Littérature - Page 3

  • Les moires de Jean-Pierre Dionnet

    000000000000.jpgJ'ai rencontré Jean-Pierre Dionnet sur Facebook – jamais dans la vraie vie –, et il m'est apparu comme un homme d'une rare ouverture d'esprit: mes explorations de la tradition savoyarde et de l'ésotérisme européen l'intéressaient, il était toujours avide de nouvelles découvertes, comme à l'époque où il a fondé et dirigé le magazine Métal hurlant – que je lisais régulièrement, adolescent.

    Je lisais aussi Les Armées du conquérant, l'une de ses plus célèbres bandes dessinées, et j'aimais son univers howardien, son atmosphère de romanité décadente mêlée d'Afrique.

    Récemment, il a publié aux éditions Hors Collection ses mémoires, appelés Mes Moires, et il a eu la gentillesse de m'en faire parvenir un exemplaire.

    Ils sont passionnants et touchants, et on y découvre un homme fondamentalement bon – porté au bien et à l'amour d'autrui, avec en plus un désir de toucher aux secrets enfouis, de pénétrer les mystères de l'existence, d'entrer en contact avec le monde des esprits. Il n'ose pas totalement s'y essayer et, s'il admire infiniment William Blake, il ne se prétend pas à sa mesure: il effleure l'autre côté, mais n'y vit pas.

    Toutefois, ces Moires en reçoivent une lumière, des couleurs chatoyantes – une bénédiction. On les lit en les dévorant, car Jean-Pierre Dionnet a connu de grands hommes, et il aime en évoquer le souvenir. C'était aussi des hommes qui flirtaient avec l'autre monde, et qui tentaient de donner une forme accessible à ce qu'ils en percevaient. Certains étaient l'objet de mon admiration quand je lisais Métal hurlant et achetais les albums des Humanoïdes associés, sa maison d'édition – notamment Philippe Druillet, l'auteur de Lone Sloane. J'aimais aussi Moebius, mais le connaissais moins bien. Je l'appréhendais surtout par les films auxquels il participait, comme Les Maîtres du temps de René Laloux, dont j'adorais l'atmosphère éthérée et subtile. Et il y en avait d'autres – Richard Corben, Jéronaton, Frank Margerin. J'étais un fan des Humanoïdes associés et de leur production.

    Derrière tous ces talents, il y avait Jean-Pierre Dionnet.

    À la Télévision, il consacrait Conan le barbare, le film de John Milius, Mad Max et d'autres choses que j'aimais, et je pense que pendant ces années soufflait un esprit venu des étoiles que Jean-Pierre Dionnet, en mage méconnu, 000000000000000000.jpga capté. Ce n'est pas pour rien que ses Moires sont sous-titrés Un pont sur les étoiles: depuis le ciel un ange avait parlé, qui cherchait à emmener les âmes vers des mondes autres afin qu'elles cessent d'être perdues dans celui-ci, et Jean-Pierre Dionnet l'avait entendu, et lui servait désormais de héraut terrestre.

    Il avait été choisi. Mais pourquoi lui? À cause de sa candeur spontanée, peut-être.

    Il a été élevé chez les Oratoriens, sympathiques disciples de Pierre de Bérulle, et il ne les a en rien reniés. Il a même sous leur férule vécu en Savoie, au pied du Salève, dans le mystique château des Avenières. C'est peut-être là que l'Aile de Feu l'a effleuré.

    Les Oratoriens approuvent François de Sales, le théologien catholique qui conseillait aux âmes de se mettre en relation avec les anges. Et Jean-Pierre Dionnet l'a fait – en s'adaptant à la culture de son temps, qui cherchait à matérialiser ce contact.

    Il dit, lui-même, qu'il a eu quelques révélations, notamment une crise spirituelle en découvrant les scènes mythologiques du Thor de l'inspiré Jack Kirby. Je l'approuve entièrement, j'ai dû avoir la même.

    Il dit, aussi, que cette matière céleste lui a parfois brûlé les doigts, l'a emporté loin de sa vérité propre. Mais il est parvenu à revenir parmi les vivants, et peut maintenant le raconter.

    Un livre indispensable.

