France

  • La voix du génie-roi (Perspectives, LXXXV)

    000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Regard de Doulad, dans lequel je dis que le roi des génies Taclamïn, après être resté longtemps immobile et pareil à une statue, venait d'esquisser un sourire.

    Tout se détendit dans la salle.

    Car, pendant le croisement de nos regards, à Taclamïn et à moi, tout le monde s'était figé – même le temps s'était comme arrêté. Et la lumière des piliers gemmés avait décru – comme si, en se fixant dans l'air, elle avait cessé de pouvoir éclairer les choses.

    Et il m'avait semblé, alors, que j'étais entouré de statues qu'un seul feu traversait, venu de Taclamïn et de sa mère. Ils étaient comme le foyer de leurs âmes, et par eux leurs yeux brillaient, malgré leur immobilité.

    Or, dès que Taclamïn eut esquissé son narquois sourire, la lumière recommença à briller normale, et les guerriers de la salle recommencèrent à frémir, à bouger, à respirer – et à faire cliqueter leurs armures dorées et se froisser leurs vêtements soyeux, lesquels ils portaient par dessus leurs armures.

    Taclamïn entrouvrit à ce moment la bouche, et je crus qu'un son allait en sortir – au moins quelque murmure indistinct, quelque chuchotement. Mais je n'entendis rien.

    Et pourtant je perçus quelque chose. De moi-même une voix inconnue semblait jaillir, en moi-même elle semblait résonner. Je sursautai, tant la surprise était grande: car il n'advient pas, si ce n'est en rêve, qu'en soi-même on entende une autre voix que la sienne. Or justement, c'est ce qui m'arriva alors.

    Je ne doutai pas que ce fût Taclamïn qui s'adressait ainsi à moi, en passant directement par les pensées. Je m'étonnai, car Taclamïn, tel que je le voyais de mes yeux, assis sur un trône doré, m'apparut comme un simple signe, l'indication d'une présence qui n'était pas en réalité dans le corps qui se tenait devant moi, mais en moi, dans les profondeurs de mon âme, dans la partie obscure où l'on dit que d'ordinaire se trouvent les démons.

    Ce n'est pas que la personne visible de Taclamïn fût inutile à mon âme, mais qu'elle ne servait qu'à éveiller une voix qui était aussi la mienne – mais sans l'être tout à fait. Qui était à la fois, étrangement, extérieure et intérieure – mienne et autre.

    Jamais je n'avais ressenti une telle chose. Assurément Taclamïn manifestait par là une grande puissance.

    Or, cette voix jaillie de mes profondeurs obscures fut en moi comme un roulement d'orage, et elle grandit jusqu'à m'emplir tout à fait, à tel point que même s'il y avait eu du bruit dans cette salle, ce qui n'était pas le cas, je ne l'aurais certainement pas entendu.

    À mesure que cette voix résonnait en moi, les yeux de Taclamïn s'animaient – envoyant des éclairs et clignotant au rythme des paroles prononcées. Et voici! dans l'air un autre être m'apparut, qui était un visage énorme, avec une bouche d'ombre qui l'occupait de plus de la moitié, si une telle chose est possible sans qu'il s'agît d'un monstre. Et le fait est que cet être était effrayant, et que j'eus l'idée qu'il s'agissait du véritable visage de Taclamïn, tel qu'il se manifestait dans l'air que je respirais, inhalais et exhalais, se tenant donc autant en moi qu'au dehors, et dédoublant, ainsi, le visage humain que j'apercevais sur le cou de celui qui était assis devant moi sur son trône d'or. J'eus un frisson, en ayant cette pensée, et, même, quelques cheveux se dressèrent sur ma tête.

    Je fermai les yeux, mais le visage revint à ma conscience, et je compris qu'il était projeté par mes propres yeux sur la paroi de l'air ou de mes paupières – et qu'il les utilisait pour se manifester différemment, d'une manière plus vraie que d'ordinaire. Il essayait littéralement de me posséder – et, en vérité, il y parvenait bien.

    D'abord je ne compris rien à ces mots qui étaient pour moi tels que des roulements d'orage. Mais, de même que des yeux plongés dans l'obscurité finissent par s'y habituer, et par distinguer les objets que la surprise jusque-là leur cachait; de même que, dans le flot d'une langue inconnue, on ne perçoit d'abord qu'un torrent dénué de sens, avant que, peu à peu, les sons émis s'ordonnent en idées qu'on saisit – de même, m'accoutumant à cette parole tonnante, je vainquis progressivement ma peur et des mots distincts me parvinrent, dans lesquels je perçus l'exigence plutôt banale de décliner mon nom et ma maison d'appartenance.

    (À suivre.)

  • Le regard de Doulad (Perspectives, LXXXIV)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Trône de Taclamïn le Grand, où je décris la salle royale de Taclamïn l'elfe-ange et la mine orgueilleuse de celui-ci, ainsi que sa mère.

    Or, Doulad, assise en retrait, un peu dans l'ombre mais sur un dais, regardait son fils comme s'il eût été son protégé, maintenant les yeux fixés sur lui. De curieuses lueurs les traversaient, comme si elle envoyait par eux des pensées, et que ces pensées passassent en volant d'elle à son fils, le contrôlant à distance. Car son regard était intense, et les mains du marionnettiste s'y sentaient.

    De mes yeux propre de génie, puisque j'avais désormais la forme de Radûmel, je distinguais des visages, des signes, des choses dans ces lueurs qui allaient d'elle à lui, et devinais qu'il s'agissait d'un langage, que dans ces yeux étaient des paroles, qu'ensuite il n'avait qu'à penser et répéter, tel un robot. Elle avait sur lui cette puissante influence.

    Sans doute, pour elle, il avait beau avoir un corps distinct, il n'était pas réellement détaché d'elle et appartenait toujours à son ventre astral, était toujours dans la bulle de son âme, l'étrange globe dans lequel d'autres yeux que ceux que je lui voyais étaient ouverts, et brillaient. Il n'avait pas de bulle propre, pour ainsi dire, et sa propre âme était en retrait, obscurcie. Mais en souffrait-il? Je ne sais. Il avait la tête légèrement tournée vers sa mère, comme s'il l'écoutait, ou voulait toujours pouvoir la regarder, s'il en avait le loisir. Toutefois elle le maintenait dans son trône et le visage tourné vers ses sujets, car elle savait que l'illusion que par lui elle tissait était nécessaire à son règne.

    Tout ce qui m'apparut ainsi en divination fondée sur mille indices observés me fut confirmé par la suite. Au reste, ce genre de phénomènes est courant dans le monde des génies, et il n'est pas facile aux uns de le cacher aux autres, car même si certains sont très doués pour tisser des prestiges et cacher le vrai, l'œil des génies n'est pas bloqué comme celui des mortels par un voile épais appelé matière, illusion suprême tissée par un dieu très puissant, et ils peuvent toujours saisir par instants ce qui se trame dans l'ombre, aucun voile tissé par l'un d'eux n'ayant l'épaisseur et la dureté de la matière que tisse le dieu noir pour les mortels naïfs. Ainsi est-il plus difficile de les tromper. Mais ce n'est pas impossible pour autant, et Doulad s'employait à donner le change et à faire croire à la royauté libre et fière de son fils Taclamïn; d'ailleurs lui-même y croyait, et jouait le jeu, fou qu'il était.

    J'attendais qu'il s'adressât à moi. Il le devait. Mais il prenait soin de laisser s'installer un angoissant silence. Tout dévoué qu'il était à sa mère, tout semblable qu'il était à un pantin entre ses doigts, il n'en était pas moins rusé, en lui-même, comme si de puissants esprits des ténèbres l'inspiraient dans ses actions. À coup sûr sa mère les avait mis en lui, afin qu'il régnât en maître. Il était leur esclave, mais grâce à eux il assujettissait les âmes les plus fortes. En un sens, il était un véritable initié, s'il en avait perdu son âme. Il avait quelque chose de ce qu'on appelle un mage noir. Et telle était aussi sa mère, nommée à juste titre sorcière par ses ennemis.

    Taclamïn demeurait assis, parfaitement immobile, sur son trône doré, et, comprenant quel était son jeu, malgré mon angoisse je m'employai à rester de même assis sur les dalles polies, le regardant sans ciller. Ses yeux de feu me remplissaient de clarté, et même de la chaleur piquante m'en vint à la racine des cheveux et aux joues, ainsi que le long de l'échine, et bientôt je commençai à transpirer. Mais je maintins mon regard dans le sien. Soudain, il esquissa un sourire.

    (À suivre.)

  • Alfred de Musset et les caprices de Marianne

    0000000000.pngJ'ai lu tous les poèmes d'Alfred de Musset plus d'une fois, ayant étudié son œuvre complète lorsque j'essayais de devenir agrégé de français, et j'ai souvent été frappé par le destin de ce poète, qui avait encore une écriture classique mais laissait monter en lui des images fortes et singulières – que néanmoins il interprétait mal, trop marqué qu'il était par le classicisme, la doctrine traditionnelle. Comme l'a dit Théophile Gautier, le plus beau était ses Nuits, dont les images étaient incroyables, mais qui tendaient à l'allégorie. On se souvient que l'un d'eux se fondait sur l'idée du double, dont Musset disait qu'il le poursuivait, qu'il en avait la vision. Mais finalement le poème se termine par l'affirmation que ce double était sa solitude. Les romantiques français avaient de ces interprétations qui devaient encore beaucoup à Corneille et à Racine – pour qui les êtres fantastiques étaient l'expression idéelle des passions, des états d'âme.

