Histoire - Page 5

  • Le chevalier d’Arthur et la cloison de fer

    fr_1433_104.jpgDans Yvain le chevalier au lion, poème narratif de Chrétien de Troyes, qui vivait au douzième siècle, le héros entre à un certain moment dans un château enchanté, tenu par une dame magicienne, et une cloison de fer tombe sur lui au moment où il passe la porte: elle coupe son cheval en deux après lui avoir rasé le dos. Cela fait penser aux récits de science-fiction dans lesquels des panneaux d’acier se ferment et s’ouvrent d’un claquement de doigt, notamment dans les vaisseaux spatiaux.
     
    Mais une traduction destinée aux collégiens a réduit cette cloison à une herse, selon le mode archéologique bien connu des philologues, notamment ceux qui se souviennent de Victor Bérard, à qui j’ai consacré un petit livre: car il s’appuyait sur ses voyages en Grèce pour corriger Homère selon les données de la science positive, trouvant par exemple le palais du roi des Phéaciens trop grand, parce qu’aucune des ruines qu’il avait vues ne possédait ses dimensions; le poète avait pourtant dit que ce roi descendait des Géants…
     
    Bérard interprétait, ainsi, les mythes selon des données géographiques, faisant de Polyphème un volcan, de Charybde un récif, et ainsi de suite. Ancien élève de l’École Normale Supérieure, il était un pur produit de la Troisième République. Or cette tradition n’est pas terminée, même si elle tend à s’estomper et si beaucoup ont critiqué et même rejeté Bérard et ses fantasmes rationalistes.
     
    Les vieux mythes celtes sont pleins de ces merveilles qui donnent aux palais enchantés l’aspect de forteresses futuristes, et on ne s’étonne pas trop que ce soit dans l’Occident qui dans l’antiquité était de 68592c209b56f5706244745705b5c013.jpglangue celte qu’on ait vu se développer la science-fiction, qui adore évoquer les extraterrestres fils des fées anciennes et les robots descendants des automates armés qu’on trouve dans les récits médiévaux du roi Arthur et de ses chevaliers. Un enchantement permettait, apparemment, de fermer des portes coulissantes en fer, dans le château de la dame d’Yvain, et qu’on pense qu’il s’agit d’une science rationnelle ou de magie n’y change rien, puisque le fait est le même, et que dans un récit c’est le fait qui compte, l’explication donnée n’étant présente que pour lui créer de la consistance, une solidité: selon les époques, donc, elle change!
     
    Au reste, dans le récit de Chrétien de Troyes, nulle explication n’est donnée: les anciens Celtes enchaînaient volontiers les images fabuleuses sans les commenter, comme pour faire vivre de l’intérieur le mystère; cela créait une forme de surréalisme que peut-être imitait André Breton, vannetais par sa mère. Parler d’une herse gâche. Le cycle arthurien est plus mythologique qu’inséré dans la société féodale, au fond.

  • Histoire régionale et mythologie

    3877381395_0c46a15749_b.jpgPendant longtemps, lorsque je parlais de l’histoire de la Savoie, j’avais l’impression qu’on me regardait comme un diseur de fables: la Savoie n’appartenait pas tant à l’histoire qu’à la mythologie. Car l’histoire n’est pas tant ce qui s’est réellement produit que ce qui est attesté par un État. L’histoire de France étant au programme de l’Éducation nationale, elle est consacrée, et vraie; l’histoire de la Savoie n’étant pas dans ce cas, elle échappe à la convention collective et apparaît comme pur roman.
     
    Il n’est pas si exact qu’on croit que les faits historiques ont pour caractéristique d’être scientifiquement prouvés: les historiens émettent des hypothèses, déduisent des faits d’autres faits, adoptent des théories qui expliquent la marche des événements; mais cela apparaît facilement comme vérité objective dès que l’État, au travers de ses institutions, l’avalise.
     
    Ce n’est pas qu’aucune institution ne s’occupe de l’histoire de la Savoie; mais que les institutions sont hiérarchisées. L’Académie de Savoie n’est pas l’Université de France; et à l’intérieur de l’Université, ce qu’énoncent les simples docteurs n’équivaut pas à ce qu’énoncent les agrégés, ou bien les normaliens.
     
    C’est ainsi que personne n’est choqué quand on affirme, sans avoir pu pénétrer les âmes de l’époque, que les peuples médiévaux étaient surtout mus par l’appât du gain; Dieu sait pourtant que peu l’avouaient, et la plupart assuraient avoir de plus nobles ressorts, au sein de leur cœur! Car ils ont laissé des textes, exposant leurs pensées, et les historiens ne se donnent pas forcément la peine de les lire.
     
    Mais si on dit que les fondateurs de la République en 1789 étaient dans le même cas, que seul l’appât Statue de Charles de Gaulle (parc Herastrau).JPGdu gain les animait, on est déjà plus suspect; si on le dit du général de Gaulle ou des compagnons de la Libération, c'est un scandale, car on est en réalité convié à prendre au sérieux les pensées qu’ils avaient sur eux-mêmes et l’Histoire. Le fait est que leurs pensées ont laissé un souvenir: elles ne dorment pas dans des textes qu’on ne veut plus lire!
     
    Je crois que passe pour réaliste de ne pas avoir le même respect pour François de Sales ou les ducs de Savoie; car qui lit encore les textes dans lesquels ils exprimaient leurs pensées?
     
    Il est vrai, aussi, que l’histoire de la Savoie a quelque chose d’exotique: les ducs ont été rois de Chypre et de Jérusalem, ont été liés au monde grec - à l’Orient -, et cela leur donne un lustre. Au sein de leur dynastie, beaucoup de gens canonisés ou béatifiés créent une atmosphère gothique et religieuse; même Charles-Albert, au dix-neuvième siècle, avait quelque chose de romantique qui manquait à Louis XVIII ou à Louis-Philippe - et le rapprochait de Louis II de Bavière. Lorsque Costa de Beauregard raconte son authentique histoire, il a l’air d’écrire un roman, une épopée.
     
    Et puis l’histoire nationale a quelque chose d’abstrait, dès qu’on s’éloigne de Paris et du val de Loire: aucun des événements évoqués ne se recoupe avec la vie réelle, le paysage, les monuments qu’on a sous les yeux; c’est à cela qu’on reconnaît une histoire créée par l’esprit mathématique: elle n’a aucun rapport avec la région qu’en général on habite! Car pour celle-ci, l’histoire est comme les légendes, elle s’insère dans le paysage et l’explique. C’est pour cela que Paris est plus mythique que le reste: seule son histoire fait l’objet d’un enseignement obligatoire! À Dieu ne plaise qu’on veuille donner à la Savoie le même éclat: l’intention en est hostile à l’ordre public et à la cohésion nationale.

  • La mystérieuse maison de Centcelles

    nau_general_carousel.jpgPrès de la petite cité de Constantí, dans la province de Tarragone, en Catalogne espagnole, s’élèvent les ruines d’une villa romaine du quatrième siècle que j’ai visitées l’été dernier. Elle est remarquable car, dans un bâtiment à part qui a servi de mausolée, elle contient une coupole incrustée de mosaïques qui représentent quatre scènes de la Bible: Daniel et les lions, la résurrection de Lazare, l’arche de Noé, le bon Berger - parmi des images de chasse et les allégories des quatre saisons. Or, les représentations de l’Ancien Testament sont rares: on s’est généralement focalisé sur le Nouveau.
     
