Génie doré de Paris

  • Les trois parties de l'Homme Divisé (Perspectives, XCVII)

    000000000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Cheminement du génie, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, je venais de vaincre une série d'ennemis, dont les derniers, flamboyants et clairs mais corrompus et tentateurs, vivaient dans les nuages.

    Donc je montai sur les nuages, qui faisaient ou cachaient comme un escalier de marbre, et je parvins à une porte. Elle semblait être l'entrée d'un temple – dont cependant je ne distinguai que mal les contours, entourés qu'ils étaient de nuages moutonnants. Je ne pouvais voir, à droite et à gauche, que des fragments de colonnes, et, en haut, sur le fronton, des images intermittentes de guerriers flamboyants, et de spectres obscurs les combattant. L'or et les pierres précieuses les ornaient, et je me dis que cela devait être un temple particulièrement beau, et même excessivement splendide; mais je ne pouvais le voir en entier, et le regrettai.

    Je descendis toutefois de cheval, et voici, ouvrant la porte en abaissant sa poignée, je la passai, et devant moi se tenait un homme divisé – et il s'agissait de Rémi Mogenet lui-même, mais en trois parties! Je le reconnus immédiatement, malgré sa division, et sus ce qu'il en était, en scrutant ces parties une à une.

    La première était sous le sol du temple où j'étais entré; comme en un lac sombre elle se mouvait obscurément, flamme bleue dans une brume grise. Je reconnus des esquisses de ses jambes, de ses bras, de son ventre.

    La seconde était évanescente mais ses couleurs étaient multiples: elles tendaient au violet, puis au rouge, et même un peu de vert s'y trouvait; et elles étaient dans un orbe argenté, tournant lentement à hauteur d'homme, suspendu dans l'air et le chœur du temple; et je reconnus, à certaines lignes dorées, se mouvant derrière la paroi diaphane, une poitrine, un cou, des mains.

    La troisième était, au plafond du temple, dans un triangle doré, incrusté dans le marbre constellé d'étoiles – et, dans le jaune lumineux, on distinguait, dilué, un visage, les yeux clos – ou absents, je ne pouvais pas le dire, les traits étant trop diffusément tracés.

    Et les trois parties principales n'avaient pas de lien; le corps qui les unissait d'habitude était en plusieurs fragments, qui vivaient pour ainsi dire séparément, sans chercher même à s'assembler. C'était effrayant, mais, ayant reçu l'enseignement secret des anges, je m'attendais à trouver cela, en vérité. Toutefois, le découvrir de mes propres yeux n'en restait pas moins étonnant; j'étais même choqué, mais aussi plein de pitié, face à ce triste spectacle.

    D'abord je ne sus que faire. Comme précédemment, je portai la main à l'épée; la tirant d'instinct à demi, elle jeta un éclair en sortant du fourreau, éclairant ce temple plein de pénombre. Un son même se fit entendre, comme si elle chantait à l'idée de boire le sang d'autres ennemis: le bruit du glissement de l'acier sur le cuir du fourreau, et le tintement de ma main gantée de fer sur la poignée dorée, ornée d'une étonnante opale. Car telle était mon épée, jadis forgée par les anges. Et dans l'opale on trouvait les cendres d'un doigt consumé d'Alar, l'étoile des guerriers, lorsque jadis d'un coup de dent Orcalün le trancha, et qu'on dut le récupérer dans sa bouche morte, mais crispée sur ce doigt. Ensuite on le brûla solennellement, comme chacun sait, et sa cendre fut distribuée auprès des meilleurs d'entre nous, qui devions garder de nos efforts la paix installée par le sacrifice d'Alar.

    (À suivre.)

  • CXXXV: la protection du génie de la liberté

    000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série, chers lecteurs, nous avons laissé notre récit alors que nous rappelions l'origine véritable de la statue du génie de la liberté, au sommet de la colonne trajane de Juillet, à Paris, place de la Bastille; et nous en étions au moment où ce génie de la liberté apparut à un certain Justin Sagous, conseiller privé du roi Louis-Philippe, dans sa chambre même, près d'un tiroir illuminé par un mystérieux bijou.

    Or, Don Solcum s'en souvenait bien, puisque lui-même avait créé cette figure de son être, à destination de Justin Sagous et des hommes en général. Elle correspondait bien à sa nature, mais il avait dû tirer des pensées et des souvenirs de Justin Sagous même certains éléments, ne pouvant tout créer depuis les cieux. 

    Il devait, en vérité, s'appuyer sur ce qui émanait des hommes mortels eux-mêmes – les formes qu'ils créaient dans leur âme, et qui s'exhalaient d'eux dans leur souffle et leurs yeux, sans qu'ils s'en aperçoivent: ce que les hommes rêvent s'imprime davantage qu'ils le savent sur ce qui les entoure. 

    Ils le projettent de leurs divers organes comme des formes invisibles, et ne croient pas que cela existe, parce qu'ils ne le perçoivent pas, fous qu'ils sont. Le Génie d'or, lui, pouvait voir ces formes s'exhaler dans l'éther – elles ne lui échappaient pas. Il pouvait voir, de ses propres yeux éthériques, ce qui était ainsi créé, et le saisir, s'en emparer, et le modeler, l'assembler, bâtir des 172982217_10158058309088317_1138955226515241474_n.jpgcorps nouveaux, à sa véritable nature comme un vêtement. Par eux il pouvait descendre sur Terre, et y avoir une emprise. Car sinon le monde physique ne lui apparaissait que comme une ombre indistincte, noire et sans substance. Il ne pouvait, de lui-même, s'y mouvoir.

    Et c'est ainsi que seulement de manière intermittente il apparaissait aux hommes, ainsi qu'on le sait: il semblait se mouvoir derrière la matière, et ne s'y imprimer que par à-coups. Il y a là un grand secret des choses, que je ne dévoilerai pas en détails: ce n'est point le lieu. Il suffit de savoir que ces corps substantiels faits pour ainsi dire de psychisme épaissi projetaient une ombre, et que c'est cela, c'est cette ombre que les hommes prenaient pour des apparitions, des choses réelles, des phénomènes physiques inexpliqués. Ils l'appelaient extraterrestres, ou d'autres choses encore, que je ne redirai pas ici.

    La statue du génie de la liberté est ainsi une ombre épaissie de ce qui est apparu un soir à Justin Sagous, et qu'il décrivit au roi Louis-Philippe. Le monument fut érigé peu de temps après. Et sachez que le corps même du Génie d'or, en cette fin du vingtième siècle où se déroule notre récit, fut acquis à partir de l'âme élémentaire projeté par l'imagination saine et pure de Jean Levau, ainsi que cela a déjà été raconté. Il lui a de cette manière permis d'agir dans l'atmosphère terrestre, en lui fournissant un abri et en même temps un véhicule. De même, la statue de la colonne de Juillet a longtemps été un tel abri, un tel temple, pour l'esprit du Génie d'or.

    Depuis ce point que la statue occupe, une porte s'ouvrait sur son propre monde, qui lui permettait d'entrer dans le nôtre; et par là diffusait-il sa grâce sur Paris et ses habitants, à la façon d'un miroir qui eût renvoyé sur les hommes ce que leur âme et leurs pensées pouvaient accepter, pouvaient admettre. Car des mystères trop profonds les eussent effrayés. Par elle il pouvait transmettre ses pensées, et féconder les cœurs, y faire naître de nobles idéaux, et des voies d'évolution et de progrès, non seulement pour les Parisiens, mais pour l'humanité entière.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Le cheminement du génie (Perspectives, XCVI)

    0000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Révélation du génie, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'ai entamé une mission de résolution d'un ultime mystère m'ayant déjà amené à affronter l'Ennemi dans une forêt puis dans une montagne.

    Je traversai une cascade. Et devant moi des femmes à l'étonnante beauté se montrèrent, tenant des épées fines et luisantes; et je tirai mon épée, et elle jeta un éclair plus vif encore, dont s'obscurcirent les leurs. Et j'en fis des moulinets, et elles s'enfuirent après avoir vu leurs lames se briser au choc de la mienne, et l'une d'entre elles être frappée à mort après qu'elle m'eut assailli, sans que j'eusse hésité un seul instant. Ils l'emmenèrent sanglante et gémissante, mais je rengainai mon épée et continuai mon chemin sans mot dire.

    Je parvins à une cité, et les habitants enragés se jetèrent sur moi, les fous. Ils hurlaient, crachaient, je ne sais pourquoi; mais ils n'étaient que des nains, et je tirai mon épée bénie par Ithälun, et elle jeta un éclair, et comme je m'avançai en l'abattant à droite et à gauche mon cheval creusa dans leur foule éphémère une facile trouée; et des barricades furent dressées devant moi, mais les sabots de mon cheval les brisèrent et les écartèrent, et les bâtiments parurent vouloir aussi se déplacer et s'amasser pour me barrer la route, mais je les poussai – et la force d'Ithälun, conjuguée avec celle de Solcüm (lesquelles ils m'avaient, magiquement, confiées), les écarta sans effort de ma route. Ils tremblèrent sur leurs bases et reculèrent, soulevant le sol et les dalles de béton posées sur lui. Et la foule s'enfuit de devant moi, me prenant pour quelque ange exterminateur, quelque génie annonciateur de la fin du monde!

    Mais je continuai mon chemin, et arrivai à un lac. Il était immense, brillant, poli comme un miroir. Et les eaux se soulevèrent, et des serpents géants apparurent, qui se jetèrent sur moi. Et je tirai mon épée, qu'avait bénie la belle Ithälun, et je tranchai leurs cous l'un après l'autre, et les survivants s'enfuirent en criant, plongeant leurs corps massifs sous les vagues. Et mon cheval marcha sur les flots, et je traversai sans encombre le lac.

