Culture - Page 5

  • Horace et les dieux

    apollo1.jpgJ'ai relu un choix d'Odes d'Horace contenant aussi l'Ode séculaire composée à l'occasion d'un événement religieux initié par l'empereur Auguste, et j'ai encore été frappé par la beauté des vers du poète, mais aussi par la façon vivante et colorée dont il représente les dieux – et je suis resté songeur au souvenir de l'arc éclatant d'Apollon, patron des poètes et des médecins.

    Je connais bien la littérature chrétienne, et souvent elle a tendu à s'exprimer d'une façon comparable pour les anges, mais d'une manière plus figée, hiératique, abstraite. La nécessité morale a absorbé les êtres divins du christianisme dans la lumière divine, et les saints hommes défunts ont paru plus accessibles, puisqu'au ciel ils conservaient une figure terrestre. Mais, à l'inverse, leur réalisme a moins de poésie que les dieux de l'Olympe.

    Tiré d'un côté par le réalisme de la légende dorée, de l'autre par l'abstraction des anges trop moraux pour avoir un corps complet – pour être même sexués –, le christianisme est l'inventeur à la fois du naturalisme littéraire et de l'abstraction philosophique dont l'époque présente souffre tant. Car si cette double tendance a pu paraître bonne en ouvrant l'esprit, elle a aussi eu ses effets négatifs en le dissolvant, en le polarisant, en l'emmenant soit dans le néant des concepts, soit dans l'obscurité de la matière. La mythologie antique était par essence intermédiaire, et même si, peut-être, elle embrassait trop peu, à la fois dans le ciel philosophique ou théologique et dans les sciences naturelles et physiques, elle avait cet insigne avantage, cet avantage touchant et immense de créer pour l'âme cet intermonde cher à Henry Corbin, par lequel l'âme justement peut toucher au spirituel vivant, aux dieux. Si elle ne passe pas par cette étape, elle se perd ou reste à terre.

    Plusieurs chrétiens en ont été conscients, et c'était l'objet de ma thèse de doctorat, de montrer que les Savoyards ont été globalement de ceux-là, et qu'ils se sont efforcés de ramener les anges à Terre, et de leur donner des attributs clairement accessibles – des épées, des archer.jpgboucliers, des armures, des visages. François de Sales et Joseph de Maistre étaient de grands défenseurs du merveilleux chrétien, et l'accusation, lancée contre le premier, d'avoir trop concédé à l'amour humain pour représenter l'amour divin est absurde et témoigne d'une incompréhension profonde de la véritable vie de l'âme, au-delà des injonctions morales toutes faites. Quant au second, on lui a reproché d'avoir représenté la divinité agissant dans l'histoire, et cela participe de la même incompréhension, du même attachement à la théologie abstraite et figée qu'affectionnait la Sorbonne quand elle était catholique, et qu'elle affectionne en fait toujours, maintenant qu'elle ne l'est plus.

    De nos jours, pour représenter les surhommes de façon vivante, on a les super-héros, avec l'appui de la science-fiction – des illusions du scientisme.

    Mais il faudra trouver un jour le moyen de représenter de façon vivante (et comme le faisait Horace pour les Olympiens) les anges, de perfectionner à cet égard la tendance médiévale qu'avaient tenté de conserver les Savoyards, de la renouveler. Les poèmes mystiques de Rudolf Steiner sur l'archange Michael peuvent servir d'exemples, je pense. Mais J. R. R. Tolkien a aussi œuvré en ce sens, et même H. P. Lovecraft, à sa manière. Sans parler de Jack Kirby, et d'autres, inutiles à nommer. (En France, peut-être Nathalie Henneberg, qui a tenté de fusionner les anges et les extraterrestres.)

  • Jean-François Deffayet et les mystères de Sixt

    deffayet.jpgMon père, quand il faisait encore de l’édition, a publié le recueil de contes d’un conteur de sa vallée, Jean-François Deffayet, de Sixt, qui a hérité de ses grands-parents une tradition d’histoires fabuleuses ou cocasses. J’ai été frappé, en le lisant, par sa faculté à mettre en scène le merveilleux, le surnaturel.

    J’ai souvent eu l’impression que beaucoup de conteurs en minimisent la portée, évitent de s’appesantir dessus, comme s’ils avaient un peu honte. Mais peut-être que cela change, ou que je ne suis pas tombé sur les bons. Au dix-neuvième siècle, à l’époque romantique, même en France, il n’en était pas ainsi: en tout cas dans les régions, le merveilleux était vivace. Mais par la suite, les contes rapportés ont acquis une sécheresse curieuse, qui, curieusement aussi, s’est fait souvent passer pour une marque d’authenticité.

    Arnold Van Gennep prétendait que le merveilleux était souvent ajouté par des écrivains de seconde zone qui voulaient faire chic et, en réalité, c’était la même tendance qui faisait dire à Victor Bérard que le merveilleux chez Homère avait été globalement ajouté par d’autres que lui, qu’il n’en avait pas eu plus que Jean Racine, ce qui est absurde. L’aberration était telle qu’il reprochait aux Romains d’avoir alimenté ce merveilleux artificiel, sans doute parce qu’Ovide et Virgile faisaient abonder le merveilleux dans leurs vers.

    C’était complètement aberrant, car, spontanément, les anciens Romains étaient en fait moins portés au merveilleux que les anciens Grecs. Mais évidemment, on ne pouvait pas prétendre que le merveilleux de la poésie latine avait été ajouté aux textes primitifs, puisque les conditions d’écriture de ceux-ci étaient parfaitement connues. La même logique encore a tenté de ramener les deffayet.jpganciennes mythologies, le vieux merveilleux, à du merveilleux scientifique – à de la science-fiction. En réalité, tout cela n’émane que du classicisme traditionnel, n’a pas d’autre valeur que la peur des intellectuels face aux mystères de la vie. Ils se réfugient dans des concepts tout faits, rassurants et raisonnables.

    Mais depuis quelques années, je trouve que, peut-être sous l’influence de la culture anglophone, le merveilleux est mieux assumé, et que justement mon ami Jean-François Deffayet en donne un inattendu exemple. Inattendu, parce que, dans sa vie, Jean-François évite de théoriser quoi que ce soit, et n’essaie pas de parler des fées en général, de les définir, il se contente de les mettre en scène dans des contes conformes à la tradition. Je dirai une autre fois de quelle manière.

  • Le sourire d'Addis et autres textes

    LeSouriredAddis-300.jpgLe 15 mai dernier, est sorti, aux éditions Livres du Monde, un ouvrage collectif auquel j'ai participé, et dont je ne voulais parler qu'après avoir lu tous les textes: Le Sourire d'Addis. Mais le temps passe, et on est très occupé, j'en reparlerai quand j'aurai tout lu, mais je veux dès aujourd'hui annoncer cette sortie. J'y ai mis, pour ma part, des textes sur la Corse et la mythologie que j'ai cru y voir quand j'y suis allé – non pas tirée des livres, mais de l'air même – et des images qui en moi ont surgi quand, effaçant en mon âme les sens, j'ai laissé parler le sentiment de ce que j'avais vu, et l'ai déployé en images.

    C'est surtout l'étrange personnalité de Captain Corsica, qui est montée des profondeurs quand j'ai parcouru cette noble île, ainsi que de son père Cyrnos dont le visage se distingue dans les roches – tandis que le fils se distingue plutôt dans les nuages. Tout est parti cependant d'excursions à pied, et de la contemplation du paysage. Tout à coup un noir se fait, et à la place du sensible surgit l'image pour ainsi dire archétypale, mais vivante.

    Je dois le dire, les noms m'ont été suggérés par un écrivain corse appelé Sylvestre Rossi, qui avait pensé créer un pendant au personnage de Captain Savoy que j'avais moi-même créé. J'espérais qu'il raconterait les aventures de ce gardien secret de la Corse, mais il n'en a rien fait, cela n'avait été pour lui qu'une plaisanterie, ou un songe bref. Je lui suis tout de même reconnaissant d'avoir suggéré en moi des choses infinies.

    J'ai bien lu, par ailleurs, plusieurs textes du livre, et ils sont tous intéressants, choisis avec soin par l'éditeur Lionel Bedin. Celui-ci, à cause de la lettre initiale de son nom, ouvre le recueil, et il rend compte agréablement d'ouvrages d'écrivains importants du genre du récit de voyage. Puis il y a mon vieil ami Georges Bogey, qui évoque, en une dissertation magistrale, l'essence du vrai voyage. Enfin Yanna Byls, qui fait part de ses émotions grandioses lors d'un voyage au Maroc, qui l'a amenée près des dieux. Je poursuivrai ma lecture bientôt, et reviendrai sur les autres auteurs. Merci à Lionel Bedin de cette belle initiative.

    Je lui suis également reconnaissant d'avoir inséré un texte de Jacques Replat (1807-1866) sur Jean-Jacques Rousseau et son séjour à Annecy (assez mal connu). Le style de Replat est inimitable, et je l'adore. Il parvient toujours à impliquer le sentiment le plus poignant, dans ce qu'il dit. J'ai constamment cherché à le faire connaître et à le réhabiliter, et je suis heureux que Lionel soit tombé sous le charme de ce grand auteur.

