Génie doré de Paris - Page 4

  • La vision des éons (Perspectives, LXVIII)

    ainur.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Pierre de ma mission, dans lequel je rapporte un discours que m'a tenu sur la ruine du royaume dont on m'avait confié le cœur sous la forme d'une pierre magique.

    Cet étrange discours me jeta dans de nouvelles affres. Je regardai Ithälun, étonné. Et, tout en l'écoutant, son visage me paraissait se détacher de son corps, de tout, et entrer en moi, dans mon cerveau, comme si plus rien au monde n'existait qu'elle – comme si elle me parlait du fond des mondes, et que je fusse ailleurs que sur Terre, et qu'elle m'eût entraîné dans les plus curieux lointains. Or, dans ses yeux devenus rayonnants, rendus pareils à des soleils, je vis soudain un monde que je n'avais jamais vu auparavant. D'abord perdu dans la lumière, inaccessible à mon éblouissement, il dessina peu à peu ses formes, ses teintes et ses êtres.

    Et j'y vis des âges, j'y vis se dérouler des éons – ils passaient comme des êtres vivants dans l'air, et sous leurs pas le monde se transformait. Dans une succession d'éclairs il se modifiait, et j'apercevais, dans le cycle des âges, des évolutions cosmiques, et des étoiles passaient en tournant, et elles étaient pareilles à des hommes et à des femmes, aussi étrange cela puisse-t-il paraître. Elles glissaient dans l'azur infini comme sur un sol de cristal – semblant danser –, et je savais que depuis la Terre elles prenaient la forme de ce qu'on nomme les étoiles filantes.

    Puis j'y vis des batailles entre les êtres planétaires – et elles étaient furieuses, et les guerres humaines les plus meurtrières et les plus destructrices m'apparurent comme peu de chose, à comparer de celles-là, dont l'univers tremblait jusque dans ses bases. Car d'un geste, d'un coup d'épée, d'une flèche lancée, des mondes disparaissaient, des races étaient anéanties, des planètes étaient supprimées, des époques ruinées parsemaient l'espace de leurs sinistres fragments, et l'homme n'était qu'un fétu de paille, entre les mains des Puissances.

    Les armées s'affrontaient parmi des nébuleuses luisantes, et surgissaient éclatantes de l'épaule d'Orion ou de la queue du Dragon, des ailes de Pégase ou des pinces du Crabe, des yeux de Méduse et de la voile d'Argo – et traversaient les astres, et des feux jaillissaient de leurs vaisseaux, et se croisant par milliers coloraient l'air de leurs teintes rouges, bleues, jaunes, vertes, mauves. J'en étais étourdi, ne comprenant rien, ne distinguant rien de connu, étonné que ce ciel que j'avais cru mort, ou mû par de simples mécanismes, s'animât de toutes parts de lui-même, et que ces batailles que j'y voyais fussent aussi des ballets rituels d'anges immenses, comme si la guerre parmi eux n'était qu'un jeu, ou qu'un art. Une harmonie se dégageait de ces visions dramatiques, et elle me parvenait comme depuis le fond d'un rêve, et parfois il me semblait n'entendre que le frou-frou d'un rideau, et des échos de rires et de cliquetis guerriers résonnaient comme dans des coulisses où l'on eût préparé un étonnant spectacle. Mais parfois je voyais des anges tomber vers la Terre, sous la forme de boules de feu, et je savais que ces êtres vivaient aussi d'affreux malheurs!

    Il y avait aussi des châteaux, des palais, des brumes vermeilles constellées de lampions énormes, et des fêtes se déroulaient, noces immenses – et je crus devenir fou, car cela dépassait l'entendement. Un vertige me saisit, et je mis un genou à terre, tandis qu'une nappe noire recouvrait mes sens et pénétrait mon esprit.

    Soudain, je ne vis plus Ithälun, ni Othëcal, ni rien du monde des génies. De toutes parts un épais mur noir m'entourait, bloquant ma vue. Je ne voyais plus mon corps, qui se perdait dans les ténèbres, et me sentais assiégé par des brumes lourdes, oppressantes, épaisses, et grand était mon tourment. J'entendais de vagues chuchotements qui m'inquiétèrent, une sourde rumeur monta ensuite, et, me tournant vers la droite, puis vers la gauche, levant les yeux, les abaissant, regardant devant, derrière, je n'aperçus plus rien – sinon de grosses bouffées plus noires encore que le reste, si une telle chose est possible.

    (À suivre.)

  • CXXXIV: le miracle d'Ithälun

    83be762699b0fd45b00fa434ef392950 (2).jpgDans le dernier épisode, chers lecteurs, de cette saga grandiose, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il venait d'être sauvé par un peuple elfique de Nains qui l'aimaient, et le respectaient.

    Car il était d'un peuple proche du leur, quoique d'un rang plus élevé, plus proche des anges du ciel, comme on appelle souvent les esprits des étoiles. Et ils avaient entendu son appel. Mais voyez! cela ne se déroula pas comme vous pourriez le croire. Car plusieurs heures avant que le Génie d'or eût énoncé sa prière, ils virent arriver, dans leur cité rutilante aux tours ornées de pierres précieuses, une demoiselle étincelante, diaphane et pure, nimbée de lumière, et qui les éblouit: pour venir, elle avait chevauché un rayon de lune, car elle appartenait à la maison d'Ithälun, la pure épouse de Solcum. Par elle, elle avait été envoyée. Car Ithälun avait entendu la prière de Solcum avant même qu'il ne l'énonce ou, pour mieux dire, elle avait fait remonter le temps à sa demoiselle, pour que les Nains sussent ce qu'on attendait d'eux, et agissent au bon moment.

    Ceux-ci avec bonté l'avaient accueillie, et s'étaient enquis de la raison de sa venue; et elle leur avait tout expliqué, et ils avaient obéi – ils l'avaient fait avec joie, car trop peu souvent à leurs yeux avaient-ils des nouvelles de la reine de la Lune, et ils adoraient en avoir, et être ses obligés, la servir ou l'honorer, ou recevoir d'elle des présents. Après avoir béni de la part de sa maîtresse le peuple de la chaux, après avoir jeté sur leur front une poudre d'or que sa dame lui avait confiée, qui devait leur donner longue vie, sagesse et intime lumière, elle repartit sur un autre rayon de lune, traversant étrangement les murs du palais du roi, où elle s'était tenue, s'exprimant devant tous. Et les Nains s'étaient armés, le peuple d'Opaldur s'était muni de ses lances et de ses épées, et étaient venus jusqu'au Génie d'or par les voies connues d'eux seuls. Ainsi dirent-ils; ainsi s'expliquèrent-ils auprès du Génie d'or lui-même, qui en fut étonné et charmé, qui s'en réjouit infiniment, qui en fut même ému; et, des fentes de saphir de son heaume noir, une goutte d'or jaillit, et coula le long du jais, qui était une larme, une larme de reconnaissance et de gratitude, et aussi d'amour. Car il avait craint pour sa vie, et il voyait que sur lui veillait sa bien-aimée reine de la Lune.

    Les Nains sourirent, se regardèrent en se faisant des clins d'œil, et feignirent de ne rien voir en ne faisant aucune remarque au Génie d'or, et en se consacrant, dans leurs conversations, à leurs tâches nécessaires, aux soins à dwarf.jpgapporter aux blessés, et au nombre total des troupes debout, et par bonheur, ils n'eurent dans leurs rangs pas un seul tué.

    Mais le Génie d'or, se reprenant et songeant à sa mission, s'adressa bientôt au roi d'Opaldur, qu'on nommait Astalor: Roi, lui dit-il, tu es arrivé à point nommé. Le mystère de ta venue, tu viens de me le révéler, et il me bouleverse. Je ne cacherai pas le tressaillement de mon cœur, en apprenant le don d'Ithälun ma femme. Car je l'aime infiniment. Et qu'elle vous aime et vous ai envoyé une de ses divines demoiselles ne me laisse pas d'autre choix que de vous aimer tendrement aussi. Vous le savez, on pourrait croire à un miracle, puisque vous êtes arrivés juste au bon moment; mais il n'en est rien, car à travers les portes des mondes, les demoiselles d'Ithälun peuvent remonter ce que les mortels nomment le temps. Et moi-même je l'ai fait, déjà, entrant dans ce temps par une porte, alors que j'avais écouté, durant plusieurs siècles, les récits fabuleux de la maison de Cyrnos. Il m'a fallu revenir en arrière, franchissant, par la substance de la pensée, les éons, et entrant, depuis les hauteurs de l'éternité, dans le puits qui m'a ramené dans ce siècle pernicieux, où Fantômas répand ses hordes. Mais la question désormais est autre, il s'agit de savoir si vous allez continuer à m'aider, et m'accompagner jusqu'aux murs du palais maudit de Fantômas, pour l'assaillir et l'abattre. Vous savez, car vous le voyez, que je suis blessé: la chair d'un loup s'est mêlée à la mienne, et me ronge, tend à dissoudre mon corps. Seul, je ne parviendrai pas à vaincre l'adversaire.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode déjà long, pour renvoyer au prochain, quant à la réponse du roi des Nains Astalor.

  • La pierre de ma mission (Perspectives, LXVII)

    Red_Blood_Gem.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Mystère de la pierre magique, dans lequel je rapporte avoir pris le joyau lumineux qu'on me tendait, et y avoir vu des visages étranges, qui me laissèrent stupéfait.

    J'entendis alors soupirer à côté de moi, et c'était Ithälun – et lorsque je la regardai, je vis qu'elle avait, sur le front, un nuage de tristesse et que, apparemment compatissante, elle jetait les yeux tantôt sur moi, tantôt sur la pierre que je tenais, tantôt sur Othëcal, tantôt sur ses gens, passant lentement des uns aux autres, bougeant imperceptiblement la tête, comme si le temps s'était arrêté, ou n'était plus fait que d'une succession d'images fixes. Un silence intense, semblant peser sur les mondes, s'était installé dans la salle, et les gemmes des habits des elfes luisaient sans qu'un bruit se fît entendre, comme les étoiles lors des nuits cosmiques – au-delà des oiseaux, des feuillages, des renards glapissants, ou des automobiles qui vrombissent dans les lointains de la Terre. Ce silence aussi était stupéfiant, et ma gemme sembla briller moins fortement, sous son poids. C'était comme un endormissement complet, et comme si les lumières de la salle et des parures se changeaient en veilleuses – comme on appelle les lampes qu'on laisse pour les dormeurs, notamment les enfants.

