Culture - Page 3

  • Le film du Joker

    jokerjoaquinwarner-e562a8-0@1x.jpegOn a dit beaucoup de bien du film The Joker, qui retrace l'origine du super-vilain affronté par Batman, parce qu'il intellectualise le film de super-héros en scrutant l'évolution d'un méchant surhumain, mais je pense que ce bien a été souvent exagéré, car si globalement l'histoire est intéressante et agréable à suivre, elle manque en réalité de profondeur, et en même temps de vraisemblance.

    Ce n'est pas que le film de super-héros, parce qu'il contient du merveilleux, puisse se passer en effet de cette vraisemblance. Comme le disait Pierre Corneille, il y a aussi la vraisemblance interne de la fable, quand les éléments se tiennent entre eux, suivent une logique, et apparaissent comme cohérents. Or, ce qui n'est pas vraisemblable dans ce film, c'est qu'un meurtrier suscite l'engouement des foules. Si les grands criminels ont toujours des adeptes, en général ils se cachent, ils sont épars, et les masses suivent plutôt des héros.

    Mais avec son costume éclatant de la fin, irréel, son attitude quasi extraterrestre, le Joker apparaît bien comme un surhomme. Un surhomme du mal, mais un surhomme tout de même. Or, l'origine de cette surhumanité n'est absolument pas donnée. Aucun élément ne justifie la transformation d'un homme mentalement dérangé en un surhomme du mal. Le surhomme appartient à la fable; et rien n'est fabuleux, ou miraculeux, dans l'évolution du personnage, aucun événement fatidique ne justifie qu'il passe de l'homme au 801x410_joker.jpgsurhomme. Il ne fait que suivre une évolution lente, progressive, naturaliste, vers cette surhumanité. À d'autres.

    Croit-on qu'il suffit à une larve d'évoluer telle quelle pour devenir un papillon? Ou, si on trouve qu'un papillon est trop gentil, croit-on que la larve du frelon évolue lentement et progressivement vers la forme de l'âge adulte? Croit-on que la tige qui croît mécaniquement devra forcément donner une fleur, même vénéneuse, même carnivore? Le mystère dépasse les conceptions du matérialisme, et pour créer un nouvel être à partir de l'ancien, modeler l'ancien ne suffit pas, il faut aussi l'intervention d'un autre élément, nouveau, extérieur. Toute métamorphose est un miracle, et la véritable évolution se fait par sauts.

    Il en est ainsi dans l'ancienne mythologie, à juste titre. On explique la surhumanité par un dieu qui s'est uni à une mortelle. Il en est aussi ainsi dans les légendes chrétiennes: les miracles ont derrière eux des anges, qui transforment les martyrs en saints du ciel. Et il en est encore ainsi dans la majeure partie des récits de super-héros, un extraterrestre a donné à un mortel des pouvoirs extraordinaires, ou au moins un événement fatidique a eu lieu, comme la piqûre d'une araignée radioactive, le surgissement de rayons gamma, et ainsi de suite. Le naturalisme du film du Joker jure simplement avec la fin, qui tient du merveilleux. C'est illogique, et le film joue d'un symbole, l'ennemi séculaire de Batman, pour rendre piquante une histoire réaliste, de manière plutôt incohérente.

    Cela dit, il se laisse regarder, pour deux raisons. En soi, le cheminement vers la surhumanité est toujours agréable à suivre, même quand il manque de crédibilité, et l'apparence finale du Joker est géniale. Et l'acteur principal est bon, il est expressif, plus que beaucoup d'acteurs de super-héros. Les super-vilains le sont parfois plus que les super-héros. Le mal a toujours avec lui une qualité piquante, qui le lie au monde spirituel, aux profondeurs inconnues de l'humanité.

  • Donald Trump et le Kurdistan

    donald-trump-ne-decolere-pas-et-peine-a-dissimuler-son-inquietude.jpgRudolf Steiner affirmait que le but secret de la politique anglo-américaine, dans le monde, était d'y créer une instabilité contrôlée, afin d'y favoriser le commerce que les anglophones dirigeaient, pour lequel ils étaient particulièrement doués. Ils dressaient, disait-il, les peuples les uns contre les autres, étaient pour cela très doués aussi, ils connaissaient d'instinct ce qui pouvait toucher les êtres humains à travers le monde, les fasciner, les exciter, les pousser, les tirer.

    Il caractérisait ainsi la politique de Woodrow Wilson, en 1919, et sa manière de favoriser l'éclosion des nationalismes, sa prétention à donner aux peuples le droit de disposer d'eux-mêmes, qui n'était qu'une façon de les contrôler en émiettant les empires européens unissant plusieurs peuples – notamment l'Autriche-Hongrie, dont Steiner était issu. Les égoïsmes nationaux étaient éveillés, excités par le gouvernement américain, qui était lui-même, au fond, excité et galvanisé par son propre égoïsme national, au-delà des prétentions universalistes de son melting pot.

    Je ne dirai rien de la prétention de la France à représenter aussi un universalisme voué à une nation déterminée, car elle a une part qui la tire vers l'Amérique, mais aussi un reste d'empire carolingien, qui rend indistincte sa politique, hésitante, mais en même temps lui suscite de la sympathie dans le monde – de cette sympathie incarnée par exemple par Jacques Chirac s'opposant à BOYAIIXGRM6B3C54J5FMHE32RQ.jpgGeorge Bush, ou ami des Palestiniens contre la rigueur des agents de sécurité israéliens: on s'en souvient. C'est l'héritage de De Gaulle.

    Il est ainsi naïf de s'étonner de la politique de Donald Trump dans les pays arabes, qui suit bien plus celle de Barack Obama qu'on aurait pu croire, quoique le prétexte soit différent. Les régimes autrefois alliés de l'Union soviétique et s'appuyant sur des monarques plus ou moins élus, forts, autoritaires, avaient fait leur temps, et il s'agissait de réorganiser l'Orient. L'émiettement favorise forcément ceux qui ont un sens pratique particulièrement aigu, ont l'instinct du commerce, sont connus pour leur pragmatisme. Les préoccupations de Donald Trump sont d'abord commerciales, sa vie entière l'atteste, et dans le commerce les États sont en compétition, conformément aux principes darwinistes majoritairement adoptés aux États-Unis.

    Rudolf Steiner est souvent attaqué, dans la presse et les universités, parmi les penseurs et les écrivains, mais c'est peut-être parce qu'il était lucide, et est encore susceptible d'ôter leurs illusions à ceux qui rêvent de gendarmes faisant régner la vraie justice sur Terre, la démocratie, les droits de l'homme, faciles prétextes pour déstabiliser les uns et les autres, quand le libre commerce l'exige – ce libre commerce qui favorise justement les Américains.

  • Arthur Rimbaud voyant

    bateau ivre.jpgArthur Rimbaud se voulait souvent voyant, mais mon idée est que si on reste dans la confusion hallucinatoire, on ne voit que le reflet imprécis de ses propres états intérieurs. Pour que les images nées de l'âme et cristallisées dans les mots donnent réellement à voir le monde spirituel, il faut établir un lien pensé entre les états de l'âme et ce monde spirituel; il faut non seulement regarder en face les images hallucinatoires qui montent des profondeurs – en faire des figures, comme le font généralement les poètes –, mais aussi les sonder jusqu'à l'endroit où elles naissent – scruter le miroir, et passer au travers!

    Car une hallucination n'est qu'une hallucination. C'est l'essence du paganisme idolâtre de prendre les images pour la chose même dont elles sont l'image. Une statue n'est pas l'être qu'elle représente. Et Pythagore rappelait que les dieux n'avaient ni forme, ni couleur, ni sons – qu'ils n'avaient point de corps. Si on leur en donne, c'est de façon erronée, ou symbolique. Comme le disait La Fontaine, l'erreur permet de remonter à la vérité cachée.

    Or, cela demande à ce que, dans les hallucinations, on pressente un ordre secret, une musique, une harmonie, et un sens. Ce n'est pas qu'il faille délivrer prosaïquement ce sens, mais le pressentir, et donc donner à l'imagination ce que Tolkien appelait the inner consistency of realiy. Or, Rimbaud ne l'a pas toujours fait, il faut l'avouer. J'ai souvent trouvé ses figures flottantes, insuffisamment substantielles, prétendant se soutenir par elles-mêmes alors qu'une hallucination ne vaut que si elle devient symbole, et qu'en elle-même elle n'est que vent.

    J'avoue même que la science-fiction française m'a souvent fait cet effet, sans doute parce qu'elle doit beaucoup à Rimbaud.

    Le rejet par celui-ci du christianisme est sans doute pour beaucoup dans ce caractère flottant, car le christianisme a donné à l'Occident la structure profonde des mystères tels qu'il le vivait, en la reprenant souvent du paganisme le plus élevé – ou en prorogeant celui-ci, du moins. C'est connu, mais on en parle pour rabaisser le etoiles.jpgchristianisme. Or, cela devrait au contraire le légitimer, puisque les anciens mystères ne sont bien connus que par ce que le christianisme en a gardé. Cela montre que s'en prendre au christianisme est simplement impie, et l'est même du point de vue des religions antiques.

