Histoire - Page 6

  • Leurs Excellences de la Ville

    Paris.jpgLes bourgeoisies, les élites, les oligarchies issues du capitalisme moderne, trônant au centre des cités au commerce florissant, ont remplacé les princes, les nobles qui étaient censés être issus des Héros, et par eux des Immortels, et avoir conservé et transmis, par l’hérédité, une forme de surhumanité fondée sur la Vaillance, comme on disait autrefois. Les qualités héroïques ont été supplantées, elles-mêmes, par une forme de superintellectualité, ou de surintelligence, manifestable par les diplômes et les concours d’État, et liée en partie aux nécessités nouvelles d’un commerce fondé sur la comptabilité et donc les facultés rationnelles de l’être humain.

    A Paris, sans doute, c’est visible. A Turin, cela le fut aussi, au XIXe siècle. Mais Genève ne put profiter pleinement de cette évolution, parce qu’en commençant par se dégager de la tutelle des princes de Savoie, elle s’est privé de la possibilité de s’asseoir plus tard sur leur trône, la donnant plutôt à Turin, voire Paris, justement. Elle préféra, inconsciemment, conquérir tôt sa liberté, plutôt que d’attendre deux ou trois siècles l’occasion de s’emparer des rênes d’un État auquel jusque-là elle eût dû se soumettre. Plus qu’à l’ancienne Rome, maîtresse d’un large territoire, Genève ressemble ainsi davantage à une ancienne cité grecque - autonome, libre, mais ne possédant pas d’empire.

    Zeus.jpgCependant, du point de vue des paysans, du prolétariat savoyard ou apparenté, il faut avouer que cette succession d’Excellences, ce remplacement des nobles par une aristocratie liée au Capital, ou même à l’Intelligence, n’a jamais été regardée forcément comme un progrès, que ce soit par conservatisme ou parce que réellement le prolétariat n’a jamais rien gagné à changer de maître, comme le dit la fable de l’âne d’Ésope: Zeus accorda à l’animal un maître nouveau, conformément à ses prières, mais il était pire que le précédent! Idée connue. Elle pourrait s’appliquer à de nombreux divorcés remariés. Mais passons. En général, on ne croit pas qu’un maître puisse être pire que celui qu’on a.

    J’ai lu chez un écrivain gruhérien que somme toute, les paysans de son cher comté avaient conservé une affection plus grande, à l’égard des comtes de Savoie, qu’ils n’en avaient développé à l’égard des Messieurs de Fribourg, et c’est bien la preuve que la question n’est pas religieuse. Les paysans bretons aussi ont souvent préféré leurs petits seigneurs locaux à la bourgeoisie, pourtant éclairée par la philosophie des Lumières, qui tenait le haut du pavé à Paris.

  • Genève comme capitale

    Sénat de Savoie.jpgGenève fut historiquement d’abord un pôle marchand, étant sur le passage du Rhône entre le Léman et les monts Jura, et, en Occident - et particulièrement dans les pays latins -, on a toujours considéré qu’une capitale devait, au premier chef, être une cité consacrée à ses magistrats, constituant un pôle juridique.

    C’est ce qu’était Chambéry en Savoie, et même si cette digne cité n’a justement jamais été un pôle commercial - ce qui lui a d’ailleurs profondément manqué -, néanmoins, tant qu’on n’était pas entré dans l’ère moderne du commerce, elle a pu plus facilement qu’on ne le croit résister à l’influence de Genève, même pour la partie du duché de Savoie qui bordait cette noble cité.

    Zurich.jpgLorsque le nord de la Savoie fut protestant, ce fut principalement sous l’influence de Berne, qui est elle aussi une ville de magistrats. Berne n’est pas par hasard, du reste, la capitale de la Suisse de préférence à Zürich: le gouvernement des magistrats apparaît comme supérieur à celui des marchands y compris en Suisse, où la tradition romaine, à cet égard, demeure bien plus présente qu’on ne le sait ou l’admet en général en France. Le Chablais fut soumis à Berne, comme l’était le Pays de Vaud, mais même à ses alentours, Genève ne put jamais durablement s’imposer.

    En choisissant Turin comme capitale à la place de Chambéry - en 1562 -, le duc de Savoie consacrait, sans doute, la puissance naissante de l’argent, Turin étant une ville plus commerçante que Chambéry, mais la seconde conservait une forme de prééminence, en matière juridique : les Constitutions royales y furent rédigées en français - par le propre père de Joseph de Maistre, au XVIIIe siècle.

