Culture - Page 3

  • Juan Gimenez coronaviro defunctus

    000.jpgJuan Gimenez était un Argentin installé essentiellement à Sitges, en Espagne, et mort à septante-sept ans du coronavirus il y a quelques jours. Il était dessinateur de science-fiction, et les Humanoïdes Associés et Métal Hurlant, institutions légendaires, l'avaient employé pour réaliser des bandes dessinées d'une grande beauté, notamment avec le célèbre scénariste Alejandro Jodorowsky. Ils ont fait ensemble la Caste des Méta-Barons, mélangeant science-fiction et heroic-fantasy dans l'esprit de Dune, et le dessin était impressionnant, à la fois réaliste et onirique, les formes claires évoluant dans de fréquents nimbes de rêve. J'ai souvent contemplé les images qu'il a créées, soit dans les volumes de ce Méta-Barons, soit sur Internet, ses figures de belles guerrières armées en particulier fascinant assez. Il devait évidemment beaucoup aux dessinateurs français ou installés en France, Moebius ou Bilal. Peut-être qu'il y avait une petite froideur, dans ses œuvres, mais l'équilibre entre les lignes nettes et le nimbe incertain convient parfaitement aux récits fondés sur le merveilleux, la fantasy, l'imagination, et Gimenez était un maître. Dieu sait qui le remplacera.

  • Olivier de Robert à Villlelongue

    01.jpgIl est au pied des Pyrénées un conteur assez fameux, disciple d'Henri Gougaud, appelé Olivier de Robert, et j'ai vu de lui un spectacle dans la noble cité de Villlelongue – assez petite et perdue dans des collines couvertes de vignes: l'endroit est joli.

    Il m'a intéressé surtout lorsqu'il digressait, car ses contes ne sont pas, en eux-mêmes, ce qui marque le plus. Ils sont surtout l'occasion de digresser de façon amusante. Il m'a alors bien fait rire.

    Le ressort en est le tableau satirique de la vie locale, surtout paysanne. On est inséré dans l'esprit des vallées des départements de l'Aude et de l'Ariège. On en apprend sur les mœurs de la campagne, les manières de parler.

    Du moins, Olivier de Robert pense en apprendre, entretenant la complicité avec les citoyens qui partagent ses habitudes. Il pense révéler par exemple que Il est bien brave, n'a pas le même sens dans le nord que dans le sud. Mais le sens du sud est connu partout.

    Il m'a surtout fait rire quand il a parlé du C15, la camionnette chérie des paysans. Il raconte que ses exemplaires hantent les routes de l'Ariège obsessionnellement, que quand on dépasse le C15 qui bloquait la circulation en roulant lentement, on le retrouve aussitôt devant soi. Changer la répétition en hallucination est drôle. Cela crée une image inattendue.

    Olivier de Robert est moins fort quand il essaie de faire pleurer, notamment parce que son merveilleux est ornemental et n'a pas de substance propre. Il y avait une fée, tout de même, et cela m'a fait plaisir; mais elle était surtout un ressort extérieur et de principe, et était oooooo.jpgmentionnée comme telle.

    Pour émouvoir, il parle du bon chien qui est mort, des paysans qui ne sortent guère de chez eux, des problèmes de la vie ordinaire. Je ne suis pas spécialement bouleversé, je dois le dire. J'ai connu cela en Savoie, je n'y vois rien de dramatique ni d'important.

    La tragédie doit étendre le malheur vers l'infini, en faire une loi divine – et désespérer et épouvanter. Mais les auteurs de spectacles publics ne le font guère, car ils savent qu'on vient les voir plutôt pour se détendre, passer un moment agréable, et pas vivre une expérience profonde et perturbante. Pour émouvoir, ils en restent à des choses simples – sur lesquelles il est de bon ton de s'émouvoir, pour ainsi dire par solidarité républicaine. Un chien meurt, un paysan n'ose pas sortir de chez lui, larmes. C'est l'habitude.

    Olivier de Robert est à la fois conteur à l'ancienne mode et humoriste du monde rural actuel. Il y a dedans l'esprit des contes, mais aussi celui de Georges Feydeau. C'est un mélange. Le public français n'aime pas avoir peur. Ou avoir à s'émerveiller devant les Mystères. Mais il aime rire, et je dois dire que moi aussi, et qu'Olivier de Robert m'a fait rire. Les figures qu'il crée et qui exagèrent de façon burlesque les aléas de la vie ont ce sympathique effet.

  • La division par les dogmes: monopole laïque et fixité catholique en Provence et en Occitanie

    Robert_Lafont.jpgJ'ai fait allusion, récemment, aux débats qui avaient eu lieu entre les adeptes de Frédéric Mistral et les occitanistes conduits notamment par Robert Lafont et Max Rouquette (si j'ai bien compris). J'ai lu Mistral et son catholicisme est clair, il exploitait avec profondeur et piété le merveilleux chrétien – subordonnant même les fées aux anges, reconnaissant comme les catholiques médiévaux que les premières avaient péché, qu'elles étaient fautives au regard de la divinité, et que les anges de Jésus-Christ avaient été envoyés sur la Terre pour les y remplacer dans leurs divers offices.

    Si j'ai bien compris, donc, les occitanistes, autour de Montpellier, étaient hostiles au traditionalisme et au catholicisme, se voulaient universels et donc prônaient la laïcité et l'agnosticisme à la française – ce qui n'a rien en fait de bien universel, mais qu'on présente comme universel puisque non catholique et que le catholicisme à son tour a été reconnu comme non universel, après avoir lui aussi prétendu l'être. (L'universalisme des agnostiques est en fait calqué sur celui des anciens catholiques, et n'a sans doute pas plus d'authenticité.)

    L'État central profite des divisions pour imposer sa culture propre, puisque la ligne agnostique est unitaire à Paris, tandis qu'elle fait l'objet de débats dans le sud, où les catholiques mistraliens (dont sortit jadis Charles Maurras) résistent à l'agnosticisme occitanien.

    Quand je suis allé présenter à Montpellier un poète franchement à droite, très catholique, hostile aux francs-maçons, j'ai dit à l'auditoire ce qu'il en était, comme s'il s'agissait d'une blague. Je ne sais pas si cela a fait rire. En France, et notamment parmi les fonctionnaires, on prend la politique très au sérieux. Elle a quasiment été érigée en religion. Même la laïcité en est un moyen, puisqu'elle a pour but de repousser aux marges les religions qui ne se soucient pas de politique – d'ailleurs toujours suspectes. Si elles n'ont pas d'idées politiques subversives, pourquoi ne profitent-elles pas de leur plein accord avec les valeurs sacrées de la République? Elles y ont tout à gagner, d'une façon plus ou moins claire ou d'une autre, elles pourraient se faire – ô suprême bonheur! – subventionner.

    J'ai plaisanté aussi sur ceci, que le volume de poèmes que je commentais avait reçu des subventions du président de Région Laurent Wauquiez, alors qu'on disait qu'ayant remplacé à ce poste Jean-Jack Queyranne, sympathique socialiste qu'en son temps j'ai défendu, il avait cessé de subventionner les langues régionales; mais le recueil de Jam n'en a pas wauquiez.jpgsouffert. De nouveau, je suis sceptique sur l'ampleur des rires qui en sont survenus, mon public n'étant peut-être pas celui que j'avais en Savoie habituellement, plus favorable au parti de Laurent Wauquiez, ou du moins plus partagé.

    Pour moi, je le reconnais, la poésie est plus importante que la politique. Jean-Alfred Mogenet avait bien le droit d'être catholique et hostile aux francs-maçons, à mes yeux celui qui s'en soucie a complètement tort.

    En son temps, le regretté Claude Castor, historien notoirement agnostique spécialiste de Samoëns, sans doute à cause de cela s'en était pris à lui, scandalisant ses héritiers. Il est, c'est vrai, illogique de consacrer à un poète une conférence, pour le critiquer et se plaindre qu'il n'était pas dans le bon camp. Quand on regarde la poésie de près, on se moque bien de cela. Le pauvre Claude Castor avait eu du mal à se remettre de la colère de la petite-fille de Jam, qui l'avait banni en quelque sorte de la bonne société samoënsienne. Peut-être est-ce à cause de cela que, sur son lit de mort, il a demandé un prêtre catholique, étonnant ses amis agnostiques et, je pense, francs-maçons. Paix à son âme. Il était très agréable et très gentil, c'était un brave homme.

  • André Breton et son arcane 17

    0000000.jpgUne fois de plus je dois dire qu'André Breton m'a déçu. On m'annonçait que son ouvrage Arcane 17 était le plus propre à me plaire par son ésotérisme et son imagination vive, et j'aimais les extraits que j'en avais lus dans le livre de Jean-Louis Bédouin sur Breton, ou ce qu'en citait Charles Duits. Mais Bédouin et Duits ont promu les meilleures pages, et la lecture de l'ensemble m'a peu apporté.

    J'y ai trouvé Breton sympathique mais velléitaire et bavard. Il ne se départ pas d'un certain intellectualisme prudent et sceptique, qui se gardera toujours de pouvoir être soupçonné de rompre les limites de l'agnosticisme. Il fait du sentiment en faveur des mythes, des symboles, de l'art, mais il ne crée pas lui-même de nouvelles figures qui soient vivantes, et le passage le plus mythologique de son livre est peut-être celui qu'il a recopié de La Fin de Satan de Victor Hugo.

