Lettres - Page 3

  • Valère Novarina et Roald Dahl

    Bon Gros Géant.jpgL’autre jour, pour des raisons domestiques, je lisais une version française du Bon Gros Géant, de Roald Dahl, et la manière de parler du géant en question m’a rappelé celle des personnages du théâtre de Valère Novarina: C’est milborolant! Absolument faramidable! J’en suis tout bègue! dit-il; ou: Toi, la seule chose qui t’intéresse, c’est de t’empiffrer d’hommes de terre.

    Je ne sais pas si Valère Novarina a lu, petit ou grand, ce roman. Certains personnages burlesques de Shakespeare mêlent aussi les mots, et Alice au pays des merveilles est rempli de ce genre d’inventions: c’est très anglais. Les Anglais sacralisent moins les mots que les Français, et Novarina a bien compris que si les Français rejetaient ces écarts, c’est par une forme idolâtrie: il en parle, dans son recueil d’aphorismes Lumières du corps.

    Dahl.jpgCependant, si cette liberté des poètes et écrivains anglais peut être regardée avec envie par les Français, je me demande jusqu’à quel point il n’est pas également typiquement français de retourner la chose en retombant dans le même état d’esprit, c’est-à-dire de systématiser le procédé nouveau. Car il est clair que c’est une liberté que les Anglais se donnent, et dont ils usent selon les circonstances, mais qu’ils ne transforment pas en nouvelle règle, en nouveau langage organisé. Il est étrange que dès que les Français découvrent une liberté nouvelle, il se sentent comme obligés d’en faire une règle, de s’en créer une habitude, de l'insérer dans un système. C’est dans leur tempérament.

    D’un autre côté, comment le leur reprocher? Si le procédé n’est utilisé que de façon sporadique, les censeurs - ou les critiques - vont se gausser: seule une règle nouvelle peut leur en imposer. C’est ce qu’inconsciemment avait compris André Breton. Ce qu’il faudrait, c’est une action générale contraignant les fonctionnaires de la culture à accepter le principe de liberté individuelle: car pour le moment, ils n’accordent, je crois, qu’à la collectivité de pouvoir créer librement de nouvelles dispositions!

    S’il est un seul domaine où le libéralisme à l’anglaise doit être imité, c’est bien celui de la culture, à mon avis.

  • Gœthe dans les pas d’H.-B. de Saussure

    Goethe.jpgAprès avoir rencontré Horace-Bénédict de Saussure à Genève, Gœthe s’en fut vers Chamonix, afin de découvrir le mont Blanc et les glaciers de Savoie. Il en a tiré un récit par lettres qui a été publié récemment dans une maison d'édition genevoise, et j’en ai fait un article dans Le Messager, où j'essaie de restituer sa démarche mêlant l'imagination à l'observation - et qui à mon avis est à lire, au moins pour ce que je cite du grand écrivain allemand ! Car on conteste souvent la validité de la démarche de Gœthe, mais quand on le lit, son génie est tel qu'on a en fait plutôt envie d'adhérer à ce qu'il dit. Il faut bien reconnaître que ses textes ont une qualité comparable à celle d'Homère, par exemple. Et on sait ce qu'en pensait Platon.

  • Le style de Marot

    ClementMarot.jpg

    Sur son blog, Pierre Béguin a montré récemment les liens qui existaient entre le style de Marot, qui fut quasi luthérien et vint à Genève au temps de Calvin, et celui de ce dernier. Il l'opposait notamment au style de Ronsard, bien plus fleuri, et qu'il assimile à l'art baroque. Celui de Calvin, dit-il avec raison, est déjà classique.

    J'aimerais d'abord préciser que Marot ne put pas rester à Genève, étant de mœurs trop légères - trop gauloises, je dirais. Il se réfugia alors en Savoie, à Chambéry. Il mourut d'ailleurs à Turin.

    Ensuite, Marot, dans sa poésie, semble avoir eu surtout pour référence Marguerite de Navarre et sa mère, la Régente Louise de Savoie. De fait, Calvin lui-même fréquenta la cour de Marguerite, qu'on disait également favorable à Luther.

    A la mort de Louise de Savoie, mère du Roi, Marot a composé à son intention un éloge. Il la dit quasi sainte, parce qu'elle a mis fin aux désordres de la cour de France: elle occupait les demoiselles à de nobles travaux, qui leur faisaient oublier les feux de Cupidon, et elle distillait dans leur âme les préceptes de la Bible. Marguerite de Navarre, puis Brantôme, firent également de Louise une sainte, pénétrant le monde invisible - tant l'âme d'autrui que les signes célestes - de son regard perçant.

