  • Le merveilleux et l'art du conte chez Charles Perrault

    81ZwOBHY+FL.jpgPréparant l'agrégation de lettres, je m'amuse à relire des œuvres qui sont à son intéressant programme, à commencer par les contes de Perrault, qui m'ont attiré déjà il y a quelques années parce que le merveilleux tel qu'il s'est déployé dans la littérature française est pour moi une question importante. On ne peut pas dire qu'il y soit très naturel, ni très facile, l'habitude ayant été de le rejeter comme une marque de croyances naïves, non civilisées.

    La filiation proclamée avec les Grecs et les Romains était à cet égard commode, pour deux raisons. D'abord parce que la prose romaine était déjà assez réaliste, nonobstant L'Âne d'or d'Apulée: les récits historiques se centraient, comme le théâtre de Racine et Corneille, sur les sentiments humains. Ensuite parce que le christianisme avait pour ainsi dire lessivé la mythologie grecque, et que le Moyen Âge ne lui accordait plus de crédit. Les récits alors repris d'Ovide, de Stace et de Virgile édulcoraient leur merveilleux, condamné par saint Augustin et les Pères de l'Église.

    Mais comme le merveilleux est un besoin universel, il a pu revenir, de deux côtés: la Bible, d'abord, qui en contient, et en a transmis aux chroniques franques et aux chansons de geste, ainsi que dans les vies de saints en vers et en prose, latine ou française. On y trouve des saints du ciel et des anges qui interviennent dans le cours des événements, et parfois des divinités agrestes antiques y figurent les démons. Par ailleurs, la mythologie celtique a aussi remis à la mode le merveilleux, après être passée par le latin, en Grande-Bretagne et en Irlande. Elle a en effet résisté à l'épuration chrétienne, de nouveau pour deux raisons.

    La première, naturellement, est que les Bretons et les Irlandais ont été convertis après les Grecs et les Romains, et donc étaient moins profondément convertis au réalisme latinLa seconde était les auteurs latins de ces peuples celtiques étaient eux-mêmes chrétiens, et ne voyaient pas la même opposition entre le christianisme et le paganisme de leurs ancêtres, que les Pères de 000000000.jpgl'Église entre ce christianisme et le paganisme méditerranéen. Sans doute parce l'opposition politique entre les chrétiens et les païens était chez eux moins forte. En tout cas, la vie de saint Brendan, moine irlandais, reprenait clairement des épisodes de la mythologie locale, et la légende du roi Arthur restait ambiguë, la figure de Merlin, devin réputé voué au Christ sans être prélat, l'exprimant tout entière.

    Cette tradition a fait naître l'idée que les Celtes étaient chrétiens sans le savoir quand les Romains étaient impies; au début du dix-septième siècle, on la trouve exprimée chez Honoré d'Urfé, à propos des Gaulois. Et en tout cas, cela donnait au merveilleux celtique une légitimité morale que n'avait pas le merveilleux d'inspiration grecque.

    Le résultat en est que, même chez les classiques français, le merveilleux d'inspiration grecque reste discret, ou peu convaincant, artificiel, l'habitude ayant été prise de le considérer comme une illusion démoniaque. Et somme toute, l'intervention divine la plus marquante, dans le théâtre de Racine, reste celle d'Athalie, inspirée de la Bible. Mais, dans les contes de Perrault, se posant comme issus de la tradition gauloise, les fées ont aussi une certaine force de suggestion que n'a pas Vénus nommée par Phèdre chez le même Racine.

    J'en donnerai des exemples une autre fois, cet article commençant à être long.

  • L'anéantissement de l'Homme-Dragon (Perspectives, XCIII)

    0000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Bataille céleste, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'elfe fin, je venais d'assister à la bataille la plus extraordinaire qui fût jamais, et qu'un miracle venait d'enserrer l'homme-dragon Taclamïn dans des cercles se resserrant, et le faisant hurler de douleur et supplier qu'on l'épargne.

    Alors je vis un être ailé apparaître devant le monstre, et voici! il plongea la main dans le cœur de Taclamïn – au-dessous de son œil rouge, dans la partie la plus noire, la plus obscure de son corps de fumée. Et je vis l'ange retirer un éclat de ce corps maudit, luisant doucement dans sa main – et qui avait des reflets rouges, jaunes et bleus.

    L'ange le prit et le serra contre sa poitrine, où il entra lentement, avant de disparaître tout à fait. Quand il retira sa main, elle était vide. Cependant il l'agita, et des fragments de lumière tombèrent, neige, jusqu'au sol.

    Pendant ce temps le monstre Taclamïn avait cessé ses plaintes et tenait le menton baissé, inconscient. La nuée dont était fait son corps s'apaisa, et se laissa dissiper tout à fait par les cercles se resserrant. Et sans que Taclamïn fît entendre aucun son nouveau, il disparut bientôt dans un point flamboyant des cercles verts resserrés à l'extrême – et où bientôt la teinte verte elle-même disparut, pour ne laisser briller qu'un globe étincelant.

    Il n'était pas plus gros qu'une balle de tennis; et l'ange le prit, et s'éleva vers les hauteurs, et bientôt on ne vit plus que ce globe, pareil à une étoile qui s'élançait vers les lointains des astres. Et puis il se fondit à son tour dans l'azur profond, et la robe de l'ange jeta un dernier reflet blanc, et ce fut tout.

    Revenu à moi après cette vision incroyable, je descendis vite les étages de la cour par un escalier étroit en pierre, et courus, après être sorti par la porte désertée, vers mon cheval ailé Isniëcsil, qui, tombé à terre, avait été oublié de moi durant le mystère de l'anéantissement de l'Homme-Dragon. Je me précipitai vers lui, et l'atteignis rapidement, tant sont véloces les jambes des elfes. Dans ma conscience de simple mortel qui subsistait, ou parfois resurgissait, je m'étonnais de me voir, moi-même, glisser sur l'herbe plus que courir sur la terre, car tels sont les génies, que le sol ne les attache pas comme les hommes de chair et de sang.

    Isniëcsil s'était lourdement abattu. Il peinait à se remettre debout. Je craignis qu'il n'eût une patte brisée.

    Mais ses ailes avaient ralenti sa chute. Et il n'avait, en vérité, que de superficielles blessures.

    La plus grave était une plaie à son flanc, probablement faite par la main de Taclamïn au plus fort de la bataille. Je la soignai, une fois la bête remise debout; et en peu de jours nous pûmes quitter ces lieux. Avant cela, nous fûmes bien aidés par les habitants de la ville voisine, qui, tout heureux que nous eussions débarrassé la vallée de l'Elfe-Démon, nous faisaient fête et nous donnaient tout ce dont nous pouvions avoir besoin pour nous remettre et retrouver nos forces.

    Et puis, au bout de sept jours, nous les saluâmes, et repartîmes, pour faire face, comme on dit, à de nouvelles aventures. Et voici que maintenant, après toutes ces années passées avec mon cheval chéri (car il s'en est encore écoulé beaucoup, après cette victoire sur l'un des plus formidables démons de la Terre), il était allongé sur le sol, cette fois mortellement blessé, tombé du ciel après un nouvel affrontement contre le Diable – soit que, vieilli, il n'eût plus la force d'antan, soit, simplement, que son heure fût venue, et qu'il n'y eût plus rien à dire ni à faire, qu'à constater son départ de ce monde, et à l'honorer comme je pouvais.

    (À suivre.)

  • La métaphore selon Proust

    000000000.jpgMa fille lisait Marcel Proust, et je me faisais la réflexion que je n'avais jamais lu Le Temps retrouvé, le dernier volume de son cycle célèbre. Après l'avoir lu elle me l'a prêté, et j'en ai lu une bonne partie, en tout cas je suis allé jusqu'à l'endroit où il définit l'art, et comment selon lui il permet d'accéder à l'éternité.

    On en restitue généralement la partie la plus ordinaire, qui semble donner raison à Blaise Cendrars énonçant, dans Le Lotissement du ciel, que Proust se nourrissait d'illusions: les sensations identiques, d'une époque à l'autre de la vie, unissent le présent au passé, et donnent le sentiment qu'il existe un monde qui les transcende, hors du temps. On reconnaît le thème de la madeleine. Mais cela va plus loin, car poursuivant sa réflexion, Proust parle de la littérature qui met en rapport, au-delà d'elles-mêmes, des choses sur la base d'une qualité commune et qui, à ce titre, domine la matière pour accéder à l'idée pure. Et de mentionner en ce sens la métaphore, qui touche à l'éternité, donc, parce qu'elle saisit l'esprit des choses, le monde spirituel au-delà de l'espace et du temps.

    Lisant cela, je l'ai trouvé grandiose et parfaitement juste. Et il m'a semblé saisir, même, la source du charme infini de la prose de Proust, qui emporte les choses, les souvenirs dans un grand rêve éveillé, qui spiritualise le monde et le hisse vers la sphère de 000000000000000000000.jpgl'esprit sans lui faire perdre ses formes. Elle l'emmène vers un temps sans fin touchant à la féerie – et il est significatif, précisément, que Proust ait adoré, comme il le dit lui-même, les contes des Mille et une Nuits.

    Le monde de ces contes, de fait, se situe dans un espace de métaphores déployées, et devenues à leur tour substances, à ce titre reflets de l'esprit pur, reflets plus vrais que le monde extérieur – fenêtre par conséquent de l'éternité. Mais le génie de Proust est d'avoir, par son système de mises en relations ontologiques débouchant sur une philosophie générale de la vie, fait de l'existence contemporaine une sorte de suite des Mille et une Nuits – un espace dans lequel cette existence devient à son tour conte. Le monde spirituel est celui où les idées sont vivantes, ou les choses, des pensées, en tout cas le monde de l'art fait se rencontrer les phénomènes physiques et la sphère intelligible, comme eût dit Corbin, et tout à coup jusqu'à la vie qu'on a menée devient un prodige, s'inscrit dans quelque grandiose hiérohistoire – prend un sens au regard des dieux.