  • La soumission de Michel Houellebecq

    000000000.jpgLisant les mémoires de l'excellent Jean-Pierre Dionnet, je retrouve le nom de Michel Houellebecq, seul auteur qu'il cite dont je possède des livres que je n'ai pas lus. Parmi eux, Soumission, paru en 2015 et qui m'intéresse parce qu'il invente un futur singulier, et décalé.

    J'aime la prospective parce qu'on y trouve toujours des situations cocasses, fantasmées – suscitées par la peur ou le désir. Bien plus que la raison, le sentiment les crée. L'âme s'y dévoile, parfois à des profondeurs secrètes – notamment quand il y a du merveilleux. Car dans le futur inconnu, on en met plus volontiers que dans le présent.

    Ce roman suit aussi cette règle: le narrateur y dit avoir une vision de la sainte Vierge se détachant d'une de ses statues, s'élever de son socle et grandir dans l'atmosphère – en un mot, prendre vie.

    Cette vision néanmoins ne s'imposera pas et quelques pages plus loin l'ascension de la vierge Marie se fait sans le narrateur, qui reste sur Terre triste et seul. Comme on sait, seul l'Islam parviendra à le satisfaire – en lui promettant plusieurs femmes aux qualités rares, notamment culinaires et sexuelles.

    L'ironie est bonne, mais je n'y crois guère.

    Pour la justifier, un personnage affirme que la polygamie est naturelle chez les mammifères et que, de cette sorte, la soumission à l'Islam est aussi la soumission à la vraie nature humaine. Mais Michel Houellebecq oublie que l'être 0000000000000.jpghumain n'est pas un mammifère comme les autres, et qu'en lui vit, par surcroît, la nature de l'oiseau. La plupart des oiseaux en effet vivent en couple monogame, et même si, montant de la terre, le désir d'avoir plusieurs femmes étreint constamment l'homme, venant de la lumière, l'idéal de n'en avoir qu'une vient combattre cette pulsion, et justifier les révoltes populaires des célibataires contraints.

    Je sais qu'en Chine, les riches ont beaucoup de concubines, et que beaucoup de célibataires l'acceptent. Mais le sens collectif y est très répandu, alors qu'en Europe il ne l'est pas. On entretient le mythe du contraire, en se référant par exemple à l'Empire romain – comme le fait justement le président musulman de la France future selon Houellebecq. Mais cette forme de fascisme (puisque Mussolini avait la même référence) ne marche pas, simplement parce qu'il n'est pas vrai que le modèle romain parle profondément aux Français. Dans les faits, le principe individuel dit dissolvant ne peut certainement pas accepter, au nom d'une unité latine ou méditerranéenne, une inégalité aussi frappante que celle présentée dans le roman. D'ailleurs, la référence romaine est surtout présente chez Jean-Luc Mélenchon, et l'individualisme majoritaire l'a toujours empêché d'arriver au pouvoir. Soit dit en passant, il est tellement dans son rêve latin qu'il n'a jamais compris pourquoi. Il croit plus ou moins à des complots, refuse d'admettre le réel.

    Michel Houellebecq pense que là où le marxisme a échoué, l'islamisme peut réussir. Son drame est qu'il refuse d'admettre, à son tour, l'évolution vers l'individualisme. Il ne la comprend pas.

    Il dit, judicieusement, que Karl Marx a été remplacé par René Guénon dans les consciences intellectuelles françaises. Cependant, elles n'en sont pas plus insérées dans le réel pour autant. Elles restent dans l'illusion vaporeuse d'une structure collective qui surplomberait l'individu de façon impossible.

    Je crois, moi, à l'individu comme point de départ de structures nouvelles; je crois à l'Esprit saint descendant sur l'Homme – et donc, contrairement à ce qu'affirme dans son livre Houellebecq, l'idée d'un dieu s'incarnant dans un 00000000000000000.jpgindividu non seulement ne me choque pas, mais me paraît le centre du problème humain, la façon dont enfin le monde physique, tel qu'il apparaît avec ses monades, peut s'accorder avec le monde moral, ou spirituel.

    Le rejet de l'individu par les philosophes parisiens est profondément absurde, et constitue l'impasse majeure dans laquelle ils sont engagés, et dont Houellebecq fait régulièrement le constat, sans apporter jamais de solution qui convainque.