    Dans Lorenzaccio, la pièce de Musset la plus justement célèbre, il y a aussi un double, qui apparaît; c'est impressionnant et beau, même si cela tourne encore trop à la philosophie classique. Sur le modèle de Shakespeare, qu'il imitait, Musset déployait des images fabuleuses, mais ramenées à des concepts. Dans Les Caprices de Marianne, relue récemment pour des motifs professionnels, une figure d'équilibriste annonce un passage connu de So Spracht Zarathoustra de Nietzsche – et Musset y met des détails rutilants, évoquant les brodequins dorés du personnage, qu'assaillent des deux côtés des méchants qui veulent le faire tomber, et qui symbolisent les jaloux, les envieux, les rigoristes, toute sorte de gens. L'image est riche et belle, et l'équilibriste est comme un elfe ou un ange qu'attaquent des démons dignes de la peinture de Goya. J. R. R. Tolkien dit aussi que les elfes marchent sur des cordes sans souci aucun – pendant que les orcs tendent leurs bras vers eux depuis leurs gouffres!

    D'autres images d'une richesse incroyable, dans ces Caprices de Marianne, constellent les dialogues, comme celle du voyageur qui veut gagner la rive idéale, avatar intellectualisé du pays enchanté – de l'île d'Avalon où selon les Celtes les fées accueillaient les héros défunts, personnifiant au fond leurs victoires.

    Naturellement, ce n'était là qu'ornements rhétoriques, puisque, dans la trame de la pièce, aucune intervention divine ne se manifeste, et que seules les passions ordinaires animent l'action – notamment la vanité et l'égoïsme, images.jpgou le goût trouble de la débauche et du mal, chez l'héroïne. Musset ne pousse pas plus avant sa recherche, et même David Lynch, dans Blue Velvet, allait plus loin dans cette passion pour le mal, les méchants, qui habite chacun de nous, et se manifeste souvent dans le sentiment d'amour des dames – volontiers éprises de gangsters, d'hommes violents, parce qu'ils sont forts.

    Cela étonnait Musset, qui n'y comprenait rien, et se sentait, pauvre poète frêle et pur! délaissé et trahi. Il n'y a pas vraiment survécu, ne trouvant jamais la solution, et ne se soutenant, stylistiquement, que par les classes de rhétorique qui existaient alors, brillantes et belles, et où il avait excellé. Finalement, il est devenu alcoolique, perdant son énergie de jeunesse avec l'âge et les déceptions – et, lors de son discours d'entrée à l'Académie française, on l'a dit une ruine.

    Ce destin de poète romantique, tragique et bref, aurait pu susciter la sympathie des Décadents, mais son style et ses idées classiques lui ont attiré le mépris de Baudelaire et Rimbaud.

    Il reste le théâtre, imagé et original.

    (Le dessin ci-dessus est de David Lynch.)

  • Jean-Charles Mogenet, maire de Samoëns

    0000000.jpgJuste avant le Confinement – dès le premier tour des élections municipales françaises, mon cousin Jean-Charles Mogenet a été élu maire de Samoëns, le village ancestral, à une écrasante et surprenante majorité: le maire précédent, Jean-Jacques Grandcollot, avait eu deux mandats successifs, et était réputé très solide. Il avait été professeur de mathématiques au collège cantonal, après être venu de Paris, et était même passé du socialisme au gaullisme afin d'être plus facilement élu, dans un lieu où le socialisme a toujours été honni.

    Je ne veux pas le critiquer, car il nous a accueillis gentiment, mon ami Marc Bron et moi, quand nous avons cherché à présenter au public le livre que nous avions réalisé sur la poésie en patois de mon arrière-grand-oncle (un autre Mogenet, prénommé Jean-Alfred). Mais le fait est qu'il a fondé sa carrière sur l'idée de dynamiser économiquement la station de ski, et que cela a beaucoup plu pendant un certain temps, car c'était pour les locaux l'occasion de rester au pays et d'y travailler, de s'y enrichir. Sa mesure la plus marquante a été d'accueillir le Club Med, institution célèbre qui devait rapporter des millions.

    C'est ce que les entreprises dominatrices promettent toujours pour qu'on facilite leurs projets, leur donne les autorisations nécessaires – voire des subventions déguisées, par exemple en transports publics. Très tôt 0000000000000.jpgnéanmoins des problèmes sont apparus, notamment pour l'environnement, que le Club Med respectait bien mal, ce qui lui a valu plusieurs procès parce qu'il polluait les sources et dérangeait la vie séculaire de Samoëns, faite aussi d'agriculture, d'écotourisme, de traditions, de tranquillité appréciée par une clientèle un peu chic. Finalement il est apparu que la gloire d'accueillir le Club Med était cher payée.

    Très tôt, mon cousin, élu de l'opposition, s'est opposé sur ce sujet à son rival – et les débats ont dû être vifs, car un jour, il s'est confié à moi, il n'en pouvait plus de la dureté du monde politique, de ce qu'on lui lançait à la figure pour le faire taire, des tensions entre les gens. Jean-Charles est très connu pour sa gentillesse, et est toujours souriant, doux, calme, ayant été excellemment éduqué par ses parents. Son père a du reste aussi été maire, et même Conseiller général, et, quand je rencontrais des Savoyards du cru, comme on dit, on me demandait souvent si je lui étais lié – il était très célèbre.

    Jean-Charles était donc doux et franc, et ne comprenait pas l'arrogance et la brutalité de ses concurrents, citadins plus accoutumés à jouer des coudes – à la compétition sociale.

    Mais finalement, il a tenu bon, et ça a payé, il s'est imposé, surpris lui-même par son score écrasant. Un jour les fils du destin se sont tendus vers lui, et cela a été un torrent – un rush. Au fond tout le monde le voulait, mais sans oser y croire, on avait peur de perdre les avantages acquis, et on se soumettait à l'autorité apparemment la plus forte. Cela faisait hurler mon père – qui ne comprenait pas l'amertume du destin, car lui aussi aurait voulu 00000000000.jpgêtre maire, ou du moins qu'un membre de la famille le fût: il a quelque chose de clanique.

    Jean-Charles Mogenet est bûcheron de métier, il coupe les arbres qui sont en trop (il y en a plus que les écologistes rêveurs venus des villes ne s'en rendent compte, car il faut aérer les forêts), et le fait en respectant le plus possible l'environnement, ce qui lui coûte plus cher. Il trouve absurde que pour bâtir à Samoëns, on fasse venir du bois d'Afrique. Et puis il joue très bien du cor des Alpes. Son père était déjà un phare de la fanfare municipale, ils ont tous deux une âme d'artiste. Je l'écoutais, petit, jouer les glorieux Allobroges le 15 août, jour de l'Assomption, et c'était beau et poétique, cela s'enfonçait dans la légende. La Vierge montée au ciel protégeait les Savoyards! Et la légende continue, je pense...

  • Le trône de Taclamïn le Grand (Perspectives, LXXXIII)

    000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Capture de mon moi des astres, dans lequel je dis m'être réveillé, après avoir reçu un coup étourdissant, sur le sol d'une salle royale où se tenaient des chevaliers et des conseillers maléfiques.

    Le plus impressionnant toutefois restait Taclamïn, toujours surmonté de sa double flamme figurant comme deux ailes célestes. Elle en était du moins le souvenir certain, et dans sa rougeur légère on distinguait parfois le fil de plumes d'or, brillant comme un reflet – ou quelque spectre oublié qui, de moment en moment, croit pouvoir revenir sous les yeux des mortels.

    Le regard ardent de Taclamïn jetait devant lui d'autres lueurs, semblant être des lampes accrochées à son front; il rayonnait et défiait en quelque sorte la lumière répandue dans la salle depuis de curieux diamants incrustés dans des piliers de marbre: eux aussi luisaient, faisant émaner d'eux une clarté singulière, qui semblait ondoyer, ou palpiter, procéder par vagues, comme s'il se fût agi d'un souffle. Une vie était dans ces pierres, comme si un être céleste y avait été capturé, dont le cœur, en battant, créait la lumière dont avait besoin Taclamïn. Assurément les rayons des étoiles y avaient été enroulés, et un cœur y demeurant, un point central, doué de conscience et pareil aux génies des lampes, dans les contes orientaux. La clarté en était rutilante, pleine de curieux éclats scintillants. Une neige eût pu aussi lui servir de comparaison. L'art de Taclamïn ou de ses conseillers était véritablement consommé.

    Au plafond, des mosaïques polies représentaient des êtres effrayants, mais couronnés et glorieux, qui étaient sans doute de la famille du maître des lieux. Leur forme était repoussante, imprécise, inquiétante, mais ils tenaient des sceptres étincelants, et des êtres planétaires étaient assemblés autour d'eux agenouillés et soumis. Je reconnus le visage de ces êtres retardataires qui ont rejeté le chemin normal des hauts anges sous prétexte d'acquérir des vertus divines (et plus hautes encore), et qui à leur tour furent rejetés du ciel et confinés sur terre, mis en prison et sous la garde des génies, si cela est possible. Taclamïn et sa mère adoraient ces êtres qui étaient pour eux des cousins, et s'efforçaient certainement de les libérer et de leur donner les moyens de regagner les trônes perdus – persuadés qu'ils avaient été traités injustement, comme eux l'étaient!

    Des ombres torturées étaient représentées sortant de leur bouche, et se dirigeant vers le pays des hommes; on les voyait entourer ceux-ci, tenir leurs bras, s'enfouir dans leurs corps par leurs bouches et leurs nez, leurs yeux et leurs oreilles, et devenir leurs véritables conducteurs, tandis que les anges étaient tués, soumis ou enchaînés, repoussés au loin. C'était le projet de ces êtres, à moins que ce tableau ne racontât quelque chose qui était déjà arrivé... Je ne saurais le dire, mais c'était plus qu'effrayant, si l'on y songeait bien, c'était véritablement épouvantable.