    Je vis soudain, tel un diamant, une larme surgir de l'œil d'Ithälun. Elle aussi était émue par ce fatidique moment, bien que je n'en devinasse en rien la cause. Pourquoi était-elle si mélancolique? Ce qui arrivait n'était-il pas ce qu'elle avait attendu, en se rendant avec moi en ces lieux? Je ne comprenais pas vraiment ce que tout cela signifiait, et me demandai si je n'avais pas commis une grave faute, en m'emparant de la pierre qu'on m'avait offerte. Je fis un mouvement traduisant mon désir de la lui donner à mon tour, mais elle m'arrêta, posant son bras sur le mien, et dit: «Non, Rémi, non. Tu dois la garder. C'est maintenant la tienne. Maintenant et à jamais. Ne t'inquiète pas. Il te la fallait, pour accomplir ta mission. Tu as bien fait, de la prendre. Car je vois que ton cœur est troublé, mais il ne doit pas l'être. Sache que si tu nous vois un regard triste, ce n'est pas pour cette raison, que tu eusses dû agir autrement que tu ne l'as fait. Non. Il n'en est rien. Tu as agi conformément à nos vœux. Mais vois-tu, même quand on sait qu'un ami doit mourir, et que, en mourant, il ira rejoindre les dieux – entrera dans le pays des étoiles et sera accueilli avec joie par ceux qui gardent ces joyaux du ciel au front –, et que ses bonnes actions mêmes accourront à lui en dansant, comme des vierges, et l'entoureront de leurs bras tendres et frais, même quand cela arrive, tu le sais, nous sommes tristes, parce que nous aurions voulu garder avec nous cet ami, et, malgré ce que dit la raison, la passion fait surgir des larmes, car la séparation est un déchirement; et un vide se crée, au sein de l'âme, dès que l'ami s'éloigne.

    «Or, cette pierre était le secret de la royauté d'Othëcal sur la Terre, et le moyen qu'il avait, avec son peuple, pour y vivre, s'y maintenir, et créer le cercle enchanté qui y maintenait, aussi, les splendeurs des temps anciens – justement celles des étoiles. Oui, par cette pierre, sache-le, Othëcal conservait sur la Terre où vivent les mortels la gloire du Ciel où sont nés les génies, elle était le secret de leurs enchantements les plus nobles, les plus purs. Et qu'Othëcal te l'ait donnée veut dire une chose claire: pour toi, pour le salut de l'homme, pour le salut, aussi, de la Terre, il a accepté de renoncer à son royaume, de laisser dépérir ce qu'il a bâti sur la Terre. C'est donc avec peine que nous entrevoyons la déperdition du pays où il veut – de ce royaume qu'il gouverne, de la fin de ses enchantements qui étaient parmi les plus purs de la Terre, et qui étaient parmi ceux qui y conservaient le mieux les splendeurs astrales. Comprends-tu? Nous savons qu'en partant sur l'orbe lunaire, Othëcal et les siens gagneront un royaume plus pur, plus noble; mais celui-ci, où ils vivaient, étaient leur patrie, leur maison, et, même si, en haut, ou au fond du Ciel, ils retrouveront bien des amis, des cousins, des congénères – même si, avec le temps, ils s'y referont volontiers une patrie, ils avaient assimilé ce royaume, ici-bas, à eux, y avaient versé leur sang, y avaient sacrifié leur sueur, leur vie, leur âme, et s'en séparer leur brise le cœur, le leur crève. Ils savent que certains d'entre eux ne le supporteront pas, ne le souffriront pas, et qu'ils erreront parmi les ombres, sans pouvoir monter dans le vaisseau spatial qui emmènera la plupart d'entre eux dans leur nouvelle maison; ils savent que ce sera pour eux une épreuve, et que tous ne la surmonteront pas – et que, attachés à ce sol, ils s'y mêleront aux plantes, aux rochers, aux bêtes: triste sera leur destin! Mais ils ne peuvent pas faire autrement, ils le savent aussi, et maintenant qu'ils te connaissent, ils comprennent qu'il le faut, que c'est fatal. C'est ainsi, et tu dois respecter leur peine.»

    (À suivre.)

  • CXXXIII: l'ouverture de la porte rocheuse

    dwarves_by_jubjubjedi-d7jggk0.jpgDans le dernier épisode de cette série étrange, nous avons laissé le Génie d'or alors que, de son bâton magique, il envoyait des feux dévastateurs contre des zombies qui l'attaquaient, sans pouvoir pour autant empêcher leur inexorable avance.

    Il arrêta brusquement de faire tourner sa baguette cosmique d'or, et se figea. Surpris, jusqu'aux morts-vivants s'arrêtèrent aussi. Le Génie d'or ferma les yeux, ainsi que l'assombrissement de la fente bleue de son heaume le montrait. Il priait. Il appelait à l'aide ses amis lunaires. Ou d'autres êtres inconnus.

    Or, il se passa alors quelque chose d'extraordinaire. Lentement, étrangement, silencieusement, une porte s'ouvrit dans la paroi rocheuse de la grotte, à droite du Génie d'or. Elle glissa en biais dans la pierre même, et personne ne l'avait jamais vue, sans doute, car les démons de Fantômas tournèrent vers elle leurs yeux, et s'étonnèrent. Si les zombies ne détournèrent pas leur regard vide et aveugle du Génie d'or - qu'ils ne fixaient d'ailleurs pas réellement, seul leur corps étant tourné vers lui -, ils n'en demeurèrent pas moins figés dans leur marche, comme si l'esprit qui les animait, lui-même étonné, pouvait, à distance, distinguer ce prodige. Des hommes armés, revêtus de hauberts étincelants, et avec à la main des épées et des boucliers brillants, apparurent à la porte et, au cri de Dorlad!, se jetèrent sur l'ennemi, qui sur les monstres en retrait, qui sur les zombies en pointe dans l'attaque contre le Génie d'or.

    Qui étaient-ils? Ils étaient les elfes de la Seine, ou de la terre dont elle a fait son lit, et leur petite taille indiquait qu'ils étaient liés au règne minéral, même s'ils n'avaient rien de minuscules; ils étaient juste semblables à des hommes petits. Ce peuple, dans la langue des génies, se nommait Opaldur, ce qui signifie souffles de la chaux, si orc_king_by_manzanedo-dax4vgc.jpgon peut traduire un tel mot, issu d'une langue d'immortels. Communément, les hommes les appellent aussi des Nains.

    Leur âpreté était grande et, parmi eux, on voyait un guerrier couronné, ayant au front un cercle d'or, qui se dépensait plus que les autres, luttait avec acharnement. Ce peuple était connu pour détester les êtres sortis au jour par Fantômas, et issus de races démoniaques diverses, toutes maudites, à des degrés différents, toutes corrompues, quoique leur mauvaiseté eût des caractères dissemblables selon les cas.

    Avec leurs armes fulgurantes, ils découpaient les zombies plus vite que ceux-ci ne pouvaient s'en rendre compte - et rares sont les Opaldurs qu'ils purent saisir et tuer, en les déchirant de leur force terrible. Même ceux qu'ils saisissaient étaient rapidement défendus par leurs frères, et la bourrasque de leur venue eut tôt fait de réduire les zombies et de les changer en un tas de boue immonde, puante et sanglante, et de faire fuir les monstres qui avaient auparavant attaqué le Génie d'or, et se tenaient en retrait.

    Ils les poursuivirent quelque temps dans leurs souterrains, mais n'osèrent pas aller très loin, car la forteresse de Fantômas était proche, et ils savaient qu'il avait des armes redoutables, qu'ils ne pouvaient dominer qu'en menant un assaut ordonné et ensemble, peut-être soutenus par la puissance du Génie d'or, qu'ils aimaient et respectaient.

    Mais il est temps, chers lecteurs, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, pour ce qui est d'expliquer la venue inattendue de ces valeureux Nains.

  • Le mystère de la pierre magique (Perspectives, LXVI)

    Satana.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Don sacré de l'Ornim, dans lequel je rapporte m'être apprêté à prendre un joyau lumineux qu'on me tendait, et qui semblait contenir une bête dangereuse, tant la vie en elle était grande.

    Pour autant, Othëcal ne me le confiait pas comme s'il se fût agi d'un être mauvais, et Ithälun, que je regardai à ce moment, ne cilla pas, ne dit rien, ne bougea pas, ne m'empêchant aucunement de le saisir – mais, au contraire, par son inaction, semblait simplement attendre que je m'emparasse du joyau. J'en fus surpris, mais, dans ce monde, à vrai dire, les choses n'étaient pas toujours ce qu'elles paraissaient, n'étaient pas toujours ce que les hommes croient qu'elles sont, et les symboles que je pensais y reconnaître n'y étaient en rien des idées prédéfinies (évidemment), mais des choses vivantes et mouvantes, des esprits, des souffles rendus visibles par le don que m'avait fait Solcum (le Génie d'or), et qu'avait prolongé en moi la noble Ithälun son épouse. Le bien et le mal n'y étaient ainsi pas aussi simples que dans les représentations humaines, et on me confiait une gemme habitée par un démon qui peut-être était favorable à ma quête: je n'eusse su le dire. L'attitude d'Ithälun, toutefois, le laissait penser, et je n'avais aucune raison de douter d'elle.

    Je pris donc la pierre entre mes doigts, et faillis aussitôt la lâcher – non qu'elle fût brûlante comme une flamme, mais que, au contraire, un étrange mélange de chaleur et de fraîcheur la rendait comme vivante, comme semblable à la peau d'un animal – une fois de plus. Mais quel animal pouvait bien se trouver dans cette petite prison, c'était impossible à dire. Je crus d'autant plus fortement qu'il allait me mordre, ou me faire du mal, enrouler une queue serpentine autour de mon poignet, et qu'on m'avait trompé, mais rien n'advint, sinon ceci: soudain, sur la facette du rubis taillé, mais à l'intérieur, apparut un visage qui riait, et qui l'instant d'après disparut!