    On pense que l’empereur du quatrième siècle Constant Ier, fils de Constantin, aurait là son sépulcre. Tué à Elne, en Catalogne française, il eût été enseveli dans ce lieu, qui eût pris son nom. Or, à cette époque, l’orthodoxie religieuse n’était pas claire: les empereurs qui défendaient le christianisme nEmperor_Constans_Louvre_Ma1021.jpg’étaient pas baptisés à leur naissance, mais simplement au seuil de la mort. Tel fut le cas de Constantin, le fameux inventeur du catholicisme impérial, mais aussi de Constance II, frère de Constant qui eut lui-même le titre d’empereur; Constant sans doute ne le fut jamais, puisqu’il périt assassiné.
     
    Il défendait toutefois l’orthodoxie catholique, face à son frère, qui défendait l’arianisme. Mais jusqu’à quel point? Car il était homosexuel, et restait fidèle à la tradition romaine qui n’interdisait que le rapport passif, d’un homme à un autre: un homme libre ne pouvait être assujetti à cela; et il édicta une loi en ce sens. (On retrouve ce trait dans la légende égyptienne d’Horus que s’apprêtait à violer Seth son oncle et qui pour se sauver dut saisir l’organe de celui-ci dans la main.)
     
    Un empereur chrétien mais qui doit encore beaucoup aux valeurs anciennes pouvait naturellement ne pas distinguer très clairement le Nouveau et l’Ancien Testament; bien au contraire, l’Ancien, avec ses faits héroïques, ses livres de chronique nationale, pouvait le séduire davantage ou à près autant que l’histoire de Jésus de Nazareth et les lettres et visions des apôtres. Est-ce que quelques siècles plus tard Charlemagne ne se verra pas plus comme un successeur de David que comme un successeur d’Auguste? On méconnaît le catholicisme romain si on ne sait pas qu’il a existé, dans l’esprit de la noblesse latine, l’idée que Rome réalisait sur terre la cité sainte: qu’elle était le prolongement et la transfiguration de Jérusalem. Certains pères de l’Église se sont érigés contre un tel principe, en particulier saint Augustin, qui, marqué par son origine africaine, ou alors plus imprégné de la divinité pure que les autres, ne voulait pas vouer de culte à Rome; mais il était réellement présent, ainsi que je l’ai découvert en lisant Prudence, le poète. Les empereurs avaient tout intérêt à le répandre!
     
    Après la chute de l’Empire romain, il devint possible de se centrer davantage sur Jésus-Christ: dans l’art, le Nouveau Testament devait l’emporter sur l’Ancien. Mais la demeure de Centcelles témoigne d’une époque ambiguë, d’une sensibilité nouvelle devant beaucoup encore à l’ancienne, correspondant à la conversion théorique des empereurs.

  • Ovide et la corrida

    1615044265.jpgJ’ai lu récemment, dans les Métamorphoses d’Ovide, une allusion à ce que nous nommerions la corrida: dans l’arène du cirque, dit le poète, on agite un tissu rouge devant les yeux du taureau, pour l’induire en erreur, et le vaincre. Cela m’a frappé, même si j’ai toujours su que les gladiateurs ne s’affrontaient pas seulement entre eux, qu’ils affrontaient aussi des bêtes sauvages, parmi lesquelles des taureaux; car je ne savais pas néanmoins que le procédé de l’étoffe rouge était déjà présent dans les arènes romaines. On ne sait pas du reste si ce passage a été souvent relevé, puisque les historiens patentés prétendent qu'aucun document n'atteste l'existence de la corrida dans l'ancienne Rome, et que l'idée, qui existait autrefois, qu'elle venait de ses jeux, aurait été depuis longtemps réfutée, au nom de cette absence de preuve!
     
    J’ai entendu bien des idées étranges, à ce sujet: Jean Giono disait qu’elle émanait du culte de Mithra, et mon ami Robert Marteau, qui l’affectionnait, la liait pareillement à d’antiques cultes solaires, prétextant le costume doré du toréador. Mais il est à mes yeux vraisemblable que, tout simplement, ce soit une survivance, dans le sud-ouest de l’Europe, d’une pratique propre à l’ancienne Rome.
     
    Il est bien possible que les jeux du cirque aient eu, eux-mêmes, pour origine des cultes oubliés, d’antiques cérémonies religieuses, situées en Crète ou ailleurs; mais lorsqu’il s’agit de l’Espagne médiévale, ce n’est probablement pas ainsi qu’il faut raisonner. En réalité, il s’agit de se demander deux choses: d’une part, pourquoi les autres types de combats d’arène n’ont pas subsisté, pourquoi celui-là seul a perduré; d’autre part, pourquoi en Italie et dans la France du nord celui-là même a disparu.
     
    La cause en est probablement les Wisigoths: le territoire de la corrida correspond à celui que domina ce peuple. Le fait est qu’il avait un lien assez fort avec le culte de Mithra, qui s’est répercuté ensuite dans Mithra.jpgson ralliement à l’hérésie d’Arius puis au catharisme. On pourrait aussi dire que le combat contre les taureaux a seul subsisté parce que les autres bêtes sauvages étaient devenues trop difficiles à amener dans une arène. Les Wisigoths cependant devaient encore beaucoup au paganisme en général. Si au moins les combats entre gladiateurs sous leur sceptre ont été interdits, comme dans toute la chrétienté, alors qu’en terre catholique, le combat contre les bêtes a aussi été proscrit, il a pu subsister en territoire arien, parce qu’on n’y voulait pas rompre avec l’antiquité de façon radicale. La raison pour laquelle la pratique a disparu sous les Francs est justement sa soumission à un christianisme rigoureux, rationaliste, rejetant les jeux du cirque de façon globale.
     
    Ce qui m’a toujours laissé perplexe, en revanche, c’est l’idée que la corrida viendrait de l’Espagne préromaine, et de ses liens avec l’Orient; j’ai du mal à y croire. Il est néanmoins possible que le mithraïsme et l’arianisme des Wisigoths aient donné une vigueur nouvelle à ce qui n’était chez les Romains qu’un spectacle parmi d’autres.

  • L’âme de l’Union européenne

    drapeau-europeen1.jpgOn dit souvent que l’Union européenne n’est qu’une construction abstraite, un édifice vide d’âme. Pourtant certains ont dit que son drapeau renvoyait à la couronne d’étoiles de la Femme cosmique de l’Apocalypse, assimilée traditionnellement à la sainte Vierge: il s’agit bien d’une âme à laquelle peuvent se relier les individus, qui peut les embrasser et les tenir unies dans son sein! Elle me rappelle du reste Eliphas Lévi - l'abbé Constant -, qui assurait que l’image de la Vierge écrasant de son pied un serpent était un grand symbole pour l’avenir: l’humanité devait être unie dans l’amour, après avoir vaincu la haine. On songe également à Teilhard de Chardin, au point Oméga, dont la Vierge cosmique est un seuil intermédiaire...
     
    Et puis il y a l’hymne européen, dont la musique est de Beethoven, et dont le texte est de Schiller. Personne n’en connaît vraiment les paroles, en France. Elles sont en allemand et certes célèbrent la Joie, mais elles en font une étincelle divine, unissant tous les hommes dans une même fraternité, et descendue des hauteurs célestes, donnée au fond par le Père de l’univers qui trône au-dessus des étoiles! Est-il possible que pour les Allemands, qui saisissent ces paroles, l’Union européenne est une réalité pleine d’âme et d’humanité, tandis que les Français, auxquelles on ne les a pas traduites, n’y voient qu’un chant factice, destiné à enflammer artificiellement les cœurs?
     
    Il faut dire que l’agnosticisme qui domine les élites française les a certainement empêchées de révéler au peuple ce qu’il en était. Au fond, plus même que les technocrates européens, ce sont les technocrates français qui ont vidé l’Union européenne de son âme.
     