    Mais il y a dans les vers de Rimbaud des perles, des fulgurances, et je voudrais citer une strophe qui me paraît telle:

    Cependant que silencieux sous les pilastres
    D'azur, allongeant les comètes et les nœuds
    D'univers, remuement énorme sans désastres,
    L'ordre, éternel veilleur, rame aux cieux lumineux
    Et de sa drague en feu laisse filer les astres!
    (L'Homme Juste.)

    L'ordre est ici décoré de figures grandioses, et personnifié, Rimbaud retrouvant une piété toute hugolienne au fond de ses images fabuleuses. Les Illuminations le confirmeront souvent.

    Les poèmes en vers, moins.

  • Mon ami Steph

    littoz.jpgMon ami Stéphane Littoz-Baritel est mort, il y a quelques jours, et il était assez jeune. Il avait le cœur fragile, et il ne se ménageait pas. C'est avec lui que mon père et moi avons fait les livres des éditions Le Tour car, ancien publicitaire, il était un infographiste et un photographe excellent. Il nous prêtait son talent, et nous a permis de créer – sans dépenser trop – des livres qui avaient un air professionnel, et étaient de beaux objets.

    J'ai en particulier travaillé avec lui pour l'ouvrage De Bonneville au mont-Blanc, qui rassemblait des extraits d'auteurs célèbres consacrés au chemin qui, de la porte d'entrée de la haute vallée de l'Arve, mène au pilier blanc de l'Europe. Mon père et moi lui avons demandé de photographier les lieux nommés par les écrivains afin d'orner le livre, et aussi pour que le lecteur mesure le travail d'imagination et de transfiguration des auteurs, parce que les lieux devaient pouvoir être reconnus: avec les anciennes représentations, ce n'était pas toujours le cas, les artistes tranformant d'emblée leurs sujets. Le photographe le fait aussi, mais il est tenu par la technique, il y a en lui quelque chose de forcément plus naturaliste que chez les peintres et même les graveurs. Et puis il est moderne, il a un regard adapté à la sensibilité actuelle – du moins c'était le cas de Stéphane Littoz-Baritel.

    De tous mes livres, c'est celui-ci qui s'est le mieux vendu, quoiqu'il fût le plus cher, et je le dois principalement à Steph, car tout le monde trouvait justifié de payer cher pour de belles photographies colorées. Sans lui, même le nom des écrivains célèbres – français, anglais, allemands, genevois, savoisiens – n'aurait pas suffi à assurer son succès.

    Et le fait est que, comme photographe, il fut grand, il fut beau, il fut bien à même de transfigurer ses sujets. Tous les deux, nous fûmes marqués par une photographie qui montrait les couleurs d'arc-en-ciel prises par les volutes de neige que le vent emportait au sommet des montagnes, lorsqu'au soir le soleil brillait. Qui ne sait que ces littoz.jpgteintes emmènent l'âme vers les dieux, vers Asgard? Qu'elles sont le signe de l'alliance que Noé, une fois qu'il eut abordé sur une montagne, passa avec Yahvé? De même, nos montagnes en semblaient bénies, puisque les teintes de l'arc-en-ciel les surmontaient, semblant proposer une échelle vers les cieux. Nous en parlâmes longtemps, Stéphane et moi, et développâmes ainsi des idées quasi mystiques.

    Puisse-t-il emprunter cette échelle, et passer à travers l'arc-en-ciel! Car il aimait sincèrement les montagnes, et l'art.

    Il a aussi fait de la politique, faisant de bons scores comme écologiste, à Annecy, aux élections. Il a écrit quelques livres, dont le premier a très bien marché, consacré à Annecy et très bien présenté, avec de belles photos. Un autre est venu ensuite, plus ambitieux encore, grand et plein de photographies d'artiste.

    Il était une figure majeure d'Annecy, un des hommes les plus sympathiques que j'y aie rencontrés, un des hommes les plus ouverts d'esprit qui y habitaient. Même mes tendances mythologiques l'intéressaient, et il était un admirateur de Tolkien. J'aimais passer du temps avec lui dans sa maison, rue Albert Besnard, et j'y rencontrais des gens qu'il y logeait, des vagabonds et des artistes, à leur manière, dormant dans ses pièces ou son jardin. Il était généreux.

    Nous nous reverrons, peut-être.

  • Stendhal et la cristallisation des anges

    stendhal.jpgOn se souvient que selon Stendhal, l’amour vient de ce que, sur un objet humain, on crée une cristallisation d’un fantasme, de quelque chose qui ne vient que de soi. On projette une illusion sur un être.

    Mais dire cela n’explique pas tout, car l’homme projette cet idéal en général sur une femme, et après tout il pourrait le projeter sur d’autres objets. On a beau jeu de rappeler que la femme pour l’homme est la condition d’un plaisir qui lui est nécessaire. Les aliments aussi, pour autant, il est difficile de prétendre que sur le poulet qu’on veut manger, on projette un quelconque fantasme. Tout au plus l’imagine-t-on agréablement dans un plat, rôti ou en sauce. Or, il ne tient qu’au cristalliseur de l’apprêter en ce sens. En principe, il n’est guère déçu. Mais pour la femme, c’est plus difficile. Il ne suffit pas, nous le savons, de posséder une femme pour savourer le plaisir qu’on en attendait. Pas plus que manger le poulet cru puisse combler le palais ou même l’estomac. Or, s’il paraît technique de bien s’y prendre, comme on dit, la motivation émane aussi du jugement qu’on porte sur la femme même – pas seulement physique, mais aussi moral et intellectuel.

    La Bible dit qu’aux yeux du mâle, rien n’est plus important, chez la femme, que la beauté. Mais elle ajoute que si l’homme trouve, en plus de la beauté, de la vertu, et, en plus de la vertu, de la sagesse, il est aux anges. Il n’est pas seulement satisfait, il est véritablement amoureux, et fait tout ce qu’il peut pour que l’amour se passe bien, et cela permet justement à son désir d’être assouvi.

    Où est donc la cristallisation? Parler de cristallisation ne revient-il pas, en ce cas, à présupposer qu’aucune femme belle ne puisse être aussi vertueuse et sage? Que cela tient du miracle?

    À vrai dire la Bible le laisse entendre: cela arrive très peu souvent, dit-elle. Donc l’homme est souvent obligé de l’espérer, voire de l’imaginer – de se contraindre à le penser. Sinon, il n’est pas amoureux, et la femme ne se donne pas à lui, il reste seul et inassouvi.

    À la rigueur, beaucoup préfèrent mentir, plutôt que de rester dans une telle situation. Même si son assouvissement est au fond superficiel, son penchant matérialiste s’en satisfait souvent – en tout cas s’y résigne.

    D’autres, ceux qu’on appelle les poètes, se laissent réellement prendre à l’illusion. Mais elle ne dure pas, comme on ne l'ignore pas.

    Mais il est certain que la femme à la fois belle, vertueuse et sage est réellement divine, qu’elle place réellement la divinité sur Terre, et qu’elle ne cristallise rien d’autre que des qualités invisibles. Sur son visage, pour ainsi dire, angelic.jpgune vapeur lumineuse se distingue, à l’œil du voyant, sans laquelle l’amour au sens vrai ne naît pas. À la rigueur, on le sait bien, cette vapeur lumineuse, faite de sainteté et de sagesse mêlées, peut agrémenter un visage irrégulier, et la beauté intérieure peut venir s’imposer à la beauté extérieure – même si le corps de la femme, avec ses rondeurs, a toujours une beauté que le corps de l’homme, avec ses raideurs, n’a pas. Je veux dire, de toute façon, l’homme apprécie les rondeurs, il les trouve belles, et cela n’a rien d’arbitraire, car Platon a affirmé, avec raison, que rien n’était plus beau et plus pur que la sphère, et le fait est que le corps de la femme y tend, tandis que celui de l’homme tend à l’angle.

    Donc, même si ce qu’on cristallise est une divinité rêvée, il peut réellement arriver, aussi, que des anges s’incarnent. Lamartine en parlait.

    Cela arrive-t-il moins souvent qu’on ne tombe amoureux? Pas forcément. Chaque être humain a en lui une part de la divinité, et l’amour en est aussi le pressentiment – consiste aussi à la deviner, sous l’écorce. À la grossir, peut-être, à effacer dans la conscience ce qui chez les êtres humains tient au terrestre. Mais on vit d’espoir.

