Lettres - Page 2

  • Naturalisme et merveilleux en France

    1457551_481710271947988_761958988_n.jpgJ’ai déjà évoqué ici cet écrivain remarquable, Serge Lehman, qui a beaucoup fait pour détruire les arguments selon lesquels le superhéros n’est pas digne de respect d’une part parce qu’il aurait un lien avec le surhomme nietzschéen, d’autre part parce qu’il est propre à la culture américaine. Pour moi, je ne le cache pas, au-delà des idées apparentes, ces arguments émanent surtout d’une réaction, plus ou moins consciente, contre la tendance au mythologique, que spontanément on rejette, notamment en France, et plus généralement en Europe. On en trouve bien d’autres, à l’occasion.
     
    Fréquemment, par exemple, on relie le merveilleux au catholicisme médiéval, et donc à l’ancien régime et à l’obscurantisme religieux. C’est ce qu’on a reproché à Robert Marteau, qui faisait des poèmes en l’honneur des figures iconiques du christianisme, en les mêlant à la mythologie grecque. On peut bien stigmatiser ses idées, ses penchants; ceux de Céline, qui souvent étaient pires, ne furent pas suffisants pour faire rejeter ses romans, fondés sur le naturalisme.
     
    Inversement, au sein du catholicisme, devenu lui aussi assez sec, Teilhard de Chardin a été rejeté à cause de son imagination panthéiste et universaliste, confinant à la science-fiction.
     
    Si cette dernière est souvent rejetée comme étant d’origine anglo-américaine, au dix-neuvième siècle, l’imagination romantique était au contraire regardée à Paris comme trop allemande: Charles Nodier en a parlé. Barbey d’Aurevilly pourfendit La Tentation de saint tales of the arabian night 2.jpgAntoine de Flaubert parce qu’elle ressemblait trop, selon lui, au style qu’il disait allemand du Second Faust de Goethe! Richard Wagner est commode, à cet égard, puisqu’il s’est fondé sur la mythologie germanique et qu’il a été beaucoup utilisé par Hitler dans sa propagande: il focalise sur lui plusieurs arguments qui justifient le rejet du merveilleux que dans ses opéras il a déployé. On s’efforce donc souvent de réinterpréter ses histoires dans un sens réaliste.
     
    La tradition gnostique de l’Islam, qui fait entrer l’esprit de logique dans le monde des anges et des djinns, heurte également certains esprits, qui lient ce trait aux conflits politiques entre l’Est et l’Ouest: Maurice Dantec par exemple était dans ce cas - alors qu'on trouve une science des êtres du monde spirituel aussi en Inde, et plus généralement en Orient.
     
    À mon avis, on a toujours de bons arguments contre le merveilleux. Mais le rapport qu’on entretient avec lui relève davantage d’une réaction spontanée. Le rationalisme ne pratique pas forcément la raison: il a aussi une sensibilité qui le dresse instinctivement contre le monde du rêve. Or, dans la sphère intellectuelle, cela peut s'ériger en dogme.

  • Mort de Jack Vance

    cugel.jpgJack Vance est mort tout récemment, à plus de nonante ans; c’était un auteur de science-fiction très populaire. Quand j’étais tout jeune, je le lisais. Je l’aimais bien, il était coloré, léger, plein d’humour. Mais il manquait quand même de profondeur. Ce n’était pas celui que je préférais.
     
    Je me souviens d’une série appelée la Geste des princes-démons: un homme se vengeait de notables disséminés dans l’univers parce qu’ils avaient tué son père. La raison pour laquelle ils l’avaient tué était au début mystérieuse, et on voulait la connaître. Finalement, il s’avérait que le motif du meurtre était banal, et on était déçu.
     
    Une autre série dont je me souviens est Cugel l’astucieux. Elle contenait des noms imprononçables et comiques, et une forme de magie burlesque. Cugel par exemple avait reçu d’un sorcier le pouvoir de changer ce qu’il voulait en nourriture, sur une planète; mais ce qu’il prenait comme matériau de départ, en devenant comestible, et en acquérant la mollesse du fromage, gardait son goût propre: ce n’était pas les enchantements des contes, qui font apparaître, comme Cugel du reste l’espérait, des rôtis fumants à la place de cailloux. La saveur restait celle de la pierre… Plus tard, je devais prendre conscience qu’on ne mange en fait que des êtres vivants: dans la science-fiction, on est facilement dans la théorie. Comment insérait-on de la vie dans la pierre en l’amollissant, on ne l’apprenait pas. Jack Vance y avait-il même pensé? Cela eût ralenti le rythme de ses récits, que d’y réfléchir. La littérature américaine aime bien rester à la surface, afin de conserver le rythme imposant des éléments physiques qui se succèdent les uns aux autres.
     
    Vance m’amusait, mais il ne déclenchait pas en moi un enthousiasme débordant. Il manquait d’ampleur, je trouvais.
     
    Son humour néanmoins sauvait beaucoup de choses.

  • Vamireh, roman préhistorique

    vamireh-200442.jpgOn connaît La Guerre du feu, chef-d’œuvre du roman préhistorique écrit par J. H. Rosny aîné, mais le premier du genre est Vamireh, que le même écrivit et que j’ai lu récemment. Les frères Rosny ont essayé de créer des épopées scientifiques en imitant, dans son style, Victor Hugo, et en exploitant les récentes données de la paléontologie - mélange de réalisme et de romantisme qui fonctionnait sans doute mieux dans Salammbô, de Flaubert, parce que celui-ci pouvait s’appuyer sur des écrits antiques, toujours chargés de mythologie, tandis que les Rosny s’appuyaient sur la seule science moderne, presque toujours aride, prosaïque. L’écart entre les termes techniques qu’ils emploient et leurs métaphores sidérales crée parfois une impression burlesque. Les peuples par exemple sont nommés d’après la forme de leurs crânes, non d’après leurs idoles, et cela réduit tout de suite la perspective!
     
    Cependant, le livre ne manque pas de souffle: les scènes de bataille sont bien racontées; elles rappellent H. Rider Haggard et Robert E. Howard, maîtres de l’épopée barbare! Les Rosny ne sont sans doute pas indignes d’eux.
     
    Ils ne manquent pas d’une certaine grandeur philosophique, également: dans leur récit, l’Évolution tient lieu de Providence. Elle agit dans les âmes à l’insu des personnages, leur donnant des désirs qui les poussent à se mêler fructueusement les uns aux autres, à s’élever moralement - à lever les yeux vers les astres, ouvrant leur cœur aux mystères de l’infini! Dans ce monde dominé par les sensations, l’appel de l’Avenir n’est jamais vraiment conscient: comme chez Joseph de Maistre, l’Histoire meut les hommes en créant en eux des aspirations obscures et en se servant d’eux comme de rouages.
     
    Il est du reste dommage que leurs rêves ne soient pas décrits: on reste à la surface. Les Rosny sont d’ailleurs contradictoires, à cet égard, disant tantôt que la conscience alors était dominée par les 014hzdenekburnbg.jpgperceptions sensibles, tantôt que les rêves contenaient déjà les germes des futures religions. Il est pour ainsi dire étrange que, le jour venu, les ayant complètement oubliés, ils ne soient plus que dans les perceptions physiques!
     