    À ce titre, Proust, dans ce dernier volume de son cycle, se déchaîne contre le réalisme, le dit faux et mensonger, mais aussi contre l'engagement politique – à ce titre, il est encore romantique, et préfigure le Surréalisme. Car la métaphore comme entrée dans le monde spirituel, dans l'infini des mystères, a été aussi brandie par André Breton. Dans le cœur le monde s'approfondit, et dans le monde on reconnaît son âme – et c'est ainsi que l'art se déploie, comme expérience mystique et religieuse. Ces explications m'ont donné à saisir pourquoi j'avais trouvé Proust si beau.

  • Loaf nous quitte

    0000000000.jpgQuand j'étais jeune, je fréquentais, à Annecy, des musiciens du genre punk – ou alors des artistes liés aux Beaux-Arts, car il y en a une école dans la ville. Il y avait de bonnes choses et de moins bonnes, mais une des meilleures était le personnage surnommé Loaf, et dont le vrai nom était Lionel Darvey. Il tenait un fanzine rock intitulé Shaglatoo, consacré aux concerts dans les environs, et il y publiait des textes, et il était bon avec moi, très gentil, car il publiait mes poèmes, et disait les aimer. C'était une âme très sensible, très belle, et il était passionné de rock. Dans la vie il était machiniste au Centre Bonlieu, complexe annécien de salles de spectacles. Je l'aimais beaucoup, il était toujours plein de bonté.

    Extérieurement il avait l'air d'un biker ou d'un membre des Motorheads, d'un punk américain, mais en fait il était très agréable, paisible et souriant.

    Un jour, je me souviens, il a accepté de publier dans son fanzine un récit de fantasy, de genre poétique, que j'avais écrit, et un gars que je connaissais aussi, dont le nom était Francis Ribard, a critiqué mon texte, il a déclaré que la fantasy était stérile parce que dénuée de réalité. Elle était surtout, dans mon cas, faite de style fleuri, et donnait à personnifier des lieux, des saisons, elle était de nature mythologique. Et cela ne lui plaisait pas. Il s'est mis à faire l'éloge de la science-fiction qui, elle, s'appuyait sur le réel, posait des problèmes sociaux, et n'entrait pas, surtout, dans les mystères des elfes et des anges, comme je le faisais dans mes textes, mais restait rationnelle.

    C'était un milieu qui se voulait artiste et ouvert d'esprit mais avait les mêmes préjugés matérialistes que la bourgeoisie dominante. L'alternatif ne va pas jusqu'à remettre en cause la vision du monde habituelle, en général; il se contente d'avoir des 000000000.jpgsolutions radicales aux problèmes sociaux.

    J'ai proposé à Loaf une réponse à ces critiques, vantant l'art pur comme transformant bien plus sûrement et plus profondément la vie que les engagements politiques de convention. Il a accepté.

    À sa publication le détracteur était furieux, mais enfin, Loaf m'avait permis de m'exprimer. Par la suite, Shaglatoo a arrêté de me publier, voulant se recentrer sur sa vocation première, et éviter de se perdre dans des polémiques abstraites. Et moi j'ai arrêté de fréquenter ce milieu. Mais j'ai gardé ma reconnaissance à Loaf.

    Récemment j'ai renoué, par Facebook, avec un ancien ami commun, le peintre Thierry Xavier, qui, proche de Loaf, a annoncé sa mort, d'un cancer des poumons. J'ai été ému. Je l'aimais. J'ai eu des pensées pour lui. Il continue son chemin, et ses sentiments purs l'aident certainement, lui servent certainement de véhicule, dans l'autre monde – de merkaba, comme on dit. Requiet in pace.

  • Le moi qui crée tout, ou la pensée illusoire des mystiques

    2155225081.2.pngIl s'est développé, sous l'influence des philosophies orientales, l'idée que le moi profond de l'être humain était celui qui créait le monde tel qu'il apparaissait. Le matérialisme s'y mêlant, on a même pu énoncer que le monde physique était créé par le cerveau; mais le cerveau étant lui-même physique, on ne voit pas comment c'est possible – car il a bien fallu qu'il soit créé avant qu'il ne crée. Cette simple vérité ramène à la dualité traditionnelle en Occident, d'un dieu créateur et d'une conscience humaine qui ne crée que des illusions. L'évêque d'Annecy Louis Rendu s'étonnait d'ailleurs de cette faculté: comment est-il possible que l'esprit puisse créer l'image du monde, et que cette image ne soit qu'un leurre? Joseph de Maistre, auparavant, l'avait dit: l'homme, par lui-même, ne crée rien, et les révolutionnaires qui pondent des constitutions idéales ne changent strictement rien à la réalité de la France, tournée vers la monarchie, le culte du seigneur de Paris.

    Qui avait créé ce penchant? Dieu. Et Dieu n'est pas le moi de chaque être humain terrestre, mais le moi de l'infini, disait Victor Hugo.

    Naturellement, cette faculté de créer des illusions rappelle que l'homme a été créé à l'image de Dieu et que, à terme, il pourrait, à son tour, créer des mondes. Mais dans les faits, seule la grâce divine peut donner à ses idées la possibilité d'une réalisation. C'est du moins la logique catholique restituée par Joseph de Maistre.

    On peut imaginer que, à terme, le moi de l'être humain se confonde véritablement avec le moi de l'infini. Et certains sans doute peuvent s'imaginer que, dès cette vie, dans les limites de leur corporéité terrestre, ils ont atteint ce niveau. Ce qui flatte l'amour-propre est aisé à croire. Ce qu'on espère, on invente facilement des théories qui en assurent la matérialisation. À cet égard, le mysticisme est très commode.

    On tombe dans la magie: si on visualise avec force ce qu'on désire, pensent certains, cela finit par devenir vrai. Si on joue un rôle qu'on maintient, on devient son masque. Si on adopte constamment la posture d'un grand initié, on finit par gagner sa vie sans travailler.

    Comme, dans les faits, on reste aussi seul dans ces pensées que le bourgeois gentilhomme quand il se croyait Grand Mamamouchi, on développe surtout la faculté à vivre aux dépends des autres, et il y a toujours des gens assez naïfs pour s'y 000000000000000.jpglaisser prendre – ou des systèmes de protection sociale assez généreux pour permettre tout de même la subsistance sur Terre. Le tout est alors d'étouffer assez sa conscience pour penser qu'on le mérite largement. Qu'on est même injustement traité, puisqu'on gagne quand même moins que ceux qui travaillent. Et pour cela, il y a, efficace, l'enivrement à partir de concepts mystiques: pour le coup, cela peut marcher.

    Pourtant, même les spiritualités orientales montrent que le moi ne se lie à la divinité que quand on n'agit plus de façon personnelle, mais quand, dans l'amour, on se voue totalement aux lois divines, dénuées d'égoïsme et d'affections physiques. Naturellement, on peut ergoter à l'infini en prétendant que si on aime des êtres corporels, c'est qu'ils sont divins, des anges du ciel, des extraterrestres cachés, des maîtres ascensionnés, que c'est donc mystique et pur. Mais les anges parfois déchoient. Une mère aime son fils même quand il est en prison; elle trouve aisément qu'il n'a pas eu de chance. Le plus sain est encore quand aucune spiritualité illusoire ne s'y mêle, et que la morale traditionnelle elle-même apparaît comme émanée du ciel, y compris quand on n'est pas arrangé par elle. Il y a finalement, là, une spiritualité plus authentique que dans le moi étendu artificiellement à l'univers entier.

  • L'abbé Boudet lecteur de Joseph de Maistre

    000.jpgHenri Boudet (1837-1915) a été curé de Rennes-les-Bains, dans le Languedoc, pendant quarante-deux ans, et, né à Quillan et mort à Axat, était un enfant du pays. Il a publié en 1886 un livre appelé La Vraie Langue celtique et le cromlech de Rennes-les-Bains, et il est du type de ceux qu'aimait André Breton – échafaudant des théories étranges, non attestées historiquement, à partir de rapprochements subjectifs, d'alliances de mots. Il établissait par exemple un lien entre l'anglais pun et les Puniques, ou Phéniciens de Carthage; ce qui est un peu absurde, puisque le u ne se prononce pas de la même façon, du latin à l'anglais ou même au français. En latin c'est [u], en anglais [œ], en français [ü]. Mais le rapprochement est amusant justement parce qu'en anglais pun signifie jeu de mot, calembour.

    Boudet croyait en effet que l'anglais était émané du vieux celte, et que le vieux celte était lié à la langue primitive, à ce que Guénon aurait appelé la Tradition. Cela passait par l'hébreu, naturellement: vieille antienne chrétienne. Mais ce qui éclaire sur les sources de son imagination, c'est qu'en introduction il cite Joseph de Maistre (1753-1821), grand philosophe savoyard connu alors dans la France entière comme ayant tenté de refonder la légitimité du Pape et du Roi. Les curés le lisaient beaucoup, la République ne s'étant pas encore durablement installée, et se plaisaient à penser que la royauté reviendrait bientôt. Le clergé attendait de retrouver ses prérogatives perdues, et cherchait dans Joseph de Maistre de bonnes raisons d'y croire.

    Il l'avait prophétisé. Mais plus encore, il avait annoncé que la France reviendrait dans le droit chemin catholique, et l'Angleterre aussi, et qu'à elles deux elles réformeraient le monde et le rendraient accueillant au Saint-Esprit, à la Révélation Nouvelle. Il aimait beaucoup ces deux pays, la France et l'Angleterre.