    Dans Les Particules élémentaires, il se moquait des illusions de l'humanisme, et c'était drôle; Soumission ne fait que rester amusant. Même si c'est bien mieux écrit, l'imagination est proche, dans son genre, de celle de Pierre Bordage dans Ceux qui sauront, proposant une France alternative royaliste. C'est à dire qu'elle reste sobre.

    C'est agréable à lire, mais, situé entre la satire et la rêverie – ni vraiment l'une ni vraiment l'autre –, ce n'est pas, de Houellebecq, le livre le plus marquant. Seul le passage que j'ai cité sur la sainte Vierge – et qui tente, comme chez Flaubert, de ressusciter la poésie mystique médiévale – est inattendu, surprenant.

  • Le Farinet de Ramuz

    0000000000000000.jpgOn m'a apporté de Savoie le roman de Ramuz appelé Farinet ou la fausse monnaie – car les Savoyards cultivés lisent volontiers Ramuz, qui au fond parle d'eux. Il situait souvent l'action de ses livres parmi les montagnards catholiques du Valais francophone, consacrant leur vision du monde en l'épousant jusque dans leur style, leur langage.

    Et ce roman est un bon roman, qui m'a intéressé aussi à cause de son sujet: j'avais entendu parler de Farinet, le Robin des Bois des Alpes – un faux-monnayeur que les montagnards aimaient, et protégeaient.

    Ramuz enjolive, assurant qu'il créait ses pièces de l'or trouvé dans la montagne – de telle sorte que sa monnaie à lui avait objectivement plus de valeur que celle du Gouvernement, qui impose une valeur abstraite à la monnaie en papier, depuis environ Napoléon, du moins pour l'Europe: car en Chine, cela se fait depuis plus longtemps. Ramuz assure que les Valaisans ne sont pas convaincus par cette pratique, et qu'ils préfèrent le bon or de Farinet.

    C'est poétique, car cet or des montagnes est naturel, c'est un don de Dieu – et le fait est que la partie la plus enchanteresse du roman est celle où la nature est dépeinte, avec ses montagnes qui sont des personnes (c'est dit explicitement), qui ont une âme, des sentiments, une pensée, une volonté. Laquelle? Celle de favoriser la liberté. Car Farinet meurt en proclamant que celle-ci vit avec lui, il en fait une personne, un peu comme Jean-Claude Mayor faisait de la Mort et du Destin des gens réels qu'il rencontrait lors de ses séances d'escalade.

    Farinet n'a pas voulu se soumettre, au bout du compte – même s'il en a eu la tentation. Et le roman lui donne raison: s'il s'était soumis, cela aurait été en abandonnant la femme qui l'aimait et s'occupait de lui, avait assuré sa survie pendant toute sa cavale – alors qu'il se cachait en haut des montagnes, dans des grottes, ou dans des caves de vieilles tours, accessibles seulement de lui.

    Le récit est poétique aussi en décrivant l'action du soleil quand les nuages s'écartent: un passage le dit bon archer, parce qu'il envoie ses flèches 000000000000000.Jpegentre les masses blanches.

    La mort de Farinet rappelle celle des bons brigands du cinéma, puisqu'il meurt en riant, acculé par les gendarmes et les narguant, jusqu'à ce qu'ils réussissent à l'abattre. Cela en fait un véritable héros, une force de la nature et du peuple. La liberté qui vit auprès de lui, comme il dit, est la fée qui le fait héros au sens vrai.

    C'est allégorique, et peut-être que les montagnes personnifiées, comme au Tibet, auraient pu lui envoyer leurs nymphes, comme dans l'histoire de Milarépa. Le merveilleux, chez Ramuz, est plus suggéré que pleinement présent. Même quand il était explicite au départ, il le gomme ensuite.

    C'est arrivé, dans Le Règne de l'esprit malin: d'abord il avait décrit des anges venant chasser, soutenus par l'innocence d'une enfant, un diable incarné – plus tard il les a transformés en lumière gracieuse, entourant ladite enfant. Les éditions successives le montrent.