    Genève.jpgLe sentiment donc que Genève aurait dû, historiquement, gouverner un pays d’envergure ne correspond pas à la réalité d’une tradition occidentale, et plus particulièrement latine, qui remet les clefs du Gouvernement entre les mains de magistrats patentés. La question n’est pas réellement religieuse. C’est que le Gouvernement doit reposer sur l’équité, plus que sur la force. La force même doit se mettre au service du droit, en principe. Il ne peut pas en être autrement.

    Même Calvin a introduit un fond moral à une organisation genevoise qui demeurait liée à une tradition bourgeoise. Mais précisément, les idées de Calvin étaient sans doute bonne surtout pour la bourgeoisie, et éprouvaient de la difficulté à s’exporter hors de cette classe: celle des travailleurs paysans, notamment, ne se sentait pas vraiment concernée. Toujours, d’une façon ou d’une autre, mise en minorité, elle préférait un monarque qui disait la protéger qu’une aristocratie qui la sommait de se plier aux exigences de la Cité.

  • Lyon, capitale des Gaules

    Blason Lyon.jpgFrançois Bonivard affirmait que le comté de Genève avait été dès l'origine dirigé depuis Genève même son prince-évêque, mais je crois qu'il l'était au départ par un seigneur laïque. La puissance temporelle des évêques ne vient, à mes yeux, que de la dislocation de l’Empire romain à l’époque féodale. Or, même si Rome est redevenue capitale de l’Italie, le modèle français est assez prégnant pour qu’on rappelle que Lyon n’est jamais redevenue la capitale des Gaules.

    De fait, Lyon fut intégrée au Saint-Empire, lequel possédait, en effet, les capitales symboliques de l’ancienne Gaule, situées, pour l’essentiel, sur le Rhône, alors bien plus important que la Loire ou la Seine.

    Le pouvoir de Paris ne vient pas, pour l’essentiel, de l’Antiquité: sa primauté vient des Francs et des seigneurs de l'Île de France et de Touraine, eux-mêmes d'origine franque.

    Est-ce que, même après le rattachement de Lyon à la France, on a jamais songé à refaire d'elle capitale? Les rois de France étaient trop intimement liés à Paris et à ses ressources pour aller à Lyon, qui fut laissée à son archevêque, et ne conserva que la primauté spirituelle.

    Paris.jpgA la Révolution, la possibilité de rétablir la primauté de Lyon existait. Elle fut défendue par les fédéralistes et la Convention. Mais Robespierre fit un coup de force, s'empara de la Convention et fit la guerre à Lyon pour laisser aux bourgeois de Paris, qui avaient gravité autour du Roi, leur primauté, perpétuant ainsi le centralisme parisien d'origine franque et créant ce qu'on appelle le jacobinisme. Car les Francs avaient pour modèle l'empereur Constantin, qui voulait imposer le latin, langue des chrétiens d'Occident, à tous les citoyens de l'Empire, pour en assurer l'unité en Dieu. La Révolution n'a pas changé cette orientation profonde; elle lui a simplement donné un nouveau nom: le centralisme républicain. Les velléités du peuple gaulois de créer une fédération autour de Lyon ne purent pas s'imposer: les traditions restaient trop fortes.

    Lyon fut mise au pas, comme on sait. Des massacres y eurent lieu, et les jacobins voulaient la raser.

    Les révolutions ne changent pas tant qu’on croit la face du monde. Le monde moderne est plus issu de l’époque féodale qu’on ne veut bien l’admettre: bien des mots à cet égard induisent en erreur, créant plus d'illusions que de choses réelles, ainsi que Joseph de Maistre le prédisait. Est-ce que par exemple le pacte républicain n'est pas essentiellement héréditaire, liant l'immense majorité des Français dès leur naissance? Est-ce qu'il n'est pas pensé comme contraignant les individus et les soumettant à leurs ancêtres? Peu importe qu'ensuite on fasse un mérite à la France de ne pas préférer le droit du sang au droit du sol; car dans les faits, on ne choisit pas non plus sa naissance: le droit du sol lui-même soumet les individus au choix des parents.

    Quand Rousseau parlait de contrat social, il entendait que l'on pouvait y mettre fin à tout moment, soit collectivement, soit individuellement; mais il est évident que Robespierre et ses adeptes n'ont pas retenu particulièrement ce passage de son traité.  En France les liens venus du passé restent supérieurs aux choix individuels. De la même façon la force de Paris n'est pas un choix mais un poids hérité d'une époque ancienne.

  • Genève et l'exemple lausannois

    Louis XIV.jpgJ’ai dit, samedi, que Genève n’était pas, comme Paris, le centre d’un empire bâti jadis par une puissante monarchie. Mais pour disposer d’un arrière-pays, dira-t-on, nul besoin d’être cela; Lausanne par exemple a bien un arrière-pays, et elle fut également le siège d’une principauté épiscopale: elle fut également dirigée par un prince-évêque.