    Ce qui est troublant, est que la littérature catholique, qu'il dit détester, est remplie de ces écrits qui cherchent à animer l'âme en faveur des symboles, comme il fait lui. François de Sales en est un bel exemple, et la cécité à cet égard de Breton dévoile son ignorance de la chose. Car François de Sales évoquait, tout comme lui, les analogies et correspondances, qu'il appelait comparaisons et similitudes – et mettait ainsi en relation le haut et le bas, le visible et le caché, le connu et l'inconnu, la matière et l'esprit.

    Breton se met dans le sillage de Gérard de Nerval, mais il demeure dans un discours très logique et rationnel, il ne s'enfouit pas dans les images comme le faisait aussi Rimbaud dans Le Bateau ivre, et c'est en ce sens qu'il est velléitaire: il dit qu'il va se fondre dans la vision, mais il déroule des images qui ne sont guère que des descriptions des cartes du tarot, dont l'intérêt lui est venu de la lecture d'Eliphas Lévi, qui le fascinait voire l'obsédait. Il ne s'immerge pas dans ces images, ne les vit pas comme réalité. Il reste à l'extérieur, et c'est assez mécanique et discursif.

    Il y a aussi des phrases bancales, embarrassées par des relatives qui empêchent les principales d'aboutir, et il est beau d'avoir créé un style original, avec de longues phrases pleines de suggestivité, mais encore faut-il qu'aucune faute de grammaire ne puisse venir jeter le soupçon, ni nourrir l'idée d'un simple artifice.

    Breton s'ébahit de correspondances possibles entre les choses, mais n'entre pas dans la révélation des mystères; et s'il a pu par ses sentiments encourager de grands poètes, de grands visionnaires, s'il a pu en consacrer 0000000000000000.jpgd'autres, on peut regretter qu'il ne se soit lui-même pas davantage impliqué dans la démarche, et soit resté jusqu'au bout si maîtrisé, si digne, si professeur dans son autorité de guide et d'intellectuel parisien. Certaines idées qu'il énonce apparaissent du coup comme relativement vides, et sa cécité vis à vis du catholicisme, par exemple, a de quoi faire rire. C'était des pétitions de principe. Même Pierre Teilhard de Chardin est plus mythologique que lui, parle mieux des Grands Transparents lorsqu'il évoque le Christ évoluteur – quand Breton n'évoque comme voie de salut qu'une liberté assez abstraite.

    Son esprit allait toutefois dans le bon sens. Son idée que l'histoire ne doit pas être nationale mais mondiale est tout à fait juste. D'un point de vue scientifique, rien n'est plus sensé. À cet égard, la prétention de l'histoire nationale à l'exactitude scientifique est bien absurde. Mais enfin, l'histoire poétique n'est pas non plus définie par Breton. Il reste encore à la porte des choses, ou à la surface.

  • Le régionalisme d'État

    escola.jpgÀ Montpellier, après ma conférence sur Jean-Alfred Mogenet, j'ai pu converser avec des professeurs et doctorants du Département d'Occitan de l'Université, et j'ai pu constater qu'ils n'étaient pas enthousiasmés par mon idée que l'éducation publique doit être régionalisée. On pouvait espérer le contraire, puisqu'ils sont liés à une langue et à une culture régionales, et l'occasion d'exprimer cette opinion m'a été donnée par leur réflexion que la Région Occitanie ne leur donnait que très peu de moyens, alors qu'elle soutient les écoles privées occitanes appelées Calendretas.

    Je leur ai fait remarquer que, traditionnellement, les collectivités locales soutiennent les écoles privées locales, et que l'État central a la charge des universités et autres établissements publics, quant à l'enseignement délivré. La question se posait de savoir par exemple si une collectivité locale avait jamais financé un cours de langue régionale dans une université. Cela ne s'est jamais vu, à ma connaissance. Du recrutement national, l'État central assume seul la charge. Si on veut que la Région assume financièrement un enseignement dans des établissements publics, il faut bien que le recrutement soit régionalisé.

    On m'a répondu que ce ne serait pas bon parce que les enseignants dépendraient des changements de politique d'une élection à l'autre. Mais n'est-ce pas aussi le cas nationalement? Ou bien l'État central échappe-occitanie.jpgt-il à la démocratie, et le corps national des enseignants forme-t-il une corporation indépendante des choix politiques?

    Cela m'a été confirmé quelques minutes plus tard: un doctorant en sciences politiques rappelle que les hauts fonctionnaires sont collectivement hostiles aux langues régionales. Il y a donc bien une constance de l'État central, quel que soit le parti au pouvoir!

    A contrario, il peut très bien y avoir une sympathie généralisée et constante d'une administration régionale à l'égard d'une langue régionale: pourquoi en avoir peur? 

    L'unification culturelle donne bien sûr du pouvoir aux fonctionnaires de l'État central. Mais la régionalisation culturelle donne du pouvoir aux fonctionnaires territoriaux. La tendance lourde qui s'ensuit montre qu'il n'y a aucune peur à avoir des changements d'orientation politique d'une élection régionale à l'autre. D'ailleurs, qu'est-ce qu'une réclamation culturelle qui aurait peur de la démocratie librement exercée? On ne peut pas avoir toujours des élus favorables au statut des fonctionnaires, ou prêts à subventionner la culture; il faut bien que des alternances limitent les abus, qui existent toujours.

    Donc, le mieux, pour la culture occitane, est réellement de régionaliser l'éducation.

  • Workshop à Edimbourg: pensées de Rudolf Steiner sur la valeur éducative du conte

    87064616_1009883066071698_2525642405877645312_o.jpgLe 21 mars prochain, mon amie Rachel Salter, conteuse de son état, et moi animerons un workshop au Storytelling Center d’Edimbourg. Le thème en est Storytelling for Children in Rudolf Steiner's Thought: la valeur éducative des contes dans la pensée de Rudolf Steiner. Vous pouvez en découvrir, sur l’affiche ci-contre, la présentation avec le lieu, l’heure et le prix, pour ceux qui auraient, comme nous, le courage de se déplacer jusque-là!

    Les exemples seront essentiellement tirés des contes de Duncan Williamson (1928-2007), conteur de la communauté nomade qui conservait dans ses récits la tradition la plus ancienne et la plus sainte de la mythologie écossaise, évoquant des rois et des fées et ne tombant jamais dans le burlesque délirant auquel s’adonnent la plupart des conteurs francophones que j’ai vus: il gardait beaucoup de dignité, et se rapportait au monde spirituel avec fraîcheur et beauté, ne cherchait pas à en rajouter pour faire rire, même s’il avait beaucoup d’humour. Son lien avec Rudolf Steiner est donc patent, car c’est ce type de contes que le philosophe autrichien recommandait pour les enfants, sérieux et graves sans être lourds et pesants. Pour lui, en effet, les contes contenaient, sous forme allégorique ou symbolique, les vérités spirituelles et, comme je l’ai dit la semaine dernière, il rejoignait à cet égard J. R. R. Tolkien et le romantisme allemand, avec toute la tradition des Märchen que chercha à illustrer Novalis. Les êtres spirituels qui vivent sur Terre sont souvent le sujet des contes de Duncan Williamson, et ils s’y comportent comme Steiner a dit qu’ils se comportaient. C’est pour cette raison qu’un recueil de ses contes a été publié par la maison d’édition anthroposophique Floris, sise à Edimbourg et l’une des plus importantes du monde anglophone. C’est pour cette raison aussi que Rachel Salter a pu dire avec succès des contes de Duncan Williamson devant la Branche Henry Dunant, à Genève, de la Société anthroposophique suisse. Ils ont été très appréciés des personnes présentes, montrant comme l’amour des chiens subsiste au-delà de la mort, et de quelle manière les fées aiment rendre service aux pauvres gens et sont en contact permanent avec Dieu, qu’elles s’entendent très bien avec lui, contrairement à ce qu’ont dit certains. A Noël, en particulier, Dieu aime rendre visite aux fées!

    C’est sans doute à cause de cela que le poète savoyard Antoine Jacquemoud (1806-1887) a affirmé que Dieu visitait chaque soir le sommet des montagnes: là vivent des fées particulièrement nobles, c’est bien connu. Mais il ne sera pas question de la Savoie lors de ce workshop.

    Duncan Williamson ne sera pas notre seule référence, si elle sera la principale. Nous citerons également les frères Grimm (c’est plus ou moins obligatoire) et des ballades écossaises, ainsi que des comptines, car Steiner a également insisté sur la valeur formatrice de la musique.

    Son idée est que l’imagination libère l’âme et que l’imagination disciplinée, manifestant pour ainsi dire le monde spirituel, forme l’âme de la plus excellente des manières, donnant de bonnes habitudes et dispositions, qu’elle a une valeur thérapeutique et édificatrice majeure, en particulier pour les enfants de sept à quatorze ans. Alors, dit-il, le corps éthérique, fait de rythmes et d’images, domine l’être humain, et c’est par ce biais, par conséquent, qu’on doit éduquer.