    Un livre à lire, donc!

    Le Sourire d'Addis... et autres étapes sur les routes du monde,
    Éditions Livres du Monde,
    228 p.,
    18 €.

  • Nuit blanche au pays des fées à Villelongue-d'Aude

    64315861_10219072430063647_629164411956756480_n.jpgL'association Noyau. Au cœur du conte, que je préside, est co-organisatrice, avec Le Petit Théâtre de contes de fées, d'un spectacle de contes avec musique appelé Nuit blanche au pays des fées. Trois contes splendides et mystérieux seront dits au Verre à Soif, café de Villelongue-d'Aude, en Occitanie, le vendredi 28 juin à 20 h. Je sais bien que c'est loin de Genève. Mais de nos jours, il suffit de prendre l'avion: il y a une très bonne ligne Genève-Toulouse - je l'ai utilisée, une fois, pour assister au spectacle de Renata la renne et la nuit de Noël, à Narbonne. Vous aurez peut-être compris qu'il s'agit de la même belle artiste Rachel Salter. Cette fois elle sera seule, et il n'y aura pas de marionnettes; mais il y aura la musique de sa légendaire tempura, instrument indien superbement décoré par John Slavin, et ses beaux chants.

    Et je vous conseille vivement d'y aller, car je connais les contes qu'elle dira, et ils sont sublimes. Mêlant son génie propre à des contes traditionnels occitans, indiens ou écossais, Rachel Salter répondra aux questions fatidiques que se posent réellement les gens au fond d'eux-mêmes - par-delà les problèmes ordinaires auxquels ils feignent de s'intéresser: pourquoi les fées lavandières lavent et sèchent-elles leurs vêtements la nuit? pourquoi n'entend-on jamais d'histoires d'homme-sirènes? pourquoi le trésor des fées devient-il poussière dans les mains de certains, et fait la fortune d'autres? Oui, ces énigmes brûlantes et passionnantes - et d'autres encore! - seront abordées dans cette soirée envoûtante de Villelongue (près de Limoux, dans le département de l'Aude, bien sûr). Les grands-mères peuvent venir, les enfants ne doivent pas être oubliés.Venez nombreux!

    (Merci à l'artiste Anna Steane de Anna Steane Art pour l'affiche si poignante ci-dessus.)

  • Joseph de Maistre et l'arrachement à la matière chambérienne

    saint_petersburg_visa-free_travel_to_russia.jpgJ'ai contesté récemment la validité de la thèse de Michael Kohlhauer selon laquelle, si j'ai bien compris, Joseph de Maistre avait créé des figures de la Providence parce que, se sentant en exil loin de la Savoie, il avait tendu à s'inventer un monde pour compenser, en quelque sorte, son manque affectif. Je l'ai contesté parce que Joseph de Maistre ne s'étant jamais avoué en sentiment d'exil vis à vis de la Savoie et se disant plutôt citoyen d'un ciel inaccessible, cette thèse ne s'appuyait que sur des présupposés rationalistes dans la lignée de Sigmund Freud, que les faits ne confirmaient pas.

    Mais tout de même, il est indéniable que le style prophétique est venu à Joseph de Maistre lorsqu'il a eu quitté Chambéry pour Lausanne puis, plus encore, Saint-Pétersbourg, et même Rudolf Steiner considérait que c'est seulement en s'arrachant au royaume de Piémont-Sardaigne, auquel il avait d'abord été lié, et en entrant dans la sphère culturelle russe, que le prophète savoisien avait trouvé son style, s'était pleinement épanoui, et avait commencé à percer les véritables secrets du monde.

    Xavier de Maistre à son tour est devenu prodigieusement imaginatif en allant à Turin. On n peut pas dire néanmoins que son déménagement à Saint-Pétersbourg l'ait affranchi complètement du classicisme. Il y est piazza-San-Carlo-Turin.jpgrentré, après avoir été rabroué par son frère, qui ne goûtait pas la fantaisie grandiose de l'Expédition nocturne autour de ma chambre, la suite du Voyage. Même en Russie, Joseph représentait pour Xavier l'autorité paternelle, et celle du roi de Sardaigne, aussi celle des Jésuites.

    Mais peu importe. La carrière de Joseph de Maistre montre bien que le départ de Chambéry a déployé ses dons prophétiques, ou son style prophétique tout au moins. Qu'est-ce à dire? La réponse ne se trouve pas dans Freud ou des théories générales démenties par l'intéressé même. Il a clairement énoncé qu'à Chambéry, il était comme une huître sur son rocher: il s'ennuyait. Même l'ésotérisme, il allait le chercher à Lyon, avant 1792. Il était bloqué, en Savoie, par le milieu social, le paysage familier, l'autorité légale, qui le contraignaient à n'avoir que des pensées conventionnelles. Une fois la révolution déclenchée, dégagé de cet environnement chaleureux mais contraignant, il a libéré ses pensées. La révolution a eu en fait un bon effet sur lui, elle l'a émancipé, indirectement: c'est tout le paradoxe de ce philosophe hostile à une révolution qui l'a engendré comme prophète. C'est pourquoi, somme toute, il l'a dite providentielle: pour lui, elle l'a été; elle l'a réellement régénéré, a ramené le fond du christianisme en son âme, et il s'attendait à ce que toute la France suive son exemple.

    L'esprit se libère si le corps est déplacé, arraché au lieu où il s'est engoncé dans la matière: pourquoi le cacher? Les nomades sont réputés avoir une perception spéciale des esprits de l'air; les prophètes allaient de ville en ville pour ne pas avoir l'esprit obscurci par une situation trop stable; les troubadours, de même. Les médecins alchimistes de la Renaissance à leur tour se déplaçaient pour ne pas être piégés par les pensées ordinaires. Joseph de Maistre, par son départ de Chambéry, appartenait à cette lignée: le monde ordinaire se dissolvant, il voyait, derrière les apparences pour lui changeantes, se dessiner les principes spirituels généraux. Cela n'a rien à voir avec un sentiment d'exil. Tout avec l'affranchissement du sentiment local.

  • La fée de la raison contre la reine Mab

    mab 02.jpgDans un commentaire à un de mes précédents articles, je disais que l'intelligence dans l'antiquité était représentée et inspirée par la déesse Minerve – ou Pallas Athéna, patronne d'Athènes –, et que, en un sens, celle-ci est la même déesse de la Raison que les révolutionnaires français se sont efforcés de faire adorer en 1789, lui faisant des processions, lui bâtissant des temples.

    En un sens aussi, cette figure se retrouve dans celle de Marianne, la patronne de la république française, car celle-ci a pour objet la diffusion du rationalisme, regardé au fond comme un nouveau dogme. Elle le dit moins clairement que les révolutionnaires français pour ne pas paraître religieuse – et sembler se confondre avec la laïcité, la neutralité, comme si le rationalisme seul était neutre, impartial, et donc supérieur à toutes les religions déclarées.

    Mais c'est contre le rationalisme, l'assimilation de la déesse Raison à l'Être suprême, que le Romantisme a parlé et agi, et même le républicain Victor Hugo affirmait que la raison devait améliorer les religions, non les supprimer. À l'opposé, on a vu des romantiques défendre les libertés complètes de l'imagination contre le rationalisme, préfigurant le Surréalisme. Celui-ci se réclamait du romantisme allemand (qui était sans limites et ne pratiquait pas le rationalisme mais affranchissait l'imagination), ainsi que de Gérard de Nerval et des poèmes visionnaires de Hugo. Du vrai Romantisme, si l'on peut dire.

    J'aime évoquer, de mon côté, le Savoyard Jacques Replat, qui rejetait le rationalisme et prônait la dévotion à la reine Mab – la fée de l'Imagination, disait-il. On sait qu'elle est apparue dans la littérature moderne avec Shakespeare, plus imaginatif assurément que les dramaturges français classiques: elle est présente dans une chanson de Roméo et Juliette. Prise au folklore celtique, elle est issue de la Reine Maeve, déesse irlandaise rationalisée dans les récits qui sont restés d'elle, incarnation de l'autorité royale. Par cette fée le roi était inspiré et pouvait gouverner, elle était l'esprit du pouvoir. Littéralement, son nom signifiait ivresse.

    Certes, Minerve et Athéna inspiraient aussi les princes, dans leurs décisions. Elle était leur sagesse. Ulysse, roi d'Ithaque, l'avait pour mentor, parce qu'elle avait pris l'apparence de son conseiller Mentor – et, sous cette forme, le guidait. Mais Replat se réclamait d'une sagesse nourrie d'imagination, d'ivresse intime, de visions, de révélations acquises en l'état de rêve, et non d'une raison raisonnante, d'un rationalisme qui fondait l'exercice du pouvoir sur la science positive, la tradition cartésienne. Le fait est que les rois de Sardaigne, dont il était le sujet, se réclamaient de l'inspiration prophétique, issue de la tradition chrétienne et des anges intimes, tels que Joseph de Maistre et François de Sales les avaient peints.