    Le roman n'en est pas moins très agréable à lire, et les montagnes sont bien décrites, si le village où évolue Farinet est un peu miséreux, triste – un peu trop réaliste à mon goût.

  • Un nouveau Prudence

    0000000000000000.jpgPrudence était un poète latin et chrétien du cinquième siècle dont j'ai déjà parlé et qui est généralement méprisé de la critique littéraire, mais qui, durant tout le Moyen Âge, fut très aimé. Il a composé des poèmes évoquant la mort glorieuse des martyrs, remplis de tortures affreuses et d'interventions angéliques, ainsi qu'une allégorie opposant les vices et les vertus dans de riches combats, et qui a servi de modèle à tous les siècles suivants, jusqu'au Roman de la Rose et au Livre du Cœur d'amour épris du roi René. Mais le poème qu'il a écrit qu'approuve le plus la critique est un traité contre le paganisme, à travers une polémique avec un philosophe qui défendait celui-ci, nommé Symmaque. C'est un texte agréable à lire, car Prudence retrace tous les cultes bariolés de l'ancienne Rome, et montre qu'ils n'ont pas de sens, qu'ils sont fondés sur des fictions illusoires. C'est très rationaliste, et annonce plus Voltaire que François de Sales – car celui-ci croyait aux légendes merveilleuses et aux anges, et Prudence avait l'esprit plus sec. Il croyait en un Christ assez philosophique. Le christianisme était bien plus rationaliste qu'on ne l'imagine.

    Mais le plaisir qu'on a à lire son traité est, au-delà de la critique théorique, dans la simple description des croyances antiques. On ne peut pas raisonnablement croire que les poètes mythologiques de l'ancienne Rome croyaient tous à ce qu'ils racontaient. Sénèque en particulier fut à la fois philosophe stoïcien et poète tragique: on conçoit bien que dans ses poèmes, il ait créé consciemment des fictions, à la façon d'un Lovecraft. De même, Prudence pouvait rendre intéressantes les croyances païennes tout en restant bon poète.

    Cela toutefois m'a fait curieusement penser à un philosophe actuel, qui cherche à faire connaître au grand public le contenu de la pensée de Rudolf Steiner, que pourtant il rejette et dénigre. Il se nomme Grégoire Perra, et fut lui-même disciple du Maître, avant de se dresser contre lui et ses adeptes. Il présente comme Prudence ce contenu de façon critique, pourfendant notamment son caractère merveilleux (qui renoue en partie, il faut l'avouer, avec le paganisme). Prudence par exemple s'en prend à l'idée que Rome aurait un génie distinct – 000000000000000.jpgentendant par là une entité spirituelle guidant les habitants, et réglant leur destinée sans qu'ils en soient forcément conscients. Or, Steiner, à la suite d'Origène, a bien parlé d'anges, ou d'esprits des peuples. La critique contre sa philosophie porte souvent sur cette question, qui donne l'impression qu'il était nationaliste, ce qu'il n'était pas. Car il ne disait pas que les anges des peuples étaient inégaux entre eux, mais seulement qu'à tour de rôle ils avaient une forme de gouvernance sur les autres. Le génie de Rome régnait donc sur le monde à juste titre, à un moment donné de l'histoire. Et puis après cela passe. Steiner, comme Joseph de Maistre avant lui, avait l'ambition de réinterpréter le paganisme selon des principes chrétiens.

    Mais Grégoire Perra, comme Prudence, est davantage d'un bloc: grand amateur de fantasy, il prend manifestement plaisir à décrire les idées fantastiques de Steiner, tout en en disant du mal. Il faut dire qu'en France, on est dans le sillage rationaliste de Prudence, de telle sorte que sans quelqu'un voulant en dire du mal, on aurait eu peu de chance que soient répandues ces idées dans le public. En dire du bien est plus ou moins interdit.

    C'est comme providentiel. Car le contenu peut aussi attirer en lui-même, et que Prudence ait pourfendu l'idée du génie de Rome a plus amené à en faire un ange ou un saint du ciel qu'à en supprimer réellement la croyance. L'idée a été transformée, pas éradiquée: les peuples avaient bien toujours des patrons aux cieux, tout comme les villes, dans la pensée chrétienne médiévale.