    Pour moi Rudolf Steiner est le philosophe majeur du vingtième siècle, et il est marginalisé pour cette raison même, qu’il écrase la plupart des philosophes officiels, sortis des universités, de son génie. Ils ne savent pas quoi faire de ses idées, car elles ruinent leurs édifices théoriques en montrant d’emblée qu’ils spéculent sur un monde des causes qui, comme le disait Joseph de Maistre, est purement spirituel, jamais matériel, et sur lequel il ne sert à rien de spéculer: on a les moyens de le percevoir, ou pas. C’est particulièrement vrai de l’éducation, qui s’adresse à l’humain dans ses profondeurs les plus mystérieuses.

    J’ajoute que ce workshop est réalisé en relation avec des tableaux de John Slavin, peintre écossais dont j’ai plusieurs fois parlé ici, et qui a abondamment illustré les contes de Duncan 3427268154_336dccc9e2_b.jpgWilliamson. Il a aussi peint l’image qui a servi de base à l’affiche présentant notre workshop. Il met l’accent sur la licorne, symbole de l’esprit de pureté et de virginité, manifestation imaginative de l’esprit divin qui s’est incarné dans la sainte Vierge lors de l’Annonciation, selon plusieurs tableaux médiévaux d’inspiration allemande, mais, surtout, emblème de l’Ecosse. Celle-ci aime le virginal, cela se voit dans ses paysages, et aussi dans sa mythologie, ses traditions populaires qui, plus qu’aucune autre d’Europe, peut-être, restituent les vérités du monde spirituel. Duncan Williamson a montré  que les rois n’ont acquis une véritable légitimité que du jour où ils ont fait sculpter, à l’entrée de leur palais, deux magnifiques licornes. Alors l’Esprit-saint a pu descendre sur leur front, et ils ont été prêts à accueillir le christianisme. La Légende dorée montre que les rois écossais et irlandais l’ont accueilli avec une sincérité toute particulière: voyez la vie de saint Patrice par Jacques de Voragine.

    La principale organisatrice de notre workshop, celle qui a permis son existence, est Linda Williamson, la veuve du célèbre conteur, celle qui a transcrit, édité et préfacé ses contes. D’origine américaine, elle est tombée amoureuse de la tradition folklorique écossaise, et a participé à la fondation du Storytelling Center d’Edimbourg, une référence majeure. Son enthousiasme et l’élévation de son esprit ont fait des miracles, et je ne la remercierai jamais assez. D’autant plus que l’Ecosse est le premier pays où j’aie choisi d’aller en voyage, quand j’ai eu l’âge de choisir: j’y étais prédestiné, peut-être depuis une vie antérieure. Un pays magnifique et magique, fait pour les poètes. Comme en Savoie, voire davantage encore, on y est facilement aux portes du monde des elfes!

  • La négation du diable

    unnamed.pngOn feint souvent que la croyance au diable soit un moyen de soumettre le peuple par la peur. En réalité, il s’agit de considérer que l’homme est détaché dans sa véritable nature du mal qu’il fait. Sans doute, comme disait David Lynch dans un de ses films, le diable ne vient que si on l’a invité. Mais le mal est bien fait par lui, en un sens. Le pardon des mauvaises actions passe par l’idée que l’être humain est dirigé par une force extérieure, lorsqu’il les commet. Alors la prison prend tout son sens: elle doit fortifier l’âme jusqu’à ce qu’elle soit en mesure de se détacher du diable, qui lui susurre ses commandements de sa voix enchanteresse.

    Je ne fais l’apologie de rien. Mais saint Paul parlait de la même façon de la peine de mort. Elle avait pour vertu de fortifier l’âme pour les temps futurs. Pour une autre vie – ou pour le ec5dbdf4b906391f1b04082578dbd335.jpgJugement dernier, disait-il: on ne lui tiendra pas compte, alors, de ses fautes déjà punies de mort. Cela signifie, d’un point de vue karmique, que dans les vies suivantes, son âme aura acquis les moyens de résister aux appels du malin qui l’a poussée à agir dans sa ou ses vies antérieures. Elle sera renforcée par l’épreuve. Car la peine n’est pas infligée pour le passé, mais pour l’avenir.

    Naturellement, pour des âmes qui ne considèrent pas la vie future – qui n’y croient pas, peut-être, qui ne songent ni à l’enfer ni aux vies successives –, la peine de mort apparaît comme inutile et absurde. Une peine purgative est forcément, à une époque matérialiste, située en cette vie, et doit transformer un mauvais sujet en bon citoyen.

    Cela n’est pas sans rapport avec la prétendue laïcisation de l’enseignement, qui place le salut dans la sphère terrestre et ne propose pas tant une ascension intérieure qu'une ascension sociale, un accroissement des richesses et du statut. Cela n’est pas sans rapport avec ce que proposait Jean-Jacques Rousseau, AVT_Charles-Duits_3009.jpegl’instauration d’une religion purement républicaine, liée à la vie terrestre, sans projection pour l’individu vers l’avenir.

    Cela scandalisait Charles Duits, à juste titre: il croyait en l’éternité de l’individu profond, et que l’éducation devait servir à son évolution au travers des siècles.

    Située dans l’espace physique ou non, cette philosophie a toujours un fond religieux. Car, si on rejette l'idée du diable, c’est qu’on assimile l’homme à ses actions, et donc qu’on confond le diable et l’homme. Ainsi, un peu comme Tacite avec Néron, puisqu’on ne détache pas le démon de l’être humain, on peint le méchant comme un monstre. On le fait constamment pour Hitler, sans voir que son cas en devient aberrant et hors de toute comparaison avec les hommes ordinaires. Or, comme le disait J. R. R. Tolkien, il était quelqu’un de très ordinaire, qui n’avait fait qu’accueillir en lui l’impulsion démoniaque avec plaisir, et en avait perdu son âme: il l’avait vendue, pour devenir le prince de l’Allemagne. Et combien de gens n'ont-ils pas des rêves comparables sans avoir jamais le moyen de tuer en masse!

    Ce n’est que lorsqu’on accepte de regarder en face ses démons qu’on peut s’en libérer. Si on assimile les autres au diable, si on réduit le second à l’âme des gens mauvais, on ne voit le mal que chez les autres, on ne peut pas le voir en soi. Car chacun sait bien qu’il n’a rien soi-même de monstrueux, qu’il a de bonnes raisons d’agir: ce sont toujours les autres, qui sont différents!

    À cela, un cinéaste tel que David Lynch initie. Le romancier Stephen R. Donaldson fait de même. Cela passe en général par l’art, car cela passe par la représentation – au moins par l’imagination individuelle, privée – de figures purement spirituelles, psychiques.

  • H. P. Lovecraft et le sens du jeu

    child.jpgPréparant un workshop à Edimbourg sur la pensée de Rudolf Steiner relative aux contes et à leur valeur éducative, et dont je reparlerai, je me concentre sur les citations et les idées qui conviennent, et trouve peut-être la solution au problème que pose la mythologie de Lovecraft à la critique. Car le débat fait rage, de savoir si elle est mythologique au sens propre, c'est à dire si elle représente symboliquement le monde de l'Esprit, ou si elle n'est qu'une spéculation scientiste. J'ai déjà cité Lovecraft évoquant le besoin de créer, par le merveilleux, l'illusion qu'on peut s'affranchir du temps et de l'espace. Ses Grands Anciens ont cette contradiction frappante, qu'ils sont insérés dans le monde physique, et que, en même temps, ils en sont libres. L'illusion désirée en effet ne fonctionne que si on respecte les lois naturelles, a-t-il déclaré également: je donne les références précises dans des articles que je lui ai consacrés ailleurs.

    Mais Rudolf Steiner dit peut-être plus clairement ce qui est en jeu ici, et qui est justement le jeu, tel que les enfants le pratiquent. Il s'agit d'inventer librement un monde qui dégage l'âme des lois physiques contraignantes (je le cite dans une traduction anglaise, à cause de mon workshop):

    The nature of the human soul is directed not only toward the preservation of the species, but also toward the development of soul and spirit. Here, two streams are expressed: progress and organic structure. In the eternal laws of existence it is written that human beings must sacrifice purely natural laws to spiritual laws. Those who understand these things will not complain, but will comprehend entirely that a counterbalance is necessary. We must have a healthy preparation for life so that we can act to external things with our brains. We must create a balance that is possible only when we are in a position to do things at a particular time that the outer world does not require and to be satisfied with the activity itself. Human nature meets that need through playing. […] Spirit and soul must be independant in play so that material things have no effect. Thus, in play children can remain unafffected by the tiring influences of the outer world. If we do not believe in an inwardly free soul, we cannot teach effectively.1

    Lovecraft a clairement dit qu'au fond de lui et de certains êtres humains les plus nobles, existe l'aspiration à la liberté, et que le jeu consistant à inventer des êtres fantastiques répond à cette aspiration. Car il s'agit bien d'un jeu. Il a été dit mille fois que Lovecraft était dans la vie un homme plein d'humour, qui aimait jouer. Il restait à cet égard enfant, éprouvait le besoin de s'arracher aux contraintes extérieures.