    Cependant, c’était la doctrine qui dominait l’Université - et, je crois, ça l’est toujours. Owen Barfield lui a pourtant fait un sort, montrant que plus on remontait dans le passé, plus la littérature mêlait les rêves - les images intérieures -, à la réalité extérieure: le sens de cette dernière est en fait récent. Naturellement, on peut toujours postuler une forme de conscience antérieure aux écrits les plus anciens. Mais elle est attestée surtout à notre époque! D’ailleurs, si celle-ci retrouve la plus ancienne, peut-on encore parler d’évolution? Ce serait plutôt l’Éternel Retour de Nietzsche!
     
    Au demeurant, peut-être bien que les hommes préhistoriques agissaient corporellement comme dans le roman, qui procède des principes du Naturalisme: je ne sais pas. Mais je trouve le Naturalisme réducteur, de toute façon: l’humanité y manque de respiration; on y reste à la surface.

  • Michel Jeury: l’Orbe et la Roue

    l-orbe-et-la-roue-189878-250-400.jpgJ’ai lu récemment un roman que j’avais chez moi depuis des années, L’Orbe et la Roue, de Michel Jeury, écrivain majeur de science-fiction. Le style en est beau - très travaillé. La narration, en outre, étant effectuée à partir des personnages, le futur y apparaît par fragments, d’une manière mystérieuse, Jeury faisant l’économie des explications qui fréquemment alourdissent le genre. Dans la brume dorée de l’avenir lointain, des formes gigantesques, grandioses, se dessinent - mais aussi des paysages exotiques, des peuples extraordinaires, de fantastiques machines… Le rêve devient réalité, les désirs sont comblés. C’est d’une grande poésie. Néanmoins, lorsqu’on comprend de quoi est fait cet avenir, on a du mal à y croire. Les hommes, pareils à des dieux, y ont des pouvoirs démesurés, et le plus étonnant est que dans l’un des rares passages explicatifs, il est dit que leur savoir reste empirique. Pourtant, ils vont chercher des âmes dans l’univers-ombre, dit l‘auteur - et ils ressuscitent des gens, créent des êtres, des planètes! Comment, à partir de l’expérience physique, parvenir à pénétrer de tels mystères? Cela revient à assimiler le fonctionnement du monde des esprits à celui de la matière - illusion ordinaire de la science-fiction.
     
    Du reste, l’atmosphère énigmatique facilite la confusion: elle évite d’entrer dans des idées trop claires. Cette fuite dans le songe est pratique, au sein de ce genre qui, par ses explications nourries au sein de la science matérialiste, tend au prosaïsme: cela permet la poésie. Néanmoins, à mes yeux, l’idéal consiste à parvenir à donner des explications qui elles-mêmes soient poétiques - tour de force auquel est parvenu par exemple Gœthe dans son Faust, ou Victor Hugo dans ses Travailleurs de la mer.
     
    perun_by_coyoteart-d36msri.jpgChez Jeury, le matérialisme des conjectures est surmonté par l’idéalisme: il crée des symboles magnifiques, exprimant les grandes tendances morales de l’univers. L’Orbe, c’est le pouvoir temporel qui tend à la totalisation, et à tout figer; il est représenté par la figure de l’Émanation de Pharaon. La Roue, c’est la science, et la tendance au mouvement, à la liberté; elle est représentée par le Révérend à la Hache, celui qui coupe les ponts avec le centre qui bloque tout autour de son axe. Ces allégories, en toile de fond, poétisent l’ensemble, le livre allant jusqu’à les poser comme des forces agissant par elles-mêmes. Jeury, du reste, prend le parti du Révérend contre l’Émanation: il prend le parti de la poésie contre la prose - du particularisme libéré contre le centre qui assujettit! (Il faut préciser qu’il a toujours vécu dans sa province natale, excentrée et champêtre, et est devenu à la fin de sa carrière le chantre du roman paysan.) Même si je crois que le vrai idéal consiste en un juste équilibre entre les deux forces, je trouve cet écrivain magnifique; il m’inspire une sympathie infinie.

  • Terra Mater de Pierre Bordage

    terra.jpegJ’ai commencé il y a de nombreuses années la lecture d’un roman de science-fiction de Pierre Bordage, Terra Mater, et ne l’ai finie que récemment. Il m’est souvent apparu comme une succession de beaux passages qui ne suivaient pas un fil parfaitement solide, un peu comme la poésie contemporaine. J’ai l’impression que l’auteur a cherché à créer une intrigue pour justifier son désir de se plonger dans des mondes fabuleux, mais que, en soi, l’intrigue a manqué de le toucher en profondeur.
     
    Elle ressemble beaucoup à celles de Dune et de Star Wars. Bordage y a ajouté des préoccupations personnelles; mais j’ai eu un peu de mal avec sa ligne philosophique. Il oppose frontalement le vide absolu à la création, le néant aux couleurs, aux sons, aux formes, et je ne saisis pas vraiment le sens de cette opposition, car je crois que le néant est rempli d’une vie qui produit les couleurs, les sons, les formes. Il a l’air d’en vouloir beaucoup aux religions traditionnelles, qui font selon lui une métaphysique du néant, et de défendre Épicure - parlant glorieusement, en particulier, des voluptés charnelles -, et d’un autre côté, il présente des héros qui vainquent des monstres intérieurs dans la lumière divine. Or, l’Église catholique, par exemple, est représentée symboliquement comme la Vierge cosmique qui écrase la tête du Serpent. Je me suis donc trouvé dans une certaine confusion.
     
    A un certain moment, il laisse entendre qu’à l’origine, ces religions avaient été fondées par des gua.jpgspiritualistes purs, et que leur message a été détourné. Mais j’ai un peu du mal à croire que les oppositions entre l'avant et l'après soient aussi tranchées.
     
    Je trouve que le bien et le mal ne sont pas très clairement définis. Les idées de l’auteur paraissent suivre des goûts, des tendances personnels.
     
    S’il s’était limité à un problème simple, comme dans les tragédies grecques, cela aurait mieux fonctionné; on dirait que l’intrigue établit ses nœuds au fur et à mesure.
     
    J’espérais découvrir un auteur qui parviendrait à fonder son imagination dans des principes plus substantiels que les auteurs français de science-fiction qui l’ont précédé, mais je dois dire que j’ai surtout trouvé un écrivain plus abondant. Pas forcément inférieur, du reste, même si je continue à préférer les romans de Michel Jeury.
     
    Globalement, les Français ont du mal à s’orienter de façon concrète dans des mondes imaginaires. Quelle en est la cause? Je crois qu’ils sont désorientés, d’un point de vue métaphysique, par le rejet de l’Église catholique qui s’est opéré au dix-neuvième siècle. Très souvent, ils essayent d’organiser leurs mondes à partir de concepts venus d’un peu partout, et qui ont du mal à trouver une cohérence.
     
    Mais cela viendra certainement.

  • Simples Femmes de Viviane Sontag

    sontag_viviane.jpgViviane Sontag est ma marraine au sein de la Société des Auteurs savoyards. Je l’ai rencontrée à Genève, du temps où elle fréquentait feu Charles P. Marie. Comme elle a écrit de belles nouvelles fantastiques, je lui ai tout de suite voué une grande sympathie. En 2012, elle a fait paraître, au Vert-Galant, un roman autobiographique appelé Simples Femmes, qui évoque son enfance et son adolescence en Algérie d’une façon qui n’est pas sans rappeler Un Barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras, mais en beaucoup plus doux, velouté. Car Viviane a un style souple et intériorisé, qui place les choses dans une atmosphère chatoyante.
     