    Les pensées qui avaient présidé à un tel tableau devaient, elles-mêmes, être montées d'un abîme, et, en un sens, je plaignis ceux qui l'avaient placé sur le plafond d'une salle royale, et ceux qui trônaient dans cette salle sous ces signes affreux. Je devais plaindre en particulier le vil Silesïn, maître officiel de cette tour mais jouet dans les mains de sa mère, la cruelle Doulad, qui se tenait derrière lui. Je ne savais pas encore, quand je la vis, que c'était là son nom; mais qu'elle fût sa mère aux yeux cruels, entièrement rouges et munis seulement d'une étoile d'or où aurait dû se trouver la prunelle, je n'en doutai guère, car elle semblait être plus vieille que lui, plus mûre, et en même temps lui ressemblait beaucoup: il lui avait emprunté ses traits durs et beaux à la fois, froids et splendides, orgueilleux, arrogants et purs, pareils à ceux des dieux. Mais sans la bonté qu'on leur prête, et marqués par l'égoïsme le plus profond. Leurs mâchoires carrées vibraient de tension, comme s'ils n'avaient jamais pu desserrer les dents, et leurs yeux, comme je l'ai dit, jetaient d'âpres feux!

    (À suivre.)

  • La fille de Fantômas

    000000.jpgCe n'est pas, chers lecteurs, un nouvel épisode de la geste du génie de Paris contre Fantômas, que je présente aujourd'hui, mais bien le roman La Fille de Fantômas, par Pierre Souvestre et Marcel Allain, paru en 1911 en France. J'en ai trouvé une réédition de 1972 à la Croix-Rouge de Limoux, et comme j'étais curieux de ce personnage mythique, réputé lié aux super-héros, vanté par Blaise Cendrars et Robert Desnos et admiré par les surréalistes, j'ai lu cet ouvrage intéressant.

    Il se passe en Afrique du Sud, pays d'origine de Fantômas, qui y est à la recherche de sa fille, déguisée en garçon depuis sa naissance par sa nourrice pour qu'elle échappe à son père et à son influence pernicieuse.

    Car Fantômas est un dangereux criminel – si, contrairement à ce qu'on peut voir sur les images du temps, il ne porte pas spécialement de masque. Il tue à foison, et pour pas grand-chose, se gorgeant de meurtres, nageant dans le sang de groupes qu'il extermine à lui seul, sans besoin de complices. Il répand la peste sur un navire, achève les blessés – poignardant les hommes et balançant le reste à la mer, dit le texte. Sans justification particulière.

    Mais la vérité est que ce sont les auteurs qui aiment ces tableaux sanglants, car même quand Fantômas ne tue pas, il y a des morts terribles, comme celle de l'innocent boxeur noir que des blancs, le croyant coupable d'un meurtre, lynchent à coups de revolvers en commençant par les bras et les jambes. Le sang gicle partout, dit le texte – qui se fait un malin plaisir de massacrer les innocents dans un récit endiablé et cruel, au rythme intense. Cela n'empêche pas les actions d'en être invraisemblables, notamment parce que la psychologie est sommaire et absurde. Même l'inspecteur Juve, policier français qui combat Fantômas, est dénué de sens commun, puisque, en laissant partir Fantômas pour retrouver son ami Fandor, il lui donne l'occasion de commettre mille meurtres – sans se poser aucunement la question de sa responsabilité propre. Lui non plus n'a pas de conscience morale perceptible...

    L'atmosphère est violente et funèbre, et à vrai dire elle est assez remplie d'événements extraordinaires et inattendus pour tenir continuellement en haleine, malgré 0000.jpgl'emploi bizarre de l'imparfait à la place du passé simple, sans doute ressenti comme caduc. Pour autant, les auteurs n'ont pas osé utiliser le passé composé, comme on le fait dans la vie courante, ayant probablement peur de passer pour familiers. Il leur restait donc l'imparfait – un peu comme dans les copies de mes élèves lorsque, ne connaissant pas la conjugaison du passé simple et n'osant utiliser un passé composé dont leurs instituteurs leur ont dit qu'il était incorrect, utilisent, donc, l'imparfait à tort et à travers. Encore un drame à la française, issu de l'académisme ubuesque auquel nous reconnaissons le pays que nous aimons tous...

    Le fantastique parfois affleure, car ce Fantômas a une force surhumaine – herculéenne, dit le texte: il a la puissance du diable, dont il semble être l'incarnation. Mais cela n'est pas dit. Et après tout les gens peuvent être très forts sans que le monde des esprits soit de la partie. La fille de Fantômas commande aux serpents en sifflant, ce qui est extraordinaire, mais pas surnaturel.

    Un roman palpitant, mais pas toujours de bon goût; et qui a sa poésie, mais qui manque de suggestivité.

  • Statut de la littérature régionale dans la France centralisée: éducation et libertés

    000.jpgDe l'article que j'ai fait l'avant-dernière fois sur le catholicisme spontané des traditions régionales, que doit-on faire sur le plan politique? De deux choses l'une. Soit on affirme que la culture doit être laïque, ou agnostique, et il faut bien se résoudre à accepter qu'en France la culture parisienne soit prédominante, puisqu'elle est bien plus avancée, en moyenne, sur la voie de l'agnosticisme que les cultures régionales. Soit on affirme que c'est la liberté qui compte le plus, que la laïcité ne doit pas avoir d'effet sur la culture, qui doit rester entièrement libre, et on admet que, à titre individuel, on a le droit de faire le choix des traditions catholiques et du merveilleux chrétien que portaient dans leurs textes Frédéric Mistral et Anatole Le Braz.

    Le problème est évidemment celui de l'éducation. Est-elle d'abord individuelle, ou collective? Ici la loi contredit la pratique: en théorie, les familles sont libres, parce que les droits de l'homme stipulent qu'elles ont la responsabilité de l'éducation des enfants. En pratique, le Gouvernement, en France, n'a aucunement l'intention de laisser les familles diriger l'éducation des enfants, et entend bien leur imposer l'agnosticisme laïque de mise dans la culture parisienne.

    La raison en est simple: déjà le Roi imposait un gallicanisme abstrait pour faire triompher la monarchie absolue contre le féodalisme assimilé au merveilleux chrétien – à la pluralité des saints et des anges, pour ainsi dire. La République, fondée par des disciples des philosophes rationalistes, a tout intérêt, à son tour, à convertir l'ensemble des citoyens à la culture de ses fondateurs.

    Le régime est donc toujours plus ou moins: une loi, une foi, quoi qu'on dise. L'unicité de l'Éducation nationale, et des programmes d'étude, le confirme. Les traditions religieuses doivent être marginalisées et subordonnées à la tradition philosophique des Lumières.

    Mais la liberté individuelle après tout peut amener à préférer Joseph de Maistre à Montesquieu, quoi qu'on pense. Le conflit donc apparaît entre les familles qui conservent la tradition de Frédéric Mistral et de son merveilleux chrétien ou populaire en langue provençale, et la République qui ordonne de faire étudier plutôt Émile Zola et ses principes repris de la science positive, et exposés en français. C'est tout simple.

    Il est difficile de songer à un État républicain qui va laisser se répandre l'enseignement du provençal et du merveilleux chrétien et paysan de Frédéric Mistral. S'il sera amené à accepter en théorie les traditions familiales 0000.jpgpuisqu'il reste en principe démocratique, il ne fera jamais rien de lui-même dans ce sens, et profitera bien des occasions qui se présentent pour restreindre la diffusion d'une telle culture, jugée par lui contraire à ses valeurs.

    D'ailleurs avec les meilleures intentions du monde: pour ses élites, c'est là une culture nuisible à l'individu, puisqu'elle le laisse dans des illusions passéistes. Le colonialisme intérieur a des buts de civilisation: cela s'entend. Il est profondément progressiste.

    Mais la véritable évolution ne viendra que de la liberté laissée aux individus. Ce sont eux qui investissent et entreprennent. Ce sont eux qui créent. Et il est possible que, pour bien créer et entreprendre, l'inspiration des Saints du Ciel chers à Mistral soit parfois plus efficace que celle de Jean-Jacques Rousseau. Cela ne se décrète pas à l'avance; cela ne se vérifie qu'à l'expérience.

    La persistance de la tradition inaugurée par Mistral, malgré le peu d'encouragements du pouvoir central, prouve que c'est bien le cas – que Jean-Jacques Rousseau ne suffit pas. Pour vivre pleinement, pour appréhender l'humain dans sa totalité, il faut les deux – et l'application politique en est évidemment le fédéralisme.

  • La capture de mon moi des astres (Perspectives, LXXXII)

    tacl.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Surgissement des dragons, dans lequel je dis avoir vu devant moi (c'est à dire devant mon double elfique, dans une dimension parallèle) deux chevaliers montés sur deux dragons ailés – dont je n'aurais pas pensé que, brisant les règles de chevalerie de mise dans le monde des Génies, ils oseraient m'attaquer ensemble.

    Mais Tocúl fils d'Arnil en dépassant son maître partit sur ma gauche, tandis que Taclamïn continuait à se diriger droit vers moi d'un vol tranquille et calme, déviant à peine sur ma droite en faisant une courbe; et lentement son dragon ouvrait sa gueule, me laissant voir son gosier de braise.