    Car l'expression de Steiner est frappante, quand on songe à Lovecraft: c'est pour échapper aux contraintes extérieures, au monde physique extérieur, que l'enfant joue librement, imagine des choses. Or, même si Lovecraft goo.jpgétait de compagnie agréable et plein d'humour, on sait bien qu'il détestait le monde extérieur, le trouvait insupportable et méprisable. C'est ce qui lui a donné sa réputation de reclus. Il l'était, jusqu'à un certain point. Il était reclus à Providence, après avoir refusé de vivre à New York, où était la vie moderne, le monde le plus soumis aux lois physiques qui soit, le plus contraignant, mais aussi le plus gratifiant matériellement. C'est bien cela qu'il n'aimait pas.

    Steiner, on le sait, pensait que derrière l'imagination humaine, créée par jeu, se trouvaient les lois spirituelles, les vérités du monde spirituel, les forces morales réelles qui animaient l'univers: l'imagination était le premier stade qui permettait à l'âme de les appréhender. Lovecraft, il est vrai, n'a pas été clair, à ce sujet. Il l'a été moins que Tolkien, qui pensait comme Steiner. Il a parfois parlé d'hypothèses plausibles. Pas plus. Obscurément, il gardait peut-être le secret espoir qu'il y avait bien une vie de l'âme, une vie spirituelle affranchie du temps et de l'espace. Certains écrits présentés comme fictifs le donnent à songer. On peut seulement certifier qu'en public, il admettait que rien ne le laissait supposer, que la science ne pouvait découvrir rien de tel. Et pour cause: elle ne s'intéresse qu'aux lois physiques. Elle ne peut donc pas appréhender les lois spirituelles, qui s'en affranchissent. Seule l'imagination poétique pouvait le faire. On ne saura jamais avec certitude si Lovecraft croyait comme les romantiques allemands ou Tolkien à sa valeur prospective pour l'univers même. Lui-même, je pense, était à ce sujet dans le doute.

    Note :

    1. Rudolf Steiner. The Education of the Child: Anthroposophic Press, Gt. Barrington. 1996, p. 86.

  • La tradition du merveilleux moral (Laurent Gaudé et l’épopée)

    130716871.jpgJ’ai parlé, ailleurs, du livre de Laurent Gaudé appelé La Mort du roi Tsongor, pour dire qu’il avait choisi un merveilleux comportemental: les personnages agissent d’une façon symbolique et cela crée une forme de poésie. Mais c'est irréaliste: cela relève du même irréalisme reproché par Flaubert à Hugo dans Les Misérables. Gaudé, du reste, imite beaucoup Hugo, jusque dans son style.

    Le merveilleux authentique place le monde spirituel derrière toutes les actions humaines: pas seulement les actions d'éclat auxquelles les Anciens reconnaissaient une divinité présente. Un Cicéron, par exemple, assure que seules les actions vertueuses ont une portée spirituelle: elles emmènent vers l'éternité de l'Olympe; quant aux autres, elles restent sur Terre - mais n'emmènent pas en Enfer: il n'y croyait pas. En cela, il s'opposait même aux Grecs, finalement plus proches des chrétiens médiévaux. Pline le Jeune à son tour regarde la divinité comme présente dans les actions bonnes de l'empereur Trajan: Jupiter se confond avec lui, dit-il. Quand un empereur agissait mal, comme Néron décrit par Tacite, la divinité fuyait. La tendance à l'abstraction des Stoïciens est pour beaucoup dans cette vision du monde divin. À la rigueur, Dieu n'est plus, chez ces écrivains, qu'un ornement poétique caractérisant les bonnes actions.

    Or, dans la tradition française, cette disposition romaine est particulièrement présente. Elle a commencé à éclater chez Pierre Corneille, sensible en particulier dans ses pièces historiques, les plus célèbres. La lumière morale, source de poésie et de merveilleux assourdi, est ob_fb8bdd_auguste-et-cinna-ou-la-clemence-d-augu.jpgposée sur les princes - sur Auguste dans Cinna, sur le roi d'Espagne dans Le Cid: les princes peuvent tout, même renverser le destin tragique, et rétablir la marche juste du monde. La monarchie absolue a sa source dans l'antiquité romaine, si elle s'est nourrie de théologie biblique.

    Victor Hugo a essayé de faire un mélange de merveilleux chrétien et de doctrine romaine, en inventant que tout le monde ira au Paradis, finira dans le sein de Dieu. C'est difficile à croire. Les athées trouvent cela irrationnel, les croyants le trouvent blasphématoire. Mais, imprégnés de figures du merveilleux chrétien, ses personnages sont plutôt comme ceux de Corneille ou de Gaudé, ils impressionnent par leur relation à des idées morales abstraites. D'où le rejet de Flaubert, qui se voulait réaliste, quoiqu'il aimât le merveilleux au sens propre, les manifestations imagées du monde spirituel.

    Un auteur, situé historiquement entre Hugo et Gaudé, en est comme le significatif intermédiaire: Malraux. Sa lourdeur plaquait des idées morales sur des personnages devenus par là-même irréels sans pour autant toucher vraiment au merveilleux.

    J. R. R. Tolkien a su mieux qu'eux tous concilier harmonieusement le merveilleux païen et le merveilleux chrétien: ses Hommes liés aux Elfes font des actions d'éclat tournées vers un démon 1877599452.jpgqui en même temps obsède intérieurement les Hobbits - les assiège dans leur conscience. Ce démon a en effet une action à la fois physique et psychique, et selon leur nature, les héros du Seigneur des anneaux le combattent à différents niveaux, sur différents plans. Or, ces plans s'articulent souplement, montrant la valeur profondément morale du paganisme derrière les apparences - mais justement parce que Tolkien ne reprend pas à son compte la pensée de l'ancienne Rome. Son christianisme réellement universaliste lui permet de saisir l'essence morale mal saisie du paganisme - surtout germanique, mais aussi grec.

    Comme le disait Dostoïevski, le cœur humain est le siège d'une grande bataille entre le bien et le mal - les anges et les démons. Il y a là de quoi faire des épopées. Chateaubriand l'a montré. Mais encore faut-il saisir que pour les Anciens, cette bataille se déroulait aussi extérieurement, sur le plan physique, qui n'avait rien de neutre ni de pur. Il était déjà imprégné de vie spirituelle. Les Romains les premiers ont inventé une matière qui n'était qu'une masse dénuée de direction propre. Ce n'est qu'un leurre. Un songe. Dès lors l'épopée peut aussi s'emparer du monde extérieur en y plaçant des anges et des démons, et donc s'emparer de l'histoire à la fois collective et individuelle. Mais pour cela, nul besoin, somme toute, d'inventer des mondes fictifs dans lesquels les personnages agissent selon un symbolisme illusoire et artificiel, fallacieusement défini comme fondement des mythes par un structuralisme dénué de sens.

  • Les universitaires du style

    Three_Witches_(scene_from_Macbeth)_by_William_Rimmer.jpgJ'ai été pris dans une polémique il y a quelques mois, à propos de J. R. R. Tolkien. C'était avec un universitaire qui en était officiellement spécialiste et qui avait commenté, peu de temps auparavant, un article du présent blog consacré à ce grand auteur: il m'invitait à lire un numéro de la revue Europe où il l'évoquait aussi. La présentation ne m'en a pas enthousiasmé, parce qu'elle présentait sa mythologie comme un simple fantasme, sans rapport avec une réalité spirituelle. Tolkien ne pensait pas cela, et je trouvais que c'était lui imposer une vision matérialiste de son imagination.

    Quelque temps plus tard sur Twitter on demande, donc, à cet universitaire ce qu'il pense de mes articles sur Tolkien publiés dans mon carnet de recherche, un blog de doctorant ou de docteur, de chercheur. Il répond publiquement que mon style est pompeux et que je commets des erreurs graves. En particulier, j'affirme que Tolkien n'aimait pas les représentations théâtrales des sorcières de Macbeth.

    Il le dit dans son traité sur les Contes de fées. Il parvient à lire le passage de Shakespeare, raconte-t-il, mais déteste le voir représenté.

    Ne se souvenant plus de cette parole et procédant par généralisation, l'universitaire spécialiste publie l'idée que c'est faux, parce que Tolkien a déclaré qu'il préférait les représentations de Shakespeare à sa lecture qu'il jugeait ennuyeuse.

    Il l'a effectivement déclaré dans sa correspondance, à propos d'Othello et du monologue triste de Desdemona. Mais mon propos concernait la façon dont Tolkien se défiait des êtres magiques représentés visuellement: si le Desdemona_(Othello)_by_Frederic_Leighton.jpgmot peut nommer des faits de l'âme, l'image est plus physique, et donc fait rater l'essence des êtres en question.

    Un problème peut-être trop ésotérique pour avoir été relevé comme important par les penseurs ordinaires; mais en fait très important pour Tolkien, qui n'était pas un homme ordinaire.

    J'ai cité son passage sur Macbeth, et le professeur spécialiste a supprimé toutes ses interventions.