    Mais son origine est dans le romantisme, qui lui-même est né en Allemagne. Aujourd’hui, peut-être au Friedrich_schiller.jpggrand dam de certains, ce pays est le plus peuplé, le plus riche, le plus puissant de l’Europe. Et c’est dans la logique des choses, puisqu’il fut le plus dynamique sur le plan culturel dans les siècles précédents. Ce que représentaient autrefois Descartes, Racine et Corneille, peut être représenté à présent par Goethe, Schiller et Hegel. Les Latins ne doivent pas chercher à utiliser l’Union européenne pour restaurer l’Empire romain; il faut en réalité accepter l’évolution historique, et créer une grande et belle union qui unisse les Latins aux peuples germaniques. Il faut mettre fin au rapport de force entre les deux ensembles culturels: celui qui dans les faits est le plus nombreux et le plus riche, le plus puissant et le plus uni, doit bien servir de locomotive. Ce n’est pas un hasard si c’est chez Schiller et Beethoven qu’on trouvait les plus vibrants appels à la fraternité universelle, quand en France on continuait d’essayer de s’appuyer sur le souvenir de Louis XIV pour imposer un universalisme qui émanait du classicisme et qui, lui, était déjà vide d’âme, parce qu’il ne faisait qu’étendre des tentacules sans les nourrir de vie, il les prolongeait par la seule raison. Il y faut aussi du cœur, du sentiment. Et si l’Hymne à la Joie de Schiller et Beethoven a été choisi, même par les Français éclairés du temps, c’est parce qu’ils savaient que c’était là qu’on trouvait la plus subtile alliance de l’intelligence et du sentiment.

  • Monopole d’État au sein de l’Éducation

    saint-augustin.jpgOn ne se rend pas toujours compte à quel point le système actuel du monopole d’État dans l’Éducation, en France, pourtant si aimé des partis dits laïques, vient en réalité du vieux monopole de l’Église catholique. Sous l’Empire romain, l’enseignement était soumis aux principes du libéralisme: la lecture de saint Augustin l’apprend. Il disait vendre ses cours, était payé à la fin de chaque semestre par chaque étudiant individuellement - et plusieurs en profitaient pour s’esquiver au dernier moment. Le système d’un enseignement unitaire a été créé par le catholicisme, et le lien avec l’État s’est établi par l’imbrication des intérêts de l’Église dans celui-ci, qui lui assurait des revenus réguliers.
     
    La République, certes, a voulu briser l’espèce de dépendance qui était celle des princes depuis l’époque des royaumes germaniques en Gaule: soumis au Pape parce qu’ils tenaient de lui leur autorité sur des portions de l’ancien Empire romain, ils laissaient les prêtres enseigner à leur guise, leur confiant jusqu’à leurs enfants et se convertissant à leur tour au christianisme. Les Francs en particulier assimilaient intimement ce dernier à Rome, n’ayant pas connu celle-ci avant sa conversion. L’unité de l’Empire romain se faisait sous la bannière du Christ, dans leur esprit, et cela correspondait à la pensée qu’on avait à Rome au moment de leur arrivée en Gaule, comme le poète Prudence l’atteste dans ses vers: que tout le monde parlât latin plaisait à Dieu, parce qu’il aimait la paix et la concorde. Peu importe que les républicains n’avouent pas croire en Dieu: d’instinct, ils raisonnent de la même façon avec le français.
     
    Cela prouve du reste que, depuis l’époque de Clovis, de Charlemagne, une conscience nationale est née: le latin déformé qu’on parle sur le territoire qu’ils ont gouverné s’est organisé en langue cohérente et stable, et comme le catholicisme était lié au latin, l’esprit unitaire de la Rome chrétienne s’est exercé au profit de la philosophie rédigée en français, de Descartes à Sartre en paClovis&Clothilde1811.jpgssant par Voltaire et Rousseau. C’est de cette manière qu’apparaît une philosophie d’État remplaçant la religion royale de l’Ancien Régime. L’idée même de liberté s’applique essentiellement, en France, à la nation tout entière, comprise comme devant être libre du Pape, et non réellement à l’individu - ou de façon annexe et marginale, comme une tolérance. L'individualisme est d’ailleurs plutôt d’origine étrangère, en tout cas est plus développé dans le monde anglo-saxon, ou en Suisse, et est lié à l'influence des Anglais en particulier sur les philosophes français.
     
    Le réflexe des anciens Francs est au fond demeuré. Que la philosophie écrite en français s’appuie en principe sur la Rome païenne, qui était moins unitaire que la Rome chrétienne, ou sur l’ancienne Grèce, qui était une constellation de cités autonomes, importe peu: de la théorie à la pratique il y a un monde. L’antiquité classique se voit plutôt, de nouveau, en Suisse, ou dans les pays anglophones; la France reste fidèle, structurellement, à ce qu’a créé le catholicisme romain.

  • Merveilleux scientifique au sixième siècle

    Fortunat1moymax.jpgDans un poème, saint Venance Fortunat, qui vivait au sixième siècle, loua saint Félix, évêque de Nantes, d’avoir détourné un bras de la Loire de son cours grâce à un endiguement, et d’avoir ainsi renversé, par une loi nouvelle, l’ordre naturel, élevant une vallée, abaissant une montagne, faisant passer l’eau par-dessus les collines, permis aux chariots de passer là où voguaient des navires… Il ajoute même que si Homère vivait encore, ce n’est pas Achille et ses prodiges, qu’il chanterait, mais Félix et ses travaux!
     
    Cela m’a amusé, car à la grande époque du merveilleux scientifique, on prétendait souvent que les anciens poètes, s’ils revenaient, au lieu de chanter les fables et les miracles, ne manqueraient pas de célébrer la réalité du progrès scientifique de notre temps… Le plus plaisant est qu’on s’imaginait, en disant cela, qu’on entrait dans un moment de l’histoire inouï, comme si jamais on n’avait jusqu’alors songé à chanter les merveilleuses réalisations techniques de l’être humain!
     
    Cet endiguement effectué par Félix avait sans doute pour but d’accroître la partie cultivable des terres: il s’agissait de mieux nourrir la population. Doit-on en tirer que les chrétiens ont abandonné la mythologie pour la remplacer par un réalisme vantant les mérites des prêtres? On sait bien que, souvent, ils ont également évoqué les symboles de la Bible, ou la légende des saints martyrs, créant un merveilleux spécifique, cher à Chateaubriand et aux romantiques savoyards; l’éloge des réalisations humaines vient plutôt de l’ancienne Rome, du panégyrique des hommes publics qui rendaient d’insignes services au peuple. Le christianisme a ici surtout cherché à moraliser le genre, en mettant en avant le but; mais on ne peut pas nier que Venance Fortunat ait chanté avec force un ouvrage d’art, et le génie de son concepteur.
     
    La vraie différence avec la science-fiction, me semble-t-il, est que celle-ci ne se contente absolument pas de s’extasier devant les réalisations du pouvoir en place, ou des chevaliers d’industrie, comme on Ancienne_entrée_tunnel_ferroviaire_du_Mont-Cenis.JPGle fait en réalité depuis l’antiquité! La technologie a toujours enchanté les peuples, même dans les temps primitifs. Les Savoyards qui célébraient le tunnel du Fréjus au temps de Charles-Albert ne pensaient pas du tout créer un genre nouveau. La naïveté des amateurs d’avions et de machines en tout genre est à cet égard troublante. La science-fiction se porte vers l’avenir: elle fantasme des machines nouvelles, des réalisations possibles. Elle s’appuie sur l’imagination. Or, c’est quelque chose que ne faisaient pas les Romains, qui ne célébraient que le présent. Les Grecs, en général, projetaient leur imagination dans le passé, attribuant les prodiges techniques aux demi-dieux. Seuls les Juifs montraient une capacité à évoquer les miracles à venir de l’humanité sanctifiée par le messie: j’en ai parlé, ailleurs.
     