    Tocúl fit soudain jaillir de ses mains un filet que je n'avais point vu et qui, doré et clair, semblait animé de vie propre, et planer dans les airs en se dirigeant consciemment vers moi, puis en m'entourant soigneusement de toutes ses parties, à la façon d'une raie enveloppant une proie, au fond de l'eau. Brusquement il s'aplatit sur moi, et m'enserra. Je ne pouvais plus bouger, ni mon bon cheval, lui aussi prisonnier. Mais les vertus du filet nous empêchèrent de tomber au sol.

    Brièvement je me débattis, avant de constater la vanité de cet effort. Cela donna toutefois à Taclamïn le temps d'arriver jusqu'à moi, et de me donner un coup de poing magistral de sa main gantée d'argent, ce qui fit jaillir un éclair à mes yeux, avant que ne fusse complètement étourdi, et ne visse mille étincelles tourner en moi en furie. Une formidable douleur étreignait ma mâchoire, mais je n'en entendis pas moins une grossière injure à mon encontre de Taclamïn, dès qu'il m'eut frappé.

    Puis je me sentis saisi et emporté, pris aussi mon cheval, mais je ne distinguai que peu de chose; tout tournait autour de moi – j'étais sonné, comme on dit, et mes pensées embrouillées me paraissaient éclater et courir en tous sens sans que pusse déceler en elles le moindre sens. Les voix de mes ennemis fulguraient comme des coups de tonnerre pleines de haine à mes oreilles endolories, et je me demandai si je survivrais à cette capture, et ce que ces maufaés me voulaient.

    Reprenant finalement mes esprits, je vis que j'étais couché sur des dalles blanches, les mains liées derrière moi. Mais comme mes jambes étaient libres, je tâchai sans tarder de relever mon buste pour m'asseoir, ce que je parvins à faire. Je regardai alors calmement autour de moi, ne voulant pas montrer de peur. Les chevaliers de Taclamïn à quelque distance m'entouraient, placés dans une salle, et le visage invisible, caché par un heaume fermé; leurs yeux mêmes n'étaient guère dans leurs visières que des reflets bizarres, et ils ne bougeaient pas. On eût dit des statues, ou ce que les mortels nomment des robots, et qu'ils fussent éteints, à l'arrêt – ou, comme on dit, en veille.

    Mais sur un dais qu'on pouvait gravir de cinq marches, devant moi était un trône doré, et sur ce trôné doré était assis Taclamïn. Et debout à sa droite était Tocúl le Borgne, et, à sa gauche, assis sur un siège en retrait, était un homme dont je n'ai pas encore parlé, mage noir de l'entourage de la mère de Taclamïn, cousin infâme nommé Silesïn le Fourbe, et fils de Ducmïn l'Acerbe. Ses yeux perçants rayonnaient de haine et de raillerie mêlées, et dès que je l'eus vu je mesurai le mal qui était en lui, et qui formait autour de sa tête une ombre sombre, dans laquelle il me semblait parfois apercevoir un éclat, comme un œil. Certainement il avait accueilli un être de l'abîme par goût de la fausse puissance que sa race donne aux imprudents qui se vouent à eux. Le corps de Silesïn vibrait, et une électricité singulière l'habitait, laissait parfois courir des étincelles dans ses yeux ou au bout de ses doigts, qui sur ses genoux en tressautaient. Sa bouche aussi semblait contenir un feu, quand il l'entrouvrait. Il appartenait assurément à une race très ancienne, lui-même, quoique son apparence humaine pût donner le change aux naïfs.

    (À suivre.)

  • Laïcité culturelle et littératures régionales: la longueur d'avance de Paris

    00000.jpgIl est une réalité qui est difficile à avaler pour ceux qui aiment les langues et cultures régionales et qui en même temps sont partisans de l'agnosticisme philosophique et de la suppression, dans la vie spirituelle, des allusions au christianisme et plus généralement à la Bible. Cette réalité toute simple, dont on ne doute pas à Paris, c'est que les cultures régionales sont plus enracinées, en moyenne, dans le catholicisme, que la culture parisienne.

    Et il n'en est pas ainsi seulement depuis la Révolution. Le gallicanisme émanant de la Maison de France tendait déjà au rationalisme, tendait déjà à s'accorder avec la philosophie stoïcienne – avec Sénèque –, tendait déjà à faire de Dieu une abstraction, et des saints thaumaturges un fantasme. Déjà, au sein même du 0000000.jpgcatholicisme, Paris s'opposait aux provinces, plus marquées par le merveilleux et le culte des saints guérisseurs, par la tradition médiévale et ce qui émanait des Francs: car ceux-ci vénéraient saint Martin, saint visionnaire et thaumaturge dont le tombeau guérissait de mille maladies, mais les Romains classiques n'étaient pas dans cet horizon, ils restaient fidèles à l'ancienne tradition latine, et à l'empereur Auguste.

    Avec l'essor de la philosophie agnostique, l'opposition entre Paris et les provinces a été encore plus nette et franche. Comme la République a consacré la philosophie des Lumières (prétextant à cette fin la laïcité), le conflit est apparu dès 1793 et les guerres de Vendée.

    À presque tous cela semble un progrès: intellectuellement, on l'assume joyeusement. Mais beaucoup n'en restent pas moins attachés aux cultures locales et familiales, qui étaient généralement bien différentes – bien plus marquées, qu'on le veuille ou non, par le catholicisme populaire.

    Pris dans une contradiction, leur effort est souvent de montrer que la littérature régionale n'est pas si traditionaliste qu'on croit: que Frédéric Mistral n'était pas un simple catholique chantre des vieux métiers et de la paysannerie, des saints provençaux et de la Vierge Marie. Il était plus nuancé, affirment-ils.

    Oui, d'accord, personne n'est parfaitement assujetti à un modèle préconçu, cela s'entend. Mais si on compare Mistral avec la plupart des auteurs parisiens de son temps, il était réellement plus proche de l'Église catholique. Même si on le compare à Léon Bloy, on découvre chez lui un catholicisme plus tranquille et plus traditionnel, moins marqué par le gallicanisme et la théologie abstraite.

    Et ce n'est pas tout de même un cas isolé: tout le Félibrige, fondé par Mistral et quelques amis, était parrainé par les évêques locaux, qui voyaient dans ce chant de la vieille Provence aussi un hommage rendu aux saints protecteurs du lieu, et de leur reine virginale à tous.

    Même le félibre Jean-Henri Fabre, peu attiré par le catholicisme, a été rejeté par l'instruction laïque parce que son 000000.jpgspiritualisme, disait-on, le rendait complice de l'Église romaine. Son rejet des théories à la mode à Paris, son goût pour l'observation précise des insectes en action et son idée d'une intelligence de la nature choquaient et choquent toujours les partisans d'une culture laïque, c'est à dire agnostique. Qu'il ait été félibre et proche de Mistral n'arrange évidemment rien.

    Il faut donc bien se rendre à l'évidence, même si l'exemple provençal peut paraître isolé. Il ne l'est pas. À la rigueur, en Provence, il y a eu plus de républicains qu'en Bretagne ou en Savoie. Il est donc inutile de chercher d'autres exemples. Et ma thèse de doctorat a montré que l'ancienne Savoie allait aussi dans ce sens.

    Les historiens officiels s'en sont scandalisés. Mais c'est la vie.

  • L'école et l'égalité en France, au sein du Confinement

    000000.jpgLa loi dit que l'instruction obligatoire n'existe en France que jusqu'à seize ans, et elle est sans doute rationnelle, mais il est curieux que tant de lois ne soient pas suivies dans leur esprit par les gouvernements qui sont censés veiller à leur exécution, ou projeter de les changer si elles leur déplaisent. Car un professeur de l'instruction publique reçoit continuellement des injonctions pour garder les élèves bien au-delà de l'âge légal non pas seulement dans son cours, mais même dans l'établissement où il travaille, et dont il n'a pourtant pas la charge globale.

    Combien j'ai vu d'élèves qui, ayant seize ans ou plus, ne se plaisaient apparemment pas en cours, puisqu'ils cherchaient plutôt à entraver son déroulement, et que, pour autant, il était proscrit de mettre à la porte même pour une séance, la loi l'interdisant au professeur (bien qu'officiellement il soit maître de sa classe – encore une contradiction).

    On raconte même que quand un élève de seize ou plus ne vient plus en cours sans avoir de justification valable, ce n'est pas à l'administration du lycée de s'interroger sur sa volonté de continuer à venir ou non, mais aux professeurs de le contraindre à venir, en le mettant en retenue. Il ne s'agit pas de prévenir les parents: ils sont généralement au courant; mais de demander aux professeurs de faire la police officieuse.

    À l'armée, raconte-t-on, on laisse aux simples soldats les actions sur lesquelles le règlement pourrait trouver à redire. Peut-être que c'est pareil dans l'administration civile.

    Pendant le confinement, l'inquiétude du Gouvernement était grande, de laisser les enfants des catégories sociales dites défavorisées dans leurs familles, sans contact avec les professeurs fonctionnaires. Pourquoi? Il a parlé d'égalité. Mais on peut soupçonner qu'il a surtout peur de la marginalisation, et donc de naissances de 0000000000.pngcommunautés autonomes, et incontrôlables par sa police. Car en France, si l'État n'est pas policier, c'est qu'on a instruit à la population de se soumettre d'elle-même, on lui a enjoint de recevoir avec joie ou au moins résignation les directives d'un Gouvernement qui n'a que le bien du peuple en tête, et l'égalité pour tous. Mais si les enfants sont éloignés de l'école, ils ne sentiront plus le lien organique avec le Gouvernement, et leur faire payer des impôts sera très difficile, et plus généralement leur faire respecter la loi.

