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  • Le social biologique, ou l'animalisation collectiviste selon Jean-Marie Schaeffer

    0000000000000.jpgDans son livre La Fin de l'exception humaine (2007), le philosophe Jean-Marie Schaeffer affirmait du fait social humain qu'il était biologique. C'était une provocation, notamment en France, où on pense facilement que le lien social est sacré, qu'il est une sorte de grâce, et qu'en lui vit la spiritualité nationale. Lui montrait qu'il n'en était rien, et que l'animal aussi est social.

    Et de fait, la tendance française à la socialisation est simplement une caractéristique animale parmi d'autres. Elle manifeste l'idée de Pierre Teilhard de Chardin selon laquelle les nations sont des débuts de spéciation: en d'autres termes, que le même mouvement qui a créé les espèces animales tire l'humanité vers des particularismes, qu'elle qualifie de nationaux. En général avec un orgueil illusoire, car il ne s'agit précisément que de tendances biologiques: si la France tend tellement à la socialisation, ce n'est pas parce qu'elle est si unique et si profondément humaine, si universelle dans son essence même, mais parce qu'elle est placée sous le signe d'une impulsion animale qui la pousse vers cette socialisation. Suprême ironie. Il n'y a là qu'arbitraire d'un caractère local.

    Cependant ce réalisme a poussé curieusement Jean-Marie Schaeffer à énoncer que toute culture était de nature animale et biologique. Restant au fond foncièrement français, il a continué d'assimiler la vie culturelle à la vie sociale, comme si la vie culturelle n'était pas d'abord le fait de l'individu – qui meut ses pensées, se tourne vers les mystères, et crée, à partir de ses 000000000000.jpgintuitions, des formes nouvelles. On pourra dire que ce n'est là qu'une activité exceptionnelle, réservée aux génies, éclairant l'humanité à la mode romantique. Mais je pense que c'est exagéré et que les individus ordinaires sont bien plus créatifs que ne l'a laissé supposer un certain élitisme: en témoignent les nombreuses figures, les nombreuses métaphores du parler populaire dont l'origine précise est complètement perdue, dont la source individuelle s'enfonce dans l'obscurité la plus opaque. Lorsqu'on dit qu'avec de belles paroles on est enfumé, l'image est forte, et nous ne savons qui l'a faite; elle est pourtant assez récente, car elle reste perçue comme familière, alors que noyer le poisson, par exemple, a été intégré dans le beau langage – celui des classes dominantes.

    Cette vie individuelle est la véritable source de la culture collective, puisqu'en réalité la collectivité n'est faite que d'individus qui s'influencent les uns les autres – certains étant évidemment plus inventifs que d'autres, quoiqu'ils ne soient pas forcément aussi en vue socialement que la méritocratie le voudrait.

    Si le groupe fonctionne bien comme une espèce, l'individu a en lui une complexité, une profondeur qui échappe aux généralisations, et c'est ce que n'a pas vu Jean-Marie Schaeffer.

    Je ne veux pas chercher à prouver qu'en tant qu'homme je serais supérieur aux bêtes – d'autant moins que j'entends la satire de Pierre Boulle dans La Planète des singes, montrant que beaucoup d'hommes ne font que répéter ce que font les autres comme peuvent aussi bien le faire des singes, et que je suis moi-même largement dans ce cas! La langue française est essentiellement faite de mots qu'on ne fait que répéter. Mais l'invention y est également possible, justement par les figures. Et je suis sûr que l'Évolution ne vient que de cette faculté, que de cette grâce qui s'exprime dans la créativité individuelle. C'est cela, en réalité, qu'il faut honorer, et l'expérience dira si elle vient plus souvent chez les éléphants ou les moineaux, les Français ou les Allemands, les Savoyards ou les Parisiens. D'ailleurs on ne peut pas préjuger de l'avenir, toute tendance statistique peut être modifiée par des faits nouveaux. Il est ridicule d'attribuer au groupe plus d'importance qu'il n'a.

  • Les trois parties de l'Homme Divisé (Perspectives, XCVII)

    000000000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Cheminement du génie, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, je venais de vaincre une série d'ennemis, dont les derniers, flamboyants et clairs mais corrompus et tentateurs, vivaient dans les nuages.

    Donc je montai sur les nuages, qui faisaient ou cachaient comme un escalier de marbre, et je parvins à une porte. Elle semblait être l'entrée d'un temple – dont cependant je ne distinguai que mal les contours, entourés qu'ils étaient de nuages moutonnants. Je ne pouvais voir, à droite et à gauche, que des fragments de colonnes, et, en haut, sur le fronton, des images intermittentes de guerriers flamboyants, et de spectres obscurs les combattant. L'or et les pierres précieuses les ornaient, et je me dis que cela devait être un temple particulièrement beau, et même excessivement splendide; mais je ne pouvais le voir en entier, et le regrettai.

    Je descendis toutefois de cheval, et voici, ouvrant la porte en abaissant sa poignée, je la passai, et devant moi se tenait un homme divisé – et il s'agissait de Rémi Mogenet lui-même, mais en trois parties! Je le reconnus immédiatement, malgré sa division, et sus ce qu'il en était, en scrutant ces parties une à une.

    La première était sous le sol du temple où j'étais entré; comme en un lac sombre elle se mouvait obscurément, flamme bleue dans une brume grise. Je reconnus des esquisses de ses jambes, de ses bras, de son ventre.

    La seconde était évanescente mais ses couleurs étaient multiples: elles tendaient au violet, puis au rouge, et même un peu de vert s'y trouvait; et elles étaient dans un orbe argenté, tournant lentement à hauteur d'homme, suspendu dans l'air et le chœur du temple; et je reconnus, à certaines lignes dorées, se mouvant derrière la paroi diaphane, une poitrine, un cou, des mains.

    La troisième était, au plafond du temple, dans un triangle doré, incrusté dans le marbre constellé d'étoiles – et, dans le jaune lumineux, on distinguait, dilué, un visage, les yeux clos – ou absents, je ne pouvais pas le dire, les traits étant trop diffusément tracés.

    Et les trois parties principales n'avaient pas de lien; le corps qui les unissait d'habitude était en plusieurs fragments, qui vivaient pour ainsi dire séparément, sans chercher même à s'assembler. C'était effrayant, mais, ayant reçu l'enseignement secret des anges, je m'attendais à trouver cela, en vérité. Toutefois, le découvrir de mes propres yeux n'en restait pas moins étonnant; j'étais même choqué, mais aussi plein de pitié, face à ce triste spectacle.

    D'abord je ne sus que faire. Comme précédemment, je portai la main à l'épée; la tirant d'instinct à demi, elle jeta un éclair en sortant du fourreau, éclairant ce temple plein de pénombre. Un son même se fit entendre, comme si elle chantait à l'idée de boire le sang d'autres ennemis: le bruit du glissement de l'acier sur le cuir du fourreau, et le tintement de ma main gantée de fer sur la poignée dorée, ornée d'une étonnante opale. Car telle était mon épée, jadis forgée par les anges. Et dans l'opale on trouvait les cendres d'un doigt consumé d'Alar, l'étoile des guerriers, lorsque jadis d'un coup de dent Orcalün le trancha, et qu'on dut le récupérer dans sa bouche morte, mais crispée sur ce doigt. Ensuite on le brûla solennellement, comme chacun sait, et sa cendre fut distribuée auprès des meilleurs d'entre nous, qui devions garder de nos efforts la paix installée par le sacrifice d'Alar.

    (À suivre.)

  • Souvenirs de Thomas Luntz

    000000000000.jpgIl y a déjà quelque temps, un camarade d'enfance est mort: Thomas Luntz (1969-2021), avec qui j'étais à l'école Decroly, à Saint-Mandé, aux portes de Paris. Nous étions dans la même classe, et comme plusieurs d'entre nous, il a essayé de vivre une vie d'artiste: de produire, comme on dit, des biens culturels. L'école Decroly abritait volontiers des enfants d'artistes à la mode parisienne. Mathieu Kassovitz, le célèbre acteur-réalisateur, en est issu. Mais il n'était pas dans ma classe, il était plus âgé. 

    Thomas Luntz et moi n'étions pas particulièrement proches, pas particulièrement ennemis non plus, j'aimais la façon dont son nom résonnait. Après mon départ de l'école Decroly pour Annecy et son collège public très conventionnel Raoul Blanchard, je l'ai perdu de vue, avant de revoir son nom passer dans Mad Movies, si ma mémoire est bonne: il faisait des courts-métrages d'horreur et était en lien avec ce journal, consacré au cinéma fantastique. Je le lisais, et l'aimais assez. J'ai écrit à Thomas, et nous avons un peu correspondu, mais son attrait pour le gore n'était pas le mien.

    Il a publié plus tard un roman érotico-fantaisiste se passant dans l'antiquité romaine, intitulé Le Proconsul (1998). Je l'ai lu, encore, et si l'ombre de Thomas me le permet, j'aimerais faire un commentaire faisant écho à ce que j'ai déjà dit de l'école Decroly, lorsque j'ai évoqué Zep, l'auteur de bande dessinée genevois: nous y étions encouragés à créer, à libérer nos 00000000000000.jpgimaginations; mais d'un autre côté les professeurs restaient agnostiques voire athées, et n'aimaient pas le mythologique ou l'héroïque, de telle sorte qu'il y avait une impasse, une tension, une pression. Naturellement, d'elle-même, chez certains individus, l'imagination menait au mythologique, au prophétique, prenait une teinte religieuse. Même H. P. Lovecraft, matérialiste en principe, l'admettait: une petite partie de l'humanité était attirée par ce qu'on pourrait appeler l'horreur, ou l'émerveillement mystique. À quoi cela est-ce dû? Car beaucoup ont prétendu que le sentiment mystique n'avait rien de naturel. Mais cela peut l'être, et, pour moi, c'est lié aux vies antérieures; cela ne dépend pas même de la philosophie qu'on peut avoir, et qu'en général on adopte sous la pression du milieu: Lovecraft en atteste. La philosophie extérieure qu'on peut avoir s'en trouve fréquemment modifiée, nuancée, l'expérience faisant accueillir des éléments en contradiction avec elle. Moi-même, j'ai reçu une éducation athée; mais j'ai changé.