  • Jacques Chirac et les arts premiers

    Branly-630x405-C-OTCP-Lois-Lammerhuber-I-172-06.jpgDe mon point de vue, Jacques Chirac a réussi peu de choses, si ce n'est son musée du quai Branly, dit des Arts Premiers, qui a remplacé le Musée Colonial de la Porte Dorée – que j'ai souvent visité avant son transfert, car j'habitais à côté, et mon école en était plus proche encore. Sans doute ces Arts Premiers étaient-ils affectionnés d'une façon assez sincère par le défunt Président, et en tout cas il sut employer le talent de Jean Nouvel, car le bâtiment même est beau. Tout le monde en a convenu, et c'est étrange, car son prédécesseur François Mitterrand a fait créer beaucoup plus de bâtiments, il se piquait en effet de culture et de lumières particulières en matière architecturale, mais la vérité est que la production mitterrandienne est médiocre et sentait sa pompe moderniste, une certaine absence d'implication personnelle: il en faisait beaucoup, mais d'une manière abstraite, il aimait d'ailleurs les formes mathématiques ennuyeuses.

    Ce qui est troublant, c'est que Mitterrand s'appuyait sur une tradition typiquement française, classique, y compris en poésie, qui échappait à Chirac, plutôt amateur de traditions asiatiques ou africaines. Or il en est sorti un bâtiment de plus de charme, comme si la grande tradition à la française était devenue vide. Comme si Paris ne brillait que par les cultures des pays que son armée a conquis, même si dans les faits elle continue d'afficher orgueilleusement son style propre, continue d'en pénétrer son propre espace, ne s'embellissant pas tant qu'on voudrait.

    Le style moderniste et mathématique est volontiers imité des Américains, mais en Amérique les bâtiments géométriques et nus de Paris, de ceux que Mitterrand a fait produire, sont plutôt l'apanage des villes de province, quai-branly.jpgtandis que Washington affiche son style néoromain, et New York son néogothisme, au-delà de son gigantisme. En quelque sorte, le Musée des Arts Premiers est une heureuse intrusion de l'art amérindien dans le sol occupé par les Européens, comme si la vérité de Paris, par-delà les siècles chrétiens que l'incendie de Notre-Dame semble avoir encore davantage annihilés, était dans l'indigénat chamanique préceltique, ou au moins prélatin.

    Il est curieux que la fin d'une civilisation se marque par l'absence de capacité à digérer les choses sans renoncer à ses traditions propres, je veux dire, le christianisme et le philosophisme auraient pu s'animer en accueillant le chamanisme des anciennes colonies, ou même des régions à tendance païenne – mais, au lieu de cela, Paris superpose les traditions sans parvenir à les synthétiser, comme si le génie n'y flamboyait plus autant que les accumulations de science vide.

    Car le problème des traditions chamaniques est que, aussi belles soient-elles en soi, elles apparaissent comme extérieures à la tradition européenne, et que leur exposition publique anesthésie leurs pouvoirs de suggestion, quoi qu'on dise, les plaçant dans la lumière artificielle dont Walt Disney use lorsqu'il s'agit d'exposer le merveilleux traditionnel – la même. Pendant ce temps, le style géométrique à la Mitterrand continue de régner - suscitant l'ennui.

    Il n'y a guère que Charles Duits qui parvint à synthétiser la tradition française et le chamanisme, et il était américain, il ne faisait pas de politique, il n'avait pas même le droit de vote.

  • Récital des Poètes de la Cité le 12 octobre

    01.jpgLes Poètes de la Cité cet automne encore présenteront un récital exceptionnel, en partenariat avec l’association Noyau. Au cœur du conte, que je préside aussi, et qui est occitane. Il aura lieu à la Maison de Quartier de Saint-Jean samedi 12 octobre 2019 à 15 h – et c’est le dernier que je présiderai, car j’ai donné ma démission, ne pouvant m’occuper de l’association genevoise alors que je vis à plus de six cents kilomètres. J’y serai avec ma double casquette néanmoins, et y viendrai depuis les environs de Limoux avec Rachel Salter, qui livrera un conte particulièrement poétique, Histoire de la fée lavandière, tandis que les Poètes livreront aussi soit des contes poétiques, soit des poèmes narratifs. C’est ce que je ferai moi, je dirai deux de mes poètes narratifs qui ont bien l’allure de contes, La Révolte du poète et Le Chant du ménestrel. Puis Dominique Valllée, l’excellente, dira aussi un poème de son cru. Linda Stroun à son tour fera élégamment part d’une Métamorphose. Brigitte Frank puissamment racontera l’histoire du Géant Galatio. Yann Cherelle, avec sa profondeur habituelle, fera dire un texte sur les Enfants perdus. Émilie Bilman, avec son imagination subtile, fera résonner le chant des fées et des oiseaux, et montrera le reflet pur des cygnes. Catherine Cohen, avec sa vivacité accoutumée, dira un émouvant Yoga du soir. Et l’épique Giovanni Errichelli plongera 71500902_10157268742452420_765629090752364544_o.jpgavec force dans les mystères de Nyx et Érèbe et de La Légende de Salimonde. Les artistes de la parole seront accompagnés d’un musicien renommé à juste titre, le joueur de korâ Sankoum Cissokho: il commencera et finira le spectacle, et le ponctuera de son instrument mélodieux.

    Mais avant le récital des poètes et conteurs de nos deux associations associées, il y aura une présentation du Président, et, après, des tréteaux libres, pour tous les poètes, inscrits ou non inscrits, membres ou non membres. Vous pouvez tous venir pour présenter vos contes et apologues ensorceleurs!

    Pour moi, je ne sais si je ferai le bilan de ces années de présidence que je ne compte plus, je suis content de les avoir faites, c’était un titre plein d’honneur, notamment, il faut le dire, à l’étranger, en France. On se doute que d’annoncer aux Savoyards et aux Languedociens que je suis président d’une société de poètes à Genève me donnait aussitôt du lustre. Même les Parisiens étaient charmés.

    Ce n’est pas pour autant bien sûr que j’aie été digne de ma fonction, je ne suis pas certain d’avoir été à la hauteur et que je fusse fait pour un tel poste, je pense qu’on m’y a élu parce que j’ai des facilités pour m’exprimer en public, pour communiquer. Quant aux capacités d’organisation et à l’autorité naturelle, je dirai que je n’ai pas ces qualités à un degré particulièrement élevé, étant tiré par l’élément de l’air et la volatilité. Je peux d’autant poetes.jpgmoins m’empêcher d’essayer d’amuser et de faire rire que même quand je ne m’y efforce pas, j'en crée le résultat: jusqu’à ma démarche, me dit-on, a quelque chose de comique. Je n’y peux rien, c’est ainsi.

    J’essaie bien à l’occasion de m’améliorer, mais je m’efforce surtout de travailler pour remplir les tâches concrètes sur lesquelles je me suis engagé, pensant que cela suffit bien, et que l’autorité minimale est acquise par cette activité, et la légitimité qu’elle possède. Bref, je ne prétends pas laisser l’association des Poètes de la Cité au pinacle, car sa situation objective n’est pas particulièrement glorieuse; mais je pense avoir animé l’association, tout de même, avoir créé des choses, et donné l’occasion à beaucoup de poètes de briller, d’être mieux connus et appréciés du public. Le présent blog, il faut l’avouer, y a participé.

    Ils le méritaient d’ailleurs tous, ils sont bons, ce sont des poètes talentueux, que je suis content d’avoir fréquentés. J'espère les revoir un jour.

  • Arthur Rimbaud et l'imagination raisonnée

    Rimbaud_1872_n2.jpgToujours pour des motifs professionnels, après Luc Alberny et Guy de Maupassant, je m'amuse à relire Arthur Rimbaud – ses poèmes en vers. Et je découvre une introduction réalisée, dans l'édition choisie, par mon ancien professeur à la Sorbonne Pierre Brunel. Je l'aimais bien, il s'intéressait à la poésie contemporaine, aux motifs mythologiques, et j'ai participé à son Dictionnaire de don Juan – y publiant un article. Mais une remarque qu'il fait sur Rimbaud m'a surpris.

    Il assure que son imagination était raisonnée, semblant contredire une école de pensée qui la trouve délirante. Il paraît mettre un point d'honneur à ce qu'il en soit ainsi, comme si le problème était moral. Cependant, il n'en donne pas d'illustration, il n'en livre aucune preuve.

    Ce n'est pourtant pas difficile: peu ou prou, l'imagination représentée par des mots contient des éléments de raison, comme la langue elle-même. La question n'est pas là. Je suis d'accord avec le présupposé de Pierre Brunel: toute imagination de poète digne de ce nom est raisonnée – ou, comme disait Rudolf Steiner, disciplinée. Je rejette à la fois les imaginations délirantes et l'absence d'imagination en poésie – le rationalisme sec. Pour moi, même, les meilleurs poètes sont ceux qui équilibrent le mieux ce qui ressortit à la raison et ce qui ressortit à l'imagination.

    J. R. R. Tolkien à son tour disait que plus une imagination était claire, plus elle était belle. Il rejetait avec énergie l'imagination délirante, celle des poètes échevelés dont la vie, affirmait-il, était fortunately short. Il n'avait probablement pas d'intérêt pour Rimbaud.