    À l’époque moderne, en France, on peut le dater des dernières pages de Quatrevingt-Treize, de Victor Hugo, ou de son poème Plein Ciel; Jules Verne, ensuite, en détaillera les visions.

  • Les jumeaux au Moyen Âge

    18thcenturyportraitoftwinswearingdevotionalcrossesgd4.jpgJ’ai évoqué il y a quelque temps la légende des chevaliers bardés de fer du temps du roi Arthur qui n’en est pas une, Tacite évoquant sous l’empereur Tibère un corps de guerriers celtes effectivement couverts de fer des pieds à la tête. Or, un autre mythe médiéval s’est récemment avéré moins mensonger que je ne l’aurais cru. On prétendait souvent, au Moyen Âge,  que quand une femme accouchait de jumeaux, c’est qu’ils avaient deux pères différents. J’ai vu dans un cours un professeur de la Sorbonne railler à cet égard la crédulité ancienne, la taxant implicitement de misogynie. Et sans doute, elle apparaît comme absurde. Mais récemment, une dame de Pologne, ayant eu des jumeaux, et voulant prouver à un homme qu’ils étaient de lui, s’est entendue dire qu’ils étaient de deux pères différents! Les analyses génétiques étaient formelles...
     
    Il s’agissait, naturellement, de faux jumeaux.
     
    Pour le coup, néanmoins, Tacite ne peut pas être mis en cause, car il évoque, dans ses Histoires, des jumeaux nés à Rome, et il raconte qu’ils sont regardés comme un prodige, une grâce céleste, une 12_castor_and_pollux_elli_crocker.jpegmarque d’excellence, pour les parents! Souvenir de Castor et Pollux, peut-être. Mais pour le Moyen Âge le caractère prodigieux du fait naturel était moins important que ses implications morales, et Castor et Pollux, justement, n’avaient pas le même père: Castor était né de Tyndare, roi de Sparte, Pollux de Zeus, quoiqu’ils eussent la même mère et fussent nés au même moment. La légende a pu rester dans l’inconscient chrétien: les amours de Zeus étaient au mieux regardées comme un mensonge, au pire assimilées aux amours illicites des démons, des mauvais esprits, des anges déchus, et ce qui apparaissait comme prodige dans l’antiquité devenait la manifestation d’une faute, d’un péché, au moins d’intention, chez la femme et chez l’homme. Merlin l’enchanteur, à l’origine, était le fils d’un être divin de l’ancienne religion bretonne pouvant, comme Jupiter, se changer en oiseau, et d’une mortelle; dans les romans médiévaux, il était devenu le fils du diable: sa mère, vierge, était considérée comme ayant, par ses désirs illicites, invoqué un incube.
     
    Bref, il demeure quand même possible scientifiquement que des jumeaux n’aient pas le même père: les faits l’ont démontré.

  • Qui a peur du saint Suaire? demande Brice Perrier

    9782916546834.jpgJ’ai lu récemment un livre de mon ami Brice Perrier, Qui a peur du saint Suaire? (éd. Florent Massot, 2011), qu'il m'a obligeamment donné, et qui est consacré au linceul de Turin, relique, objet de culte. Comme on sait, il est lié à la Savoie; il a été exposé à Chambéry, avant de suivre le Duc en Piémont.
     
    L'impression de Brice Perrier, en écoutant les divers chercheurs qui se sont occupés de ce suaire, est qu'il n’a pas été assez étudié, que les datations en particulier qui ont placé sa fabrication au Moyen-Âge ne sont pas fiables, qu’il faudrait les recommencer. Son principal argument est que seul un bout du tissu a été traité, et qu’il pouvait faire partie d’une restauration. Il ajoute une hypothèse venue du cousin religieux qui, dit-il, l'a poussé à s'intéresser à l'objet: une décharge de particules aurait rajeuni le lin! Cela fausserait les datations. Même si ce cousin en nie la possibilité, Brice Perrier suggère un lien, à la fin du livre, avec la Résurrection.
     
    Cela me rappelle la science-fiction et le radium donnant des pouvoirs magiques à des super-héros, et j’ai le sentiment que Brice cherche, inconsciemment, à remplacer les miracles du vieux catholicisme par une science futuriste fondée sur les propriétés inconnues de la matière. Il affirme qu’il est invraisemblable qu’un éclair ait touché le corps de Jésus dans son tombeau; c’était pourtant l’opinion de Rudolf Steiner. Je ne pense de toute façon pas que cela puisse rajeunir le lin...
     
    Saint François de Sales évoquait encore autre chose: les visions que saint François d’Assise eut du Crucifié, créées dans l’espace lumineux d’en haut pour lui par les anges. Or, le Suaire fut dès l'origine lié aux franciscains, fondamentaux à Chambéry; et c’est 0000000000.jpgjustement un pape franciscain qui, au seizième siècle, en a consacré le culte. L’Église catholique a du reste déclaré l’image non créée d’une main d’homme.
     
    Cela me rappelle en effet les idées de H. P. Blavatsky sur le spiritisme: selon elle, les médiums eux-mêmes créaient les phénomènes étranges qui se manifestaient au cours des séances, leur volonté en réalité s’imprimant dans l’air ambiant au-delà de leurs membres. Les images que les participants croyaient voir émanaient de ces médiums: elles matérialisaient ce qu’ils avaient en eux-mêmes. Le problème en effet de ce suaire est que, s’il est faux, on ne sait pas du tout comment on aurait pu fabriquer son image. Les expériences effectuées pour reproduire le procédé sont peu convaincantes. Peut-être bien qu’elle a été créée par des propriétés inconnues du psychisme humain, et de ses effets sur la matière. Est-ce qu'une volonté puissante concentrée sur une toile peut y imprimer une forme spécifique? Beaucoup l’ont pensé. Or les franciscains étaient d’ardents mystiques, au Moyen Âge.
     
    Si la science se penche sur cet objet en particulier, en tout cas, ce n’est pas tant à cause de ses applications possibles en médecine ou en physique que parce qu’il est nimbé de mystère.

  • Saint Ambroise et les divers noms des dieux

    st_amb13.jpgL’évêque de Milan saint Ambroise écrivit un jour une lettre à l’empereur romain Valentinien II pour répondre au rapport d’un sénateur païen demandant le rétablissement de l’autel de la Victoire à l’entrée du Sénat. Ce distingué orateur nommé Symmaque affirmait nécessaire de conserver la religion traditionnelle. Saint Ambroise s’interroge: pourquoi en ce cas a-t-on accueilli à Rome tant de dieux étrangers? Il dit: Quam Coelestem Afri, Mithram Persae, plerique Venerem colunt, pro diuersitate nominis, non pro numinis uarietate. (Celle que les Africains adorent comme Céleste, les Perses comme Mithra, la plupart l’adorent comme étant Vénus par la diversité des noms, non des divinités.) Il admettait qu’il s’agissait à chaque fois de la même divinité; il ne servait donc à rien d’adopter des noms étrangers: si on l’a fait, c’est bien parce qu’on n’était pas si attaché que cela au caractère national des dieux.
     
    Cette phrase est remarquable en ce qu’elle restitue, chez un Père de l’Église, la pensée antique sur les dieux, et contredit radicalement Jean-Jacques Rousseau prétendant que les divinités étaient en réalité différentes selon les peuples, quoi qu’on ait pensé autrefois. Or, cette opinion s’est répandue et imposée dans la conscience moderne. L’idée que les dieux ne sont que des constructions du génie national n’appartient pourtant ni au paganisme, ni au christianisme, mais au seul matérialisme. 
     