    Et la raison en est son affection pour les Celtes. Il était persuadé que c'était un peuple saint, propre à recevoir singulièrement les lumières divines. Et il assimilait les Anglais et les Français aux Bretons et aux Gaulois, assurant même que certaines particularités 0000000000.jpgdu français et de l'anglais venaient des anciens Celtes, et que Charlemagne même était celte.

    Cela n'avait aucun sens et il ne connaissait pas les langues celtiques, se trompait évidemment sur Charlemagne – qui était un Germain, un Allemand. Mais son enthousiasme le portait vers certaines croyances illusoires.

    Par ailleurs il essayait de déchiffrer le réel comme s'il était un rébus, une allégorie matérielle de la volonté divine, comme l'avait recommandé son compatriote François de Sales. Le culte des anciens Celtes peut du reste venir d'un ami de celui-ci, Honoré d'Urfé: dans son Astrée, il prétendait que les Gaulois avaient toujours connu la Trinité, même avant leur conversion au christianisme. (Honoré d'Urfé était savoyard par sa mère, et a beaucoup vécu en Savoie.)

    La tentation de l'abbé Boudet de regarder les rochers de Rennes-les-Bains comme un rébus renvoyant aux anciens Celtes baignant dans la lumière divine vient sans doute de là: de Joseph de Maistre. Car c'est à peu près ce qu'il fait, il essaie de prouver que son petit pays est sacré et vibre de divinité, et que cela passe par la référence aux Celtes. Le sud de la France était pourtant occupé aussi par les Grecs et les Aquitains, ce n'était pas le cœur du monde celtique. Mais sans doute le nom de Rennes, renvoyant à la Bretagne, l'a-t-il porté à croire le contraire pour sa paroisse. Rapprochement subjectif, là encore.

    Les curistes de Rennes-les-Bains, découvrant, en même temps que les bienfaits de ses sources, les rêveries déjà surréalistes de l'abbé Boudet, ont pu être séduits, d'autant plus qu'elles plaçaient Dieu dans la nature, et qu'ils étaient venus là pour la savourer. Trait touchant. Il y a toujours un génie des lieux, et, de nature spirituelle, il suscite toujours d'ardents sentiments chez les poètes. Mais je ne pense pas que Dieu, au sens absolu, soit localisable sur Terre, ni non plus dans tel ou tel peuple. Joseph de Maistre, à cet égard, errait. Henri Boudet aussi, du coup.

  • Les saints et les dieux selon l'amertume de Julien l'Apostat

    1495275503.4.jpgIl existe une manie, chez les intellectuels, de prétendre ramener les saints du christianisme aux dieux du paganisme, à inventer que les premiers ne sont que des copies des seconds. C'est souvent dit sans preuve, et on y croit parce qu'on a envie d'y croire.

    Mais pour quelle raison? Est-ce pour rendre aux dieux païens leur force antique? Non. Car cela n'a aucunement cet effet. Dans les faits, cela ne conduit qu'à ôter aux saints du ciel leur force encore présente dans le culte catholique.

    Les plus grands philosophes antiques auraient, j'en suis persuadé, désapprouvé cette manie, et la vérité est que des gens tels que Sénèque, Cicéron, Aristote ou Platon se seraient convertis au christianisme, s'ils avaient vécu plus tard, parce qu'il était l'évolution normale du polythéisme: le polythéisme abouti et corrigé, purifié, menait forcément au christianisme.

    Cette attitude négative rappelle davantage les philosophes décadents de l'entourage de l'empereur Julien l'Apostat qui, voulant retourner au polythéisme après une conversion générale au christianisme, n'a trouvé, dans l'espace intérieur, que du vide: les dieux s'en étaient allés, laissant objectivement leur place aux saints du ciel, et aux anges. Ils n'avaient laissé derrière eux que des formes mortes, animées artificiellement par la volonté humaine – flux psychiques purement terrestres, ainsi que le disaient les chrétiens eux-mêmes, qui les appelaient démons, conformément à l'ésotérisme grec. Peu importe que les dieux avaient pu 00000000.jpgêtre vivants, dans un temps ancien: au moment où ils en parlaient, ces chrétiens avaient raison.

    Et le fait est que si les agnostiques français férus de symbolisme immortel voulaient vraiment redonner vie aux anciens dieux, lorsqu'ils se complaisent à leur assimiler les saints consacrés, que feraient-ils? Ils montreraient, à partir de là, comment ces anciens dieux protègent la République, ou feraient de Marianne non plus une simple allégorie, mais une vraie déesse, agissante et voulante, pensante et sentante. Mais comme ils veulent en réalité détruire la mythologie catholique pour ne la remplacer que par l'adoration de l'État – c'est à dire les hommes qui dirigent –, ils s'en gardent bien, méprisant même ceux qui s'y essaient. Ils voient, d'instinct, que l'allégorie de Marianne, 000000000.jpgcréée par Lamartine, vient de Marie mère de Jésus et de sa propre mère Anne, puisque son nom est composé de ces deux saintes immaculées, et cela leur déplaît. Mais ils ne veulent pas non plus qu'elle soit Vénus: au fond ils savent que cette déesse a été rejetée dans le néant, et a été remplacée, comme le disait Joseph de Maistre, par sainte Marie, ou personne.

    Ils préfèrent somme toute le vide, puisque, comme le disait Jacques de Voragine de Néron, ils ne veulent de toute façon pas de concurrence, ils ne veulent pas qu'on puisse dire qu'un être immatériel serait plus puissant que l'État. Si jamais Dieu existe encore, qu'il ne soit qu'un principe abstrait, n'intervenant aucunement dans le monde – n'empêchant aucunement qui que ce soit de régner!

    Au fond ramener les saints aux dieux morts, c'est les tuer aussi, pour ne laisser gouverner, dans le monde, que des mécanismes dont le surhomme à venir, produit conjoint de l'État et de l'Outil, se rendra le maître incontesté.

    On a souvent dit que la bourgeoisie n'a pas de mythologie; mais on lui en a trouvé une.

  • Le fantastique et la physique quantique

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    Pour accroire l'idée que la physique quantique aurait quelque chose en elle de spirituel – et que le spirituel par conséquent est englobé dans le matériel (notamment, l'infiniment petit) –, on prétend volontiers que les spiritualités orientales ont des concepts qui se recoupent avec les phénomènes observés dans cette physique des particules.

    Mais de quoi s'agit-il, en général? De l'idée selon laquelle le bien est le bien et le mal est le mal et qu'il ne faut pas les confondre, qu'énonce le Dhammapada, recueil canonique des paroles du Bouddha? Évidemment pas, puisque, à ce niveau de la matière, le bien et le mal sont parfaitement indifférents – tout comme la vie et la mort, la santé et la maladie, et tout ce qui touche qualitativement à l'existence humaine. S'agit-il alors de la connaissance des vies antérieures, du paradis et de l'enfer et des lois morales, recommandée également par le Bouddha? Pas plus, bien sûr. Ou alors de la vie retirée dans la forêt, loin des tentations des villes? Quel rapport avec la physique quantique? Il n'y en a aucun.

    Mais peut-être que l'hindouisme, plus que le bouddhisme, y trouvera son compte. Et alors, ce qu'énonce la Bhagavad-Gita, que le non-agir consiste non pas à ne pas agir mais à n'agir que selon la volonté divine, le retrouve-t-on dans la physique 00000000.jpgquantique? Pas davantage. C'est pourtant la base des conseils donnés à Arjuna par Krishna que constitue ce texte fondamental.

    La physique quantique n'a aucune base morale, et l'essence des spiritualités orientales est évidemment le monde moral, tel qu'il émane de l'ordre cosmique divin. Les Occidentaux peut-être ne le savent pas, parce qu'ils lisent peu, ou peu sérieusement: ils s'imaginent que ce qui caractérise essentiellement les spiritualités orientales, c'est le fantastique.

    Et c'est ainsi que, peut-être, on se pense justifié par les spiritualités orientales en inventant qu'on est réincarné de Cléopâtre, de Simone Veil, de Marie Madeleine ou de Napoléon – et que la physique quantique semble le confirmer, en montrant des particules qui semblent être à plusieurs moments du temps à la fois! Ou à plusieurs endroits à la fois, comme ces mages tibétains doués d'ubiquité parce qu'ils projettent des doubles d'eux-mêmes au loin. Et ainsi de suite. Non pas tout ce qui est spirituel, et permet à l'homme de vivre mieux, d'une manière plus conforme à la volonté des dieux, mais tout ce qui est magique, et fait rêver sur des capacités possibles, sur ce qu'on pourrait faire dans ce monde physique à force de yoga: voyager dans le temps, devenir immortel, être plusieurs personnes à la fois – rêveries flatteuses pour l'amour-propre, et qu'on voit aussi dans la science-fiction.

    Déjà Joseph de Maistre dénonçait cet attrait du magique chez les adeptes de Louis-Claude de Saint-Martin, francs-maçons illuminés qui rêvaient de miracles quotidiens, et tâchaient de devenir de nouveaux thaumaturges. Saint-Martin, de fait, assurait que l'homme pouvait renouer avec l'art magique des Géants bibliques. Maistre disait que la plus grande et la plus vraie des 000000.jpgmagies était, pour un jeune homme, de contrôler ses pulsions quand passait une belle femme. Et que l'immortalité vraie s'acquérait ainsi, et non par des opérations rituelles, ou des procédures quantiques. Les machines sont vides de vie, d'âme et d'esprit, lesquels sont pourtant l'essence de l'être humain. Même les machines quantiques sont dans ce cas!