    Puis je parvins en un désert, devant d'immenses plaines où il n'y avait rien. Et je traversai ces plaines, et des failles dans le sol apparurent, et des monstres à visage d'araignée en jaillirent, et m'attaquèrent. Mais je tirai mon épée étincelante de mon fourreau gemmé, et les éclairs qu'elle jeta, ayant été béni par Ithälun la belle sous le regard de Solcüm le Preux, les éblouirent, leur firent cligner des yeux. Et sans peur je me jetai sur eux et les découpai, les détranchai, les dispersai, et ils rentrèrent dans leurs fosses en hurlant, avant de les refermer de leurs longues pattes mêlées, enchaînées les unes aux autres pour accroître leurs forces conjuguées.

    Et je parvins à une mer immense, apparemment sans limite. Et un géant en surgit, soulevant les flots en d'immenses vagues. Et dans le vent je vis arriver des spectres ailés, pareils à des chauves-souris, soutenant son effort d'assaillant. Et je tirai mon épée enchantée, et elle jeta des éclairs, et je tranchai les ailes des spectres, et enfonçai ma lame bleue dans le cœur du géant, qui s'écroula.

    Et je parvins au bout de la mer, et des nuages se dressèrent devant moi, et ils contenaient des guerriers étoilés, pleins de lumière, aux yeux flamboyants, qui aussi m'attaquèrent, si corrompus et orgueilleux étaient-ils! Et encore je tirai mon épée, et encore elle jeta un éclair, et les yeux flamboyants des guerriers d'or tremblèrent, et la puissance d'Ithälun se fit sentir sur eux, car elle était secondée par les êtres des étoiles aux ailes blanches dont j'ai parlé, et ils s'écartèrent, prenant peur, et je n'eus pas à en tuer un seul, je dus seulement frapper l'un d'eux du plat de ma lame sur la joue, et il n'osa pas me répondre, et les autres reculèrent, et me laissèrent passer.

    (À suivre.)

  • CXXXIV: le gnome possédé de Fantômas

    00000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série fantasque, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait de vaincre le robot bleu de Fantômas, et d'en arracher l'âme sous la forme d'un gnome noir et déchu.

    Le Génie d'or retourna au bord de la Seine, tenant toujours sous son bras gauche le gnome maudit, et le livra à ses amis les Nains. Il avait bien vu, en effet, qu'il était de leur race, quoiqu'il fût passé à l'Ennemi; et il songeait qu'Alastor, leur roi, saurait bien le juger, et lui donner le châtiment qu'il méritait.

    Alastor le reçut, en révélant son nom: il s'appelait Docmül – et il lui fit des reproches, lui rappelant l'infamie de Fantômas, et sa propre trahison lorsqu'il s'était rallié à lui. Et Docmül ne dit rien mais, encore tout entier imprégné des promesses folles du monstre et de la vision de ses énormes pouvoirs, il soutenait, de son regard de feu, le regard étincelant d'Alastor – et celui-ci s'en effraya, car il le constata possédé en profondeur par l'esprit du Démon. À travers lui, il voyait non seulement Fantômas, mais d'autres êtres plus obscurs, plus immondes, et auxquels il n'avait aucunement envie de songer, encore moins de prononcer leurs noms. Nous ne les redirons pas non plus ici, mais il faut savoir que leur ancienneté était grande, et que l'être humain même n'était qu'un songe, lorsqu'ils apparurent dans le monde, déjà formés et rassemblés en cités. Cependant parler d'eux est périlleux, il ne le faut pas.

    Or Alastor fit emmener Docmül le Traître dans l'une de ses geôles, en attendant qu'il fût jugé. Et le Génie d'or partit, car il devait désormais s'en prendre au robot violet, qui s'affairait à dévaster le quartier béni de la Bastille.

    En particulier, il accablait de coups la Colonne de Juillet, afin qu'elle s'écroulât, et que le symbole qu'elle portait fût anéanti – et ne portât plus, à son tour les cœurs des Parisiens: car, on s'en souvient, cette colonne porte le génie dit de la liberté, qui est une des nombreuses formes de Solcum même.

    En effet, le sculpteur qui avait créé cette forme, Auguste Dumont, l'avait établie selon les directives du roi Louis-Philippe, mais plus particulièrement selon les indications d'un conseiller privé de celui-ci, aujourd'hui complètement oublié – et peu connu du 0000000000.jpgreste de son temps même, appelé Justin Sagaus. On sait peu de chose, de cet homme, mais il donna tant d'indications à Auguste Dumont – l'assistant tout au long de son œuvre, parfois faisant lui-même des retouches –, que le sculpteur développa l'idée saugrenue que ce Justin Sagaus avait vu, lui, directement, ce génie de la liberté, et qu'il indiquait ce qu'il en était d'après sa propre mémoire.

    Un jour, il lui fit part de ce soupçon, et Justin Sagaus sourit énigmatiquement, sans rien répondre. Mais plus tard il lui avoua qu'il l'avait effectivement vu, dans le ciel, lors d'un rêve qui l'avait vu s'élever dans les airs, et marcher sur les nuages. Là se tenait, debout, le génie de la liberté. Il était bien vivant, il parlait et bougeait, quoiqu'il fût doré comme le soleil.

    Et il lui avait donné une étoile – et, à son réveil, qui avait suivi immédiatement ce moment, dans sa paume il vit, curieusement, une médaille en or représentant une étoile, qui était suspendue à un délicat collier. Il le montra le lendemain à sa maîtresse: peut-être l'avait-elle oublié là; mais elle ne le reconnut pas, et lui fit même une scène, le soupçonnant d'accueillir d'autres femmes dans son lit. Ce qui n'était pas. Il le montra aussi à sa domestique, qui ne le reconnut pas non plus. Il le mit dans un tiroir, et l'oublia jusqu'à ce que, un soir de pleine lune, il le vît luire: la lumière, passant par les interstices du bois, le réveilla. Et de nouveau, dans sa chambre même, le génie de la liberté, ou l'être qui en tenait lieu, lui apparut.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étonnante histoire.

  • La révélation du génie (Perspectives, XCV)

    0000000000.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Conseil des hauts anges, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'ai entendu des anges planétaires me demander si j'avais pris la mesure pleine de ma mission, et que je n'en avais fait, en réponse, que balbutier.

    Soloñ me regarda d'un air sévère, et me demanda si j'avais pris effectivement la mesure de l'Homme Divisé! Alors une foule d'images inonda ma mémoire. Je reconnus tous les détails de la vie de Rémi Mogenet, dans son monde illusoire – je partageai avec lui tous les souvenirs qu'il conservait, de la vie trompeuse qu'il menait, de l'espace physique qu'il tenait pour vrai!

    Et je connus le mystère de l'Homme Divisé – et voici que je fus bouleversé, et je compris ce qu'il adviendrait, s'il n'était pas résolu, si le nœud de l'intrigue n'était point dénoué – et ce qu'il adviendrait, s'il l'était, et je tombai à genoux, bouleversé et meurtri, car je saisis enfin la mesure de ce mystère, relativement à la destinée des Génies, au peuple auquel j'appartenais. Et en abondance mes larmes coulèrent de mes yeux, et je me remplis d'amertume, et le désespoir ne fut pas loin, et l'incompréhension fut profonde.

    Quel Dieu avait pu créer ce monde? me demandai-je.

    Mais il ne servait à rien de se plaindre. Car, avec toutes ces révélations, celle de ce que je devais faire fut soudain la plus claire de toutes!

    Et pourtant la douleur, oui la peine subsistait, et c'est le plus dur, de devoir agir alors qu'on sait que même en n'accomplissant que ce qu'on doit faire, aucune issue ne pourra être heureuse.

    Je me relevai la tête basse, et murmurai – cette fois distinctement: «Oui. Oui. Oui, j'ai compris.» Et lentement, les joues ruisselantes de pleurs, je plaçai mes yeux sur mes cinq interlocuteurs – les trois êtres ailés, et Ithälun et Solcüm. Et ils me regardaient bienveillants, mais de la tristesse et une immense compassion étaient dans leurs yeux, surtout pour les trois premiers; car les deux autres, puisqu'ils étaient de ma race, partageaient mes soucis – et un feu sombre était dans leur regard, au-delà de sa clarté apparente. Pour les anges – ou les êtres qu'on appelle communément tels, et que mon peuple appelle Dormïns –, ils souffraient moins, leur destin n'étant pas lié à la Terre comme est le nôtre.

    «Oui, j'ai compris», renchéris-je, «j'ai compris, et ferai ce que je dois, sans faute. Je le jure, et l'assure.» Mais ayant dit ces mots, je me détournai, et partis, sans dire adieu.

    Je me dirigeai vers le capitaine des chevaux, qui était sous les ordres privés d'Ithälun, et lui demandai si on avait prévu pour moi une monture. Et il m'en donna une, me tendant les rênes sans rien dire. Il se nommait Astacön, et était gris pommelé. Sa robe était belle, mais je la regardai à peine.

    Me hissant sur sa souple encolure, je m'en fus.

    Je traversai d'abord une forêt. Les arbres penchèrent vers moi des branches menaçantes. Des ombres glissèrent à leur long, et à leurs extrémités s'épaissirent. Elles devinrent des hommes qui brandissaient des lances, nus dans leurs corps noirs. Je tirai mon épée, et la grâce d'Ithälun, qui l'avait bénie, jeta un éclair. Sans parler, sans rien dire, implacablement, je découpai vif comme la foudre les huit ombres ainsi condensées, et elles s'enfuirent en hurlant.

    Je fus dans des montagnes. Des rochers devant moi se dressèrent: d'abord je pensai que la pente progressivement me les montrait, puis m'aperçus qu'ils se mouvaient, et prenaient la forme d'hommes monstrueux, pareils à de grands singes, qui tenaient des gourdins. Rapide comme l'éclair, je tirai mon épée, bénie par Ithälun, et elle jeta un éclair; et avant qu'ils eussent pu faire un geste je les rompis et les détruisis – les effritai, les éboulai –, et ils s'enfuirent en grondant, lorsqu'ils le purent.