    La déesse de la Raison, elle-même, avait acquis un peu de tendresse, de douceur, d'esprit chrétien avec Marianne, que créa Lamartine quand il se convertit à son tour au républicanisme. Il était de tendance rationaliste, maedb.jpgmais était, comme Hugo, un vrai romantique, qui voulait améliorer la vie mystique par l'exercice de la raison, non la supprimer. Il aimait le merveilleux chrétien d'un Frédéric Mistral, pourtant catholique traditionaliste, et la fantaisie de Xavier de Maistre, également nourrie de conservatisme chrétien.

    Bref, le rationalisme, c'est bien joli, mais c'est vide, et Replat a raison, la fée de l'Imagination est plus belle. Mais il admettait que la raison devait l'éclairer, l'assainir, la diriger, la discipliner, il ne s'agissait pas de devenir fou. Selon les temps, il semble plus judicieux de développer la raison, ou l'imagination; je pense, personnellement, que le temps d'aujourd'hui est celui où il faut développer l'imagination (sans perdre le lien avec la raison). Je pense donc le rationalisme mauvais, comme André Breton le faisait – et même si le Surréalisme, lui, a bien rompu inutilement avec la raison, fréquemment.

  • Origines du plaisir de manger

    fruit.jpgJ'ai, il y a quelque temps, contesté la valeur scientifique des intentions prêtées à la nature dans le goût que les êtres vivants avaient de manger, appelé communément instinct de survie – et, comme je m'y attendais, cela a créé du débat. Voire de la polémique. Regarder l'âme des bêtes de façon extérieure ou intellectualisée est très facile, mais rien ne prouve que le plaisir de manger ait la cause qu'on croit.

    Mais alors, quelle serait-elle? Car rien n'arrive sans cause. Si la nature ou un dieu n'a pas créé cette ruse pour permettre aux espèces de survivre, si les animaux eux-mêmes n'ont pas conscience que c'est pour que leur espèce survive qu'ils ont faim et ont par conséquent du plaisir à l'assouvir, d'où cela vient-il?

    On a tort de réduire des mouvements de l'âme, fût-elle animale, à des idées préétablies et simplistes, ou à des causes physiques. C'est en explorant l'âme même qu'on parvient à dégager des vérités sur l'âme, ou du moins à distinguer des pistes.

    Et disons tout de suite une chose, une chose qui surgit spontanément et vigoureusement si justement on reste dans le monde de l'âme: la cause d'un sentiment ne peut pas être une idée développée par le sujet lui-même. Constamment, en effet, le sentiment précède l'idée!

    Veut-on parler d'idée inconsciente, en allant dans les profondeurs de l'âme? Cela ferait dire que les pulsions volontaires de l'animal ont une fonction providentielle, et peu importe que cela vienne d'une nature soudain rendue intelligente, ou d'un dieu – car qu'est-ce qu'une intelligence de la nature, sinon un esprit divin? C'est bien sa définition.

    N'allons pas aussi loin: n'extrapolons pas. Regardons déjà ce qui donne faim. Car la faim n'est pas aveugle: le plaisir diffère en nature et en intensité selon les aliments. Il apparaît clairement, dès lors, qu'on mange ce qu'on aime, au sens littéral: on veut se l'assimiler à soi. L'objet ou l'être mangé a une qualité qu'on voudrait acquérir. Et cette qualité, c'est l'animation.

    Si un chat mange une souris après l'avoir animée, ce n'est pas par un dessein secret, parce que la souris échauffée lui donne des toxines utiles; c'est simplement que quand elle s'anime, elle lui donne très faim, et au moment où elle est le plus animée par la peur, sa faim le porte à la manger. Il aime en fait les souris, c'est pour cette raison qu'il joue avec elles.

    On ne me croira pas. Mais qui ignore que, chez les adolescents, l'amour s'exprime de cette façon, par des agacements? Et même dans l'amour mûr, les caresses ont ce but, de rendre le corps plus désirable. Jusque dans l'amour intellectuel, le débat rapproche, et suscite le désir – donne du plaisir –, crée les conditions de l'union CupidPsyche_KinukoCraft_8.JPGintime.

    La relation avec un dieu est de même nature. Par le péché qui éloigne de la divinité, par la sainteté qui en rapproche, l'homme vit avec les astres, pour ainsi dire, une histoire d'amour. Il anime les anges par sa bonté, ses méditations, ses chants! Et même ses disputes avec Dieu - ses luttes avec l'Ange - préludent à son retour au Ciel.

    Le légume bon à manger se présente aussi à l'œil comme beau, rond, brillant, plein, attirant – et que dire du fruit? La salade épanouie appelle l'homme à la manger, pour s'unir à lui, après qu'il l'a bien mêlée à l'huile et au vinaigre. Acte d'amour, encore. Et la cuisson en est un autre.

    Ce qui vit appelle ce qui veut vivre, c'est vrai, mais cela prend directement l'allure de l'animation, de la plénitude, de qualités morales qu'on cherche à faire entrer en soi. Or, manger les fait réellement acquérir, et c'est bien celles qui permettent de continuer à vivre. Le moral n'est pas coupé du physique, le corporel n'est pas coupé du spirituel, en un sens tout est religieux, même manger. Mais pas pour obéir à un dessein utile de la nature – seulement pour aimer le monde et ses êtres.

  • La technologie ouvre-t-elle sur les étoiles?

    GÉRARD-KLEIN-HISTOIRES-COMME.jpgJe me souviens avoir eu une petite correspondance avec un écrivain dont j'adorais la fabuleuse imagination: l'auteur de science-fiction Gérard Klein. Dans sa jeunesse, il avait une inventivité géniale, et il a écrit des récits incroyables. Mais plus tard, il s'est intellectualisé, et n'a plus eu la même inspiration, le même feu. Il n'en demeurait pas moins nostalgique et plein d'affection pour le jeune homme qu'il avait été, et qui prolongeait par l'imagination les rêves de conquête de l'espace qu'on faisait alors.

    Je lui ai écrit que, dans le ralentissement donné à cette conquête de l'espace par les États, il fallait peut-être voir un coup de la Providence, qui invitait l'être humain à pénétrer le monde des étoiles par l'âme, au moyen de l'imagination, plutôt que par les machines. Pour moi, c'est ce qu'avait magnifiquement fait Gérard Klein même, dans sa jeunesse, avec en fait plus d'éclat et de génie que toutes les compagnies aéronautiques du monde.

    Mais l'intéressé, peut-être par modestie, ne voyait pas les choses ainsi, il prévoyait que la conquête des étoiles par des moyens physiques allait bientôt reprendre. Cela date de vingt-cinq ans, et je n'ai rien vu. Par contre, en déménageant en Occitanie, dans l'ancienne seigneurie du Quercorb, j'ai pu constater que moi, j'avais conquis les étoiles. Car dans les vallées de cette ancienne province, comme il y a peu de lampadaires, on voit bien les feux célestes – qui semblent être tout proches, accrochés à un plafond rond, accessibles aux sens, et remplis de vie, d'êtres grandioses.

    J'y ai été aidé par mes lectures mythologiques et ésotériques, de textes d'astronomes antiques comme Hygin, de ceux de Rudolf Steiner, de ceux de J. R. R. Tolkien, de ceux de Dante, tous auteurs qui appréhendaient la vie des astres au-delà de leurs apparents mécanismes – sans parler d'Olaf Stapledon, qui, s'appuyant sur l'astronomie cosmoc.jpgmoderne, n'en disait pas moins que les étoiles effectuaient un ballet grandiose, dont l'essence esthétique échappait aux astronomes mécanistes, mais était une réalité, vécue par les étoiles elles-mêmes, douées de conscience!

    Et le fait est que Gérard Klein dans certains de ses récits douait aussi les étoiles de conscience, et qu'il m'a bien aidé à ressentir la vie propre des étoiles – quoi qu'il ait dit, à froid, dans ses lettres.

    La poésie ouvre le chemin des astres, et la technologie tend à le boucher, éloignant leur clarté par la lumière artificielle, réduisant leurs mondes à des terres à exploiter, à commercialiser, à coloniser. C'est ce que je pense, et d'avoir cheminé sous les étoiles dans une vallée du Quercorb affranchie des lampadaires pour promener de joyeux chiens a achevé de m'en convaincre.

    Un soir, en Grèce, à Delphes, j'en avais eu le soupçon, alors que, regardant les bras de mer qui entraient dans les replis des montagnes, j'admirais la terre sombre, dénuée de lumière artificielle. J'ai alors eu une superbe vision, celle d'un pèlerin sur les eaux. Mais la vie m'a donné raison, tout comme du reste l'inaction des États en matière de conquête de l'espace, les robots envoyés sur Mars ne faisant pas si rêver qu'on le dit – même si les déserts caillouteux qu'ils ont montrés ont cet air inquiétant des terres maudites, infestées de démons, dont parlait Lovecraft!