    Je lui ai aussi reproché sa malveillance relative à mon style. Les universitaires qui n'ont jamais publié aucune œuvre littéraire, ni poésie, ni roman, ni rien de ce genre, prétendent souvent s'y connaître en style. Ils sont pourtant dénués de compétence sur le sujet. Pour affirmer le contraire, celui-ci m'a assuré qu'il faisait aussi étudier Marcel Proust, pas seulement Tolkien. Le sens de cette remarque m'a totalement échappé. Elle m'a néanmoins rappelé tous ces professeurs de lycée de ma jeunesse qui, sans fondement aucun, se posaient comme spécialistes de la beauté du style parce qu'ils diffusaient la littérature nationale...

    Peut-être voudra-t-on rappeler que les concours que passent victorieusement les professeurs ont aussi des examinateurs qui veillent au beau style.

    Vraiment? Je me souviens avoir eu de mauvaises notes, à ces concours, mais avec la mention sur la copie que mon style restait beau. Un certain Jean-Louis Backès à cause de cela avait écrit que j'allais triomphant vers le supplice infâmant. Mon détracteur a eu de bonnes notes, sans doute. Mais je ne vois pas ce que ça prouve.

  • Séminaire sur Jam et le francoprovençal à l'université de Montpellier

    -montpellier-parvis08_03.jpgMardi 25 février, dans moins d'une semaine, de 17 h 15 à 19 h 15, je serai à l'université de Montpellier (dite Paul Valéry), au département d'Occitan, pour une présentation, conjointe avec Bénédicte Pivot, et sous l'impulsion de Marie-Jeanne Verny, du francoprovençal en général et du poète Jean-Alfred Mogenet (1862-1939), mon arrière-grand-oncle, en particulier - car il a écrit en patois de Samoëns, qui appartient au francoprovençal, dont les frontières correspondent pour moi à celles du vieux royaume de Bourgogne.

    Bénédicte Pivot est maitresse de conférences à l'université Paul-Valéry dans le département des sciences du langage. Elle est spécialiste des mouvements sociaux qui s'articulent autour de la revitalisation, valorisation des langues très en danger, c'est à dire des langues dont l'arrêt de la transmission intergénérationnelle est acté depuis deux ou trois générations avec pour conséquence la quasi absence de locuteurs natifs et/ou ayant une compétence totale dans la langue.

    Elle présentera l'exposé suivant: Le francoprovençal, langue galloromane, est parlé sur une aire géographique qui s'étend de la vallée d'Aoste (Italie), aux cantons romands (Suisse) jusqu'aux limites de l'ancienne région Rhône-Alpes. En France, le francoprovençal connait une vitalité très faible qui menace la survie des parlers. Cette présentation, après avoir exposé le contexte géo-sociolinguistique, développera la problématique de la revitalisation du francoprovençal telle qu'elle s'articule en fonction des différents acteurs engagés dans la reconnaissance et la valorisation de la langue et des pratiques langagières. On questionnera la portée des discours qui posent l'école comme l'acteur principal du retour de la transmission, donc de la sauvegarde de la langue et le rôle que peut jouer une approche patrimonialisante, qui s'appuierait sur les principes d'une langue comme vecteur d'un patrimoine culturel immatériel (PCI, UNESCO) pour la survie du francoprovençal.

    Moi, intervenant en tant qu'éditeur scientifique du volume des poèmes de Jean-Alfred Mogenet et, peut-être, docteur ès Lettres à l'université de Chambéry (dite Savoie Mont-Blanc), je présenterai la thématique suivante: Jean-Alfred Mogenet dit Jam (1862-1939), né et mort à Samoëns (Haute-Savoie), a composé ses poèmes en patois de Samoëns à l'époque où il vivait à Paris. Il les publie de 1910 à 1914 dans L'Écho des paroisses du haut-Giffre (le mensuel paroissial de Samoëns), puis en 1926-1927 (brève reprise) dans le Bulletin paroissial de Samoëns, suite du précédent. Tous ces poèmes ont été réunis, traduits et préfacés dans une édition en volume parue en 2016. De facture classique, ils chantent les objets emblématiques du Samoëns de son enfance, usant surtout de l'art de la personnification.

    Après une présentation de sa vie et de son œuvre, l'exposé partira du paradoxe d'un poète nourri de poésie française classique se consacrant à l'hommage rendu en langue régionale à un village savoyard pour saisir la problématique d'un art à la fois savant et populaire, personnel et traditionnel. S'appuyant sur l'étude des thèmes locaux et ruraux mêlés à une prosodie régulière et littéraire, il montrera la richesse tout individuelle d'un imaginaire fondé sur le souvenir précis, soulevé par l'enthousiasme du sentiment ancestral.

    Je suis heureux de retourner à l'université de Montpellier. J'y ai en effet commencé mes études supérieures. D'ordinaire, les Savoyards vont à Grenoble, à Lyon, à Paris, voire à Genève ou à Lausanne; moi, je ne sais pourquoi, j'ai choisi Montpellier. Je voulais partir loin. Et un ange m'a fait nommer cette ville, m'a donné pour elle du désir.

    J'y ai fait un an de Droit et trois de Lettres, repartant avec ma Licence, et m'inscrivant alors à la Sorbonne. Curieusement, quand j'ai voulu faire une thèse de doctorat sur Tolkien, mon directeur de recherche, François Gallix, m'a orienté vers une collègue de Montpellier! J'ai alors refusé, découragé par l'impression de piétinement. La logo_dep_oc.pngvie m'a finalement ramené vers Montpellier. En particulier, son département d'occitan. Car à l'université de Montpellier, comme étudiant, j'ai appris le latin, mais aussi l'occitan médiéval et l'art des troubadours, avec Gérard Gouiran. Cela m'a beaucoup marqué. J'ai dû vivre, dans une autre vie, une sorte d'initiation cathare, dans cette région languedocienne, puisque je suis irrémédiablement attiré vers elle. J'ai dû m'approcher de la spiritualité de l'ancien royaume des Wisigoths. De l'arianisme, peut-être. Maintenant, j'y présente un poète savoyard qui est de ma famille et dont j'ai parlé abondamment dans ma thèse, il y a comme un coup du destin. Je pense, d'ailleurs, que le plus cathare des docteurs de l'Église catholique, celui qui, tout en restant dans les limites du dogme, a le plus concédé à l'esprit mystique des cathares et des ariens, est François de Sales. Joseph de Maistre a aussi quelque chose de cathare et d'arien, selon moi.

    (Et chez les deux, des tendances poétiques troubadouresques indéniables. Le premier notamment a voué à la sainte Vierge des pages que n'aurait pas désavouées un poète de l'ancienne Occitanie!)

    Rendez-vous donc le 25 de ce mois.

  • L'anneau de Tolkien et l'énergie nucléaire

    oooooo1.jpgDans sa correspondance, J. R. R. Tolkien a énergiquement nié que son Seigneur des anneaux fût une allégorie de la Seconde Guerre mondiale – notamment parce qu'il affirmait que s'il avait voulu faire une telle allégorie, il aurait montré le camp du bien utilisant l'anneau de Sauron! Il faisait allusion à la bombe atomique. Lui aussi (comme David Lynch et Rudolf Steiner) liait l'énergie atomique à la magie d'un ange déchu, et susceptible de libérer sa puissance.

    Charles Duits faisait à son tour d'Hiroshima l'expression suprême du mal tel que le matérialisme l'avait créé, avec Auschwitz. Et c'était un grand homme – mon auteur francophone préféré, sans doute.

    Pour jeter l'Anneau au feu qui peut le détruire, il faut des trésors de moralité, nous rappelle Tolkien, dont seuls de petits êtres, des gens humbles peuvent donner l'exemple – et encore faut-il qu'ils comptent comme Frodo sur la Providence, le mal incarné par Gollum et qui accomplit sans le vouloir les desseins du Très Haut. Car on se souvient qu'au bord de l'abîme de feu, le hobbit refuse de laisser tomber l'anneau, et qu'il faut que Gollum l'attaque et lui coupe le doigt avec les dents pour qu'il s'en empare et tombe avec lui dans le volcan.

    Ainsi, la Providence agit en dernière instance; mais elle ne le fait que si on s'est beaucoup aidé d'abord, si on est allé au bout de ses forces, si on a accepté de traverser le royaume du mal – de voyager en enfer.

    Tolkien insistait sur l'échec de Frodo: il n'était pas un héros qui, par ses seules forces terrestres, avait vaincu. Seule la force qui vient du fond des cieux peut réellement vaincre.  À elle toute la gloire! Et c'est en donnant à son action une forme suffisamment noble qu'elle peut agir pour donner la victoire au bien.

    Il n'importe donc pas, pour entreprendre, qu'on réussisse. Comme le disait le sage, on n'agit pas pour atteindre des objectifs clairs, mais par beauté de l'action même – parce que, quand on agit bien, 00000.jpgc'est la divinité qui agit à travers soi: on se confond alors avec elle. On n'agit pas en propre. Le corps est le véhicule d'une entité autre, avec laquelle on s'est intérieurement mêlé. C'est aussi cela qui est providentiel. Même quand l'action est héroïque, sa part d'héroïsme vient de ce soi qui est plus soi que soi-même – comme disait Teilhard de Chardin.