    Le problème est en effet de savoir dans quelle mesure un poète est équilibré entre la raison et l'imagination, de quelle manière il a pu créer des imaginations disciplinées. Si la mesure est petite, le blâme n'est pas loin. Pierre Brunel le sait, et défend Rimbaud pour le principe. Mais il ne prouve rien.

    Il est évident que si on le compare avec des écrivains rationalistes, il semble manquer de discipline, que son imagination n'apparaît pas comme très raisonnée – qu'on s'en plaigne ou s'en réjouisse. Mais c'est là pure subjectivité. Comment créer en la matière un jugement fiable? Il faudrait pouvoir le comparer avec la production poétique mondiale. Ou au moins avec l'ensemble de la production poétique française, depuis les origines. Or, de brunel.jpgnouveau, il semble bien, si on fait cela, que son imagination tend au délire, qu'il appartient à cette sorte de poètes.

    Dans un certain sens, on peut s'en réjouir, car la production française tend au rationalisme et à la sclérose, et c'est pourquoi Rimbaud la détestait, pourquoi il s'en prenait à la tradition poétique nationale. D'un autre côté, la production mondiale tend bien à l'équilibre entre l'imagination et la raison – équilibre dont il sort des mythologies, et je ne sais pas si on peut dire que Rimbaud en a créé une. Dans les Illuminations, peut-être.

    Si Pierre Brunel n'entre pas dans la discussion, c'est qu'elle est périlleuse. Rimbaud a aussi donné naissance à toute une tradition de poètes plus imaginatifs que leurs prédécesseurs, je trouve que les écrivains de science-fiction français lui doivent beaucoup, notamment Kurt Steiner et Stefan Wul.

    Le rejet néanmoins de tout repère traditionnel est lui aussi périlleux, car il n'est pas donné à tous les esprits de retrouver par eux-mêmes le sens du monde, ce qui dans l'appréhension imaginative se cristallise comme pensée claire.

  • Guy de Maupassant et le monde élémentaire

    Maupassant_9529.jpgLa différence entre Émile Zola et Guy de Maupassant est surtout dans la place que le second laisse à l'occulte, aux forces élémentaires, qui sont chez lui objectives, et n'émanent pas seulement, comme souvent les professeurs le veulent, du psychisme humain. Disciple de Flaubert qui méprisait le Naturalisme qui pourtant se réclamait de lui, Maupassant concédait aux mystères de l'âme humaine dans leur relation avec les forces cachées de l'univers, et il restait chez lui quelque chose de la tradition hugolienne – et Hugo lui aussi détestait Zola.

    Cela ne se voit pas seulement dans le Horla, salué par Lovecraft et qui objective la schizophrénie et lui donne un fondement cosmique, mais aussi dans ses romans, et ma lecture récente de Bel-Ami pour des motifs professionnels me l'a dévoilé. Car s'il ne croit certainement pas aux forces bienveillantes de l'univers, à l'amour cosmique des mystiques et des chrétiens, il a encore avec Lovecraft ce trait commun, qu'il croit à des forces élémentaires qui animent le monde au-delà des apparences, et justifient l'égoïsme humain. Car le monde est égoïste jusque dans ses strates magiques, pour Maupassant, et dans le roman cité au-dessus, il n'esquisse une mythologie que pour peindre l'ange de la mort, dominant tout, emportant tout, faisant de la vie une illusion.

    Pourtant, il y a chez lui des liens sympathiques obscurs, qui, au-delà des conventions sociales et des fausses lois justes, rapprochent les êtres, créent des amours durables, immortelles – une substance qui embrasse les couples. Il est étrange que dans Bel-Ami un courant de ce genre, lumineux, brillant, astral, passe entre le héros et son éternelle maîtresse, avec laquelle il ne se marie jamais mais qui est la seule femme qu'il aime, et qui l'aime en retour. La société est absurde, mal faite, illusoire, stupide, et ne permet pas de réussir cette union légalement, de la faire passer dans la règle; mais une force souterraine existe, qui est plus pure, plus sainte, et fait se retrouver à l'infini ces deux âmes au-delà de leurs mariages et de leurs mensonges.

    Il est curieux que peu de temps avant le triomphe du héros et ses nouvelles retrouvailles avec madame de Marelle son éternelle amante, les personnages croient voir, derrière les hirondelles qui volent dans le ciel printanhirdondelles.jpgier, les lignes qu'elles ont tracées dans l'air – qu'ils pensent les distinguer encore, comme le dit Maupassant.

    Sans doute, cette force élémentaire est dénuée de morale, de règle, de lois, de pensée, et Maupassant reste païen, athée – ce que Rudolf Steiner appelait ahrimanien. En ce sens, il participe pleinement du matérialisme de Zola, malgré ses tendances ésotériques, et le plaisir qu'il eut à composer des poèmes. Il fait penser à un Robert E. Howard de la bourgeoisie parisienne, car sous son réalisme dur et cru un vague romantisme subsiste, qui mêle les images du néant absolu et épais, du néant qui se cristallise en figures démoniaques, aux images plus fleuries, plus optimistes, plus inspirées par le vol des oiseaux et les amours substantielles des amants secrets.

  • Collectivisme spontané et roman bourgeois

    bel.jpgMon directeur de thèse m'avait demandé d'émettre des hypothèses pour expliquer la marginalisation, dans l'université française, de la littérature savoyarde, et la principale, celle que je pensais la plus vraie, était que l'université française concevait la littérature comme rendant compte des relations sociales complexes telles que Paris peut en donner l'exemple, ou du moins des villes modernes et bourgeoises telles qu'il n'en existait pas en Savoie, où les écrivains mettaient l'individu face aux forces cosmiques, celles qui gouvernaient le pays physique, la nature, les lacs et les montagnes – ou le temps, l'histoire, l'évolution. Cela paraissait aux amateurs de romans bourgeois comme ressortissant à la littérature religieuse, nourrie de concepts à leurs yeux vides. Les problèmes de l'être humain face aux autres êtres humains seuls leur paraissaient dignes d'intérêt.

    Je lis, pour des raisons professionnelles, un de ces romans bourgeois se passant à Paris, appelé Bel-Ami, de Guy de Maupassant bien sûr, et c'est assez simple: l'amour, si pur lorsque l'âme s'adresse aux éléments, ou à l'évolution cosmique, puisqu'alors il embrasse le vaste monde, y cache un égoïsme illimité. On pourrait croire en effet qu'une cité aussi noble que Paris élève l'âme, mais dans le roman bourgeois, elle n'est que le théâtre des ambitions personnelles, sans jamais que l'amour au sens que Platon entendait soit impliqué réellement.

    On pourra me dire que c'est là seulement l'effet du Naturalisme, et que Victor Hugo plaçait, lui, de pures amours dans Paris, comme avec, dans Les Misérables, Marius et Cosette. Il n'est pas faux que Hugo ait cherché à déployer un amour cosmique embrassant la société, surtout à l'époque où il ne vivait plus à Paris mais concevait la vie sociale dont cette ville est le centre depuis les visions qu'il avait de l'océan, sur l'île de Guernesey. Mais la tendance est de considérer Paris comme un aboutissement, et donc de déclarer nulle et non avenue l'idée qu'il y aurait, au-delà encore, une force inconnue agissant dans le monde. Or, il est entendu que Paris étant un pôle économique majeur, on y fait beaucoup d'affaires et que, par conséquent, les désirs égoïstes y sont particulièrement mariuscosette.pngsensibles. L'apparence parisienne le dit à l'esprit rationnel, et si dans le même temps on prend cette apparence comme étant l'essence des choses, on divinise l'égoïsme, sous couleur d'en faire la satire. Car s'il n'y a rien d'autre, les héros seront de ceux que ces forces de l'égoïsme habitent tout entier, et on sera réduit à faire le tableau triste de leurs ambitions terrestres, aussi vaines semblent-elles être au regard de l'univers.

    Cela choquait le traditionaliste Tolkien, qui détestait ce genre de romans prenant pour héros des âmes viles, et à vrai dire cela choquait aussi en Savoie. Jean Valjean pouvait bien, dans Paris, être une âme pure et faire figure d'exception – il pouvait bien racheter, au fond, les égoïsmes communs de la capitale française, on était étonné que des héros ne pussent plus incarner les forces du bien, de l'amour et de l'altruisme. L'obsession et le culte du lien social faisaient s'estomper jusqu'à l'amour dans le néant, et l'image du couple, sanctifiée même par des prêtres comme Pierre Teilhard de Chardin, était ruinée, bien que Paris fût reconnue comme la ville de l'amour même.