    Je criai, et lâchai la pierre de surprise, mais j'ai toujours été assez adroit avec les objets que mes mains lançaient, et, déjà convaincu que cette gemme était précieuse, et qu'il fallait la traiter avec le plus grand respect – déjà saisi d'amour pour elle, je la rattrapai de l'autre main, plus rapide, plus vif, dans mes réflexes, que je ne m'en serais pourtant cru capable. Elle brillait entre mes doigts, chatoyante, douce, plus belle qu'aucun joyau que j'eusse vu de ma vie, et mon désir s'enflamma, de la porter sur moi, de l'absorber – ou d'être absorbé par elle –, et, lors, une chose des plus incroyables survint, car, à l'intérieur de la pierre, je ne vis plus un visage bestial ricanant, comme j'avais cru l'apercevoir un bref instant, mais le visage d'une femme souriante et belle, aux cheveux purs et blonds, et dont les mèches dorées se fondaient dans l'air vermeil qui la nimbait. Je fus, à nouveau, stupéfait, et, comme je craignais d'être le jouet d'une illusion, je levai le regard vers Ithälun, et celle-ci ne m'aida pas beaucoup: car elle me continuait de me regarder sans rien dire, et sans faire montre d'aucune émotion distincte. Je regardai alors Othëcal, et lui avait un étrange sourire en coin, mais très léger; et ses yeux brillaient, comme si des paillettes d'or s'y étaient agitées, sous l'effet du plaisir, ou d'une quelconque malice difficile à définir.

    «Qu'est ceci?» murmurai-je alors. Je tournai la tête autour de moi, attendant que quelqu'un me répondît. Mais les sujets d'Othëcal gardaient l'œil baissé, comme s'ils s'étaient changés en pierre – et seules des larmes luisantes coulant sur leurs joues, reflétant, même, la lumière de ma gemme, attestaient que ce n'était pas le cas.

    (À suivre.)

  • CXXXII: la bataille des zombies de Paris

    Amazing-Zombie-Art-520x623.jpgDans le dernier épisode de cette insigne saga, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors que, blessé, il combattait les monstres de Fantômas et que, soudain, d'un trou qui menait au château de celui-ci, il avait vu quelque chose qui l'avait terrorisé, lui, l'elfe cosmique des temps!

    Il s'agissait d'hommes morts qui bougeaient encore, ou qu'animait un esprit mystérieux, quelque sortilège abject. Leur corruption était visible, car leurs yeux étaient blancs, retournés ou vitreux, et leur bouche ouverte laissait souvent couler du sang, mais un sang épais et noir, ou bien était remplie de vermine grouillante; et souvent aussi leurs membres étaient brisés, et ils boitaient - voire, pour certains, rampaient. Mais ils avançaient, inexorables, se mouvant d'un même rythme comme si un seul esprit les dirigeait à distance, et, sortis de sombres tombes, ne semblaient point pouvoir être arrêtés.

    Le Génie d'or y songeait: quelle blessure pouvait empêcher de tels êtres d'avancer? Puisque (la couleur de leur peau pâle le montrait) ils n'étaient point vivants, quelle mort eût pu freiner leur pas, anéantir leur action? Il avait ouï parler de ces êtres abjects, corps sans vie que mouvait un sorcier, ou bien un démon, et qui ravageaient toutes les terres qu'ils traversaient. Comment les vaincre, si ce n'est par une destruction totale - par le feu ou l'eau? Car leurs membres n'étaient pas si solides, ni si bien liés entre eux, qu'un torrent n'eût pu les dissoudre, ou les émietter.

    Mais, en attendant, ils ne connaissaient nulle peur, car ils n'avaient nulle conscience, ils n'étaient poussés que par le désir de tuer. Car la Mort les habitait, et même seul son esprit les animait, en plus de celui du mage qui les avait éveillés, ou libérés de leurs tombes. Car ainsi la magie procédait-elle: elle passait un pacte avec la Mort!

    Quoi qu'il en fût, il n'y avait d'autre choix que de combattre cette nouvelle arme, et le Génie d'or, vaillant Solcum des ères, entreprit de jeter ses traits de feu, qui fulguraient de son rutilant sceptre d'or, sur ces êtres que la langue populaire appelle zombies. Et, certes, ils les perçaient de part en part, entraient dans leur ventre et ressortaient dans leur dos, traversaient leurs crânes sans effort, et en expulsaient des yeux, des dents, des wei-feng-001q7wp3gy6ut4qu2aq4e.jpgoreilles, ou ils achevaient de briser leurs bras, de trancher leurs jambes, les contraignant à ramper davantage, ou à marcher sur leurs genoux, ou leurs moignons. Car ces traits de feu doré s'abattaient sur eux comme une pluie, et jamais peut-être le Génie d'or n'avait déployé une telle puissance. Dans sa main droite son bâton tournait comme une hélice, ou une toupie, et les traits qui en jaillissaient étaient innombrables et indistincts, de telle sorte qu'une mortel eût pu, ne voyant plus tourner cette baguette, croire être en face d'une étoile. Dons de la lune d'argent, ces flèches de lumière concentrée manifestaient la volonté de la dame céleste d'abattre ces êtres immondes en venant en aide à son protégé le Génie d'or.

    Las, la masse de ces hommes et de ces femmes qu'un mage avait arrachés au sépulcre n'en était point arrêtée pour autant: car si les premiers tombaient, les suivants montaient sur ce qu'il restait d'eux sans se soucier de rien, et ils continuaient d'avancer, tendant leurs mains noires et décharnées vers le Génie d'or, s'apprêtant à le saisir et, peut-être, dans leur sauvagerie spontanée, à le détruire, à l'anéantir, à le mettre en pièces!

    Le génie lunaire n'en avait pas peur: il s'inquiétait seulement de la réussite ou non de sa mission. Et, s'il était brisé dans son corps terrestre par ces horreurs marchantes, il ne pourrait plus la mener à bien, il le savait. Peu importait sa douleur, puisqu'il habitait ce corps de toute son âme, et que sa vie l'irriguait: il n'en avait cure. Seule la tâche divine, confiée à lui par sa mère céleste, le préoccupait.

    Mais, précisément, il ressentit une douleur pénible, à l'idée qu'elle pourrait ne pas être menée à bien, être accomplie. Et il voyait avec inquiétude les mains décharnées et crispées, imprégnées de boue et de sang, qui se tendaient vers lui, et les regards vides, vitreux, hideux, de ceux qui les avaient. Il continuait à jeter sur eux son feu, mais cela ne suffisait pas, ils poursuivaient leur avance inexorable, comme au sein d'un cauchemar.

    Mais il est temps, lecteur digne, de laisser là cet épisode, pour laisser au prochain l'issue de cette terrible bataille.

  • Le don sacré de l'Ornim (Perspectives, LXV)

    ruby.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Résignation d'Othëcal, dans lequel je rapporte un changement d'attitude du roi elfique auquel ma dame protectrice et moi rendions visite: soudain il s'est fait plus doux. Et j'avais l'impression qu'il projetait en moi ses pensées, que je comprenais mieux.

    Mais lui-même, pouvait-il lire dans mon esprit, et ses yeux avaient-ils la faculté de déceler mes pensées, par-delà mon enveloppe corporelle? Je me rendis soudain compte que quand son regard s'était abaissé, c'était aussi mon cœur que, à distance, il avait sondé - y projetant sa conscience, comme il en avait le pouvoir. Le froid que j'avais alors ressenti, l'impression d'être épié, me revint en mémoire, et je sus qu'un lien s'était établi entre Othëcal et moi, qui était de nature occulte, et comportait un danger - mais aussi une chance. Car bien des pans du réel à mon esprit alors s'ouvrirent et, jusqu'à un certain point, Othëcal, plus généreux qu'il n'avait paru au cours de son échange avec Ithälun, m'avait fait son héritier parmi les mortels, me révélant quelques-uns de ses secrets les plus chers, quoique je n'eusse su les exprimer, et qu'ils demeurassent en moi comme d'obscures images. Ils m'avaient effleuré, et j'eusse pu croire à de brèves illusions si mon séjour déjà long dans le pays des génies ne m'en avait appris davantage, et ne m'avait montré comment prendre au sérieux les sentiments étranges que dans la vie ordinaire on étouffe en riant, comme s'ils n'étaient que folie.

    Accompagnant le geste au mystère, il tendit le bras dans ma direction, et je crus un instant qu'il me mettait en accusation; mais, au lieu de cela, sa main s'ouvrit et, sur sa paume longue et blanche, et tournée vers les hauteurs, je vis un singulier joyau, une sorte de pierre rayonnante, qui me parut d'abord être une lampe, mais diffusant une lumière rouge; un regard plus attentif me montra qu'il ne s'agissait que d'une gemme apparentée au rubis, telle que celles qui ornaient autrefois les couronnes des rois, et que son cœur rayonnant ne s'expliquait par aucune forme d'énergie électrique. Il semblait palpiter et luire à la façon d'une étoile, de son propre feu, comme s'il était vivant et que sa vie s'exprimât justement à travers cet éclat. Une sorte de clignement, ou d'alternance de vivacité et de retenue, évoquait la respiration, comme si ce fût de la lumière qu'effectivement cet objet exhalât. Les yeux d'Othëcal reflétaient son éclat d'une façon étrange, comme si un lien secret existât entre lui et la pierre, à la façon du lien qui unit le chien à son maître. Mais qui était le maître, et qui le valet, je n'eusse su le dire. Cette pierre contenait-elle l'esprit d'un dieu, ou d'un elfe serviteur, je ne pouvais en juger avec certitude. En tour cas des étincelles, dans son éclat rouge, couraient, et une force intense s'en dégageait, qui me médusa. L'être qu'elle contenait attendait-il d'être libéré? J'eus le spoupçon qu'il était assez puissant pour ravager la Terre, et que cette sorte de talisman – car je ne doutais pas que ce fût un, tel que les anciens réellement les concevaient, contenant un esprit, un souffle cosmique – devrait être manié avec prudence et dextérité, et que je n'en étais guère digne.

    Comme Othëcal attendait visiblement que je prenne cette pierre dans ma propre main, je la levai et la tendis en tremblant, craignant qu'elle ne fût brûlée, consumée en un instant, ou bien mordue par l'esprit qui était dedans; car, en un étrange éclair, au moment où mes doigts s'apprêtaient à la toucher, j'eus la vision d'un animal aux yeux rouges et aux dents longues et blanches, en son sein; il avait aussi des ailes noires et des griffes acérées, et je me demandai s'il s'agissait d'un dragon, ou d'un démon à tête de chauve-souris, je ne savais pas vraiment.