    Cependant, l’unité de Lausanne et de son arrière-pays ne s’est pas faite à partir de la bourgeoisie de Lausanne: elle fut imposée par les Bernois, dont le pouvoir a supplanté à la fois celui du duc de Savoie, dont le bailli siégeait à Moudon, et celui du Prince-Évêque. Comme souvent les conquérants, ils ont légitimé l’usage de la force en rendant au Pays de Vaud sa capitale réputée naturelle.

    Mais ce n’est pas forcément cette nature des choses, qui intéresse les conquérants: il s’agissait surtout de briser l’habitude des Vaudois d’être dirigés depuis Moudon. Lorsque Louis XIV conquiert la Franche-Comté, il fait aussi passer la capitale de Dôle à Besançon, capitale naturelle du comté de Bourgogne et jusque-là elle aussi dirigée par l’Archevêque. Mais pour Genève, cela eut lieu également: lorsque Napoléon Bonaparte l’annexe, il en fait le chef-lieu du département du Léman, qui comprend une grande partie de l’actuelle Haute-Savoie.

    Il suffisait donc aux Genevois de se laisser assujettir par Berne, en 1535: Genève serait probablement devenue le chef-lieu d’un territoire large. Cependant, les Genevois ont choisi la démocratie, de préférence à un vain titre obtenu sous un joug.

    Napoléon III.jpgLorsque Napoléon III annexe la Savoie avec l’accord du roi de Sardaigne, il n’a nul besoin de changer les capitales: Chambéry et Annecy étaient déjà les deux principales cités au temps glorieux du duché de Genevois-Nemours - celui de François de Sales et de Vaugelas. La capitale naturelle, en Savoie, est pourtant plutôt Aix-les-Bains, seule cité du Duché à avoir abrité une demeure royale du temps de l’ancienne Bourgogne.

    Lorsque le roi de France achète pacifiquement le Dauphiné, en 1349, rétablit-il Vienne comme capitale? Non: il laisse Grenoble continuer à régner.

    La liberté impose des sacrifices, parce qu’elle est héritée de l’Antiquité et du statut que les cités antiques conservaient, et que les temps changent: le pouvoir réel est exercé par d’autres puissances. J’en reparlerai, à propos de Lyon et de Paris.

  • Universalisme mystique à Carouge

    Temple Carouge.jpgJ’ai évoqué la tendance de Joseph de Maistre à l’universalisme mystique. Mais dans la Savoie qu’il avait connue, cette tendance lui était-elle propre, était-elle réservée à son individualité? L’histoire de la cité de Carouge suggère le contraire: elle suggère que la Savoie eut cette orientation d’une façon plus globale.

    On sait que ses fondateurs voulurent en faire un modèle de tolérance et d’ouverture sur le monde. Mais cette forme de laïcité et de neutralité de l’État, avant la lettre, ne passa pas par l’évacuation du sentiment religieux: le comte de La Fléchère, mandaté par le roi de Sardaigne, fit construire une église catholique, un temple protestant, un temple maçonnique, une synagogue, et son projet était même de bâtir une mosquée…

    Aucune voie mystique, aucune forme religieuse ou initiatique ne prenait le pas sur l’autre: tout était accessible au public, et placé à la discrétion de chacun, laissé à son libre choix.

    Grand Turc.jpgC’était bien sûr conforme aux idées de Voltaire, qui louait sur ce point jusqu’à l’Empire ottoman de laisser vivre toutes les religions du moment qu’elles respectaient l’autorité du Grand Turc - tout en louant celui-ci, aussi, d’être impitoyable avec les groupements religieux qui prétendaient imposer leur volonté aux autres.

    Mais sur un plan mystique, cela ne laisse pas de rappeler que Maistre même fut à la fois catholique et franc-maçon et qu’il eut de la relation avec le monde divin une conception qui transcendait les différences - même s’il estimait que l’Église catholique était l’institution religieuse qui par excellence avait conservé l’Esprit-Saint en elle. De fait, on ne peut pas être sûr que, malgré la bienveillance qu’il éprouvait pour les religions en général, il les eût laissées aussi libres qu’elles l’étaient sous la direction du comte de La Fléchère. Cependant, avant 1792, il fut Sénateur de Savoie, à Chambéry, et je n’ai rien lu de lui qui le montrât hostile à cette politique.