  • Paysages d'Occitanie

    samoens.jpgOn s'étonne, ici ou là, que je quitte ma chère Savoie pour l'Occitanie, où j'ai demandé une mutation. Les paysages en sont tellement beaux! Et j'ai un lien tellement fort avec le vieux duché des rois sardes!

    Mais j'ai l'impression d'en avoir fait le tour, après ma thèse de doctorat. Et les paysages sont surtout beaux dans la vallée de mes ancêtres, celle du Giffre, où mon père a une maison et des appartements, et où je vis depuis plusieurs mois, en attendant mon déménagement.

    J'y reviendrai, et du reste, mon premier contact avec la Savoie fut cette vallée, car quand j'étais petit, je vivais dans la région parisienne, où je suis également né – et, croyez-le si vous voulez, mais quand mes parents ont déménagé, je ne voulais pas partir, j'étais heureux dans leur maison de Fontenay-sous-Bois, aux portes de Vincennes et près de son château.

    Plus tard, j'ai aimé passionnément Annecy, où nous nous étions rendus. Et puis j'ai habité à Viuz en Sallaz et travaillé à Boëge, plus près de Genève, et j'en étais content. J'ai toujours été content des lieux où je vivais, et même quand j'habitais en Franche-Comté, dans le département du Jura, je voulais m'y installer, j'adorais notamment Les Rousses, où j'ai vécu.

    En voyage, je suis content aussi des lieux que je découvre, et je me plais à approfondir mon sentiment en lisant des livres relatifs à ces lieux, soit qu'ils en parlent, soit qu'ils y aient été écrits.

    J'ai déjà habité en Occitanie, à Montpellier. J'ai adoré sa campagne, où je me promenais de longues heures durant, et j'y ai appris l'occitan médiéval, y ai lu les troubadours, et y ai rencontré un ami musicien admirateur de Lovecraft, Ge Fit, qui a mis en musique et en vidéo plusieurs de mes poèmes, et qui représente pour moi une des amitiés les plus fructueuses de ma vie.

    On serait naïf, de croire que je suis tellement attaché à la Savoie que je ne supporterais pas de vivre ailleurs. Je tiens peut-être de mes ancêtres juifs le goût du nomadisme, et le désir de parcourir la Terre à la recherche de la véritable Jérusalem – car, je l'avoue, je ne partage pas la croyance que celle-ci soit là où le monde physique la situe... Après tout, mon père a bien vu le monde idéal en Samoëns même, en la vallée du Giffre! C'est de là, je veux bien l'avouer, que vient mon amour de la Savoie – car j'aime mon père, et l'approuve d'aimer ses montagnes!

    Mais j'ai découvert la région de Carcassonne, et cela a répondu en moi à un appel profondément intime, car j'ai toujours voulu découvrir les Pyrénées et leurs contreforts, c'est un pays pour moi mythique, portant en lui une Pyrenees_Catalonia.jpgbrique majeure de la Jérusalem céleste. H. P. Lovecraft a rêvé un jour qu'il était un soldat romain et qu'il découvrait, dans ces Pyrénées, un culte affreux, une divinité effrayante. Cela attire. Comme attire le reflet de ces montagnes dans La Chanson de Roland, ou dans l'épopée de Jacint Verdaguer sur le Canigou peuplé des fées, ou dans la mythologie basque que je connais un peu.

    Et le paysage du Quercorb, ou de l'ancien comté de Foix, dès que s'estompent les vignes, est merveilleux, pur et vert, non infesté de modernité technique, vide de lampadaires, ouvert sur les étoiles, et il a à juste titre, comme d'ailleurs la vallée du Giffre, attiré beaucoup d'étrangers du nord, qui s'y sont installés. Du nord de l'Europe, s'entend, et moi, je fais pareil. J'évoquerai, à l'occasion, mes impressions, quant à ce paysage, ou aux villages que j'y vois. Je les aime, joyaux de pierre dans la verdure, évoquant vaguement Angkor!

  • Le Lare et la famille selon Plaute

    lar 03.jpgLes anciens Romains croyaient à un esprit protecteur de la maison et de la famille qui y vivait, qu'ils appelaient Lare, et qui est probablement à l'origine du Sarvant des Savoyards – ou du moins, l'équivalent chez les Gaulois ou les Germains en est l'origine probable. On a gardé de lui nombre de représentations liées au culte, car on l'honorait religieusement chaque jour, en principe, on lui faisait des offrandes, comme en Asie on le pratique encore, livrant aux esprits protecteurs de la maison des denrées alimentaires; c'est du moins ce que j'ai vu en Thaïlande et au Cambodge, quand j'y suis allé.

    On le représentait sous la forme de ce que J. R. R. Tolkien aurait nommé un elfe – et le fait est que les Germains appelaient sans doute l'équivalent du Lare de cette façon, ainsi que J. K. Rowling en a gardé le souvenir, par son elfe de maison, bien qu'elle en ait changé le sens, l'humanisant beaucoup – trop. Il s'agissait d'un jeune homme élégant et gracieux, tenant dans le creux de son coude gauche une corne d'abondance, signalant ainsi son désir de rendre service aux hommes, et de la main droite une patère, sorte de plat destiné aux offrandes, aux sacrifices. Il prend de la main droite, et rend au centuple de la main gauche.

    Le texte le plus complet, à ma connaissance, sur un Lare est celui que Plaute a placé en prologue de sa comédie Aulularia, ou La Marmite, et il y apparaît qu'on lui sacrifie surtout des denrées alimentaires et des couronnes de fleurs et de feuilles, ainsi que les jeunes filles notamment savaient les faire. Elles étaient, apparemment, les plus dévotes, à son égard. Il se plaint que les chefs de famille le soient très peu.

    Mais ce qui est peut-être le plus beau, c'est qu'on y apprend que, pour lui, il ne suffit pas d'honorer son père et sa mère, newseed2.jpgcomme le recommande la Bible: il faut aussi que les parents honorent leurs enfants, en leur laissant du bien, un bel héritage. Cela va dans les deux sens. La descendance pour les anciens Romains est très importante, et l'enfant divin, prometteur d'avenir et d'immortalité, y était une idée profondément ancrée, ainsi d'ailleurs qu'un vers mystérieux de Virgile le précise, vers qu'on a cru tantôt annonciateur d'Auguste, tantôt annonciateur de Jésus-Christ, et qui est peut-être simplement l'expression d'une figure mystique enfouie dans les âmes romaines. N'est-ce pas lui qu'on reverra à la fin du film de Stanley Kubrick 2001: l'Odyssée de l'espace? Transparent et gigantesque, il observe la Terre depuis les étoiles, annonçant l'homme futur.

    J'ajouterai ceci: pour les anciens Romains, honorer le Lare, c'était faire naître en soi le désir spontané d'honorer ses parents, ou ses enfants. Les deux choses n'en faisaient qu'une. On cristallisait la piété familiale par le rituel, qui à son tour conformait l'âme aux vues saintes du dieu. C'était là profonde sagesse, car la théorie ne suffit pas, l'idée reste facilement lettre morte, si elle ne s'appuie pas sur une figure mystique.

  • Le mythe républicain de l'ancienne Rome à la France moderne

    fmd_209399 (2).jpgDans ma thèse de doctorat, j'ai pensé bon de me demander si l'âme de la Savoie n'était pas contestée par les intellectuels français parce que, inconsciemment, ils ne s'autorisaient pas à n'admettre que l'âme française – le génie national qu'exprime l'État républicain, tel que Jules Michelet l'a défini dans ses textes. On a eu beau jeu de me répondre que le rationalisme s'était aussi emparé de cette question, et avait fait justice de ce fantasme national, qu'il n'y avait pas de possibilité d'erreur à cet égard – qu'on ne donnait pas plus de droits au génie français à l'existence qu'à celui de la Savoie. Je n'en crois rien, car ici l'inconscient joue à plein, et on brandit souvent le rationalisme contre les replis régionaux, tandis qu'on l'articule libéralement avec la défense de la République, elle-même perçue comme source de toute raison lumineuse en l'espèce humaine.

    Car cela aussi fait l'objet d'un mythe. Il n'est pas né en 1789, puisque Virgile en parle dans l'Éneide. Il affirme que Rome abat les rois, et répand la vertu et l'intelligence dans un monde barbare, accomplissant une mission civilisatrice en l'humanité. Elle émancipe les peuples, et personne n'ignore que cette rhétorique était aussi celle de la France coloniale, du temps de la Troisième République. En adoptant la devise Post Tenebras Lux, la Genève protestante allait dans le même sens. Il s'agit de dire que la République est en phase avec l'évolution humaine, devant aller vers toujours plus de raison. La France n'est plus, dans cette perspective, une fin en soi, mais l'instrument de cette évolution, et la Savoie n'est pas combattue en tant que telle puisque, sous ses apparences catholiques et royalistes, elle aussi serait tirée vers cet horizon rationaliste, la république française ne l'émancipant pas de ses illusions parce qu'elle est la France, mais parce qu'elle est la République.