    La réaction des Savoyards était d'éviter de traiter ce sujet, qui occupe la plupart des lecteurs: l'amour normal étant celui voulu par les prêtres, mieux valait ne rien dire des amours réelles. Le lien social, présenté comme pervers, s'effaçait devant la recherche individuelle de salut face à l'espace et au temps. Du coup, cela apparaît comme décalé et inadapté au lecteur moderne, si engoncé dans des relations sociales devenues toujours plus complexes. Les succès de la psychanalyse eux-mêmes s'expliquent par ceci, qu'on a voulu sacraliser le lien social sans le renvoyer à rien d'autre qu'à des mécanismes. Cela a créé le paradoxe de héros égoïstes.

  • Révélations individuelles et contraintes collectives

    karl_marx.jpgJean-Noël Cuénod, dans un récent article de son blog, a assimilé la laïcité à la liberté individuelle garantie contre les tyrannies de groupe, les dogmes religieux ou athées, les pensées imposées par les communautés, qu'elles se réclament de la Bible ou du matérialisme scientifique. C'est beau, et compréhensible en Suisse, où les individus ont des droits garantis non seulement par la théorie, ce qui est écrit dans les lois, mais aussi dans la pratique, dans ce qui se fait couramment, dans les coutumes, dans la vie politique même. Car, en France, il y a un droit écrit qui est magnifique, et des coutumes qui en réalité ne se sont pas départies des habitudes médiévales et catholiques, et qui ont resurgi dans la république dite laïque à travers des dogmes plus ou moins officieux – en particulier, à une certaine époque, le marxisme, qui avait pour corollaire l'athéisme.

    C'est un pays où bien sûr les propositions politiques de Marx peuvent être discutées, mais où ses postulats philosophiques doivent souvent, notamment dans la bonne société – les milieux intellectuels –, être reconnus comme vrais si on veut pouvoir s'exprimer en public. Le concept de lutte des classes est admis comme incontestable, et celui qui trouve des exemples qui en contredit la loi mécanique est réputé n'avoir rien compris à Marx ni à la société réelle et donc n'avoir pas de légitimité à s'exprimer. C'est parce que j'avais pu montrer que la Savoie des rois de Sardaigne, au dix-neuvième siècle, n'avait pas en son sein de lutte des classes significative que ma thèse a choqué.

    Il est de bon ton, dans la bonne société des milieux cultivés, de proclamer son athéisme, vu comme parfaitement en adéquation avec la laïcité, et les professeurs de l'Université n'hésitent pas à le faire, et je ne pense pas que la même liberté existe pour proclamer sa doctrine monothéiste ou polythéiste, la considération que les dieux non seulement existent, mais interviennent réellement dans la vie.

    La tendance de la France est au collectivisme, et c'est une tendance qui n'est pas proprement européenne, on la retrouve dans des pays d'Asie comme la Turquie ou la Chine. Dans ces pays, la nation est regardée comme une chine.jpgautorité absolue en matière de philosophie individuelle, et il est très mal vu de s'opposer aux révélations d'État en matière d'organisation sociale, ou sur d'autres sujets, comme la nature de l'être humain. Il faudrait voir pourquoi il en est ainsi, et quel lien mystérieux existe entre la France et la Chine.

    Disons déjà que ce sont deux vieux empires de leurs continents respectifs, les plus gros et les plus anciens. Il y a comme un noyau dur qui attache les gens qui y vivent au passé, et au territoire occupé, ainsi qu'à la communauté qui l'occupe. Comme l'origine glorieuse s'en perd dans le passé lointain, on s'imagine aisément que c'est par là qu'on se relie à la divinité – et la communauté elle-même, perçue comme immortelle, en devient tout à coup divine. Il est donc difficile d'y faire triompher la liberté individuelle, quoi qu'on veuille, et la tendance existe, à y assimiler la laïcité à ce qu'y pensent les gens intelligents, qui dirigent la Communauté.

  • Critiques de philosophes diplômés

    tolkien.jpgIl y a une tradition culturelle propre aux universités, qu'on pourrait dire bourgeoise, et tout le problème de l'État est de parvenir à convaincre qu'elle est universelle et absolue, et que chacun est dans la possibilité de s'y soumettre et de s'y adapter, qu'elle est libre d'accès, qu'à cet égard règne une égalité parfaite entre tous.

    Mais il existe aussi des individus libres qui ne cherchent pas à faire reconnaître leurs connaissances et leur orientation culturelle par le gouvernement, et qui, dans des groupes pour ainsi dire privés, étudient, lisent et pratiquent des auteurs non reconnus, n'appartenant pas à la tradition culturelle officielle.

    Regardons les choses objectivement: les professeurs diplômés, les philosophes patentés, qui sont allés dans des soi-disant grandes écoles, ne peuvent pas ne pas être jaloux des auteurs qu'ils ne pratiquent ni ne connaissent, et envieux du succès qu'ils ont auprès de gens qui, à leur tour, ne les reconnaissent pas, eux, comme des autorités incontestables. C'est fatal.

    Essaient-ils de s'initier à ces auteurs interlopes, non reconnus, qu'ils les trouvent facilement mauvais, parce que leur jugement n'a en réalité jamais été formé, ils en ont reçu les principes tout faits. Leurs études ne leur ont pas réellement permis de pulvériser en eux les préjugés, et d'emblée leur impression, lorsqu'ils abordent ces auteurs nouveaux, est négative – ils cherchent plutôt à prouver, lorsqu'ils les lisent, qu'on a raison de ne pas les mettre dans les programmes d'étude officiels. Ils en cherchent les défauts, ils sont en quelque sorte chargés de démontrer qu'ils ne sont pas bons, qu'ils ne méritent pas l'amour que leur portent des gens non diplômés, non autorisés, non patentés.

    J'ai connu cela avec la littérature savoyarde ancienne, mais aussi avec des auteurs aujourd'hui célèbres, et défendus en leur temps par des individualités courageuses (tel Jacques Bergier): J. R. R. Tolkien, H. P. Lovecraft, steiner rud.jpgRobert E. Howard... Les esprits officiels n'en disaient que du mal, maintenant la Bibliothèque Nationale de France fait des expositions sur eux.

    Il y a un auteur qui continue d'être attaqué, c'est Rudolf Steiner, peut-être parce qu'il était de langue allemande, ou parce qu'il était un philosophe qui ne voilait pas ses pensées ésotériques par de la fiction, comme les précédents. Ce qui le suggère, c'est le texte de présentation de l'exposition sur Tolkien à la B.N.F.: le mot mythologie y est mis continuellement entre guillemets, comme s'il ne s'agissait pas réellement de mythologie, alors que l'auteur pensait réellement en faire une. Mais on a beau jeu de le pousser dans les cordes et d'invoquer la fiction pour ne pas prendre au sérieux son projet. Avec Steiner évidemment c'est plus difficile. Tant que les intellectuels fonctionnaires n'y seront pas arrivés, ils n'auront d'autre choix que de le rejeter. Car leur but, quand le peuple unanimement vénère un auteur d'orientation mythologique, est au moins de vider son œuvre de sa substance, en la ramenant à des combinaisons de langage ou à des hallucinations intimes. Seule, en effet, la culture conventionnelle enseignée par l'État a au fond droit de cité.

  • Les pensées-forêts d'Amazonie

    amazoni.pngRudolf Steiner affirme que dans les temps très anciens de l'humanité, la culture amérindienne a apporté un élément considérable à l'être humain en général – car à cette époque, la coupure entre l'Amérique et le reste du monde n'existait pas. J'ai, à vrai dire, oublié cet élément qui a fait faire à l'humanité, disait le philosophe autrichien, un bond dans son évolution. Car il pensait (et je suis d'accord avec lui) que celle-ci se fait, plus qu'on ne croit, par sauts, ce qui implique des hauts et des bas; ou pour mieux dire, des périodes de déclin, et des miracles qui relancent vers les hauteurs.

    L'Évolution n'est pas linéaire. D'un courant culturel bénéfique à l'autre, il est des creux, des vides, comme certains pensent que l'époque actuelle en connaît. Ondoyante et fluide, l'histoire du monde est comme une rivière qui remonte son propre courant: elle n'a rien de mathématique, ne suit aucune ligne tracée à l'avance.

    J'aborde la question non seulement parce qu'on a accusé Rudolf Steiner de racisme et de rejet des cultures étrangères, mais aussi à cause de la destruction récente de la forêt d'Amazonie, qui a frappé les esprits comme si la Terre perdait un organe fondamental, en même temps qu'une sagesse venue du fond des temps. Car certains, cusancin.jpgnon sans raison, ont lié cette perte à la ruine progressive de la culture amérindienne, si liée aux éléments fondamentaux – et dont les forêts semblent si souvent être les temples naturels, ou les sanctuaires pleins de reliques saintes: tout ce qui reste de l'empire maya, par exemple.