    Il ne laissa du reste pas de dire que si l’Église catholique elle-même ne se régénérait pas, l’invention d’une nouvelle religion serait inéluctable. Il avait cependant foi en cette capacité de régénération. Foi aveugle et illusoire, dira plus tard Hugo, qui lui aussi défendit une forme d’universalisme mystique, mais pour le coup, plutôt hostile aux institutions religieuses.

  • Centralisme et République

    Victor Hugo.jpgPierre Assouline a parlé sur son blog de centralisme républicain, comme si le centralisme, en France, était d’origine républicaine. Peut-être pensait-il ainsi le bénir, plus ou moins consciemment: de fait, comme, en tant qu'écrivain, il est publié à Paris - et même, à Saint-Germain-des-Prés -, ce centralisme, qu’il s’en rende ou non compte, l’arrange, car il lui permet de diffuser sa production écrite à une large échelle.

    L’avantage du centralisme a été, à cet égard, montré ironiquement par Joseph de Maistre: une poignée de républicains, disait-il, peut avoir des millions de sujets, comme à Rome. Les écrivains, n’est-ce pas, appartiennent à une sorte d’élite : grâce au centralisme, quelques guides choisis de la République peuvent avoir des dizaines de milliers de lecteurs, au moins.

    Roi-Soleil.jpgJoseph de Maistre avait bien senti que la France ne changerait pas d’organisation traditionnelle parce qu’elle deviendrait une république: le Roi serait remplacé par une élite, mais la polarisation extrême, propre à l’absolutisme monarchique, continuerait, y compris sous un nom nouveau.

    Il est en effet erroné, je crois, de dire que le centralisme est une création de la République: il était déjà présent sous la monarchie absolue. Claude Hagège, le fameux linguiste, a bien démontré que la République n’a fait que poursuivre, en la renforçant, une politique d’uniformisation linguistique et culturelle de la population commencée au moins sous Louis XIV, comme le montre ce qui a suivi sa conquête des Flandres: car le droit, dans cette région, n’était déjà plus en latin, mais en langue vernaculaire; le Prince n’en a pas moins fait remplacer celle-ci par le français. L’assimilation culturelle était déjà la politique des rois de France.

    Auguste.jpgLa République se reconnaît si peu à ce centralisme que les premiers révolutionnaires n’ont jamais assimilé la République à une langue donnée, de l’aveu même des intellectuels actuels de la République - qui d’ailleurs le regrettent, disent-ils (c’est ce qu’en tout cas a déclaré Bernard-Henri Lévy).

    Victor Hugo avait, selon moi, saisi le vrai sens de la devise: Liberté, Égalité, Fraternité, quand il disait que les parties de la République avaient toutes un statut égal, et que la Corse était aussi française que l’Île-de-France, l’Alsace aussi française que la Touraine. La vraie République est multipolaire. Ou elle n’a pas de pôle, puisque toutes ses parties se tiennent entre elles par leurs forces fraternelles respectives. Ce qui gravite essentiellement autour d’une cité est plutôt la continuation du système antique, fondé sur la force de l’État. Et Louis XIV avait déjà pour modèle l’empereur Auguste…

  • Reconquête et Escalade

    1_Charles_Emmanuel_1er_de_Savoie_FM-d25bc.jpgJean-François Mabut, un jour, dans un article, a parlé, à propos de François de Sales et de l’Escalade, de reconquista. Le mot me paraît un peu fort, d’autant plus que François de Sales a surtout reconquis le Chablais, qui avait été occupé par les Bernois, et non par les Genevois, auxquels les Bernois avaient défendu, quasiment, d’occuper une partie quelle qu’elle fût de la Savoie, en 1536.

    Il est vrai que François de Sales a cherché à reconquérir Genève, par la prière et l’aumône - comme il disait -, et parfois aussi, au nom du Pape, en essayant de s’adresser directement à Théodore de Bèze, d’une façon plus ou moins élégante.

    Mais dans les faits, l’Escalade est surtout liée à la politique du duc Charles-Emmanuel Ier, qui observait que ses sujets protestants ne se soumettaient pas bien à son autorité. Or, un peu comme Paris en 1915 a accusé les Suisses d’avoir partie liée avec le manque de feu patriotique des Chablaisiens, Charles-Emmanuel estimait que la source de son problème était Genève, bien que les sujets en question fussent précisément ceux du Chablais, qui avaient été rendus par Berne à la Savoie lors du traité de Cateau-Cambrésis.

    Notons que Berne et Genève mêmes avaient proscrit le catholicisme, dans les territoires qu’ils contrôlaient, afin de mieux unifier, psychologiquement, la population. C’était alors assez fréquent. Parfois, ça l’est resté plus qu’on ne croit, même quand la philosophie des Lumières a remplacé le dogme ancien. Il arrive souvent que la liberté de conscience demeure un beau mot, très théorique.