    Vénus était considérée comme une force objective, indiquée dans l’espace par son astre, et douée d’une 341px-Winged_genius_Boscoreale_Louvre_P23.jpgvolonté propre. Elle embrassait l’humanité entière, qui se contentait de la reconnaître sous divers noms, et en lui attribuant une forme extérieure différente. Mais en aucun cas elle n’était regardée comme une simple projection psychique vide, émanée de la collectivité. Même les chrétiens l’assimilaient à un démon particulier. Ils ne disaient pas que la déesse n’existait pas, mais qu’elle n’avait rien de saint, ou d’angélique, et qu’elle était soit le souvenir d’une reine antique, soit un ange déchu. Et on disait que sur son trône laissé vacant la Vierge sainte s’était assise, qu’elle avait restitué la dignité du trône en question! Elle était la vérité de ce qu’on avait cru adorer. C’est je crois la vraie origine des cultes païens qu’on dit repris tels quels par le christianisme: on ne comprend pas, en général, que les chrétiens aussi admettaient fréquemment l’existence des entités spirituelles du paganisme; leur problème était essentiellement la couleur morale qu’on leur donnait.
     
    Cela dit, le poète chrétien Prudence, qui vécut peu de temps après saint Ambroise, doutait que le génie de Rome existât; mais il ajoutait que s’il existait, assurément, il s’était lui aussi converti au christianisme! Ou qu’il se réjouissait que les Romains l’eussent fait. C’est la logique qui prévalait. Le peuple des génies lui aussi pouvait être adorateur du Christ.
     
    Ils devenaient alors les anges, dont Jacques de Voragine, dans son histoire de Gênes, écrit qu’ils protégeaient les cités.

  • Drames du vingtième siècle

    angkar.jpgJ’ai évoqué dans un précédent article le problème de l’irrespect de certains à l’égard des souffrances liées à l’Holocauste, aux crimes de masse d’Adolf Hitler et de son administration - étendue par ses victoires militaires à des pays tels que la France. J’ai dit que pour moi on parlait souvent mal de cela, parce qu’on essayait d’imposer une idée sans toucher, sans faire vivre les choses de l’intérieur.
     
    Mais à mon avis, le partage de la souffrance humaine nécessite qu’on évoque également les autres grands crimes de masse du vingtième siècle. Cela donne de ce dernier une image globale. J’ai été profondément ému, étant jeune, par ceux des Khmers Rouges, après avoir notamment vu le film La Déchirure (The Killing Fields), de Roland Joffé. Il y a deux ans, quand je suis allé au Cambodge, j’ai de nouveau été bouleversé, en voyant les maisons détruites, en pensant à la guerre, aux ravages. Je n’ai pas de lien ancestral avec le Cambodge; mais le lien corporel ne fait pas tout: peut-être que dans une autre vie j’étais moi-même khmer?
     
    Or, à ce sujet, je dirai ceci. D’abord, le Cambodge ne se résume pas à ces morts par millions: il y a d’autres choses en son sein, qu’il faut savoir voir aussi. Ensuite, les Khmers Rouges, contrairement à ce qu’on croit souvent, n’ont pas seulement eu des motivations idéologiques abstraites: ils étaient persuadés que le peuple khmer ancestral vivait ou avait vécu de façon naturellement conforme aux 450px-Stalin_statue.jpgprincipes du socialisme. Ils ont donc développé des pensées nationalistes, et même racialistes. Les Chinois, en Asie, passent pour être très doués pour le commerce, et Marx avait assimilé le commerce à une activité d’accapareur; on pourchassait donc les gens qui avaient une physionomie réputée chinoise, le modèle idéal du Khmer étant perçu au travers des vieilles représentations d’Angkor.
     
    Staline lui-même n’a-t-il pas dit que seuls les Russes étaient d’authentiques communistes par nature, les autres devant par conséquent leur être soumis? Or, le partage de la souffrance humaine peut aussi s’appuyer sur les crimes de masse qu’il a pu commettre: on se souvient par exemple de ce qu’il a fait subir aux Ukrainiens parce qu’il les assimilait à une classe de petits producteurs agricoles égoïstes et dénués du sens du partage qui caractérisait les Russes à ses yeux.
     
    Je crois qu’il faut diversifier les sujets de commémoration, afin d’avoir une vision globale de l’être humain, et éviter de donner l’impression qu’on se fixe sur telle ou telle partie. Les politiques, du reste, devraient rester en retrait, et laisser les historiens ou les associations effectuer ce travail ouvert à tous.
     
    Il est important que cela émane de gens qui se sentent réellement touchés; sinon, la fibre humaine reste silencieuse.

  • Les armures des chevaliers d’Arthur (Tacite)

    excalibur.jpgJ’ai longtemps cru que les armures qu’on attribuait au roi Arthur et à ses chevaliers, dans la littérature médiévale ou le cinéma, étaient anachroniques, Arthur étant censé avoir vécu vers le cinquième siècle après Jésus-Christ; je croyais qu’alors les Celtes étaient des barbares qui se battaient à moitié nus. Or, j’ai lu récemment, chez Tacite, l’historien romain, que les Gaulois, au combat, avaient réellement un corps de spadassins qui se recouvraient entièrement de fer, ce qui empêchait les Romains de les blesser du glaive ou du javelot: ils durent employer des haches et des cognées, lors d’une révolte des Éduens qu’ils s’efforcèrent de mater, et qui était partie d’Autun.
     
    On se laisse aisément persuader que les images traditionnelles sont mythologiques, et puis un jour on lit un historien antique et on découvre qu’elles sont on ne peut plus vraies: les Celtes, contrairement aux Romains, combattaient bien entièrement revêtus de fer! Le culte du fer est propre aux Gaulois et aux Bretons, et que la révolution industrielle soit née chez les peuples occidentaux a peut-être un rapport. Les armures animées qu’on 2498592-avengers_image_iron_man.jpgvoit dans la science-fiction, qu’Iron Man porte sur lui, sont sans doute une résurgence de figures des anciens Celtes, un souvenir archétypal propre à l’Occident. Des dieux, peut-être, en portaient de semblables, dans la mythologie de l’Ouest, et le progrès technique qui s’efforce de les matérialiser serait sous l’emprise - quoique de façon inconsciente, cachée - de traditions religieuses antiques. On ne s’en apercevrait pas parce qu’elles sont mal connues; mais cela semble plausible: la science-fiction au fond serait le retour inattendu de l’ancienne mythologie des Celtes, et c’est pourquoi on la trouve surtout chez les Anglo-Américains et les Français!
     
    D’ailleurs, pour le confirmer, il ne faut que lire la littérature médiévale d’inspiration bretonne: s’y meuvent de véritables robots, automates de fer que combattent les chevaliers d’Arthur et que des sortes de démons ont créés, ou alors des sorciers. Le Lancelot en prose, en particulier, en est rempli.
    Le passé est souvent plus merveilleux qu’on ne croit.

  • Lorànt Deutsch et la République

    deutsch.jpgOn se souvient qu’il y a quelque temps, l’acteur Lorànt Deutsch, se lançant dans l’écriture historique, publia des livres ingénieux, sur Paris et son passé, en partant du nom des stations de métro: démarche éminemment pédagogique, que n’eût pas désavouée Pestalozzi, puisqu’il disait qu’il fallait partir de l’expérience concrète des élèves lorsqu’on cherchait à développer la connaissance historique. En France, le faire à Paris est assez facile, puisque la ville est assez sacralisée pour que les programmes nationaux soient centrés sur elle et ce qui s’y est accompli. Le régionalisme étant généralement combattu, il n’est même réellement permis d’appliquer les principes de Pestalozzi que dans la capitale!
     