    (À suivre.)

  • CXXXI: venimeuse blessure pour le Génie d'or

    2ca6c27f2cea629f09a3bac0609e7ca5.jpgDans le dernier épisode de cette geste incroyable, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors que, pénétrant le chemin sous la Seine qui mène à la maudite forteresse de Fantômas, il venait de devoir se débarrasser de sa cape, clouée à la paroi rocheuse par un trait soudain.

    Un homme à tête de loup et à la gueule énorme se jeta sur lui et lui saisit le bras gauche, mais il lui asséna un coup de son sceptre d'or, et son ennemi eut le crâne brisé dans de flamboyantes étincelles: il dessera son étreinte mais, toujours vivant, aussi curieux que cela paraisse, il tenta de compenser son manque de force en embrassant le Génie d'or au corps; et ses pieds vibraient, lui déchirant les cuisses. Quelques mailles de son haubert se rompirent, et la chair de l'elfe fut entamée - et son sang bleu coula, tel l'eau d'un saphir fondu, le long de ses jambes.

    Mais il leva plus haut son sceptre cosmique, puis l'abattit plus fortement sur le monstre, qui en eut, cette fois, la tête volatilisée. Pourtant, ses membres restaient agrippés à son corps, et il aurait dû les briser un à un, s'il avait tenu à se libérer; mais il n'en avait point le temps, car un être bizarre, à tête de sanglier, se ruait sur lui, et il dut aussi se défendre contre cette attaque.

    Il le fit en s'effaçant dans son habituelle brume bleue, et le sanglier à corps d'homme ne rencontra que le vide, chutant par-delà le monticule formé par les êtres tombés sous les coups de son ennemi. Hélas, lorsque le Génie d'or se rematérialisa dans l'air, au-dessus des combattants, il prit conscience de son imprudence; car, au lieu de rester derrière, les membres inertes mais figés de l'homme-loup mort, armés d'un sortilège puissant qui les collait à lui, le suivirent en pénétrant dans sa chair, comme s'ils eussent voulu constituer avec lui un seul corps, et prendre possession de son être. Il entendit, obscurément, le chuchotement de ces bras morts, qui ne l'étaient donc pas tout à fait. L'effet en est qu'il était désormais paralysé de tout son flanc gauche, et que ses mouvements se firent lents, heurtés, dénués de la souplesse et de l'agilité qu'ils avaient eues. Les monstres qui l'entouraient, th.jpgl'observant, s'en aperçurent, en rirent, et pensèrent pouvoir en profiter.

    Mal leur en prit. Malgré cette gêne insigne, l'elfe protecteur de Paris continua à faire merveille. Bougeant peu des jambes, tenant de sa main gauche les membres incrustés dans son armure et sa chair, surmontant sa douleur, il faisait tourner devant lui son sceptre d'or de sa main droite, et à chaque tour il lançait une volée de rayons meurtriers sur l'ennemi. Il en atteignit plusieurs, qui en furent percés de part en part, et tombèrent sur le sol.

    Voyant cela, les autres hésitèrent. S'arrêtant au-dessous du gardien secret de Paris, ils ne savaient plus comment le vaincre, puisque même leurs sortilèges ne l'empêchaient pas de combattre et de demeurer victorieux, face à eux.

    Soudain, de derrière eux, du fond du trou noir dont ils avaient eux-mêmes surgi, vint un murmure étrange, mêlé de gémissements, et, voici! les attaquants en tremblant s'écartèrent. Le Génie d'or, les traits crispés, son sang d'azur coulant de ses plaies, mais tenant en main son sceptre étincelant, attendit en flottant dans l'air enfumé. Sous l'arche rocheuse, une forme se mouvait, et bientôt parvint dans l'obscur champ de lueurs où le combat se déroulait. Ce qu'il vit alors le glaça d'horreur.

    Mais cet épisode long doit s'arrêter, pour laisser place à l'annonce d'une bataille contre les zombies de Paris, la prochaine fois!

  • La résignation d'Othëcal (Perspectives, LXIV)

    Ornim.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Évolution des Ornims, dans lequel je rapporte un échange oral entre un prince parmi des hommes étrangement lumineux, et ma gardienne privée, Ithälun; le premier en était à se plaindre qu'on ne respectât pas les sacrifices passés de son peuple, et se disait insulté.

    - Nulle insulte, répondit Ithälun en s'adoucissant, n'est dans mes paroles, ni dans notre venue, encore moins dans la présence dans ta maison sacrée de Rémi le mortel de la lignée des Mogeonniers. Au contraire, elle t'honore. Tu le méprises, et je te comprends - en un sens; mais c'est aussi que ton regard, braqué sur l'ancienne lumière, a une portée à présent limitée: l'image qui l'arrête, aussi glorieuse soit-elle, t'empêche de voir celle qui naît, malgré sa délicate, malgré son exquise beauté. Abaisse l'œil jusqu'à elle, éveille ton cœur à sa couleur nouvelle, et tu en seras bouleversé - tout du moins ému. Je te le promets: c'est pour ton bien que j'ai entrepris cette visite, et choisi ta maison comme étape de notre voyage saint.»

    À ces mots, Othëcal se figea. Le sourire, sur le visage de ses gens, disparut. Immobiles, ils étaient, à mes yeux, plus semblables à la pierre que jamais. Mais un scintillement étrange et vague estompait les contours de leurs corps, et je m'en étonnais. Ils étaient aussi tels que des fantômes. Pourtant, une intensité d'être était dans l'éclat de leur forme, et je ne pouvais croire qu'ils fussent seulement des spectres. Leurs yeux, en particulier, brillaient comme des astres, et, même fixes, ils jetaient des feux insoutenables. Dans leurs cheveux aussi étaient des éclats purs, comme s'ils fussent faits de flammes lentes, à peine cristallisées. C'était des êtres vraiment étonnants.

    Lorsque leur roi reprit la parole, son ton était changé. Il tenait désormais les yeux baissés, et ne portait plus sur son visage l'air d'effronterie, ou d'arrogance, qu'il avait arboré jusque-là. De ses paupières à demi fermées rayonnait un feu doux, rouge mais clair, comme s'il contemplait les choses au-delà de ce qu'il avait jusque-là regardé. Finalement, il ouvrit lentement les yeux, et la tristesse cette fois l'emportait sur la colère, dans leur feu pailleté d'or, que traversaient des ombres vaguement colorées.

    Pourtant, dans sa parole résonnait une paix que je n'avais point encore perçue. Je sentis même poindre une joie subtile, par-delà la mélancolie affichée. Othëcal semblait être heureux d'avoir compris quelque chose de l'évolution du monde, et la place qu'il y tenait. Il avait vu, peut-être, la cité qu'on lui réservait sur la Lune, et il l'avait trouvée belle. Il avait vu, aussi, le destin des hommes, de l'humanité périssable, et il l'avait trouvée grande. Un vague sourire se dessina sur sa bouche, et je le saisis résigné et lucide, apaisé par sa soumission acceptée aux dieux. Son orgueil avait été fait de crainte; et à présent il était tel qu'un enfant rassuré que ses parents l'aimassent toujours, malgré le doute qu'il en avait.

    L'exil des siens, également visible à son œil perçant, exhalait un chagrin qui ne demeurait qu'au second plan, et les larmes nées de l'abandon d'une maison chère n'obscurcissaient pas la lumière venue de l'annonce faite aux Ornims, qu'ils pouvaient se faire une maison nouvelle dans la clarté d'or de l'orbe lunaire, qu'elle les attendait peut-être même déjà.

    Y avait-il, par surcroît, quelque chose me concernant? La révélation que je n'étais pas aussi nul que je n'en avais l'air, et que je croyais, moi-même, l'être? Il me jetait, de temps à autre, des coups d'œil amusés. Et à chaque fois, des images étranges surgissaient en moi, comme s'il projetait ses pensées en moi sous la forme de ces coups d'œil, comme s'ils s'accompagnaient de rayons de lumière dessinant des choses.

    (À suivre.)

  • CXXX: le combat de Légion

    Nyarlathotep-02 (2).jpgDans le dernier épisode de cette geste fracassante, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il faisait face à une troupe maléfique accourant d'un souterrain obscur.

    Le premier ennemi surgit du trou noir; il avait l'air d'un gnome hideux, porteur d'une hache trois fois plus grosse que lui, et qu'il portait de ses quatre bras énormes. Il tenta de trancher les jambes du Génie d'or, mais celui-ci bondit par-dessus, et lança un rayon de son sceptre sur le petit être, qui en fut terrassé; car le trait de feu concentré l'avait transpercé par le sein gauche, et était ressorti dans son dos.

    Le second à s'attaquer au Génie d'or était longiligne et ailé, pareil à un spectre bleuâtre aux longues griffes, et le gardien secret de Paris l'abattit avant même de retoucher le sol, après son saut dans les airs, lançant un rayon de feu de son œil bleu qui atteignit le monstre à la tête, qui aussitôt se volatilisa dans un éclair d'azur.

    Puis ce fut la ruée. Une horde d'êtres difformes, ténébreux et noirs, se jeta sur lui, cherchant à le submerger. Pareil à une étoile qu'eussent assaillie des nuées d'obscurité, il brillait par les interstices de leur masse, et ses rayons semblaient repousser leurs assauts, malgré leurs cris et leurs grognements atroces. Sa clarté seule avait apparemment le pouvoir de repousser leur noirceur, et ils n'osaient le toucher, car chacun des reflets d'or de son haubert était pour eux tel qu'un mortel trait de foudre. Toutefois jetaient-ils devant eux leurs armes et leurs traits, la haine étant plus forte que la douleur, et il devait parer leurs coups et riposter sans relâche.

    Sans tarder un monceau de cadavres entoura le cercle de ses coups flamboyants, qu'aucun ennemi ne semblait pouvoir percer, si rapides étaient-ils. Il montait sur ce tas sans âme au fur et à mesure des assauts, et se tenait au-dessus de l'ennemi comme au sommet d'une montagne. Les créatures infernales rugissaient, gémissaient, beuglaient, hurlaient, mais sans parvenir à entamer le Génie d'or, dont la cape emplissait l'espace, et y ondoyait à la façon d'une nuée scintillante.