  • Bonivard contre la voix d’Annecy

    Bonivard.jpgDans ses Chroniques, François Bonivard s’en est pris à la version que donnait de l’histoire un sien contemporain, François Miossingien, qui était d’Annecy, et, à ce titre, lié au duc de Savoie, successeur du comte de Genève. Le débat portait sur l'éternelle question de savoir si l'ancienne indépendance du Prince-Évêque pouvait être assumée par le peuple même de Genève - si elle était liée au seul Évêque, ou plus globalement à la Cité.

    On connaît sans doute très mal ce Miossingien, qui fut surtout un poète, qui écrivait en latin, et qui, pour avoir traduit un poète de Mantoue, se vit de son vivant érigé en statue aux côtés de ce poète, et non loin, également, de Virgile, par le duc de Mantoue. Si on veut en savoir plus sur sa vie et le genre de poésie qu’il écrivait, on peut lire Le Messager de cette semaine, ou alors L’Essor savoyard, car je lui consacre quelques lignes, dans ces nobles hebdomadaires du département de Haute-Savoie.

  • L’invention de la luge

    1.saint-jean-de-maurienne.jpg&h=78&w=117&usg=__d5h-rivRKx-QrpKBYDakT9Vp_dc=Ce sont les Savoyards qui ont inventé l’art de la luge, et la meilleure preuve qu’on en a, c’est que luge est en fait un mot dialectal de la Savoie. Ski est un mot norvégien, et cela prouve aussi quelque chose! Or, on possède un récit qui évoque les descentes en luge il y a presque quatre cents ans, que je résume et cite cette semaine dans Le Messager. Il fut écrit par un diplomate italien qui se rendait en France, et qui passa par la Maurienne. De fait, avant l’ère du tourisme, on traversait la Savoie surtout pour des motifs politiques ou religieux, et on marchait sur les traces d’Hannibal: on n’allait pas ailleurs. On allait ensuite en France par Chambéry et Pont-de-Beauvoisin. Mais c’était une autre époque!

  • La magie des Burgondes

    Vouivre.jpgIl y a quelque temps, j’ai évoqué la vouivre du comte de Genève, chassée de la surface de la Terre par l’action du comte de Savoie Amédée V. Le comte de Genève perdit alors son pouvoir magique - la force de son talisman -, et le comte de Savoie put en faire son vassal!

    Cela entretient un lien avec la façon dont les rois de France, en annexant la Franche-Comté, en ont également chassé la Vouivre, selon l’épopée comtoise du Diamant de la Vouivre, de Louis Jousserandot, un roman sublime et méconnu.

    Mais Le Siège de Briançon, de Jacques Replat, raconte la même histoire, quoique sans la Vouivre: c’est la façon dont la Maison de Savoie s’est imposée à un seigneur qui dominait la Tarentaise, ce qui a permis précisément à la Savoie de conquérir cette digne vallée. La Vouivre y est remplacée par une sorcière demi-sœur du seigneur de Briançon - en Tarentaise. Ses pouvoirs se perdent, ce qui permet au comte Humbert de dominer son frère. Et elle-même disparaît dans un cri, après avoir flamboyé au sommet du donjon!

    Or, Replat présente le seigneur de Briançon comme un descendant direct des Burgondes. Il est à demi païen, et lié à l’Orient. Le comte de Maurienne futur comte de Savoie, lui, est lié à l’Église latine: c’est l’archevêque de Moûtiers qui lui a demandé de mettre fin aux agissements du seigneur-brigand. Le christianisme s’assimilait donc à une loi morale dont la force devait s’imposer à la loi héréditaire, parce qu’elle était regardée comme plus juste. Mais cela est allé de pair avec l’estompement de la magie et d’un merveilleux lié aux forces de la Terre. Seuls les anges du Ciel avaient encore droit de cité!

  • Viollet le Duc en Savoie

    viollet_le_duc.jpg&h=80&w=55&usg=__sZTif1bSFjc02dLt1qbUIfqa7Ik=L’architecte Viollet-le-Duc avait des idées étranges, sur le mont-Blanc. Il est venu à Chamonix deux fois, et a laissé sur ces séjours quelques écrits, que je commente cette semaine dans Le Messager.

  • La vouivre du comte de Genève

    Vouivre.jpgJean-Claude Mayor, dans ses Contes & légendes de Genève, raconte un épisode de l’histoire genevoise chargé de symboles: le comte de Savoie Amédée V, qui accorda aux bourgeois de Genève leurs premières franchises, vainquit le comte de Genève aux portes de la Cité, en abattant un château qui était protégé par la Vouivre, ce fameux serpent volant qui fut comme la divinité tutélaire de plusieurs peuples, notamment celui de l’ancien royaume de Bourgogne.