    L'identification du peuple au Gouvernement est de fait très moyenne. Si dans le monde il y a pire, il y a aussi mieux. En France, l'État est volontiers regardé comme lointain, et artificiel.

    L'école sert ce que les choses n'empirent pas. Autrefois elle servait à les améliorer, mais cela n'a marché que brièvement, et maintenant on est davantage sur la défensive - on essaie surtout de sauver les meubles.

    Dans la logique du Gouvernement, toutefois, cette préoccupation n'est en rien contraire au souci de l'égalité. Ce dernier n'est pas simplement, comme on pourrait croire, la face jolie et plutôt mensongère d'une action gouvernementale surtout soucieuse de survie. La logique est de dire que le salut de l'être humain vient de son adhésion à l'État: celui-ci est la voie par laquelle l'humanité s'accomplit dans son être spirituel profond, tout comme dans son être matériel. Il n'y a qu'une seule chose, du reste, disent les philosophes officiels: le bien-être matériel crée le bien-être spirituel. Car l'État étant terrestre, sa divinisation se confond avec le matérialisme théorique.

    On n'imagine pas possible que des communautés prennent effectivement leur autonomie, et se débrouillent correctement dans une sorte de médiocrité dorée, laissant le soin aux individus de se sauver par eux-mêmes. Ce serait l'Apocalypse. La seconde mort de Dieu. Donc il est nécessaire de tout faire pour ramener les jeunes au lycée, même quand ils ont passé seize ans.

    La question se pose dès lors de savoir pourquoi on ne change pas la loi. Est-ce pour donner l'illusion de la liberté? C'est vrai qu'on parle moins de celle-ci que de l'égalité. Elle fait peur à des âmes qui, je pense, vénèrent l'État plus qu'il n'est sensé.

  • Le surgissement des dragons (Perspectives, LXXXI)

    000000000000 (2).jpgCe texte fait suite à celui appelé La Première attaque de Taclamïn, dans lequel je parle de l'attaque dont mon double démonique fit l'objet, de la part de chevaliers dont je m'échappai en volant dans les airs, grâce à mon cheval ailé.

    Il y avait, à mi-hauteur de la tour, une terrasse, ornée de lanternes jaunes des plus gracieuses, et ceinte d'un parapet surmonté d'élégantes sculptures, représentant des animaux ou des guerriers saints, ailés et de la race des Dormïns, mais dont le visage fier était déformé par l'orgueil et le désir. Je les voyais, intrigué, de loin; j'étais étonné qu'un sculpteur eût osé donner de telles passions à des êtres aussi nobles. On reconnaissait leurs noms, en effet, à leurs armoiries; il y avait là Dal, Alar, Dëlïndor, Diénïn et d'autres encore. Mais l'artiste avait marqué leurs traits d'une fierté sans limites, avait même épaissi leurs muscles, multiplié leurs pierreries, leurs ors et leurs ornements, sur leurs armes et leurs hauberts, et ce n'était en rien conforme à la tradition, qui les montre modestes et simples, humbles et sans prétention, pleins d'attention pour autrui et dont la force s'appuyait surtout sur une volonté qu'habitaient des êtres purs, auxquels ils rendaient constamment hommage, étant des gens qui priaient et méditaient sur les mystères du ciel. Leur but était essentiellement de donner leur corps et leurs membres à des entités sublimes, mais sur ce parapet, on eût dit qu'ils tiraient leur force d'eux-mêmes, qu'ils étaient eux-mêmes les dieux. Il y avait là une manifeste hérésie, dont certainement le seigneur de la tour était coupable.

    Bientôt mon attention fut surtout attirée par un mouvement que je découvris sur cette terrasse. Car, surgissant de l'arrière de la tour, où devait se trouver une porte que je ne voyais pas, un dragon ailé que montait un fier chevalier couronné d'or marcha quelques pas, monta sur le parapet puis s'élança dans les airs pour voler vers moi. Et le chevalier avait aussi l'épée nue, et je reconnus un être d'une grande noblesse, car ses yeux fulguraient à travers le heaume fermé, et une double flamme ornait ses épaules, souvenir d'ailes divines. Le feu qu'il exhalait était tel qu'une obscurité était autour de lui, comme s'il repoussait par son éclat la clarté du soleil (qui alors se couchait), et ce génie m'apparut comme ayant des origines célestes, comme étant de la race de ceux que les hommes appellent les anges, habitants des étoiles – de Vénus, de Mercure voire de la Lune. On comprend, comme je le compris plus tard moi-même, qu'il s'agissait de Taclamïn, seigneur de la tour, sans doute accouru en oyant dire que je montais un cheval ailé et que moi aussi j'étais d'une haute origine, trop élevée pour ses chevaliers – quoique point trop pour lui, loin de là!

    Derrière lui, je vis un autre dragon ailé s'élancer – celui, je l'appris également plus tard, du demi-géant Tocúl le Borgne, fidèle bras droit du seigneur dela tour, habile comme personne ne l'est à dompter et à monter les dragons ailés – fils de la Terre et du Ver d'Abîme. Deux guerriers fiers ainsi s'apprêtaient à m'affronter, et je vis tôt que la rapidité de leur vol ne permettrait pas à mon brave Isniecsil de les semer s'il les fuyait – et d'ailleurs j'avais foi en ma force, et voulais l'exercer contre ces ennemis, ne les pensant pas assez fourbes pour m'attaquer ensemble.

    (À suivre.)

  • Engagement politique et militantisme culturel: regards des syndicats français sur les cultures régionales

    00.jpgJe voudrais encore revenir sur les conversations intéressantes que j'ai eues à Montpellier avec des membres du Département d'Occitan de l'Université après ma conférence sur Jean-Alfred Mogenet. La question politique est très tôt apparue, car on m'a parlé du positionnement à cet égard de mon ami Marc Bron, célèbre promoteur de la langue savoyarde, qu'il enseigne, et avec qui j'ai édité le volume de poèmes de mon arrière-grand-oncle: il en a traduit les poèmes, qui sont en patois de Samoëns. Il avait choqué les militants montpelliérains de la langue occitane en déclarant que l'important syndicat d'enseignants appelé SNES était à ses yeux trop à gauche. 

    Je ne pense pas que pour autant lui-même soit très à droite, s'il est bien sympathisant de la tradition catholique. Et cela a été dévoilé par l'ouverture des archives du Parti communiste français: celui-ci a bien pris le contrôle du SNES en 1967.

    Trop à gauche ou pas, les communistes avaient une tendance à l'uniformisation qu'a dénoncée en son temps Léopold Sédar Senghor, lequel, après avoir été l'un d'eux, a choisi d'adopter les idées du jésuite Pierre Teilhard de Chardin et de fonder l'organisation politique du Sénégal sur une base fédéraliste, multiculturelle et multiethnique: le pays a six langues reconnues par l'État. Et tout n'y est pas parfait, mais c'est quand même un des pays africains les plus stables et les plus harmonieux, un de ceux où on a le plus 00.jpgenvie d'aller. Il le doit, je crois, à Senghor et à sa conception puisée en Teilhard de Chardin. Car Senghor rejetait aussi l'athéisme, et il faut avouer, comme il le pensait, que toute culture digne de ce nom puise son souffle dans la divinité. L'asséchement des cultures fondées sur le réalisme socialiste ou l'agnosticisme laïque montre d'expérience que la source est occulte, et qu'il est absurde d'imposer à cet égard une limite à l'expression culturelle.

    Je pense que, plus ou moins clairement, c'est ce que voulait dire Marc Bron. Il pensait que le communisme était excessif dans sa volonté de limiter l'expression culturelle, même quand il était en principe favorable aux langues régionales parce qu'elles sont populaires. En patois, on chante beaucoup les métiers manuels, n'est-ce pas.

    Mais pas trop le sort de l'ouvrier à l'usine: c'est plutôt Zola, qui faisait cela, et il écrivait en français. Or, tout de même, ces ouvriers d'usine étaient le gros des militants du Parti communiste, et les professeurs de l'Éducation nationale adhérents du SNES avaient eux aussi plus Zola comme référence, que Frédéric Mistral. Il n'était donc pas forcément d'une stratégie efficace de s'en remettre au PC ou au SNES. Et Marc Bron et moi, je ne le cacherai pas, avons un jour décidé d'adhérer ensemble au SGEN, lié à la CFDT.

    Je pense que la CFDT est liée à son tour à ce qu'on pourrait appeler la gauche chrétienne, et c'est un fait que l'enseignement catholique est en moyenne plus ouvert aux cultures régionales que l'enseignement public. Je n'en veux pas seulement pour preuve que les collèges et lycées catholiques de Savoie proposaient l'étude des œuvres littéraires de François de Sales en cours de français, mais aussi ce que m'a dit mon ami Marcel Maillet, poète qui fut aussi proviseur, justement du lycée Saint-François-de-Sales de Ville-la-Grand (près d'Annemasse): cela ne lui posait aucun problème d'y inviter 00.jpgJean-Marc Jacquier, musicien traditionnel fondateur de l'excellente Kinkerne, et sympathisant notoire de la Ligue savoisienne. Dans le public, cela ne risquait pas d'arriver, car, il faut bien le reconnaître, on y est plus ou moins chargé de faire l'apologie de l'État central.

    Toutefois, il existe un organisme qui promeut les langues régionales dans les établissements publics, appelé la FLAREP, dont j'ai été membre à travers l'Association des Enseignants de Savoyard, dont j'ai été trésorier (et dont Marc Bron est président). Et je dois dire, avec beaucoup de reconnaissance, que le volume de poèmes de Jam a bénéficié du soutien financier de cette AES, à son tour soutenue, à cette occasion, par la Région Rhône-Alpes-Auvergne, dirigée par Laurent Wauquiez – plutôt dans le camp catholique, je pense, que dans le camp laïque!