    Ce qui figure extérieurement cette voie dans Le Seigneur des anneaux est Aragorn, qui ne fait jamais que ce qu'il doit, et effectue des prodiges, est le roi parfait parce qu'il laisse la divinité agir à travers lui. Loin d'utiliser l'Anneau, il protège ceux qui cherchent à ruiner son pouvoir, afin qu'il cesse de corrompre les gens. Il n'utilise que l'épée de ses ancêtres elfiques ou atlantéens, portant la bonté des anges en elle. C'est la magie blanche. La magie blanche dont sort l'arbre de Minas Tirith – lui aussi blanc comme la neige.

  • L'esprit de l'atome

    lynch.jpgRegardant à nouveau les épisodes de la troisième saison de Twin Peaks, par David Lynch, je crois mesurer ce qu'a voulu dire le cinéaste inspiré dans la partie où il a montré l'explosion d'une bombe nucléaire dans le Nouveau-Mexique. Car elle libère des êtres démoniaques, en particulier un qui n'a pas de visage mais a des cornes et des seins et les mains retournées, comme s'il venait d'un monde inversé. Il répand clairement le mal, se faisant aider par des Woodmen affreux et splendides à la fois, incroyables de beauté d'un point de vue artistique – et de laideur dans l'ordre moral. Ce sont des agents du mal qui sont comme des orcs de Tolkien, ou ses Black Riders.

    À l'époque où, avant même cette saison, je composais les aventures de Captain Corsica en images avec mon ami Régis Brindeau, artiste méconnu, il a eu, lui, l'idée d'un monstre épouvantable sorti de l'explosion non maîtrisée de la centrale nucléaire de Fukushima. Son monstre était plus classique – il l'avait pris, je pense, d'un jeu vidéo – mais l'assemblage était puissamment inspiré, et annonçait la séquence géniale de David Lynch dont je parle. Captain Corsica combattait le monstre et le vainquait, mais il était moins une.

    Les Japonais ont depuis longtemps coutume de dire que les explosions nucléaires libèrent des monstres épouvantables, et c'est tout le thème originel de leur célèbre et inspiré Godzilla. Que son nom commence par la manière dont les Américains nomment Dieu suggère infiniment. Cela ressortit à l'occultisme asiatique, une telle idée répandue dans l'art populaire!

    Rudolf Steiner, pressentant l'apparition de l'énergie nucléaire, la disait asurique: elle était liée aux Asuras, de puissants dieux déchus vivant dans l'abîme – et on retrouve simplement, godz.jpgjustifiée théologiquement, la figure de Godzilla. Dès lors que les humains plongeraient les mains dans ce règne, disait Rudolf Steiner, il faudrait que les forces morales soient décuplées, pour éviter les catastrophes.

    Cela rappelle Pierre Teilhard de Chardin assurant que les pressions que les peuples exercent actuellement les uns sur les autres, la technologie désormais les rapprochant, créeraient une sorte de fermentation dont forcément l'humanité sortirait grandie, trouvant dans ces épreuves des solutions qui lui permettraient d'évoluer, et de connaître mieux le Christ cosmique.

    C'était un vœu pieux. Teilhard de Chardin croyait en l'homme, en la grâce, en les dons providentiels. Steiner affirmait, plutôt, que cette grâce surviendrait si les hommes y mettaient du leur en plaçant leurs pensées dans les mystères de l'esprit, et saisissaient directement les forces morales à l'œuvre dans l'univers. Foin des directives abstraites: c'est dans l'ordre secret des choses que les humains devaient trouver les sources et les motivations de leur action!

    Encore fallait-il qu'ils le connussent. Peut-être que la culture populaire – David Lynch, Godzilla et Régis Brindeau – le permettra, si la philosophie s'y refuse.

  • Le gouvernement et les manuels

    1377780369.jpgUn manuel scolaire rend apparemment service aux enseignants, mais il est surtout le moyen d’imposer des lignes culturelles, pour le gouvernement. Les poèmes de Victor Hugo y sont coupés lorsqu’ils parlent de Dieu – et cela donne l’avantageuse impression (pour les dirigeants agnostiques), que Victor Hugo ne parlait guère de Dieu. Le merveilleux scientifique peut bien être proposé aux enseignants des séries technologiques, les manuels de littérature des lycées polyvalents ne le contiennent pas, on n’en trouve que dans les manuels des lycées professionnels, ce qui est révélateur de ce que ressentent les élites face à ce merveilleux scientifique – voire face au public des lycées professionnels.

    Cela me rappelle une idée de Philippe Meirieu, célèbre pédagogue ministre, selon laquelle le professeur devait se servir de Harry Potter pour amener les enfants à la grande littérature. Mais personne ne sait si Harry Potter est réellement inférieur à Victor Hugo, seul le gouvernement l'a jugé ainsi.

    Le plus étrange est le sentiment que le professeur ne peut absolument pas choisir d’avoir un manuel ou non, car les fonds pourraient après tout servir à d'autres moyens de reproduction des textes: tous les classiques sont à disposition sur Internet, et tous les établissements scolaires ont des imprimantes et des photocopieuses. Même sans avoir à faire recopier les poèmes aux élèves, les enseignants ont à présent les moyens matériels d'une liberté complète.

    Sous prétexte de protéger les auteurs, on interdit, ou on limite ces moyens nouveaux. Mais les auteurs classiques sont tous libres de droits. Le raisonnement est si dénué de discernement qu'on m'a reproché de ne pas respecter les droits d'auteur parce que j'avais imprimé et photocopié un poème de Baudelaire, auquel 3023519577.jpgj'avais adjoint des notes et des questions conçues par ma seule modeste personne. La confusion est grande, car il s'agit en fait de protéger les éditeurs, et non les auteurs.

    Les auteurs de manuels travaillent surtout pour la gloire, car cette activité leur prend beaucoup de temps, mais les paie bien moins que leurs heures de cours. La seule classe de gens qui vit des manuels scolaires est les éditeurs subventionnés, dont la subsistance dépend entièrement des achats publics. Mais le souci du Gouvernement n'est pas la subsistance des personnes concernées, mais de leurs institutions, commodes pour lui: car le contrôle exercé par l'État sur la culture enseignée passe par ces éditeurs connus, approuvés, avec lesquels les inspecteurs généraux et les ministres entretiennent des rapports étroits. Ces producteurs de manuels obtempèrent sur les lignes voulues par les fonctionnaires et leurs dirigeants élus, et c'est ainsi qu'on peut nationaliser la culture, la restreindre à ce qui est utile politiquement aux partis qui gouvernent.

    Ce n'est même pas que d'une élection à l'autre les manuels changent beaucoup, même si le gâchis commercial vient aussi de ce que chaque parti élu désire imposer sa ligne – c'est simplement que les partis de gouvernement ont des intérêts communs, fondés sur le culte de la capitale et de l'idole nationale, et la diffusion de ce qu'on appelle les valeurs de la République – mais ce serait un royaume ce serait pareil, les valeurs des rois avaient aussi leurs vertus, je suppose. D'ailleurs cette forme de propagande remonte à eux, je pense.

  • Les montagnes en coupe du Connemara

    connemara.jpgDurant mon voyage en Irlande, j'ai pris conscience que les formes des montagnes n'avaient rien d'arbitraire. La végétation rase peut-être m'a permis de distinguer plus facilement ces formes que dans les Alpes – à moins que ce ne soit que, dans celles-ci, les montagnes s'empilant, il est devenu difficile de distinguer leurs contours nets, tandis que, dans la terre d'Irlande, elles sont plus isolées, et ont donc une personnalité plus distincte. J'ai alors pensé découvrir que ces montagnes – au moins celles du Connemara, où j'étais – tendaient à ressembler à des cirques ouverts, à des coupes massives disposant de becs – comme s'il s'agissait de crânes dont la partie supérieure manquerait. Dès lors le sentiment d'entités unitaires est monté en moi, à leur sujet. Je sentais des présences.

    Oui, il m'a semblé que les montagnes s'humanisaient, et l'intérieur de ces cirques me paraissait avoir dû contenir des villes, ou des unités collectives quelconques – comme si des humanités étaient nées là. Car on sait que, à l'origine, les Irlandais n'avaient pas de ville distincte, et que ce sont les Danois qui, en envahissant leur pays, ont créé des villes en bord de mer – et peut-être ont ainsi attiré les Irlandais primitifs dans leurs cités, et les ont amenés à quitter des habitats naturels – des abris offerts par ces montagnes, par exemple. (On le sait peu en pays latin, mais les Danois ont eu un grand empire, qui a englobé toute la Scandinavie et une partie de la Grande-Bretagne et de l'Irlande.)

    De retour en Savoie, je pus constater que davantage de montagnes que je l'avais constaté jusqu'alors y avaient les mêmes formes, comme si la sphère était spontanée et naturelle chez les montagnes, comme si elles avaient poussé du sol comme des bulles – mais éclatées. Comme je l'ai dit, ce qui m'avait empêché de le voir est l'entassement, ou alors la familiarité, la nouveauté des montagnes irlandaises ayant la faculté de me faire discerner quelque chose de nouveau même dans de vieilles choses.

    Il y avait aussi la pureté du paysage, qui n'avait qu'une chose à la fois, pour ainsi dire, et où les forces à l'œuvre dans la nature étaient ainsi plus visibles.