    Est-ce le destin qui m'a emmené vers Annecy, où j'ai découvert, dans l'ancienne tradition savoyarde (en particulier François de Sales), un catholicisme imaginatif qui, dans les limites de sa doctrine, acceptait de prendre au sérieux l'imagination du monde spirituel? Je l'ai aimé, et me suis consacré à lui. Je pense que cela m'a sauvé. 

    Si j'étais resté à Paris, je n'aurais eu guère de portes de sortie à l'impasse créée. Il y avait là, à ce moment, surtout la revue Métal Hurlant et sa maison d'édition des Humanoïdes Associés, dont Michel Houellebecq, dans un certain roman, a fait un véritable mouvement. Parallèlement, il y avait de la science-fiction, Michel Jeury, Stefan Wul, Gérard Klein, Philippe Curval. Mais malgré quelques réussites, cet imaginaire, marqué par les folies du Surréalisme et l'exaltation d'Arthur Rimbaud, peinait à se lier au réel, à trouver même sa cohérence interne, sa solidité ontologique. Comme on était dans la révolte généralisée, comme on reniait l'héritage classique et catholique, cela partait pour ainsi dire dans tous les sens. Encore aujourd'hui, le sympathique Alejandro 00000000000.jpgJodorowsky survit à cette période, continuant d'avoir du succès. Avec des livres mystiques, pour l'essentiel. Son dernier film, autobiographique, n'a pas eu un grand retentissement. Je l'ai vu au Grütli, et il m'a amusé, sans me transporter. Il y raconte sa rencontre avec André Breton à Santiago du Chili. Symptomatique.

    Donc, l'imagination était débridée, et largement parodique. Je parle de cela car Le Proconsul de Thomas Luntz le reflète. C'est la tradition du merveilleux français, au fond: quelque chose qui vient de Scarron et de ses parodies de Virgile, et qui s'est poursuivi avec Crébillon fils et la littérature révolutionnaire. On sait que les surréalistes aimaient cela, que Desnos et Pieyre de Mandiargues ont cultivé ce souvenir, entretenu cette tradition. On perdait jusqu'à la solidité de Victor Hugo. C'était trop. Mais au-delà de la parodie et du grotesque, Le Proconsul a de belles pages, sur Jules César méditant sur la mer Méditerranée, et contemplant le soleil couchant y brillant. Je suppose que cela a joué dans sa réédition dans la collection populaire Pocket: c'était une réussite, somme toute, pour Thomas.

    Je sais qu'il a fait d'autres choses, à la télévision, dans le cinéma, mais je ne les connais pas.

    Donc Thomas est parti. Resquiet in pace.

  • CXXXV: la protection du génie de la liberté

    000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série, chers lecteurs, nous avons laissé notre récit alors que nous rappelions l'origine véritable de la statue du génie de la liberté, au sommet de la colonne trajane de Juillet, à Paris, place de la Bastille; et nous en étions au moment où ce génie de la liberté apparut à un certain Justin Sagous, conseiller privé du roi Louis-Philippe, dans sa chambre même, près d'un tiroir illuminé par un mystérieux bijou.

    Or, Don Solcum s'en souvenait bien, puisque lui-même avait créé cette figure de son être, à destination de Justin Sagous et des hommes en général. Elle correspondait bien à sa nature, mais il avait dû tirer des pensées et des souvenirs de Justin Sagous même certains éléments, ne pouvant tout créer depuis les cieux. 

    Il devait, en vérité, s'appuyer sur ce qui émanait des hommes mortels eux-mêmes – les formes qu'ils créaient dans leur âme, et qui s'exhalaient d'eux dans leur souffle et leurs yeux, sans qu'ils s'en aperçoivent: ce que les hommes rêvent s'imprime davantage qu'ils le savent sur ce qui les entoure. 

    Ils le projettent de leurs divers organes comme des formes invisibles, et ne croient pas que cela existe, parce qu'ils ne le perçoivent pas, fous qu'ils sont. Le Génie d'or, lui, pouvait voir ces formes s'exhaler dans l'éther – elles ne lui échappaient pas. Il pouvait voir, de ses propres yeux éthériques, ce qui était ainsi créé, et le saisir, s'en emparer, et le modeler, l'assembler, bâtir des 172982217_10158058309088317_1138955226515241474_n.jpgcorps nouveaux, à sa véritable nature comme un vêtement. Par eux il pouvait descendre sur Terre, et y avoir une emprise. Car sinon le monde physique ne lui apparaissait que comme une ombre indistincte, noire et sans substance. Il ne pouvait, de lui-même, s'y mouvoir.

    Et c'est ainsi que seulement de manière intermittente il apparaissait aux hommes, ainsi qu'on le sait: il semblait se mouvoir derrière la matière, et ne s'y imprimer que par à-coups. Il y a là un grand secret des choses, que je ne dévoilerai pas en détails: ce n'est point le lieu. Il suffit de savoir que ces corps substantiels faits pour ainsi dire de psychisme épaissi projetaient une ombre, et que c'est cela, c'est cette ombre que les hommes prenaient pour des apparitions, des choses réelles, des phénomènes physiques inexpliqués. Ils l'appelaient extraterrestres, ou d'autres choses encore, que je ne redirai pas ici.

    La statue du génie de la liberté est ainsi une ombre épaissie de ce qui est apparu un soir à Justin Sagous, et qu'il décrivit au roi Louis-Philippe. Le monument fut érigé peu de temps après. Et sachez que le corps même du Génie d'or, en cette fin du vingtième siècle où se déroule notre récit, fut acquis à partir de l'âme élémentaire projeté par l'imagination saine et pure de Jean Levau, ainsi que cela a déjà été raconté. Il lui a de cette manière permis d'agir dans l'atmosphère terrestre, en lui fournissant un abri et en même temps un véhicule. De même, la statue de la colonne de Juillet a longtemps été un tel abri, un tel temple, pour l'esprit du Génie d'or.

    Depuis ce point que la statue occupe, une porte s'ouvrait sur son propre monde, qui lui permettait d'entrer dans le nôtre; et par là diffusait-il sa grâce sur Paris et ses habitants, à la façon d'un miroir qui eût renvoyé sur les hommes ce que leur âme et leurs pensées pouvaient accepter, pouvaient admettre. Car des mystères trop profonds les eussent effrayés. Par elle il pouvait transmettre ses pensées, et féconder les cœurs, y faire naître de nobles idéaux, et des voies d'évolution et de progrès, non seulement pour les Parisiens, mais pour l'humanité entière.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Le cheminement du génie (Perspectives, XCVI)

    0000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Révélation du génie, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'ai entamé une mission de résolution d'un ultime mystère m'ayant déjà amené à affronter l'Ennemi dans une forêt puis dans une montagne.

    Je traversai une cascade. Et devant moi des femmes à l'étonnante beauté se montrèrent, tenant des épées fines et luisantes; et je tirai mon épée, et elle jeta un éclair plus vif encore, dont s'obscurcirent les leurs. Et j'en fis des moulinets, et elles s'enfuirent après avoir vu leurs lames se briser au choc de la mienne, et l'une d'entre elles être frappée à mort après qu'elle m'eut assailli, sans que j'eusse hésité un seul instant. Ils l'emmenèrent sanglante et gémissante, mais je rengainai mon épée et continuai mon chemin sans mot dire.

    Je parvins à une cité, et les habitants enragés se jetèrent sur moi, les fous. Ils hurlaient, crachaient, je ne sais pourquoi; mais ils n'étaient que des nains, et je tirai mon épée bénie par Ithälun, et elle jeta un éclair, et comme je m'avançai en l'abattant à droite et à gauche mon cheval creusa dans leur foule éphémère une facile trouée; et des barricades furent dressées devant moi, mais les sabots de mon cheval les brisèrent et les écartèrent, et les bâtiments parurent vouloir aussi se déplacer et s'amasser pour me barrer la route, mais je les poussai – et la force d'Ithälun, conjuguée avec celle de Solcüm (lesquelles ils m'avaient, magiquement, confiées), les écarta sans effort de ma route. Ils tremblèrent sur leurs bases et reculèrent, soulevant le sol et les dalles de béton posées sur lui. Et la foule s'enfuit de devant moi, me prenant pour quelque ange exterminateur, quelque génie annonciateur de la fin du monde!

    Mais je continuai mon chemin, et arrivai à un lac. Il était immense, brillant, poli comme un miroir. Et les eaux se soulevèrent, et des serpents géants apparurent, qui se jetèrent sur moi. Et je tirai mon épée, qu'avait bénie la belle Ithälun, et je tranchai leurs cous l'un après l'autre, et les survivants s'enfuirent en criant, plongeant leurs corps massifs sous les vagues. Et mon cheval marcha sur les flots, et je traversai sans encombre le lac.

    Puis je parvins en un désert, devant d'immenses plaines où il n'y avait rien. Et je traversai ces plaines, et des failles dans le sol apparurent, et des monstres à visage d'araignée en jaillirent, et m'attaquèrent. Mais je tirai mon épée étincelante de mon fourreau gemmé, et les éclairs qu'elle jeta, ayant été béni par Ithälun la belle sous le regard de Solcüm le Preux, les éblouirent, leur firent cligner des yeux. Et sans peur je me jetai sur eux et les découpai, les détranchai, les dispersai, et ils rentrèrent dans leurs fosses en hurlant, avant de les refermer de leurs longues pattes mêlées, enchaînées les unes aux autres pour accroître leurs forces conjuguées.

    Et je parvins à une mer immense, apparemment sans limite. Et un géant en surgit, soulevant les flots en d'immenses vagues. Et dans le vent je vis arriver des spectres ailés, pareils à des chauves-souris, soutenant son effort d'assaillant. Et je tirai mon épée enchantée, et elle jeta des éclairs, et je tranchai les ailes des spectres, et enfonçai ma lame bleue dans le cœur du géant, qui s'écroula.