    Le sujet est la ruine des modèles de l’enfance, la dissolution d’un monde. Le père se désintéresse de sa femme et va voir ailleurs; il est arrogant, orgueilleux, impatient, et, pendant ce temps, la mère, se pensant responsable, baisse la tête, se résigne, essaie de ne penser à rien. La fille en est indignée.
     
    Mais elle aussi apprendra la trahison contre laquelle on ne peut rien, quand le garçon qu’elle a voulu faire attendre a embrassé sa meilleure amie en cachette. Le rêve s’effondre, faisant place au quotidien qui apporte du bon, du mauvais, et qu’on espère voir simplement aller vers le mieux, à mesure que le temps passe. Et comment? Par l’art, en se perfectionnant en musique, ou en développant l’écriture, par laquelle la personne se regarde comme un autre, par laquelle elle se crée un double qui agit d’une façon ferme et logique, à partir d’une conscience claire de ce qu’est la vie. L’identification avec cette figure adoucit la peine, et mène dans le flot de l’existence, dans le rythme du monde.
     
    algerie.jpgLe père finalement revient, tête basse, abandonné par sa maîtresse, et l’épouse finit par lui pardonner. La vie reprend son cours ordinaire, dans cette Algérie où l’on ne divorce pas, et où la femme a peu de pouvoir. Si Françoise subit finalement le sort de sa mère, c’est parce que l’amie qui a trahi était une mauvaise fille - légère, inconsciente. Si elle-même n’a pas cédé au garçon qui cherchait à l’embrasser, c’était par respect pour le code moral. D’ailleurs, chez les Arabes, le mariage était décidé par les parents: l’exemple d’une servante que le père vient chercher pour lui faire épouser un homme qu’elle ne connaît pas vient donner une profondeur à ce monde fait de rigueur, dans lequel l’équilibre penchait forcément dans le sens de la retenue, ou de la soumission.
     
    En toile de fond, l’Algérie brille de sa chaleur écrasante, de ses indigènes qui vivent au rythme lent des saisons, immergés dans l’atmosphère. J’aurais aimé que des rêves s’enfonçassent davantage dans cette direction, comme dans le Dune de Frank Herbert ou Le Gardien du feu de Pierre Rabhi - qui mêle, aux bruits du désert, les hymnes aux anges, dans le campement bédouin. Mais la fin du livre sonne aussi le glas de la vie en Algérie, avec les évocations des velléités indépendantistes et l’annonce implicite du départ pour la France.
     
    Bref, un livre d’une poésie discrète mais authentique.

  • Le génie de Paris selon Lehman et Créty

    solcum 22.jpgJ’ai lu un album passionnant, le quatrième tome de Masqué, bande dessinée de Serge Lehman et Stéphane Créty, qui vient de sortir. Elle parle d’un super-héros dans un Paris rêvé, né d’un mystérieux Plasme qui matérialise l’inconscient de la ville. On retrouve les conceptions antiques qui donnaient à chaque ville un génie constitué de ce qui collectivement habitait l’âme du peuple. Cependant, on est proche ici de la psychanalyse: le Plasme ressemble à une force aveugle et élémentaire; il n’est pas clairement relié à la Divinité. Il est une simple puissance magique d’origine inconnue.
     
    Serge Lehman rappelle avec un certain génie que le super-héros est une œuvre d’art vivante, un symbole animé, un mythe vrai. Mais je regrette que l’agent obscur qui donne vie au rêve soit laissé complètement dans l’ombre. Personnellement, je songe toujours, à ce sujet, au mythe de Pygmalion, lequel sculpte une femme idéale qui s’éveille au jour grâce à l’intervention d’Aphrodite, que le sculpteur a priée. Carlo Collodi, dans son Pinocchio, a repris cette idée par la fée bleue qui transforme la célèbre marionnette en être vivant et qui est l’émanation d’une étoile que Gepetto a également priée. Plusieurs auteurs ont osé clarifié leur sentiment, à cet égard. En France, Villiers-de-L’Isle-Adam affirme que le robot forgé metro.jpgpar Edison est habité par un esprit interplanétaire, dans son Ève future...
     
    Au reste, Serge Lehman en dira peut-être davantage, dans les prochains épisodes. Mais ce n’est pas sûr: il y a une sorte de crainte, à explorer le mystère. Et artistiquement, une défiance légitime face aux figures déjà exploitées par d’autres et vidées de leur contenu par l’accoutumance du public.
     
    L’album, tel qu’il est, demeure excellent. Le dessin donne au héros une majesté et une noblesse impressionnantes. D’ailleurs le Plasma crée aussi des monstres maléfiques, et c’est judicieux - voire génial. Il s’ensuit des combats grandioses!
     
    Le Paris de Masqué, transfiguré, devient une cité de légende. À la fin de l’histoire, le héros annonce que d’autres villes d’Europe vont bientôt être dans ce cas. Remarquons qu'il existe déjà depuis longtemps un Captain Britain: il veut sans doute parler de l'Europe continentale. Et puis il ne faut pas oublier les autres villes de France, qui ont toutes droit à la matérialisation au sein du Plasme. J'entends déjà parler d'un super-héros grenoblois, Elementar, dont je dirai quelques mots à l'occasion.
     
    L’art est libre. Le statut officiel des cités doit-il le diriger? Comme disait Flaubert répondant à son ami Du Camp assurant qu’à Paris seulement était le souffle de vie, l’Esprit est partout. Et j’ajouterai: le Plasme aussi!

  • Impossibilités et vraisemblances dans le récit d’imagination

    sphinx-add92.jpgOn interprète souvent le principe de la vraisemblance dans la tragédie française par le filtre du rationalisme moderne. Mais ce que dit Corneille dans son Discours sur l’art dramatique revient à admettre que si on part d’un postulat, d’un monde qui n’existe pas, il faut ensuite que les faits s’ordonnent de façon cohérente et respectent les lois de ce monde: dans l’univers des croyances des anciens Grecs, il faut se soumettre à leurs principes.
     
    Tolkien ne s’exprimait pas d’une autre façon, ni la science-fiction non plus, à la différence qu’elle prétend que son monde hypothétique est scientifiquement possible, tandis que, chez Corneille, il s’agissait de postulats mythologiques qu’on pensait d’emblée être faux.
     
    Tolkien s’orienta dans une autre direction encore, quoiqu’il se gardât d’en parler trop ouvertement: il entendait bien que le monde magique fût possible également. Il le révèle, indirectement, dans une lettre à un père jésuite de ses amis qui lui reprochait d’avoir écrit que les Elfes se réincarnaient: pour les théologiens catholiques, c’était absolument impossible; on ne devait donc pas en parler. Il répond que, dans son monde secondaire, tel qu’il l’a librement créé, il invente ce qu’il veut, mais ajoute que même dans le monde primaire, réel, aucun philosophe ni aucun théologien ne peut démontrer que la réincarnation est impossible.
     