    Que les montagnes aient eu en Irlande une importance qu'elles n'ont plus, pour l'habitat humain, j'en veux pour preuve les ruines de châteaux anciens que certaines portent, et dont les seigneurs ont passé, dans les légendes, fairy-king.jpgpour avoir été des rois sorciers, ou mages, voire des dieux incarnés, vivant sur Terre. Ils se trouvent souvent sur des sommets élancés, et il est possible de concevoir que sur les pentes, et dans les creux qu'elles peuvent faire, les sujets de ces princes vivaient ordinairement – leur vouant une sorte de culte, voyant en eux le réceptacle des divinités. En eux, pensaient-ils, les hommes et les dieux vivaient en harmonie, et en unité. Et dans leur descendance, la tradition en est restée. Ces rois sont plus tard devenus des dieux, dans la mémoire collective.

    Même dans la mythologie grecque, les dieux vivant sur terre et rendant visite périodiquement aux hommes passaient pour vivre au sommet des montagnes: Dionysos était dit vivant sur le Parnasse et rendant visite aux habitants de Delphes, sur la pente, dans un creux que créait une espèce de cirque. On en voit encore les ruines. Et puis un jour les Delphiens ont péché et, repoussé par les vapeurs de leurs fautes, Dionysos est parti à jamais – disait le poète Catulle. C'est à peu près ce qui a dû se passer en Irlande.

  • Les secrets du Seigneur selon Thomas a Kempis

    jesus.jpgThomas a Kempis s'efforce, dans son Imitation de Jésus-Christ, de traduire la parole du Christ. C'est à ce titre qu'il déconseille de chercher intellectuellement les mystères de Dieu. Mais il ne dit pas qu’ils ne seront pas dévoilés: il dit que si on chérit Notre-Seigneur Jésus-Christ en profondeur, la grâce du dévoilement adviendra: Je me plairais à vous faire entendre ma parole, et à vous révéler mes secrets, si vous étiez, quand je viens à vous, toujours attentif et prêt à m’ouvrir la porte de votre cœur (3, XXIV). Dans cette doctrine, les révélations sur le monde spirituel sont venues à l'homme non parce qu’il les cherchait par le cerveau, mais par la grâce, parce qu’il pénétrait Dieu par son cœur; dès lors, les vérités étaient livrées à cette âme sous forme d’images – ou de vers, de poésie: c’est le don de prophétie.

    C'est l'essence de la pensée catholique ancienne. La Hiérarchie des Anges y a été établie de cette manière. La Trinité sainte, aussi. Au dix-septième siècle, François de Sales le confirmera. L'Amour de Dieu préside aux révélations, affirme-t-il.

    Que la source soit le cœur n'empêche pas celles-ci d'être claires – accessibles à l'intelligence –, et de pouvoir être mises en concepts. Il est bien sûr dangereux de les réduire à des idées trop claires, car rien n'est plus clair que le monde physique, et l'aspiration obsessionnelle à la clarté mène fatalement au matérialisme. Mais la pensée porteuse d'images peut s'exprimer avec assez de netteté pour concilier la clarté et la vérité – au sens spirituel, s'entend. Ce n'est pas seulement ce que voulait dire Rudolf Steiner, qui recommandait la pratique régulière de l'Imitation de Jésus-Christ, mais aussi ce que signifiait J. R. R. Tolkien, lorsqu'il affirmait que le merveilleux le plus beau était aussi le plus clair. Car pour lui le merveilleux avait toujours une essence prophétique. Il représentait la vérité à la conscience humaine.

    Mais existe-t-il une pensée exercée, qui soit toujours attentive et prête à ouvrir les portes du cœur? Car c'est aussi de cela que parle le texte, qui ne condamne pas forcément la pensée. La pensée logique n'ouvre pas les john.jpgportes du cœur, en soi: c'est certain. Mais il y a bien une pensée qui les ouvre: c'est la pensée mythologique, qui est aussi la pensée analogique; alors, dans le flux de la pensée guidée par l'intuition et pénétrée de dévotion, oui, les secrets peuvent être gracieusement dévoilés, parce que la pensée qui agit de cette façon est une sorte de rituel intérieur, d'office sacré, de sacrifice. On y sacrifie son être personnel inférieur pour entrer dans la logique de l'esprit même, à partir d'images saisies intuitivement.

    L'incrédule dira que les images saisies intuitivement émanent de l'être personnel inférieur; mais précisément, celui-ci est surmonté par la logique, non mauvaise en soi, mais permettant d'accéder au premier palier de l'esprit libéré de la matière – ou, comme disait Spinoza, des contingences. Et elle demeure christique si elle s'irrigue d'amour – c'est à dire si elle saisit les rapports profonds entre le Ciel et la Terre, le Haut et le Bas, la Matière et l'Esprit. C'est dans cette logique que Joseph de Maistre a cru pouvoir lui aussi être prophétique. Or, cela s'est bien exprimé sous une forme mythologique, notamment lorsqu'il a évoqué les géants de jadis, dont parle la Bible. J'en ai parlé dans ma thèse de doctorat. On peut la lire. Elle est en ligne.

  • Le merveilleux au bac

    Voyageaucentrede00vernuoft_raw_0011_1.jpgLes défenseurs de l'ordre étatique assurent souvent que l'enseignement officiel, en France, est ouvert d'esprit et reste intéressé par le merveilleux, mais il n'en est rien, ou de façon marginale et relativement hypocrite. Car la philosophie républicaine tend à vider le merveilleux de son contenu et à le ramener à des lois psychologiques préétablies, dans un esprit rationaliste qui ne concède finalement rien à l'essence du merveilleux, qui le réduit constamment à une forme creuse. Et confronté aux nouveaux programmes nationaux du baccalauréat, voulus par Emmanuel Macron, je peux en témoigner.

    Car voici! un élément de merveilleux a bien été placé dans les œuvres à préparer au bac français, comme on dit: les professeurs des séries technologiques ont reçu la possibilité de travailler sur le Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, sans doute le roman le plus imaginatif que celui-ci ait écrit – celui où il a placé le plus de folie. On se souvient peut-être que les personnages découvrent, dans l'abîme des profondeurs, une mer pleine de monstres préhistoriques, et finalement aperçoivent un géant qui conduit un troupeau de mammouths. Verne affirme que le royaume souterrain a gardé le souvenir des époques antérieures, tel un monde des morts matérialisé, et que ces époques étaient pleines de formes incroyables, gigantesques et fantastiques.

    Ce roman doit être étudié à travers la problématique Science et fiction, ce qui invite à faire étudier des textes appartenant au genre du merveilleux scientifique, ce que j'ai fait à travers des récits d'explorateurs découvrant de fabuleux mondes nouveaux: Le Mammouth bleu de Luc Alberny, qui habitait comme moi le département de rosny.jpgl'Aude; Les Navigateurs de l'infini de J. H. Rosny aîné, qui était belge; Les Premiers Hommes sur la Lune de H. G. Wells, qui était anglais; Les Montagnes hallucinées de H. P. Lovecraft, qui était américain, et Autour de la Lune, encore de Jules Verne. Certains élèves étaient enthousiastes, d'autres réticents voire récalcitrants, quelques-uns moqueurs.

    Le problème de cette thématique est qu'elle était libre et réservée aux séries technologiques, auxquelles on pouvait aussi donner à étudier La Princesse de Clèves. Les manuels de littérature du lycée ne contiennent rien sur la question, entièrement orientés qu'ils sont vers les séries dites générales, et cela infériorise d'emblée le merveilleux, tout en feignant de lui donner une place. On lui donne une place, mais étroite et difficile à pratiquer, inférieure aux autres, moins légitime!

    Pour moi, je l'ai choisie parce que c'est une de mes spécialités, et je ne le regrette pas. Mais j'ai senti que cela créait des remous, dans les âmes, et que cette spécialisation dans le merveilleux me met sur une sorte de gril, dans l'éducation d'État. On y feint de croire que la grande littérature ne contient pas de merveilleux explicite, que c'est là trait matérialiste réservé aux paysans et aux ouvriers – adeptes spontanés de la science-fiction. Les intellectuels aiment mieux le merveilleux ramené aux concepts abstraits!

    C'est l'esprit français, élitiste et méprisant, quoi qu'on dise. C'est pourquoi il ne sera jamais mauvais de libéraliser ou de régionaliser l'éducation, dans le pays qu'on dirige depuis Paris.

  • Georges Gusdorf et la mythologie (suite)

    Georges-Gusdorf.jpgJ'ai raconté l'autre jour que mon directeur de thèse m'avait reproché, lors de la soutenance, d'avoir repris des idées de Georges Gusdorf, lequel pourtant il m'avait posé comme base solide de ma réflexion, lors de notre premier entretien. À l'inverse, il s'est plaint que je ne me fusse pas appuyé sur des noms plus populaires, relativement au Romantisme, mais qu'en réalité je ne connaissais pas, et qu'il ne m'a jamais cités. Croyait-il qu'il allait de soi qu'on dût les connaître? Mais pourquoi en serait-il ainsi? Qui fait autorité de façon évidente? Personne.