    Un professeur d'histoire lié au Département d'Occitan rappelait que l'occitaniste Robert Lafont et son ami Max Rouquette s'en sont pris avec virulence aux mistraliens, conservateurs, traditionalistes, culturellement fixistes, pour ainsi dire. Je m'en suis étonné, demandant en quoi les mistraliens empêchaient Lafont et Rouquette d'écrire 00.jpgcomme ils voulaient, et qu'ils n'eussent pas davantage respecté la mémoire de Mistral, un grand poète, au moins en respectant les choix personnels de ses adeptes après sa mort. De quelle unité politique ou idéologique qui que ce soit a besoin, en ce monde?

    Mon camarade historien certifie qu'il ne s'agissait pas de s'attaquer à Mistral, mais à ses adeptes traditionalistes.

    Cependant, il reconnaît que Mistral n'a pas été clair, sur le plan politique – qu'il a beaucoup fluctué. Mais n'était-il pas avant tout un poète? N'attendait-il pas que les institutions soient au service de la culture, plutôt que l'inverse? C'est mon cas, je l'avoue. Pour moi, la civilisation tend à l'art. C'est par l'art que les âmes s'ennoblissent et que les lois s'améliorent; la politique n'en est que l'exécution sociale. C'est ce que pensaient William Morris et André Breton, et c'est pourquoi le Parti communiste, dont ils faisaient partie, les a exclus.

  • Le professeur Raoult et les experts

    00.jpegComme cela a été beaucoup dit, la polémique lamentable qui s'est déclenchée dans les cabinets d'experts parisiens protestant contre le remède du docteur Raoult dans son hôpital marseillais, a démontré tout ce qu'avaient de grotesque deux tendances très françaises: le centralisme en matière d'orientation médicale et plus généralement culturelle, d'une part; l'obsession des statistiques et des mathématiques, invasive dans tous les domaines et dangereuse en médecine, d'autre part. Car c'était au nom d'une méthode mathématique réputée infaillible que des docteurs en médecine parisiens voulaient interdire à Didier Raoult d'appliquer un remède dont il avait eu l'intuition, et qu'on utilisait, comme on sait, pour le paludisme.

    L'arrogance et le despotisme des docteurs parisiens étaient tels que le Gouvernement, impressionnable et naïf, était tout prêt à interdire l'utilisation du remède en question, pourtant courante depuis des décennies. Les philosophes de la médecine, qui dans leurs officines occultes pensent devoir tout régir pour sauver le monde de l'irrationalité, s'en prennent à l'homéopathie, à l'ostéopathie, à la médecine anthroposophique, à la médecine chinoise, et aux remèdes que les médecins de terrain peuvent trouver lorsqu'ils laissent les idées venir au cours de l'action. Cela relève de l'obsession.

    Cela me rappelle ce qu'on me racontait de l'ancienne Yougoslavie: dans une réunion de professionnels on voyait arriver un membre du Parti communiste qui changeait toutes les décisions déjà prises. Il était réputé divinement inspiré.

    Le plus troublant est quand même la soumission d'un gouvernement censé être démocratiquement élu à ces 00.jpgphilosophes médicaux dogmatiques dont, contrairement à ce qu'on lit fréquemment dans les manuels scolaires (tout prêts à aller dans le sens de la propagande ordinaire), Molière eût fait des comédies encore plus drôles que Le Médecin malgré lui et consorts. Mais peut-être que ce nouveau clergé les eût fait interdire comme l'ancien a fait interdire Tartuffe. Louis XIV avait des jésuites dans sa politique, disait Victor Hugo. Dieu sait ce qu'a Emmanuel Macron dans la sienne.

  • La première attaque de Taclamïn (Perspectives, LXXX)

    0000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Triste Pensée de Taclamïn, dans lequel je parle, sous l'identité d'un double démonique, d'un seigneur-démon orgueilleux qui voulait devenir le seul dieu de la Terre, et qui avait, à l'entrée d'une vallée, créé une magnifique tour au collier de rubis, qui faisait croire, tant son éclat était grand, à la bonté de son cœur.

    Or, arrivé en ces lieux à la fin d'une douce journée, je ne fus pas loin de croire que les rubis de la tour étaient ceux du collier de Vesper – qu'on dit l'étoile de Vénus, celle que comme un diadème elle porte au front. Car ils soutenaient la lumière rayonnante du soleil même, alors que derrière moi il déclinait sur l'horizon. Et soudain parut, à côté de lui, effectivement, comme une première étoile, la douce Vesper aux rayons chatoyants. Et il devait bien y avoir un lien avec les rubis de la tour rangés en collier autour de son sommet, car dès qu'elle parut, ces rubis s'allumèrent, comme éveillés à une vie nouvelle, comme répondant à un appel. Ils devinrent de véritables lampadaires, mais des lampadaires vivants, et qui faisaient comme signe à l'étoile qu'ils aimaient. D'elle étaient-ils venus? Est-ce sa lumière, que Taclamïn était parvenu à capter?

    Je doutais toujours moins que le bâtisseur et propriétaire de cette tour ne fût un grand homme, et je me promettais de le féliciter et de le louer, de l'aimer et de le congratuler, dès que j'aurais l'heureuse occasion de le rencontrer.

    C'est alors que, au bas de la tour, une porte s'ouvrit, coulissant dans la paroi, laissant vide une ouverture sombre. Dans un bruit de tonnerre, deux chevaliers sortirent. Leurs armures étaient brillantes, et du feu jaillissait des sabots de leurs chevaux tandis qu'ils se précipitaient vers moi.

    Au lieu de venir paisiblement et amicalement, ils s'élançaient l'épée nue au poing, et voici! j'étais très étonné de leur attitude, et me demandais ce que j'avais bien pu faire à leur maître ou à eux-mêmes. Je ne pus faire que je ne sortisse à mon tour mon épée brillante et ne plaçasse à mon bras gauche mon bouclier ovale, puis ne baissasse la visière de mon heaume et ne me tinsse prêt à répondre à leur assaut.

    Mais de loin je les hélai, tâchant de comprendre ce qui les poussait à agir ainsi. Ils ne me répondirent pas et, sombres et fiers, continuèrent à galoper vers moi.

    Ne voulant point me battre et préférant croire en une méprise, j'ordonnai à mon cheval chéri le brave Isniecsil de déployer ses ailes de feu et de m'emmener dans les airs, hors de portée des deux chevaliers agressifs. Ainsi fit-il, et les chevaliers eurent beau frapper l'air de leurs cris et tracer des moulinets de leurs épées, je me tenais tranquillement dans les hauteurs, me dirigeant vers la claire lumière des rubis servant de collier à la tour phallique, heureux de pouvoir sentir l'air du soir glisser sur moi à travers mon haubert.

    (À suivre.)

  • La division par les dogmes: monopole laïque et fixité catholique en Provence et en Occitanie

    Robert_Lafont.jpgJ'ai fait allusion, récemment, aux débats qui avaient eu lieu entre les adeptes de Frédéric Mistral et les occitanistes conduits notamment par Robert Lafont et Max Rouquette (si j'ai bien compris). J'ai lu Mistral et son catholicisme est clair, il exploitait avec profondeur et piété le merveilleux chrétien – subordonnant même les fées aux anges, reconnaissant comme les catholiques médiévaux que les premières avaient péché, qu'elles étaient fautives au regard de la divinité, et que les anges de Jésus-Christ avaient été envoyés sur la Terre pour les y remplacer dans leurs divers offices.

    Si j'ai bien compris, donc, les occitanistes, autour de Montpellier, étaient hostiles au traditionalisme et au catholicisme, se voulaient universels et donc prônaient la laïcité et l'agnosticisme à la française – ce qui n'a rien en fait de bien universel, mais qu'on présente comme universel puisque non catholique et que le catholicisme à son tour a été reconnu comme non universel, après avoir lui aussi prétendu l'être. (L'universalisme des agnostiques est en fait calqué sur celui des anciens catholiques, et n'a sans doute pas plus d'authenticité.)

    L'État central profite des divisions pour imposer sa culture propre, puisque la ligne agnostique est unitaire à Paris, tandis qu'elle fait l'objet de débats dans le sud, où les catholiques mistraliens (dont sortit jadis Charles Maurras) résistent à l'agnosticisme occitanien.

    Quand je suis allé présenter à Montpellier un poète franchement à droite, très catholique, hostile aux francs-maçons, j'ai dit à l'auditoire ce qu'il en était, comme s'il s'agissait d'une blague. Je ne sais pas si cela a fait rire. En France, et notamment parmi les fonctionnaires, on prend la politique très au sérieux. Elle a quasiment été érigée en religion. Même la laïcité en est un moyen, puisqu'elle a pour but de repousser aux marges les religions qui ne se soucient pas de politique – d'ailleurs toujours suspectes. Si elles n'ont pas d'idées politiques subversives, pourquoi ne profitent-elles pas de leur plein accord avec les valeurs sacrées de la République? Elles y ont tout à gagner, d'une façon plus ou moins claire ou d'une autre, elles pourraient se faire – ô suprême bonheur! – subventionner.

    J'ai plaisanté aussi sur ceci, que le volume de poèmes que je commentais avait reçu des subventions du président de Région Laurent Wauquiez, alors qu'on disait qu'ayant remplacé à ce poste Jean-Jack Queyranne, sympathique socialiste qu'en son temps j'ai défendu, il avait cessé de subventionner les langues régionales; mais le recueil de Jam n'en a pas wauquiez.jpgsouffert. De nouveau, je suis sceptique sur l'ampleur des rires qui en sont survenus, mon public n'étant peut-être pas celui que j'avais en Savoie habituellement, plus favorable au parti de Laurent Wauquiez, ou du moins plus partagé.