    Les étoiles s'y voyaient (était-ce en reflet ou réellement, on n'eût su dire), comme si elle eût été une porte vers le ciel, et les monstres en gémissaient derechef, leurs rayons les blessant: car ils s'étaient installés dans les profondeurs pour ne pas les voir - et n'être pas touchés de leurs traits de feu, jaillissant, à leur regard, 600_450557967.jpegd'yeux divins. Bref, leur nombre ne semblait pas devoir suffire à l'abattre quand soudain, malgré sa vivacité incroyable, il sentit cette même cape accrochée, et lui retenu par elle. Une flèche brune, tirée depuis le trou noir qui vomissait les combattants infâmes, l'avait clouée à la paroi rocheuse, derrière lui.

    Le vêtement ondoyant frémit, comme s'il fût doué de sens et possédât des nerfs, et le Génie d'or comprit qu'il fallait pour le moment le sacrifier, puisqu'il était devenu pour ses bras une gêne. Il dégrafa, d'un geste vif, ce manteau qui ondulait en plis soyeux, et son haubert doré éclata dans la pénombre, le rubis à forme de flamme qui ornait son buste jeta un rayon fin, et le tireur, embusqué et à peine visible - sa main griffue seule se voyant sur l'arc -, s'écroula mort, touché au cœur.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser la suite au prochain, qui verra un monstre innommable surgir des ténèbres, après que le Génie d'or aura reçu une blessure qui douloureusement crispera ses traits.

  • L'évolution des Ornims (Perspectives, LXIII)

    geminitwins_painted_by_ravenmoondesigns-d9px9bl.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Chef des hommes-lueurs, dans lequel je rapporte un échange oral entre un prince parmi des hommes étrangement lumineux, et ma gardienne privée, Ithälun. Ils en étaient à confronter l'autorité dont émanaient leurs lois et leurs actes. Et ils évoquaient un mystérieux Ornim - tantôt au singulier, tantôt au pluriel.

    - Ah! s'exclama Othëcal, mais de quel Ornim parles-tu, Ithälun? Tu sais qu'ils sont plusieurs, et que ceux qui t'ont parlé ne sont pas ceux dont je tiens, par mon père et le sien, mes instructions à moi, mes commandements à moi! Tu pourras dire, sans doute, qu'ils vivent au même endroit, et que ceux de qui je tiens mes lumières sont partis au loin, laissant à ceux qui s'adressent à toi le soin de diriger l'univers. Mais n'est-ce pas usurpé? Avaient-ils, ces nouveaux Ornims, fils des précédents, la sagesse de leurs pères? Je peux tout contester, si je le veux, en particulier dans mon propre royaume, et ma propre maison; et s'il est vrai que le sceptre de puissance a été donné à Solcum, et que les talismans du pouvoir cosmique résident dans ta ceinture et ton sabre, s'il est vrai que contre eux je ne puis rien, puisque tes Ornims disposent du feu des astres, je n'en suis pas moins libre d'accuser les Dieux, et de me plaindre de l'injustice des Temps! Non, il n'est pas juste que les mortels entrent ici, car ils sont indignes, et leur indignité va dissoudre la grâce de ce lieu comme une eau sale qui pollue, et emporte tout!

    - Allons, Othëcal, répliqua Ithälun, tu sais bien que ce mortel, aussi piètre puisse-t-il paraître, a les moyens, enfouis en lui, de sauver la Terre, et que tu ne les as pas. Tu ne peux pas conserver la puissance d'antan, et tu le sais: elle n'est plus confirmée par les astres, et, de cette sorte, tu ne peux plus empêcher que croissent les forces de l'hiver cosmique, et que les portes ne s'ouvrent sur les hordes de Mardon le Maudit. Le cercle enchanté tracé autour de ta maison ne pourra résister indéfiniment, il devra être brisé, et ton palais s'écrouler, et, si tu veux bénéficier d'une autre maison sur l'orbe lunaire, il te faudra seconder mes efforts et ceux du pauvre Rémi - qui n'en peut mais, et ne comprend rien à ce qui lui arrive, hélas!

    - Ah, pourquoi je n'aurais pas le pouvoir de résister au Malin! s'écria, furieux et triste, Othëcal, qui tout à coup devint flamboyant, comme si la colère et le dépit l'avaient transformé en torche. N'avons-nous pas montré l'excellence de nos coups, jadis, quand ta propre maison était en péril, et que celle d'Othëcal arriva en renfort, par pure bonté, pure charité, et qu'elle chassa, par son art du combat, les dragons les plus puissants, les spectres armés les plus forts? Tu te souviens, oui, tu te souviens de la merveille qu'était notre troupe, quand elle déchaînait le feu du ciel sur les hérauts de la Ténèbre, et qu'elle fendait les géants en deux de ses coups d'épée! Nous riions, en combattant, et personne ne nous résistait. Pourtant nous avons perdu plusieurs des nôtres - au moins douze, comme tu ne l'ignores pas: pris par surprise, ils furent percés au dos, au talon, à l'arrière de la tête, par dessous, par dessus - car nul n'aurait pu abattre un des miens, s'il lui avait fait face. Nous les avons pleurés, mais nous ne vous les avons pas reprochés. Que viens-tu donc, à présent, nous reprocher la superbe affichée depuis l'aube des siècles, et que nous avons méritée d'arborer comme autant de ces joyaux que nous arborons au front, et sur nos vêtements, et à la poitrine, et aux doigts, et au ventre, afin de lier nos ceintures enchantées? C'est donc ainsi que sont remerciés les sacrifices de jadis, et les souffrances de notre peuple, par des insultes?

    (À suivre.)

  • CXXIX: l'arrivée de Légion

    28168111_296168310911779_3364888176681287680_n.jpgDans le dernier épisode de cette série fabuleuse, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il venait de blesser son ennemi le dragon flamboyant, et qu'il le voyait arriver vers lui, ondoyant comme un serpent prudent, quoique déterminé.

    Don Solcum se mit en garde, tenant son bâton cosmique devant lui, tige de clarté dorée dans l'obscurité du souterrain maudit. Au fond de cette caverne, seuil de l'abîme, l'émeraude de son pommeau brillait comme l'étoile de Vénus, repoussant les souffles sombres. Ses yeux de saphir aussi luisaient, morceaux de Jupiter. Et sa cape ondoyait sur ses épaules, semblant mue par sa volonté propre, palpitante et nerveuse; car il n'y avait dans ce lieu maudit aucun vent: ses mouvements rythmés répondaient, apparemment, au battement de son cœur, aux flux de son sang, et son ondoiement suggérait une mélodie, reflet de celle des étoiles. Quand le dragon l'aperçut, il tendit l'oreille, et eut, effrayé, un mouvement de recul, comme s'il avait entendu le chant d'un ange, qui l'avertissait. À ses propres ondulations serpentines faisaient miroir celles de la cape du génie, et leur puissance menaçante surplombait la sienne comme venant de plus haut, comme obéissant à un souffle plus profond. Il ouvrit les yeux, et hésita.

    Le génie parisien en profita pour lancer une attaque inattendue: sa cape s'élança vers le monstre, enserra ses pattes, puis son corps, et voici! le gardien de France se jeta en avant, le sceptre brandi devant lui, et, sans autre, l'enfonça dans le ventre de la bête immonde. Aidé par sa pointe effilée à la volonté du Génie d'or, il ressortit par le dos, et le monstre hurla, ou plutôt rugit. Solcum ferma les yeux, affermit sa pensée - et le long de son sceptre des éclairs en fusèrent, qui se répandirent dans les membres du monstre, et le firent rugir de plus belle. Puis, le génie arracha son sceptre dans une gerbe de sang noir, le leva au-dessus de sa tête, et l'abattit d'une force inouïe sur le crâne allongé du dragon, le réduisant en bouillie, répandant sa cervelle, dispersant les morceaux d'os. Un cri affreux se fit entendre dans tout le souterrain, qui en trembla.

    Le Génie d'or reconnut la voix de Fantômas. Il savait ce qui l'attendait. Il se tourna vers le trou noir qui prolongeait son chemin vers la forteresse perverse, et attendit.

    Un bruit sourd et lourd ne tarda pas à se faire entendre. Un piétinement multiplié emplissait le puits sans fond - et des cris, et un cliquetis d'armes. La menace arrivait, et voici! elle s'appelait Légion.

    Le Génie d'or tint fermement ses pieds au sol, serra dans son poing son sceptre d'or - dont la gemme s'alluma, luisant d'un éclat jusque-là inouï, et jetant son feu vert dans toute la salle, où s'était tapi le dragon. Les restes sanglants du monstre tressautèrent, lorsque les rayons en parvinrent jusqu'à eux.

    Le Génie d'or, dans les ténèbres, scintillait. Son armure rutilante éloignait l'esprit obscur, ses yeux flamboyants faisaient reculer les souffles du mal, et le rubis de sa poitrine, aussi, en s'allumant, repoussait ces maufaés! Quant à sa cape, elle lançait ses reflets d'or ordinaires en ondoyant autour de ses épaules 2c001789bdd5358c40a7d3ba1297e4d5--saint-michael-michael-okeefe.jpgcomme la raie ondoie sur le sable, au fond de l'eau. Jamais on n'avait vu génie si beau, faisant face aux hordes de Mardon et de ses sbires. La bataille allait être terrible. Les dieux, les anges regardaient Don Solcum, depuis leurs planètes et leurs étoiles, et, pour la plupart, le remplissaient de leurs encouragements scintillants. Les démons des profondeurs, au contraire, scrutaient de leurs yeux de braise l'armée qui allait s'opposer à lui, espérant son anéantissement, et soutenant ses ennemis de leurs flammes. Parmi les anges, quelques orgueilleux, à vrai dire, trahissant les autres, appuyaient cette armée maudite en secret, regrettant l'évolution des siècles, et la prise de pouvoir des hommes voulue et illustrée par le Génie d'or, et Ithälun. Car en Solcum, toujours, l'esprit de Jean Levau demeurait, acquérant l'expérience du monde des génies, et s'assimilant peu à peu à Solcum même, se confondant avec lui, et ne vivant plus ce qu'il vivait dans un rêve obscur, mais comme en pleine clarté d'éveil - tel un songe se déployant en réalité nouvelle, ou quelque dimension parallèle où sa vraie vie, il le comprenait à présent, se déroulait!

    Mais il est temps, digne lecteur, de laisser là cet épisode, et de laisser, pour le prochain, le récit du combat contre les hordes noires sorties du trou de ténèbres.