    Et je parvins au bout de la mer, et des nuages se dressèrent devant moi, et ils contenaient des guerriers étoilés, pleins de lumière, aux yeux flamboyants, qui aussi m'attaquèrent, si corrompus et orgueilleux étaient-ils! Et encore je tirai mon épée, et encore elle jeta un éclair, et les yeux flamboyants des guerriers d'or tremblèrent, et la puissance d'Ithälun se fit sentir sur eux, car elle était secondée par les êtres des étoiles aux ailes blanches dont j'ai parlé, et ils s'écartèrent, prenant peur, et je n'eus pas à en tuer un seul, je dus seulement frapper l'un d'eux du plat de ma lame sur la joue, et il n'osa pas me répondre, et les autres reculèrent, et me laissèrent passer.

    (À suivre.)

  • Homéopathie en France: le peuple est-il propriétaire de la Sécurité sociale?

    000000000.jpgJ'ai été surpris, au cours de débats sur Twitter, de constater que pour une frange importante de fonctionnaires se réclamant de la Science, la question de l'homéopathie remboursée ou non ne dépendait nullement de la volonté populaire – seulement de considérations qui, ressortissant à la seule science empirique, étaient pourtant perçues comme absolument fiables, comme contraignantes même pour le Peuple. L'exemple suisse, en effet, m'avait fait émettre l'idée que, quoique pensent les gens intelligents – les spécialistes, les illuminés de la Science parfaite –, en dernière instance le peuple seul décide. Et la raison en est que le système de remboursement repose simplement sur son argent, et donc sur ses choix. Est-il possible de considérer comme normal que cet argent soit confisqué par une frange de gens persuadée d'avoir raison? Je ne pense pas.

    Au reste, le débat est fait pour cela: pour préparer une décision libre. Pas pour en supprimer l'occasion. Les scientifiques rationalistes, voire matérialistes, si sûrs d'eux, ont une force de conviction qui devrait l'emporter auprès d'un peuple normalement éclairé. Mais il faut bien accepter la contradiction, les logiques plus subtiles, plus complexes. Et au bout du compte le seul peuple cotisant décide.

    Dans le communisme, évidemment, le matérialisme historique fait que les élites du Parti savent ce qui est bon pour le peuple quoi qu'il veuille. Mais cela n'a aucune valeur légale, en République. Il s'agit seulement de despotisme.

    On sait que la Sécurité sociale a été créée par des communistes sous l'aval de De Gaulle: Maurice Thorez, notamment. Pour autant, elle reste soumise à la logique démocratique000000000.jpg qui veut que le peuple peut décider de ce qu'elle rembourse et, si à cause de son enracinement dans le matérialisme historique elle ne peut absolument pas rembourser des médecines reposant sur des logiques spiritualistes, le peuple peut décider de sa suppression pure et simple: elle n'est pas sacrée.

    Il y en a, peut-être, qui diront qu'elle ressortit à la tradition nationale. Mais, comme le disait Jésus aux Pharisiens, la tradition, même ancestrale, peut s'opposer à ce qui est juste.

    Il est du reste curieux qu'on veuille absolument sauver de la misère et de la maladie un peuple qu'on trouve stupide au point de ne pas vouloir lui laisser le choix de décider si l'homéopathie sera remboursée ou non par son propre argent, et il y a le soupçon, ici, que ce peuple serve surtout à la gloire des administrateurs en général et de la Sécurité sociale en particulier. Machiavel disait que le Prince, pour gouverner, devait se faire passer pour bon, donc proposer de soigner les gens. Mais il n'y a pas forcément besoin, n'est-ce pas, de tenir compte de ce que les gens pensent bon pour eux: il suffit d'avoir l'intention de les soigner selon des principes décrétés supérieurs, et de le faire savoir.

    Comme le disait Jean-Luc Mélenchon de la Catalogne, la Nation n'est pas un carcan. Il le disait peut-être parce que les Catalans sont républicains et l'Espagne 0000000000.jpgun royaume. Il n'a pas forcément une logique plus profonde. Mais il n'en a pas moins raison, la Nation n'est pas un carcan, et la Sécurité sociale ne peut pas être un État dans l'État – ni l'État se passer de l'assentiment du peuple, relativement à ce qui le regarde, à ce qu'il paie. Sinon, le plus simple est de privatiser, pour que le peuple puisse décider – cette fois, réellement. C'est peut-être parce que, en Suisse, le système est partiellement privé que le peuple a pu décider du remboursement par l'État des médecines alternatives. Le culte du système public n'est pas forcément favorable aux libertés publiques.

  • La révélation du génie (Perspectives, XCV)

    0000000000.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Conseil des hauts anges, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'ai entendu des anges planétaires me demander si j'avais pris la mesure pleine de ma mission, et que je n'en avais fait, en réponse, que balbutier.

    Soloñ me regarda d'un air sévère, et me demanda si j'avais pris effectivement la mesure de l'Homme Divisé! Alors une foule d'images inonda ma mémoire. Je reconnus tous les détails de la vie de Rémi Mogenet, dans son monde illusoire – je partageai avec lui tous les souvenirs qu'il conservait, de la vie trompeuse qu'il menait, de l'espace physique qu'il tenait pour vrai!

    Et je connus le mystère de l'Homme Divisé – et voici que je fus bouleversé, et je compris ce qu'il adviendrait, s'il n'était pas résolu, si le nœud de l'intrigue n'était point dénoué – et ce qu'il adviendrait, s'il l'était, et je tombai à genoux, bouleversé et meurtri, car je saisis enfin la mesure de ce mystère, relativement à la destinée des Génies, au peuple auquel j'appartenais. Et en abondance mes larmes coulèrent de mes yeux, et je me remplis d'amertume, et le désespoir ne fut pas loin, et l'incompréhension fut profonde.

    Quel Dieu avait pu créer ce monde? me demandai-je.

    Mais il ne servait à rien de se plaindre. Car, avec toutes ces révélations, celle de ce que je devais faire fut soudain la plus claire de toutes!

    Et pourtant la douleur, oui la peine subsistait, et c'est le plus dur, de devoir agir alors qu'on sait que même en n'accomplissant que ce qu'on doit faire, aucune issue ne pourra être heureuse.

    Je me relevai la tête basse, et murmurai – cette fois distinctement: «Oui. Oui. Oui, j'ai compris.» Et lentement, les joues ruisselantes de pleurs, je plaçai mes yeux sur mes cinq interlocuteurs – les trois êtres ailés, et Ithälun et Solcüm. Et ils me regardaient bienveillants, mais de la tristesse et une immense compassion étaient dans leurs yeux, surtout pour les trois premiers; car les deux autres, puisqu'ils étaient de ma race, partageaient mes soucis – et un feu sombre était dans leur regard, au-delà de sa clarté apparente. Pour les anges – ou les êtres qu'on appelle communément tels, et que mon peuple appelle Dormïns –, ils souffraient moins, leur destin n'étant pas lié à la Terre comme est le nôtre.

    «Oui, j'ai compris», renchéris-je, «j'ai compris, et ferai ce que je dois, sans faute. Je le jure, et l'assure.» Mais ayant dit ces mots, je me détournai, et partis, sans dire adieu.

    Je me dirigeai vers le capitaine des chevaux, qui était sous les ordres privés d'Ithälun, et lui demandai si on avait prévu pour moi une monture. Et il m'en donna une, me tendant les rênes sans rien dire. Il se nommait Astacön, et était gris pommelé. Sa robe était belle, mais je la regardai à peine.

    Me hissant sur sa souple encolure, je m'en fus.

    Je traversai d'abord une forêt. Les arbres penchèrent vers moi des branches menaçantes. Des ombres glissèrent à leur long, et à leurs extrémités s'épaissirent. Elles devinrent des hommes qui brandissaient des lances, nus dans leurs corps noirs. Je tirai mon épée, et la grâce d'Ithälun, qui l'avait bénie, jeta un éclair. Sans parler, sans rien dire, implacablement, je découpai vif comme la foudre les huit ombres ainsi condensées, et elles s'enfuirent en hurlant.

    Je fus dans des montagnes. Des rochers devant moi se dressèrent: d'abord je pensai que la pente progressivement me les montrait, puis m'aperçus qu'ils se mouvaient, et prenaient la forme d'hommes monstrueux, pareils à de grands singes, qui tenaient des gourdins. Rapide comme l'éclair, je tirai mon épée, bénie par Ithälun, et elle jeta un éclair; et avant qu'ils eussent pu faire un geste je les rompis et les détruisis – les effritai, les éboulai –, et ils s'enfuirent en grondant, lorsqu'ils le purent.

    (À suivre.)

  • Biodynamie et goûts personnels

    0000000000.jpgUne étude du sociologue Jean Foyer, appelée Syncrétisme des savoirs dans la viticulture biodynamique et publiée en 2018 dans la Revue d'anthropologie des connaissances, met en avant le sentiment des agriculteurs qui pratiquent la biodynamie: ils ne comprennent généralement pas la logique de Rudolf Steiner qu'ils appliquent, mais les effets leur en plaisent. Ils constatent que leurs vignes se portent mieux, qu'elles sont plus en forme, plus rutilantes, et eux-mêmes se sentent mieux parmi elles. Donc ils la pratiquent, même si l'ésotérisme des conceptions anthroposophiques leur échappe.

    Cela montre, déjà, qu'il n'est pas vrai, comme le disent certains, que la biodynamie dépend humainement de la Société anthroposophique: la pratique qui veut – et même le label Demeter, donné effectivement sous contrôle de la Société anthroposophique, n'est pas obligatoire. On peut pratiquer la biodynamie pour son bien-être, à la rigueur sans le dire, sans le mettre en avant. La vérité est qu'il déplaît à certains qu'une méthode enseignée par Rudolf Steiner puisse avoir de bons effets, ils voudraient pouvoir tout nier.