    À tout prendre, c'est aussi l'essence du catholicisme romain, qui se pose comme universel parce que romain, et issu de l'Empire romain. Post_Tenebras_Lux_détail.JPGCalvin, du reste, ne le contestait pas dans l'absolu, puisqu'il disait le catholicisme bon jusqu'à saint Augustin, qui restait rationaliste et latin dans sa culture et son esprit. Il s'agissait, pour lui, de combattre le retour du paganisme en son sein, des superstitions, du merveilleux.

    Mais le rationalisme n'est pas réellement universel. Il est aussi une caractéristique de certains peuples. À un moment donné de l'histoire, je ne le nie pas, ces peuples ont été comme en pointe, parce que l'humanité avait besoin des progrès de la raison, de la pensée logique – c'était nécessaire à son évolution globale. Mais cette évolution n'a rien de linéaire. Tantôt l'humanité a besoin de perfectionner sa vie intérieure par la pensée logique, la_republique_1848_bd.jpgtantôt elle doit développer l'imagination créatrice, comme l'a très bien vu le romantisme après l'échec du rationalisme français en Europe, l'échec de la Révolution. Et c'est alors que d'autres cultures, appartenant à d'autres peuples, se mettent à la pointe. On en a eu l'exemple avec le romantisme allemand, qui, idéalement, conciliait la raison et l'imagination. Mais les cultures orientales ont aussi du succès, par exemple le bouddhisme tibétain, parce que, dans ses profondeurs, l'humanité se sent menacée par l'excès de rationalisme qui a mené la culture française à l'assèchement, à la destruction. Et dans cette perspective, la réhabilitation du style mythologique des Savoyards d'autrefois est importante, et bénéfique.

    Non pour dire qu'il faut renoncer à la raison ou même regretter qu'avec son intégration à la France moderne, la Savoie ait accueilli l'esprit cartésien: dans mon livre Portes de la Savoie occulte, j'ai présenté cela comme providentiel, et nécessaire. Mais pour dire que cela n'avait de valeur que pour un temps et que, effectivement, le génie français, non celui de l'humanité, est celui du rationalisme, de telle sorte que le prétendre universel ressortit encore à l'adoration du génie français, même chez les étrangers sensibles à cet aspect de la culture humaine. Le génie savoisien est autre, il offre un contre-poids à l'excès de rationalisme, et promeut l'imagination créatrice, comme le rappelaient François de Sales et Joseph de Maistre, chacun à sa manière – et sans en être totalement conscients, non plus.

  • Raphaël au Prado

    raffaello-agnolo-doni.jpgRudolf Steiner dit que le sommet de la peinture occidentale, d'une certaine façon, a été atteint par Raphaël, et je ne connaissais ses tableaux que par des reproductions. À Madrid, au Prado, j'ai pu découvrir directement plusieurs de ses œuvres, et ai pu mesurer la portée de ce qu'avait dit Steiner. Je ne sais pas s'il a absolument raison – même si je l'admire assez pour lui faire globalement confiance –, mais j'ai cru comprendre, en contemplant ces tableaux du maître, ce qu'il avait voulu dire.

    Car ce qui frappe, chez ce peintre, c'est la façon dont les formes claires semblent en tout lieu imprégnées d'âme, de vie spirituelle, d'intensité intérieure. Les couleurs ne semblent pas être sorties du monde extérieur, mais d'un monde de rêves enfouis, comme si les formes classiques étaient réinterprétées selon l'âme de l'artiste. Mais j'ai déjà dit cela pour El Greco, aux lignes plus tourmentées. Ce qui est remarquable, chez Raphaël, c'est que les lignes ne sont pas tourmentées, et pourtant leur pureté, leur irréalité, la lumière créée par les couleurs semblent bien être sorties des songes.

    Des songes toutefois pleinement éveillés, dans le cœur de ce peintre qui en lui avait une vision harmonieuse des sujets qu'il traitait, même quand ils étaient religieux et émanaient de visions prophétiques. En lui, oui, luisait une harmonie qui imprégnait de rêve même les formes les plus nettes – et je pensais à J. R. R. Tolkien, qui assurait que plus le merveilleux était clair, plus il était beau.

    Il faut reconnaître que ce n'est pas un trait très espagnol; bien plutôt italien. Ce n'est pas français non plus, car en France, les artistes qui ont cherché la ligne claire ont tendu à mettre le monde de l'âme à distance, comme si une sourde inquiétude interdisait les Gaulois de croire possible de concilier la ligne claire et les mystères de l'âme – comme s'ils avaient peur d'y jeter leurs yeux et d'y déceler le vrai réel. L'art italien de la Renaissance, comme on dit, est différent, et cela correspond à ce qui existait aussi en littérature, avec Dante ou les Fioretti de saint François d'Assise.

    Selon Steiner, cet art italien ressuscitait l'ancien art grec dans un contexte chrétien, et il liait aussi saint Thomas d'Aquin aux anciens Grecs – à Aristote, de fait. Or, ce théologien était lui aussi un sommet, il conciliait la claire raison et la pénétration des mystères, et il était sans doute la cause de l'affirmation de Tolkien selon laquelle s'il tommasouffizi-850x640.jpgétait catholique, c'était à la façon du treizième siècle. C'en est au point où Déodat Roché a assuré qu'entre saint Thomas d'Aquin et les Cathares, nombre de points communs existaient.

    C'est Goethe, à vrai dire, qui, avant Tolkien, qui a découvert tard l'Italie et son art – c'est Goethe qui, découvrant l'Italie et ses arts, en son temps, a saisi de l'intérieur la pureté grecque, l'harmonie obtenue non en expulsant les mystères, comme l'a fait le classicisme français, mais en osant les pénétrer de sagesse, de raison. Je voudrais dire que, d'une façon affaiblie, François de Sales, nourri de culture italienne, était dans cette ligne – il parlait avec clarté des anges, et recommandait avec calme qu'on les vénère et les visualise, à la façon tibétaine. Mais c'est une autre question, et on pourra me reprocher de n'avoir pas parlé en détails des tableaux splendides de Raphaël. Je dirai seulement que j'ai surtout été frappé par une œuvre représentant, je pense, une rencontre entre Jésus-Christ et saint Jean-Baptiste, dans leur enfance, en présence de sainte Marie. Ils étaient lumineux, c'était incroyable.

  • Joseph de Maistre et le désamour de la littérature « spécialisée »

    ermold.jpgJ'ai souvent été étonné par les éditions critiques et savantes des textes latins de la période décadente ou barbare (par exemple ceux de Prudence ou d'Ermold le Noir), car leurs auteurs, des universitaires émérites qui avaient passé des années à les traduire et à les étudier, ne manquaient pas de stigmatiser leur nullité littéraire. Je m'interrogeais: est-il légitime d'étudier et de traduire des textes qu'on trouve nuls? Est-ce cela, l'Université?

    J'en ai eu un exemple récemment avec Joseph de Maistre, car le directeur des Études maistriennes à l'université de Chambéry, Michael Kohlhauer, m'a explicitement dit qu'il n'aimait pas beaucoup somme toute Joseph de Maistre, qu'il préférait en tout cas son frère Xavier. Le plus bizarre était qu'il m'avait pris sous sa coupe parce que je voulais présenter dans une thèse les auteurs savoyards de la lignée de ce même Joseph de Maistre, auteurs que, moi, j'aimais, ce que je lui ai dit tout de suite. Je pensais que lui aussi aimait Joseph de Maistre, que c'est pour cette raison qu'il l'étudiait; mais non.

    En particulier, il n'adhérait absolument pas à ses discours, à ses pensées providentialistes confinant à l'histoire mythologique et à la prophétie. Pour lui il les avait produits sous l'influence pour ainsi dire d'un manque affectif, et il citait Freud. Et moi qui prenais tout à fait au sérieux ces discours grandioses, j'étais bien absurde, au fond!

    Un curieux argument contre ma thèse m'a néanmoins révélé le fond de quelque chose. On m'a reproché d'avoir rapporté que lorsque l'écrivain Philippe Sollers avait voulu parler de Joseph de Maistre dans sa revue, il avait reçu beaucoup de lettres d'injures, et que L'Humanité avait déclaré qu'il ne fallait pas parler de cet auteur. Citer Sollers dans une thèse paraissait aberrant. Non qu'on pût prouver l'inexactitude de son témoignage en fait très vraisemblable, mais à cause de sa personnalité, jugée artificielle – puisqu'il avait aussi consacré des numéros de sa revue à Marx, à Mao, à je ne sais plus qui. Mais surtout, crime suprême, lorsqu'il avait voulu parler de Joseph de Maistre, il n'avait consulté aucun universitaire spécialiste de l'écrivain.