    Elle était fille du duc Philippe de Savoie, d'abord comte de Bresse, et lui aussi poète, à ses heures. Or, c'est encore en Bresse que naquit Vaugelas, père de la langue classique, dont le style de Marot, mais aussi celui de Marguerite de Navarre même, ont été regardés comme les précurseurs.

    La modestie bressane et savoyarde ont été pour beaucoup, je crois, dans l'élaboration de cette langue classique. L'esprit réformateur et rigoureux de Calvin a pu accentuer le souci de la clarté. Mais la langue classique française est restée souple et poétique, et pas forcément hostile aux figures issues de la fable, comme en témoigne La Fontaine - mais aussi Marot, qui invoqua les nymphes de Savoie, dans son éloge à Louise; or, Pierre Béguin tend à assimiler l'utilisation de la fable au baroque ronsardien.

    Je crois le style classique équilibré. Or, le fait est que Vaugelas fut, à Annecy, disciple de François de Sales, réputé plutôt baroque et, lui aussi, fleuri.

    Opposer le style protestant et le style baroque, lié aux Jésuites, n'est pas si simple: ce fut aussi une question de tempérament, d'époque, de courants culturels globaux. Bossuet avait une forme de rigueur qui lui était propre, par exemple: il ne folâtrait pas dans les images d'angelots. Or, en France, il reste le grand représentant du catholicisme classique.

  • Georges Bogey, lauréat des Poètes de la Cité

    Poètesdelacité.jpgGeorges Bogey est un excellent auteur de haïkus français, originaire de Haute-Savoie ; comme il a eu un prix au sein d’un concours de poésie organisé par la société genevoise des Poètes de la Cité (dont je suis membre), je me permets de signaler ici que je lui ai consacré cette semaine un article dans Le Messager.

  • Julien Gracq en Savoie

    Gracq.jpgOn dit souvent que les bords de Loire exhalent un air où serait contenue de façon particulièrement précieuse l’âme de la France, et que Julien Gracq, entre autres, a su les mettre en valeur, au sein de sa belle prose. On dit même volontiers que les bords de Loire sont incomparables, et que les vallées savoyardes, par exemple, ne peuvent justement pas leur être comparées.

    Pourtant, Julien Gracq lui-même est venu sur les bords français du Léman, et il a trouvé qu’ils lui rappelaient complètement les bords de Loire. En tout cas, pour ce qui est des lieux que ne recouvrent que des villages. On sait que Ramuz et Pourtalès regardaient aussi avec tendresse ces bords plutôt sauvages du Léman dont s’honore le Chablais. J’ai donc consacré, cette semaine, aux émouvantes remarques de Julien Gracq, un article dans Le Messager.

  • Méditations calligraphiques

    oeil_du_poisson.pngDans son introduction à son livre Brèves de blog, récemment paru, Pierre Assouline fait de ma modeste personne un Savoyard ultime qui écrit des lettres calligraphiées avec art. Car je lui en ai envoyé deux ou trois. Et c’est vrai que j’ai toujours considéré que la calligraphie occidentale pouvait, si on en faisait l’effort, donner lieu à autant d’art et de pratique méditative, même, que la chinoise, par exemple. J’ai en fait pratiqué la chose à partir des manuscrits médiévaux, dont je suis persuadé que les moines qui les créaient estimaient eux aussi exercer une forme de méditation. Cela ressemble à ce qu’on nomme - improprement - l’écriture gothique, et la base du sentiment développé est celui du son en relation avec la forme visuelle. Le sens est également présent en arrière-fond - mais de façon plus abstraite que chez les Chinois, pour qui la méditation est donc plus aisée, plus spontanée.

    Je ne prétendrai pas aujourd’hui donner des clefs, car réduire la pratique intérieure à des idées claires serait vain et ne rendrait pas un compte fidèle de l’expérience qu’on peut effectuer. Les linguistes ont du reste établi que, sur le plan intellectuel, les signes pouvaient apparaître comme arbitraires. Leur erreur est fréquemment d’en inférer que l’arbitraire est une réalité objective, alors qu’il peut exister un lien qui passe par le sentiment, en-deçà de la conscience ordinaire. Lien qui ne peut s’appréhender qu’intuitivement.