    Le maire de Paris Bertrand Delanoë, qui est un brave homme, et trouvant probablement bonne la démarche de Lorànt Deutsch, a commandé un certain nombre d’exemplaires destinés à être distribués dans les écoles ou les collèges, et soudain, les élus communistes de la ville ont protesté, parce que l’auteur n’avait pas, disaient-ils, un point de vue républicain sur l’histoire. Comme si la République n’était pas la garantie de liberté de conscience, pour les historiens et les autres - la garantie que sur les Triomphe_de_la_République.jpgfaits on peut après tout penser ce qu’on veut, que le mystère des causes, notamment, est suffisant pour que l’âme les appréhende librement. Non: pour quelques-uns, la République n’est pas un Etat de droit protégeant la culture de l’ingérence du politique, mais une ligne idéologique imposée à la culture en général et à l’histoire en particulier!
     
    Cela dit, il s’agissait peut-être seulement de dénoncer l’Union de la Gauche au Conseil municipal de Paris, en trouvant le libéralisme de Bertrand Delanoë impropre aux idées républicaines, que les communistes pensent représenter idéalement. Il ne me paraît cependant pas très correct d’avoir publiquement accusé Lorànt Deutsch d’être l’ennemi de la République.
     
    À mes yeux, il faut dépasser les vieux antagonismes et admettre que, comme le disait le révolutionnaire savoyard Doppet - qui défendait les religions populaires contre les excès de l’armée républicaine -, la République est la liberté pour tous, et non une ligne idéologique prédéfinie.
     
    Mais il y en a qui auront toujours besoin qu’on leur donne des vérités claires et simples sur les choses, que le vide effraie.

  • Prudence et le centralisme chrétien

    Aurelius_Prudentius_Clemens_03.jpgJ’ai lu, du poète latin Prudence, qui vivait au début du cinquième siècle, un traité théologique en vers intitulé Contre Symmaque: il s’en prend à un des derniers grands représentants de l’ancienne religion, qui avait demandé que celle-ci fût rétablie dans plusieurs anciennes prérogatives. Or, on y trouve l’essence de la pensée catholique traditionnelle, qui voyait dans le christianisme le prolongement de la romanité elle-même. Prudence est persuadé que le Christ vient couronner l’Empire romain et qu’il le préfère infiniment aux Barbares, en particulier les Germains. Il est très nationaliste!
     
    Il fait l’éloge de l’empereur Honorius qui avait eu récemment le mérite d’envoyer son beau-père Stilicon combattre les Goths d’Alaric et de les avoir vaincus par son intermédiaire près de Milan - sans savoir que quelques années après la rédaction de son poème, Alaric allait mettre Rome à sac! Il affirme que le Christ, qui a été ajouté aux symboles impériaux sur les bannières, a accompli pour Rome et la Civilisation cette glorieuse victoire. Il omet de dire qu’Alaric et ses Goths étaient chrétiens, quoique de l’hérésie arienne, et qu’ils avaient été vaincus un jour de Pâques par un lieutenant païen de Stilicon alors qu’ils refusaient de combattre un tel jour - et qu’ils devaient être persuadés que les Romains feraient de même. Cela me rappelle les récits sur le roi Arthur qui faisaient de celui-ci un vrai chrétien et qui accusaient Rome de s’allier avec les païens pour assujettir les princes chrétiens de la périphérie. Le point de vue était radicalement opposé...
     
    Prudence dit qu’en soumettant les peuples, Rome a créé en eux la paix et la concorde, et qu’elle fait venir Dieu sur Terre. Mais il n’hésite pas à affirmer que c’est pour cela que l’Empereur doit être sans pitié avec les peuples qui osent se révolter contre son joug! Par la peur règne la concorde: Dieu en est satisfait, juge-t-il. Il est difficile, parfois, de voir en quoi le christianisme a réellement changé la charles _gleyre_les_romains.jpgmentalité romaine. Prudence tempête contre les dieux multiples, mais il se réclame clairement des sages de la Rome païenne, de Numa à Sénèque, contre les tenants de la religion populaire: le fait est que Numa interdisait la représentation des dieux et que Sénèque avait de la divinité une vision globale et abstraite qui participait du monothéisme.
     
    Bref, on peut dire que Prudence a inventé le centralisme chrétien. On a parfois l’impression que la France a toujours sa philosophie: Paris est imprégné de la divinité universelle si la France est unie, même au détriment de la culture propre aux régions excentrées. Car Prudence se réjouissait de l’unité permise par le mélange des ethnies sous la domination romaine, qui ne laissait plus subsister, parmi les langues, que le latin.
     
    Soit dit en passant, c’est bien la preuve que la Gaule n’avait plus à cette époque ses langues propres, et que les différenciations du latin qui ont créé les langues romanes viennent de traits postérieurs, non antérieurs. Car, naturellement, la Providence n’était pas si favorable aux Romains que Prudence se l’imaginait, bientôt les Germains allaient créer à leur place des royaumes nouveaux, et aussi les Bretons: peuples barbares assimilés naïvement par Prudence et tant de ses épigones à l’hérésie ou au paganisme. Le point de vue du roi Arthur n’est pas forcément le plus faux!

  • Le baptême de Rollon

    rollon2.jpgEn 2011, on a fêté la création de la Normandie, qui eut lieu en 911, date du traité de Saint-Clair-sur-Epte dans lequel Rollon s’engageait à se convertir au christianisme. Ce personnage m’a assez intéressé pour que je sonde les faits le concernant. Mon idée qu’il était comme un fondateur de la Normandie en a été renforcée. 
     
    Prince de Norvège, il se plaçait, en acceptant le baptême, au-dessous de Paris: son parrain était Robert, duc d’Île-de-France. Il se posait, ainsi, comme émané spirituellement de Clovis!
     
    On dit qu’il fut un géant: son nom eût signifié le Marcheur parce qu’aucun cheval ne pouvait soutenir sa stature: il mesurait plus de deux mètres.
     
    En Norvège, il fut un brigand: il fut chassé par son roi. Il chercha d’autres terres à piller; il trouva la Neustrie.
     
    Après sa soumission à Paris, il défendit la Neustrie contre les autres Vikings.
     
    rollon3zoom.jpgIl imprima à son fief la marque de son être. Il se déversa psychiquement dans la terre, et elle en fut transformée. De son vivant, il fit régner son esprit par ses vœux; après sa mort, ses pensées demeurèrent: elle rayonnaient depuis la cathédrale de Rouen, où il eut sa sépulture. Devenues pareilles à des fées, forces objectives nouvellement apparues dans l’éther, elles veillaient désormais sur son fief - courant sur les collines, les rivages, dans les cités, et les forêts. Elles imprégnaient le paysage, et tout ce qui s’y trouvait. Le spectre de Rollon était perçu jusque dans les éléments!
     
    Ce n’est pas sans raison qu’on dit qu’une terre a parfois le visage d’un homme. Souvent on donne le nom de cette terre à cet homme. L’Homme du Nord dont la Normandie est le pays n’est-il pas Rollon même? Car lorsqu’il aborda sur le rivage gaulois, il sentit pénétrer en lui un esprit nouveau, et il rollon1.jpgengendra ce qu’il serait bientôt aux yeux de tous. Son baptême ne fit que confirmer ce mystère au sein du temple.
     
    Non seulement la France a pris le visage des Francs qui l’ont fondée, recouvrant les teintes de l’ancienne Gaule, mais ses parties ont pris à leur tour des couleurs particulières, qui apportèrent, à l’ensemble, des nuances. Des flammes, nées du pays, se posaient sur leur front, et leurs chefs se sentaient changés à l’intérieur d’eux-mêmes, comme s’ils avaient toujours vécu en ces lieux: la mémoire de la terre leur revenait.
     