    Le fantastique fait rêver, qu'il soit réalisé par des rituels ou des techniques, mais il faut se souvenir de ce qu'a accompli un vrai homme pur et saint, spirituel authentique: Milarépa. Lui aussi, assurent ses hagiographes, était un grand sorcier, et maîtrisait les éléments. Jusqu'au jour où il s'est repenti d'utiliser cet art pour assouvir ses instincts égoïstes, et a commencé à méditer pour se purifier moralement. C'est l'essence des spiritualités orientales, je pense, qui est la même que celle des spiritualités occidentales.

     

  • La bataille céleste (Perspectives, XCII)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Affrontement des Orcs lents, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'elfe fin, je venais de détruire sept ennemis en quelques instants, et levai désormais le regard vers le ciel, où se déroulait un fier combat entre mon cher cheval ailé Isniëcsil et l'homme-dragon Taclamïn.

    Il était véritablement titanesque. Je ne saurais le décrire comme il convient. Il se déroulait à un tout autre niveau, et déployait une tout autre intensité que celui que je venais de livrer, pourtant plus intense et fracassant qu'aucun combat livré sur Terre auparavant.

    Imaginez mille orages s'affrontant, et marchant par troupes, puis se déchaînant les uns contre les autres; imaginez mille flots bondissants bataillant, rugissant, se battant comme des chiens, dans la mer sinistre et tempétueuse; imaginez des montagnes s'écroulant, de la terre s'effondrant, des flammes jaillissant dans des ouragans de brutalité inouïe; et vous vous rendrez à peine compte du dixième de ce qui se passait sous mes yeux et du sentiment que j'en eus, lorsque je contemplai ce duel dont les coups faisaient trembler jusqu'aux étoiles, faisaient tressauter jusqu'aux planètes! On ne saurait le redire: cela relève incontestablement de l'Indicible. Je crus la dernière heure du monde arrivée, et que les dieux mêmes ne pouvaient plus rien pour le sauver!

    Dans ce combat, impossible de dire qui avait le meilleur, qui avait le dessous. Une nuée formidable ceinte d'éclairs noyait les formes à ma vue pourtant aguerrie d'elfe ancien, de génie noble et vieux – car, quoique j'eusse l'air d'un jeune homme, sous mes yeux avait coulé le flot d'innombrables siècles. Parfois je distinguais une aile, un sabot, un bras, une face horrible et grimaçante, un œil étincelant et rouge, une crinière flamboyante, et l'instant d'après tout retournait dans un amas d'éclairs et de nuées cosmiques.

    Je pensai qu'un tel combat pouvait durer jusqu'à ce que les étoiles tombent, et que le ciel soit recomposé. Mais il arriva finalement quelque chose. Un rayon vint de plus haut encore, d'au-delà des constellations ultimes – de ce champ que certains, parmi les hommes mortels, ont appelé le Premier Mobile, et qu'anime, dit-on, un divin amour cosmique!

    Et voici! la nuée d'apocalypse fut frappée par ce rayon, et deux parts s'en issirent; et dans l'une je vis distinctement mon cher cheval, renversé et tournant dans l'air en mouvant les sabots, et tâchant de retrouver son équilibre en battant de ses deux ailes l'air qui en tonnait; mais dans l'autre je ne vis qu'une obscurité noire et fumeuse, entourée d'un cercle flamboyant, dans le même temps vert et brillant. Puis le cercle se démultiplia, se scinda, pour former plusieurs cercles attachés en un point, et enserrer cette fumée agitée qui jetait des foudres, et au sein de laquelle je distinguai cependant, bientôt, un point rouge flamboyant – l'œil de Taclamïn, comme je n'en doutais pas.

    Et un cri de rage et de tempête sortit de cette fumée et de ces cercles verts, et elle se débattit, tentant de repousser, de briser les cercles; mais ils tournaient autour d'elle comme des anges armés de lances – de lances qui se fussent recourbées en s'efforçant d'enserrer le monstre abject dans des liens insécables. Et les cercles toujours davantage en se resserrant étincelaient, et la nuée noire criait toujours plus fort, faisant trembler l'air jusqu'au bout de l'horizon – et aussi la tour où je me tenais encore.

    Mais je m'aperçus bientôt qu'en se resserrant implacablement – en diminuant toujours plus leur diamètre –, les cercles ne laissaient pour autant rien échapper de la nature fantasmale de Taclamïn – et le réduisaient, l'anéantissaient, le mettaient en poudre, le dispersaient dans le vide dont il aurait mieux fait de ne jamais sortir, à l'aube des temps! Et le cri de rage se transforma en hurlement, puis il devint un terrible gémissement, un atroce cri de douleur – et mes cheveux se dressèrent sur ma tête, car je n'avais jamais ouï éclater une telle souffrance. Et des sanglots vinrent, et des supplications, et sans doute des prières.

    (À suivre.)

  • Charly Samson et les mystères du Bugarach

    000000000.jpgPréparant une excursion au Bugarach, montagne sacrée de la vallée de l'Aude, avec des élèves, j'ai résolu, sur le conseil de son éditeur, de lire l'ouvrage Si Bugarach m'était conté (2016), de Charly Samson – lequel j'ai rencontré, une fois. Je pensais, en effet, leur présenter les extraits évoquant les contes et légendes qu'on a forgés sur cette montagne spécifique: c'était l'occasion de peupler littérairement, si l'on peut dire, une promenade!

    On se souvient que le Bugarach est devenu célèbre quand on a prétendu, en 2012, que seuls ceux qui vivaient à ses alentours seraient sauvés de la fin du monde. On murmurait que des extraterrestres allaient venir et emporter les fidèles qui y avaient cru. Bizarre choix, pour ces extraterrestres, de sauver des gens qui se contentent de vivre dans les parages d'un gros rocher. On se serait attendu à des critères plus éthiques. À la rigueur, des gens qui vivent selon des principes moraux clairs doivent les séduire davantage que ceux qui disent croire en eux. Ou sont-ils égoïstes et vaniteux à ce point?

    Cette fantasmagorie de science-fiction est venue d'un certain Jean de Rignies, qui habitait près des sources de la Salz, et qui, buvant peut-être un peu trop de son eau salée, avait des acouphènes: c'est en tout cas mon hypothèse, non mentionnée (je dois le dire) par Charly Samson; car la nuit il entendait des bruits de rotatives, dans le sol, et a pensé qu'il y avait là des machines. Le défunt Michel Butor comparait effectivement le travail des gnomes à celui de mécaniciens d'usine: c'est bien vu. Jean de Rignies a même enregistré. Les spécialistes n'ont entendu que le bruit du magnétophone.

    Mais il en a rêvé très fort, pensant rencontrer en vision des hommes du futur et d'étranges robots gris, et un jour, dans un trou du Bugarach faisant tomber une pierre, il a entendu un bruit métallique qui lui a fait croire qu'il y avait là un vaisseau spatial. 0000000000000.jpgDes spéléologues sont descendus et ont ramené... une pierre. Le métal, c'est le sang de la roche, pour ainsi dire.

    Il y eut par ailleurs le conte traditionnel de Bug et Arach, que j'ai déjà incidemment raconté, et qui était plus réaliste, puisqu'il faisait des gnomes des esprits gouvernant le minéral. C'est logique. On peut personnifier une montagne: au Tibet, cela se fait encore, plusieurs montagnes sont des déesses. Et elles ont des nymphes à leur service, et des faunes – dont certains ont assurément l'allure de gnomes. Il y a la fée du Bugarach. Et comme on ne croit plus aux esprits, mais qu'on sent leur présence, on en fait des extraterrestres de la quatrième dimension.

    Belle blague, que cette quatrième dimension, soit dit en passant. Rudolf Steiner disait qu'elle ne faisait qu'ajouter au monde physique. Le monde spirituel ne commence, affirmait-il, que quand on retire une dimension, et non quand on en ajoute une: quand il n'y en a plus que deux. Merveilleux Steiner. Prodigieux. Tellement fin et génial. En fait, c'est exactement cela.

    Charly Samson dit qu'un jour il a vu le Buisson ardent, contre la falaise du Bugarach éclairée par le soleil: un arbre, entre les deux, flamboyait. Et de citer la Bible. Mais elle 0000000.jpgévoquait, dans cette lumière, un ange et la voix de l'Éternel, et Charly Samson ne dit pas avoir rien perçu de ce genre. Justement.

    Il raconte aussi que le poète André Chénier, que j'adore et qui a vécu à Carcassonne, est venu à Rennes-les-Bains, et au sanctuaire de Notre-Dame-de-Marceille, à Limoux; il l'a lui-même raconté, d'une façon très belle. Et ce sanctuaire est beau, aussi.

    Charly Samson présente enfin quelques vers de son cru très bien rythmés – il a écrit des chansons – et que j'ai appréciés, à ce titre.

    Et puis il chante son amour de l'Occitanie, pays de surhommes amoindri par la France au treizième siècle, lors de la croisade contre les Albigeois. Classique. Car notre homme est languedocien, et fier de l'être.

    Bugarach, dieu des Corbières, le fait rêver à ce titre, comme un emblème de ce que Chénier appelait le Bas-Languedoc: celui du sud, voulait-il sans doute dire. Qui jouxtait la Catalogne.