    C’est le même genre de lien qui existe entre un morceau de musique et la circonstance qui a suscité sa composition, par exemple. Il ne peut être défini de façon claire, simple, mais il serait illusoire de croire que cette circonstance est sans influence et que les compositions musicales sont, de ce point de vue, interchangeables - totalement détachées d’un contexte, ou de leur sujet.

    runes.jpgLa logique propre à ces liens est au fond celle dont Cicéron disait qu’elle était spécifique à la poésie, et qu’elle était totalement différente de celle de l’histoire. C’est une forme de mystère. Les Scandinaves - qui avaient créé leurs runes à partir de l’alphabet grec - méditaient aussi sur les formes de leur écriture, à laquelle ils attribuaient des vertus magiques, précisément parce qu’elle possédait une force dont l’essence était au-delà de l’entendement et agissait directement sur l’âme. L'Occident médiéval doit beaucoup, je crois, à ce genre d’expériences: même la pratique de l’alphabet romain - le nôtre, avec ses capitales latines et ses minuscules carolines créées par Alcuin sous l'impulsion de Charlemagne - était vécue par eux comme une forme d’initiation.

  • Poètes incomparables

    Victor_Hugo.jpgCet été, dans La Tribune de Genève (j’en ai déjà parlé), Jean-Noël Cuénod a dit le poète René Char incomparable. Et il en a cité quelques vers. Personnellement, ils ne m’ont pas donné envie d’en lire davantage. Je connais en fait relativement bien Char, l’ayant lu ou entendu (par des enregistrements), et il m’a souvent charmé, mais jamais vraiment enthousiasmé. Je me souviens qu’à l’époque où je le lisais un peu, je le comparais intérieurement à Frank Herbert, l’auteur du roman Dune. J’entendais par là une belle atmosphère plutôt mystique, mais mêlée à des idées que je trouvais fréquemment banales. Il me semblait par exemple qu’il se répétait souvent, revenant régulièrement à l’image de la lumière venant du ravin, et ainsi de suite. Cela me paraissait abstrait, aussi, parce qu’il utilisait les mêmes images pour un peu tout - avais-je le sentiment.

    Il y avait néanmoins l’éclat propre à l’air provençal. Mais j’ai été un lecteur passionné des troubadours, les poètes occitans du Moyen Âge, et je dois avouer que Char ne m’a pas paru apporter beaucoup, par rapport à eux, pour ce qui se rapporte à l’atmosphère locale. Précisément, peut-être, on aime qu’il en ait repris le style en français moderne, et avec des idées plus actuelles. Car il est vrai que son style, bien rythmé et imagé, n’est pas indigne de celui des vieux troubadours ; mais enfin, l’occitan médiéval, je le lis, depuis que je l’ai étudié à Montpellier, et la vérité est que les idées modernes ne me semblent pas toujours aussi sensationnelles qu’à certains philosophes.

    On pourrait toutefois me faire remarquer qu’en fait d’idées modernes, Char a au contraire puisé à la source même où puisaient secrètement les troubadours - le fond de l’âme de la vieille Gaule, laquelle est contenue dans sa lumière, ou sa vie instinctive. J’y ai fait allusion à propos du surréalisme, qui avait un lien avec ces idées. Mais personnellement, je pense, à la suite de Joseph de Maistre, que le christianisme a ravivé ce qui dans les philosophies primitives avait tendu à s’endormir, pour ainsi dire. Je suis donc plutôt charmé par les symboles du christianisme médiéval, lequel, à mes yeux, rendait leur vigueur à des dieux antiques transformés peu à peu en simples forces de la nature : Jupiter ne renvoyait plus qu’à sa propre virilité, à l’époque de saint Augustin ; or, il avait signifié aussi la Justice, et bien d’autres choses, à l’origine. Pareillement, la Mère cosmique devenue simple nymphe de la suite de Galatée, c’est joli, mais c’est un peu triste. En fait, je préfère les anges de Victor Hugo, ceux qui guident l’être humain vers l’avenir.

  • Le Clézio, prix Nobel

    LeClézio.jpg

    Le nouveau prix Nobel de Littérature est niçois, et comme je connais bien Nice, où j'ai eu de la famille, et que Nice a des liens forts avec la Savoie, cela me fait patriotiquement plaisir. Je garde un souvenir vif et émerveillé du splendide fort de Villefranche-sur-Mer, dont la rade abritait la flotte du royaume de Sardaigne.

    Les Savoyards ne furent pas de grands marins, sans doute ; mais Garibaldi rappelle que Nice eut cette vocation portuaire, qu'elle eut en son sein des corsaires, en quelque sorte, à la façon de la Bretagne, ou du Pays basque. Ce fort de Villefranche en tout cas est à visiter: son style, exotique, coloré à souhait, le rend complètement différent de celui d'Antibes, que bâtit Vauban pour faire face à celui de Villefranche.