    Cela montre, ensuite, que pour les agriculteurs qui ont le sentiment évoqué au-dessus, la biodynamie est psychologiquement bénéfique. Même s'il était vrai, comme l'affirment les détracteurs, que la biodynamie n'a pas d'effet avéré sur les plantes, il n'en resterait pas moins authentique qu'elle motive et stimule les praticiens, les rend heureux, et donc leur donne envie de travailler – et leur permet de le faire. Car les hommes ne sont pas des robots, il leur faut motivation et stimulation. En mettant de la poésie dans la pratique, elle rend celle-ci agréable et aimable – à peu près comme la poésie de Virgile donne envie de cultiver son jardin, lorsque, dans les Géorgiques, il chante, en la mêlant de mythologie, la pratique agricole. On pourra au moins reconnaître à Steiner le talent d'un Virgile. Or, quoi qu'on dise, ces Géorgiques ont motivé des générations d'agriculteurs, ont stimulé l'agriculture occidentale durant des siècles; par elles, la civilisation a survécu, a vécu, a bien vécu!

    Mais il y a plus. Il y a que contester la validité scientifique du sentiment des agriculteurs concernés n'a aucune valeur légale, morale ou républicaine, car, en droit, les agriculteurs sont absolument libres de faire ce qu'ils veulent chez eux, et leur contester ce droit de pratiquer la biodynamie en les harcelant et en les accablant d'études orientées relève simplement du despotisme, 000000000.jpgressortit à l'abus des fonctionnaires qui cherchent à imposer leurs vues aux entrepreneurs – à faire de leur capital une propriété d'État, en un mot à les exproprier de facto. On n'a pas le courage de faire comme l'Union soviétique, du coup on harcèle jusqu'à ce que les entreprises privées exécutent les vues de l'État. Mais en un sens c'est pire, puisque cela échappe au droit et justifie l'abus par la Science – une forme de religion qui, loin d'être laïque, rend l'État tout sauf neutre.

    La liberté exige que les agriculteurs soient mis au courant de l'efficacité réputée scientifique de leurs pratiques lorsqu'ils le demandent eux-mêmes. La liberté, et le respect de l'individu. Sinon, à vrai dire, ils n'ont pas de comptes à rendre. Ils sont maîtres chez eux. Cette façon d'essayer de contrôler leurs pratiques et leurs pensées par des voies détournées est-elle digne d'une démocratie?

    L'agriculture biodynamique fait du bien aux agriculteurs qui la pratiquent, et ce n'est pas à l'Université, au ministère de l'Agriculture ou à d'autres fonctionnaires engagés dans des missions interministérielles de combattre ce bien ressenti; l'État est là pour l'être humain, non le contraire.

  • Jean-Paul Sartre et la satire comme principe constitutif de l'univers

    0000000000.jpgÀ l'agrégation de Lettres, cette année, il y a un recueil de nouvelles de Jean-Paul Sartre que je n'avais jamais lues, rassemblées sous le titre Le Mur (1939).

    Les Mots (1964) éclipsent le reste de son œuvre lorsqu'il s'agit d'avoir un regard satirique sur la vie, et La Nausée (1938), lorsqu'il s'agit de l'expérience du néant. Ces nouvelles, écrites peu de temps après le second titre, sont intéressantes et agréables à lire, parfois amusantes, elles ont une portée satirique claire, elles émanent de la tradition qui a commencé avec Horace, et qui a triomphé en France et dans ce que Stephen R. Donaldson appelle le mainstream – nihiliste et moqueur, affectant l'intelligence suprême de ne croire à aucune illusion émanée des sens ou des traditions religieuses, de ne rien concéder à ce que Sartre appelait la pensée magique.

    Il est remarquable que Sartre, à cet égard, apparaisse comme une figure fondatrice non pas seulement pour les Français, mais pour tout l'Occident.

    La nouvelle la plus parlante et la plus marquante est celle dont, avant de la lire cet été, j'avais déjà entendu parler, L'Enfance d'un chef. Un certain Lucien Fleurier fait l'expérience, enfant, du néant, et joue ensuite à être un bon fils qui aime sa maman, puis un bon élève qui écoute ses professeurs – et l'adolescence le voit attiré par une figure surréaliste appelée Achille Bergère, évoquant André Breton. C'est l'occasion pour Sartre de se moquer du Surréalisme, qui dominait alors la vie culturelle. Le but d'Achille Bergère, artiste fantasque, est essentiellement d'attirer Lucien dans son lit, et toutes ses manières d'émancipateur d'âmes mènent à cela. Il parviendra à son but, avec la bénédiction des parents de Lucien, petits entrepreneurs provinciaux naïfs, et flattés de l'intérêt que Bergère porte à leur fils.

    Mais Lucien n'a pas ressenti grand-chose, durant sa nuit d'amour avec lui, et il a très peur qu'on l'assimile à une tapette. Il plante là notre artiste, reste terrifié à l'idée de le croiser dans Paris, et se met à fréquenter des phalangistes de l'Action française, parmi 0000000000000000.jpglesquels il commence à exceller par la rigueur de son antisémitisme, ainsi que par sa cruauté et son absence totale d'empathie, d'amour à l'égard de son prochain – surtout juif.

    Il parvient à séduire, grâce à son autorité dans ce cercle criminel qui bat à mort des passants innocents, une jeune fille délurée qui jure être plutôt de gauche mais qu'assurément l'aura de Lucien fascine par-delà les idées. Il ne l'aime pas, mais en jouit à satiété, content de lui-même.

    Finalement il devient un phalangiste de haut rang, et prévoit déjà de reprendre glorieusement l'entreprise de son père – songeant à sa probable mort prochaine – et être le chef d'une troupe d'ouvriers soumis et respectueux.

    À un premier niveau, la satire est évidente: la bourgeoisie française est visée, et Sartre amuse à ses dépends. Pas seulement la bourgeoisie dite de droite, mais aussi l'avant-garde et les artistes, qui cherchent juste à enfumer leurs candides disciples.

    À un niveau plus profond, Sartre veut montrer que les chefs d'entreprise, ou capitalistes, sont illégitimes et s'imposent par le mal, la cruauté, le racisme, le mépris, l'inhumanité.

    Et à un niveau ultime, il s'agit aussi de montrer de quelle manière l'expérience du néant amène l'être humain à s'inventer des mondes, à se créer des figures du bien et du mal qui émanent en fait de son égoïsme et de son besoin d'exister, de s'attribuer une pensée, de l'esprit!

    Je n'ai pas trouvé que c'était toujours de bon goût, mais il est constant que, parallèlement aux courants qui exaltaient les artistes et les adeptes, il y a eu des satiristes qui ramenaient aux réalités. C'est nécessaire, pour éviter l'illusion, ou simplement l'excès. Horace a bien fini par la satire philosophique, après avoir composé de juvéniles Odes. Et il y dénonce les poètes exaltés. Pas forcément les guerriers fanatiques, néanmoins.

    Mais de là à en faire une philosophie... On n'invente pas tout, dans la pensée magique. Souvent on trouve, aussi, le sens secret des choses! Le capital, par exemple, sert à créer, à puiser dans ses idées diffuses ce qu'on peut ajouter à la vie. Il ne consiste pas seulement à asservir les ouvriers!

  • La notion de dérive sectaire

    00000000000.pngLes officines gouvernementales françaises ont défini un principe assez connu dans l'espace francophone appelé dérive sectaire, et sa manifestation juridique est curieuse. Car elle ne se traduit aucunement en droit, elle n'a aucun reflet dans les lois. Il s'agit simplement d'un dispositif administratif autorisant les fonctionnaires à agir selon le sentiment qu'ils ont d'une dérive sectaire.

    De fait, il ne peut s'agir de rien d'autre que d'un sentiment, puisque la notion a une résonance clairement morale, et la raison pour laquelle elle ne se traduit pas dans les lois est évidente: le principe de liberté de conscience ne le permettrait pas.

    Mais il est curieux que l'administration, qui s'appuie sur des lois en théorie si justes, cherche au fond à les contourner en agissant directement au nom de principes supérieurs, si sacrés que personne n'ose les contester: oui, à tout le peuple, la dérive sectaire apparaît comme une chose horrible, devant être combattue, même si l'appréciation en est floue, même si les principes fondamentaux de la République ne permettent pas qu'elle se traduise dans les lois.

    Il s'agit à mon sens d'une survivance de la croyance au diable qui, reproduite dans le système philosophique officiel, rationaliste et scientiste, devient une croyance à l'idéologie régressive, réactionnaire et superstitieuse. Comme disait un prêtre catholique, en 000000000.jpgAfrique on lutte contre la sorcellerie, en Europe on lutte contre les superstitions. Mais il s'agit du même réflexe; et il n'est pas vrai qu'on en ait changé parce que, dans les esprits, l'autorité morale et spirituelle est passée des docteurs de l'Église – saint Thomas d'Aquin, saint François de Sales, sainte Catherine de Sienne – à la philosophie des Lumières – Voltaire et son équipe.

    Un certain universitaire appelé James A. Beckford a publié, en 2004, un article dans un volume appelé Regulating Religion. Case Studies Around the World; il se nomme 'Laïcité', 'Dystopia', and the Reaction to New Religious Movements in France. Il rappelle que la république française n'est pas réellement neutre, mais cherche, par ses institutions culturelles – ou même son action répressive – à favoriser voire à imposer un certain courant rationaliste, scientiste et positiviste que tout le monde identifie parfaitement comme étant une culture laïque, républicaine, humaniste, et tout le reste habituel.

    Cela se recoupe avec mes propres recherches sur l'origine de l'Italie laïque – et les lettres privées du franc-maçon savoyard Albert Blanc (1835-1904), qui déclarait qu'il n'y aurait pas de liberté, au sein de la Nation, pour l'Église catholique, mais que la religion rationaliste la remplacerait par l'intermédiaire des universités et autres institutions culturelles subventionnées d'État.

    Je ne crois pas, à vrai dire, à un tel système, mis à mal simplement par l'influence américaine: le peuple ne comprend plus la logique française, reposant sur la certitude non prouvée que le rationalisme rend libre, et qu'il peut donc être obligatoire sans enfreindre le premier principe de toute république normalement constituée – la liberté. Ce qui est libre est d'abord le choix religieux. Et même si la neutralité du gouvernement américain a aussi ses limites, celles-ci n'en apparaissent pas moins comme meilleures que celles de la France, parce que plus larges.