    Mais il reste remarquable que le culte du génie de Rome soit connu justement grâce à Prudence, de telle sorte que même les romantiques aspirant à décrire le Volksgeist se sont finalement reposés sur lui.

    Vie antérieure, pour Grégoire Perra? Il lui reste néanmoins à composer les allégories et les odes aux martyrs présentant positivement un sentiment propre. Ou l'équivalent. Un roman de fantasy, peut-être?

  • Jean-Claude Mayor et la montagne mystique

    00000000000.jpgJean-Claude Mayor, qui fut journaliste à la Tribune de Genève, était un homme selon mon cœur, même si je ne l'ai jamais connu. Il rassemblait les contes et légendes de la région, et j'ai lu avec ravissement son livre des Contes et légendes de Genève, qui impliquaient beaucoup la Savoie médiévale, et ses Légendes et visages du Salève, qui paradoxalement étaient davantage centrées sur la tradition propre à la cité de Calvin. À Boëge, où j'étais professeur, m'est tombé entre les mains, au collège même où j'enseignais, un petit recueil poétique qu'il a édité – et Dieu sait ce qu'il faisait là: il m'attendait, sans doute, la Providence l'y ayant posé, un ange l'y ayant amené, ou s'étant servi pour ce faire d'on ne sait quel collègue ayant rencontré Mayor dans un salon du livre inconnu. Bref, il se nomme Petit Essai mystique sur la montagne. Le soleil et la mort, et date de 1989.

    J'avoue en avoir adoré le style, qui s'efforce de lier le ciel et la terre – voire de les mêler. Une étincelle sur le rocher est une étoile filante, le soleil vient dormir dans les grottes, et les objets de la nature – tant terrestre que céleste – s'animent tous, acquièrent tous une âme, une pensée. L'orage récite des poèmes, la pierre respire – lentement, mais sûrement –, le glacier avale des cailloux, et l'escalade en varappe hisse au pays de la vivante lumière. Les deux cents septante-six aphorismes de Mayor font se refléter le macrocosme dans le microcosme, et les étoiles deviennent des flocons de neige, le soleil et la lune des amis de l'alpiniste qui se fuient l'un l'autre – le premier notamment s'efforçant de dévorer la seconde.

    Mieux encore, Mayor discute sans cesse avec la Mort, dont il fait une personne familière. L'allégorie prend vie sous sa plume, devient un personnage mythologique avec lequel il a des rapports singuliers, et spécifiques. L'ange gardien est aussi là, et le Destin à son tour s'assoit à tel ou tel endroit, pour marquer la vie humaine de son sceau. Car si Mayor ne donne pas dans le merveilleux populaire, s'il n'évoque pas les lutins et les fées, il reprend à son compte le merveilleux chrétien le plus pur, et voyage ostensiblement hors de son corps – le précédant ou le laissant aller devant lui, dit-il magnifiquement.

    Car il s'agit, on l'a compris, de marches et d'escalades sublimées. La montagne le permet, puisqu'elle est plus proche du ciel – loin des basses agitations humaines, que meut l'esprit de l'abîme. Dans la montagne la lumière règne et rapproche de Dieu. Ainsi: Au-delà du cœur et de l'esprit, qui sont de ce monde, il existe un moi profond directement relié aux signes, et ces signes apparaissent purifiés dans la montagne, dit le divin aphorisme quatre-0000000000.jpgvingt-quatre. Comme ici Mayor a deux fois raison! Oui, il existe une strate profonde de l'âme qui se relie aux anges, vivants signes des dieux!

    C'est un petit livre, qui ne fait que cinquante pages. Les idées sont simples, et il est vite lu. Mais il est comme une sublime source de fraîcheur, et je ne sais comment font les poètes suisses pour rester ainsi liés au divin dans la Nature – alors que les Français semblent avoir si peur d'invoquer Dieu et ses anges, les démons de la vie et les monstres du Vide! Récemment, le collègue de Jean-Claude Mayor Jean-Noël Cuénod, lui aussi journaliste et poète, a publié sur son blog un magnifique article que je pense on n'aurait pas vu dans un journal parisien, évoquant le mystère de l'Ascension et son lien avec la poésie. Mystère inopportunément oublié – et pourtant, Jean-Noël Cuénod n'est pas suspect de bigoterie.