    France%20-%20Villefranche-sur-Mer%20Hz%208x5.jpgJe connais assez peu Le Clézio écrivain, n'ayant lu de lui qu'une nouvelle, qui était dans un recueil recommandé pour les élèves du Collège. Elle se situait justement à Nice, et évoquait poétiquement le désastre qu'a représenté, pour cette noble cité, l'urbanisation: c'est une expérience qu'on peut faire dans tous les lieux de vacances, y compris en Savoie.

    Le Clézio montrait dans cette petite œuvre une tendance à une vie intérieure riche : il évoquait la lumière qu'on a en soi, les souvenirs de la Grèce antique et de ses dieux. Mais si je puis me permettre, comme cette lumière n'empêchait pas que l'âme même fût saisie d'épouvante face aux progrès de la modernité, je ne sais pas ce qu'elle peut réellement représenter: sa force restait théorique.

    Verbe.jpgUn défaut formel peut-être pas sans rapport avec cette contradiction morale est que Le Clézio se répétait beaucoup, comme s'il craignait que les mots n'eussent pas assez de puissance magique pour soumettre le monde aux espérances humaines! Or, paradoxalement, cette forme de redondance tendait justement à priver la parole de sa force opératoire, si je puis dire.

    Il n'en demeure pas moins que globalement, ce récit était d'une grande poésie, qui n'était pas sans rappeler Giono: il avait été écrit par une âme généreuse, qui ne se perdait pas dans le formalisme, mais laissait parler la force de l'émotion.

  • Michel Butor aux portes de Genève

    Si Jean-Vincent Verdonnet, depuis l'agglomération d'Annemasse, où il est né, regarde vers les Bornes et le Salève, le pays savoyard en général, Michel-Butor.jpgMichel Butor, lui, depuis la même agglomération, oriente son regard vers Genève. De fait, il vit en Haute-Savoie depuis plusieurs années, et il s’y plaît bien. Il a consacré à sa maison plusieurs textes, et je présente le plus complet, cette semaine, dans Le Messager. Pour Butor, qui s’est installé en Haute-Savoie parce que Genève, où il travaillait, était trop chère, la région a naturellement un lien fort avec la cité de Calvin : il voit les choses en frontalier, pour ainsi dire. Mais on en a le droit. Il représente en quelque sorte une population qui a aussi droit de cité, et fait partie de l’histoire et de la géographie humaine de la Savoie prise globalement.

  • Mots en maraude en pays annemassien

    Verdonnet_Jean-Vincent.jpgLe dernier recueil poétique de Jean-Vincent Verdonnet, prix Verlaine de l’Académie française, Mots en maraude, chez Voix d’Encre, illustré par Marie-Claire Enevoldsen-Bussat, est sorti récemment, et comme l’auteur est ancré dans le terreau savoyard (l’arrière-pays d’Annemasse, pourrait-on dire), je me suis fait une joie de lui consacrer un article cette semaine dans Le Messager. De surcroît, j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire. N’hésitez pas à faire pareil.

  • Jean-Luc Favre, membre de l'ING

    Favre.jpgJean-Luc Favre est originaire du département de la Savoie, où il a travaillé à l'université de Chambéry. C'est avant tout un poète, ou un spécialiste de la poésie. Il est également membre de l'Institut National Genevois. Il a fait l'objet d'une notice, accompagnée d'un extrait de sa production, dans l'Anthologie de la poésie française, de Jean Orizet, parue chez Larousse récemment, et c'est ainsi que j'ai découvert ce qu'il écrivait. Car sinon, je l'ai personnellement rencontré au salon du livre à Genève. A Genève, les ressortissants des deux départements savoyards peuvent se rencontrer facilement : c'est central, en quelque sorte ! Cela dit, j'en parle aujourd'hui parce que je lui ai consacré cette semaine un article dans Le Messager.

  • Rousseau et le verger des Charmettes

    Charmettes avec fleurs.jpgL’anthologie de la poésie française de Jean Orizet, parue récemment aux éditions Larousse, m’a révélé que Jean-Jacques Rousseau avait composé des poèmes en alexandrins, en particulier une sorte d’ode en hommage au verger des Charmettes, son paradisiaque séjour près de Chambéry avec Mme de Warens, sa maman. Naturellement, je n’ai pas pu ne pas lui consacrer un article dans Le Messager, même si j’ai déjà fait allusion, par le passé, aux évocations en prose du même lieu chéri, notamment dans Les Rêveries d’un promeneur solitaire. C’est cette semaine dans l’hebdomadaire de Haute-Savoie, et c’est fait pour intéresser tous les Genevois attachés aux écrivains qui sont sortis de leur digne cité.