    On disait que les nymphes de la vieille Gaule les accompagnaient. Une mystérieuse Vierge des Ardennes apparut aux Francs comme une mère; l’âme de la Normandie fit cet effet à Rollon. Honoré d’Urfé voulut faire réapparaître ce symbole en liant le roi Gondebaud à la nymphe Galatée, qui vivait dans le Forez, au bord du Lignon!
     
    Le Temps parfois s’exprime. Il modèle la terre en se servant des hommes: jamais elle ne demeure parfaitement identique; les fées elles-mêmes évoluent!

  • La force de la Révolution

    m506006_87ee2128_p.jpgLa grande force de la Révolution, en France, fut dans la volonté de détacher le génie de la patrie de la personne d’un homme distinct, et, par conséquent, de dématérialiser le lien social, de le laisser dans l’espace de l’esprit. Ce qui unit les différents citoyens n’est pas un système nerveux physique, comme est celui qui unit les différentes parties du corps d’un roi: le cerveau du prince est remplacé par un cerveau immatériel, éthérique - situé dans l’air. On entrait dans une de ces sociétés imaginées par Olaf Stapledon, dont l’unité était dans des flux cohérents d’énergie. Victor Hugo, dans Quatrevingt-Treize s’exprime de cette manière.
     
    Ainsi, à terme, même l’objet physique qu’est Paris ne pourrait plus apparaître comme étant le centre réel d’une république tissée entièrement d’âmes libres. Un tel centre, de fait, ne pouvait être qu’un foyer d’amour - que le feu sur lequel à Rome veillaient les Vestales préfigurait. Cette flamme spirituelle était un rayon du soleil de l’Être suprême - un génie au sens où l’entendaient les anciens Romains: doigt détaché de l'astre fondamental, ange! Envoyé des hauteurs, il exerçait son influence sur tous les hommes qui lui étaient liés, et il n’était, en soi, fixé par aucun objet sensible - ni capitale, ni palais, ni prince. L’affranchissement devenait total.
     
    Cependant, à l’esprit, il demeurait abstrait. Il s’agissait de parler de lui au travers d’une trinité - qui, par triangulation, le localisait: apparut, ainsi, le triptyque Liberté, Égalité, Fraternité. Ces trois joyaux sertissant la parure d'ombre du génie de la patrie traçaient des lignes dont le croisement indiquait sa présence.
     
    Néanmoins, le culte de la Cour, c’est-à-dire de Paris, de sa langue, de sa culture propre - culte qui existait déjà sous l’ancien régime -, ne s’est pas assez estompé pour que cela se manifeste clairement. Le génie national se confond avec l’intelligence des élites, la beauté de la capitale, la richesse des MontpellierPeyrouLouisXIV2_WEB.jpgentreprises, la pureté des institutions… Jamais on ne put l’en détacher; il disparut fréquemment sous l’amas. Or, cela a conduit à sacraliser ce dernier: le rayonnement de ce qu’il recouvrait le faisait luire - et on pensait qu’il brillait de son propre éclat.
     
    Mais on agissait déjà de cette façon sous l’ancien régime: le roi était divinisé, au lieu de ne faire que porter le bon ange du pays. On attend toujours que des éléments matériels recoupent entièrement l’élément spirituel qui se tient dans l’ombre. On a ce besoin irrépressible.
     
    Saint Augustin disait que, dans la Genèse, lorsqu’il est dit que Dieu créa en principe (in principio) le Ciel et la Terre, il s’agissait en réalité du Ciel et de la Terre sous une forme spirituelle: il créa le principe du Ciel et de la Terre; mais que beaucoup d’esprits trop peu évolués ne pouvaient le comprendre autrement que comme la création initiale du Ciel et de la Terre physiques (ce qui pour lui n’était pas, car sinon le texte eût dit: in primo). Il n’en voulait cependant pas à ceux qui à son idée se trompaient, du moment qu’ils se référaient essentiellement à la Bible. Mais peut-être que notre époque est plus exigeante, la liberté, l’égalité et la fraternité n’étant pas des choses, mais des idées. On ne peut donc plus confondre.

  • République et monarchie de droit divin

    407bb0ff1d.jpgIl a été fréquemment noté qu’entre la Cinquième République fondée par Charles De Gaulle et la monarchie de droit divin - ou l’empereur déifié de l’ancienne Rome, même -, la différence n’était pas si grande. L’idée nationale, apparue à l’époque moderne, ne l’empêche pas forcément. Dans les temps antiques, chaque peuple se songeait en relation plus intime avec le sacré que les autres. Il n’y avait pas de véritable distinction entre la nation et la religion. Les cités avaient été consacrées à un dieu particulier au moyen de rites définis; le reste en découlait. 
     
    Car, d’un autre côté, le foyer de la cité était l’image et l’extension de chaque foyer domestique:  il faisait de la cité une grande famille.
     
    Or, au sein même du socialisme, ces idées qu’on peut regarder comme archaïques sont souvent demeurées. Tout le monde connaît l’aspect foncièrement familial des régimes chinois et nord-coréen. Mais Staline même disait que les Russes étaient de tous les peuples le plus à même de saisir dans son essence le communisme. Cela revenait à dire qu’il était lié par nature - et spontanément - à la Vérité.
     
    Or, Mitterrand avait, à propos de la France et du peuple gaulois, des croyances assez comparables. Ses allusions fréquentes à Vercingétorix et à Maurice Barrès peuvent en dire assez, à cet égard. Statue_de_Vercingetorix_3__T_Clarte.jpegIl est également remarquable que quand les Savoyards n’ont pas voté pour lui, en 1988, il ait déclaré que c’était parce qu’ils n’étaient pas réellement français: ils ne l’ont pas, lui-même, reconnu comme le père adoptif de la nation!
     
    Même le sens social peut être national et renvoyer à l’idée monarchique. La notion que les anciens Romains avaient qu’une filiation par adoption était tout aussi organique qu’une filiation naturelle prélude au droit du sol, et Jésus est allé dans le même sens lorsqu’il a déclaré que Dieu pouvait d’un caillou faire le fils d’Abraham. Les différences entre le régime tenu par une dynastie divinisée et celui que gouverne en théorie une volonté nationale sont plus ténues qu’on pense. Les notions idéologiques - les mots - peuvent masquer, jusqu’à un certain point, des lignes de force profondes. Lorsque les mots perdent de leur pouvoir d’envoûtement, les choses apparaissent comme peu changées d’une époque à l’autre, au sein d’un même pays.

  • Hegel et l’ange de la Liberté

    Hegel_portrait_by_Schlesinger_1831.jpgSelon France Farago, professeur patenté de Philosophie et auteur d'un petit livre censé, du coup, être de référence sur Les Grands Philosophes, Hegel se caractérise de la façon suivante: La Raison n'est plus seulement, comme chez Kant, l'ensemble des règles et des principes suivant lesquels nous pensons le monde. Elle est également la réalité profonde des choses, l'essence de l'Être lui-même, qui est Esprit. Fils de ses œuvres, l'Esprit se révèle dans l'histoire. Celle-ci est le progrès de la conscience, de la raison et de la liberté qui ont fini par féconder l'ordre du politique lui-même. La pensée, le concept du droit se fit tout d'un coup valoir et le vieil édifice d'iniquité ne put lui résister, dit Hegel de la Révolution française qui lui apparaît comme la reconnaissance de la liberté dans l'État.