  • Le culte du dieu inconnu et les valeurs indiscutables de la République

    00000000000.jpgLe mysticisme transcendantal est une forme de sentiment religieux se voulant en lien direct avec un absolu au-delà de tout, et tendant donc à mépriser les religions manifestées. À sa manière, François de Sales en parlait, dénonçant, en réalité, l'excès orgueilleux d'une telle position, tout en feignant d'avoir de l'admiration pour ceux qui étaient ainsi capables de se lier intérieurement à un dieu si élevé, qu'il s'apparentait au pur néant. Je veux dire: l'idée divine située au-delà de toute idée ne trouve que du néant, comme chez Sartre, elle ne trouve plus même de personnalité. Car toute personnalité est un masque, une émanation, et le principe vénéré par les absolutistes ne concède rien à une émanation quelconque. Ils pensent ainsi être en relation avec une vérité qui échappe forcément au vulgaire, toujours lié à une forme illusoire et passagère.

    À cela, François de Sales répondait que l'homme normal ne devait pas chercher à se distinguer autant de la masse – et que, pour atteindre le Père éternel, il fallait suivre un chemin plus modeste, plus accessible, plus efficace pour une âme de toute façon saisie dans les limites de la Terre, de l'espace et du temps. L'âme étant, qu'on le veuille ou non, remplie d'images qui lui viennent du monde sensible, il faut déjà qu'elle les purifie, les affine, les transforme jusqu'à les hisser vers le monde spirituel pris en lui-même – jusqu'à effleurer l'aile de l'ange. Et à cette fin l'imagination contrôlée, soumise aux différents points de la doctrine chrétienne, était utile voire nécessaire.

    Il conseillait ainsi de se représenter des scènes évangéliques – mais aussi des symboles, des images tirées des Prophètes, et, enfin, une image qui depuis a été consacrée par Henry Corbin et montrée comme enracinée dans la tradition initiatique perse, celle de l'ange montrant en haut la lumière divine (du doigt pour François de Sales, de l'aile éclairée pour Henry Corbin), en bas l'obscurité infernale (avec une main baissée pour le saint savoyard, et une aile bleu sombre pour Corbin).

    Cette représentation était efficace pour la métamorphose intérieure, parce qu'elle permettait à l'action même de se diriger lucidement vers le bien, et ne prétendait pas arracher le concept pur à la vie. De fait, assimiler la divinité à un au-delà absolu est prétendre détacher la considération mystique de l'action quotidienne, qui reste forcément marquée par les mécanismes 00000000.jpgcorporels. C'est renoncer, ainsi, à la purification et à l'évolution – c'est se poser comme d'emblée supérieur, appartenant à une élite faite pour gouverner et imposer ses valeurs. C'est faire comme si l'action en elle-même ne rapprochait ni n'éloignait de Dieu, comme si le bien et le mal n'existaient pas – étaient dérisoires –, comme s'il suffisait d'appartenir à cette élite pour être bien.

    Et c'est, il faut l'avouer, la psychologie dominante dans les classes supérieures en France, qui tendent à croire qu'elles ont partie liée avec l'éternité parce qu'elles affinent leurs pensées jusqu'à sonder le néant. C'est ainsi qu'elles sont amenées à mépriser la vénération du monde intermédiaire – des anges, des saints, des dieux, et même de la Trinité – Dieu en trois personnes. François de Sales n'a pas si bonne presse, parmi elles. C'est dommage. Même l'allégorie de Marianne devra prendre vie, devenir la déesse de la France, et sa célèbre devise ses trois Grâces, si on veut que, dans les âmes, l'idée de la République redevienne active, si on veut qu'elle les porte, les enthousiasme.

    Mais au fond, le veut-on vraiment? N'est-il pas plus simple de rabaisser ce qui n'est pas soi, pour conserver sa propre hauteur? C'est une question qui mérite d'être posée: même en haut lieu, aime-t-on vraiment la République? Si c'était le cas, la faire aimer aux autres ne poserait pas de problèmes.

  • Le mouton, la mitoune et le trésor de Rennes-le-Château

    000000000.jpgDans Le Guide du Razès insolite de Stéphanie Buttegeg publié en 2016 aux éditions de l'Œil du Sphinx, on découvre des faits étranges, qui se recoupent avec les fantasmagories ordinaires sur Rennes-le-Château et l'abbé Saunière. 

    Le livre raconte qu'un certain berger appelé Paris, dans les environs de ce noble village, a un jour découvert un trésor après avoir suivi une brebis égarée. Or, il existe, par ailleurs, une légende locale, présente dans un autre ouvrage, évoquant les fées qui prennent justement l'apparence de brebis, et qui se jouent ainsi des bergers. Car elles apparaissent et disparaissent, égarant les âmes, et entraînant les mortels vers des puits ou des gouffres. On les appelle, en ce lieu, les Mitounes, mot dont je ne connais pas l'origine.

    Mais il existe encore, à Rennes-le-Château, une autre tradition fabuleuse, celle de son curé Saunière ayant trouvé un trésor, d'une part, et ayant eu la vision de Marie Madeleine dans une grotte voisine, d'autre part. J'ai déjà signalé que la grotte en question était probablement celle réputée habitée par les Mitounes.

    Sans doute, on prétend que Saunière a trouvé un trésor sous l'autel de l'église de Rennes-le-Château, justement vouée à sainte Marie Madeleine. Il l'a déplacé pour en créer un autre plus neuf et, là, aurait trouvé un merveilleux  butin – ou au moins des manuscrits incroyables, recelant des secrets extraordinaires sur Jésus.

    Il est difficile de ne pas voir que deux éléments initiaux se sont mêlés confusément: la tradition du berger Paris, d'une part, celle de l'abbé Saunière, d'autre part; et le lien, étrangement, ce sont les Mitounes. Car si, sous l'autel de l'église Sainte-Marie 212.jpgMadeleine - autel qui représente justement Marie Madeleine –, on a trouvé un trésor, c'est que Marie Madeleine a guidé la main de l'abbé: c'est elle qui, en rêve, lui a donné l'idée de réparer son église – qui d'autre?

    Mais c'est aussi une bonne fée, assurément, qui a animé la brebis poursuivie par le berger Paris pour qu'il se dirige vers le trésor qu'il a trouvé. En tout cas la structure de l'histoire est la même: pris d'une inspiration subite, sans véritable fondement rationnel, un être humain effectue des mouvements, déplace son corps ou des objets, pour trouver un trésor. De même, c'est une impulsion psychique inexplicable qui a guidé l'abbé Saunière vers la grotte aux fées locale, où il a cru voir l'ombre de Marie Madeleine.

    Ainsi tout se recoupe, et on peut en tirer que ce sont les Mitounes, encore et toujours, qui ont inspiré tout cela.

    On m'a dit que sous Rennes-le-Château, dans la vallée de la Salz, on avait facilement des visions. C'est alchimique: le sel et le soufre des sources du lieu cristallisent les images de l'âme – matérialisent les rêves. L'eau chauffée par le soufre de toute façon dilate l'âme en s'imprégnant dans le corps et en se mêlant à l'eau corporelle – qui, plus qu'on ne le sait, a un rapport avec les images que l'on crée en soi. Ces images semblent alors s'arracher de soi-même, et devenir objectives, épaissies, si l'on peut dire, par le sel, et animées par le soufre. Rennes-les-Bains a connu beaucoup de visionnaires. Et ce sont les curistes qui ont rendu célèbres les environs.

    Sous la montagne, disaient les légendes locales, il y avait des anges déchus: des formes de cornes imprimées dans la roche seraient le souvenir de leur chute. Mais cela peut être aussi les cornes des brebis – ou des fées qui ont pris leur apparence! Ce sont des fées cornues, pour ainsi dire.

    Jules Michelet disait que dans les Pyrénées, la Terre restait vivante – et en voulait pour preuve les sources d'eaux chaudes. Ce 000000000.jpgsont peut-être les anges déchus encore vivants, encore remuants dans leur sommeil! Et de leur souffle il sort des mitounes, éveillant les hommes à de fabuleuses visions.

    Je ne sais si à ce peuple d'anges déchus vivant dans les Pyrénées appartient celui que H. P. Lovecraft nommait Chaugnar Faugn – extraterrestre méchant à tête d'éléphant dont il disait avoir rêvé, et auquel il assurait que les anciens Basques vouaient un culte. Son ami Frank Belknap Long en a fait une nouvelle, plus tard. Il y a toute une mythologie, dans les Pyrénées.

  • Des sylphes à Saint-Paul de Vence

    000000000.jpgEn octobre dernier, je suis allé en Provence voir mon fils, qui alors y habitait, et nous avons à cette occasion visité Saint-Paul de Vence, près de Nice. J'y étais déjà allé, quand j'étais petit, car mes grands-parents vivaient près de Grasse, et je connais bien la région; mais mon regard neuf se posait sur les choses – et notamment j'ai appris à connaître les églises catholiques, leurs styles, leurs périodes – surtout l'art baroque, qui a brillé en Savoie, à laquelle je me suis beaucoup consacré. Or j'ai vu une église, à Saint-Paul de Vence, qui m'a frappé par son mobilier, non seulement parce qu'elle arborait des tableaux de saint François de Sales, si vénéré partout, mais aussi parce que les colonnes torsadées d'un retable se mêlaient de sylphes à la queue végétale des plus singulières.

    Il s'agissait de beaux jeunes hommes à la taille normale, et il faut savoir que, dans les temps antiques, ce que les Romains appelaient génies était généralement réputé doté de jambes de serpent, c'est à dire de spirales animées, s'étirant vers le bas depuis la ceinture. Sur les urnes étrusques, on peut voir que les deux jambes étaient telles, mais sur des représentations grecques, on peut ne voir qu'une queue enroulée, rappelant davantage ce que nous appelons des sirènes. Les djinns arabes ont conservé l'idée d'une spirale en bas, comme on sait. Les géants mêmes étaient anguipèdes, disait le poète Ovide – et selon Rudolf Steiner, le serpent du jardin d'Éden était en fait un de ces êtres, pour ainsi dire au visage humain mais au corps de serpent. Comme le rappelait Tertullien, on nommait ces êtres démons chez les Grecs, mot passé dans le christianisme de la manière que l'on sait.