    Il y a en Suisse une constellation de poètes qui ne renient pas les symboles traditionnels et en font de la merveilleuse poésie – avec Cingria, avec Ramuz, avec Reynold, avec Mayor, avec Cuénod, et bien d'autres. Dans une prochaine vie, peut-être, je me ferai suisse, moi-même.

  • Alfred de Musset et les caprices de Marianne

    0000000000.pngJ'ai lu tous les poèmes d'Alfred de Musset plus d'une fois, ayant étudié son œuvre complète lorsque j'essayais de devenir agrégé de français, et j'ai souvent été frappé par le destin de ce poète, qui avait encore une écriture classique mais laissait monter en lui des images fortes et singulières – que néanmoins il interprétait mal, trop marqué qu'il était par le classicisme, la doctrine traditionnelle. Comme l'a dit Théophile Gautier, le plus beau était ses Nuits, dont les images étaient incroyables, mais qui tendaient à l'allégorie. On se souvient que l'un d'eux se fondait sur l'idée du double, dont Musset disait qu'il le poursuivait, qu'il en avait la vision. Mais finalement le poème se termine par l'affirmation que ce double était sa solitude. Les romantiques français avaient de ces interprétations qui devaient encore beaucoup à Corneille et à Racine – pour qui les êtres fantastiques étaient l'expression idéelle des passions, des états d'âme.

    Dans Lorenzaccio, la pièce de Musset la plus justement célèbre, il y a aussi un double, qui apparaît; c'est impressionnant et beau, même si cela tourne encore trop à la philosophie classique. Sur le modèle de Shakespeare, qu'il imitait, Musset déployait des images fabuleuses, mais ramenées à des concepts. Dans Les Caprices de Marianne, relue récemment pour des motifs professionnels, une figure d'équilibriste annonce un passage connu de So Spracht Zarathoustra de Nietzsche – et Musset y met des détails rutilants, évoquant les brodequins dorés du personnage, qu'assaillent des deux côtés des méchants qui veulent le faire tomber, et qui symbolisent les jaloux, les envieux, les rigoristes, toute sorte de gens. L'image est riche et belle, et l'équilibriste est comme un elfe ou un ange qu'attaquent des démons dignes de la peinture de Goya. J. R. R. Tolkien dit aussi que les elfes marchent sur des cordes sans souci aucun – pendant que les orcs tendent leurs bras vers eux depuis leurs gouffres!

    D'autres images d'une richesse incroyable, dans ces Caprices de Marianne, constellent les dialogues, comme celle du voyageur qui veut gagner la rive idéale, avatar intellectualisé du pays enchanté – de l'île d'Avalon où selon les Celtes les fées accueillaient les héros défunts, personnifiant au fond leurs victoires.

    Naturellement, ce n'était là qu'ornements rhétoriques, puisque, dans la trame de la pièce, aucune intervention divine ne se manifeste, et que seules les passions ordinaires animent l'action – notamment la vanité et l'égoïsme, images.jpgou le goût trouble de la débauche et du mal, chez l'héroïne. Musset ne pousse pas plus avant sa recherche, et même David Lynch, dans Blue Velvet, allait plus loin dans cette passion pour le mal, les méchants, qui habite chacun de nous, et se manifeste souvent dans le sentiment d'amour des dames – volontiers éprises de gangsters, d'hommes violents, parce qu'ils sont forts.

    Cela étonnait Musset, qui n'y comprenait rien, et se sentait, pauvre poète frêle et pur! délaissé et trahi. Il n'y a pas vraiment survécu, ne trouvant jamais la solution, et ne se soutenant, stylistiquement, que par les classes de rhétorique qui existaient alors, brillantes et belles, et où il avait excellé. Finalement, il est devenu alcoolique, perdant son énergie de jeunesse avec l'âge et les déceptions – et, lors de son discours d'entrée à l'Académie française, on l'a dit une ruine.

    Ce destin de poète romantique, tragique et bref, aurait pu susciter la sympathie des Décadents, mais son style et ses idées classiques lui ont attiré le mépris de Baudelaire et Rimbaud.