    (À suivre.)

  • CXXXIII: la bataille de l'avenue Kléber

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série ubuesque, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait d'apparaître dans le ciel de la rue Kléber, que dévastait le grand robot bleu de Fantômas, le Sorcier.

    Et voici, un feu vert, rayonnant et fin, sortit du bout gemmé de son bâton enchanté, et toucha le monstre ferreux dans son dos; et il le traversa, et les hommes virent ressortir ce feu de l'autre côté, juste sous la poitrine. Le monstre s'arrêta, et tourna la tête comme une toupie, sans que le reste du corps eût bougé en rien. Il vit le Génie d'or, de ses yeux lisses où se trouvait, dans un ovale noir, une cruelle étincelle, sans doute sa prunelle.

    Et voici, ces yeux s'embrasèrent, et un rayon blanc en sortit – dont le Génie d'or bloqua le flux de son sceptre, visiblement doté du pouvoir de créer sur lui un champ de force. En tout cas le rayon blanc ne dépassait pas ce bâton brandi, mais s'écartait à droite et à gauche, en perdant sa vigueur. 

    Quand le monstre arrêta son tir – qui, continu, chauffait dangereusement les orbites de ses yeux rutilants, voire sa tête entière –, le Génie d'or envoya à son tour un rayon vert, dont la violence arracha un morceau de visage au robot. Derrière, apparut le mécanisme qui l'animait. Parmi les fils électriques, les pièces métalliques et les joints en plastique, on voyait, assis sur une chaise de fer, le gnome habituel, maniant des leviers et appuyant sur des boutons, reflétant sur son visage des voyants, nimbé de sons 00000000.jpgcrachotants et jurant, et laissant enflammer ses yeux, et battant les bras, et sautant sur sa chaise en furie.

    Il s'inquiétait, soudainement, de cette force incomparable qui s'opposait à ce qu'il avait aussi pris pour une force incomparable – et qui lui apparaissait comme de la faiblesse, à lui, terrifié désormais! Il craignait durement le sort qu'allait lui faire subir le Génie d'or, dont il savait qu'il avait déjà vaincu deux puissants robots de Fantômas, son maître.

    Or le génie de Paris à toute allure se dirigea vers lui, volant dans les airs à sa façon habituelle – il entra dans la grosse tête ouverte, se saisit de lui sans attendre, l'emporta.

    Cette fois il ne se laissa pas prendre: il le maintint sous son bras puissant, l'empêchant de se changer en quelque bête que ce fût, le maintenant dans sa forme aussi par une conjuration qu'il murmura, et qui apparut comme une dangereuse menace au gnome. Effrayé celui-ci se tint coi, pareil à tel petit chat dans les bras d'un homme: il voyait qu'il n'y avait rien à faire. Derrière eux, au sol, le robot, la tête brisée baissée, s'était mis à genoux; il ne bougeait plus. Toutes ses lumières étaient éteintes; seuls quelques fils électriques rompus enfantaient à leurs extrémités de silencieuses étincelles.

    Avec précaution les policiers puis les badauds s'approchèrent de l'être, tâtant ses membres, les frappant et faisant résonner le métal, curieusement vide. Ils l'avaient cru vivant, et étaient étonnés que ce ne fût qu'une machine, que l'illusion seule avait animée! D'un autre côté ils étaient soulagés. La mort ne les guettait plus, le monstre était vaincu: et l'ombre fatale s'éloignait, déçue de n'avoir pas pu faire plus de ravage.

    Mais il est temps, chers, aimables, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode; pour savoir ce que le Génie d'or fit du gnome maudit qui commandait au robot bleu, il faudra attendre, guetter et lire le prochain.

  • La notion de dérive sectaire

    00000000000.pngLes officines gouvernementales françaises ont défini un principe assez connu dans l'espace francophone appelé dérive sectaire, et sa manifestation juridique est curieuse. Car elle ne se traduit aucunement en droit, elle n'a aucun reflet dans les lois. Il s'agit simplement d'un dispositif administratif autorisant les fonctionnaires à agir selon le sentiment qu'ils ont d'une dérive sectaire.

    De fait, il ne peut s'agir de rien d'autre que d'un sentiment, puisque la notion a une résonance clairement morale, et la raison pour laquelle elle ne se traduit pas dans les lois est évidente: le principe de liberté de conscience ne le permettrait pas.

    Mais il est curieux que l'administration, qui s'appuie sur des lois en théorie si justes, cherche au fond à les contourner en agissant directement au nom de principes supérieurs, si sacrés que personne n'ose les contester: oui, à tout le peuple, la dérive sectaire apparaît comme une chose horrible, devant être combattue, même si l'appréciation en est floue, même si les principes fondamentaux de la République ne permettent pas qu'elle se traduise dans les lois.

    Il s'agit à mon sens d'une survivance de la croyance au diable qui, reproduite dans le système philosophique officiel, rationaliste et scientiste, devient une croyance à l'idéologie régressive, réactionnaire et superstitieuse. Comme disait un prêtre catholique, en 000000000.jpgAfrique on lutte contre la sorcellerie, en Europe on lutte contre les superstitions. Mais il s'agit du même réflexe; et il n'est pas vrai qu'on en ait changé parce que, dans les esprits, l'autorité morale et spirituelle est passée des docteurs de l'Église – saint Thomas d'Aquin, saint François de Sales, sainte Catherine de Sienne – à la philosophie des Lumières – Voltaire et son équipe.

    Un certain universitaire appelé James A. Beckford a publié, en 2004, un article dans un volume appelé Regulating Religion. Case Studies Around the World; il se nomme 'Laïcité', 'Dystopia', and the Reaction to New Religious Movements in France. Il rappelle que la république française n'est pas réellement neutre, mais cherche, par ses institutions culturelles – ou même son action répressive – à favoriser voire à imposer un certain courant rationaliste, scientiste et positiviste que tout le monde identifie parfaitement comme étant une culture laïque, républicaine, humaniste, et tout le reste habituel.

    Cela se recoupe avec mes propres recherches sur l'origine de l'Italie laïque – et les lettres privées du franc-maçon savoyard Albert Blanc (1835-1904), qui déclarait qu'il n'y aurait pas de liberté, au sein de la Nation, pour l'Église catholique, mais que la religion rationaliste la remplacerait par l'intermédiaire des universités et autres institutions culturelles subventionnées d'État.

    Je ne crois pas, à vrai dire, à un tel système, mis à mal simplement par l'influence américaine: le peuple ne comprend plus la logique française, reposant sur la certitude non prouvée que le rationalisme rend libre, et qu'il peut donc être obligatoire sans enfreindre le premier principe de toute république normalement constituée – la liberté. Ce qui est libre est d'abord le choix religieux. Et même si la neutralité du gouvernement américain a aussi ses limites, celles-ci n'en apparaissent pas moins comme meilleures que celles de la France, parce que plus larges.

    Si réellement le rationalisme doit sauver le monde et rendre libre l'humanité, le citoyen instruit comprend mal pourquoi il ne peut pas être librement choisi, déjà. Quel être humain normal ne choisit pas la liberté, lorsqu'elle se présente à lui? C'est aussi une question de confiance, et quel gouvernement apparaît comme légitime si, élu, il n'a aucune confiance dans les choix personnels de ceux qui votent? La logique n'en est pas claire et la cohérence américaine apparaissant comme plus grande, le peuple est simplement attiré par elle, inexorablement.

    En Savoie, on trouve la logique suisse également très cohérente, mais à Paris, on y résiste sans doute avec plus de succès qu'à la logique américaine. Le rapport de force n'est pas le même: évidemment.

  • Le conseil des hauts anges (Perspectives, XCIV)

    000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Douce Mort d'Isniëcsil, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'ai rencontré des hommes ailés appelés Dormïns après avoir salué une dernière fois mon cheval ailé appelé Isniëcsil. Au moment où j'arrivai auprès d'eux, ils se turent, et tournèrent vers moi leurs yeux.

    Ils m'attendaient donc. Je m'approchai, et vins jusqu'à eux. Les deux Dormïns, appelés Soloñ et Timalt, étaient grands, et, dans leurs armures dorées, resplendissaient. Leurs yeux lumineux contenaient des couleurs changeantes et, malgré ma propre origine céleste de génie habitant sur Terre, j'avais peine à soutenir leur regard. Leurs cheveux semblaient contenir des lueurs, dans l'étrange nébuleuse étoilée qu'ils figuraient à leurs fronts; tous deux étaient blonds.

    Des pierres précieuses ornaient leurs armures, jetant des feux; et j'avais curieusement l'impression qu'ils avaient pris des morceaux de la voûte cosmique, et s'en étaient revêtus. Ils respiraient la force, et une inéluctabilité était sur eux. Leur taille élevée ne l'expliquait pas entièrement, ni leurs muscles, ni leur généreuse poitrine d'hommes puissants. D'ailleurs je vis avec eux une femme, qui était plus petite, quoique tout de même élancée, et dont les membres étaient plus fins; elle se nommait Asëtïn, et l'on ne pouvait constater en elle la même force, si on se fiait à l'épaisseur de ses membres; mais elle avait sur elle le même air inéluctable que ses deux compagnons. Et sa beauté était grande, et faisait pièce à celle d'Ithälun. Mais son rayonnement était plus pur, et plus impressionnant. Je me songeai face à des dieux, ou du moins face à de hauts anges.