  • Images poétiques

    Charles Duits.jpgJ’ai déjà évoqué les idées plutôt avant-gardistes de Jean-Noël Cuénod sur la poésie, à propos du surréalisme. En fait, comme lui, je suis de plain-pied avec André Breton sur la nécessité de vivre au plus intime de soi les images qui sont présentes dans la poésie, et j’ai toujours, moi-même, été comme profondément déçu (quoiqu’attiré a priori, je l’avoue) par les images froides qui ne sont relatives qu’à une tradition.

    Néanmoins, comme mes images sont souvent relatives à des traditions, celui qui connaîtrait éventuellement un peu mes propres poèmes pourrait être un peu surpris.

    Mieux encore, il manque à mes images, outre un caractère novateur, apparemment, un caractère non discursif, comme on dit, vide de rationalité. De fait, la vérité est que l’écriture automatique ne se reconnaît pas forcément à la flamboyance de ses images. Car cela ne concerne véritablement que les grands poètes qui ont utilisé l’écriture automatique, et qui auraient été, en réalité, de toutes façons de grands poètes : Aimé Césaire, bien sûr, André Breton, mais aussi Antonin Artaud, ou Charles Duits.

    Non. Le plus gros défaut de l’écriture automatique, c’est qu’on ne la reconnaît pas à la flamboyante originalité de ses images, puisque cela ne concerne que les grands poètes qui l’ont pratiquée, mais à l’absence apparente de linéarité discursive. Or, la vérité est que l’absence de quelque chose n’a jamais prouvé en soi la présence d’autre chose - ici, de l’inspiration.

    Charles Duits, par exemple, n’est pas le plus reconnu des poètes surrréalistes - bien que, pour moi, ce soit le plus grand. En effet, ses images, quoique en soi étranges, se sont peu à peu ordonnées en mythologie. Duits a créé une sorte de mythologie nouvelle, assez cohérente. Et finalement, comme il arrive toujours dans ce genre de cas, cette mythologie, une fois créée, s’est assez clairement recoupée avec des mythologies déjà connues. Ce n’était pas l’intention de Duits ; mais lui-même s’en est aperçu, et un esprit avisé et minimalement savant ne peut pas ne pas l’imiter, à cet égard.

    On peut dès lors naïvement affirmer que précisément, Duits n’a fait que combiner des mythologies préexistantes, et que, par conséquent, il n’a pas réellement suivi la charte implicite du Surréalisme.

    Or, c’est pure illusion - même si cela peut paraître intelligent à première vue. De fait, les mythologies, naissant toujours de la même façon de l’âme humaine, ont une forme d’unité, comme l’âme humaine même. Un mystique dirait qu’elles puisent toujours aux mêmes sources objectives et cachées. Même les archétypes de Jung ne suffisent pas à l’expliquer. Mais le résultat est bien celui-ci : on le constate. La nouveauté totale est un leurre.

    En réalité, ce qui compte, ce qui rend flamboyantes, et vivantes, les images, c’est précisément qu’on les sorte de soi : de son cœur. Mais que l’intelligence (l’entendement), de son côté, les reconnaisse comme liées à d’autres, déjà créées, et comme figées (au sein de la tradition), ne les condamne pas.

  • La poésie qu'on sait mauvaise

    Baudelaire.jpgJean-Pierre Veyrat est un poète romantique savoyard que Lamartine aimait, et dont Sainte-Beuve a fait l’éloge. Je raconte dans mon livre sur la Savoie occulte que certains critiques français s’en sont pris à Sainte-Beuve parce qu’il avait loué Veyrat mais rejeté Baudelaire. Ces critiques français ont traité Veyrat lui-même de plusieurs noms d’oiseau, à cette occasion, bien qu’ils ne l’eussent évidemment pas lu. Mais ils savaient à l’avance qu’il ne valait rien. Et la raison en est que le public parisien ne le connaissait pas, même au sein de la classe intellectuelle : de fait, il n’était connu que dans les cercles intellectuels d’Annecy et de Chambéry.

    On se doute qu’à cet égard, on n’a pas vraiment évolué. Car j’ai vu parler de Jean-Pierre Veyrat dans un blog littéraire parisien, exactement de la même façon qu’en parlaient, non pas Lamartine et Sainte-Beuve, mais les critiques admirateurs de Baudelaire cités ci-dessus.