    Je dois dire que non seulement cette façon de présenter Hegel confirme tout ce que j'ai pu lire chez les auteurs les plus sérieux - car j'ai peu lu Hegel même -, mais que, de surcroît, je trouve cette conception des choses tout à fait juste, tout à fait admirable, et que j'y adhère pleinement.

    La liberté apparue dans l'histoire en 1789 correspond pour moi non seulement au pressentiment de Joseph de Maistre selon lequel la Révolution française est une sorte de miracle, de prodige - c'est-à-dire de matérialisation d'une pensée divine -, mais, aussi, rama_h1.jpgcorrespond directement au sublime mythe que Victor Hugo créa, quand il évoqua l'ange de la Liberté pourfendant et anéantissant le démon de la Bastille. Dès l'origine, les Jacobins furent conscients que la pensée de la liberté avait quelque chose de divin, et Doppet vouait une sorte de culte au génie de la Liberté; il n'était évidemment pas le seul, puisque cela se traduisit par l'érection de la fameuse statue de l'ange doré de la Liberté, place de la Bastille à Paris, au sommet de la fabuleuse Colonne de Juillet - qui n'est autre que le pilier secret de la République!

    On ne peut pas dire que celle-ci fut, en France, fondée sans miracle. L'Esprit père et fils de l'histoire, dont parle Hegel, n'est-il pas également magnifique? C'est Vishnou qui part de Brahmâ et débouche en Shiva. Râma (avatar par excellence de Vishnou, dans l'hindouisme, et héros du célèbre - et sublime - Râmâyana) est immortel; même Napoléon - que Hegel admirait - ne fut-il pas un de ses échos, au sein de l'histoire de France?

  • Décès de Gaston Tuaillon

    tuaillon.jpgLe professeur Gaston Tuaillon, universitaire grenoblois spécialisé dans l'étude du francoprovençal, est mort récemment; nous avions un peu correspondu. J'ai lu plusieurs articles de sa main, et son ouvrage La Littérature en francoprovençal avant 1700 m'a révélé, entre autres choses, la poésie héroïque et pastorale du Bressan Bernardin Uchard et les visions mystiques de la Lyonnaise Marguerite d'Oingt.

    G. Tuaillon était un des grands acteurs de l'exploration du francoprovençal et de sa littérature, une sorte de pionnier. Sa pensée, sur la question, prenait pour base la communauté villageoise, sans doute parce que les variantes du francoprovençal sont celles des villages mêmes; d'ailleurs il connaissait d'abord celle du village mauriennais qui l'avait vu naître.

    La communauté villageoise n'explique pas, néanmoins, ce qu'on pourrait appeler l'unité globale du francoprovençal. A cet égard, G. Tuaillon était réservé, vis-à-vis de la thèse de Walter von Wartburg, qui pensait que les langues romanes étaient des différenciations du latin créées par les cours des rois germaniques installés en Gaule après la chute de l'Empire romain. De fait, l'école linguistique française table sur une origine de ces différenciations romanes datant plutôt de la conquête romaine et de ses phases successives: au français se rattache Jules César, à l'occitan se rattache la Gaule narbonnaise. Malheureusement, le francoprovençal ne correspond de ce point de vue à rien, puisqu'il est à cheval sur les deux. Dans ses explications, G. Tuaillon avait donc dû créer une spécificité du royaume allobroge. Je crois bien, cependant, que celui-ci ne s'étendait pas réellement au-delà des limites de la Narbonnaise. A l'inverse, les limites du royaume de Bourgogne (initialement issu des Burgondes) correspondaient à peu près à l'aire francoprovençale.

    Comme Wartburg était bâlois, on peut dire qu'il y avait une école suisse, qui s'appuyait sur les royaumes germaniques, et une école française, qui s'appuyait sur la Gaule romaine.

    Charlemagne-roi-carolingien.jpgSur le plan logique, j'ai un peu de mal à comprendre comment le latin a pu se différencier avant même de s'être imposé, et je ne crois pas tellement à l'importance du substrat. Pour moi, les différenciations sont, en général, postérieures à la dissolution de l'Empire romain, non antérieures. Sans doute, des traits qui avaient persisté ont pu resurgir; mais les langues non latines les plus parlées, dans la Gaule post-romaine, étaient en réalité les germaniques: Charlemagne même, nous dit son biographe Éginhard, avait pour langue maternelle le francique - une sorte d'ancien néerlandais -, et ne parlait le latin couramment que depuis qu'il l'avait appris des clercs. Or, les langues celtiques s'étaient bien perdues - si ce n'est en Bretagne.

    Pour moi, il est possible que la doctrine qui prévaut en France ait été influencée par le contexte historique de sa naissance, située entre 1870 et 1914: on s'interdisait de relier la France aux Germains et aux Francs; on voulait plutôt cultiver le souvenir de la Gaule romaine. Cela dit, en tant que français, je ne suis pas censé défendre la doctrine suisse, que beaucoup trouvaient trop proche de l'allemande, à Paris: on trouvait que les Suisses n'étaient pas assez gaulois: qu'ils regardaient trop vers l'Allemagne.

  • Un rêve de Charles de Gaulle: la Patrie & l'Atome

    degaulle.jpgCharles de Gaulle était profondément chrétien, mais il était nourri de romantisme. Dans ses différents écrits, il ne glorifie pas seulement les symboles nationaux: il est également fasciné par les machines, par le pouvoir des techniques nouvelles et la manière dont, grâce à elles, la nation peut imposer sa volonté aux choses. Pour lui, la défaite contre l'Allemagne, en 1940, venait de ce qu'on n'avait pas pris la mesure de la force des machines, et qu'on raisonnait encore selon la logique du passé, qui plaçait avant tout, au sein de la guerre, une trame morale. Or, la puissance mécanique et les moyens secrets de l'accroître entraient aussi en ligne de compte: les faits ne s'enchaînaient pas de façon linéaire; ils ne se répétaient pas exactement.

    Il était par conséquent nécessaire, pour De Gaulle, de développer l'industrie nucléaire, voie par laquelle la nation pouvait se lancer dans l'Avenir. En reliant la science moderne au destin des nations, il avait intégré, dans son âme, ce qui, en apparence, existe surtout en Amérique. L'espèce d'épopée que constituaient ses mémoires baignait, certes, dans l'atmosphère dramatique des pièces de Racine; était, certes, traversée par les valeurs patriotiques de Corneille; mais des traces de science-fiction s'y voyaient, et ce mélange me faisait fréquemment penser, quand je les lisais, au roman Dune, de Frank Herbert!

    Rapprochement incongru, dira-t-on; mais ce roman de Herbert mêle précisément les figures religieuses et la mystique de l'empire universel à la science du futur.

    Dali.jpgOr, pendant ce temps, les opposants de De Gaulle continuaient à discourir en restant dans l'ancien monde, en demeurant dans la pure sphère morale issue du catholicisme, qui déjà comptait sur l'État pour réduire les inégalités - et qui, déjà, avait lié la Culture à l'État, rendant obligatoire ce qu'il représentait. Ils s'en tenaient à ce qu'il est raisonnable de concevoir; ils se contentaient, à l'image d'Eluard ou Aragon, d'inonder de lumière l'idée de fraternité. Or, le temps a passé, et, dans les consciences, ce que représentait De Gaulle s'est imposé, ce qu'il est raisonnable et intelligent de concevoir apparaissant comme léger et dénué de réalité, de profondeur. Ce que De Gaulle a développé, au sein de l'industrie nucléaire, n'a donc pas pu être remis en cause par ses successeurs, qui se sont contentés d'exercer leur intelligence pour veiller à ce que ce soit sécurisé ou pour convaincre les gens qu'il n'était pas raisonnable de songer à l'abandonner.