    Il reste le théâtre, imagé et original.

    (Le dessin ci-dessus est de David Lynch.)

  • Peire Vidal et l'éclat secret du Carcassès

    000000000.jpgDepuis l'époque où je vivais à Montpellier, j'avais ce recueil bilingue des poésies occitanes de Peire Vidal, un troubadour de la fin du douzième siècle, originaire de Toulouse et qui a passé du temps dans le Carcassès – ou région de Carcassonne: il nomme des lieux qui désormais me sont familiers, comme Pennautier ou Montbel, leur donnant une profondeur humaine, les peuplant de ses songes – et m'expliquant certaines allusions de la culture locale.

    Car dans la cité médiévale de Carcassonne, j'ai vu, l'an passé, un spectacle moyenâgeux avec des chevaux et des épées, et il y avait une guerrière appelée la Louve. Je me demandais d'où on avait tiré cela. Mais c'est probablement de Peire Vidal, qui était amoureux d'une femme de Pennautier qu'il appelait Loba (Pennautier est dans les environs de Carcassonne). Ce spectacle chantait la valeur des seigneurs du sud, proches du peuple, contre la morgue des seigneurs du nord, vils envahisseurs: c'était régionaliste et républicain à la fois.

    Républicain, Peire Vidal ne l'était pas spécialement car, descendant assez clair des anciens bardes, il chantait les seigneurs qui l'accueillaient, et blâmait ceux qui ne voulaient pas de lui. Le roi de France est détesté, et le roi d'Aragon est aimé: limitrophe et proche d'eux par la langue, l'Aragon était pour les Languedociens un espoir. Déçu: il n'a pas résisté, face aux Français, lors de la croisade albigeoise. Mais Peire Vidal sentait déjà les tensions entre le nord et le sud, et il en faisait part.

    Il a aussi beaucoup vécu en Italie, et sa philosophie prépare le Dolce Stil Nuovo et l'œuvre même de Dante, avec laquelle il est en phase, quoiqu'il ait moins d'imagination. Dante aussi détestait les rois de France et faisait l'éloge des rois d'Aragon, ainsi que de l'Empereur. Mais surtout, le culte du corps des belles dames se mêle pareillement à des références chrétiennes, à l'évocation de Charlemagne, à des allusions à la Bible et à l'esprit des croisades, à la volonté de libérer les lieux saints. Peire Vidal proclame que le corps de son aimée lui rappelle la divinité – mais son amour est sans avenir, car la dame n'en a cure. Et, après avoir défendu contre ses détracteurs sa position 0000000000.jpgd'amoureux transi qui ne reçoit rien, il finit par avouer son échec, et fait des reproches à sa dame, avant de se taire. Le recueil est du moins construit ainsi.

    Sa Vie, présente à la fin du recueil, révèle qu'il chanta ses amours auprès des femmes des seigneurs qui l'employaient, et que les couples ne faisaient qu'en rire, même si lui était persuadé qu'il touchait. Ce n'était pas dans le sens qu'il croyait: comme on admirait son talent, il distrayait les cours.

    Il était habile dans ses rythmes, la concision de son expression, ses rimes riches et sonnantes. Ses vers créent une atmosphère riche et profonde, et confinent au fabuleux quand, prenant exemple sur Gauvain, Roland ou d'illustres croisés, il se vante d'être le plus grand chevalier du monde, un véritable conquérant. Poète qui s'appuyait sur le rêve de soi, il n'était pas rabroué pour autant, on pensait que cela faisait partie du plaisir qu'on avait à l'écouter. Il faisait rire sans le vouloir. Mais c'est le lot des poètes. Et il n'y a pas lieu de s'en plaindre. Il ne tient qu'à eux de devenir lucides sans perdre leur génie, comme le fit plus tard Dante.

    J'avais commencé autrefois le recueil, je l'ai maintenant fini, c'était beau et sympathique, cela met un brouillard doré dans les plaines vertes du Carcassès.