    Pour Corneille, le merveilleux de la fable antique est impossible pour des raisons religieuses: le christianisme est alors assimilé à la Raison. Mais cela ne va pas jusqu’au matérialisme de principe: dans son commentaire sur Polyeucte, il justifie ses ajouts à l’histoire sacrée par Heinsius qui avait ajouté des anges au Nouveau Testament: puisqu’ils respectaient l’esprit du texte sacré, on ne pouvait pas le lui reprocher. Ici, quoi qu’il ait personnellement pensé, il ne parle plus d’impossibilité. Racine pareillement marquera sa conversion en cessant de placer dans ses intrigues des monstres suscités par Neptune et en se contentant d’évoquer le chœur des anges.
     
    La différence est plus floue qu’on pourrait le penser. Les monstres de Neptune peuvent après tout être dits fils de Léviathan. Les abysses de l’âme créent l’horreur aussi dans le christianisme. Le poète latin pscho2.jpgPrudence, au cinquième siècle, avait évoqué un combat entre les Vices et les Vertus - et il nommait les premiers monstres, et les décrivait comme tels. Cela n’était pas sans rapport avec les Furies des Anciens; ces démons intérieurs étaient présents dans la tragédie française: les personnages les sentaient en eux et ils apparaissent dans leurs répliques sous la forme de personnifications. Le christianisme admettait l’influence d’êtres spirituels sur l’âme: la rupture avec le paganisme n’a rien d’absolu. Cependant, la littérature se soucie avant tout de vraisemblance, de cohérence interne: elle laisse à la science le loisir de décider de ce qui est possible ou non.

  • Théophile Gautier, Voyant

    gautier 3.jpgArthur Rimbaud disait que Théophile Gautier était un voyant.
     
    Dans son Roman de la momie, de fait, il a, par-delà le décor grandiose de l’Égypte ancienne, pénétré les mystères antiques tels que les concevaient les Égyptiens. Par son luxe de détails transcendé par des croyances présentées comme des réalités, il a annoncé Salammbô, de Flaubert - chef-d’œuvre accompli de la littérature occidentale. S'appuyant sur les mages qui entouraient le Roi et leurs voies initiatiques étranges, il a créé une véritable épopée, plein d’esprits obscurs, de divinités ambiguës, de rêves visionnaires!
     
    Cependant, après avoir montré que l’Égypte païenne le fascinait, dans ce livre, il choisit d’adopter le point de vue biblique, d’une façon surprenante et plutôt incohérente, comme s’il s’y était moralement senti obligé. Flaubert disait de lui qu’il était catholique comme un Espagnol du douzième siècle… Cela ne se voit pas forcément dans ce qu'il a publié, mais cela peut expliquer certaines choses. 
     
    La fin du Roman de la momie, pourtant, voit la jeune fille amoureuse d’un Hébreu épouser Pharaon - qui est le véritable maître: les prodiges divins qui l’ont forcé à laisser partir Moïse et les siens, et qui sont repris de l’Ancien Testament, apparaissent comme secondaires. La vraie figure immortelle est le roi d’Égypte! Gautier faisait de magnifiques descriptions, mais je suis sceptique quant à sa capacité à créer des histoires cohérentes. Des idées contradictoires semblent l’avoir traversé.
     
    Je l’ai beaucoup cité dans mon livre De Bonneville au mont Blanc: c’est lui qui, pour les lieux décrits, crée les images les plus grandioses: il voit des cyclopes, ou leurs forteresses, dans des massifs rocheux, assimile le mont Blanc à une déesse ou au mont Thabor, les nuages voletant sur ses flancs gautier 4.jpgétant dans sa prose enflammée des anges qui montent et descendent comme sur l’échelle de Jacob. Il crée une vraie mythologie.
     
    Néanmoins, il tend à se répéter, à paraître créer des images éblouissantes comme on accumule des perles qu’on ne dispose pas en motifs d’ensemble bien nets. Au bout d’un certain temps, pourquoi le cacher? cela apparaît comme mécanique.
     
    La poésie de Gautier avait d’ailleurs cette réputation, et Flaubert le disait gâté par le feuilleton…
     
    Cependant, il a écrit une nouvelle, Le Pied de momie, qui est un des récits les plus impressionnants de la littérature française, quoiqu’il soit court; Lovecraft l’aimait beaucoup. Les pharaons y apparaissaient comme immortels au fond d’un monde sublime dont les pyramides n’étaient que les portes. On retrouvait le culte de Pharaon, dieu visible, réceptacle des forces cosmiques… Mélange curieux de mysticisme et de matérialisme qui lui faisait donner une image des plus concrètes aux concepts les plus élevés! Et qui lui permet d’être le premier à avoir créé une vraie épopée, ou de vrais récits fantastiques en français moderne.
     
    Le jugement de Rimbaud était juste, sans doute.

  • Amiel et The Tree of Life

    tree_of_life_universe_1-650x333.pngJe lisais Amiel, et un passage de son journal m’a rappelé le beau film The Tree of Life de Terrence Malick: Sentiment de repos, même de quiétude. Silence dans la maison et au dehors. Feu tranquille. Bien-être. Le portrait de ma mère semble me sourire. Je ne suis pas confus, mais heureux de cette matinée de paix. Quel que soit le charme des émotions, je ne sais pas s’il égale la suavité de ces heures de muet recueillement, où l’on entrevoit les douceurs contemplatives du paradis. Le désir et la crainte, la tristesse et le souci n’existent plus. On se sent exister sous une forme pure, dans le mode le plus éthéré de l’être, savoir la conscience de soi. (…) Les choses se résorbent alors dans leur principe; les souvenirs multipliés redeviennent le souvenir; l’âme n’est plus qu’une âme et ne se MESS_2.GIFsent plus dans son individualité, dans sa séparation. Elle est quelque chose qui sent la vie universelle, elle est un des points sensibles de Dieu.

    Que le souvenir d’une mère qui sourit au-delà de la mort, par l’intermédiaire de son portrait, fasse entrevoir le paradis et unisse l’âme individuelle à celle de l’univers participe clairement du romantisme.
     
    On sait qu’Amiel demeurait passif, face au devoir de créer une œuvre: il manquait de volonté. Pareillement, ici, il donne le sentiment de se dissoudre dans la volupté mystique.
     
    Se disant au-dessus de toutes les petitesses, des préjugés nationaux, il assurait que son manque d’énergie venait de ce que, vu depuis la lune ou le soleil, le monde lui semblait dérisoire. Idéaliste, il était prompt à se placer parmi les anges! L’humanité lui paraissait dénuée d’importance: il n’entendait pas assumer jusqu’au bout la sienne. Les images qu’il créait ne font que traverser sa prose enchanteresse comme un vol de brillants flocons; elles ne fixaient pas totalement l’indicible - ne s’ordonnaient pas en figures distinctes: elles n’étaient que des épingles sur le tissu de l’infini.
     
    Peut-être est-il à cet égard à rapprocher davantage de David treee.jpgLynch que de Terrence Malick: lui aussi pratique une forme de méditation qui l’amène à se fondre dans la vie divine. Ses images étranges évoluent de façon fragmentaire, reflétant un mystère obscur - mais ne le disant pas. Terrence Malick reprend généralement des figures plus classiques, dont le sens est plus net. Cela le rapprochait de Lamartine, qui s’appuya sur le merveilleux chrétien traditionnel. Amiel au contraire se sentait proche de Schopenhauer, qui se réclamait du bouddhisme. Il invoquait volontiers à son secours la spiritualité orientale, quelque peu abstraite mais si pure, si cristalline! Cela heurte moins l’agnosticisme dominant.