    En vérité, quelques individualités attirées par la littérature régionale pouvaient seules, à Paris, s’intéresser sincèrement à Veyrat. On sait que Lamartine et Sainte-Beuve étaient dans ce cas : tous deux aimaient Xavier de Maistre, le premier aima aussi Mistral et le défendit, le second édita Töpffer. De fait, Veyrat chanta surtout le duché de Savoie, en tant qu’il appartenait au royaume de Sardaigne : il pensa évoquer poétiquement sa petite patrie, en parlant bien sûr de sa famille, des montagnes, des cascades, sur le modèle lamartinien, mais en la faisant couronner, aussi, par la foi chrétienne, d’une part, les princes de Savoie, d’autre part. L’atmosphère de ses vers correspond sans doute bien à la Savoie du temps de Charles-Albert, mais pas vraiment à la France de 1848, qui s’industrialisait et s’urbanisait : ce dont Baudelaire porte la marque.

    C’est qu’en fait, les jugements qu’on peut porter sur la poésie dépendent souvent plus qu’on ne croit des liens qu’on entretient avec la tradition nationale, ou avec un certain courant culturel, du moins. La poétique ne surgit qu’au travers d’un filtre, et c’est pour cela que l’histoire de la critique littéraire comporte en son sein autant d’incertitudes. Moi-même, par exemple, non seulement j’aime Veyrat, mais je trouve Baudelaire bien plus incomparable que René Char, bien que Jean-Noël Cuénod ait dit tout autre chose l’autre jour dans La Tribune de Genève...

  • La poésie et René Char

    char.jpgLe 7 août dernier, dans La Tribune de Genève, Jean-Noël Cuénod a fait un louable effort pour essayer de convaincre ses lecteurs de lire davantage de poésie, au moins durant l’été. Il a défini à sa manière tout à fait valable la poésie, dans ce but.

    Valable, mais peut-être pas très motivante. A mon avis, il est resté dans les caractéristiques objectives sans parvenir à démontrer l’intérêt d’en lire. Par exemple, il dit fort à propos que le rythme et donc le nombre sont fondamentaux, en poésie. Mais, et alors ? En musique aussi, et les gens en écoutent déjà beaucoup, en particulier pendant l’été.

    La poésie ajoute à la musique du sens. Mais Jean-Noël Cuénod assure que parfois, les poètes eux-mêmes ne savent pas ce qu’ils disent. Et personnellement, des poèmes assez beaux qui émanent de tels moments, j’en ai lu beaucoup, mais précisément, ce qui pouvait motiver les gens, c’était de savoir en quoi ils pouvaient être beaux. Car en principe, Jean-Noël l’ignore peut-être, mais le commun des lecteurs aime bien comprendre ce qu’il lit. Si ce besoin n’est pas satisfait, il faut le justifier, à ses yeux. Par exemple, en montrant que le sens diffus renforce la beauté par le sentiment du mystère. Ou autre chose : je ne sais pas.

    Et pareillement, pour le rythme, qu’apporte-t-il au sens ? En quoi lui donne-t-il de l’éclat, de la beauté, de la profondeur, que sais-je ? Pourquoi, donc, ne pas se contenter d’un roman ?

    Jean-Noël a cité les vers d’un poète à ses yeux “incomparable”, pour conclure son exposé : René Char. Au moins, si ces vers sont d’une beauté éblouissante, même s’ils ne sont pas spécialement clairs, tout le monde voudra lire du René Char, puisqu’il est “incomparable”. Les vers en question, néanmoins, étaient quand même assez clairs. Et sans doute, les images étaient belles, le rythme bon aussi, et René Char est un grand écrivain. Mais enfin, le contenu de sens était plutôt déprimant. En plein été, penser à la lumière des cimes qui a fui et a été remplacée par une neige cruelle et assassine, je ne sais si c’est ce qu’ont envie de faire nos bons bourgeois en vacances !

    Bref, je ne suis pas persuadé que Jean-Noël soit parvenu à atteindre le but qu’il s’est fixé, en écrivant ce savant article : le didactisme n’en est pas forcément très heureux, si j’ose dire. On en sait un peu plus sur Char, bien sûr, mais ce n’est pas pour cela qu’on a plus envie de le lire, en fait !