    Je ne sais pas s'il a eu tort, si sa production est ramenée par ces spécialistes à ses problèmes avec sa mère ou je ne sais pas quoi, car cela n'a pas beaucoup d'intérêt littéraire et philosophique, la question est bien de savoir dans quelle mesure Joseph de Maistre est parvenu à représenter le monde spirituel qu'il concevait, par son style et ses figures. S'il n'existe pas de monde spirituel, parler de lui est vide de sens, et si on veut étudier la psychologie d'un homme, il serait plus utile de le faire avec des criminels ou des politiques, qu'avec des écrivains. sollers.jpgMais on le fait surtout, je pense, pour démontrer que les mythes créées par les écrivains n'ont pas de valeur, on y prend une sorte de plaisir pervers.

    Sous le reproche relatif à Sollers, je sentais quelque chose poindre, cependant. Une vague amertume. Les écrivains justement créent des figures qui portent les âmes, et l'intelligence des universitaires a rarement cette faculté. Et moi qui, avec mes livres sur la littérature savoyarde, avais vendu plus d'exemplaires que les universitaires en général (cela m'a été dit par la bibliothécaire du département de Lettres de Chambéry: selon elle une production du laboratoire de recherche, aussi belle et gracieuse fût-elle extérieurement, ne se vendait guère plus qu'à vingt exemplaires), je me trouvais dans une situation bien inconfortable – sorte de Philippe Sollers au petit pied.

    Inutile de qualifier: le mot vient facilement à la conscience. Les spécialistes amateurs ne bénéficient que de petites subventions, mais ils sont connus du public. Les professeurs sont connus de leurs seuls pairs, plutôt des rivaux, et des étudiants qui espèrent, en les écoutant, avoir des diplômes et des sous.

  • Peintres à Madrid

    Martirio_de_San_Mauricio_El_Greco.jpgJ'ai visité le musée du Prado, à Madrid, à l'occasion d'une visite familiale, et j'ai été frappé par un trait singulier: la capacité des peintres ayant séjourné en Espagne de s'emparer d'un sujet classique, issu de la tradition catholique ou gréco-latine, et de le transformer en le faisant passer par des strates profondes de l'inconscient, de l'âme. Il en ressort des figures étranges, qui ont un lien avec le baroque, mais un baroque obscur, pas de fantaisie légère – ou avec le Romantisme.

    Le peintre le plus connu à cet égard, c'est El Greco, qui a créé des formes incroyables, défiant la régularité extérieure de mise alors, et dont les tableaux représentent des scènes pleines d'anges aux flux flamboyants, et aux membres courbés sans logique apparente. Comme me le disait mon amie Rachel, cela lui a permis d'accéder à des vérités autres que celles du catholicisme habituel, de représenter autre chose que des martyres, comme par exemple dans son fameux tableau de saint Maurice, suspendu à l'Escorial, et qui place en premier plan les discussions entre Maurice et ses compagnons ou détracteurs, et son martyre au second plan. Cela n'a pas plu au roi et aux évêques, mais c'est d'une grande noblesse, comme si saint Maurice était avant tout un héros qui revivait un choix glorieux, et non un homme ordinaire puni par Rome d'avoir effectué un choix libre. Du coup, les évêques ont trouvé que c'était protestant. Mais cela n'empêchait pas El Greco d'abonder dans le merveilleux le plus inspiré et le plus chargé.

    Un autre peintre frappant est évidemment Goya. Je ne le croyais pas à ce point, car je connaissais ses toiles grâce à des photographies, ainsi que sa réputation, mais je me disais qu'on avait exagéré. Or, il a créé, dans sa série noire, des formes dignes d'Edgar Poe, et a fait, de scènes réalistes ou fantastiques, voire mythologiques traditionnelles, de véritables cauchemars. Le tableau le plus inouï, selon moi, est celui dit du Sabbat, dans lequel LeGrandBouc-Sabbat_K585.jpgun homme-bouc préside une assemblée d'hommes hideux, aux visages obscurs mais aux yeux blancs, pareils aux Orcs de Tolkien, métamorphosés en gnomes infernaux. Vision immersive, et fascinante. L'homme-bouc ne manque pourtant pas de dignité, il est pareil à un dieu. Mais les sujets bibliques tels que Judith et Holopherne ont aussi leur force inquiétante, et bien sûr Saturne mangeant ses enfants, au réalisme stupéfiant. Cela ne ressemble plus du tout aux figures telles qu'on avait coutume de les voir, comme si Goya les avait vues au fond de son âme, reflétées depuis le monde spirituel même.

    Goya inaugurait le Romantisme, par cette série, et ses tableaux historiques ont aussi une force singulière, bien connue de tous.

    D'autres œuvres frappantes sont suspendues aux murs du Prado, mais leurs peintres n'ayant pas de rapport particulier avec l'Espagne, j'en parlerai une autre fois.

  • Mythologies selon Roland Barthes

    barthes.jpgIl y a un fond athée, dans la philosophie française moderne, qui empêche spontanément de parler des dieux et du monde spirituel. Mais il faut bien, tout de même, parler des concepts, et c'est ainsi que ces philosophes se sont efforcés de donner une nouvelle définition au mot mythe, ou mythologie – valide à leurs yeux bien qu'ils eussent évacué le monde divin. Comme le disait Roland Barthes, le mythe est un acte de langage, et donc c'est un signe adressé à la collectivité, l'impression de l'humain sur le réel à partir des mots. On sent là poindre la philosophie de Sartre sur la pensée magique, qu'il étendait à l'ensemble des actes organisateurs du monde. On peut toujours prétendre, de fait, que dès qu'on attribue une organisation au monde, on fait dans la mythologie, car seul un dieu a pu organiser le monde. Sinon, la matière est pure masse informe.

    Mais c'est là trop réfléchir, et faire preuve d'une sorte d'intégrisme philosophique. Dans les faits, le locuteur peut penser que les choses sont organisées, sans se référer à un dieu explicitement, ni consciemment. Il peut, en un sens, être naïf, et s'exprimer sans mesurer les effets de sa pensée. Il peut donc attribuer au monde des lois mécaniques sans se référer à un législateur. Cela se fait constamment. Et la vérité est qu'on ne peut pas appeler cela de la mythologie, sinon de façon profondément abusive. Car la mythologie consiste à évoquer directement Fairies_by_H.J._Ford-1.jpgles êtres spirituels ou les dieux, et non pas seulement à décrire un monde dans lequel selon les philosophes forcément un dieu est intervenu avant, puisqu'il est organisé. Justement, le réalisme consiste à ne pas dire ce qui s'est passé avant. La mythologie consiste à dire ce qui s'est passé avant. C'est tout simple. Et étendre la chose à tout ressortit au fondamentalisme.

    À force de refuser de voir Dieu nulle part, les philosophes le voient partout. Ils disent, d'un côté, que la Bible a été écrite par des êtres humains, non par un dieu; de l'autre, que la citer manque de neutralité, que c'est une démarche religieuse – alors que citer Roland Barthes, lui aussi un être humain, ne le serait pas!

    Veut-on me dire que Barthes ne fait pas l'objet d'une religion? Mais si, puisque l'Université se sent obligée d'adopter ses définitions sans les remettre en question – puisqu'on peut dire, en son sein, que depuis ses bouquins, on sait que tout est mythologique, que le moindre acte de langage est mythologique, même celui qui ne nomme absolument pas l'esprit agissant dans la matière! Il est devenu le prophète de l'agnosticisme républicain.

    Car c'est bien le problème: refusant absolument d'explorer avec leur esprit le monde divin, tâchant même souvent de l'interdire aux autres, les philosophes à la mode ne veulent pas non plus qu'on distingue les actes de langage dans lesquels on évoque le monde des esprits, des autres. En effet, à leurs yeux, les premiers ne devraient pas exister, donc il ne faut pas en tenir compte. Donc, la mythologie, ce n'est pas le récit des êtres invisibles, anges, dieux, elfes ou Grands Transparents, mais toute idée énoncée par un homme, même foncièrement matérialiste. C'est vraiment absurde.

  • Les comportements matérialistes n'ont pas besoin de preuves

    Maurienne_-_Cathédrale_et_église_Notre-Dame.JPGIl y avait, dans ma thèse, une allusion à quelque chose dont avait parlé Christian Sorrel dans un article, et Christian Sorrel se trouvait dans mon jury de soutenance. Mais il n'était pas content, car des faits qu'il relatait, je n'avais pas tiré le même enseignement que lui.

    Il s'agissait de la restauration curieuse des évêchés de Maurienne et Tarentaise, en 1825, après leur suppression par la France révolutionnaire. Les débats montraient que deux partis s'opposaient: un parti mythologique, fondé sur les traditions de ces évêchés remontant à saint Pierre ou Charlemagne, et un parti rationaliste, fondé sur l'organisation efficace de l'Église catholique. Or, dans les faits, le parti mythologique a gagné, et cela illustrait mon idée que la Savoie de ce temps était tournée, culturellement, vers le mythologique.