  • Le dieu était dans la lune d’Hervé Thiellement

    couverture-25905-thiellement-herve-le-dieu-etait-dans-la-lune.jpgHervé Thiellement est un écrivain de science-fiction originaire de Paris qui passe une douce retraite à Genève après y avoir enseigné la biologie. J’ai lu son récent roman Le Dieu était dans la lune, paru dans la collection Rivière Blanche, et nous avons même bu un thé ensemble dans la vieille ville.
     
    Il s’agit d’un homme qui assume pleinement le merveilleux inhérent à la science-fiction, et qui à cet égard est l’héritier d’Arthur C. Clarke, dont il se réclame: il crée des êtres vivants incroyables circulant dans la galaxie, pouvant voyager à travers le continuum spatio-temporel et véhiculer avec eux les êtres pensants de l’univers.
     
    La Terre reste en dehors de la vie cosmique ainsi créée; mais pas les êtres humains, car notre planète est, selon Hervé Thiellement, reliée par delà le continuum à un astre frère situé au cœur de la galaxie, et des Terriens s’y seraient retrouvés par hasard, après avoir subitement disparu de leur planète d’origine, et auraient pu alors bénéficier des vaisseaux spatiaux des autres pensants, de leur techologie miraculeuse - s’employant dès lors à coloniser l’univers. Ce sont donc des hommes autres dont l’auteur raconte les aventures - des sortes de demi-dieux. Comme les planètes sont autres, également, que celles du système solaire, il s’agit, au fond, d’un monde parallèle.
     
    L’intrigue du roman prend appui sur un organisme gigantesque, à la taille d’une lune, et dont la conscience est collective et liée à des cellules mises en relation commune; elle cherche, en effet, à s’ériger en divinité absolue après avoir pris connaissance des rêveries d’une secte religieuse inspirée du christianisme. Car Hervé Thiellement est voltaririen, comme on l’est en général dans la science-fiction. Finalement, elle apprend d’êtres courageux le dialogue, la bonté, l’amour, et les choses se résorbent, le sectarisme religieux disparaît.
     
    krishna-jpg.jpgLe livre est donc plein d’optimisme et de poésie, de légèreté, de bonne humeur. La vie semble à Hervé Thiellement répandue dans l’univers comme un lien d’amour. Comment expliquer sans cela, l’idée de fraternité universelle?
     
    Pour le style, il est familier, repoussant toute pompe excessive - burlesque, même, par moments: comme hérité de l’argot. Moi qui suis amateur de grande éloquence à l’antique, ou de la force mathématique flaubertienne, je dois dire qu’il me semble que les nobles conceptions qui sont celles de l’auteur ne sont peut-être pas portées par une langue systématiquement adaptée. J’aime voir réunies les imaginations les plus fabuleuses et la pensée ou le style le plus rigoureux, comme dans la Tentation de saint Antoine de Flaubert, ou les poèmes de Victor Hugo, et j’ai le sentiment qu’on se partage trop, dans la littérature, entre fantaisie légère et lourdeur réaliste. Mais l’humour d’Hervé Thiellement sauve tout - ainsi que son sens du merveilleux.
     
    Un très bon roman, donc.

  • Mon premier Houellebecq

    Michel-Houellebecq.-Extension-du-domaine-de-la-lutte.gifJ’ai récemment lu mon premier Houellebecq: Extension du domaine de la lutte. Il m’a paru bon quand il dénonce les illusions liées aux technologies de l’information - qui font souvent l’objet d’une sorte de culte. Mais, face à ces illusions du temps, il énonce des principes qui ne me paraissent pas plus remplis de sens - affirmant, par exemple, que le libéralisme sexuel a détruit le sentiment d’amour. J’ai au contraire l’impression que l’égoïsme vient du matérialisme et d’une absence de foi en la substance morale de l’univers. Or, Houellebecq ne semble pas y croire non plus. Veut-il ramener l’ordre ancien qui contraignait au mariage? Mais sans foi en un amour qui réside dans les choses mêmes, il n’est qu’une forme vide. Cela me paraît donc manquer de logique.
     
    Houellebecq ne décrit pas mal l’évolution intérieure de celui qui est dégoûté, écœuré par la vie, faisant suite en cela à Sartre et à sa métaphysique de la nausée. Mais pour un disciple de Lovecraft, ou même de Maupassant - cité dans le livre comme maître -, il déçoit, à cet égard. Car ces deux écrivains ont donné, à cet esprit du désespoir, un visage: le Horla pour l’un, Cthulhu pour l’autre. Houellebecq ne devrait pas rester naturaliste: cela en fait un simple épigone des romanciers de la génération précédente - Camus, Duras, Nabokov. Car ce seuil du sensible qu’ils n’ont pas voulu franchir, justement Lovecraft l’a franchi. Pour lui, le fantastique était le prolongement, dans l’inconnu, des lois du monde connu: il l’a clairement énoncé. J’ai eu du mal à saisir pourquoi Houellebecq se réclamait de lui.
     
    Dans son dernier livre, dont j’ai lu quelques pages, il se réclame de William Morris, semblant poursuivre sur sa lancée passéiste. J’adore William Morris, mais, face au monde désenchanté de flowertile.jpgHouellebecq, ses images, ses rêveries apparaissent comme un recours artificiel, qu’on ne peut relier au réel: il s’agit d’un autre monde, qu’on ne voit qu’en songe. On a beau dire que l’entreprise de Morris a fonctionné sur le plan économique, on ne saisit pas pourquoi, si dans le même temps on pense l’univers dénué d’âme.
     
    Or, le lien entre le pessimisme et les figures de Morris est précisément dans les monstres de Lovecraft. On distingue les êtres lumineux de l'écrivain anglais à travers les spectres effrayants de l'Américain - quand on est parvenu à leur ôter ce qu'ils tiennent de ce qu'autrefois on appelait le siècle: ce dont est faite la vie ordinaire, terrestre. Par-delà l'enveloppe de ténèbres, on perçoit la clarté. Si on se soumet au naturalisme parce qu'on regarde l’univers comme dénué de substance morale, on ne peut pas établir de cohérence avec William Morris - qui croyait en la grâce, plus qu’à la nature. Un tissu d’équations est impersonnel: il ne déprime ni ne rend gai; ce qui est mathématique n’a pas de teinte sombre ou claire. Si on veut en donner une, il faut forcément aller plus loin - je crois.
     
    On ne peut pas dire, néanmoins, que Houellebecq écrive mal. Son style est très maîtrisé. En particulier, il a des enchaînements cocasses et surprenants, énonçant des injures ou relatant des faits obscènes au bout de phrases posées et bien construites - comme s’ils étaient parfaitement naturels. C’est amusant.

  • L'épopée de Bélisaire par Franck Gardian

    belisaire-ou-le-mendiant-de-sainte-sophie-franck-gardian-9782910030865.gifJ’ai lu récemment un livre paru en 2001, Bélisaire ou le mendiant de Sainte-Sophie, roman de Franck Gardian. J’ai bien aimé, parce qu’il mêle, à l’histoire, des considérations mystiques et ésotériques qui ne se contentent pas d’évoquer des intrigues secrètes, mais renvoient aussi aux anges, aux démons, à leurs interventions dans le monde des hommes.
     