  • Chantres de nos montagnes

    Horace_Benedict_de_Saussure.jpgJacques Replat, auteur romantique annécien du XIXe siècle, a un jour écrit que les seuls qui eussent su parler de la Savoie et de ses montagnes étaient les Genevois Horace-Bénédict de Saussure et Rodolphe Töpffer. A vrai dire, le seul qui ait bien parlé et en abondance de Chambéry, c’est un autre Genevois, Jean-Jacques Rousseau. On pourrait quand même ajouter à cette liste Alphonse de Lamartine, qui était du Mâconnais, en Bourgogne, et qui a su merveilleusement parler du lac du Bourget et des montagnes qui s’élèvent sur ses bords...

    Il est vrai que les Savoyards n’ont d’abord pas cherché à parler en abondance de leur propre pays. Rien à ce sujet chez Joseph de Maistre. Son frère Xavier a magnifiquement parlé des Alpes, mais plutôt de celles de la vallée d’Aoste. Pour saint François de Sales, il a fréquemment parlé souvent des saints propres à la Savoie, voire évoqué son affection pour le lac d’Annecy et les montagnes qui l’entouraient, mais il n’est pas entré dans le détail, à cet égard : l’époque, tout entière tournée vers les questions morales, ne le permettait pas ; Racine ne procédait pas différemment...

    Le cardinal Gerdil, au XVIIIe siècle, en resta lui aussi à la pure sphère morale, au sein de ses écrits.

    Cependant, ayant constaté que le monde visible, pour ainsi dire, n’avait guère été, en Savoie, poétiquement décrit que par des étrangers, Jacques Replat lui-même évoqua beaucoup les paysages savoyards, en les nimbant généralement d’un voile de mythologie, de légendes, de folklore. Davantage inspiré par Lamartine que par les Genevois, le poète Jean-Pierre Veyrat fit de même, en instaurant entre lui et les montagnes de sa “petite patrie” un lien intime, préfigurant, je crois, celui qui unit les personnages de Ramuz à leur environnement. Un peu plus tard, Maurice-Marie Dantand pour le Chablais, François Arnollet pour la Tarentaise, s’efforcèrent eux aussi de relier la poésie et le paysage montagnard ou lacustre qui les entourait.

    Que ce soit mérité ou non, néanmoins, il demeure que ces écrivains savoyards sont bien moins connus que Töpffer et de Saussure. Il faut dire qu’ils demeuraient dans une sorte de voie participative qui rappelle volontiers Hugo décrivant l’Océan dans sa poésie ou Les Travailleurs de la mer : ils se fiaient bien autant aux images nées de leur émotion, face aux paysages, qu’à la forme de ce qu’ils voyaient. Le goût moderne, orienté vers le naturalisme, s’en accommode mal. Finalement, de Saussure et Töpffer préfigurent davantage Flaubert, par exemple.

    Nos poètes sont intéressants quand même, bien sûr.

  • Jacques de Bugnin, Savoyard vaudois

    tamie2.jpgJacques de Bugnin fut un poète mystique vaudois du XVe siècle bien inséré dans le duché de Savoie, puisqu’il est mort dans l’abbaye de Tamié, qui est restée en Savoie jusqu’au bout. On le dit parfois premier des poètes romands, ou du moins vaudois, et il est aussi un des plus anciens poètes de l’ancienne Savoie. Je lui ai donc consacré un article, cette semaine, dans Le Messager : à lire !

  • Poésies végétales

    Pan and Daphnis.jpgLe 21 juin, à Samoëns, à la villa de la Jaÿsinia, un récital de poésie a eu lieu, conformément à ce que j’avais annoncé : des poètes ont lu des poèmes sur le règne végétal. J’ai moi-même lu plusieurs poèmes, dont un célébrait mystiquement la Dame de la Nature, et était de Sylvie Curioz, qui m’a dit être à demi genevoise. Les poèmes d’onze poètes contemporains, portant sur la vie végétale, et ses mystères, ont été rassemblés par les éditions Le Tour dans un ouvrage : Poésies végétales.

    Globalement, le public a trouvé bon ce récital, et les organisateurs ont de toute façon trouvé l’idée originale. La seule critique est venue de responsables des musées nationaux, qui visiblement pensaient qu’il ne fallait pas mélanger la poésie à la science, en matière de botanique.

    On trouve souvent chez les savants une forme de matérialisme plutôt radical. Ce qui ressortit à la vie secrète des plantes, à leurs métamorphoses, à leurs ressorts internes, tels que les observait Gœthe, par exemple, est d’emblée rejeté. Mais je ne crois pas que cela soit justifié.