    Si réellement le rationalisme doit sauver le monde et rendre libre l'humanité, le citoyen instruit comprend mal pourquoi il ne peut pas être librement choisi, déjà. Quel être humain normal ne choisit pas la liberté, lorsqu'elle se présente à lui? C'est aussi une question de confiance, et quel gouvernement apparaît comme légitime si, élu, il n'a aucune confiance dans les choix personnels de ceux qui votent? La logique n'en est pas claire et la cohérence américaine apparaissant comme plus grande, le peuple est simplement attiré par elle, inexorablement.

    En Savoie, on trouve la logique suisse également très cohérente, mais à Paris, on y résiste sans doute avec plus de succès qu'à la logique américaine. Le rapport de force n'est pas le même: évidemment.

  • Templiers et cathares: quels liens ont-ils?

    0000000000.jpg

    Il est étonnant que, lorsqu'il s'agit du pays dit cathare, en Occitanie, on évoque également les templiers (notamment pour Rennes-le-Château), comme s'il y avait un lien fort entre les deux, alors qu'on peut lire, dans La Chanson de la croisade albigeoise, que ce sont les Français, Simon de Montfort puis le futur roi Louis VIII, qui sont accompagnés des Templiers. Les Templiers font partie des croisés, et non de ceux que les Français persécutent. Les templiers ont combattu les cathares et les seigneurs languedociens leurs alliés. La confusion vient d'une perspective historique trop globale. Comme, après avoir anéanti les cathares, les rois de France ont anéanti les templiers, on se dit que les deux groupes étaient objectivement liés. C'est corroboré par Harvey Spenser Lewis, le fondateur de l'AMORC, qui, les embrassant dans une même sphère chatoyante, assure que les cathares et les templiers conservaient en secret l'héritage de l'initiation antique.

    Mais il n'en est pas ainsi. En tout cas du point de vue de la succession historique. Car, d'un point de vue mystique, il y avait peut-être des points communs. La tendance à vénérer une image très solaire de Jésus-Christ, à rejeter des objets du culte trop terrestres – et donc à s'opposer jusqu'à un certain point au catholicisme officiel – a pu se retrouver dans les deux cas. Un autre trait pouvait les lier: l'influence orientale. Les cathares, dit-on, venaient des Bogomiles, en Bulgarie – de chrétiens peut-être marqués par le bouddhisme: on le connaissait, en Orient. Et les templiers, pense-t-on, ont reçu de l'Orient une influence déterminante, dont certains pensent qu'elle les a amenés à négliger le Jésus historique, pour ne vénérer qu'une image très 0000000000.jpgmystique et pure du Christ – mêlée à Dieu, perdue dans sa lumière sublime; ce qui rejoint l'arianisme.

    Car, au-delà des Bogomiles, l'arianisme a certainement favorisé, aussi, le catharisme. Cette hérésie, répandue chez les Wisigoths était réputée proche en plusieurs points de l'Islam par Henry Corbin. Elle faisait du Fils un simple reflet terrestre du Père, resté supérieur. Cela portait au mysticisme, et en même temps à négliger le monde, à ne pas croire en ses métamorphoses. On attendait surtout d'en sortir pour rejoindre Dieu. À l'inverse, le roi de France voulait qu'on pût dire qu'il instituait des règles justes pour créer une cité idéale dont il fût le chef. Ces mysticismes échevelés donc le gênaient.

    Comme les templiers n'étaient pas reconnus spécialement hérétiques, c'est une rivalité directe avec le roi de France avide de leur or qui les a perdus. Mais c'est aussi parce que le catharisme amenait le Languedoc à ne plus payer ses impôts que le roi de France y est intervenu. L'ordre matériel devait s'imposer.

    En tout cas, au treizième siècle, les templiers servaient encore d'auxiliaires fidèles au Roi, ce n'est qu'au siècle suivant qu'ils seront anéantis par Philippe-le-Bel. Donc les templiers ont combattu les cathares, et il est absurde de les lier historiquement.

  • Le conseil des hauts anges (Perspectives, XCIV)

    000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Douce Mort d'Isniëcsil, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'ai rencontré des hommes ailés appelés Dormïns après avoir salué une dernière fois mon cheval ailé appelé Isniëcsil. Au moment où j'arrivai auprès d'eux, ils se turent, et tournèrent vers moi leurs yeux.

    Ils m'attendaient donc. Je m'approchai, et vins jusqu'à eux. Les deux Dormïns, appelés Soloñ et Timalt, étaient grands, et, dans leurs armures dorées, resplendissaient. Leurs yeux lumineux contenaient des couleurs changeantes et, malgré ma propre origine céleste de génie habitant sur Terre, j'avais peine à soutenir leur regard. Leurs cheveux semblaient contenir des lueurs, dans l'étrange nébuleuse étoilée qu'ils figuraient à leurs fronts; tous deux étaient blonds.

    Des pierres précieuses ornaient leurs armures, jetant des feux; et j'avais curieusement l'impression qu'ils avaient pris des morceaux de la voûte cosmique, et s'en étaient revêtus. Ils respiraient la force, et une inéluctabilité était sur eux. Leur taille élevée ne l'expliquait pas entièrement, ni leurs muscles, ni leur généreuse poitrine d'hommes puissants. D'ailleurs je vis avec eux une femme, qui était plus petite, quoique tout de même élancée, et dont les membres étaient plus fins; elle se nommait Asëtïn, et l'on ne pouvait constater en elle la même force, si on se fiait à l'épaisseur de ses membres; mais elle avait sur elle le même air inéluctable que ses deux compagnons. Et sa beauté était grande, et faisait pièce à celle d'Ithälun. Mais son rayonnement était plus pur, et plus impressionnant. Je me songeai face à des dieux, ou du moins face à de hauts anges.

    Or, parvenu à leur hauteur, je m'inclinai, les saluant, et leur demandai leur nom; je ne pus faire que je ne leur donnasse pas le mien pour commencer, cependant. Ils savaient qui j'étais; et de leur voix douce, semblant venir de bien plus loin que leur forme sensible, ils me donnèrent les leurs, sans me dire ce qu'ils signifiaient. Ils ne livrèrent pas ceux de leurs parents, mais me dirent le lieu de leur naissance: et Soloñ me dit qu'il venait de Solatil, qui est le nom qu'en sa langue on donne à l'étoile de Vénus, et Timalt me dit qu'il venait aussi de l'étoile de Vénus, mais Asëtïn me révéla qu'elle venait de Müstön, qui est en sa langue l'étoile de Mars. Ils étaient venus ensemble, unis par un même dessein. Puis tous les trois me regardèrent, s'arrêtant de parler, et même de bouger; et je n'entendis plus rien, et je crus que le temps s'était arrêté.

    J'eus d'étranges visions. Des formes lumineuses tournaient autour de moi dans un espace clos et noir. Mais je ne saurais rien en redire, tant cela fut fugace et imprécis. J'eus cependant l'impression de recevoir un message, mais aussi que les yeux éclatants des trois anges, braqués sur moi, me perçaient de part en part, et voyaient plus loin, dans mon cœur, que je n'eusse pu jamais voir. Je me sentais percé à jour, mes secrets entièrement dévoilés.

    Puis j'entendis un vent souffler, et le silence, donc, se briser. Et Timalt me dit – et ses yeux s'allumèrent encore davantage: «Or donc, Radûmel le Fin, tu prêtes ton corps de songe éveillé à un mortel, pour qu'il accomplisse sa mission. Comme c'est beau et noble! Je t'envie! Car ainsi tu seras rédimé, et ramené en des royaumes plus hauts. Mais sais-tu bien quelle est cette mission, et as-tu saisi en quoi il s'agissait pour toi d'un véritable sacrifice?»

    Je restai coi, ne comprenant pas bien, en réalité, ce qu'il me disait. Asëtïn rit. Je fus parcouru d'un frisson. Je tentai de dire quelques mots, mais ils ne sortirent pas de ma bouche de manière audible. Ils ne furent que des souffles murmurés, des sons épars dénués de sens.

    (À suivre.)

  • Projet national et biodynamie: ou l'incertitude du non mesurable

    J000000000000.jpgules Michelet (1798-1874) assimilait la Nation à Dieu: il y voyait des forces de création fondamentales – surtout lorsqu'il s'agissait de Paris, de son peuple. Il pensait à la Révolution, pour lui manifestation des ultimes forces de création cosmiques!

    Rudolf Steiner (1861-1925) ne l'aimait guère, et, lorsqu'il a créé la biodynamie, il songeait d'emblée que l'économie devait échapper au contrôle de l'État – et ne dépendre que de l'individu créateur, reflet en lui-même de la divinité, doté de la libre capacité d'accueillir le Saint-Esprit. Cela n'était pas réservé à la Nation! Comme Joseph de Maistre (1753-1821), il ne croyait pas tellement en celle-ci, en laquelle les dirigeants pouvaient bien mettre ce qu'ils voulaient.

    Or, ces dirigeants peuvent, par le calcul rationnel, contrôler la production agricole dans sa quantité – ou du moins, leur but est justement ce contrôle quantitatif, c'est à dire sortir la production nationale des aléas du climat, arracher la production au cycle des saisons, à ce qui vient du ciel – à ce qu'ils ne contrôlent pas. Ils ne veulent pas dépendre de ce qu'on pourrait appeler le hasard des nuages et du soleil qui brille, et qui est aussi la Providence. Ils veulent être la Providence. Ils veulent que l'État soit considéré plus ou moins comme un Dieu.

    Si jamais quelqu'un peut agir dans l'agriculture à partir de ces forces naturelles venues du ciel, cela les inquiète, non pas seulement comme une illusion répandue dans le peuple, mais aussi comme une forme de concurrence. Le projet national n'est pas de pactiser avec les forces célestes; de s'arranger avec elles. Non: cela serait – est – vu comme une complicité avec l'Église catholique! Le projet national est de saisir les forces de création et de production, de les arracher à la Nature, et de rendre l'État seul maître du Temps.