    Or, parvenu à leur hauteur, je m'inclinai, les saluant, et leur demandai leur nom; je ne pus faire que je ne leur donnasse pas le mien pour commencer, cependant. Ils savaient qui j'étais; et de leur voix douce, semblant venir de bien plus loin que leur forme sensible, ils me donnèrent les leurs, sans me dire ce qu'ils signifiaient. Ils ne livrèrent pas ceux de leurs parents, mais me dirent le lieu de leur naissance: et Soloñ me dit qu'il venait de Solatil, qui est le nom qu'en sa langue on donne à l'étoile de Vénus, et Timalt me dit qu'il venait aussi de l'étoile de Vénus, mais Asëtïn me révéla qu'elle venait de Müstön, qui est en sa langue l'étoile de Mars. Ils étaient venus ensemble, unis par un même dessein. Puis tous les trois me regardèrent, s'arrêtant de parler, et même de bouger; et je n'entendis plus rien, et je crus que le temps s'était arrêté.

    J'eus d'étranges visions. Des formes lumineuses tournaient autour de moi dans un espace clos et noir. Mais je ne saurais rien en redire, tant cela fut fugace et imprécis. J'eus cependant l'impression de recevoir un message, mais aussi que les yeux éclatants des trois anges, braqués sur moi, me perçaient de part en part, et voyaient plus loin, dans mon cœur, que je n'eusse pu jamais voir. Je me sentais percé à jour, mes secrets entièrement dévoilés.

    Puis j'entendis un vent souffler, et le silence, donc, se briser. Et Timalt me dit – et ses yeux s'allumèrent encore davantage: «Or donc, Radûmel le Fin, tu prêtes ton corps de songe éveillé à un mortel, pour qu'il accomplisse sa mission. Comme c'est beau et noble! Je t'envie! Car ainsi tu seras rédimé, et ramené en des royaumes plus hauts. Mais sais-tu bien quelle est cette mission, et as-tu saisi en quoi il s'agissait pour toi d'un véritable sacrifice?»

    Je restai coi, ne comprenant pas bien, en réalité, ce qu'il me disait. Asëtïn rit. Je fus parcouru d'un frisson. Je tentai de dire quelques mots, mais ils ne sortirent pas de ma bouche de manière audible. Ils ne furent que des souffles murmurés, des sons épars dénués de sens.

    (À suivre.)

  • CXXXII: l'apparition de la bulle protectrice

    000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série dantesque, nous avons laissé le robot bleu de Fantômas alors qu'il dévastait l'avenue Kléber, où il venait d'entrer.

    De nouveau les forces de l'ordre commencèrent à reculer et fuir, malgré les ordres vociférés des supérieurs, et on entrevit qu'il faudrait bientôt évacuer le président de la république et ses ministres pour les mettre hors de danger et ne pas laisser le pays sans direction. Déjà la garde républicaine s'affairait. Et ceux qui ne s'occupaient pas de protéger le Gouvernement s'employèrent à ralentir dans sa marche la bête de métal, sans rien faire de mieux que les précédents.

    C'est alors que, dans les airs, le Génie d'or apparut!

    Il fut vu de la façon suivante, par les policiers et les témoins restés sur les lieux: une boule de lumière aux reflets verts entourait une ombre aux reflets dorés et traversée d'éclairs bleus, et on ne reconnaissait que difficilement un homme, au sein de cette sphère flamboyante.

    On la voyait cependant avancer, dans les airs au-dessus de Paris – et sa beauté étonna, stupéfia, émerveilla, et la lenteur aussi de son vol, comme si elle pouvait s'appuyer sur l'air sans utiliser la vitesse, et sans qu'aucun bruit vînt d'elle. De fait, un grand silence se fit, quand cette boule apparut, comme si le temps s'était arrêté.

    Et bientôt on put voir, dans cette boule lumineuse, le Génie d'or tel qu'il était d'ordinaire – sorte de chevalier futuriste, casqué, constellé de voyants qui luisaient et qui étaient peut-être des pierres précieuses, et semblant suspendu à un bâton doré et étincelant qu'il tenait d'une main au-dessus de lui et qui semblait le tirer et le maintenir au-dessus du sol. Le bâton seul semblait 0000000.jpgparfaitement rempli de force divine, et brillant de l'éclat des astres. Épée, fusil, canne, on ne savait de quoi il s'agissait; mais cet objet rayonnait de puissance.

    Et là où auraient dû se trouver les yeux de cet être se trouvaient deux vives lueurs bleues, arrachées à son heaume noir.

    Or, ce qu'on avait d'abord pris pour une ombre informe et fluctuante fut bientôt reconnue comme une cape noire à l'extérieur, dorée à l'intérieur, comme si la lumière qui le ceignait et le suivait était effectivement entourée d'une sorte de couche de ténèbres – d'une brume noire repoussant curieusement l'air ordinaire, imprégné de lumière et de jour. Car la clarté qui émanait de l'intérieur de la cape avait assurément une autre origine et rappelait, comme la canne volante, l'éclat des étoiles, tel qu'il luit la nuit. Étrange phénomène, impossible à décrire autrement, sans tomber dans la fausseté.

    Et cet être étrange avança, et ceux qui le virent, notamment les policiers et les soldats, se demandèrent s'il s'agissait d'un fantôme, d'un extraterrestre, d'un dispositif technologique inconnu ou d'une apparition, mais il s'agissait simplement du Génie d'or, du gardien secret de Paris, de l'ange de la lune préposé à la garde de Paris qui avait pris forme humaine grâce aux projections psychiques de Jean Levau, son alter ego. Il s'y mêlait, en effet, des atomes de matière, qui avaient fini par lui donner un corps, bien que ce corps restât essentiellement éthérique, et ne fût qu'à demi épaissi dans le monde physique!

    Sa puissance n'en était pas moins grande.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • La douce mort d'Isniëcsil (Perspectives, XCIII)

    000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Anéantissement de l'Homme-Dragon, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'assistais désormais à l'agonie de mon puissant cheval ailé Isniëcsil.

    Je m'approchai de lui, et posai la main sur son encolure. Il me regarda de son œil brillant, et voici! pour la première fois de sa vie il me parla: pour la première fois de ma vie, je l'entendis parler! Et il me dit: «Radûmel, Radûmel, me voici parvenu au seuil de l'autre vie, me voici parvenu sous le porche de la mort. Et je ne t'ai jamais parlé, et ne t'ai jamais dit ce que je pensais, ce que je ressentais – ni quel était mon but, en restant auprès de toi et en te servant de mes pouvoirs magiques.

    «Non, je ne t'ai jamais rien dit, et voici que, au moment de quitter ce monde, le désir me prend de te le dire, d'ouvrir la bouche pour t'adresser la parole – chose peut-être que tu n'aurais jamais crue possible d'un cheval. Mais une grâce m'a été donnée, pour que je puisse le faire. Alors, écoute.»

    Et j'écoutai. Et mon cheval bien-aimé me révéla des choses que je ne puis redire ici, mais qui m'aidèrent, par la suite, à accomplir mes missions. Car l'image, en l'entendant, de Rémi Mogenet m'apparut, et sa vie, et sa naissance, et sa mort, et je compris ce que je lui devais – quelles étaient les obligations que j'avais vis à vis de ce mortel que je dédoublais – pour ainsi dire dans le monde des génies, que les hommes appellent démons.

    Mais il ne s'agit pas de ce que moi j'ai appelé démons, quand j'ai parlé de Taclamïn ou des Umulers. Alors j'ai caractérisé les alliés de Mardon le Maudit – bien qu'ils fussent aussi, par ailleurs, de la race des génies. Un jour prochain, peut-être, je serai en mesure de révéler ce que me dit ce jour-là Insniëcsil. Mais sachez que, ayant terminé son discours et ses révélations, il rendit l'âme. Et je lui fermai les yeux, et restai auprès de lui en pleurant, agenouillé jusqu'au soir, priant et me remettant encore en mémoire ses hauts faits, et l'amour que je lui avais voué.

    Puis, finalement, au soleil couchant – et la lune en son croissant apparaissant derrière moi –, je dressai un bûcher, et, péniblement (mais en me faisant aider de quelques guerriers qui m'avaient rejoint, après la victoire finale des Dormïns sur les Umulers), je hissai le corps d'Isniëcsil dessus, et y boutai le feu.

    Je le regardai longtemps brûler dans les flammes qui jaillirent – ses ailes faisant d'étranges étincelles, dorées et virevoltantes, au milieu du brasier –, et soudain, une forme enflammée sortit de son corps, qui lui ressemblait, et s'élança vers le ciel, où elle disparut bien vite! Elle franchit les nuages, épars sous la clarté lunaire, et ne fut qu'une étoile filante, avant de se fondre dans l'azur sombre. En moi résonna une étrange cloche, au moment de cette disparition; et je fus stupéfait.

    Je compris alors que mon cheval avait en réalité la nature de ce que les hommes mortels appellent un phénix – et que je le reverrais un jour, quand les dieux le voudraient! Je fermai les yeux, et voici! mon cœur était en paix.

    Puis, je me rendis auprès d'Ithälun et de Solcüm, qui se reposaient et conversaient après la bataille, peut-être m'attendant. Mais aussi je reconnus, avec eux, deux Dormïns augustes, aux ailes flamboyantes, et ils discutaient entre eux des affaires du monde, de ce qui s'était passé, et de ce qui se passerait encore dans les temps à venir.

    Or, quand ils me virent arriver, ils se turent, et vers moi leurs yeux tournèrent.

    (À suivre.)

  • CXXXI: le carnage de la place du Costa Rica

    000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, chers lecteurs, nous avons laissé le grand robot bleu de Fantômas, créé par sa sorcellerie séculaire, alors qu'il était en train d'attaquer Paris dans la rue Reynouard, et qu'il venait de repousser une contre-attaque de notre gendarmerie d'élite.