    Mais ce n'est pas cela qu'il faut démontrer, bien sûr. C'est tout autre chose! Et, dans son article, Christian Sorrel a émis deux affirmations gratuites. La première est que, en 1966, les deux évêchés en question ont été supprimés définitivement: l'historien se projetait sans preuve vers l'avenir simplement parce qu'il n'avait pas envie que ces évêchés soient restitués, et qu'il voulait croire que l'humanité va vers toujours plus de rationalité. C'est un dogme. Il est faux. J'en suis convaincu. Mais libre à lui, et aux autres historiens agréés par l'Université, de croire autre chose. Je constate simplement que quand on prophétise en faveur du rationalisme universel, on passe aisément pour un historien sérieux, et que quand on prophétise en faveur d'autre chose, on passe plutôt pour un prophète délirant. En tout cas, il n'est bien sûr pas attesté que l'humanité aille vers la rationalité toujours davantage, car aucun historien n'est allé dans l'avenir, et les universitaires n'ont pas vraiment inventé la machine charles-felix-F1-003b-charles-face-apres-.jpgà explorer le temps.

    L'autre affirmation gratuite de Christian Sorrel est que si la balance a penché en faveur du parti mythologique, c'est parce que le roi du temps, Charles-Félix, y aurait vu un intérêt stratégique, son armée étant placée sur le territoire en fonction de ces évêchés. A priori, on ne voit pas le rapport entre les évêques et les soldats, et le fait est que, dans l'article, Christian Sorrel n'apporte pas de preuve, il ne cite pas, par exemple, une lettre de Charles-Félix où il aurait exprimé son intention. Il n'explique pas non plus le rapport qui aurait pu exister entre le clergé et l'armée. Il en parle comme si c'était évident - et comme l'intention supputée est clairement matérialiste et égoïste, on se dit que mais oui, bien sûr, c'est la solution, c'est très vraisemblable, tandis que l'attachement aux figures mythologiques ne l'est guère!

    J'ai laissé de côté, dans ma thèse, cette affaire de stratégie à mes yeux mal étayée, et suis resté attaché aux faits. Je ne pense pas qu'on puisse me reprocher de ne pas avoir épousé le dogme matérialiste qui attribue sans preuve des comportements égoïstes aux peuples ou aux princes. L'intention supputée de Charles-Félix restera improbable tant qu'on n'aura pas trouvé de document intime l'attestant. On peut aussi supputer que lui attribuer de telles intentions ressortit à la jalousie, ou à la peur du sentiment humain en faveur du mythologique - bien plus présente dans le matérialisme que le goût de la véracité, quoi qu'on dise.

  • Littérature & littérature

    tolkien 03.jpgL'idée de devenir professeur m'est en partie venue de mes études sur J. R. R. Tolkien, qui furent assez poussées pour que je lusse ses communications universitaires, assez intéressantes. Il s'en prenait, en leur sein, à la manie des professeurs de se lire entre eux, plutôt que de lire et de méditer les textes classiques qu'ils présentaient, et refusait de lire l'ensemble de la production spécialisée consacrée à Beowulf, dont il a été lui-même un spécialiste. Je pensais qu'il était possible d'enseigner, comme lui, à l'Université la littérature en se contentant de connaître parfaitement les textes, sans s'embarrasser avec la littérature critique, dont il se moquait.

    Tout cela m'est revenu en mémoire alors que, relisant le rapport de soutenance de ma thèse de doctorat, je parcourais les remarques de mon directeur de recherche, Michael Kohlhauer, m'accusant de n'avoir ni pratiqué ni cité les grands noms de la littérature universitaire spécialisée dans le Romantisme (tel le Genevois Albert Béguin), et de ne l'avoir fait que pour Georges Gusdorf et Ricarda Huch - les seuls qu'il m'eût enjoint explicitement de pratiquer, de lire et de citer. Je les aimai d'ailleurs beaucoup, ils étaient dans mes cordes, et conformes à ma façon de penser. Et je déclarai à mon maître que j'étais content de les avoir lus, car ils n'étaient pas comme sont pour moi les universitaires habituels, matérialistes et cherchant davantage à créer un discours sur la littérature conforme aux dogmes en cours, qu'à réellement comprendre les textes de l'intérieur, et du point de vue de leurs auteurs. Or, je me moque, comme Tolkien, de ce qu'il faut penser de la littérature selon les institutions d'État, je ne l'ai jamais étudiée que pour m'imprégner de ses formes et me donner l'occasion soit de les méditer pour mon élévation personnelle, soit d'en créer de similaires, dans mes propres écrits.

    Car le plus étonnant, à cet égard, dans ce rapport de soutenance, est que Michael Kohlhauer ait déclaré que je connaissais très bien la littérature dont je parlais, celle des Savoyards, et même trop bien! C'est ce qu'il a écrit. Il m'a réellement reproché de trop bien connaître, d'avoir médité trop intimement les auteurs dont je parle, et leurs textes. Bizarre.

    Très souvent, face aux discours convenus des professeurs de littérature, j'ai pu citer les textes étudiés, pour les contredire. Et cela les énervait passablement, puisque, davantage que la connaissance intime des beaux textes rene-descartes.jpganciens, l'important semble souvent être de créer à leur sujet un discours républicain - fondé sur le rationalisme, le doute critique, et tout ce fatras inspiré vaguement de Descartes, et tant pis si les auteurs étudiés sont d'une tout autre étoffe, il suffit de déclarer que les passages où ils s'expriment autrement sont sans importance et liés uniquement à leur époque - ou quelque autre contingence.

    Je comprends mieux maintenant une remarque curieuse de Michael Kohlhauer selon laquelle il était vain de chercher à entrer dans la logique des époques anciennes, et des auteurs qui y vivaient, qu'on avait le droit, voire le devoir de leur imposer un point de vue moderne et contemporain. Cela montrait peut-être l'origine du discours académique, son essence, son sens. Et moi, qui rédigeais une thèse justement orientée vers la pénétration de l'âme d'une époque, vers la compréhension interne des auteurs anciens, vers le partage de leur point de vue dans le respect et l'amour, je ne mesurais pas ce qui nous opposait.

  • Notre Dame de Paris

    notre-dame-de-paris-incendie.pngOn se souvient peut-être que, du temps des rois, le bon ange de la France, sa tutelle protectrice, était la sainte vierge Marie, et comme Paris est la capitale de la France, l'incendie de sa cathédrale a donné le sentiment que la France n'était plus protégée depuis les hauteurs des cieux – depuis le monde spirituel. Cela a été un choc. Comme l'événement est venu après d'horribles attentats, et dans un contexte de dissension incroyable, il est apparu comme signe prophétique, d'une façon indéniable.

    Le fait est, d'abord, que, malgré les tentatives de Charles de Gaulle d'y remédier, le lien entre Marianne, patronne ou allégorie de la République, et la sainte vierge Marie n'a jamais été clairement établi, ou simplement admis. Il a été plutôt nié, au nom d'une laïcité plutôt dérisoire, qui tenait plus de la concurrence avec l'Église catholique que d'une véritable liberté de conscience accordée aux individus – notamment dans l'Éducation.

    J'ai fait bien des articles cherchant à montrer que, d'un point de vue intérieur, Marie de Bethléem et Marianne étaient une seule entité – le bon génie de la Artemis_Kephisodotos_Musei_Capitolini_MC1123.jpgFrance au visage de femme. Peut-être que Victor Hugo, renouant avec cet édifice médiéval et le liant à l'âme du peuple – à travers, notamment, Esméralda –, avait déjà cette intention, et on l'en a su gré, mais on n'en a pas tenu assez compte – même si, depuis la catastrophe, cette vision réconciliatrice, rejetant à la fois le matérialisme philosophique et le dogmatisme catholique, mais unissant Isis, Marie et la République, a de nouveau été diffusée publiquement.

    Naturellement, c'est autour d'une telle figure, reliant la Bible et la tradition populaire, que les âmes peuvent surmonter les luttes factieuses, les oppositions communautaires ou partisanes, et trouver une énergie commune, un souffle suffisamment fort pour embrasser la volonté générale, et donner une véritable légitimité aux majorités exprimées.

    Le temple d'Éphèse, dit-on, a brûlé quand les mystères y ont cessé d'être saints – quand la vierge et pure Artémis a cessé de s'y rendre. Le rapprochement peut être fait, d'autant plus que, avant de vénérer la sainte Vierge, les Francs vénéraient la vierge des Ardennes, un avatar de la déesse Diane.

    Si Victor Hugo avait décrit cet incendie, il aurait peut-être, comme il le fait dans Quatrevingt-Treize, donné un visage aux flammes – celui d'un démon vengeur, sorti de l'enfer, maître des Furies. Tout le monde l'a ressenti ainsi. La chute de la flèche semblait refléter la coupure du lien de Paris avec le ciel – la signifier dans le monde sensible. Un cri d'horreur a alors retenti, dans les rues de Paris. La fée de la ville n'avait plus de maison.