    La biodynamie est donc perçue comme un retour dangereux en arrière, puisqu'elle rétablit la qualité dans son lien avec les forces célestes; et si la qualité ne peut être maîtrisée totalement, au moins qu'aucun arrangement avec ces forces ne soit possible, qu'on la laisse dans l'obscur, et qu'on laisse à la Nation seule le soin de régler ce qui peut être réglé, à partir des seules forces physiques!

    Il y a là un souvenir (en France au moins) de l'impulsion napoléonienne, émanée des profondeurs terrestres et, sur le modèle prométhéen, donnant à la Nation le pouvoir démiurgique de créer les conditions d'un avenir éternel et sublime. Il y a quelques 0000000000000.jpgannées, Jacques Attali a annoncé que l'énergie nucléaire pourrait rallumer le soleil, quand il en viendrait à s'éteindre; le projet national doit donc l'intégrer. Mais la biodynamie peut bien avoir des fondements; il ne faut pas qu'elle interfère dans ce projet, le seul juste, le seul bon, le seul vrai – puisqu'elle replace l'humanité dans les mains des anges, des dieux, et que le projet national implique que Dieu soit cristallisé dans l'État, y soit capté, y soit assujetti!

    Mais une telle vision manque au fond de pragmatisme. Elle est nourrie d'illusions postromantiques et napoléonistes. La vie n'est pas ainsi. Les forces qui meuvent les choses n'ont pas un socle aussi aisément contrôlable. Les hommes, aussi initiés soient-ils, ne sont pas des dieux – juste des enfants, au regard de l'univers. L'avenir devra encore rendre hommage aux forces cosmiques – à ce qui se meut au-delà des nations, et au fond les soumet. Il devra encore s'arranger avec elles, et les traiter avec respect. La biodynamie est réellement une agriculture d'avenir, même si elle n'est pas soumise à la Nation, parce qu'elle est soumise à ce qui dirige réellement l'univers, et à laquelle la nation réelle est elle aussi soumise.

    Lorsqu'il parlait du Christ évoluteur, j'en suis sûr, Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) prédisait la biodynamie!

  • Autonomie, liberté et biodynamie

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    J'ai été surpris, quand je me suis mêlé, sur Twittter, à des controverses relatives à la biodynamie – j'ai été surpris de constater que, pour une grande partie des ennemis de la biodynamie, les méthodes agricoles devaient être dirigées depuis l'extérieur, depuis l'État. Les détracteurs de la biodynamie n'étaient généralement pas des agriculteurs mais des fonctionnaires, qui parlaient tout à fait comme si les agriculteurs n'étaient que les exécutants de directives venues d'en haut. Si on le leur avait demandé à froid, ils auraient sans doute admis que l'agriculteur était un homme libre, mais dans la polémique relative à la biodynamie, ils parlaient réellement comme s'il n'était qu'un employé de la République – un domestique de la Nation!

    À leurs yeux teintés du rouge de Karl Marx et de Maximilien Robespierre, les enjeux de l'agriculture étaient avant tout nationaux: il s'agissait de nourrir le Peuple. Généralement anonymes et ne se réclamant officiellement de rien, mais agissant tout de même avec autorité et avec la certitude d'une légitimité, je n'ai pu établir qu'une seule filiation spirituelle, parmi ces détracteurs: attaquant plus personnellement Rudolf Steiner que les autres, auteur d'une vidéo sur Youtube contre moi et la croyance aux esprits élémentaires, son représentant avouait, assez honnêtement, son admiration pour René Guénon, franc-maçon traditionaliste converti à l'Islam et croyant que le monde spirituel ne pouvait être connu qu'à travers des symboles consacrés; il en voulait à Steiner d'avoir estimé qu'on pouvait le connaître directement, par des forces intérieures couronnées de grâce divine. Au reste, Guénon n'était pas nationaliste, et il n'est pas sûr qu'il aurait lui aussi pensé que les agriculteurs devaient être principalement au service de l'État: il ne faisait pas de politique.

    Une autre sorte de détracteurs de la biodynamie était constituée par des agriculteurs qui ne croyaient pas à ces vertus, et la discussion était eux était également audible, au fond plutôt sympathique. Mais la sorte la plus nombreuse était faite de représentants officieux du gouvernement, désireux de maintenir l'agriculture sous la coupe de l'État. Et comme le régime français n'est tout de même pas communiste et laisse officiellement libres les entreprises agricoles, la discussion était alors difficile, puisque la question de cette liberté était éludée au profit de considérations prétendument objectives sur l'efficacité pratique de la biodynamie – justement ce qui fait souci à ceux qui pensent que l'agriculture est d'abord là pour fournir la Nation en alimentation bon marché. La qualité même est définie par eux selon des critères tout extérieurs, totalement indépendants des goûts et choix personnels des producteurs et des consommateurs – calculés selon ce dont le citoyen de la République a scientifiquement besoin, quoi qu'il veuille, ressente ou pense. Et peu importe que les lois laissent libres les producteurs et les 00000000000.jpgconsommateurs: il y a une partie des gens qui pensent qu'il faut quand même diriger les choses à cet égard.

    Si la biodynamie est légale, elle gêne les objectifs nationaux, les programmes quinquennaux, elle fait échapper la production et la consommation alimentaires à l'État.

    Mais j'aime l'esprit des lois, inspiré par l'ange de la Liberté, comme auraient dit Victor Hugo et André Breton. Au fond, la biodynamie est romantique, et lie la science à l'art, met de la poésie dans la vie. La république qui protège cette liberté s'imprègne de ses forces célestes: car la liberté vient bien des étoiles. Et elle y trouve, mystérieusement, sa légitimité. C'est aussi le sentiment des individus qui fait vivre la République; et il faut savoir faire confiance au monde: les oiseaux trouvent de quoi se vêtir et se nourrir, et comment? Par la grâce, la même grâce qui a inspiré Steiner quand il a conçu la biodynamie, et qui touche les agriculteurs, quand ils sont motivés à la pratiquer.

  • Biodynamie et Occitanie

    0000000000000.pngJ'ai expliqué, dans un précédent article, pourquoi la biodynamie, qui crée des produits alimentaires d'excellence, peut soutenir profondément une économie française désindustrialisée, et est réellement rationnelle dans ses perspectives économiques. Elle l'est en général, mais je pense qu'elle l'est particulièrement pour la France, et notamment certaines régions qui vivent difficilement l'évolution économique, comme l'Occitanie ou la Corse.

    Et cela, à deux égards, sous deux rapports différents.

    D'abord, il me semble, à moi – de façon peut-être subjective – que l'esprit méridional n'est pas très adapté à la rationalisation scientifique du travail telle que la voulait Henry Ford (1863-1947). On peut bien l'y contraindre – et, mû par l'amour des machines qui étreint le monde entier, constater à cet égard des progrès –, mais en général les programmes d'industrialisation de ces régions a été un échec – a fait long feu.

    Pas seulement en France. En Italie, les industriels piémontais et lombards, à la demande du gouvernement romain, ont tâché par exemple de soutenir l'industrialisation de la Sardaigne; le résultat en a davantage été la pollution que la richesse. Et il faut admettre qu'en Corse et en Occitanie, il en va de même – en particulier dans le département de l'Aude, que j'ai eu l'honneur 00000000000.jpgd'habiter quelque temps. (Car je vis désormais à Toulouse, pour préparer le concours de l'Agrégation.) On y a fait des chapeaux, des sacs, on s'y est adonné à l'industrie textile alors que c'était un pays de bergers, mais il n'en reste que peu de choses. Quelques usines fournissent en chapeaux l'industrie du cinéma, mais cela ne suffit pas à enrichir un département, et le tourisme n'y a été qu'artificiellement nourri par les contes relatifs à Bugarach et Rennes-le-Château: là encore, cela a fait long feu.

    Même le souvenir cathare (que n'avaient guère les locaux, catholiques à la mode ordinaire) s'étiole. La solution n'est pas là, pour la vallée de l'Aude – où, passé l'effet des fantasmes sur Marie-Madeleine et les extraterrestres, on se demande ce qu'on peut faire. Il n'y a qu'à Narbonne et à Leucate, au nord-est du département, qu'on se divertit à la mer – et c'est le seul endroit qui marche vraiment, d'un point de vue économique.

    Mais curieusement, c'est aussi là qu'on trouve le vigneron qui marche le mieux aussi – et qui a ses champs justement entre Narbonne et Leucate: 0000000000000.jpgGérard Bertrand. Or, il a adopté la biodynamie, et l'affiche ouvertement.

    Le fait est que la vallée de l'Aude reste viticole, et que les vins font partie de l'excellence française: le gouvernement n'a pas pu ne pas s'apercevoir qu'elle permettait de la maintenir à un haut niveau.

    Le vin ne s'achète en effet pas seulement pour sa quantité, car ce n'est pas un produit de première nécessité: dans la viticulture, 0000000000000.jpgla réduction de la production ne nuit pas à l'autonomie alimentaire nationale. Ce qui compte est la qualité, le goût, les saveurs, et l'effet de la biodynamie a été à cet égard constaté, sinon compris.

    Mais le goût est une sensation, appartient à l'âme humaine, et, sous ce rapport, ne peut pas être mesuré mathématiquement.

    Il est donc évident que Gérard Bertrand est la locomotive qui montre le chemin aux vignerons de la vallée de l'Aude, et sans doute à toute l'Occitanie, voire à la France entière. Mais, à terme, il est probable que le maraîchage et l'élevage même seront saisis dans cette dynamique biodynamique, si je puis dire, car la quantité est politiquement nécessaire, mais la qualité est humainement indispensable. Et la biodynamie la permet vraiment, contrairement à ce que disent ceux qui, ne comprenant pas comment la qualité se créée, ne parlent soit que de quantité, soit que de tradition. De fait, la vallée de l'Aude produit également de la viande de qualité, mais les revenus sont bas, et, pour sauver les agriculteurs, je pense que la biodynamie vient à point.

    Il y a une autre raison pour laquelle les Français en général peuvent très bien réussir en biodynamie, mais je la donnerai une autre fois.