    Mais il a été également dit que si la Providence laissait détruire ces forêts, c'était aussi pour inviter l'homme moderne, avec tout son bagage propre, à pénétrer à nouveau ces mystères, à les retrouver par la force de son esprit, et à ne plus se fier au seul héritage du passé – à ce qui était transmis spontanément par la tradition, et peut-être avait été élaboré par l'instinct – ce que Steiner nommait l'atavisme ancien, la faculté des peuples d'autrefois à entrer dans les secrets du monde sans en passer par l'intellect. Faculté largement perdue, à présent, mais qui peut être retrouvée si les pensées se laissent baigner par les flux du cœur, et font entrer l'âme en toute conscience dans ses mystères. Cela passe, disait Steiner, par l'imagination créatrice, la représentation symbolique, comme le voulaient aussi Friedrich Schlegel et Victor Hugo.

    Ce qui est encore troublant, dans ces réflexions, c'est que, pour Steiner, les arbres étaient la matérialisation des pensées de la Terre – leur manifestation. Il pensait que l'homme, en contemplant les arbres, appréhendait visuellement le monde des pensées qui est aussi en lui.

    Mais si la Terre n'a plus ces pensées, c'est aux hommes, peut-être, de les avoir – de les avoir pour elle –, car leur corps est fait de sa matière, et ils la portent en eux. Alors, de ces pensées créatrices et imaginatives pourraient en quelque forest.jpgsorte resurgir des forêts, dans un autre temps – des forêts d'une richesse insoupçonnée.

    La sagesse confiée à l'humanité dans les temps anciens par les Amérindiens trouvait ainsi à ressusciter, et ces Amérindiens à trouver une consécration dans ce que Platon nommait le pur monde des idées. Les sages de ce peuple deviendraient des idées vivantes, peut-être, brillant dans le ciel de l'âme – et se confondant avec les astres, bien plus liés au monde végétal qu'on ne veut l'admettre.

  • Le Mammouth bleu roi du monde

    mammouth.jpgMon ami Philippe Marlin m'a donné un roman qu'il a édité, et qui est en rapport avec le programme du Lycée dont je dois désormais m'occuper, puisqu'il est question d'une catabase sur le modèle du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne – c'est-à-dire d'un voyage dans l'inframonde, sous la surface, comme en faisaient déjà les héros antiques lorsqu'ils se rendaient en Enfer. Mais le plus beau est que ce roman, intitulé Le Mammouth bleu, et écrit par Edmond Astruc sous le pseudonyme de Luc Alberny, se situe dans la région que j'habite à présent, tout du moins on parvient à l'empire souterrain par des grottes occitanes.

    Edmond Astruc était né en 1890 à Narbonne et vivait à Carcassonne – et l'éditeur intellectuel, Joseph Altairac, n'a pas laissé de lier son livre très imaginatif à la blanquette de Limoux et aux mystères de Bugarach, montagne aussi creusée de grottes dont certaines par leur nomenclature font justement allusion à Jules Verne. Mais Luc Alberny évoque davantage une région plus au nord, les Grands Causses, en tout cas c'est par là que son héros entre dans le monde souterrain.

    Et il y découvre des mammouths qui parlent, sont pleins de sagesse, et qui parlent qui plus est le basque primitif – ils sont même à l'origine de cette langue, qu'ils ont enseignée aux hommes. Ils vivaient autrefois à la surface, mais leur territoire s'est effondré, et ils ont vu davantage de bienfaits à vivre sous terre. Ce n'est pas qu'ils aient peur des hommes, autrefois leurs esclaves (car ils ont connu le Déluge, et ont découvert l'immortalité, comme les géants de la Bible, dont ils sont peut-être la forme ordinaire); mais qu'ils se sentent davantage à l'abri sous terre.

    Avant eux, il y avait une autre race, plus ancienne encore, les centaures. Ils sont beaux, purs, mais leurs maisons tombent en ruines, car ils ont refusé l'immortalité accordée aux mammouths par la création d'un élixir qui a pour vertus supplémentaires de supprimer les passions et de plonger dans une monotonie heureuse, aussi surprenant Centauro_velho_-_museus_capitolinos.jpgcela soit-il. Ils sont satisfaits d'être soumis aux principes mécaniques de la vie qui dure, alors que les centaures rêvent encore de grandeur, d'amour, de feu.

    Une histoire d'amour lie une femme au dernier centaure princier, au grand dam du personnage principal, amoureux d'elle. Il essaie de lui montrer qu'une union physique avec lui serait monstrueuse, mais c'est plus fort qu'elle, il est trop beau.

    Il a de fait quelque chose d'elfique, selon ce que réussissait à transmettre Tolkien, c'est à dire un lien avec le divin, ici suggéré sans être dit. Car le divin tel que le conçoivent les chrétiens est également présent par allusion, avec le sommet enneigé du Canigou qui semble refléter l'appel des dieux. Mais le héros ne parvient pas à y répondre, il reste obsédé par celle qu'il aime, comme celle-ci l'est par le centaure. Comme j'avais l'habitude que ce soit les montagnes des Alpes qui eussent ce lien avec le Ciel, j'ai été ravi de ce changement. Je sais d'ailleurs que le Canigou a aussi une tradition de ce genre, qu'il est sacré. Le poète catalan Jacint Verdaguer y a situé des fées.

    Bref, l'Occitanie, après Joseph Delteil, est remplie d'imaginations fabuleuses qui fonctionnent, ses auteurs sont souvent plus efficaces que ceux de Paris trop mêlés de scientisme, et je suis heureux de les découvrir, moi aussi avec eux je découvre un monde souterrain et lunaire fabuleux, qui par le biais des ténèbres s'ouvre au divin. D'ailleurs l'empire euscarien de Luc Alberny est adouci par une douce et permanente lumière bleue, et adoucir le noir par le bleu est bien tracer une route vers le monde des anges, qu'on le sache ou non.

  • La France coloniale en Amazonie

    guarani.jpgCertains ont pointé du doigt les contradictions du gouvernement français qui accuse le gouvernement brésilien de promouvoir la déforestation en Amazonie, et qui, dans le même temps, accorde des permis d'exploitation minière dans la forêt amazonienne de Guyane. Mais il y a plus. La forêt amazonienne est aussi le lieu où vivent les Améridiens, lesquels y puisent les éléments de leur sagesse ancestrale, en matière d'herbes médicinales. Or, le système de santé français, prétendant décréter ce qui est valable ou pas à la place des citoyens libres, refuse de rembourser les médecines alternatives en général, parmi lesquelles se trouve justement la médecine traditionnelle des Indiens guyanais.

    Dans cette mesure, la médecine homéopathique d'inspiration anthroposophique (essentiellement délivrée par la compagnie Weleda) fait cause commune avec cette médecine amazonienne, puisque, on l'a vu récemment, le gouvernement a décidé de supprimer tout remboursement en ce qui la concerne. Elle puise d'ailleurs aux mêmes sources, elle s'appuie sur les forces spirituelles à l'œuvre dans les éléments naturels, et regarde la matière physique comme ne pouvant pas être la cause fondamentale des effets sensibles sur le corps, mais seulement comme son véhicule.

    Seule diffère la méthode d'approche, sans doute: car si les Guarani fondent leur voie sur l'intuition et la tradition, une sorte d'instinct lié au monde spirituel chez les peuples de la forêt, immergés dans la nature, Rudolf Steiner a pensé pouvoir pénétrer de pensée claire, sur le mode philosophique ou scientifique occidental, ce qui se livre stevia.jpgcomme intuition, et dépend à ses yeux du lien profond qui existe entre l'être humain et les éléments qui l'entourent: il sent les forces des éléments extérieurs parce que ceux de son corps leur font écho – et son esprit perçoit, par le biais du sentiment, le psychisme des éléments dont son corps est constitué. Il y a un lien entre les arbres et les pensées et donc entre la forêt et le système nerveux d'un être humain, par exemple. C'est ainsi par l'introspection lucide, héritée de la tradition occidentale, que les choses de ce genre peuvent être établies, et non par simple appréhension sensitive des éléments extérieurs, par une sorte de sortie brutale du corps, qui implique la perte de conscience claire. Ici il existe bien un détachement du corps par la pensée, mais qui reste contrôlée par celle-ci, et n'implique donc pas de perte de conscience.

    Mais on sait bien que beaucoup d'Occidentaux cherchent encore plutôt des expériences imitées des Amérindiens, s'appuyant notamment sur des plantes qui provoquent le détachement dont j'ai parlé: la pensée alors reste ayahuasca_healing_vision.jpgpassive, et c'est ce qui effraie les intellectuels classiques, par qui les lois sont au fond faites. Cela dit, Steiner les effraie aussi, car en considérant que la pensée claire ne peut pas pénétrer ces mystères, ils donnent raison à ceux qui essaient de les pénétrer au moyen de produits extérieurs. En ce sens, un lien existe entre les explorations du monde élémentaire suprasensible telles que Steiner les proposait, et celles que pratiquent les Amérindiens depuis des millénaires: car ils affirment bien en avoir tiré une pensée médicale efficiente.