    Je suis persuadé, pour ma part, que cet animal fabuleux ne vient pas des Celtes, mais des Germains, en particulier des Goths: car Cingria a évoqué un Serpent d’or vénéré par les Goths, et je crois qu’il s’agit de la même divinité.

    Les Francs-Comtois lui vouaient un culte, et ils se sont défendus contre les rois de France en l’invoquant jusque dans les temps du capitaine Lacuson. Mais il semble qu’à Genève le culte de la vouivre ait disparu avec la défaite, contre Amédée V, du comte de Genève, car précisément, le récit symbolique rapporté par Mayor montre que des pouvoirs de cette bête enchantée, le comte de Savoie s’était rendu maître, et que la Vouivre elle-même avait dû s’enfuir et disparaître de ce monde devenu alors seulement terrestre.

    Ainsi se trouvait coupé le lien organique (héréditaire) entre les seigneurs locaux et les anciens Burgondes. La Maison de Savoie incarnait juridiquement le royaume de Bourgogne, depuis que le père d’Amédée V, Pierre II, en avait reçu, des moines d’Agaune, les insignes officiels: la lance et l’anneau de saint Maurice. C’était dorénavant plus fort que la Vouivre! C’était avec la lance de saint Maurice qu’on la transperçait, avec l’anneau de saint Maurice qu’on l’enchaînait.

  • Hannibal dans les Alpes

    200px-HannibalTheCarthaginian.jpgTout le monde sait que Tite-Live a évoqué le passage d’Hannibal par les Alpes, et qu’à cette occasion, il a parlé quelque peu des Allobroges, mais aussi des peuplades des montagnes. Hannibal étant probablement passé par la Maurienne, je publie cette semaine, dans Le Messager, un compte-rendu des pages du grand historien romain consacrées à ce sujet.

  • L’église de Brou à Genève

    MargaretheofAustriaJeanHey.jpgJ’ai déjà montré qu’en tout cas avant la conversion de Genève au protestantisme, les princes de Savoie, contrairement à ce qui a pu s’écrire, ont souvent aimé Genève. Un autre fait que ceux que j’ai rapportés l’illustre. Au début du XVIe siècle, le duc Philibert Le Beau tint à y célébrer son mariage avec Marguerite d’Autriche. Les festivités furent grandioses.

    Jean-Claude Mayor affirme même que la duchesse Marguerite pensa d’abord à Genève pour lieu d’édification de son temple au Pur Amour qu’elle fit bâtir finalement à Brou, près de Bourg-en-Bresse. La raison pour laquelle elle ne le fit pas, selon Mayor, n’est pas que son mari et les siens n’eussent pas aimé Genève, mais qu’elle sentit, alors, que les Genevois éprouvaient déjà un certain sentiment hostile, vis à vis de la Maison de Savoie.

    Je pense qu’on peut dire que Genève a toujours été fière de sa spécificité: cela continua même vis à vis de Berne, tant en 1535 qu’à partir de 1815. Et cela avait déjà eu lieu avec le comte de Genève, avant 1401.

  • Jean-Claude Mayor et la Savoie

    150px-Amedee_v_desavoie.jpgOn sait que Jean-Claude Mayor, qui fut un digne collaborateur de la Tribune de Genève, aimait les histoires locales, et je me devais de lui rendre hommage. Comme ses Contes & légendes de Genève contiennent beaucoup d’évocations de la Savoie, j’ai pu leur consacrer un article cette semaine dans Le Messager. Les renseignements biographiques et bibliographiques m’ont été obligeamment donnés par les archives du célèbre quotidien genevois dont dépend ce blog même! Je leur en suis infiniment reconnaissant: c’est un vrai signe de collaboration transfrontalière. A noter que Jean-Claude Mayor reconnaît l’importance historique, pour Genève, de l’action du comte de Savoie Amédée V, auquel donc je consacre de nombreuses lignes de mon article. Je reviendrai sur cette question de l’action d’Amédée V prochainement.

  • Philippe de Savoie et Genève

    180px-Louise-de-savoie1.jpgOn pense souvent, notamment à Genève, que les princes savoyards n’ont guère aimé la cité de Calvin, mais personnellement, je ne pense pas que Charles-Emmanuel Ier l’ait attaquée par haine pour elle. Il était avant tout vexé que les Genevois refusent de lui payer les mêmes taxes que les Savoyards, et son but n’était pas de détruire Genève, mais d’en devenir le maître. Qu’ensuite on juge que cela eût précisément détruit Genève, c’est possible, mais là n’était pas l’intention du duc de Savoie. Son rêve était bien que Genève fût florissante, mais sous sa coupe, et en prenant pour lui une part de ses profits.