  • Biodynamie et économie

    000000000000000000.jpgLes vins biodynamiques ont beaucoup de succès, et quelques sceptiques s'en plaignent, estimant que la biodynamie n'est qu'un discours de fantaisie destiné à tromper les gens. Je n'en crois rien, et pense que le public est légitimement attiré par elle, que les produits biodynamiques contiennent des qualités spéciales, senties d'instinct.

    Il y a cependant un enjeu politique. J'ai été dernièrement surpris d'entendre que le gouvernement français acceptait de faire la promotion des emplois disponibles dans l'agriculture car, depuis au moins De Gaulle, la politique industrielle de la France est de vider les campagnes, d'accroître la productivité agricole par les engrais chimiques et la mécanisation, et de concentrer l'investissement dans la croissance technologique. De Gaulle, je pense, était encore tout obsédé par la défaite face à une Allemagne industriellement plus performante – ainsi que par la suprématie américaine sous ce rapport. Il cherchait l'autonomie alimentaire et technologique – dans son esprit encore marqué par Louis XIV et l'absolutisme monarchique, la fierté française et son esprit d'indépendance voire de domination: au fond, beaucoup croyaient que la suprématie américaine ne durerait pas, que le capitalisme allait s'effondrer, et en ce sens les prévisions illusoires du communisme arrangeaient De Gaulle, et expliquent au moins autant que son pragmatisme ses alliances de fait avec ses militants, ou même avec l'Union soviétique de Kroutchev.

    Or, la biodynamie, en s'appuyant sur des pratiques demandant beaucoup de bras, en proposant des emplois intéressants et motivants, en vendant à un bon prix des produits rares, brise ce contrôle indirect par l'État de la production agricole et alimentaire – et, dans le même temps, la logique industrialiste de la 000000000000.jpgFrance depuis plusieurs décennies. Cela fait peur aux souverainistes de la logique gaulliste, mais aussi aux communistes qui persistent à croire aux bénéfices issus de l'étatisation de la production agricole, c'est à dire à sa non insertion dans l'économie de marché.

    Car, contrairement à ce que laissent entendre ses détracteurs, la biodynamie s'insère justement dans l'économie normale et rationnelle, celle qui ne crée pas artificiellement des prix bas pour pallier aux manquements de l'État à l'égard des pauvres, ou bien pour favoriser indirectement la consommation de biens industriels – mais simplement celle dont le prix varie en fonction, d'une part, des coûts de production, d'autre part de la valeur accordée par les consommateurs aux produits. En un sens, c'est l'agriculture chimique, avec sa soumission aux principes nationalistes et communistes, qui est économiquement irrationnelle – artificiellement soutenue par des fantasmes dépassés.

    Cependant, il semble que le gouvernement actuel de la France ait pris la mesure du problème, pour plusieurs raisons. D'abord, par pragmatisme: si, dans les faits, les produits biodynamiques sont à forte valeur ajoutée (contredisant les prévisions positivistes assurant que cela serait pour toujours réservé aux machines), la taxe qui en est issue est bénéfique pour l'État, et les excédents commerciaux, lorsque les produits biodynamiques français (les vins, donc) se vendent bien à l'étranger, sont bénéfiques aussi pour l'État. Ensuite, par ouverture d'esprit: les vins biodynamiques marchent réellement bien, et récemment Le Monde a admis l'efficacité des pratiques, même si elles restent intellectuellement difficiles à saisir; il serait économiquement suicidaire de ne pas soutenir cette branche sous prétexte que les matérialistes contestent la validité scientifique de la démarche. Le sectarisme n'est pas forcément là où on croit – et il nuit toujours. Enfin, l'industrialisation de la France a vécu et, comme l'a énoncé Michel Houellebecq dans La Carte et le territoire (2010), l'avenir économique du pays repose probablement davantage sur les produits alimentaires d'excellence, traditionnels, issus d'un terroir renouvelé et dynamisé, renaissant de ses cendres justement grâce à la biodynamie.

    Inutile de revenir en arrière. Une bonne partie du territoire français semble irrémédiablement vouée à l'agriculture, et ne pas pouvoir suivre le chemin technologique suivi à outrance par la Chine. Il faut l'assumer; la biodynamie le permet.

  • Les mystères de Lagrasse: monastère public, monastère privé

    000000000000.jpgL'abbaye de Lagrasse, dans les Corbières, entre Carcassonne et Narbonne, surprend par son dédoublement.

    Il existe, en effet, une partie publique, appartenant à l'État, et une partie privée, appartenant à l'Église. La première, médiévale, est la plus ancienne et a été arrachée aux moines à la Révolution, la seconde, classique, leur a été laissée, ou restituée, pour qu'ils puissent y habiter.

    Cette abbaye était dans les temps anciens une des plus importantes d'Occident. Avant de la visiter, j'avais téléchargé, et commencé à lire une Gesta Karoli Magni ad Carcasonnam et Narbonam, texte latin du treizième siècle traduit ensuite en 0000000000.jpgprovençal, et racontant justement la fondation de l'abbaye. C'était lié aux guerres de Charlemagne dans le Languedoc contre les Sarrasins. Sept ermites d'origines diverses résidaient dans la combe où leurs successeurs se trouvent – belle et arrosée de charmantes rivières, surmontée de rochers que des pins constellent. La Gesta la décrit assez bien.

    Or, ce qui m'a surpris est que la partie publique, qui se visite à la façon d'un musée, ne contient pas d'allusions à Charlemagne: les présentations historiques sont globales et abstraites, fondées sur des évolutions mécaniques – très commodes, puisqu'elles ôtent tout sens à tout. Pour autant, cette partie publique était élégante, neuve, rutilante, et dans la boutique on ne vendait que des produits neufs, adaptés aux goûts du public ordinaire – souvent mauvais, mais l'important est la forme. Dans la partie tenue par les moines, le matériel était moins élégant, des feuilles dactylographiées à l'ancienne présentaient les faits nus – et Charlemagne était nommé. Leur boutique vendait des icônes et des chapelets et toute sorte de livres, souvent anciens, à la façon d'un bouquiniste – mais des livres en moyenne plus profonds et plus intelligents que ceux de la boutique publique. On y trouvait saint Augustin, Thomas a Kempis, Georges Bernanos, et, curieusement, la trilogie de science-fiction de C. S. Lewis et le Silmarillion de J. R. R. Tolkien! J'y suis resté 000000000000.jpgévidemment bien plus longtemps que dans l'autre, et cela m'a fait dire que tout de même les moines m'étaient plus proches que les fonctionnaires. Sans faits précis, sans actions personnelles, l'histoire est peu de chose.

    Il me semblait, même, que la boutique des moines était bien moins asservie au marché que celle des fonctionnaires, et je m'étonne toujours de ceux qui croient que l'État protège du marché: c'est loin d'être le cas. Il lui faut de l'argent, comme Stendhal le disait des instituteurs laïques!

    On peut reprocher aux moines catholiques de se lier trop au passé; mais le merveilleux de Lewis et Tolkien – si pénétré de christianisme, et en même temps si parlant, si inspiré – montre que ce n'est pas forcément le cas. Il y a un ressort puissant, dans le monde spirituel tel que le conçoivent les chrétiens, et tel que l'ont représenté Lewis et Tolkien. Il parle de forces plus importantes, dans le monde, que celles décrites par Marx et Freud – et qui sont précisément celles qui ont animé Charlemagne et ont fondé l'abbaye de Lagrasse!

  • Les fées de Charles Perrault, anges du peuple gaulois

    00000000.jpgJ'ai évoqué la tradition médiévale qui, à l'antiquité chrétienne braquée contre le paganisme et assimilant les dieux païens aux démons, a ajouté un merveilleux d'inspiration celtique dont la frontière avec le christianisme était plus floue. Il en est né l'idée que les anciens Celtes avaient une spiritualité déjà proche du christianisme, quand ce n'était pas le cas des Romains. On la lit dans L'Astrée d'Honoré d'Urfé, qui honore à cet égard les Gaulois, et le dix-septième siècle la connaissait. Elle a pu jouer un rôle dans la Querelle des Anciens et des Modernes, au sein de laquelle Charles Perrault, l'auteur des fameux Contes de ma mère l'Oye, a pris le parti des Modernes contre Boileau.

    Dans son entourage était une certaine Mademoiselle Lhéritier, avocate de la supériorité des imaginations du monde chrétien sur les créations du paganisme antique, nous dit Catherine Magnien dans l'introduction à son édition des Contes (au Livre de Poche: 2021, p. 29). Mais ce qu'énonce en particulier cette Mlle Lhéritier est ceci: Contes pour contes, il me paraît que ceux de l'antiquité gauloise valent à peu près ceux de l'antiquité grecque; et les fées ne sont pas moins en droit de faire des prodiges que les dieux de la Fable.

    En d'autres termes, les fées sont chrétiennes, appartiennent au monde chrétien – et, au fond, leur droit à faire des prodiges est même plus grand.

    On pensait en effet que les fées appartenaient à la mythologie gauloise, et c'est sans doute le cas. Leur nom vient du latin, mais on le trouve pour la première fois chez Ausone, poète gaulois écrivant en latin. Et, comme je l'ai dit, les Bretons et les Irlandais même convertis au christianisme n'ayant pas renoncé à la croyance aux fées, le Moyen Âge français a concédé au fils d'un elfe qu'était Merlin le droit de faire des divinations justes et de conseiller un roi juste – un roi chrétien, Arthur –, bien qu'on dût admettre qu'il était fils du diable. Mais il s'était racheté par son baptême, disait-on.

    Et dans la littérature irlandaise, l'idée est clairement énoncée: les fées elles-mêmes se convertissent au christianisme, qu'elles préfèrent au druidisme – et elles sont assimilées à des anges qui n'ont qu'à demi péché, et attendent d'être réintégrés au ciel. On trouve cela dans l'histoire de saint Brendan en latin, traduite ensuite en français, au onzième siècle.