    Il est difficile de ne pas vivre spirituellement cet événement, quand tout, par ailleurs, semble confirmer ce qui, selon la tradition mythologique, relève – comme on disait – de la face de Dieu se détournant du Peuple. C'était JessieBayes_TheMarriageOfLaBelleMelusine_100.jpgsensible également dans la vie culturelle, sans doute. Mais de celle-ci, plus qu'ils ne le croient en général, les individus sont libres. Nul n'était obligé de se confiner dans le cynisme philosophique d'un Roland Barthes, ou le désespoir métaphysique d'un Léon Bloy. D'autres voies étaient possibles, suggérées par Victor Hugo ou Lamartine – l'inventeur de la figure de Marianne.

    Naturellement, la négligence des ouvriers peut être seule mise en cause. Mais le respect officiel de l'édifice peut-être était devenu faible. S'il n'est pas regardé comme abritant à la fois la reine des anges chère à François de Sales, et la fée Mélusine, protectrice du peuple, chère à André Breton, on ne sait si l'aura sacrée pourra revenir.

  • Nostalgie du monde divin, suite

    tseringma.jpgJ'ai déjà évoqué un article de Michael Kohlhauer, spécialiste chambérien de Joseph et Xavier de Maistre, qui assurait, dans cet article qu'il m'avait envoyé, que ces deux frères prenaient pour une forme de nostalgie du ciel, du monde divin, ce qui n'était qu'un regret de la patrie, du pays natal - la Savoie, dont ils se sentaient exilés à cause de la Révolution, qui les avait envoyés en Suisse et en Russie. J'aurais dû prendre ce texte pour un avertissement majeur, car pour moi je laissais aux auteurs savoyards le droit d'avoir la nostalgie qu'ils disaient avoir, et le fait est que c'était celle du Ciel, non celle de la Savoie.

    Dans son rapport de soutenance, mon directeur de recherche m'a reproché d'avoir parlé de la montagne évoquée par Xavier de Maistre comme d'un signe, un symbole. Signe de quoi? Symbole de quoi? demandait-il. Dans mon développement, comme chez Xavier de Maistre, c'était tout à fait clair: en regardant, à l'ouest, la montagne baignée de la lumière du soleil couchant, le lépreux d'Aoste auquel il prête sa plume dit pressentir le monde divin. Je dis donc que dans ce texte la montagne est un objet mythologique, parce que je prends mythologie dans le sens d'images renvoyant au monde divin. Mais il fallait, pour mon aimable maître, que cela renvoyât à une nostalgie purement physique – la mère, la ville, que sais-je? Peu importe que les auteurs n'en parlassent pas: c'est ce qu'il lui semblait légitime de dire.

    Mais comment pouvais-je le dire? Le principal poète lyrique de la Savoie d'alors, Jean-Pierre Veyrat, a été clair, sur ce sujet: dans La Coupe de l'exil, il raconte qu'il revient en Savoie après avoir séjourné à Paris, et qu'il pensait retrouver les joies de l'enfance et le berceau de ses pères; or, il assure qu'il n'a pas été comblé, parce que la seule patrie véritable de l'homme est celle du ciel – le pays des anges et des harmonies cosmiques!

    Il fallait, peut-être, avoir plus d'esprit critique – affirmer que Veyrat regrettait sa sœur, sa mère ou la laine des moutons, je ne sais pas. Mais Veyrat était un disciple fidèle de Joseph et Xavier de Maistre: il disait ouvertement ce que ceux-ci pensaient. Et cela se recoupait avec ce que les textes chrétiens médiévaux disaient aussi, que la véritable patrie était celle du ciel.

    Illusion, peut-être. Mais qui peut en juger? Michael Kohlhauer m'a dit, dans son bureau, une fois, qu'il était athée, et qu'il regardait les personnifications des montagnes comme de simples projections du psychisme. J'ai été pris d'un doute. Moi qui pensais, comme au Tibet, qu'elles étaient le corps d'êtres spirituels invisibles, ne devais-je pas renoncer à mon projet de thèse? Puisqu'il était sorti de la neutralité, ne devais-je pas comprendre que l'Université le faisait globalement dans le sens du matérialisme, et qu'il n'y avait pas de place pour des polythéistes comme moi? Je lui ai répondu que seule m'intéressait la dimension mythologique de la littérature, la Novalis-1.jpgfaçon dont l'art représentait le monde de l'esprit - suivant en cela Tolkien, Novalis ou Steiner. Je le lui ai dit explicitement, et il a semblé hésiter. Et comme il comprenait que j'allais abandonner la thèse s'il ne l'acceptait pas, il a déclaré que cela l'intéressait aussi. Mais c'était pour que le jour de la soutenance il me déclarât que le concept de mythologie n'avait aucun sens, parce qu'en réalité Barthes avait affirmé que tout était mythologique et qu'il avait raison, que depuis qu'il l'avait dit, tous les gens intelligents le savaient!

    Mais non: le langage peut être spirituellement vide, et ne représenter aucunement l'esprit - être rivé à la matière. On peut toujours dire qu'il est mythologique que Joseph de Maistre ait regretté la Savoie: mais c'est cela qui ne veut rien dire si, dans la Savoie, il n'y a pas d'êtres mythologiques, c'est-à-dire des dieux, ou des anges, des entités spirituelles – et si on dit qu'il n'y en a pas.

    Si j'avais abandonné ma thèse, je ne serais pas docteur. Je ne pourrais pas écrire d'articles sur mon aventure de doctorant. Je ne regrette rien. Mais en quoi Michael Kohlhauer aurait été gêné que je l'abandonne, puisque mon point de vue l'a mis en colère, je ne sais pas.

  • De l'origine secrète des Mutants

    SentinelMkIIUXM59p19.PNG.pngJe me suis longtemps demandé si les mutants des comics Marvel pouvaient avoir une origine mystique - si leurs mutations, présentées comme liées à l'Évolution, pouvaient être dites d'origine divine, et si la Providence, pour les auteurs de ces illustrés (comme disait ma grand-mère), avait un rôle dans leur apparition. Ce n'était pas clair car, en général, pour Stan Lee et Jack Kirby, inventeurs de la série des X-Men, ces évolutions, ou mutations, étaient issues d'accidents, de hasards, et on ne pouvait pas affirmer que ces accidents, ces hasards, eussent un sens mystique - rien ne le laissait supposer.

    Or, cette série a, elle-même, évolué - notamment sous la plume de Roy Thomas, au mysticisme souvent explicite, et qui était un grand lecteur de fantasy - de Tolkien, Dunsany, Eddison, Morris. Dans les impressionnants épisodes dessinés par Neal Adams, on trouve justement une étrange révélation: c'est le cœur du soleil qui est la source des mutations créant les super-héros - mais aussi des évolutions qui ont tiré les êtres vivants vers l'humanité. Cela se présente ainsi: obsédés par leurs désirs de tuer les Mutants, les robots appelés Sentinelles sont amenés à chercher la source des mutations, pour enfin la supprimer. Ils s'élèvent dans le ciel et, sentant cette source instinctivement, se précipitent dans le cœur de l'astre des jours!

    Le scénariste voulait-il plaisanter, ou était-il nourri d'occultisme? Car selon celui-ci, le Christ est un être solaire, et provoque l'évolution de l'humanité vers la surhumanité, à travers l'acquisition d'un corps glorieux. Et qu'ont les super-héros, sinon ces corps glorieux? À quoi renvoient leurs costumes colorés, sinon à ces corps de cristal ou d'arc-en-ciel aussi évoqués par l'ésotérisme tibétain? Leurs facultés extraordinaires, leurs liens avec les forces élémentaires, leur maîtrise des flux psychiques, y renvoient encore.

    J'ai déjà évoqué l'excellent Roy Thomas qui, dans la série Adam Warlock, avait créé des figures explicitement christiques - avait fait appel clairement à la mythologie chrétienne. Il raconte que Stan Lee en a été gêné, mais AngelNealAdams.jpgqu'il ne l'a pas empêché de faire ce qu'il voulait - favorisant la création de ses artistes affidés, quoi qu'on dise. Il raconte aussi que certains critiques se sont plaint, alors même que, pour lui, ce n'était là que fantaisies librement inspirées de motifs mythologiques, qu'il n'y avait pas de volonté de propagande religieuse, mais seulement de s'inspirer sans frein des figures portées par les textes sacrés. Et il avait raison, se restreindre à ce sujet est absurde.

    Mais cette idée des mutations dont l'origine serait le cœur du soleil est entrée profondément en moi, je la médite comme malgré moi, elle a pénétré dans les profondeurs de mon cerveau, est allée jusqu'à l'arrière de la tête dont je n'ai pas conscience - et nourrit mes rêves, et mes rêveries. En fait je la crois juste, je ne crois pas du tout que les forces terrestres soient l'origine d'une évolution qualitative, ou de mutations de l'homme vers le surhomme. Toute philosophie qui prétend créer des surhommes à partir des forces terrestres (comme est le fameux transhumanisme) me paraît fallacieuse, et propre seulement à créer des parodies de ce qu'elle prétend créer. Je suis d'accord avec Roy Thomas, et crois qu'il a transcendé le genre au départ douteux du super-héros, tel que des accidents radioactifs ont pu illusoirement le créer.