    Mais depuis l'arrière du monstre l'hélicoptère qui avait fait retraite revint, et tira un missile sur son dos lisse et bleu. Il le percuta, et le robot fut projeté en avant, et un creux dans son dos apparut, qui n'alla pas jusqu'à rompre sa formidable carapace protectrice. Lorsque la poussière de l'explosion se dissipa, on le vit un seul genou à terre, et déjà relevant la tête. Alors il se produisit quelque chose d'inattendu: sa tête pivota sur elle-même, à la façon d'une toupie, sans que son cou se tendît, privilège de la machine. Et le second hélicoptère, voyant cela, se mit à le canarder de ses mitrailleuses intégrées, mais les balles traçantes ne faisaient que le ceindre de lignes lumineuses, car elles rebondissaient, comme l'avaient fait celles des policiers à pied, sur sa carapace formidable. Et voici! de ces deux yeux sortirent deux rayons de feu, et la guêpe de fer fut traversée de part en part et, le réservoir atteint, s'écroula dans une gerbe de flammes brûlantes.

    Les gendarmes et les policiers restés en vie, et qui avaient pris place plus loin protégés par des engins plus forts, se prirent à fuir, saisis d'une incontrôlable panique, et l'état-major tremblant résolut d'adopter une nouvelle stratégie en érigeant des barrages sur le chemin qu'on pensait que le monstre prendrait. Des blindés et des sacs de sable postés tout au bout de la rue 000000000.jpgReynouard, juste devant la place du Costa Rica, et de courageux policiers se postèrent derrière, tirant de loin sur le robot, espérant toucher, qui une jointure, qui un œil, qui un trou ouvert pour laisser passer les rayons de feu ou les missiles incorporés aux doigts: car on vit, à un certain moment, s'ouvrir le bout de ces doigts, et de petits missiles en partir, qui explosèrent sur les tas de sacs ou sur les blindages de protection. On s'étonnait, véritablement, de ces incroyables ressources. Et finalement le robot bleu leva la main, ouvrit la paume, et de cette paume un surprenant rayon bleu surgit, qui dispersa les sacs de sable et de ciment et tua douze policiers. Le chaos régnait absolument, la fin du monde semblait proche.

    Courageusement on créa, au milieu de l'avenue Kléber, un autre barrage, plus fort et mieux bâti qu'auparavant, et des chars d'assaut furent placés là; trois hélicoptères alignés restaient au-dessus des immeubles, dans l'attente de l'attaque. On pensait en effet que le monstre voudrait sans doute se diriger vers l'Arc-de-Triomphe et le boulevard des Champs-Élysées, afin de multiplier ses destructions affreuses, et atteindre le cœur de Paris, et de la France.

    Il avait bien cette intention, et résolument il dépassa la place du Costa Rica et s'engagea dans l'avenue Kléber,

    Son goût pour la ruine ne connut alors plus de frein, car il semblait prendre plaisir à aller de droite et de gauche dans la large avenue, et à déraciner les arbres qui l'ornent si joliment, à écraser les voitures garées sur les voies latérales, à défoncer les immeubles élégants de cette artère fameuse.

    Et de sa main il abattit un hélicoptère qui s'approchait, en lançant un nouveau rayon bleu, vibrant comme un éclair. Ce qu'on lançait sur lui depuis le barrage créé ne semblait que l'irriter et le nourrir de rage et de puissance, et sa haute taille qui lui permettait de dépasser les immeubles de sa tête métallique et rigide donnait le sentiment à tous qu'il était invincible, qu'on ne pouvait point l'arrêter, que même une bombe atomique le laisserait indemne et toujours aussi dangereux. Et quelle bombe atomique de toute façon pouvait être jetée en plein Paris?

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette bataille intense.

  • L'anéantissement de l'Homme-Dragon (Perspectives, XCIII)

    0000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Bataille céleste, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'elfe fin, je venais d'assister à la bataille la plus extraordinaire qui fût jamais, et qu'un miracle venait d'enserrer l'homme-dragon Taclamïn dans des cercles se resserrant, et le faisant hurler de douleur et supplier qu'on l'épargne.

    Alors je vis un être ailé apparaître devant le monstre, et voici! il plongea la main dans le cœur de Taclamïn – au-dessous de son œil rouge, dans la partie la plus noire, la plus obscure de son corps de fumée. Et je vis l'ange retirer un éclat de ce corps maudit, luisant doucement dans sa main – et qui avait des reflets rouges, jaunes et bleus.

    L'ange le prit et le serra contre sa poitrine, où il entra lentement, avant de disparaître tout à fait. Quand il retira sa main, elle était vide. Cependant il l'agita, et des fragments de lumière tombèrent, neige, jusqu'au sol.

    Pendant ce temps le monstre Taclamïn avait cessé ses plaintes et tenait le menton baissé, inconscient. La nuée dont était fait son corps s'apaisa, et se laissa dissiper tout à fait par les cercles se resserrant. Et sans que Taclamïn fît entendre aucun son nouveau, il disparut bientôt dans un point flamboyant des cercles verts resserrés à l'extrême – et où bientôt la teinte verte elle-même disparut, pour ne laisser briller qu'un globe étincelant.

    Il n'était pas plus gros qu'une balle de tennis; et l'ange le prit, et s'éleva vers les hauteurs, et bientôt on ne vit plus que ce globe, pareil à une étoile qui s'élançait vers les lointains des astres. Et puis il se fondit à son tour dans l'azur profond, et la robe de l'ange jeta un dernier reflet blanc, et ce fut tout.

    Revenu à moi après cette vision incroyable, je descendis vite les étages de la cour par un escalier étroit en pierre, et courus, après être sorti par la porte désertée, vers mon cheval ailé Isniëcsil, qui, tombé à terre, avait été oublié de moi durant le mystère de l'anéantissement de l'Homme-Dragon. Je me précipitai vers lui, et l'atteignis rapidement, tant sont véloces les jambes des elfes. Dans ma conscience de simple mortel qui subsistait, ou parfois resurgissait, je m'étonnais de me voir, moi-même, glisser sur l'herbe plus que courir sur la terre, car tels sont les génies, que le sol ne les attache pas comme les hommes de chair et de sang.

    Isniëcsil s'était lourdement abattu. Il peinait à se remettre debout. Je craignis qu'il n'eût une patte brisée.

    Mais ses ailes avaient ralenti sa chute. Et il n'avait, en vérité, que de superficielles blessures.

    La plus grave était une plaie à son flanc, probablement faite par la main de Taclamïn au plus fort de la bataille. Je la soignai, une fois la bête remise debout; et en peu de jours nous pûmes quitter ces lieux. Avant cela, nous fûmes bien aidés par les habitants de la ville voisine, qui, tout heureux que nous eussions débarrassé la vallée de l'Elfe-Démon, nous faisaient fête et nous donnaient tout ce dont nous pouvions avoir besoin pour nous remettre et retrouver nos forces.

    Et puis, au bout de sept jours, nous les saluâmes, et repartîmes, pour faire face, comme on dit, à de nouvelles aventures. Et voici que maintenant, après toutes ces années passées avec mon cheval chéri (car il s'en est encore écoulé beaucoup, après cette victoire sur l'un des plus formidables démons de la Terre), il était allongé sur le sol, cette fois mortellement blessé, tombé du ciel après un nouvel affrontement contre le Diable – soit que, vieilli, il n'eût plus la force d'antan, soit, simplement, que son heure fût venue, et qu'il n'y eût plus rien à dire ni à faire, qu'à constater son départ de ce monde, et à l'honorer comme je pouvais.

    (À suivre.)

  • CLXXIX: l'effroyable échec des policiers

    000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série brutale, nous avons laissé un robot géant bleu alors qu'il dévastait la rue Reynouard, à Paris, et que peu de héros étaient accourus pour aider les gens, Jean Levau, double terrestre du Génie d'or, restant une magnifique exception.

    La police, de son côté, était arrivée rapidement sur les lieux et, tâchant d'abord de se frayer un chemin dans la foule en fuite et de mettre à couvert les personnes blessées – de les recueillir et de les confier à des pompiers et des ambulances –, elle se mit bientôt en position, et commença un combat qu'elle crut pouvoir être à son avantage. 

    Mais il ne se passa guère de temps avant qu'elle ne s'aperçoive tristement que la victoire serait évidemment pour l'ennemi! Car de leurs pistolets et fusils les agents tirèrent sur le monstre métallique une nuée de balles, mais aucune ne put lui faire le moindre mal. Toutes rebondissaient sur sa peau d'acier, touchant même des fenêtres et des murs de part et d'autre, certaines revenant même vers les policiers pour les raser. Ils les entendaient, sifflant à leurs oreilles. Et on dut arrêter cette attaque quand une balle qui avait rebondi toucha à la jambe un ordinaire fuyard, provoquant une blessure heureusement sans gravité. Un policier s'élança pour le recueillir et l'emmener vers une ambulance, et cela provoqua l'arrêt des tirs, qui ne reprirent pas.

    Alors le monstre tourna la tête vers eux et jeta de ses yeux deux rayons de feu, qui atteignirent les camions blindés derrière lesquels, craignant une riposte, beaucoup de policiers s'étaient réfugiés. Et deux furent rompus et enflammés, par la force du jet. 

    Trois policiers furent blessés, dont un grièvement, et les autres s'enfuirent, avant même que la retraite eût été annoncée. Il ne restait plus, devant le grand robot, qu'un camion de pompiers. Et il était conduit par Jules Dosat, un courageux caporal né en Aquitaine, et devenu pompier de Paris pour venir en aide aux habitants. Il descendit du camion et, au lieu de s'enfuir, voulut essayer quelque chose; car il s'empara de la lance d'incendie, et projeta l'eau sous pression sur le géant de fer. Il espérait le ralentir, apparemment.