    Pour moi, je le reconnais, la poésie est plus importante que la politique. Jean-Alfred Mogenet avait bien le droit d'être catholique et hostile aux francs-maçons, à mes yeux celui qui s'en soucie a complètement tort.

    En son temps, le regretté Claude Castor, historien notoirement agnostique spécialiste de Samoëns, sans doute à cause de cela s'en était pris à lui, scandalisant ses héritiers. Il est, c'est vrai, illogique de consacrer à un poète une conférence, pour le critiquer et se plaindre qu'il n'était pas dans le bon camp. Quand on regarde la poésie de près, on se moque bien de cela. Le pauvre Claude Castor avait eu du mal à se remettre de la colère de la petite-fille de Jam, qui l'avait banni en quelque sorte de la bonne société samoënsienne. Peut-être est-ce à cause de cela que, sur son lit de mort, il a demandé un prêtre catholique, étonnant ses amis agnostiques et, je pense, francs-maçons. Paix à son âme. Il était très agréable et très gentil, c'était un brave homme.

  • La triste pensée de Taclamïn (Perspectives, LXXIX)

    taclam.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Tour de Taclamïn, dans lequel je parle, sous l'identité d'un double démonique, d'une tour fabuleuse bâtie par la science du ciel.

    Face à cette tour splendide (admirable même pour le peuple des génies, qui n'avaient pas tous la science issue du ciel de Taclamïn), je ne doutais pas, dans ma naïveté, que le seigneur n'en fût un homme riche et bon, sage et généreux. Je devinais que les rubis brillants du sommet guidaient les voyageurs la nuit, créant de nouvelles étoiles sur terre, à portée de tous. Certainement, songeais-je, le but d'un tel seigneur était de secourir les gens, de leur rendre service, et, servant d'exemple, de tirer toutes les âmes vers le bien. La beauté de la lumière qu'il créait par ses arts devait, soulevant les cœurs d'enthousiasme, animer en eux le désir de bien faire – condition nécessaire à la fusion de chacun avec la flamme douce qui émanait des rubis. Or elle en suscitait le désir, et ses feux suaves touchaient étonnamment les consciences, faisant naître en elles l'image d'hommes et de femmes dansant dans une atmosphère vermeille, entourés d'éclairs d'or, et vivant dans une coupe. Il n'était pas d'âme qui ne voulût les rejoindre.

    Tel était l'art de Taclamïn qu'il avait, dans ces pierres, sans doute capté la lumière des étoiles, et emprisonné. Vivante et pure elle rayonnait en palpitant, comme un souffle l'animait qui la faisait trembler et clignoter, et on sentait en elle une présence glorieuse, un rayon divin qui s'y reposait.

    Il est peut-être vrai que le grand-père de Taclamïn, l'auguste Anum, n'avait eu aucune intention mauvaise, en enseignant l'art de capter les étoiles à son fils, et à plusieurs mages parmi les génies: il pensait réellement rendre service, et partager ses bienfaits. Il n'était pas venu sur Terre les mains vides et, cherchant à se faire aimer et à se justifier de son mariage impie, de ses noces désapprouvées par les membres de son peuple céleste, il avait déployé des trésors de bonté pour faire le bien autour de lui. Mais déjà son fils avait montré de l'orgueil, se prétendant déçu par le manque de reconnaissance des gens de la Terre, et son petit-fils était pire, car il avait développé, au contact de certains mauvais esprits de l'abîme qu'il croyait seuls dignes de fréquentation, une tendance à la cruauté et à l'arrogance; il était devenu pour une large part un magicien noir, notamment par l'intermédiaire de sa mère, puissante sorcière ayant des démons dans son cousinage.

    Pour autant, sa ruse était suffisamment grande pour n'en rien laisser paraître, et pour faire croire qu'il marchait dans les travées de tous ses aïeux, y compris et surtout de son saint grand-père – qu'il n'avait que le bien du peuple au cœur dans toutes ses entreprises. Ce n'était pourtant pas le cas.

    Il croyait certes faire le bien des gens; mais il savait bien que c'était malgré eux. Il croyait leur faire honneur, pour ainsi dire, en buvant leur sang, et en l'intégrant à son noble organisme: il disait qu'ainsi leur vie se transfigurait en la sienne! C'est pourquoi il pratiquait en toute bonne conscience le sacrifice abject des êtres humains, persuadé que sa folie était de la raison, et que ses rêves étaient des vérités objectives, que ce qui l'arrangeait correspondait à des lois.

    Et vide de piété vraie il insultait souvent les anges, les habitants du ciel dont il sentait qu'ils s'opposaient à lui. Il les prétendait fourbes et hypocrites, et assurait que leurs cousins qui vivaient dans l'abîme leur étaient bien supérieurs; qu'eux avaient pour dessein de libérer la Terre, et, par son intermédiaire, de la changer en étoile. Mais il le concevait comme s'il devait devenir le dieu de cette étoile, et régner sans partage sur tous ses habitants. Il se vantait de ses hautes origines, et affichait son mépris pour tous les autres. En vérité, aucune aspiration n'existait en lui pour faire progresser la liberté, l'égalité et la fraternité – de transformer les êtres terrestres en dieux. Il voulait seulement qu'ils fussent ses esclaves, et que lui soit un dieu absolu, suprême, sublime, fourbe qu'il était lui-même!

    (À suivre.)

  • Politique et éducation: charges spéciales

    logo_educ_ensup.jpgLes autorités de tutelle de l’Éducation publique, en France, ont particulièrement à cœur de sauver les âmes perdues, peut-être dans l’espoir de limiter le nombre de rebelles à l’autorité publique – de les contrôler en tout cas, de les surveiller. On donne ainsi aux professeurs fonctionnaires des fonctions policières, des tâches de maintien de l’ordre, d’administration du peuple.

    À vrai dire, c’est surtout donné, officiellement, aux chefs d’établissement. Mais ceux-ci le répercutent sur les enseignants, devenus ainsi les agents de sécurité du Gouvernement.

    Je me suis entendu dire, un jour, que le collège dans lequel j’enseignais, dans les montagnes savoyardes, était le dernier recours des élèves renvoyés ailleurs, qu’ensuite ils n’avaient plus de solution, et que cela liait le collège. J’ai répliqué que celui-ci ne disposait d’aucune faculté spéciale, qu’aucune contrainte extérieure ne pouvait limiter sa liberté, et que les problèmes du gouvernement et de sa police n’étaient pas les siens. Le collège ne peut qu’appliquer la procédure, et renvoyer un élève s’il le mérite, si les faits dont on peut l’accuser y mènent. Un collège n’a pas à se soucier de la situation sociale globale, n’a pas à relayer à cet égard les soucis des politiques. Il n’a pas à protéger des politiques qui n’arrivent pas à régler eux-mêmes le problème – peut-être trop occupés à profiter personnellement de leurs beaux titres.

    Mais dans le lycée où j’ai ensuite enseigné, les mêmes discours existaient – émanant des gouvernements et se répercutant vers les responsables. On se réjouissait avec émerveillement d’un élève sauvé du déclin scolaire par la République triomphante, comme si tout l’effort des enseignants devait être tourné vers ces âmes perdues arrachées à l’enfer social – comme disait Victor Hugo. Car la mythologie est celle des chrétiens, si elle est entièrement placée dans l’espace physique: matérialisme mystique souvent appelé improprement spiritualité laïque. Une âme sauvée, n’est-ce pas, et tout l’univers, ou du moins toute la nation saute de joie. Il était donc plus ou moins interdit d’exclure de cours un élève même mettant en danger la classe dans sa progression – puisque c’était lui ôter l’occasion du salut.

    Thomas a Kempis, dans son Imitation de Jésus-Christ, évoquait quelque chose qui joue peut-être ici: la fausse bonté qui n’est que faiblesse, car les élèves la plupart du temps le ressentaient ainsi, cela n’émanait pas tant de la bonté que de la peur. On avait peur, oui, de ce que les élèves rebelles à l’ordre social pourraient faire à l’extérieur d’une institution d’État, et dans les lycées publics ils étaient sous la surveillance des courroies de machiavel.jpgtransmission de la force publique, mais des courroies de transmission à l’air amène, avec l’apparence du salut dans les yeux, et la bonté au cœur. Car un État, pour être obéi, doit faire croire qu’il ne veut que le bien du peuple, disait Machiavel. Mais le peuple n’est pas toujours dupe, et la faiblesse est souvent interprétée comme telle: dans la lutte pour l’existence, le citoyen finit par menacer les gouvernements de lui donner ce qu’il veut. C’est pourquoi l’enseignant doit se dégager de tout enjeu politique. Il n’a pas à participer à ce jeu. Il doit pouvoir en être libre.

  • Éducation et socialisme

    rose.jpgIl y a dans l’Éducation nationale, en France, l’idée que les institutions scolaires intègrent l’être humain dans le corps social, ce qui lui rend forcément service. C’est sa ligne fondamentale: l’éducation est au service d'un corps social regardé comme un idéal – un horizon indépassable.

    Cette idée est d’origine religieuse, quoiqu’elle ne l’avoue pas. On en trouve la preuve dans le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau. Il y dit que la République doit construire sa propre religion, faire du corps social et de ses valeurs un aboutissement absolu pour l’individu moral. La religion républicaine doit séparer le bien du mal et se substituer aux religions antérieures qui accordent à l’individu seul une latitude infinie pour son propre salut – en particulier le christianisme, le bouddhisme et l’Islam chiite: Rousseau nomme explicitement ces religions à ses yeux malfaisantes, et persécutées à juste titre.