    D’ordinaire, quand des romans mêlent le fabuleux à l’histoire, on tend à un fantastique démoniaque, nourri de magie noire; mais Franck Gardian n’hésite pas à opposer, aux monstres, des êtres lumineux et grandioses.
     
    Sans doute, le style est un peu trop simple, la composition manque de netteté, et on sent que l’auteur a voulu placer dans son récit un tas de pensées ésotériques qu’il avait lues ailleurs, et qu’il a cru bon de mettre dans la Byzance de Justinien, même quand l’intrigue ne le permettait pas forcément - même quand les faits ne s’ordonnaient pas logiquement pour amener les idées qu’il plaçait. Par exemple, il fait créer par Justinien même la confrérie secrète des chevaliers du Graal, alors qu’il est logique de considérer qu’une confrérie secrète se crée quand le pouvoir en place rejette la sagesse dont elle pense être le dépositaire: sinon, à quoi bon rester dans le secret?
     
    Mais les idées en elles-mêmes sont belles et environnées d’un décor grandiose. Franck Gardian appartient à cette génération d’écrivains à laquelle appartient aussi Pierre Bordage, n’hésitant plus à donner dans la mythologie - à l’exemple de Charles Duits, ou d’Edouard Schuré - lorsqu’ils créent des romans situés dans l’antiquité. Le père de cette lignée est Flaubert, avec Salammbô, énorme épopée.

  • Réflexions actuelles

    réflexions-actuelles-volume-1.jpgLes éditions Dictus Publishing m’ont proposé de publier les articles du présent blog en deux volumes, et j’ai nommé l’ensemble Réflexions actuelles, n’ayant conservé que les articles ayant un lien avec l’actualité.
     
    Le premier volume est consacré à ce qu’on regarde généralement comme relevant des prérogatives d’État: les élections, les commémorations nationales, l’éducation, la religion, l’environnement, les événements mondiaux, les relations internationales.
     
    Le second volume est consacré à la vie culturelle: littérature, expositions, musique, cinéma.
     
    Dans le premier, je suis surtout content de ce que j’ai fait sur l’éducation, car c’est le principal problème qui m’intéresse: je l’estime en fait lié à la vie culturelle; elle en est même le noyau, selon moi. Dans le second, j’ai surtout parlé, en littérature, de poésie, pour le cinéma, des films de super-héros. La poésie parce qu’elle est peut-être le dernier endroit, en Occident, où il soit autorisé de donner à la nature une âme sous couvert de personnifications, c’est-à-dire de procédés de style; les super-héros parce que ces dernières années, ils ont été, au cinéma, le moyen de relier les hommes et leur histoire à des principes supérieurs - auxquels ils donnent fréquemment une représentation sensible: ils ont une portée symbolique qui pour moi est évidente.Guardian-dan-alpha-flight.jpg Au reste, quand j’étais petit, je les aimais déjà en bande dessinée, et espérais toujours pouvoir lire leurs histoires en livres ou les voir en films, trouvant la bande dessinée limitée dans ses effets. Mais naturellement, plusieurs pages du volume sont consacrées à Terrence Malick, le cinéaste le plus important de ces dernières années; car lui n’a pas eu besoin du subterfuge des super-héros pour attribuer à la nature et à l’histoire humaine une vie morale qui leur fût propre. D’autres thèmes sont suivis, dans l’ensemble du volume. Je parle souvent de peinture, en fonction des expositions que j’ai pu voir.
     
    Pour en revenir au premier volet, l’éducation pour moi aurait pu faire partie de l’actualité de la vie culturelle, si l’État avait sur elle moins de poids: car même pour la vie culturelle proprement dite, j’ai surtout parlé de ce sur quoi l’État n’a que peu de prise: la poésie parce que, n’étant pas lue du grand public, elle ne l’intéresse guère, les films de super-héros et Terrence Malick, parce qu’ils sont américains et dépendent d’un système de production libéral. Au reste, la plupart des expositions que je suis allé voir avaient lieu en Suisse. Je ne suis, de fait, pas vraiment convaincu que l'Etat ait des tâches spécifiques permettant dans le même temps une vie culturelle pleinement épanouie.
     
    N’hésitez pas, quoi qu'il en soit, à commander ces deux vaillants volumes!

  • Pierre Bordage et la route de l’Être

    un_roman_de_pierre_bordage_au_cinema_portrait_w532.jpgPierre Bordage est un écrivain de science-fiction que j’aime beaucoup et qui, comme Frank Herbert, mêle, aux projections conjecturales de la science moderne, un mysticisme traditionnel d’inspiration hindouiste. Richard Millet, qui déteste tout ce qui est impur, aurait dit que ce disparate empêche Bordage d’être un véritable auteur de littérature, mais moi, je pense qu’il ressent profondément le besoin de transcender les machines et les visions de la science moderne par la spiritualité orientale, et je le comprends. Il ressent aussi le besoin de placer des images colorées et lumineuses, dans la littérature, et Richard Millet n’a pas l’air conscient que celle-ci se meurt dans les draps de sa splendeur, qu’elle agonise aussi de rejeter toute forme d’image colorée, de rejeter l’imagination pour la remplacer par des concepts abstraits - censés exprimer avec concision et clarté les choses les plus élevées, mais ne réussissant, selon moi, qu’à créer des illusions très solides dans leur aspect extérieur, sans pour autant leur donner une substance intérieure bien nette. En quelque sorte, on essaie de surmonter le sentiment que le monde est illusoire en réduisant ce monde à l’essentiel, et en le durcissant en son centre, mais Pierre Bordage essaie plutôt de trouver ce qui dans ce monde est substantiel, et je l’en loue.
     
    Un beau passage de son roman Terra Mater selon moi l’exprime: Jek établit tout à coup la relation entre les kreuziens et les guerriers du silence. Les uns emprisonnaient la vie, la lumière et l’air, préparaient l’avènement du vide, de l’incréé, les autres luttaient pour le déploiement des couleurs, des sons, des formes. Les uns étaient les messagers du néant, des semeurs d’obscurité, des prophètes de l’effacement,Chemin-de-lumiere.jpg les autres étaient les dépositaires de la chaleur, les chantres de la création. Il lui sembla percevoir un murmure attirant au plus profond de lui, un son subtil qui vibrait dans la nef de son temple intérieur, un chant qui n’offensait pas le silence, mais qui était l’expression du silence. Bouleversé, ému jusqu’aux larmes, il eut l’impression de parcourir une route aérienne et brillante qui le menait à l’essence de son être.

    C’est assez radical. Bordage semble parler du christianisme, mais il parle plus probablement de l’Occident en général, y compris dans sa version agnostique. Car dans le goût du néant dont il parle, on reconnaît la théologie négative d’un Bonnefoy, par exemple. Mais lui trace des routes aériennes et brillantes qui mènent à l’essence de l’être, comme le Dhammapada, et c’est assez beau.

  • Le perroquet céleste de Gustave Flaubert

    peinture-sur-bois-indienne-au-perroquet-.jpgA la fin de l'année dernière, pour des motifs professionnels, j'ai relu Un Cœur simple, de Flaubert. On a pris l'habitude de regarder la vision de Félicité, à la fin de ce petit récit, comme une blague. Rappelons qu'il s'agit d'un perroquet gigantesque que l'idiote servante voit dans le Ciel soudain entrouvert alors qu'elle exhale son dernier souffle. Flaubert avait beau dire qu'il refusait toujours de conclure - de dégager une idée claire de ses récits -, le matérialisme ordinaire a interprété cette figure dans le sens de l'hallucination - comme une ultime plaisanterie sur la crédulité de Félicité.