    Il s'agissait de divinités terrestres, d'hommes spirituels, pour ainsi dire, et ils étaient très mêlés à la Nature, avaient quelque chose des esprits élémentaires – ils contrôlaient en tout cas les éléments, ou vivaient dans la sphère végétale, dite éthérique. Tolkien les représentait vivant donc dans les arbres, et les brigands de la légende de Robin des Bois leur doivent beaucoup.

    Pour les chrétiens, il s'agissait d'anges déchus, inspirant et provoquant de mauvaises choses, donnant à la Nature une essence diabolique. Mais c'était la théorie (présente chez Tertullien ou saint Augustin); dans les faits, le catholicisme médiéval a été 0000000.jpgsouvent imprégné de paganisme, et a essayé de relier les bons génies à la divinité – a essayé de montrer que certains étaient tournés vers le Christ, l'aimaient et le respectaient.

    On trouve cela surtout en Irlande, moins dans les pays latins, mais d'une part la tradition s'en est répandue au Moyen Âge après la conversion des Irlandais; d'autre part ce n'est pas si tranché: la poésie de Frédéric Mistral nous montre que même en Provence il restait de la nostalgie pour les bons démons, les génies utiles.

    Et dans cette église de Saint-Paul de Vence, donc, on trouve ces étonnants sylphes – génies revêtant leur mystérieuse queue de serpent d'une chair végétale, puisqu'elle apparaît comme un enroulement de feuilles mêlées. En réalité cette queue était un souffle enroulé, une spirale psychique emmenant et condensant l'air – et le sculpteur a été inspiré de la faire feuillue. L'idée d'une colonne torsadée vivifiée et humanisée pour porter les symboles chrétiens – de démons soumis à la règle catholique – est magnifique, et conserve une poésie infinie à la religion chrétienne – si méfiante à l'égard des arts qui n'ont pour but que le plaisir des sens. Car le retable ainsi encadré bien sûr contient essentiellement un tableau de saint, et est surmonté d'un fronton contenant les symboles suprêmes: la Trinité ou les Chérubins.

    Et ces sylphes à la queue végétale m'ont fait infiniment rêver. La Nature pouvait être rachetée par son service rendu au Christ, c'était possible. Et ces elfes étaient beaux, n'avaient rien de monstrueux. En même temps ils avaient au visage un air d'humilité. Ils n'étaient pas les démons orgueilleux de Satan, ils s'étaient soumis à Dieu! 

    Le mouvement en spirale de leur queue est bien sûr le même que celui de l'eau tourbillonnante, mais c'est un sujet sur lequel je reviendrai un autre jour.

  • La fantasmagorie des dragons: légendes dorées et orientalisme

    000.jpgQuand j'étais petit, je lisais J. R. R. Tolkien qui assimilait le dragon au Mal, comme le faisait la tradition chrétienne. La Légende dorée de Jacques de Voragine en présente beaucoup de méchants, conformément à deux traditions majeures: la biblique, avec notamment l'Apocalypse de Jean, et la grecque, avec tous les monstres qu'attaquent les héros de la mythologie. Les dragons y symbolisent les forces élémentaires terrestres que les hommes essaient de dominer, de dompter, voire d'expulser si elles sont oppressantes, parce qu'elles empêchent l'humanité de s'arracher à l'animalité, et d'être pleinement elle-même.

    De fait, le paganisme des peuples civilisés rejoignait le christianisme en cela, qu'il y était important de gouverner ses passions – voire de les anéantir, dans le stoïcisme – plutôt que de les servir pour qu'elles livrent en retour des récompenses. Les peuples combattus par les héros grecs sacrifiaient fréquemment des êtres humains à des divinités monstrueuses dans l'espoir de gagner au pire la sécurité, au mieux des bienfaits importants – richesse et prospérité. Hercule était réputé avoir mis aux sacrifices humains, en même temps que d'avoir anéanti l'Hydre de Lerne...

    Et Tolkien était dans cette tradition, qui existait également chez les anciens Germains et Celtes, ainsi que le montrent les légendes de Sigurd, de Beowulf, de Tristan, de Lancelot, d'Yvain – tous pourfendeurs de serpents géants, souvent jeteurs de feu. Même saint Colomba, 00.jpgen Écosse, est réputé avoir vaincu le serpent diabolique du Loch Ness.

    Mais j'ai vu apparaître, dans une seconde phase de la fantasy, des esprits rusés qui voulaient renouer avec le culte des dragons. J'ai beaucoup aimé, jeune, le roman Earthsea, d'Ursula K. Le Guin, en tout cas les deux premiers tomes. Car dans le troisième, devenue taoïste, elle s'efforce de réhabiliter les dragons sur le modèle chinois. Elle les montre sages et justes, bienveillants et intelligents.

    À partir de là toute une mode s'est développée, et on a même lié le dragon à la kundalini et à Marie-Madeleine, on en a fait des divinités du bonheur terrestre, propres à plaire à ceux qui rêvaient du paradis sur Terre dans la lignée de Karl Marx, mais ayant besoin d'un langage plus fleuri que le sien. On a vu des mystiques prétendre que le Christ lui-même était un dragon, que les catholiques étaient méchants et impies d'avoir tué les dragons – d'autant plus qu'ils vivaient encore à une époque récente, assurent-ils. Car la confusion est aisée, entre les plans spirituel et physique,  dès qu'on vénère des divinités renvoyant aux forces élémentaires terrestres.

    Jacques de Voragine faisait pourtant l'éloge de ceux qui domptaient les dragons plutôt que de les tuer, créant ainsi une hiérarchie parmi les saints: saint Sylvestre, vainqueur du dragon de Rome, était supérieur à saint Georges, disait-il. Mais pour le mysticisme matérialiste cela est encore trop, de dompter ses passions, puisque sans elles le miracle du paradis terrestre est difficile à croire.

    En un sens, Karl Marx se dévoile ainsi comme renouant avec des cultes archaïques.

    Naturellement, si réhabiliter les dragons invite seulement à une meilleure connaissance du monde élémentaire, cela n'a pas d'effet mauvais. Mais les éléments n'en doivent pas moins rester dominés par la conscience morale, qu'ils ne contiennent pas, et qui, selon les anciens philosophes, vient du ciel, des étoiles. C'est ce que pensait Cicéron, et je lui donne raison. Le dragon, en soi, reste légitimement un symbole du mal.

  • Maurice Magre et son livre des lotus entrouverts

    0000000.jpgEn 1926, l'écrivain toulousain Maurice Magre (1877-1941) fit paraître un de ses ouvrages restés les plus fameux, Le Livre des lotus entr'ouverts, recueil de courts textes poétiques. Un Toulousain qui vit dans la haute vallée de l'Aude me l'a prêté, et je l'ai lu.

    Il fait surtout s'appuyer le poétique, en plus d'une langue élégante et rythmée, sur un décor oriental que je n'ai pas trouvé très utile, néanmoins. Les sultans, les empereurs de chine, les noms indiens, le jade et le saphir, j'aime assez, mais il n'y a pas pour moi de poésie authentique dans ces éléments matériels somme toute indifférents. On peut aussi bien aimer les présidents de la république française, le comte de Gruyères, les vaches savoyardes, la paille et le grain, des choses plus ordinaires sous nos latitudes. Enfin, l'exotisme a son charme, et l'Asie a la réputation d'être ancienne et mystérieuse, d'être reliée à ce que René Guénon nommait la Tradition, et qui se disait fondé sur une révélation primordiale – c'est à dire Dieu. Dieu parlant aux hommes, ou déposant dans leur cerveau l'image totale du monde secret. Je pense que Magre était sensible à ce genre d'idées.

    Et le fait est que l'Orient peut être une porte au merveilleux, parce que sa matérialité peut se prolonger vers ses croyances, sa mythologie. En Asie, le culte des esprits est assez répandu, la vie religieuse reste assez intense. 

    Et effectivement, Magre évoque parfois les nymphes asiatiques, les fantômes, les morts. Le plus beau, à cet égard, est un texte sur un monstre hideux qui s'avère être la Mort très belle, aperçue de 0000000.jpgloin dans une forêt obscure. Mais peut-être qu'il est plus fort, au fond, de percevoir les esprits dans le monde ordinaire, que le décor asiatique a quelque chose d'artificiel. Même en Asie. 

    J'ai une autre réserve: Magre tend à évoquer ses problèmes personnels, sa vie amoureuse plutôt difficile, les jolies filles qui le trahissent – lui mentent, le trompent, l'abandonnent – avec un excès de romantisme, c'est à dire qu'il tire de ces problèmes des lois générales par le biais du symbolisme oriental, en bref qu'il projette sa vie sentimentale sur l'univers entier.

    J'ai peut-être préféré, de lui, l'ouvrage précédent que j'ai lu, consacré aux mystères et légendes de la région toulousaine. Même si ce qu'il y dit reflète son affection personnelle en faveur de cette région, il s'appuie davantage sur des lieux extérieurs, des traditions objectives, pour ainsi dire. D'un autre côté, la prose est moins raffinée.

    Mais enfin, Magre était un écrivain agréable, qui a fait de très bons textes; comme je l'ai dit, celui appelé Le Délicieux Visage du monstre effrayant est excellent, et montre l'ambivalence spirituelle de la mort.