    D’une certaine façon, cette orientation s’est prolongée dans le socialisme voire dans le laïcisme, qui dirigent globalement l’institution éducative. La primauté donnée à l’intégration sociale a quelque chose d’effrayant, et empêche les disciplines enseignées de toucher directement l’individu, comprimées qu’elles sont par le but politique affiché.

    Les effets en sont dévastateurs, et pour moi c’est la raison principale du déclin de l’éducation en France, qui a simplement suivi celui de l’éducation soviétique. D’abord, l’institution d’État disposant d’un quasi monopole, elle n’est soumise à aucune concurrence, et peut librement s’énoncer comme modèle sans crainte de devoir Rousseau-732x380.jpgs’interroger sur des réussites autres. Aucune pratique ne peut se poser comme supérieure aux siennes, puisqu’aucune autre pratique que les siennes n’est légitime. D’emblée, toute proposition alternative est dénigrée, diabolisée au nom de principes supérieurs.

    Les pratiques dans les institutions publiques s’en ressentent. Le but de chaque établissement n’est pas d’enseigner la littérature ou les sciences, mais de sauver, mystiquement, les âmes égarées en les ramenant dans le giron de la République. Le français et l’anglais, l’histoire et la physique n’en sont que les moyens.

    Encore faut-il que la République ait de la substance. Et quand, pour sauver les âmes égarées, on se sent obligé d’accueillir des rebelles impénitents dans les classes, on évacue cette substance, car il devient impossible d’enseigner. Rudolf Steiner disait avec raison qu’on ne pouvait laisser un élève ne rien faire dans une classe; c’est comme la fuite qui dégonfle un pneu. Et la loi coercitive oblige justement à accueillir, sans même pouvoir les exclure de cours (c’est devenu interdit), les élèves en marge, qui refusent de participer au travail proposé. Steiner, oui, était prophète: il a dit ce qui phagocyterait l’institution d’État.

    Il a dit que quand la loi fixait les principes d’éducation, le professeur devenait impuissant. Or l’éducation ne s’appuie pas sur la société et ses dirigeants, mais bien sur les professeurs et ce qu’ils enseignent. L’éducation doit sortir de sa politisation.

  • La tour de Taclamïn (Perspectives, LXXVIII)

    tower.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Marche de Radûmel, dans lequel, me prenant pour un elfe, je raconte le plaisir que j'ai eu à me promener en marchant sur le sol, plutôt qu’en volant sur mon cheval ailé. J’étais alors dans une merveilleuse vallée du pays des génies, appelée Douralmón.

    Et j'admirais le paysage aux contours nets, fixes et purs, si différent de la forêt de nuages aux formes changeantes, et les pentes herbues et fleuries des montagnes me réjouissaient le cœur, semblant tendre vers moi de longs bras pleins d'amour.

    Soudain, je vis au loin la tour de Taclamïn, à l'étonnante beauté. À son service étaient de puissants mages, et, si pervers fût-il, il disposait, lui-même, d’une science hors du commun, qu’il tenait de ses ancêtres angéliques: car il était de haute lignée, et le père de son père était venu sur Terre depuis la Lune; il avait aimé les couleurs de la Terre, ainsi qu'une nymphe qui les avait dans ses yeux, et il l’avait épousée, pour qu'elle lui donne des enfants. Depuis, il était resté sur la Terre, et y avait fondé une puissante maison. Taclamïn ainsi avait eu longtemps des ailes, à l’image de son grand-père, avant de les perdre à l’âge adulte sous l’influence délétère de l’air terrestre. Mais il avait conservé l’art de faire naître de hautes tours des profondeurs, et de manier la roche comme s’il se fût agi de plantes, de la rendre plastique et imprégnée de vie – et quand son donjon était sorti de terre, il était comme un énorme radis de marbre qui eût poussé à vive allure, ou comme quelque phallus géant, ranimé des temps anciens. Car on sait que les Géants avaient une peau de pierre, quoiqu’elle fût vivante, et plastique – quoiqu'elle fût gonflée d'éthérique. Et l'art des mages a souvent consisté à les ranimer, après leur anéantissement sous les coups d'Alar et de Dordïn son père, ainsi que de toute leur maison.

    Et pour accomplir ce prodige, Taclamïn prononça les formules d’éveil qu’il connaissait de son père qui les connaissait du sien, et sa voix résonnait sur les ondes de la rivière voluptueuse, et elle était soutenue par le chœur des mages de la maison de son père - initiés par le père de son père selon les secrets de l’orbe lunaire.

    Or cette tour qui naquit ainsi était haute, lisse, élancée, fine, et d'étranges veines roses la traversaient en s’enroulant autour d’elle, comme autour d'un membre. Et au sommet une couronne de rubis brillants la ceignait, comme à un front, et encore au-dessus était une coupole d'or, comme un chapeau. Elle était magnifique; on n'eût pas pu en voir de plus belle au monde, en ce temps-là, et toutes les tours des mortels étaient imitées de celle-là, soit que Taclamïn les eût invités à l'admirer, soit qu'ils les eussent vus en rêve, à la faveur d'une sortie de leur corps: leurs âmes étaient venues jusqu'au seuil de Taclamïn qui, grâce à ses puissants dons, les avait bien vues; et il les avait laissées faire, il les avait laissées vaguer autour de sa tour et dans son domaine, afin d'accroître son prestige auprès des hommes, et les fasciner sans qu'ils connussent l'origine du charme qu'il leur jetait. Souvent ainsi les hommes accomplissaient ses volontés sans le savoir, pour leur bien ou pour leur mal, et même quelques-uns, éblouis par cette vision, devenaient fous, perdaient la raison, et devenaient les esclaves de Taclamïn, pour leur bien ou pour leur mal. Car d'aucuns exécutèrent ainsi des ordres maléfiques, qui tendaient à immoler des mortels à Taclamïn (souvent des enfants et des jeunes filles), mais souvent aussi Taclamïn leur dispensait par ce biais des enseignements spéciaux, leur montrant de grands secrets, dont l'humanité ensuite profitait.

    (À suivre.)

  • Le gouvernement et les manuels

    1377780369.jpgUn manuel scolaire rend apparemment service aux enseignants, mais il est surtout le moyen d’imposer des lignes culturelles, pour le gouvernement. Les poèmes de Victor Hugo y sont coupés lorsqu’ils parlent de Dieu – et cela donne l’avantageuse impression (pour les dirigeants agnostiques), que Victor Hugo ne parlait guère de Dieu. Le merveilleux scientifique peut bien être proposé aux enseignants des séries technologiques, les manuels de littérature des lycées polyvalents ne le contiennent pas, on n’en trouve que dans les manuels des lycées professionnels, ce qui est révélateur de ce que ressentent les élites face à ce merveilleux scientifique – voire face au public des lycées professionnels.

    Cela me rappelle une idée de Philippe Meirieu, célèbre pédagogue ministre, selon laquelle le professeur devait se servir de Harry Potter pour amener les enfants à la grande littérature. Mais personne ne sait si Harry Potter est réellement inférieur à Victor Hugo, seul le gouvernement l'a jugé ainsi.

    Le plus étrange est le sentiment que le professeur ne peut absolument pas choisir d’avoir un manuel ou non, car les fonds pourraient après tout servir à d'autres moyens de reproduction des textes: tous les classiques sont à disposition sur Internet, et tous les établissements scolaires ont des imprimantes et des photocopieuses. Même sans avoir à faire recopier les poèmes aux élèves, les enseignants ont à présent les moyens matériels d'une liberté complète.

    Sous prétexte de protéger les auteurs, on interdit, ou on limite ces moyens nouveaux. Mais les auteurs classiques sont tous libres de droits. Le raisonnement est si dénué de discernement qu'on m'a reproché de ne pas respecter les droits d'auteur parce que j'avais imprimé et photocopié un poème de Baudelaire, auquel 3023519577.jpgj'avais adjoint des notes et des questions conçues par ma seule modeste personne. La confusion est grande, car il s'agit en fait de protéger les éditeurs, et non les auteurs.

    Les auteurs de manuels travaillent surtout pour la gloire, car cette activité leur prend beaucoup de temps, mais les paie bien moins que leurs heures de cours. La seule classe de gens qui vit des manuels scolaires est les éditeurs subventionnés, dont la subsistance dépend entièrement des achats publics. Mais le souci du Gouvernement n'est pas la subsistance des personnes concernées, mais de leurs institutions, commodes pour lui: car le contrôle exercé par l'État sur la culture enseignée passe par ces éditeurs connus, approuvés, avec lesquels les inspecteurs généraux et les ministres entretiennent des rapports étroits. Ces producteurs de manuels obtempèrent sur les lignes voulues par les fonctionnaires et leurs dirigeants élus, et c'est ainsi qu'on peut nationaliser la culture, la restreindre à ce qui est utile politiquement aux partis qui gouvernent.

    Ce n'est même pas que d'une élection à l'autre les manuels changent beaucoup, même si le gâchis commercial vient aussi de ce que chaque parti élu désire imposer sa ligne – c'est simplement que les partis de gouvernement ont des intérêts communs, fondés sur le culte de la capitale et de l'idole nationale, et la diffusion de ce qu'on appelle les valeurs de la République – mais ce serait un royaume ce serait pareil, les valeurs des rois avaient aussi leurs vertus, je suppose. D'ailleurs cette forme de propagande remonte à eux, je pense.