    Et puis pourquoi me reprocher de m'appuyer sur les idées d'un penseur qu'on m'a conseillé, si on ne l'a pas lu en détail? Peut-être que le nom de Gusdorf faisait chic dans certains milieux autorisés, mais qu'on ne savait pas ce qu'il recouvrait, qu'on croyait évident qu'il synthétisait les choses dans un sens matérialiste et fonctionaliste. La vérité devait faire bondir. Mais étais-je coupable de l'avoir dite?

    J'avais de surcroît prévenu que ce qui m'intéressait était ce dont parlait principalement Gusdorf pour le Romantisme - la dimension mythologique, telle que la comprenaient Frédéric Schlegel et Novalis. Mais était-elle connue de mon directeur de thèse? Après avoir gardé le silence, il a fini par dire: Cette dimension m'intéresse. Mais c'était pour se plaindre, le jour de la soutenance, que je l'eusse exploitée en profondeur. Quel en est le ressort?

    Il devait sentir que j'étais prêt à abandonner. Ce n'était sans doute pas dans son intérêt.

    Le fait est que Georges Gusdorf est un penseur méconnu, morin.jpgEdgar Morin même l'a déclaré, pour des raisons qu'on ne démêle pas bien. Les initiés reconnaissent qu'il a sondé le Romantisme à une profondeur exceptionnelle, mais pour celui qui ne l'a pas lu et s'imagine seulement le connaître, cette profondeur se recoupe forcément avec la vulgate universitaire, la doctrine habituelle – faite plus ou moins d'Existentialisme dégénéré.

    Au fond, j'étais coupable d'avoir réellement lu les livres que lisent les initiés et que citent seulement les autres. On m'a accusé de n'avoir que trop lu les œuvres des auteurs savoisiens que j'étudiais, mais on peut aussi me juger coupable d'avoir trop bien lu Georges Gusdorf! On me l'a cité pour me piéger, peut-être, pensant que je ne parviendrais pas au bout de ses volumes épais, et qu'on pourrait me le reprocher, pointant du doigt mes manques. Mais on n'a pu que pointer du doigt les volumes plus communs qu'effectivement je n'avais pas lus et qui ne m'intéressaient pas, que de toute façon on ne m'avait pas cités, et que je n'étais donc nullement obligé de connaître.

    Oui, je l'admets, je ne suis pas sociable, le sentiment de mes supérieurs me laisse de glace, ne m'influence aucunement, je ne veux pas forcément faire partie de leur communauté! C'est ce qu'on a voulu me faire payer. C'est en sens que la science universitaire est toujours plus ou moins de la cooptation. C'est la cause même de la méconnaissance qu'on a de Gusdorf, qui à certains égards me ressemblait: il critiquait la masse des professeurs d'État.

     

  • Baroque et Romantisme: une idée de Georges Gusdorf

    Georges-Gusdorf-in-Wahlstatt.jpgJe me souviens avec une certaine amertume de ma soutenance de thèse notamment parce que, dans son discours inaugural, si on peut l'appeler ainsi, mon directeur de recherche m'a reproché de m'être appuyé sur un auteur que d'emblée, lors de notre premier entretien, il m'avait présenté comme une base sûre et solide: Georges Gusdorf, auteur d'une somme abondante et profonde sur le Romantisme.

    L'avait-il lue, cette somme? Car j'en reprenais des idées qui me plaisaient, et qui le faisaient bondir. La plus précise était que, pour Gusdorf, le Baroque avait préparé, annoncé, préfiguré le Romantisme. Il établissait des rapports clairs, même s'il admettait que le Baroque n'était pas allé aussi loin que le Romantisme, notamment parce qu'il n'avait pas remis en cause la philosophie traditionnelle.

    Mon directeur de thèse, Michael Kohlhauer, était-il idéologiquement marqué? Était-il peu capable de déceler des affinités de style, immergé dans des questions de doctrine? Il m'avait déclaré, lors d'un entretien, être athée. Cela l'a peut-être agacé que je relie le baroque savoyard, religieux, au Romantisme en général. Il aimait surtout dans ce dernier les remises en cause de la philosophie traditionnelle, justement – par exemple chez l'athée Senancour.

    Le fait est que le baroque savoyard est intéressant notamment à cause de François de Sales, qui confirme l'idée de Georges Gusdorf parce qu'il fondait déjà sa pensée sur l'analogie secrète entre les plans physique et spirituel. Sa différence essentielle avec le Romantisme était qu'il déconseillait aux laïcs de s'essayer à déceler ces analogies, il voulait le laisser aux religieux, seuls à même à ses yeux de lier les choses par-delà les apparences.

    On opérait en tout cas par le biais de l'amour divin, parce que lui seul saisit le lien entre le sensible et celui qui l'a créé. C'est en aimant Dieu qu'on comprend le secret de ce qu'il a créé, qu'on saisit le fond spirituel du monde physique. On se met en relation avec lui, par l'amour, au-delà des objets sensibles. Or, somme toute, même le laïc anges.jpgpeut s'y adonner, et François de Sales était original en ce qu'il lui expliquait, à lui aussi, comment s'y prendre, même s'il lui recommandait aussi la prudence.

    Ce n'était pas par la raison, qu'on parvenait à percer le voile des mystères, mais par une intuition baignée de lumière morale et guidée par l'amour divin. Or, le Romantisme a bien développé cette idée – même s'il a aussi combattu, souvent, la recommandation de prudence, parce qu'elle était jusqu'à un certain point liberticide.

    Michael Kohlhauer contestait une autre idée fondamentale de Gusdorf, une des idées auxquelles il tenait le plus: le Romantisme aspirait secrètement à créer des mythologies, des représentations symboliques de l'histoire humaine, ou des lois de la destinée. Il s'en est moqué. Tout est mythologique, on le sait depuis Barthes, prétendait-il. Non, M. Kohlhauer. Toute représentation ne renvoie pas forcément à un monde spirituel symbolisé par des images issues du monde physique. Les mythologies au sens où l'entendait Georges Gusdorf étaient cela, pas des sentiments relevant du fétichisme, comme pour Barthes.

    Mais pourquoi m'avoir posé Gusdorf comme autorité, si en le reprenant à mon compte je me le voyais reprocher? C'est incompréhensible, et grotesque.

  • Égalités face à l’éducation

    ancien-lycee.jpgJe croyais que les lycées étant plus riches que les collèges, puisqu’ils dépendent de la Région alors que les seconds dépendent du Département, il serait plus facile d’organiser des sorties culturelles dans mon nouvel établissement, le lycée de Limoux, mais on me dit qu’on n’y a pas d’argent. À vrai dire, à Boëge, nous faisions payer les parents, mais on me dit qu’à Limoux c’est impossible parce que trop d’entre eux sont pauvres.

    J’avais déjà remarqué que les loyers chers de la Haute-Savoie ne poussaient pas le Gouvernement à adapter les salaires des professeurs, qui après tout sont mieux lotis dans le département de l’Aude; mais apparemment, les enfants de l’Aude ne bénéficient en rien de l’aide gouvernementale. En tout cas pas pour permettre de réaliser les pensées pédagogiques des enseignants, car les élèves ont tous reçu, comme cadeau, un ordinateur de la Région, mais les professeurs, rien. Pourtant on leur recommande de se servir d’un ordinateur pour leurs tâches; ils sont quasiment obligés d’en avoir un chez eux, à présent.

    Plus le Gouvernement est en situation de force parce qu’il apporte l’essentiel de l’argent, moins les enseignants ont de liberté, puisqu’ils ne peuvent pas compter sur les décisions des parents pour les soutenir. Ils sont dès lors obligés de se soumettre à l’État central plus profondément encore, et n’exécuter que les projets culturels proposés par lui.

    C’est bien une question d’argent, je pense, car au lycée de Morez, où j’étais il y a une vingtaine d’années, on en recevait des entreprises locales, puisqu’il y avait des filières de spécialité, et les projets y étaient également plus aisés 1200px-Logo_Occitanie_2017.svg.pngà réaliser. À moins que je me souvienne mal que la première année d’enseignement dans un établissement, on n’accorde jamais rien à un professeur...

    Je pensais que le régionalisme était plus intense en Occitanie qu’en Savoie, c’est la réputation qu’elle a. Et je me disais que c’était beau, parce qu’en même temps il y avait un lien avec la tradition française, puisque l’Occitanie est rattachée à la France depuis le Moyen Âge. Mais je ne suis plus très persuadé, car l’un de mes projets était relatif aux troubadours.

    On ne peut pas tout faire. Le programme officiel, ou les projets officiellement proposés, et les projets individuels pour ainsi dire alternatifs, s’appuyant sur la tradition locale, ou autre chose.

    Peut-être que de toute façon les élèves n’ont pas très envie de ces projets alternatifs, qui ne rapportent rien. De nos jours, vient-on encore au lycée pour une autre raison que l’espoir de gagner de l’argent? L’éducation y est devenue une simple formation. On est inséré dans un protocole au sein duquel on sortira muni de la silhouette d’un petit rouage de la grande machine économique. Même si on sait que des robots pourront un jour faire mieux, à cet égard, que les hommes, on gagne toujours du temps – sans espoir, mais l’avenir est un combat contre le déclin inéluctable, apparemment. C’est la philosophie dominante – Lovecraft l’avait, du reste.

    On subit la fatalité.