    Et le robot, en effet, s'arrêta. Des interstices entre ses plaques et tiges de métal articulées accueillaient-elles une eau qui gêna ses circuits électriques? Toujours est-il que les yeux lumineux du monstre clignotèrent, grésillèrent, et que les membres firent des mouvements saccadés.

    Mais un circuit de secours dut prendre le relais, car l'instant d'après le monstre fut pris d'un tremblement, et ses yeux se rallumèrent et ses mouvements redevinrent fluides, et il ramassa une voiture automobile de la marque Peugeot, garée le long du trottoir, et de ses deux mains la lança sur le camion de pompier et le courageux caporal. Celui-ci eut à peine le temps de s'écarter, et la voiture tombante l'évita. Mais il ne demanda pas son reste, et s'enfuit à son tour.

    Alors la gendarmerie d'élite fit son apparition. Des hélicoptères bruyants se montrèrent, et des blindés plus lourds. Et des mitrailleuses entrèrent en action, et le monstre parut gêné, mais il se saisit d'une autre voiture, et la lança sur l'hélicoptère de combat le plus proche, et il s'effondra dans une gerbe de feu, ne 000000000000000000.jpglaissant aucune chance à ses occupants de rester en vie. Prudemment, l'hélicoptère qui le secondait s'éleva dans les airs, et s'éloigna.

    Pendant ce temps, depuis une voiture blindée une roquette fut lancée sur le monstre, atteint au genou. Une explosion eut lieu, créant une abondante fumée. Mais l'instant d'après le robot surgit de cette fumée, intact. 

    On lança des missiles plus gros, et le monstre d'acier, vif et fort, les écartait du bras avant que la pointe ne le heurtât. Ils continuaient leur route vers les immeubles derrière, où ils creusaient de profonds trous; ils en firent même s'écrouler un, touché aux fondations. De nouveau on s'arrêta, et on recula.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette effroyable histoire.

     

  • La bataille céleste (Perspectives, XCII)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Affrontement des Orcs lents, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'elfe fin, je venais de détruire sept ennemis en quelques instants, et levai désormais le regard vers le ciel, où se déroulait un fier combat entre mon cher cheval ailé Isniëcsil et l'homme-dragon Taclamïn.

    Il était véritablement titanesque. Je ne saurais le décrire comme il convient. Il se déroulait à un tout autre niveau, et déployait une tout autre intensité que celui que je venais de livrer, pourtant plus intense et fracassant qu'aucun combat livré sur Terre auparavant.

    Imaginez mille orages s'affrontant, et marchant par troupes, puis se déchaînant les uns contre les autres; imaginez mille flots bondissants bataillant, rugissant, se battant comme des chiens, dans la mer sinistre et tempétueuse; imaginez des montagnes s'écroulant, de la terre s'effondrant, des flammes jaillissant dans des ouragans de brutalité inouïe; et vous vous rendrez à peine compte du dixième de ce qui se passait sous mes yeux et du sentiment que j'en eus, lorsque je contemplai ce duel dont les coups faisaient trembler jusqu'aux étoiles, faisaient tressauter jusqu'aux planètes! On ne saurait le redire: cela relève incontestablement de l'Indicible. Je crus la dernière heure du monde arrivée, et que les dieux mêmes ne pouvaient plus rien pour le sauver!

    Dans ce combat, impossible de dire qui avait le meilleur, qui avait le dessous. Une nuée formidable ceinte d'éclairs noyait les formes à ma vue pourtant aguerrie d'elfe ancien, de génie noble et vieux – car, quoique j'eusse l'air d'un jeune homme, sous mes yeux avait coulé le flot d'innombrables siècles. Parfois je distinguais une aile, un sabot, un bras, une face horrible et grimaçante, un œil étincelant et rouge, une crinière flamboyante, et l'instant d'après tout retournait dans un amas d'éclairs et de nuées cosmiques.

    Je pensai qu'un tel combat pouvait durer jusqu'à ce que les étoiles tombent, et que le ciel soit recomposé. Mais il arriva finalement quelque chose. Un rayon vint de plus haut encore, d'au-delà des constellations ultimes – de ce champ que certains, parmi les hommes mortels, ont appelé le Premier Mobile, et qu'anime, dit-on, un divin amour cosmique!

    Et voici! la nuée d'apocalypse fut frappée par ce rayon, et deux parts s'en issirent; et dans l'une je vis distinctement mon cher cheval, renversé et tournant dans l'air en mouvant les sabots, et tâchant de retrouver son équilibre en battant de ses deux ailes l'air qui en tonnait; mais dans l'autre je ne vis qu'une obscurité noire et fumeuse, entourée d'un cercle flamboyant, dans le même temps vert et brillant. Puis le cercle se démultiplia, se scinda, pour former plusieurs cercles attachés en un point, et enserrer cette fumée agitée qui jetait des foudres, et au sein de laquelle je distinguai cependant, bientôt, un point rouge flamboyant – l'œil de Taclamïn, comme je n'en doutais pas.

    Et un cri de rage et de tempête sortit de cette fumée et de ces cercles verts, et elle se débattit, tentant de repousser, de briser les cercles; mais ils tournaient autour d'elle comme des anges armés de lances – de lances qui se fussent recourbées en s'efforçant d'enserrer le monstre abject dans des liens insécables. Et les cercles toujours davantage en se resserrant étincelaient, et la nuée noire criait toujours plus fort, faisant trembler l'air jusqu'au bout de l'horizon – et aussi la tour où je me tenais encore.

    Mais je m'aperçus bientôt qu'en se resserrant implacablement – en diminuant toujours plus leur diamètre –, les cercles ne laissaient pour autant rien échapper de la nature fantasmale de Taclamïn – et le réduisaient, l'anéantissaient, le mettaient en poudre, le dispersaient dans le vide dont il aurait mieux fait de ne jamais sortir, à l'aube des temps! Et le cri de rage se transforma en hurlement, puis il devint un terrible gémissement, un atroce cri de douleur – et mes cheveux se dressèrent sur ma tête, car je n'avais jamais ouï éclater une telle souffrance. Et des sanglots vinrent, et des supplications, et sans doute des prières.

    (À suivre.)

  • CLXXVIII: le surgissement de Jean Levau

    00000000.jpgDans le dernier épisode de cette série brutale, nous avons laissé un robot géant bleu alors qu'il dévastait la rue Reynouard, à Paris, et qu'il faisait fuir sous ses pas les foules épouvantées. 

    Car les familles qui vivaient dans les immeubles en avant de son chemin remplissaient maintenant le bout de la rue, se précipitant le plus loin possible de lui – qui marchait assez lentement, puisqu'il prenait le temps de tout détruire sur son passage. Certains, sans doute âgés ou têtus, ne voulurent point quitter leurs appartements – et lamentablement ils mouraient quand le robot parvenait jusqu'à eux, ne survivant que rarement à sa rage énorme de vandale métallique.

    Une nuée de piétons courait cependant comme elle pouvait vers la place du Costa Rica afin d'échapper à sa furie – et les gens se bousculaient, se poussaient, tombaient, se piétinaient les uns les autres en tâchant d'échapper à la mort. Oubliant tout ce qui faisait d'eux des êtres humains, et la bonté, et la pitié, ils n'entendaient plus qu'eux-mêmes, n'écoutaient plus que la voix qui leur ordonnait de rester vivants. Seules quelques mères s'occupèrent de sauver leurs enfants – et même, rares, quelques pères. Dans cette foule affolée, on eût dit que la bestialité avait remplacé l'humanité. 

    Il y eut, toutefois, de glorieuses exceptions.

    Car, en ce jour, on distingua clairement ceux que la peur ne ravalait pas, et qui restaient saints et purs dans leur souci de se sauver. S'occupant encore des autres dans l'affolement général, ils étonnèrent, car on soupçonnait peu ceux qui faisaient ainsi preuve d'héroïsme qu'ils en fussent jamais capables, tandis que ceux dont on vantait constamment les mérites quand aucun péril ne se dressait, étaient les premiers à fuir, pleutres pitoyables.

    Ces cœurs braves furent, certes, bien moins nombreux qu'on ne l'aurait voulu, au vu de tant de beaux discours prononcés dans des salons confortables sur la nullité des autres. Ils n'en existèrent pas moins; et voici, à eux seuls ne sauvèrent-ils pas l'humanité perdue de Paris, ce jour-là? Leur éclat donnait l'impression que des astres étaient descendus sur terre par leur entremise, et que l'obscurité avait été repoussée, qui enfouissait les âmes dans la lamentable Rude-Nexus-Origin-recreation-WC.jpganimalité. Ils étaient, sans le savoir, les fidèles disciples du Génie d'or – prenaient en eux son éclat, venu aussi du ciel. Or parmi eux, le croirez-vous? se distingua surtout Jean Levau, venu tout exprès de son arrondissement du nord pour aider les gens, tant il avait été imprégné des vertus morales de son double, l'être lunaire aux ancêtres étoilés!

    D'avoir fréquenté en effet, en toute conscience, cet être étrange, angélique ou démonique, avait peu à peu développé en lui des facultés spéciales, notamment une forme de prescience, et de seconde vue. À l'avance il avait vu, en rêve, mais sans être complètement endormi, ce qui allait se passer, avait perçu que ses frères humains, parisiens ou non, français ou pas, auraient besoin de lui dans la rue Reynouard, et qu'une catastrophe allait survenir. Ayant pris le métro, il se précipita vers la rue assiégée, et commença à aider les vieillards, les femmes, les enfants, les faibles, à se dégager de la foule pressée, dans laquelle plus d'un étouffa, parce que la précipitation de ceux qui étaient descendus de leurs immeubles et couraient vers la place du Costa Rica faisait comme un entonnoir à ce mouvement vif.