    Or, dans les faits, Flaubert disait que cette fin l'avait laissé non rieur, mais submergé de larmes. Évidemment, on pourrait dire que la pitié qu'il éprouvait pour ce personnage et plus généralement pour une humanité toujours prête à se créer des illusions l'habitait tout entier. Mais il faut, d'abord, relativiser le rationalisme de Flaubert: qu'il se soit beaucoup moqué du catholicisme ne signifie pas qu'il ait été matérialiste. Bien au contraire, il s'est toujours dit impégné par l'Esprit. Il reprochait seulement au catholicisme d'avoir mis, derrière des concepts grandioses, des préoccupations bassement terrestres. C'est de cela que se moque Flaubert, en faisant assimiler, par Félicité, le Saint-Esprit à son perroquet: en effet, dit-elle, une colombe ne parlant pas, Notre vitrail_colombe3.jpgSeigneur a dû en réalité penser à un perroquet. Comme le sien est coloré, elle lui voit les teintes flamboyantes que la peinture sacrée donnait à la Colombe divine. Elle le vénère donc.

    Or, cela est venu de ce que les concepts catholiques apparaissent comme abstraits et incompréhensibles aux fidèles. 

    Mais le plus étonnant et le plus troublant, dans ce récit, est que Félicité est tellement bête que jamais elle ne se rend compte de sa folie, et qu'elle meurt de la façon la plus heureuse qu'on puisse imaginer: le battement de son cœur s'éloigne et s'estompe doucement - à la façon d'un écho, dit Flaubert.

    La question survient alors: si Félicité est morte heureuse, n'est-ce pas la voie qu'il faut suivre, que la sienne? Cela fait clairement écho au saint adage de Jésus: Heureux les simples d'esprit, ils iront tout droit au paradis. Flaubert aimait avec passion la Bhagavad-Gîtâ; or, ce texte dit que même si l'objet de la vénération n'est pas celui qu'il doit être, même si l'intelligence est insuffisante, l'âme qui voue à un objet impropre un culte sincère ne commet pas une mauvaise action: dans une autre vie, elle sera en mesure de comprendre ce qui doit vraiment être adoré, mais en soi, l'élan intime qui l'habite la porte bien vers les hauteurs. Ce qui doit être réellement adoré, naturellement, c'est le Seigneur Suprême! Qu'on peut assimiler au Christ que saint Antoine, dans le texte que Flaubert lui a consacré, voit dans le Soleil après que les nuages se sont écartés, et que ses visions folles se sont dissipées...

    Néanmoins, Flaubert ne parle pas d'une autre vie - même s'il évoquait parfois la possibilité d'être lui-même réincarné d'un homme vivant dans le pourtour méditerranéen dans l'antiquité ! Le vrai drame, ici, est que le cœur, de lui-même, ne vient pas à la rencontre du cerveau; entre les deux est un gouffre qu'on ne comble pas. La foi s'oppose à l'intelligence; on ne parvient pas à la concilier. La raison dit que le siècle est nul; la foi dit que le ciel est sublime; mais les deux ne se rencontrent pas - ne s'unifient pas.

  • Florence Jouniaux et les télépathes antiques

    4842R.jpgMa camarade Florence Jouniaux, ma filleule au sein de la Société des Auteurs savoyards, a publié une trilogie de fantasy, L'Héritière du don, dont j'ai lu le premier volume. Il m'a semblé que c'était largement inspiré d'Ursula Le Guin, l'auteur américain de Terremer, et en même temps mêlé de notions issues de l'Antiquité romaine, ce qui est normal, pour Florence, qui est professeur de latin au lycée de Thonon.

    Le livre possède une atmosphère agréable. Le monde y est idéalisé. Les méchants ne sont pas très efficaces: les gentils s'en sortent facilement. Ils sont protégés par des loups pleins d'empathie, plus intelligents qu'ils n'en ont l'air. Les montagnes boisées sont pleines d'hommes sauvages assez étranges. L'héroïne, une enfant de huit ans, a la faculté de transporter sa conscience dans des animaux, notamment dans le corps d'un bel oiseau blanc, par lequel elle connaît les joies du vol. Elle se rend chez des sages qui essaient aussi, par la méditation, de développer des dons de télépathie.

    Le rythme est un peu lent; les mystères, un peu réduits, car on ne sait pas par quel moyen les consciences peuvent ainsi passer d'un corps à un autre. Cela me rappelle sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et son Histoire d'une âme, écrite à la fin du dix-neuvième siècle, et dont la lecture, je l'avoue, m'a assez plu, à l'époque où je l'ai faite - il y a de nombreuses années. On retrouvait l'atmosphère de François de Sales: le monde dans lequel la sainte vivait était entièrement intérieur, et les figures de la religion chrétienne y étaient parfois plus palpables que celles qui étaient incorporées et faisaient partie de sa vie physique! En tout cas, elle aussi disait qu'elle saisissait parfois les pensées d'autrui, même si elle n'allait pas jusqu'à prétendre qu'elle se mettait dans leur corps ou celui d'un animal. Acquérir des facultés paranormales ne l'intéressait pas du tout. Si elle saisissait les pensées d'autrui, c'était pour faciliter les conditions de la vie en communauté à laquelle elle était soumise, car elle était devenue carmélite: cela relevait de la nécessité. Elle disait, du reste, qu'elle ne se croyait pas de don particulier, mais que Dieu lui faisait la grâce de véhiculer les pensées d'autrui jusque dans son âme. Dieu, ou un ange. C'était beau et poétique: c'était aussi le monde d'Homère: Pallas Athéna transportant les pensées de Zeus jusque dans l'âme d'Ulysse!

    Le livre de ma camarade manque peut-être, de mon point de vue, d'ampleur: il reste jusqu'au bout dans le monde sensible. J'aime les récits où l'on ouvre les portes du mystère - du divin. Mais évidemment, tout lecteur de ce blog peut et même doit courir l'acheter, puisque son auteur est ma filleule!

  • Dédicace des Muses en vue du mont Blanc

    ZU mont-blanc.jpgSamedi 26 février, toute la matinée, je dédicacerai mes Muses contemporaines de Savoie (les écrivains savoyards depuis 1900) à la librairie Livres en tête, de Sallanches, sous le mont Blanc, qu'on commence à bien voir depuis Sallanches, ainsi que Théophile Gautier jadis le remarqua d'un ton ébahi. On peut constater, précisément, que les Muses se tiennent volontiers sur cette montagne, faisant cercle autour de la lumière divine qui inspire les hommes. J'en ai fait un poème, que j'ai placé à la fin de De Bonneville au mont-Blanc. Sauf que j'ai ramené ces Muses à une seule Dame fée. On a perdu l'habitude de distinguer mille choses au sein de la lumière spirituelle. La science à cet égard des anciens Grecs fait volontiers l'objet de risées, ou de jeux, on n'en reparle que pour se divertir. Il faudrait réapprendre à saisir le sens de ces mille nuances, mais sans érudition creuse, en scrutant la lumière même qui jaillit du mont Blanc! Lamartine n'y vit que des esprits, sans pouvoir les distinguer mieux que ce mot ne le permet. Les auteurs contemporains du recueil que je signerai samedi cherchent parfois à aller dans ce sens, comme Samivel avec son gros essai sur les mythes liés à la montagne. Mais il répertorie sans synthétiser. Michel Butor essaye bien de distinguer les gnomes qui sous terre s'activent en hiver, mais plutôt dans la région d'Annemasse, où il vit. Le culte de la montagne est un peu passé de mode. Même mon ami Marcel Maillet voit plus volontiers la lumière divine dans les arbres, les forêts, à la façon des Bretons, qu'il adore. Cependant, on dit que les images grandioses de Novarina ont un rapport avec le chaos de nos sommets, qui rappelle les formations primordiales, les prières créations de l'univers! Sallanches est donc un bon lieu, pour une dédicace de mes Muses.