    Bref, le régionalisme est aussi dans la défense des choix locaux en matière de médecine, et l'Académie de Médecine de Paris n'a pas vocation à gouverner l'art médical de Guyane – c'est l'essence du colonialisme, et de l'aveuglement du rationalisme parisien. Le régionalisme ici encore garantit la liberté de choix des individus, et il n'importe pas de savoir si ceux-ci sont influencés par leur milieu spontané, leur ethnie, ou je ne sais quoi. Cela ne regarde absolument pas le gouvernement, si les individus réellement sont libres.

  • La révélation des machines (Alan Moore)

    01.jpgJ'ai, il y a peu, évoqué le dernier film Spider-Man: Far From Home, qui prétendait réduire le merveilleux naturel (les dimensions parallèles, les monstres élémentaires) qui dominait les mythologies anciennes à un merveilleux de l'artefact, ce qu'on appelle la science-fiction – prétendue plus réaliste, et qui se fonde sur les objets fabuleux d'un futur supposé. Comme je l'ai dit, à l'origine, les comic books mélangeaient joyeusement les deux, faisant feu de tout bois, et les démons y étaient aussi réels que les machines fantastiques que les humains s'efforcent d'élaborer – et qui, pour cette raison, leur paraissent davantage à portée de main: pure illusion du matérialisme ordinaire.

    Mais, peu à peu, le souci d'un certain réalisme, dans un contexte philosophique où précisément le matérialisme mécaniste dominait, a développé l'idée que les super-héros n'étaient pas tant liés aux anges ou demi-dieux antiques, qu'au surhomme de la pensée dite moderne, de type transhumaniste, fondé sur la technologie subventionnée. Des trésors de complexité narrative sont soudain apparus, dans lesquels le rationalisme parrainait la surprise du vrai dans un monde faux - un peu comme Horace-Bénédict de Saussure 02.jpgdécouvrant, dans la grotte de Balme près de Cluses, que les fées des légendes à cette grotte consacrées pouvaient être ramenées à des cristaux naturels d'une grande beauté - ou comme les anges peuvent être ramenés à des extraterrestres par certains auteurs, tel Maurice Renard, avec ses faux Sarvants. Cela sert de révélation singulière, et même Lovecraft semblait en apporter une semblable, lorsqu'il affirmait que les elfes vénérés par les temps anciens étaient en réalité des entités vivant dans l'énergie pure, et défiant les lois physiques, et l'espace et le temps. Mais chez Lovecraft, la révélation contenait encore un merveilleux naturel, puisque des êtres existaient, que la matière ne soumettait pas. Or, chez la plupart des écrivains et scénaristes, ce n'est pas le cas, le merveilleux n'est pas renforcé, mais bien étriqué, limité par ces prétendues révélations.

    Dans l'histoire des comics, le rôle joué par Alan Moore est à cet égard significatif. Il est l'auteur reconnu d'intrigues bien plus subtiles, bien plus complexes que celles des mythiques Stan Lee, Jack Kirby ou Roy 03.jpgThomas, et son suspense est plus profond, plus prenant que les leurs. Mais il est continuellement fondé sur le secret dévoilé d'une mystification qui sent trop le merveilleux, et n'a de vérité qu'en la technologie humaine.

    L'avantage d'une telle démarche est le réalisme apparent, l'impression de l'intelligence, supprimant la crédulité. Mais dans les faits, Moore attribuait le merveilleux quasi divin des super-héros à de la technologie encore à élaborer, avec une crédulité plus grande encore. Dans le monde spirituel, et donc dans le symbole vivant, bien plus de choses sont possibles que dans le monde des machines.

    Moore pouvait néanmoins s'appuyer sur la confusion, délibérément entretenue par les pères des super-héros, entre le niveau symbolique et le niveau physique, à la manière médiévale. Comme le symbole était présenté comme physique, le célèbre scénariste avait beau jeu de montrer que, sur le plan physique, seules les machines avaient un effet magique. Et en ce sens il faut lui rendre hommage, il rend un inestimable service: car dorénavant, le symbolique, s'il subsiste, s'assumera mieux. Il sera plus littéraire, en quelque sorte, plus mythologique au sens propre, plus digne de Virgile et d'Ovide. C'est en tout cas ce à quoi, avec toute ma maladresse congénitale, je m'efforce dans mes séries de super-héros sur blogs.

  • John Slavin de retour en Occitanie

    john 1.jpgL'année dernière, j'ai découvert, grâce à mon amie Rachel Salter, le formidable peintre John Slavin, qui met son art viscéral au service du monde spirituel, qui cherche à le représenter par des formes tirées de son être intime. Il avait illustré des contes de son compatriote l'Écossais Duncan Williamson, et j'avais été frappé par sa faculté à aller au-delà des concepts exprimés par lui - et à trouver ses propres révélations intimes, notamment à la faveur de créations nouvelles, d'objets mystérieux nés des profondeurs de son âme, et répondant à une voix qui chuchotait en lui, et lui ouvrait les portes du mystère. Il est revenu en Occitanie, et j'ai été frappé par la même chose.

    Il n'a pas cherché cette fois à représenter surtout les contes de Duncan Williamson, mais s'est attaqué à la mythologie classique, voire au merveilleux chrétien, donnant à voir Jésus dans les bras de Marie entouré d'un faune bienveillant et d'un ange souriant, ou l'archange Michael - superbe dans son armure, les pieds sur les trottoirs d'Edimbourg, géant, surmonté d'un ange ailé, et avec en arrière-fond les rues de la cité écossaise et ses visions insolites. J'ai adoré cela, la faculté de placer des êtres sublimes dans la ville moderne, grâce à un style non classique, presque populaire, et en même temps puisé au subconscient, refusant la ligne trop nette et se référant à El Greco, par exemple, ou Goya. Singulière rencontre, encore (l'an passé, c'était celle des lectures communes de Lord Dunsany et d'E. R. Eddison), car ce printemps, je ne suis pas allé en Irlande visiter le château de Lord Dunsany, mais à Madrid visiter le Prado et l'Escorial et admirer l'infinie beauté des étranges œuvres de Goya et El Greco, justement. C'est d'eux que j'ai surtout parlé, dans l'article qui en rend compte!

    En rénovant ainsi la tradition antique, John Slavin ravive les sentiments qu'elle a pu susciter, changeant peut-être leur sens, le rendant en tout cas imprécis, indistinct - entretenant le flou john 2.jpgparce que l'idée n'est plus ce qui s'impose, mais ce qui se vit, s'éprouve dans la réalité même de ce qui est exprimé - le phénomène occulte qui a été représenté dans les mythes anciens, et reste valable pour l'âme humaine. Ainsi, j'ai été particulièrement impressionné par le tableau de Promethée, Titan rougeoyant dans la pénombre et tenant une flamme d'une fabuleuse vivacité. Jupiter pleurant dans les rues d'Edimbourg avec son dernier petit éclair est sublime également, et rappelle Malpertuis, le roman fantastique de Jean Ray, qui évoquait un Olympe déchu, auquel plus personne ne sacrifiait plus. La curieuse trinité de Dionysos, Bacchus et Pan crée des figures de faunes que John Slavin semble avoir personnellement vues, tant elles sont vibrantes de vie propre. La scène d'Ulysse visitant Circé est étrange aussi, surtout parce que, en arrière-plan, une figure d'homme-oiseau semble être une clef de l'énigme, sans qu'on puisse la comprendre. Elle est née spontanément, comme une perspective s'ouvrant sur l'infini - le visage d'un ange, d'un messager!

    J'aime aussi Léda et ses quatre œufs éclos sur des êtres humains - et ses yeux immenses, qui percent le voile des mystères. John Slavin a un chic incroyable pour peindre le regard qui a vu. Krishna conseillant à Patrocle de se sacrifier en attaquant Hector est grandiose pareillement, et subtil par ses allusions. John Slavin emmène dans un monde obscur dont surgissent des éclairs de signification occulte qui ne laissent pas de donner le vertige...

    Ses dessins sont d'une grande beauté également, et un jour prochain, peut-être, ils illustreront des contes. Je le souhaite. En eux aussi il y a des seuils qui emmènent vers le lieu où l'homme se grandit par l'animalité sacrée qui est en lui, par l'énergie obscure qui le guide dans sa nuit sombre...

  • Spider-Man et les machines hallucinatoires

    02.jpgJe suis allé voir (pour ainsi dire en famille), à Limoux, le dernier film Spider-Man, Far From Home (il était en Europe), et je dirai d'abord que j'ai respiré, enfin: pour m'y rendre, il n'y avait personne sur la route, et le trajet fut rapide, quoique j'habite à la campagne – et qui plus est ce n'était pas cher. Car il s'agit d'un cinéma subventionné par le Conseil départemental, qui maintient des salles dans les petites villes de l'Aude.

    Cela me rappelle le cinéma dit La Trace, à Villard, près de Boëge, même si Limoux compte davantage d'habitants. Ma fille, récemment en visite, a dit que la région lui rappelait Kampot, au Cambodge, telle que nous l'avons vue il y a plusieurs années. Elle habite en Haute-Savoie ou à Lyon, et le contraste l'a frappée. Mais je suis content, j'avais besoin de changer de vie.