  • Physique quantique et illusions mystiques

    00000000000000000.jpgOn raconte qu'il est impossible de bien comprendre et de définir facilement la physique quantique, et qu'il y a là toute sorte de mystères. Mais effectuant un long voyage en voiture, j'écoute la radio – France-Inter, je pense –, et il y a un invité qui est un physicien doué pour communiquer ses connaissances au grand public, et il déclare, tout simplement, que la physique quantique explore les lois spécifiques de l'infiniment petit – différentes de l'infiniment moyen, dans lequel vit l'être humain. Et que, pour observer ces lois dans le monde ordinaire, il faut refroidir à l'extrême les choses.

    Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) disait que la force créatrice ne se trouvait aucunement dans l'infiniment petit, mais dans ce qui assemble les éléments pour en créer des corps accessibles aux sens normaux. 

    On pourrait croire qu'il ne connaissait pas la physique quantique, qu'elle est toute récente; mais il la connaissait très bien. Il en mesurait l'illusion.

    Car on prétend souvent que cette physique correspondrait dans ses lois avec les conceptions mystiques orientales. Mais quelle force spirituelle importante peut exister dans un monde contraire à la vie humaine, alors même que si, dans l'espace physique, 000000.jpgon cherche des esprits, on les trouve partout où des visages humains apparaissent? Cela n'a pas de sens. Dans le froid il n'y a pas de vie, donc les éléments ne suivent pas les règles du vivant, mais des principes physiques purs, dont on peut tirer des machines efficaces. Rien n'est plus efficace que ce qui est complètement mort, quand il s'agit de machines. Le mysticisme matérialiste, constatant cette pureté, pense se trouver devant quelque chose de divin. Pourtant, je le répète, rien n'incarne ou ne reflète mieux le divin, dans l'univers sensible, que l'être humain, qui a le sang chaud, et auquel par conséquent les lois quantiques ne s'appliqueraient pas sans le faire mourir aussitôt – sans chasser de son corps son esprit.

    C'est aussi à son échelle infiniment moyenne que l'être humain accueille ce divin, et non dans l'infiniment petit, où il n'en reste somme toute rien. Il ne reste que les lois terrestres au sens le plus obscur et le plus absolu, c'est à dire ce qui est le moins imprégné de divin, ou d'esprit, qu'on puisse imaginer.

    Alors pourquoi la fascination exercée par la physique quantique? 

    Les machines, d'abord: imitant le vivant en montrant plus de force physique que lui, elles fascinent l'instinct humain égoïste, qui aspire à plus de puissance. Comme lui-même est vivant, il croit que cette force promeut le vivant, ou même est son essence. Confusion moniste: l'être humain ne parvient pas à distinguer ce qui en lui relève du physique ou de l'esprit ou du vivant – il mélange tout. Les machines devraient pourtant lui apprendre à distinguer, puisque, puissantes, elles ne sont pas vivantes!

    Ensuite, peut-être, assimilation de Dieu au néant: car, comme le disait encore Teilhard de Chardin, plus on va vers l'infiniment petit, plus on va vers une poussière dénuée de sens. Et c'est une grande illusion que de croire 216303115.4.jpgqu'une machine puissante est pleine d'existence: rien n'est plus proche du néant qu'une machine. Elle en est l'affleurement, pour ainsi dire. Rien n'est plus activement, puissamment mort. Une machine est un zombi naturel.

    Mais cela a quelque chose de fantastique, qui fascine. Quand il ne reste plus rien, on peut projeter des images – c'est même un réflexe naturel. On peut donc croire que le divin se trouve dans l'infiniment petit, et les lois quantiques. C'est possible.

    Mais cela ne correspond pas à la vérité. Le divin se trouve surtout en l'homme, et le vrai mysticisme est humaniste.

  • Culte des chansonniers mystiques

    000000000000.jpgNous avons tous en nous le pressentiment des anges, mais pas forcément celui de les concevoir de façon appropriée. La question de leur nature s'est constamment posée, et comme beaucoup de gens ne sont pas parvenus à trouver une réponse satisfaisante, il s'est formé deux groupes, parmi eux: les matérialistes, qui nient leur existence, et disent que par eux l'on ne fait que cristalliser l'amour de la mère, hérité de la petite enfance: ils sont freudiens; et les spiritualistes, qui disent qu'on a élaboré l'idée d'un ange à partir des guides spirituels, initiés en tous genres – druides, mages, guérisseurs, gourous et artistes à succès.

    On pourrait croire que le premier camp, plutôt rationaliste, est plus important que l'autre, mais non: il a simplement plus droit à la parole et à sa diffusion large – par les chaires d'université, les chaînes de télévision, les grands journaux –, parce que la position en est plus intellectuelle, moins fondée sur l'émotion, et que la société a tendu à donner plus de pouvoir aux intellectuels qu'aux autres, à faire prévaloir l'intelligence sur le mysticisme. Pour quelque raison, la force publique a été regardée comme plus grande grâce à la raison que grâce à la passion. Héritage romain, sans doute.

    Dans les faits, on le sait bien, le peuple assimile constamment des acteurs et des chansonniers, des stars de la pop, à des demi-dieux ou des prophètes, et l'écrivain Pacôme Thiellement en a fait plus ou moins son miel, en prétendant que ces artistes étaient descendants des gnostiques, des hérétiques au mysticisme pur et beau – et qu'il y avait plus de spiritualité en eux que dans la tradition classique, la théologie légale, ce qui n'est évidemment pas le cas. 

    Je ne veux pas minimiser l'intérêt de cette pop culture, qui a ses beautés, et j'ai toujours aimé David Bowie et Twin Peaks, que Pacôme Thiellement aime aussi, mais je pense, tout de même, qu'il y avait plus de hauteur spirituelle chez un Pierre Teilhard de 0000000000.jpgChardin, qui était jésuite, que dans l'immense majorité des chanteurs pop – et le pense d'autant plus que Pacôme Thiellement a placé, au pinacle de la spiritualité angélique terrestre, John Lennon, et que c'est quelqu'un qui ne me parle aucunement, qui me fait simplement penser aux hippies qui rêvaient d'amour terrestre sans prendre appui sur le céleste, et donc assimilaient leurs pulsions corporelles à des élans mystiques, ce qui est plutôt ridicule. On ne peut pas étendre son désir personnel jusqu'à toucher à l'infini sans invraisemblance, et, certes, ce n'est pas dans l'irréel et l'impossibilité objective que se trouve le divin – ainsi pourtant que le prétendait Robert Heinlein dans Stranger in a Strange Land, son héros, Michael Smith, pouvant tout faire parce qu'il était lié intimement aux défunts de Mars. Heinlein voulait parler d'un ange, peut-être; mais en le matérialisant, il n'a pu se sauver que par la satire, le rire.

    Cette assimilation d'un chanteur qu'on aime à un ange (car on m'a aussi parlé de John Lennon directement comme tel) me rappelle le perroquet de Félicité, dans le conte Un Cœur simple, de Flaubert: vivant, elle l'adorait, n'ayant pas d'autre ami dans la vie, et, mort, elle le fait empailler et le vénère comme une divinité, assurant qu'il est le véritable Saint-Esprit, puisqu'une colombe ne parle pas. Il y a d'ailleurs des peuples, m'a-t-on dit, qui réellement vénèrent les perroquets, dans l'Océan pacifique. Mais une parole purement extérieure ne fait pas une expression du verbe cosmique, et c'était la plaisanterie de Flaubert. On peut, extérieurement, imiter le grand style antique et mystique des textes sacrés, et qu'il n'y ait pas grand-chose derrière. Cela se fait beaucoup – notamment, je trouve, quand il s'agit de l'Inde. Sri Aurobindo imite la Bhagavad-Gita, mais, certes, le contenu n'est vraiment pas le même. J'y reviendrai.

  • Le désir de sainte Marie Madeleine: ou nouvelle réflexion sur l'histoire de Jésus

    000000000.jpgJ'ai vu passer la réflexion d'un admirateur de Marie Madeleine qui disait aimer en elle qu'elle avait accédé à Dieu par le biais du désir que le masculin inspire au féminin. Elle avait désiré physiquement Jésus, et de là était parvenue au Christ.

    Je ne sais pas très bien sur quels versets des évangiles s'appuie une telle idée, et mon sentiment est que rien ne l'y prouve, et qu'à tout prendre, si on s'appuie sur les évangiles, c'est plutôt saint Jean qui semble être dans une relation d'affection toute spéciale avec Jésus. Il est présenté comme celui que Jésus aimait, et je me dis que s'il faut, comme l'ont fait certains, imaginer un mariage de Jésus et Marie Madeleine, on ne voit pas très bien, poussant la logique plus loin, pourquoi on ne pourrait pas imaginer un mariage entre Jésus et saint Jean. Si Jésus par ce mariage avec Marie de Magdala a incidemment consacré le mariage et l'union charnelle, comme le pensent au fond ceux qui y croient, si par là il a par avance désavoué saint Paul qui déconseillait le mariage aux prêtres, on ne voit pas pourquoi, même, il n'aurait pas aussi consacré le mariage homosexuel par sa relation avec Jean.

    Car le début de l'évangile de celui-ci est très clair: son auteur a bien reconnu en Jésus-Christ la divinité, le Verbe, le Logos, il s'est fait chair à ses yeux. Et il partageait bien avec Jésus une affection qui passait par les attentions corporelles, comme les différents tableaux de la Cène le rappellent: il a sa tête sur le sein de son maître. Et lorsque celui-ci lui a intimé l'ordre de considérer sa propre mère Marie comme la sienne, cela voulait-il dire qu'ils étaient mariés? Une belle-mère, c'est une sorte de mère, n'est-ce pas.