    Il existe du reste une preuve que les princes de Savoie ont aimé Genève: c’est une chanson que composa le duc Philippe alors qu’il n’était encore que comte de Bresse, et qu’on l’avait mis en prison en France suite à ses combats contre cette même France. C’était à la fin du XVe siècle. Il faut savoir que Philippe de Bresse, comme on l’appelle souvent, fut le père de Louise de Savoie, qui fut régente de France et mère du roi François Ier...

    Il fut aussi poète, et sa chanson nous rappelle qu’il aimait Genève en ce qu’il y dit qu’il craignait justement de ne plus jamais la revoir, étant en prison! Sans doute, il adresse également un salut au comte de Gruyères et aux “Alamans”, mais l’affection pour Genève est réellement appuyée par cette crainte de ne plus jamais la revoir. Or, à cette époque, Philippe de Savoie n’était en rien lié aux intérêts genevois: il aimait donc sincèrement la noble cité lémanique.

  • Genève, Savoie et Saint-Empire

    Emperor_charles_v.pngIl a existé un temps relativement court où Genève a réellement fait partie du duché de Savoie. L’historien vaudois Charles Gilliard, auteur de La Conquête du Pays de Vaud par les Bernois, ne mesura pas, à ce sujet, l’importance d’un fait majeur: si, en 1416, Amédée VIII a été fait duc par l’Empereur, c’est parce que, quinze ans auparavant, le comté de Genève lui avait été légué, et qu’il fallait qu’il eût l’autorité nécessaire pour diriger la cité impériale qu’était Genève même. De fait, ce titre nouveau lui donnait une forme de souveraineté absolue sur ses États. Si le duc de Savoie n’a pas été fait roi, c’est seulement parce que les lois du Saint-Empire ne le permettaient pas. Dans les faits, même si la Savoie a payé un tribut au Saint-Empire jusqu’à la dissolution de celui-ci en 1806, le duc de Savoie était monarque absolument souverain dans ses États.

    La Maison de Savoie, en outre, a toujours été regardée comme dirigeant ses États au nom de l’Empereur: dès Pierre II, au treizième siècle, les princes de Savoie furent nommés Vicaires perpétuels du Saint-Empire romain germanique; leur origine, mythique ou historique, les ramenait également vers l’empereur allemand.

    On peut dire que le lien entre l’Empereur et la Maison de Savoie n’était qu’une légende inventée par Amédée VIII justement pour justifier son règne absolu sur ses États, mais la vérité est que cela n’a aucune importance, puisque la légende fut agréée par l’Empereur! Vraie ou non, elle eut l’effet voulu.

    On croit parfois que l’Empereur et le duc de Savoie étaient en opposition; et cela a pu arriver. Mais globalement, ce ne fut pas le cas. Si, en 1536 - ainsi que le raconte Gilliart -, Charles Quint n’a pas aidé Charles III contre les Bernois, ce n’est pas parce qu’il était favorable à Berne ou à Genève, mais parce qu’il était bloqué en Sicile. Sa diplomatie a ensuite beaucoup œuvré pour remettre le Duc à la tête de ses États; d’ailleurs, Emmanuel-Philibert, héritier de Charles III, fut élevé à la cour d’Espagne, que gouvernait Charles-Quint: n’est-ce pas suffisamment significatif?

  • Genève, sœur de Vienne

    Image-Vienne.jpgEn 1536, les Bernois interdirent aux Genevois d’occuper le territoire savoyard. Ils espéraient en réalité diriger Genève aussi bien que Lausanne. Seuls quelques mandements qui avaient appartenu en propre au Prince-Évêque ont pu être saisis quelque temps - avant que les seigneurs locaux ne les reprennent à leur tour. Genève n’a pas pu devenir une capitale importante.

    Il est vrai qu’avant le déménagement du comte de Genève et de ses fonctionnaires à Annecy, et aussi du temps du royaume de Bourgogne, elle était précisément une capitale importante : un vrai pôle administratif. Mais autant une cité marchande peut un jour devenir une capitale administrative, autant le rôle de capitale d’une cité n’a jamais rien eu de définitif, et à cet égard, je voudrais prendre pour exemple la ville de Vienne, en Dauphiné, qui fut la première capitale du royaume de Bourgogne, et dont la destinée fut semblable à celle de Genève.