    Au loin il voyait le robot Adûcalër écraser de son pied immonde des gens qu'il négligeait même de regarder, et qui étaient tombés en fuyant, et ses cheveux dressés sur sa tête attendaient l'intervention du Génie d'or, que Jean savait dans les parages. Mais où était-il? se demandait-il; pourquoi n'intervenait-il pas plus vite? Il chassait rapidement ces pensées angoissantes de son âme, afin de mieux s'occuper, lui-même, des gens dont il pouvait s'occuper, seule tâche dont il devait se soucier, la volonté du Génie d'or, ou plus généralement des dieux, n'étant point en son pouvoir, et le mystère de leurs desseins restant impénétrable.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, consacré une tentative ratée des policiers d'arrêter le terrible robot Adûcalër.

  • L'affrontement des Orcs lents (Perspectives, XCI)

    1564978406c4bfc51557e92e19a79c2f4943917234.jpgCe texte fait suite à celui appelé La transfiguration de Radûmel, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'Elfe fin, je me suis senti transfiguré par l'aile d'un ange, au moment de devoir combattre sept Orcs ralentis par l'éloignement de leur maître sorcier.

    Je tirai mon épée, et elle jeta un foudre. Deux Orcs s'arrêtèrent et se protégèrent les yeux, comme s'ils en avaient été frappés. Je bondis, et coupai la tête au premier. Puis, me retournant dans le même élan, j'enfonçai la même épée dans le cœur du second, là où une maille avait sauté lors d'un précédent combat – ou bien avait été mal ajustée lors de la fabrication. Tous les deux s'écroulèrent, et ils me parurent le faire lentement, tant j'allais vite.

    J'en vis un troisième lever son bouclier et en même temps son épée, et il croyait peut-être avoir largement le temps de me frapper, mais, je ne sais comment, l'instant d'après, j'étais derrière lui, coupant sa jambe droite au-dessus du genou.

    Un quatrième parvint à abattre son épée vers moi, mais je l'évitai en sautant et, d'un coup de pied magistral, lui donnai un tel coup que son heaume bondit. Tout en remettant pied à terre, j'abattis ma lame fulgurante sur le haut de son crâne informe et bosselé, et elle s'enfonça jusqu'à la gorge, laissant tomber, sur chacune de ses épaules, une moitié de tête avec son sang noir et sa cervelle grise.

    Je sentis alors une pointe toucher mon flanc droit, mais j'étais si vif qu'elle n'eut pas le temps de s'enfoncer – que déjà je tournai sur moi-même et coupai le bras qui m'avait frappé, et une partie de la poitrine qu'il longeait, tant le coup fut violent.

    Le sixième Orc fut plus difficile à vaincre, étant plus vif et moi-même commençant à ralentir, fatigué par ces efforts intenses. Mais, après une passe d'armes brève dont la salle retentit et dont des étincelles naquirent à nos lames et à nos hauberts, je parvins à lui enfoncer mon épée dans la gorge, où était un défaut de sa cotte de mailles pourtant serrée et finement tissée ailleurs. Il s'écroula en vomissant un flot de sang.

    Le dernier manqua de me surprendre, car il avait une hache et, occupé par le précédent, je n'avais pu lui faire face. D'un coup d'épée rapide je détournai sa lame lourde, mais le choc me fit ployer et poser un genou à terre, et il s'apprêta à me trancher la tête. Je plaçai d'un mouvement vif mon épée au-dessus, et en fus encore une fois protégé. Toutefois je m'affalai sur le sol, vaincu par la force déployée par le monstre. Et je n'attendis pas d'être tué. Car roulant sur moi-même je me retournai brusquement, et lançai mon pied sur son ventre; il poussa un cri, et je le saisis à la gorge et l'attirai à son tour à terre. Je délaçai son heaume, mieux tenu et forgé que les autres, et il me supplia de l'épargner.

    J'hésitai un instant; mais le constatant il reprit confiance, sourit, se moqua de moi, pensant que je n'oserais pas le tuer, et une noire fureur me saisit. Comme il vit la colère emplir mes yeux, il m'insulta et me cracha au visage, et mon bras ne m'obéit plus: déjà sa tête roulait, brisée au menton par la violence d'un coup imprécis.

    Je me relevai sur un genou, soufflant, suant, et tremblant. Sur moi était une nuée sombre.

    J'attendis de reprendre mes esprits, voyant que dans la salle tout était calme et mort. Puis, je me mis sur mes pieds, levai le regard, et scrutai le combat entre mon cheval ailé chéri et l'abominable Taclamïn.

    (À suivre.)

  • CLXXVII: l'épisode du robot bleu

    eternals-640x361 (2).jpgDans le dernier épisode de cette geste étrange, nous avons laissé le gardien secret de Paris appelé Génie d'or alors qu'il venait de vaincre un nouveau robot de Fantômas et s'être lui-même soigné des plaies qu'il en avait reçues.

    Il tourna le regard vers le nord; au-dessus des immeubles de la rue Reynouard la tête d'un robot bleu se voyait, dépassant des toits. Il faisait trembler le sol bétonné à chaque pas, et détruisait en passant, de ses gros poings carrés, les beaux édifices s'élevant à droite et à gauche de son chemin fatal. Dans une pluie de débris ils s'écroulaient, soulevant des nuées de poussière et créant un fracas terrible; et, quand son coup se contentait de s'enfoncer dans une façade sans y faire rien d'autre qu'un trou, il complétait son œuvre de destruction rageuse en assénant un grand coup depuis les hauteurs, en plaçant son poing derrière lui. Et alors les immeubles s'en écroulaient d'autant plus vite, et on voyait les habitants qui n'avaient pas pu fuir tomber avec les gravats ou être éjectés et propulsés à la façon de pantins. Leurs cris mêmes, horrible chose à dire, étaient noyés dans le tonnerre des bâtiments ruinés, et leurs vies semblaient ne plus signifier rien.

    Parfois aussi il lançait, après avoir pris de l'élan, son énorme pied à la base des édifices, puis les achevait d'un coup d'épaule. Et ils s'en effondraient plus effroyablement encore, tuant et broyant, écrasant et assassinant, à la façon d'un monstre de l'enfer que l'art mécanique serait parvenu à matérialiser, après qu'ils avaient été rejetés dans l'abîme par Hercule et les autres héros, ou même les saints de la religion du Christ. Car on dit que non seulement le roi Arthur abattit dans sa jeunesse un ogre qui infestait le Mont-Saint-Michel, mais que Charlemagne tua des géants en Occitanie, et saint Louis abattit un minotaure en Aragon, saint Marcel un dragon à Paris, et que sainte Geneviève chassa les gargouilles qui infestaient la Seine, et que, durant des siècles, grâce à l'action de ces preux chevaliers du vrai Dieu, les créatures de l'enfer se sont cachées, rejetées, confinées dans les profondeurs. Mais enfin, l'art magique de la technologie leur a donné un nouveau corps, une nouvelle voie de sortie, car il leur a permis d'agir sans rompre le serment qui les maintenait sous terre. En effet, les machines mêmes étant faites de matière terrestre, et étant animées par de l'énergie terrestre, les démons, dit-on, ont le droit de s'y lover, et par elles d'agir à la surface, rendue perméable à l'abîme eternals-makkari-header.jpgpar l'invention de ces engins du diable.

    Mais d'aucuns, je le sais, n'hésitent pas à qualifier ces idées de superstitions, affirmant que ces monstres jamais ne furent, alors même que le Génie d'or, il y a de cela de nombreux siècles, les a directement combattus en compagnie de sa mère la nymphe Sëgwan, guerrière accomplie qui sortait de la rivière de Seine tout armée, quand elle combattait les ogres. Il reconnaissait, dans les monstres de fer auxquels il s'opposait, la présence des mêmes larves horribles qu'il avait dû, en un autre temps, abattre, et qui avaient fait naître la légende des monstres abattus par des saints et des héros, dont il était en réalité le parangon et l'archétype, lui-même!

    Or ces robots immondes, aberrations de la nature suscitées par l'ignoble Fantômas, préparaient la venue de ténèbres plus profondes, car ils rompaient les sortilèges qui les avaient maintenus dans les profondeurs, et il faudrait, un jour, revenir les affronter. Mais pour l'heure il suffisait bien d'observer ce robot bleu qui ruinait Paris dans son arrondissement seizième, et faisait fuir les foules devant lui dans l'épouvante.

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode pour renvoyer au prochain, quant à cette effroyable histoire qui voit massacrer sans rémission les malheureux Parisiens.

  • La transfiguration de Radûmel (Perspectives, XC)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Combat des Titans, dans lequel je rapporte qu'il m'est constamment difficile de traduire en mots humains ce que j'ai vécu dans le changeant et troublant pays des génies sous les traits de l'elfe Radûmel, au cheval ailé vaillant affrontant un terrible homme-dragon dans les hauteurs du ciel!

    Quoi qu'il en soit, et pour en revenir à mon récit, je tremblais pour Isniëcsil resté seul face à ces monstres, et me maudissais de ne rien pouvoir faire, cloué au sol – si l'on peut dire, puisque j'étais dans une tour qui par ses poutres, ses pierres et ses dalles surélevait ce sol d'au moins trois cents pieds! Mais cela ne suffisait certes pas à atteindre le lieu élevé où s'étaient rendus mon cher cheval ailé et ses ennemis redoutables.

    De toute façon j'eus bientôt fort à faire – et ma part de devoir à remplir. Car les hommes de Taclamïn restés sur place et vivants, après avoir eux aussi contemplé leur maître gravissant les airs sous sa forme de dragon attaqué par un cheval de clarté, furent rappelés à l'ordre par quelque capitaine au cœur ferme, et ils me regardèrent, et s'avancèrent vers moi l'épée nue, afin de me régler mon compte.