    Mais saint Jean avait-il besoin, en réalité, de désirer physiquement Jésus pour reconnaître en lui le Christ? Et si lui n'en avait pas besoin, pourquoi Marie Madeleine en aurait-elle eu besoin? Parce qu'elle était femme, elle ne pouvait pas se hisser au-delà de 000000000.jpgsa chair et reconnaître la divinité de Jésus-Christ par sa seule âme pure, au-delà de son corps? Par son esprit, au sexe parfaitement indifférencié?

    La morale chrétienne et humaniste a permis de reconnaître l'humanité, voire la divinité enfouie dans l'âme de Joseph Merrick, l'homme-éléphant, et c'était tout le sujet du célèbre film de David Lynch; et pas seulement des hommes ont reconnu cette humanité, cette étincelle divine, dans le film: aussi des femmes, qui pourtant n'avaient pour lui aucune forme de désir physique. Elles surmontaient d'ailleurs leur dégoût, ayant constaté cette étincelle divine; mais cela n'allait, certes, pas dans le sens inverse! 

    On ne fait pas honneur à Marie Madeleine en prétendant qu'elle a eu besoin de passer par son désir charnel pour reconnaître Jésus ressuscité. Elle l'a reconnu par intuition, justement parce qu'elle l'aimait au-delà de la question masculine et féminine, parce qu'elle l'aimait comme être divin. 

    Rien ne montre qu'elle ait jamais cherché, pour autant, à se marier charnellement avec lui.

    On trouve chez Tertullien, écrivain chrétien des premiers siècles, la description d'une image que les païens, pour se moquer des chrétiens, avaient répandue dans Rome: un crucifié le postérieur nu, face à la croix, tournant le dos, avec une tête d'âne, et auquel un adepte lançait des cœurs de son souffle et de sa main. On affirmait que c'était le désir charnel qui motivait les chrétiens; on était déjà freudien. Mais il est probable que cela n'a rien de vrai, même pour Marie Madeleine.

  • Culte des animaux chez les vieux Égyptiens

    000000000.jpgLes anciens Égyptiens vénéraient les animaux, ils les pensaient les réceptacles possibles d'esprits célestes. Les Hébreux ont dénoncé cette idée, estimant qu'elle venait d'affections grossies, illusoires, sur lesquelles on plaquait des concepts religieux factices. On aimait son chien, donc on le voulait divin. Mais Dieu était au-delà.

    Ils ne rejetaient pas autant les images qu'on l'imagine: le temple de Salomon avaient deux anges qui se faisaient face. Mais il ne s'agissait pas d'êtres qu'on aimait personnellement, il était clair qu'il s'agissait de figures cosmiques, d'abstractions sublimes, et il n'existait pas chez eux de ressemblance avec des proches. Les ailes mêmes ne renvoyaient évidemment à aucun animal domestique, mais à la faculté de l'âme de s'élever de la terre. C'était absolument clair pour tous.

    Pourtant, Rudolf Steiner disait qu'un animal domestique tendait à s'humaniser par le biais de son maître: il l'imitait, prenait une part de son psychisme spontané. Le dicton le confirme: tel maître, tel chien. De fait, aucun animal n'absorbe mieux le psychisme humain, n'est davantage transformé par lui que le chien. C'en est au point où le lien entre le chien et son ancêtre loup est devenu dans bien des cas invisible, et où certains en ont douté. La science l'a pourtant confirmé. Mais un autre fait atteste la faculté remarquable du chien d'absorber le psychisme humain, et de subir ses effets, ou du moins ceux de ses actions: ce sont bien sûr les formes extraordinairement diverses des chiens, sans doute sous l'influence des personnalités diverses de leurs maîtres. Car le milieu naturel à lui seul ne change aucunement la forme du loup jusqu'à ce point. On ne mesure pas l'effet sur l'environnement, sur les animaux et les 00000000000000.jpgplantes, non pas seulement de l'action physique humaine, mais même de son psychisme, d'une façon plus directe.

    Dès lors, le culte des anciens Égyptiens pour les animaux s'éclaire: ils prennent une part de l'âme de l'être humain qui les fréquente. On se mire en eux, et donc on les aime. Mais un culte évidemment ne se justifie pas par une affection personnelle. Et c'est là que le mystère peut s'approfondir: si le chien par exemple devient en partie, dans son âme, une image de son maître, il se comporte donc en double. Or, il y a un rapport avec l'ange gardien, qui est un double invisible. Donc il est susceptible de s'exprimer à travers l'animal domestique.

    Il ne se confond pas avec lui, bien sûr: un animal n'est pas un ange, ni un elfe, ni aucun être spirituel. Mais de même que les images de soi miroitées dans l'eau ont souvent semblé s'animer pour communiquer un message suprasensible, de même, l'animal domestique peut attacher à lui le message de l'ange. Par éclairs, par bribes, par morceaux.

    Cependant, pour éviter de vouer un culte à une copie de soi-même qui se cache (culte qui revient en fait à se diviniser soi), il faut bien sûr éviter de confondre l'affection qu'on éprouve pour sa brave bête, et la dévotion qu'on doit à l'ange, en tant qu'esprit dénué de corps. Cela rappelle qu'aucune affection ne doit se déployer sans que la raison s'en mêle, et ne crée le discernement nécessaire au sein de la tentation. En ce sens, même si la position des Hébreux était raide, elle restait salutaire.

  • Pierre Plantard et les rois fainéants

    0000000000000.jpgJ'ai déjà indiqué que les histoires inventées par Pierre Plantard (1920-2000) sur ses glorieux ancêtres ont été portées à ma connaissance, il y a de nombreuses années à Genève, par le poète local Charles P. Marie, qui avait lu à cet effet le livre de Henry Lincoln, portant sur ce sujet. Pour ce livre, il s'était pris de passion, et il me l'avait ensuite prêté. Il rêvait, lui aussi, d'une noble ascendance, et il me montrait les arbres généalogiques qui le faisaient descendre de Mithridate.

    Mais il est curieux que Plantard ait inventé qu'il descendait des rois mérovingiens, vu qu'ils passaient pour fainéants. Contre les invasions sarrasines, notamment, ils ne faisaient rien, et leur maire du palais Pépin le Bref a simplement dû mettre leur dernier représentant dans un monastère pour pouvoir agir librement et reconquérir la Gaule du sud – avec en son sein la partie du Languedoc où Plantard prétendait qu'existait un profond mystère mérovingien: Rennes-le-Château et ses environs.

    On ne voit donc pas la logique: les mérovingiens refusent de libérer Rennes-le-Château des Sarrasins, et pourtant, affirme Plantard, ils s'y seraient réfugiés et y auraient laissé un héritier dont lui-même descendrait. Mais quand? Si c'est avant que Rennes-le-Château ait été repris par Pépin le Bref, c'est que les mérovingiens étaient les alliés des Sarrasins, de telle sorte que 000000000.jpgles destituer était plutôt normal. Si c'est après l'intervention de Pépin, on ne sait pas pourquoi celui-ci a été empêché d'y aller les chercher et de les enfermer dans un monastère pour les empêcher de se reproduire, comme l'histoire dit qu'il a fait avec les mérovingiens restés dans la Gaule du nord.

    La ruse de Pierre Plantard est d'avoir inventé que cette lignée mérovingienne réfugiée à Rennes-le-Château date en fait de l'époque de Clovis. Mais même en ce cas elle n'avait aucune légitimité à régner, puisque, deux siècles plus tard, le roi légitime a été placé dans un monastère par Pépin. Si elle était si légitime, pourquoi n'est-elle pas allée le libérer? Ou alors, pourquoi, vivant à Rennes-le-Château, n'a-t-elle pas résisté aux Sarrasins? Ou si elle l'a fait et qu'elle a échoué, pourquoi prétendre qu'elle a subsisté?

    Comme on dit, un droit non réclamé tombe en désuétude.

    Au reste, cette lignée mérovingienne en Languedoc est-elle vraisemblable? À l'époque de Clovis, Rennes-le-Château était dans le royaume des Wisigoths, qui étaient ariens. Or, les mérovingiens étaient absolument catholiques, et tenaient leur légitimité de 0000000000.jpgleur proximité avec Rome  – et ils combattaient les Wisigoths à ce titre. Quels mérovingiens auraient pu se réfugier chez eux? C'est peu crédible.

    Mais quelle gloire de toute façon tirer d'une ascendance en ces rois dit fainéants? Inconsciemment, Pierre Plantard voulait-il par là signifier qu'il ne travaillait lui-même pas beaucoup? On raconte qu'il vaguait, oisif, à Rennes-les-Bains pour prendre quelques eaux sans ordonnance médicale, et que c'est là qu'il a commencé à raconter ses histoires. Cherchant de quoi s'occuper après les traitements du matin, il visitait Rennes-le-Château et Bugarach et, encore tout enivré par l'eau chaude qui avait dilaté son âme, il rêvait sur ce qu'il voyait, stimulé sans doute par les réalisations remarquables de l'abbé Saunière dans le village antique de Guillaume de Gellone – un pair de France carolingien, non mérovingien, installé à Rennes-le-Château après les victoires de Pépin et de ses descendants.

    Rudolf Steiner dit que le corps éthérique, porteur des images intérieures et lié à l'eau corporelle, peut, dans l'eau et ses vapeurs, se détacher du corps physique. On voit alors à l'extérieur de soi ses propres rêves, qui en prennent un air objectif. Il est de tradition que les villes thermales favorisent la rêverie plus ou moins inspirée: Aix-les-Bains, par exemple, a soutenu les élans poétiques de Lamartine. Ce grand poète voyait, au-dessus du lac du Bourget, la figure immense de la femme défunte qu'il avait tant aimée!

    Pierre Plantard aurait dû faire des alexandrins, peut-être. Il aurait pu bâtir de belles épopées.