    Le Romantisme remettra l'idée à la mode, par exemple avec le Savoyard Maurice Dantand, qui parle d'anges terrestres attendant de revenir au ciel – mais qui n'hésite pas, lui, à dire que les dieux grecs et romains étaient justement ces anges! Les Bretons et les Irlandais s'en étaient gardés, ne puisant que dans leur tradition propre.

    Et les fées des contes, donc, étaient réputées les déesses des Gaulois, mais étaient souvent présentées comme chrétiennes, même au dix-septième siècle. Et Perrault les présente comme réalisant, miraculeusement, les bonnes et les mauvaises intentions, 000000000.jpgle bien et le mal qu'on a en l'âme. Celle de Cendrillon est grandiose, et la moralité présentée à la fin l'assimile à la bonne grâce: mot ambigu, qui désigne à la fois une bonne disposition de l'âme et un don de Dieu. Dans le premier cas, la fée est allégorique, dans le second, angélique. Or, l'allégorie a aussi été un moyen, pour les poètes chrétiens, de justifier le merveilleux.

    À vrai dire, les contes de Perrault ne s'inspirent pas tant qu'on pourrait croire, et qu'il le dit lui-même, des contes gaulois – de la tradition populaire. En tout cas, pas directement. Il imite souvent de contes italiens. À cet égard il rejoint Molière, qui ne faisait souvent que mettre un patin d'antiquité sur le théâtre italien. Perrault se contente de les alléger, de les rendre plus distingués, plus classiques, plus français, les Italiens passant pour fantaisistes à l'excès. Mais ils s'inspiraient, eux-mêmes, de la mythologie bretonne, qu'ils appréciaient, ou des contes populaires locaux. Perrault s'inspire aussi de certains romans médiévaux, tel Perceforest, ce qui confirme tout ce que j'ai dit. Il s'appuyait sur une tradition qui essayait d'intégrer le paganisme celtique à la philosophie chrétienne, et comme la seconde était considérée comme légitime, cela donnait aux fées une force toute particulière, malgré l'épuration des contes italiens ou médiévaux à laquelle il procédait. Il n'en restait que l'essentiel; mais il l'avait bien saisi.

  • L'anéantissement de l'Homme-Dragon (Perspectives, XCIII)

    0000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Bataille céleste, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'elfe fin, je venais d'assister à la bataille la plus extraordinaire qui fût jamais, et qu'un miracle venait d'enserrer l'homme-dragon Taclamïn dans des cercles se resserrant, et le faisant hurler de douleur et supplier qu'on l'épargne.

    Alors je vis un être ailé apparaître devant le monstre, et voici! il plongea la main dans le cœur de Taclamïn – au-dessous de son œil rouge, dans la partie la plus noire, la plus obscure de son corps de fumée. Et je vis l'ange retirer un éclat de ce corps maudit, luisant doucement dans sa main – et qui avait des reflets rouges, jaunes et bleus.

    L'ange le prit et le serra contre sa poitrine, où il entra lentement, avant de disparaître tout à fait. Quand il retira sa main, elle était vide. Cependant il l'agita, et des fragments de lumière tombèrent, neige, jusqu'au sol.

    Pendant ce temps le monstre Taclamïn avait cessé ses plaintes et tenait le menton baissé, inconscient. La nuée dont était fait son corps s'apaisa, et se laissa dissiper tout à fait par les cercles se resserrant. Et sans que Taclamïn fît entendre aucun son nouveau, il disparut bientôt dans un point flamboyant des cercles verts resserrés à l'extrême – et où bientôt la teinte verte elle-même disparut, pour ne laisser briller qu'un globe étincelant.

    Il n'était pas plus gros qu'une balle de tennis; et l'ange le prit, et s'éleva vers les hauteurs, et bientôt on ne vit plus que ce globe, pareil à une étoile qui s'élançait vers les lointains des astres. Et puis il se fondit à son tour dans l'azur profond, et la robe de l'ange jeta un dernier reflet blanc, et ce fut tout.

    Revenu à moi après cette vision incroyable, je descendis vite les étages de la cour par un escalier étroit en pierre, et courus, après être sorti par la porte désertée, vers mon cheval ailé Isniëcsil, qui, tombé à terre, avait été oublié de moi durant le mystère de l'anéantissement de l'Homme-Dragon. Je me précipitai vers lui, et l'atteignis rapidement, tant sont véloces les jambes des elfes. Dans ma conscience de simple mortel qui subsistait, ou parfois resurgissait, je m'étonnais de me voir, moi-même, glisser sur l'herbe plus que courir sur la terre, car tels sont les génies, que le sol ne les attache pas comme les hommes de chair et de sang.

    Isniëcsil s'était lourdement abattu. Il peinait à se remettre debout. Je craignis qu'il n'eût une patte brisée.

    Mais ses ailes avaient ralenti sa chute. Et il n'avait, en vérité, que de superficielles blessures.

    La plus grave était une plaie à son flanc, probablement faite par la main de Taclamïn au plus fort de la bataille. Je la soignai, une fois la bête remise debout; et en peu de jours nous pûmes quitter ces lieux. Avant cela, nous fûmes bien aidés par les habitants de la ville voisine, qui, tout heureux que nous eussions débarrassé la vallée de l'Elfe-Démon, nous faisaient fête et nous donnaient tout ce dont nous pouvions avoir besoin pour nous remettre et retrouver nos forces.

    Et puis, au bout de sept jours, nous les saluâmes, et repartîmes, pour faire face, comme on dit, à de nouvelles aventures. Et voici que maintenant, après toutes ces années passées avec mon cheval chéri (car il s'en est encore écoulé beaucoup, après cette victoire sur l'un des plus formidables démons de la Terre), il était allongé sur le sol, cette fois mortellement blessé, tombé du ciel après un nouvel affrontement contre le Diable – soit que, vieilli, il n'eût plus la force d'antan, soit, simplement, que son heure fût venue, et qu'il n'y eût plus rien à dire ni à faire, qu'à constater son départ de ce monde, et à l'honorer comme je pouvais.

    (À suivre.)

  • La bataille céleste (Perspectives, XCII)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Affrontement des Orcs lents, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'elfe fin, je venais de détruire sept ennemis en quelques instants, et levai désormais le regard vers le ciel, où se déroulait un fier combat entre mon cher cheval ailé Isniëcsil et l'homme-dragon Taclamïn.

    Il était véritablement titanesque. Je ne saurais le décrire comme il convient. Il se déroulait à un tout autre niveau, et déployait une tout autre intensité que celui que je venais de livrer, pourtant plus intense et fracassant qu'aucun combat livré sur Terre auparavant.

    Imaginez mille orages s'affrontant, et marchant par troupes, puis se déchaînant les uns contre les autres; imaginez mille flots bondissants bataillant, rugissant, se battant comme des chiens, dans la mer sinistre et tempétueuse; imaginez des montagnes s'écroulant, de la terre s'effondrant, des flammes jaillissant dans des ouragans de brutalité inouïe; et vous vous rendrez à peine compte du dixième de ce qui se passait sous mes yeux et du sentiment que j'en eus, lorsque je contemplai ce duel dont les coups faisaient trembler jusqu'aux étoiles, faisaient tressauter jusqu'aux planètes! On ne saurait le redire: cela relève incontestablement de l'Indicible. Je crus la dernière heure du monde arrivée, et que les dieux mêmes ne pouvaient plus rien pour le sauver!

    Dans ce combat, impossible de dire qui avait le meilleur, qui avait le dessous. Une nuée formidable ceinte d'éclairs noyait les formes à ma vue pourtant aguerrie d'elfe ancien, de génie noble et vieux – car, quoique j'eusse l'air d'un jeune homme, sous mes yeux avait coulé le flot d'innombrables siècles. Parfois je distinguais une aile, un sabot, un bras, une face horrible et grimaçante, un œil étincelant et rouge, une crinière flamboyante, et l'instant d'après tout retournait dans un amas d'éclairs et de nuées cosmiques.

    Je pensai qu'un tel combat pouvait durer jusqu'à ce que les étoiles tombent, et que le ciel soit recomposé. Mais il arriva finalement quelque chose. Un rayon vint de plus haut encore, d'au-delà des constellations ultimes – de ce champ que certains, parmi les hommes mortels, ont appelé le Premier Mobile, et qu'anime, dit-on, un divin amour cosmique!

    Et voici! la nuée d'apocalypse fut frappée par ce rayon, et deux parts s'en issirent; et dans l'une je vis distinctement mon cher cheval, renversé et tournant dans l'air en mouvant les sabots, et tâchant de retrouver son équilibre en battant de ses deux ailes l'air qui en tonnait; mais dans l'autre je ne vis qu'une obscurité noire et fumeuse, entourée d'un cercle flamboyant, dans le même temps vert et brillant. Puis le cercle se démultiplia, se scinda, pour former plusieurs cercles attachés en un point, et enserrer cette fumée agitée qui jetait des foudres, et au sein de laquelle je distinguai cependant, bientôt, un point rouge flamboyant – l'œil de Taclamïn, comme je n'en doutais pas.

    Et un cri de rage et de tempête sortit de cette fumée et de ces cercles verts, et elle se débattit, tentant de repousser, de briser les cercles; mais ils tournaient autour d'elle comme des anges armés de lances – de lances qui se fussent recourbées en s'efforçant d'enserrer le monstre abject dans des liens insécables. Et les cercles toujours davantage en se resserrant étincelaient, et la nuée noire criait toujours plus fort, faisant trembler l'air jusqu'au bout de l'horizon – et aussi la tour où je me tenais encore.

    Mais je m'aperçus bientôt qu'en se resserrant implacablement – en diminuant toujours plus leur diamètre –, les cercles ne laissaient pour autant rien échapper de la nature fantasmale de Taclamïn – et le réduisaient, l'anéantissaient, le mettaient en poudre, le dispersaient dans le vide dont il aurait mieux fait de ne jamais sortir, à l'aube des temps! Et le cri de rage se transforma en hurlement, puis il devint un terrible gémissement, un atroce cri de douleur – et mes cheveux se dressèrent sur ma tête, car je n'avais jamais ouï éclater une telle souffrance. Et des sanglots vinrent, et des supplications, et sans doute des prières.

    (À suivre.)