    Ils étaient sept, et je me demandai comment j'allais faire. Mais je remarquai leur étrange lenteur, ou leur curieuse lourdeur – comme si l'éloignement de leur maître leur avait ôté de la vie, et avait embrumé leur esprit et rendu leurs corps plus pesants. Ils étaient tels que des machines vides d'énergie, un volant de voiture sans assistance électrique – et leurs traits tombaient et leurs yeux étaient éteints, et leur âme atone semblait amorphe.

    Tout au contraire je sentis ma vigueur renaître, devenir plus vive – et il me sembla que mes yeux brillaient, car de la clarté s'étendait devant eux, je voyais s'éclairer autour de moi les choses, devenues plus nettes, plus brillantes, jusqu'à rendre diaphanes les armures des ennemis. Leurs défauts s'indiquaient à moi à la façon de trous béants, leurs mailles faibles et lâches me sautaient aux yeux – et même les flux de vie qui irriguaient leurs membres luisaient sous mon regard ainsi que l'auraient fait des lignes de lumière colorée, et je distinguais les bras et les jambes que remplissait un feu défaillant, mais aussi les cœurs mal nourris de clarté sainte, et les veines exsangues, et les âmes mornes et affaissées. Tout m'apparaissait en vision, et la vie pour moi avait soudain perdu tous ses secrets. Dans les crânes mêmes, les pensées obscurcies avaient pris la forme de brouillards épais, spectres vagues qu'agitait une volonté amoindrie, et qui s'échappaient des têtes comme des fumées malades.

    Et dès lors je me sentis prêt à abattre ces sept êtres à moi seul. Car n'était-ce pas quelque ange qui m'indiquant leurs défauts pointait du doigt pour moi les vices de leurs armures, les faiblesses de leurs corps, et me donnait ainsi le pouvoir de les écraser en quelques instants malgré leur nombre? Je me savais transfiguré – et j'en eus la preuve, quand je vis se refléter, sur les épées et les cuirasses de ces Orcs, le feu de mon regard pareil à la clarté d'une lampe, et que je vis mon corps même, comme en un miroir, s'y revêtir d'un éclat inconnu, propre à impressionner jusqu'au fils d'un dieu.

    Un doigt du ciel m'avait assurément touché – et maintenant que l'idée s'en fortifiait, le souvenir en resurgit, fugace: je ne l'avais pas remarqué sur le moment, mais j'avais bien vu une aile de lumière m'effleurer, et un être venir d'en haut et y repartir – je dirais à la vitesse de l'éclair si, dans ma mémoire, le temps n'avait pas semblé s'être brusquement arrêté, le soleil se fixer dans l'espace, l'instant devenir éternel! Une main était sortie de l'infini, oui, et un doigt s'était allongé – et maintenant je devenais l'être humain que je devais être, si je voulais faire le bien auquel j'aspirais.

    (À suivre.)

  • CLXXVI: la défaite du robot rouge

    000000.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé notre héros, le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait d'apparaître clairement, pour la première fois, à une troupe de Parisiens amassés sur les ponts et les berges de la Seine.

    Et quand cet être parut, il importait peu de connaître réellement sa nature – s'il était un surhomme du futur qui, par des moyens techniques inconnus, avait remonté le temps et maintenant volait dans les airs comme s'ils étaient pour lui de l'eau; s'il était quelque ange revêtu d'une combinaison, pour mieux se rendre visible aux simples mortels; ou s'il était un de ces génies antiques, gardiens des cités, ayant pris l'apparence d'un héros de bande dessinée. Tout ce qui importait, c'est qu'en le voyant parcourir le ciel parisien, et laisser derrière lui une traîne d'étincelles dans un flux vert, on retrouvait l'espoir, l'enthousiasme, l'amour pour l'humanité et le monde – et que Paris, enfin, renouait avec sa propre âme!

    Mais pour le Génie d'or, la tâche était loin d'être achevée – les sacrifices loin d'être tous accomplis. Et son élan le porta, en effet, vers le robot rouge de Fantômas, mais le maintenant dans l'air avec prudence, afin d'éviter, cette fois, la mauvaise surprise d'un coup inopiné. Sa course étant plus lente, lorsque les antennes du robot lui signalèrent sa présence et l'amenèrent à allonger la main pour le frapper comme il avait fait précédemment, le Génie d'or effectua soudain un cercle rapide pour l'éviter, puis s'élança vers le crâne lisse et poli de la machine humanoïde, pour, dans sa rage, le briser d'un seul coup de son puissant bâton cosmique.

    Une gerbe d'étincelles jaillit de la faille ainsi créée, puis une fumée noire cracha ses volutes, et, après avoir tremblé et titubé, d'un seul coup le robot s'écroula. De nouveau de la tête défoncée surgit un hideux gnome, mais cette fois le Génie d'or – Solcum le Preux – était prêt. S'abaissant jusqu'au sol il plaça ses pieds devant lui, et, se mettant en garde, attendit de voir si ce petit être mou disposait d'importants pouvoirs.

    Or, sous ses yeux, le nain se transforma en un serpent extrêmement vif, dont les yeux brillants étaient jaunes. Avant qu'il n'eût eu le temps de réagir, le monstre enroula ses anneaux sur sa cuisse, monta le long de son corps, puis, de sa bouche effilée qui avait pris la forme d'un bec, il asséna un violent coup au ventre protégé de Don 00000.jpgSolcum. Deux de ses mailles sautèrent, et un trou se fit dans la peau du Génie. Il jura, et une eau de lumière surgit, s'écoulant de la plaie. Car, nous l'avons déjà vu, de telle sorte était son sang.

    Le chevalier de la Lune prit le serpent dans la main gauche, et pressa sa gueule de ses doigts puissants; il lui ordonna aussitôt de reprendre sa forme de nain, et de se soumettre à lui. Mais le serpent ne fit que siffler, et cracher un venin qui, au contact de la cuirasse dorée du Génie, fuma et dégagea une nauséabonde odeur. De nouveau l'armure du Génie fut abîmée, et du sang clair apparut, dans un tremblement du corps; car il l'avait touché à la poitrine. Pris de colère le Génie pressa la main davantage, et la tête du monstre fut écrasée dans sa paume. Inerte, le serpent s'affaissa, et tomba sans vie quand le Génie la rouvrit.

    Alors il plaça, contre ses deux plaies, où un filet de lumière liquide continuait à fuir, son joyau vert, et une fumée en jaillit, mais il ne cria pas. Et quand il le retira, les plaies étaient closes; le liquide ne coulait plus.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la lutte que le Génie d'or mena contre le robot bleu.

  • Le combat des Titans (Perspectives, LXXXIX)

    00.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Délivrance de Radûmel, dans lequel je rapporte que sous les traits de mon double elfique, Radûmel le Fin, j'ai vu un géant tué devenir un dragon vivant.

    Sous cette forme de serpent avait-il traversé les espaces stellaires – avait-il nagé dans la mer infinie dont les vagues charrient des astres! Et maintenant, privé de son corps humain (quoique sa tête le rappelât toujours), qu'allait-il faire? S'enfuir? Disparaître dans le ciel noir? Se fondre dans des nuées lointaines?

    Or voici qu'il m'attaqua de nouveau, à ma plus grande surprise: il n'était pas aussi vaincu que je le croyais. Car je le vis ouvrir sa gueule énorme et du feu commencer à y germer: à coup sûr il comptait bien, jetant une flamme sur moi, me consumer!

    Et certainement je serais mort et aurais été réduit en cendres, si Isniëcsil, se transformant à son tour, n'avait débordé instantanément de son corps propre, et n'était devenu, lui, une flamme blanche à forme de cheval – et aux yeux, là aussi, terriblement humains, dans leur éblouissante lumière.

    Et je compris alors que ces deux êtres se connaissaient, en ce qu'ils étaient, secrètement, d'un rang égal; qu'ils s'étaient rencontrés parmi les étoiles (dont ils étaient issus), et qu'Isniëcsil avait été envoyé sur Terre justement pour remédier à la présence en son sein de Taclamïn.

    Car un combat cosmique eut lieu alors, et le toit du château de Taclamïn disparut pulvérisé, et les deux combattants s'élevèrent dans les airs – bientôt rejoints par les dragons de Taclamïn et de Tocúl le Borgne, lequel montait l'un d'eux.

    Je compris, encore, que ces dragons avaient été tirés de la nature même de Taclamïn, qu'ils étaient en quelque sorte ses rejetons. De sa propre obscurité maladive étaient-ils sortis, lorsqu'il les avait réveillés dans les profondeurs de sa tour – lorsqu'il avait ouvert une porte les libérant de leur vieille geôle. Car il avait, voici! plongé les mains dans le corps d'un géant et pris les dragons tout jeunes, qui étaient nés de lui, puis les avait élevés. Et en vérité il en avait auparavant posé le germe, et le géant mort n'avait fait que leur donner corps.

    Et je ne sais si vous pouvez comprendre ce que je dis, mais l'action de Taclamïn alors se dédoubla, et c'est à la fois de sa tour et de lui-même, qu'il fit naître ces monstres. Ainsi en est-il souvent, au pays des génies: l'intérieur et l'extérieur se croisent, s'inversent et se mêlent – bientôt se brouillant ils ne font plus qu'un, et ce qu'on dit de ceci peut aussi se dire de cela.

    Pour cette raison beaucoup n'y voient que liens confus que seul le chaos dirige, établissant des rapports entre tout et n'importe quoi: le discernement supérieur nécessaire au regard jeté dans ce monde ne leur est point disponible.

    Et il se trouve que les mots peinent à exprimer ces choses, car ils sont ceux de mortels qui les lient essentiellement à ce qui se trame, à ce qui se joue à l'extérieur d'eux-mêmes – dans le monde illusoire qui leur apparaît comme vrai –, et je ne peux m'exprimer qu'approximativement, pour peindre un monde qui au contraire (nouvelle inversion inattendue) est d'autant plus vrai qu'il semble fictif.

    (À suivre.)