  • Le chef des hommes-lueurs (Perspectives, LXII)

    eb190ef768e10bacc6700d995677a680.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Hostilité aux mortels, dans lequel je rapporte être entré dans une salle étrange qui, semblant d'abord pleine de lueurs animées, s'était avérée peuplée d'êtres légers portant, sur différentes parties de leurs corps, des joyaux lumineux.

    Devant nous, un homme avait une couronne sertie de plusieurs de ces pierres, ainsi qu'une sorte de barbe, ou était-ce un collier de lumière? et il nous regardait, attendant. Vaguement souriant, il gardait les sourcils froncés, et cette opposition était (pour le moins) curieuse. Les autres êtres présents souriaient aussi, demeurant immobiles. Comme aucun d'entre eux ne bougeait, seuls leurs yeux semblant jeter des lueurs changeantes, je me demandai s'il ne s'agissait pas de statues artificiellement éclairées, et créant l'illusion de la vie.

    Mais Ithälun prit la parole, et dit: «Othëcal, comment vas-tu? Pourquoi Ocalön au noble port a-t-il rechigné à ouvrir la porte à mon invité? Dis-moi.» D'abord le dénommé Othëcal ne répondit rien. Puis sa voix retentit, mélodieuse et douce, étrangement irréelle, belle mais nuancée d'une subtile ironie, que je n'eusse su définir ni justifier, ou expliquer. Remuant à peine les lèvres, bien que ses paroles fussent clairement articulées, il dit: «Sur mes indications, digne Ithälun, Ocälon au noble port a agi de cette façon. Ce n'est pas qu'il ait reçu des ordres précis sur ton ami, qui t'accompagne, et dont le corps bancal signale à l'initié la mortalité dérisoire; mais qu'il a été décrété, voici bien des lunes, qu'aucun mortel n'entrerait jamais en ces lieux augustes, car ils sont indignes, ils ne méritent pas d'y entrer, et tu as commis un sacrilège, en permettant à celui-ci de nous voir, tels que nous sommes, s'il en est capable! Car je crains que tu n'aies à cet égard échoué, et qu'il ne voie rien, ici, qui n'émane de lui-même, et de sa propre fantaisie, étant incapable de voir la vérité en face. De ton corps, je vois des effluves de couleurs scintillantes jaillir, qui nous voilent à sa vue: aurais-tu peur que notre véritable apparence l'effraie, dis-moi, Ithälun? Est-ce là une illustration de ta duplicité méconnue, puisque tu passes pour être la plus probe des femmes du royaume des génies? Que veux-tu, avec ce mortel? De quel droit as-tu forcé ma porte, si je n'ai pas le pouvoir de t'en empêcher? Le seigneur Solcum est-il au courant? Cela est-il approuvé de l'auguste Sëchuän? Je t'en prie, parle-moi, réponds à mes questions!»

    Ithälun eut l'air d'hésiter. Durant un petit temps, elle ne dit rien. Elle soupesait, manifestement, les paroles d'Othëcal, et ce qu'il contenait de menaçant. Ses yeux lancèrent un éclair. Elle dit: «Othëcal, Othëcal, auras-tu toujours, dis-moi, le même orgueil? Depuis combien de temps nous connaissons-nous? Suivant le calendrier des mortels, cela fait bien sept mille ans, au moins. Crois-tu que sans raison j'aie enfreint la loi dont tu parles? Ne sais-tu pas que, par l'intermédiaire de Solcum et Sëgwän, c'est des Ornims mêmes que je reçois mes instructions? Je sais que tu ne l'ignores pas. Pourtant tu feins, impie, de ne pas le savoir, et tu te réfères à une loi que tu feins, aussi, de croire supérieure aux commandements de l'Ornim, parce qu'ils émanent de commandements plus anciens, mais également de l'Ornim!»

    (À suivre.)

  • CXXVIII: la riposte du Génie d'or

    34848978_10213981507545561_4086196391804665856_n.jpgDans le dernier épisode de cette terrible série, nous avons laissé le Génie d'or alors que, luttant contre un dragon élevé et suscité par Fantômas, il avait été saisi par lui entre ses deux bras, et serré jusqu'à briser son échine pourtant puissante. Et voici qu'il venait d'apercevoir, au fond de son œil, les traits de Fantômas, qui, sorcier rusé, le dirigeait à distance!

    Le génie de Paris vit le visage flamboyer dans l'œil du dragon, et il respirait à la fois la haine et la joie de le voir saisi par sa créature. Il riait, déjà, de le songer broyé. Car les bras épais du dragon debout continuaient à serrer, et, en effet, broyaient le Génie d'or. Il lui rompait l'armure, pourtant forgée aux forges d'Ithälun par les elfes lunaires, et brisait ses os, pourtant cristallisés dans l'éther cosmique. Solcum sentait s'émietter ses côtes, sous le poids de l'étreinte maudite. Et il ne pouvait rien faire, car le feu de ses yeux était épuisé par son tir vain, et il n'avait pas la force de le raviver en se mettant en relation avec les astres: le dragon le faisait trop souffrir pour lui permettre de se concentrer le moins du monde.

    Il eut soudain une idée. Il ôta son heaume en donnant un coup de haut en bas sur la poitrine du monstre. Une grande clarté jaillit, où aurait dû se trouver sa tête. Le visage de Fantômas, dans les yeux du dragon, disparut, et les paupières écailleuses du lézard se fermèrent. La surprise était complète. Le Génie d'or sentit l'étau se desserrer, et, malgré sa douleur, en profita aussitôt. Il libéra son bras droit en s'appuyant de son pied gauche sur le ventre de l'abomination meurtrière, et abattit son sceptre sur le cou verdâtre de cet ennemi, en invoquant Ithälun, et en faisant jaillir une énorme gerbe d'étincelles vertes. Le cou du monstre s'ouvrit, laissant échapper un sang noir. Le Génie d'or donna un coup de pied magistral à son menton, et il le lâcha. Il tomba, et laissa pousser un cri, car ses côtes lui faisaient plus mal qu'on ne saurait dire. Mais, sans attendre, il récupéra son heaume tombé à terre, le plaça sur sa tête lumineuse, fit appel à l'astre ami d'Ithälun, ornement de la Lune d'argent, et un nouveau feu bleu sortit de ses yeux, qui atteignit le monstre en plein cœur. Il le projeta à plusieurs mètres en arrière, et il eut l'air désarticulé.

    Pourtant, le dragon n'était point vaincu. Loin de là. Il se releva, et, comme furieux d'avoir été blessé et surpris, il se jeta derechef sur le Génie d'or, quoique cette fois avec plus de prudence. Il ondulait comme une eau enflammée de volcan, et sa peau avait des reflets de brasier, comme si un incendie l'eût rempli. Ses blessures n'étaient pas assez profondes pour entamer sa détermination, malgré le sang perdu: il en avait encore des litres, dans ses putrides artères!

    Mais il est temps, digne lecteur, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui verra la victoire du Génie d'or sur ce dragon de feu!

  • L'hostilité aux mortels (Perspectives, LXI)

    60272946db5c060a79a60ba338f3df2e.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Demeure illuminée, dans lequel je rapporte avoir rencontré un étrange garde d'une étrange demeure, en compagnie de ma dame conductrice. Ils se sont mis à discuter, et le premier utilisait une langue que je ne connaissais pas, la seconde un français archaïque.

    D'après ce que me dit plus tard Ithälun, donc, voici quelle fut la teneur de leurs propos échangés: «Salut à toi, noble garde, sage Ocalön! commença par dire la reine des fées.

    - Halte! répondit abruptement cet Ocalön.

    - Ne me reconnais-tu pas? repartit la plus belle des dames.

    - Si fait, rétorqua Ocalön.

    - Eh bien, ne puis-je passer?

    - Toi, oui, lui, non, dit-il en me montrant d'un signe.

    - Pourquoi? Ne sais-tu pas qui il est?

    - Si fait.

    - Alors?

    - Il n'entrera pas.

    - Ton seigneur, est-il d'accord?

    - Je pense.

    - Mais tu n'es pas sûr?

    - Non.

    - Pourquoi alors cette décision, de ta part?

    - Parce que nul mortel n'est jamais entré ici, et qu'il ne le faut pas.

    - Pour quelle raison, je te prie?»

    Ocalön ne répondit pas. De son œil entièrement rouge, il me lança un rayon, qui m'atteignit à l'estomac: je le sentis le traverser, et une douleur y vint. Puis il regarda à nouveau la belle immortelle, et resta coi. Ithälun reprit: «Laisse-moi passer, ou il t'en cuira, car son ton seigneur est mon vassal.»

    Ocalön serra les dents, et un feu diffus rayonna de son œil. Sa main se ferma plus étroitement sur son arme. Pendant un certain temps, il ne bougea pas. Ithälun le fixait, le visage flamboyant, sans bouger non plus. Soudain, Ocalön baissa le front, et recula. Il me laissait passer. Ithälun avança le pied, et je lui emboîtai le pas.

    Nous parvînmes devant la porte close; Ithälun tourna la tête vers Ocalön, qui, sans lever la tête, prononça une sourde parole que je ne compris pas, et qu'Ithälun ne voulut jamais me traduire. Aussitôt, les lourds battants s'ouvrirent, découvrant une salle rayonnante de différentes couleurs: c'était comme si une obscurité était remplie de feux légers, volant, flottant, et flamboyant de toutes les teintes de l'arc-en-ciel. J'étais interloqué. Je m'attendais à trouver des hommes, ou des meubles; mais derrière cette porte qu'un mot d'Ocalön avait ouverte, ne se trouvait qu'une obscurité traversée de ces feux de couleurs, qui semblaient se mouvoir selon une volonté variée - mais dont je n'eusse su dire si elle était douée d'intelligence, ou non. Elle aurait pu aussi bien être celle de lucioles.

    «Viens», me dit cependant celle qui me guidait. Et elle s'avança vers ces lueurs flottantes et volantes, colorées et douces. Or, au moment où je crus entrer dans leur troupe étrange, je vis des ombres se créer, des formes s'épanouir, et que ces feux étaient des pierres précieuses qui luisaient sur des fronts et des pourpoints, des bustes et des broches, des agrafes et des doigts. À vrai dire, je sursautai, car les êtres qui portaient ces gemmes semblaient être apparus d'un coup - et d'abord leur forme me parut imprécise, mais à mesure que je regardais, elle prit l'apparence d'êtres humains - quoique très beaux et légers, rayonnants, sveltes et souples sur leurs pieds touchant à peine le sol, et laissant derrière eux des traînées vagues de clarté.