    Vienne était la capitale du comté de Vienne, après l’avoir été du royaume de Bourogne ; mais l’Empereur, précisément, n’a pas voulu donner seulement Genève à son prince-évêque, n’a pas voulu faire de Genève seulement une ville impériale : il en a agi ainsi avec les deux capitales du royaume de Bourgogne, que lui avait légué le dernier roi Rodolphe III. La signification de cet événement est liée à l’ancien royaume de Bourgogne, et non à Genève spécifiquement.

    Or, on le sait, la situation sur le Rhône de Vienne n’était pas si avantageuse, et peu à peu, toutes ses positions marchandes ont été récupérées par Lyon. Quant à ses prérogatives administratives de capitale du comté de Vienne, ou de Viennois, elles ont été transportées à Grenoble, fondée par le comte de Vienne comme Annecy fut fondée par le comte de Genève, pour servir de capitale nouvelle.

    Ce qui masque la similarité, c’est peut-être que le comté de Viennois s’est appelé ensuite Dauphiné, d’après l’emblème héraldique du comte de Vienne - qui était un de ces dauphins magiques dont l’Antiquité pensait qu’il amenait les âmes vers le pays des dieux, et auxquels le Christ fut lui-même, plus tard, assimilé -, tandis que le comté de Genève a gardé son nom originel. Mais en réalité, il n’y a aucune différence.

    Ou s’il y a une différence, c’est en ce que Genève, entre le Jura et le Léman, a pu conserver et même développer ses positions commerciales, contrairement à Vienne. Mais la différence est économique, et non politique.

  • Duché de Genevois

    Palais du comte de Genève.jpgLes termes historiques prêtent souvent à confusion, parce que les mots résonnent différemment selon les temps : comme on a négligé de les changer, il leur arrive, en effet, de cristalliser, dans la conscience, l’image de choses qui ne sont plus.

    Ainsi, le nom de Genevois qu’on trouve fréquemment en Haute-Savoie ne signifie pas réellement relatif à Genève, ou plutôt, il ne le signifie plus depuis bien longtemps. Il renvoie en réalité au duché de Genevois, dont la capitale était Annecy, et qui était une partie intégrante du duché de Savoie, depuis que le comte de Genève l’avait légué au comte de Savoie, en 1401.

    Mais pourquoi appeler Genevois un pays dont la capitale était Annecy ?

    C’est qu’Annecy même est d’origine genevoise. Elle a été fondée, au XIIe siècle, par le comte de Genève et ses magistrats, lesquels s’y sont installés, au pied du château et non loin du palais de l’Isle, depuis lequel, avec eux, le Comte dirigeait son comté. Annecy est issue de cela ; le commerce n’y est venu qu’ensuite.

    Il est alors principalement resté à Genève, dont l’Empereur avait justement fait déménager les magistrats du Comté, pourtant eux aussi natifs de Genève. A Genève, ne demeuraient que les fonctionnaires de l’Évêque.

    On sait que peu à peu les marchands de Genève ont obtenu des droits, face à l’Évêque, et que finalement, ils ont choisi de se diriger eux-mêmes. Mais les magistrats du Comté étaient toujours à Annecy. Et à la Renaissance, on pensait, en tout cas sous nos latitudes, que seuls des juristes pouvaient diriger un territoire : on n’ennoblissait pas les marchands. Or, si Berne, de préférence à Zurich, est toujours la capitale de la Suisse, c’est bien que, même en Suisse, on a toujours, au fond, la même idée.

  • Savoie protestante

    A la fin du XVIe siècle, selon l’ambassadeur de Venise auprès du duc de Savoie Emmanuel-Philibert, les Savoyards étaient en grande partie convertis au protestantisme (l’attestent Sébastien Castellion ou le poète Marc-Claude de Buttet), et cela les empêchait d’être d’une fidélité à toute épreuve vis à vis du Prince. Aux mémoires de cet ambassadeur, nommé Morosini, j’ai consacré cette semaine un article dans Le Messager : il pourra intéresser les Genevois, même s’il évoque aussi des aspects propres à la Savoie, ainsi qu’à ses princes. Au demeurant, cela peut également intéresser les ressortissants de la plupart des communes rattachées en 1815, Emmanuel-PhilibertdeSavoie.jpgpuisque celles qui furent prises à la Savoie et à la France (à laquelle le Pays de Gex ne fut rattaché qu'en 1601, sous Charles-Emmanuel) avaient bien eu Emmanuel-Philibert comme souverain. Je signale donc qu'il est celui à qui les Bernois ont rendu le Chablais, et les Français l'ensemble de son duché, après sa victoire sur eux à Turin, sous la direction militaire du prince Eugène. Pour cette raison, et d'autres, on a surnommé Emmanuel-Philibert Tête de Fer.