    Ce qui m'a frappé, moi, dans la dernière production des studios Marvel, c'est que l'histoire commençait par de la mythologie et de l'ésotérisme, comme on en trouve effectivement dans les vieux comic books: un super-héros très joli, à l'armure verte et luisante et au casque tout rond, arrivait d'une dimension parallèle pour combattre des monstres élémentaires s'apprêtant à envahir la Terre après avoir détruit son monde futuriste, et pour ainsi dire elfique. Il leur envoyait de belles rafales de feu vert, et volait autour d'eux, c'était magnifique. Le seul défaut était que les monstres élémentaires n'étaient pas crédibles, ils étaient stéréotypés.

    Et le fait est qu'ils étaient faux. Car c'était une escroquerie, en réalité le super-héros de la dimension parallèle n'était qu'un savant fou qui avait mis au point des machines aptes à créer des hallucinations collectives par projections holographiques, et la mythologie se réduisait à des objets conjecturaux, même s'ils restaient bien fabuleux. Je veux dire: il n'y avait pas de fantasy au sens propre, de mystères de la nature; le merveilleux 01.jpgétait concentré dans l'artefact, donnant du grain à moudre à ceux qui croient que les machines sont miraculeuses et peuvent tout faire, à ceux qui veulent rattacher le mysticisme à leur matérialisme foncier.

    Cela n'empêchait pas les moments d'hallucination du héros Spider-Man d'être amusants et psychédéliques, il était perdu dans des réalités virtuelles assez incroyables. Et bien sûr, ses combats contre des machines volantes, des drones venus de l'espace, étaient agréables à suivre aussi. Je ne suis pas contre le merveilleux appliqué aux outils, je le trouve chatoyant. Mais il est trompeur, surtout quand on l'oppose, fallacieusement, au merveilleux naturel pour dire qu'il est plus vrai – et d'ailleurs il est moins glorieux, car aucune machine humaine n'a encore fait tourner une planète sur elle-même. Il y a en lui moins d'âme, car les machines vivantes de la nature sont maniées par des anges, et non par de simples mortels. Mais il y en a qui aiment le merveilleux, et manquent de l'humilité nécessaire à la considération des anges. Cela arrive souvent, en Amérique.

  • Rudolf Steiner: cultures et Évolution

    Johann-Wolfgang-von-Goethe.jpgJ'ai beau avoir, ailleurs, expliqué que pour Rudolf Steiner, seul l'individu comptait, et non les groupes humains, on a, sans prendre en compte mes arguments, attaqué ma propre position en assurant que les Anthroposophes propageaient son racisme, en même temps qu'ils le niaient! Quelle en est la logique, on ne sait pas: si les Anthroposophes nient le racisme de Steiner, ils ne peuvent pas le propager, quand ils s'expriment eux-mêmes - ils admettent bien, puisqu'ils disent aimer Steiner, que le racisme est mauvais.

    Et le fait est que pour Steiner les hommes étaient égaux devant Dieu, et donc en droit. Il approuvait entièrement à cet égard l'adage révolutionnaire. Il voulait, dans l'Allemagne de son temps, que les Juifs aient les mêmes droits que les autres, et a perdu beaucoup d'abonnés à une revue qu'il dirigeait à Berlin en défendant le capitaine Dreyfus.

    Mais il y en a qui lui en veulent d'avoir donné des réponses claires à des problèmes qu'ils prennent plaisir à agiter à l'infini dans des groupes choisis, des clubs pleins d'agrément qui veulent davantage poser des questions que trouver des réponses - peut-être, parce qu'une fois la réponse trouvée, l'individu est laissé à sa seule responsabilité, et ne peut justement plus s'appuyer sur le groupe et sa confortable chaleur. Ils lui font donc mille reproches – et depuis les horreurs d'Adolf Hitler, on aime bien évoquer le racisme, dès qu'on veut faire des reproches à quelqu'un, même si, dans les faits, Steiner a justement défendu les Juifs contre ceux qui voulaient, individuellement, leur retirer leurs droits, et ont préparé la venue d'Hitler!

    Ce qu'il faut bien admettre, c'est qu'il n'a accordé aucun droit particulier aux groupes en tant que tels, parce qu'il ne pensait pas que les traditions culturelles, prises à un moment donné, étaient dans le même état de perfection. Il pensait que, selon les temps, chaque culture apportait sa spécificité, et enrichissait l'humanité. Au bout du compte – à la fin des temps –, les courants culturels sont parfaitement égaux. Mais pris à des moments Wagner_3815.jpgprécis, certains sont plus actifs et riches que d'autres. Par exemple, la culture latine, à l'époque de l'empereur Auguste, était particulièrement riche, et l'humanité gagnait à se laisser pénétrer par elle. À l'époque d'Alexandre, c'était la culture grecque. Pendant longtemps, cela a été la culture française. Et puis, oui, Steiner le pensait, à son époque, c'était la culture allemande, avec Goethe, Novalis, Fichte. Non pas toute la culture telle qu'elle se faisait en Allemagne, mais le classicisme et le romantisme allemands, dont tous les gens sensés admettent qu'ils ont réellement ravivé la culture européenne et même mondiale. Car jusqu'au cinéma américain contemporain émane de Wagner – et de Goethe et Novalis, par-delà.

    Qu'il soit beaucoup attaqué en France se comprend aussi par ceci, que beaucoup de Français n'admettent pas que leur culture classique, jadis si rayonnante, n'ait plus le même rayonnement – que la France, comme agent providentiel de l'évolution humaine, n'ait plus le même rôle qu'autrefois. C'est dur à admettre, mais la défaite de 1940, Pascal Décaillet l'a dit avec raison, a manifesté cette tendance des temps. La culture des pays de langue germanique, avec en son sein l'anglais, tend à s'imposer, et à apporter sa spécificité. C'est ainsi. Tout change.

  • Le théâtre francophone de Karl Müller-Friedberg

    Karl_Mueller_Friedberg.jpgMon ami Jean-Vital de Muralt, grand amateur d'histoire et de littérature suisses, m'a fait découvrir un personnage très intéressant, appelé Karl Müller-Friedberg (1755-1836), homme politique qui fonda le premier théâtre permanent de Saint-Gall, en 1803, et qui, probablement à cette occasion, composa au moins deux pièces que mon ami m'a fait lire, la Fille de seize ans et la Prise de Sainte-Lucie. Elles sont, en effet, en français (je lis bien mal l'allemand), comme c'était souvent encore le cas dans le monde allemand à cette époque. Le style en est celui du drame bourgeois, tel que le concevait Diderot, explicitement cité. Le milieu est bourgeois, mais le ton est sérieux.

    La première de ces deux pièces est compliquée, et fait triompher l'amour au-delà des conventions, représentées par une femme qui ne pense qu'à son statut social, vile intrigante. Les personnages sont moralement polarisés. La seconde pièce est à mes yeux plus amusante et originale, car elle est centrée sur un Suisse qui s'est autrefois marié avec une Française, et lui a fait une fille, mais a dû partir pour rétablir sa situation, après des catastrophes inopinées.

    La Française, le croyant mort, part s'installer sur l'île de la Réunion, et la fille grandit. Soudain, les Anglais arrivent, menaçant d'être odieux. Mais, parmi eux, le Suisse, qui s'est engagé dans l'armée anglaise. Il calme et pacifie tout le monde grâce à son ouverture d'esprit, il est l'instrument de la Providence, le ferment de l'avenir unifié pour l'humanité heureuse. En plus, il reconnaît sa femme et sa fille, et cela se termine idéalement.

    Cela me rappelle les idées de Joseph de Maistre, qui assurait que la France était le peuple élu par excellence, et que la langue française était divine par essence, mais que le monde ne pourrait être sauvé que si les Anglais se convertissaient au catholicisme – et si les Français bien sûr revenaient à cette religion de façon claire et franche. flag.jpgMüller-Friedberg était catholique aussi, et défenseur des droits des moniales, dans la Suisse envahie par la France républicaine.

    Maistre, lui, s'est fait connaître en publiant ses premiers livres depuis la Suisse, car il a fui la Savoie envahie à Genève et à Lausanne, où il a fréquenté notamment Germaine de Staël, s'initiant à la culture allemande. En un sens, c'est vrai que la Suisse a quelque chose de providentiel, qu'elle unit les éléments allemands, gaulois et latins.

    J'ai quand même regretté qu'il n'y eût pas de merveilleux, chez Müller-Friedberg, qu'il restât trop l'élève de Diderot. Il aurait pu faire du Suisse sauveur le fils d'un ange, ou l'ami d'un archange - comme, en Savoie, le poète Jacquemoud l'avait fait pour Amédée VI, le Comte Vert. Pourquoi hésiter? Au moins c'est là parler franchement. Mais la pièce m'a quand même amusé, et je remercie Jean-Vital de me l'avoir fait parvenir.