    (À suivre.)

  • Degolio CXXVII: la rencontre du dragon

    28079_562668453748468_1419954099_n.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait de vaincre une gargouille gardienne de la forteresse de Fantômas, puis poursuivi son chemin.

    Il avança plusieurs mètres, puis rencontra trois gargouilles armées qui dormaient, entassées, au pied d'une tourelle de pierre. Elles avaient confiance, folles qu'elles étaient, en Procoler, connaissant sa volonté de se venger. Solcum brandit son bâton et jeta, tranquillement et ayant tout le temps nécessaire pour cela, un sort sur les monstres: un filet de feu vert crépitant s'étira, depuis la gemme de son sceptre cosmique, vers les trois êtres, puis les enserra comme des cordes. Lorsqu'ils s'éveillèrent, gênés, oppressés par ces liens de feu, il était trop tard: ils étaient ligotés. Même leurs bouches étaient scellées, une bande de feu vert les recouvrant. Ils ne pouvaient que regarder de leurs yeux furieux celui qui les avait capturés. Sous son heaume, le Génie d'or riait de les voir vaincus. Il eut un geste moqueur, et s'en fut.

    Continuant sa route, il vit devant lui un dragon - animal jadis dompté et domestiqué par les gargouilles; il croyait que les elfes ithälunides les avait tous tués. Lui-même en avait supprimé deux, du temps du roi Clovis. Apparemment, un rejeton avait été sauvé, à moins que l'art de Fantômas n'eût ramené cette maudite lignée dans les parages. Il avait pu en cultiver un germe resté du temps jadis, auquel les Elfes n'avaient pas pris garde. Le nourrissant de sang humain, il avait pu l'élever, le faire croître. Le Génie d'or pensa que ce mortel devenu disciple de Mardon en était capable...

    Le monstre le regardait de son œil flamboyant, jaune, traversé de traits rouges. Il grogna, mais ne parla pas. Autrefois, pourtant, les dragons parlaient, ils étaient presque aussi intelligents que leurs maîtres; celui-ci était muet, n'ayant pas acquis toutes les facultés nécessaires. Ses yeux n'en luisaient pas moins d'une intelligence rusée, satanique et dangereuse. Le Génie d'or se mit en garde. Le dragon se leva, se mettant sur ses pattes. Il ouvrit sa gueule. Du feu en sortit.

    Le Génie d'or bondit de côté, évitant de justesse le jet de salive embrasé. À son tour, il lança, de ses yeux de saphir, un rayon bleu, mais le dragon, avec une rapidité surprenante, sauta par dessus et, déployant ses 46-img-09.jpgailes, s'élança vers le Génie d'or les pattes antérieures levées. Au bout, étaient des mains griffues, qui pouvaient saisir des choses et les manier. Elles tenaient de la main de singe, avec des griffes longues en plus. Les bras étaient allongés devant l'épaule, et cela surprit le génie, qui ne put éviter que son épaule gauche ne fût saisie par une des mains du dragon hideux. Son mouvement n'avait point été suffisant, pour échapper à cette étreinte.

    Or, elle était terrible. Il fut ramené vers le monstre, et saisi par ses deux bras, plaqué contre son ventre gluant, et comprimé à rompre l'échine d'un éléphant. Le dragon se tenait debout et, comme il était deux fois grand comme le Génie d'or, il le maintenait au-dessus du sol, l'empêchant de bouger. Il plongea ses yeux de feu dans ceux du gardien de Paris et celui-ci, au fond de cet œil démoniaque, ne vit pas autre chose que le visage de Fantômas!

    Il le dirigeait à distance: il était son pantin. Le monstre lui prêtait son corps. Le mortel devenu immortel avait ce pouvoir, réservé aux démons; de spectre qui ne connaissait pas la mort, il était devenu l'un des seigneurs infernaux, à force de sorcellerie et de vices! Mais son origine humaine lui permettait de vivre à l'air libre, au-dessus du gouffre, à la surface de la Terre. Il était ainsi le héraut du Mal.

    Mais il est temps, nobles lecteurs, de laisser là cet épisode déjà long, et de renvoyer, pour la suite de l'aventure du dragon, au prochain.

  • La demeure illuminée (Perspectives pour la République, LX)

    97da282aec6aee7db9dde307d6533a54--mythology-alex-ross.jpgCe texte fait suite à celui appelé Les Motivations de Borolg, dans lequel je rapporte les paroles de ma fée conductrice selon lesquelles l'homme-sanglier Borolg a été lancé contre moi à l'instigation de Mardon, lieutenant de l'Innommable, et qu'à la fin de son discours nous sommes arrivés à une demeure illuminée sise au bord d'un lac, alors que la nuit était toujours profonde.

    Elle était plus belle qu'aucune maison que j'eusse jamais vue. Ses tourelles luisaient comme si elles étaient faites de neige pure, et des fenêtres colorées les constellaient - semblant des rubis, des topazes, des diamants, des émeraudes, des saphirs - mais fins comme du verre, et laissant voir ce qui se mouvait derrière, du moins à la façon de silhouettes. Celles-ci étaient d'ailleurs étranges. Je me demandai s'il s'agissait d'êtres humains, ou d'une espèce inconnue. Je ne saurais bien dire ce qu'il y avait de bizarre en elles. Elles semblaient changer de forme à mesure qu'elles bougeaient dans les salles cachées de la demeure, mais peut-être que seules les fenêtres créaient ce sentiment, et qu'elles avaient un effet déformant. Je ne savais s'il fallait s'inquiéter, ou se réjouir de trouver un abri pour la fin de la nuit. Sur les lèvres de l'impassible Ithälun s'affinait un sourire énigmatique.

    Nous approchâmes du pied de la demeure, et une porte rouge s'y trouvait, avec un garde. Il était vêtu d'une cotte de mailles brillantes, et tenait une lance dorée, dont la pointe brillait, comme si une lampe s'y trouvait; mais ce n'était pas le cas, on ne pouvait rien y voir de tel. L'homme avait d'étranges yeux rouges, sans iris: ils avaient seulement une étincelle d'or, en leur milieu, figurant la pupille. Je me demandais quel genre d'êtres pouvaient avoir de tels yeux. Mais cela me regardait-il? Je découvris quelque chose de plus étrange encore, chez ce garde: c'était sa voix. Il n'ouvrait pas réellement la bouche, qui restait fermée, comme celle d'une statue. Seuls ses yeux s'allumaient, à mesure que sa voix curieuse résonnait.

    Elle était douce et mélodieuse, mais semblait sortir d'une boîte étouffant sa clarté, ou venir de loin, comme si elle me fût parvenue en rêve. Elle était ponctuée de sons étranges, comme des échos singuliers, ou comme si un chœur l'accompagnait et qu'il fût composé d'animaux pensants: car les voix en étaient celles d'oiseaux, de loups, de cerfs, de brebis, de vaches, d'ours, mais elles avaient quelque chose de profondément humain, notamment en ce qu'elles organisaient leurs interventions selon un rythme régulier, et le sens des paroles prononcées par le garde. Je ne devais pas tarder à m'apercevoir que tous les êtres de cette grande demeure partageaient avec lui ce trait, mais que, selon les uns ou les autres, les voix de telle ou telle espèce tendaient à dominer. Comme on pouvait s'y attendre, bien que j'aie honte de ce lieu commun, le garde était dominé, dans son fond sonore et choral, par le loup, qui, distillant ses hurlements, ressemblait à un chien; mais ils étaient plusieurs à avoir ce ton, au fond de sa parole mystérieuse.

    Je ne sais quelle langue il parlait, mais Ithälun par la suite me traduisit tout, de telle sorte que je peux redire le contenu de son discours, et du dialogue entretenu avec ma dame conductrice, qui lui répondait dans ce que je pensais être du français, quoique l'accent en fût bizarre, comme archaïque et désuet. Pour ainsi dire, sa langue me rappelait celle de Charles d'Orléans, le poète. L'autre semblait la comprendre, mais n'être pas désireux d'user du même langage, plutôt d'utiliser le sien, plus onctueux et en même temps plus inquiétant, comme si une menace en lui alternait avec la lumière de puissantes flammes. Je ne saurais mieux peindre ce que je ressentais en l'écoutant.

    (À suivre.)

  • Degolio CXXVI: la défaite de Procoler

    41348499_416273372234605_8049610457574539264_n.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, elfe tutélaire de Paris, alors qu'il initiait un combat contre une gargouille nommée Procoler, et qu'il venait de contrer sa première attaque.

    Il répliqua, à son coup, par son bâton projeté devant lui, pointe en avant - et la cotte de maille du monstre se rompit à la poitrine. Mais le cuir qui était dessous tint bon, et Procoler n'en ressentit qu'un gros choc, qui ne le fit reculer que brièvement. À son tour il jeta devant lui la lame bleue de son épée, et, cette fois, le Génie d'or n'eut pas le temps de parer: lui aussi fut atteint, au ventre, et son haubert ne fut point brisé, mais un feu se répandit le long de ses mailles, qui pénétra dans le corps du génie, et le fit tressaillir.

    Il n'en abattit pas moins, à la vitesse de l'éclair, son bâton d'or sur la lame encore levée devant lui, et elle se brisa, dans une aveuglante gerbe d'étincelles! Se retournant dans le même mouvement, le génie de Paris jeta son pied sur la figure de la gargouille, qu'il atteignit en pleine mâchoire. Malgré son heaume qui la protégeait d'une grille de fer, du sang jaillit; le coup avait été si violent! La bouche du monstre en fut sans tarder déformée.

    Il n'avait, cependant, pas dit son dernier mot. Se penchant - et toujours persuadé qu'il vaincrait Solcum parce que le désir l'en brûlait -, il ne sonna pas du cor qui était posé près de la porte, mais se saisit de la lance appuyée le long du chambranle - et qui crépitait, comme l'épée, d'énergie bleue, Fantômas ayant pu, de son art satanique, renforcer les armes des gargouilles, leur confiant un pouvoir inconnu autrefois!