  • Michel Tournier & la grotte de Robinson

    IMG_0182.JPGMichel Tournier vient de laisser son couvert, au sein de l'Académie Goncourt, à Régis Debray. On sait qu'il a réécrit le mythe de Robinson Crusoé en supprimant la partie qui a trait à la religion et en mettant plutôt en avant ce qui lie les âmes au corps et à la nature telle qu'elle peut se manifester dans les latitudes exotiques où Robinson a été relégué par la destinée. Je n'ai pas lu Vendredi ou les limbes du Pacifique, mais la version écourtée qu'il en a tirée pour la jeunesse, Vendredi ou la vie sauvage. Je l'ai trouvée bien écrite, sur un plan formel, mais le sens moral ne n'en a pas vraiment enthousiasmé. On y lit que Vendredi était plus ou moins amoureux d'une chèvre et qu'il a dû à cause de cela affronter un bouc, ou que Robinson avait des expériences psychédéliques au fond de sa grotte. Cela fait un peu plaisanterie de potache.

    C'est apparemment plus réaliste que le récit de Defoe, qui n'évoque jamais la sexualité, et qui relie la vie intérieure de Robinson à sa méditation sur la Bible - seul livre sauvé des eaux, à la suite du naufrage de son navire. Cependant, il faut savoir que Defoe s'était inspiré des mémoires tout à fait authentiques d'un homme qui pareillement avait été bloqué sur une île exotique pendant plusieurs années. Ces mémoires, effectivement, ne contenaient pas vraiment de réflexions sur la Providence, selon ce que dit John Richetti, l'auteur de la préface de mon édition: on y trouvait seulement la manière dont un homme se trouve en relation profonde avec la pure nature. Le vrai réalisme serait, sans doute, de rééditer ces mémoires!

    Car Tournier écrit en beau style, et crée un univers foncièrement poétique, quoique dénué de dimension religieuse. C'est l'atmosphère des limbes, d'une nature physique soulevée vers le pur, vers la lumière, la vie végétale, la chaleur, la mer bleue, le sable doré. De ce point de vue, on ne peut pas nier que cela soit efficace; il peint avec force l'endroit où on a envie de partir pour se délasser de sa vie pesante d'homme occidental. Pour ce dernier, son livre est une fenêtre vers l'évasion, mais vers l'évasion dont on peut avoir l'illusion qu'elle mène à une réalité possible, parce qu'il n'y a rien, en son sein, qui ne soit pas accessible aux sens, il n'y a rien qui ne serait qu'esprit, et donc hors de la portée de nos membres. C'est une forme matérialiste d'enchantement.

    poussin_hercule.jpgMais si on se rend physiquement dans un tel site, des désagréments apparaissent toujours: on a faim, on a froid, on a mal aux dents, on a envie de mille choses qu'on ne peut pas avoir, les soifs de l'homme étant en réalité sans fond; cette féerie de la Nature n'existe elle-même qu'en rêve! Or, de ces désagréments, en fait, Defoe parle. La vie de Robinson n'a rien de rose, dans son livre. Et pour le coup, je pense qu'il a été fidèle aux mémoires authentiques dont il s'est inspiré. Car il a ajouté des considérations d'ordre spirituel, mais il n'a, sinon, pas changé le fond de la chose.

    Le paradis a quelque chose de céleste, je pense, ou il n'est pas. Même le pur jardin de notre père Adam peut à mon avis être dit comme gardé par les sirènes d'Homère: on n'y entre pas sans avoir été d'abord dévoré.

  • Fred Vargas et la mécanique de la vie

    fred%20vargas%20l%20homme%20a%20l%20envers.jpgRécemment, sur le site Internet du Nouvel Observateur, un poète a adressé une lettre à son auteur préféré, Fred Vargas. Or, je viens de lire, pour des motifs professionnels, L'Homme à l'envers, roman de la dame en question, et j'avoue avoir été assez déçu. J'ai trouvé la narration froide et mécanique, faussement animée par un style plutôt ordurier, qui se veut familier, mais qui à mon avis ne l'est pas. Les personnages ne m'ont pas paru avoir eux-mêmes une âme vibrante.

    La femme qui occupe l'essentiel du récit manque déjà de force de caractère: elle épouse passivement le désir de plusieurs hommes malgré le sentiment que ce n'est pas la meilleure chose à faire. Elle se veut pourtant indépendante; mais en l'espèce, son choix d'être une femme indépendante ne semble pas assumé par un comportement très solide. Cela arrive certainement dans la vie; mais il s'agit d'un roman policier: on s'attendait au contraire à ce que sa volonté soit assez forte pour assumer le choix de la liberté. Or, finalement la nature la rattrape. Elle n'a pas même la force de résoudre l'énigme des meurtres, qui est résolue par l'homme auquel justement elle n'a pas pu résister. Le roman assume donc, en théorie, l'indépendance de la femme, tout en laissant, en pratique, un homme gouverner les choses! Je ne comprends pas cela: j'aurais voulu que cette femme fût une vraie héroïne.

    Mais l'homme qui résout l'affaire ne me convainc pas non plus, car il est présenté comme chaotique dans son esprit, mais de ce chaos, dit Fred Vargas, naît soudain la lumière. Or, dans les faits, la lumière naît toujours d'un astre, et non de l'obscurité des profondeurs! Que la lumière des astres ait besoin, pour arriver jusqu'aux hommes, que les nuages soient effilochés et en désordre, c'est certain, mais Fred Vargas ne parle que des nuages en désordre: eh bien, en soi, cela ne crée pas de lumière! C'est une illusion liée à André Breton, qui croyait qu'en mettant du chaos dans le langage, on provoquait, mécaniquement, une forme de révélation. C'est assez faux,220px-EULENSP.jpg je crois, car si on regarde la brume depuis les hauteurs, ses failles ne montrent que de la ténèbre. Encore faut-il regarder dans la bonne direction. Or, Fred Vargas ne dit pas que son héros en choisit même une. Cela me paraît plutôt absurde. Aucun gouffre ne crée, en lui-même, de la lumière, je crois.

    Quant au méchant, il use d'un subterfuge déjà mentionné par Charles De Coster dans La Légende d'Ulenspiegel: il prend un crâne de gros loup, lorsqu'il tue ses victimes, pour en enfoncer les crocs dans leur chair, et faire croire à un loup-garou. Mais comme cela se passe à notre époque, aucun policier n'y croit, et ce meurtrier apparaît donc comme assez stupide. Dans le livre de De Coster, qui se passait au seizième siècle, évidemment, les autorités y croyaient: c'était l'intérêt.

    Bref, ce roman ne m'a pas plu.