    A mes yeux, la plante ne se limite pas plus à ses enchaînements chimiques que l’action humaine individuelle peut être réduite à une équation. Je crois en le caractère spontané de la vie, en ce que certains artistes appellent le vide qui est entre les choses, et dont Valère Novarina ne disait pas sans raison qu’il était habité par la lumière. Et je l’ai déjà dit, je crois, aussi, que la poésie est particulièrement apte à appréhender, imaginativement, cette lumière - ou ce vide.

    Quoi qu’il en soit, pour se procurer ce recueil de poésies végétales qui appréhendent le monde des plantes à travers l’âme, et expriment ces rencontres intimes à travers l’art des mots, on peut, naturellement, s’adresser aux éditions Le Tour.

  • Charles-Albert Costa de Beauregard

    478765277.jpgNi le comte Auguste de La Ferronnays, ministre des Affaires étrangères françaises sous la Restauration, ni le marquis Charles-Albert Costa de Beauregard, qui lui a consacré un livre, n’entretinrent de rapport avec Genève ou la Suisse en général, mais comme mon article du Messager de cette semaine porte précisément sur ce livre qui fait en réalité le tableau de l’immigration française sous la Révolution, La Ferronnays étant un comte breton, je ne résiste pas au plaisir de présenter au public genevois ce grand historien, figure majeure de la littérature savoyarde, qu’est Charles-Albert Costa de Beauregard.

    Du reste, c’est chez un bouquiniste de Genève que je me suis procuré, il y a déjà quelques années, son livre le plus connu, Un Homme d’autrefois, qui évoquait le marquis Henry Costa de Beauregard, un proche de Joseph de Maistre qui partageait les principes majeurs de la Révolution - Liberté, Egalité, Fraternité -, mais qui, par fidélité au Roi, la combattit dans les rangs de l’armée sarde. (Il était né dans un château des bords du Léman qui existe encore.)

    Pour moi, la plus belle œuvre de l’historien Costa est celle qu’il a consacrée au roi Charles-Albert, duquel il tenait son prénom (tout comme Charles-Albert Cingria, notez-le) : elle mêle la grande histoire à la petite, en allant voir ce qui habitait le prince d’un point de vue totalement individualisé, humain. C’est magnifique.

    C’est vraiment un écrivain à découvrir, par exemple dans un des livres qu’il a consacrés à la noblesse française, comme cet Auguste de La Ferronnays que je présente cette semaine dans l’hebdomadaire de Haute-Savoie sus nommé.

  • Echos du Salève

    112914615.gifAh ! le Salève : montagne sacrée des Genevois !

    Mais elle est en Savoie, et c’est pourquoi une société d’histoire qui a récemment vu le jour, et qui se consacre au nord du Genevois (l’ancien comté de Genève), s’est appelée la Salévienne.

    Elle est d’un dynamisme remarquable, ce qu’elle doit sans doute à l’esprit de cette noble montagne, qui anime les cœurs, éclaire les âmes.

    Elle édite une revue annuelle, les Echos saléviens, et je puis vous annoncer que le dernier numéro (16) vient de paraître.

    J’y ai participé à deux titres. En premier lieu, la revue a reproduit une conférence que j’ai donnée sur le grand poète local Jean-Vincent Verdonnet. En second lieu, elle a reproduit une mienne conférence sur le statut général de la littérature du duché de Savoie au sein de la République française.

    Elle peut intéresser les Genevois, car dans mon introduction, comme la conférence avait lieu au lycée Mme de Staël de Saint-Julien, j’ai voulu m’appuyer sur les écrivains de Genève, pour établir une comparaison. Car somme toute, dans les universités françaises, même si on reconnaît le génie d’un Amiel, on ne l’étudie guère : on a une vision assez nationale de la littérature française. La dissertation de Littérature française, à l’Agrégation de Lettres (si importante pour la carrière des enseignants), s’appuie sur une telle ligne : la Littérature française se rattache toujours à la France en tant qu’Etat. (En Lettres modernes, la dissertation de Littérature comparée, dont le résultat a moins d’importance, s’ouvre plus volontiers à l’espace francophone en général.)

    La littérature savoyarde, même si la Savoie est à présent en France, ne souffre pas seulement de sa réputation de conservatisme, mais aussi de ce qu’elle est liée à un Etat aujourd’hui abrogé, et autrefois étranger. (Car la littérature de la Suisse romande a un centre d’étude à l’université de Lausanne ; mais l’université de Chambéry n’a rien d’équivalent.)

    Un n° à découvrir, donc !