    Avec la célérité que lui donnait sa nature, le monstre projeta sa lance vers Solcum, qui, lui aussi rapide comme l'éclair, détourna l'assaut de son bâton, et asséna, après une feinte habile, un coup de poing violent, de sa main gauche, sur l'œil droit de Procoler. Puis, il leva son bâton, et transperça, de son bout effilé, le 36525269_2170364183006166_4855404706438053888_n.jpghaubert du monstre, le plantant dans son flanc. La blessure n'était pas mortelle, mais suffisante pour mettre hors de combat l'ennemi, s'il voulait bien s'avouer vaincu.

    Hélas, il ne le voulut pas. Le flanc percé, il regarda d'abord sa plaie, dont un flot noir coulait, eut un bref instant une détresse dans les yeux, puis, serrant les dents et plissant l'œil, tâcha de donner enfin un coup mortel à Solcum, malgré ses forces affaiblies. Sans peine le Génie d'or l'évita, et, cherchant à se défendre et à répliquer spontanément, fit tourner son bâton - et voici que la tête du monstre, puisque le bâton cosmique l'avait atteint au cou, sauta. Or, à terre, les yeux continuaient à rouler dans leurs orbites, et la bouche à remuer. Mais, mieux encore, le corps de la gargouille, dirigé à distance, s'avançait, quoique mollement, vers le chevalier d'Ëtön, et tâchait, toujours, de le meurtrir.

    Le Génie d'or, mû par une grande pitié, aurait voulu épargner sa victime, et peut-être permettre aux médecins parmi les gargouilles de recoller sa tête (une décapitation, chez elles, n'étant jamais fatale absolument), mais il lui fallait accomplir sa mission, et il ne pouvait courir le risque qu'un adversaire si acharné fût laissé derrière, prêt à l'abattre en l'attaquant au dos. Il plongea son bâton effilé dans le cœur de Procoler, dont le corps s'abattit. Une dernière fois la tête roula des yeux, la mâchoire sanglante claqua des dents - puis elle s'immobilisa, le regard s'éteignant. Le Génie d'or soupira, et reprit sa marche, passant le seuil que Procoler gardait.

    Mais il est temps, ô dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser, au prochain, la suite de cette incroyable histoire.

  • Les motivations de Borolg (Perspectives pour la République, LIX)

    gemini.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Portrait de la Déesse, dans lequel je raconte que, de l'autre côté des astres, selon la princesse Ithälun, on peut distinguer les êtres qui vivent dans l'espace céleste.

    De l'autre côté? Je n'osai confesser mon ignorance en demandant ce que cela voulait dire. Les champs étoilés ne s'étendent-ils pas à l'infini? Prudemment, je m'enquis de ce que, du coup, elle voyait. Et elle me parla en me disant ces mots: «Rémi, il y a là ce que tu appelles la constellation des Gémeaux, où toujours deux êtres divins, armés comme des guerriers d'antan, accomplissent les exploits par lesquels le monde s'est formé. Ils courent le long du Zodiaque, poursuivant, ensemble, un monstre fait de ténèbres qui menace le Soleil et la Lune, et le piquent et le harcèlent, pour ne pas lui laisser le temps de nuire, bénis soient-ils! Oh, comme je les aime, ces deux!»

    Ce disant, ses yeux brillaient d'un éclat particulièrement vif, et son sourire s'accentuait. Savait-elle que j'étais moi-même du signe des Gémeaux? Cela avait-il pour elle la moindre importance?

    Mes pensées passèrent d'un point à l'autre et, revenant en arrière, elles rebondirent sur une curiosité qui me vint soudain: «Ithälun», fis-je, «je voudrais savoir. Je voudrais savoir pourquoi Borolg m'a attaqué, ou s'il l'a fait par hasard. Qu'en est-il? Cela m'intrigue.»

    Ithälun laissa son regard fixé quelques instants dans le ciel, comme suivant quelque aventure fabuleuse qui s'y déroulait, comme assistant à quelque récit en images visible d'elle seule, puis, baissant les yeux, recommença à effleurer les gemmes du tableau de bord. Alors la voiture, dont la course devenue flottante s'étiolait, vibra, et se relança. Puis elle leva les yeux, fixant une pensée, et me dit: «Tu fais bien, Rémi, de poser la question. Car c'est lié à ta mission! Oui, il y a des forces maléfiques qui veulent t'empêcher de la mener à bien. Oui, l'Homme Divisé est gardé tel quel par un abominable dragon, lui-même allié d'un être abominable, que je te nommerai dès que je le pourrai: car son nom est maudit, et le prononcer attire le mal, aussi faut-il d'abord se protéger par un rituel, créer une sphère protectrice par des gestes et des formules appropriés, que je n'ai pas le temps de faire. C'est tout un travail, il n'est pas facile.

    «Sache que nous sommes toujours dans les terres de Tornither, qui ne sont pas loin du royaume de l'Ennemi. Aussi faut-il rester prudent.

    «Mardon l'Adversaire a passé un pacte avec Ardul, dont les besoins dépendent en partie de lui: il en a profité. Il a exigé qu'ils envoient contre toi un de leurs meilleurs guerriers, et je fus plus que folle, lorsque je te laissai à sa merci, avec pour t'aider le seul vaillant, mais insuffisant Ornuln.

    «Il y a chez Ardul un certain plaisir de la tuerie, de la mise en pièces des Humains, qui s'accorde de toute façon avec l'Innommable, dont Mardon est un lieutenant. Il était prédisposé, pour ainsi dire, à se mettre à son service. Mais il pourra être sauvé, peut-être, si la puissance mardonienne se réduit, et si l'Homme Divisé de nouveau est complété. Je ne le sais. Je ne peux, à ce sujet, que m'en remettre à la sagesse de nos guides occultes. Car nous en avons, qui sont pour moi ce que je suis pour toi, et que tu ne vois pas. C'est pour consulter l'un d'eux que j'ai accepté l'invitation de Tornither à venir prendre le thé chez lui.

    «Car il est dans son palais un temple, et dans ce temple une porte menant à la loge d'un de ces êtres grandioses. Cela peut t'expliquer le rôle et la destinée de Tornither, si tu réfléchis bien. Mais tu les méditeras plus tard. Car, vois! nous arrivons où je voulais t'emmener cette nuit, pour y attendre le matin!»

    Alors la voiture dépassa un rocher, et, derrière, un lac s'étendait, avec, à son bord, une demeure illuminée!

    (À suivre.)

  • Degolio CXXV: l'entrée tourbillonnante

    newgrange-ireland-celtic-mythology.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il s'élevait dans les airs en direction de la forteresse de Fantômas, sise à Puteaux, là où se tiennent aujourd'hui les tours de la Défense, afin de l'attaquer.

    Il vola, et parvint non loin de la tour Eiffel, là où la Seine, faisant une courbe lente et paresseuse, créait en son sein des tourbillons qui n'étaient autre que des chemins pour les nids de gargouilles. Ils menaient à des antres, au-dessous des eaux. Le Génie d'or vit les fragments infimes de son morceau d'émeraude, les reflets infinitésimaux de son passage, consteller un de ces tourbillons, se diriger vers un de ces antres, puis continuer, à travers un chemin inconnu, jusqu'à la forteresse de Fantômas! Tel était le sentier étrange qu'avait pris la gargouille qu'il avait blessée.

    Il savait, parce qu'il avait pratiqué ces voies quinze siècles auparavant, qu'elles étaient sèches, et que la Seine y était une illusion. Que son combat dût commencer dans ces grottes, avant-postes de la Forteresse Noire, l'arrangeait: il savait qu'il y trouverait une résistance moindre, et des ennemis disséminés, répartis sans ordre dans ce qui était pour eux de simples maisons. Sans doute la gargouille blessée était-elle d'abord passée par son foyer personnel, retrouvant les siens et se soignant de leurs soins et de leur art, avant de regagner le château de son nouveau seigneur, le sorcier Fantômas, homme à la force décuplée par le pacte avec le Démon!

    Sans hésiter, le gardien de Paris se jeta dans le tourbillon encore marqué par la poussière verte de sa gemme enchantée. L'eau s'ouvrit devant lui, au moment où elle aurait dû le saisir: il avait trouvé le bon chemin. Bordé de hauts talus, il était pavé de pierres noires, et à sec, à peine luisant, puisque l'humidité s'y répandait. L'eau de la Seine, glauque et profonde, s'étendait des deux côtés du talus, y faisant glisser ses flots.

    Bientôt le Génie d'or arriva devant une porte, que gardait une curieuse gargouille, ressemblant à un homme et vêtue d'une armure. Elle brandissait une épée, et son bras portait un bouclier. Ses yeux rouges s'allumèrent, dès qu'ils aperçurent le Génie d'or, qu'ils reconnurent sans peine: le démon Solcum était dans 55252f587244fb8981ade65bf4993397.jpgtoutes les mémoires, car il avait décimé les Gargouilles, à l'époque de sainte Geneviève, qui était Ithälun déguisée en mortelle. Cette gargouille était toute jeune, quand elle avait vu le Génie d'or abattre ses parents, couvrir de chaînes ses oncles et ses tantes, anéantir ceux des siens qui préféraient la mort à la défaite: il n'avait pas pu faire autrement. Une rancœur sans nom lui en restait, et quand elle reconnut le meurtrier de sa race, une rage mêlée de joie l'inonda comme un flot de feu, car elle avait, enfin, l'occasion de se venger! Elle ne doutait pas, dans sa folie, qu'elle en aurait la force, et ce fut un mal, pour elle, car elle était chargée de sonner l'alarme si un ennemi venait, mais la présence, devant elle, du maudit Solcum lui ôta de l'esprit tout sentiment du devoir, et ne laissa que le désir de se venger.

    Elle leva son épée bleue, poussant un cri de triomphe, et le Génie d'or para sans peine son premier coup. Pourtant, l'épée était chargée de feu, et le bâton trembla, et jeta des étincelles, il grinça, même, comme s'il souffrait. Un enchantement était sur les armes du monstre – que Solcum reconnut: il l'avait banni, comme fils de chefs parmi les gargouilles qu'il avait tuées, et son nom, si sa mémoire ne le trompait pas, était Procoler - ce qui signifie, dans la langue de ce peuple maudit, Vertige du Flux, quoi que cela voulût signifier. Il comprenait son sentiment présent; mais cela ne provoqua en lui aucun effroi.

    Mais il est temps, ô dignes lecteurs, de laisser là cet épisode déjà long. L'issue de ce combat sera pour la prochaine fois!