  • André Breton et la science imaginative

    00000.jpgLa question de la méthode scientifique est une grande obsession de notre temps. On compte sur elle, au fond, pour résoudre tous nos problèmes, et Charles Duits pourfendait la tendance à ne voir qu'en la résolution sanitaire l'avenir de l'être humain. Son véritable avenir, disait-il, était son être individuel immortel, et il fallait aussi une science pour en résoudre les mystères. Une science morale et spirituelle, en quelque sorte, dont la seule femme vraiment noire qui lui avait parlé en songe, ou en transe, donnait les grandes lignes, dans son langage inimitable – dont il a fait finalement un livre.

    Mais dès 1924, dans son célèbre Manifeste du surréalisme, son maître André Breton avait pourfendu le rationalisme qui prétendait répondre à toutes les questions par la seule voie de l'expérience extérieure. Il écrivait: Le rationalisme absolu qui reste de mode ne permet de considérer que des faits relevant étroitement de notre expérience. Les fins logiques, par contre, nous échappent. Inutile d’ajouter que l’expérience même s’est vu assigner des limites. Elle tourne dans une cage d’où il est de plus en plus difficile de la faire sortir. Elle s’appuie, elle aussi, sur l’utilité immédiate, et elle est gardée par le bon sens. Sous couleur de civilisation, sous prétexte de progrès, on est parvenu à bannir de l’esprit tout ce qui se peut taxer à tort de superstition, de chimère, à proscrire tout mode de recherche de la vérité qui n’est pas l’usage. […] L’imagination est peut-être sur le point de reprendre ses droits. Si les profondeurs de notre esprit recèlent d’étranges forces capables d’augmenter celles de la surface, ou de lutter victorieusement contre elles, il y a tout intérêt à les capter, à les capter d’abord, pour les soumettre ensuite, s’il y a lieu, au contrôle de notre raison. Les analystes eux-mêmes n’ont qu’à y gagner. Mais il importe d’observer qu’aucun moyen n’est désigné a priori pour la conduite de cette entreprise, que jusqu’à nouvel ordre elle peut passer pour être aussi bien du ressort des poètes que des savants et que son succès ne dépend pas des voies plus ou moins capricieuses qui seront suivies.

    Un passage grandiose, qu'à vrai dire j'ai trouvé dans un manuel de français. Breton y met sur le même plan le poète et le savant, laissant entendre que par la voie de l'imagination poétique (c'est à dire inspirée), on peut trouver des choses que la science matérialiste ne peut pas trouver. Que les analystes aient tout à y gagner, selon lui, montre que cette démarche fondée sur l'imagination poétique est complémentaire – comme au fond sont complémentaires les médecines obtenues par cette voie, soit dans les temps anciens, comme la médecine chinoise ou la médecine indienne, soit dans des temps plus récents, comme la médecine romantique ou l'anthroposophique.

    Naturellement, cette voie fondée sur l'imagination prospective, qui prétend sonder par l'imagination et l'intuition conjuguées les mystères des forces qui agissent derrière les apparences, apparaîtra comme mauvaise, voire 0000.jpgdangereuse aux ennemis qui demeurent d'André Breton. Celui-ci, de fait, se plaignait que les auteurs ésotériques comme Louis-Claude de Saint-Martin et Éliphas Lévi ne fussent pas étudiés à l'Université. Pour lui, l'aspiration à la mythologie du romantisme allemand était bonne, et pouvait réellement révéler des choses utiles.

    Au reste, de façon inattendue, Descartes lui donnait raison. Car s'il a précisé une méthode sûre pour la science, il admettait que par son inspiration le poète pouvait aussi trouver de grandes vérités. Il restait, pour le coup, à en préciser la méthode. Breton s'y est essayé, et il ne l'a pas si mal fait.

  • La fille de Fantômas

    000000.jpgCe n'est pas, chers lecteurs, un nouvel épisode de la geste du génie de Paris contre Fantômas, que je présente aujourd'hui, mais bien le roman La Fille de Fantômas, par Pierre Souvestre et Marcel Allain, paru en 1911 en France. J'en ai trouvé une réédition de 1972 à la Croix-Rouge de Limoux, et comme j'étais curieux de ce personnage mythique, réputé lié aux super-héros, vanté par Blaise Cendrars et Robert Desnos et admiré par les surréalistes, j'ai lu cet ouvrage intéressant.

    Il se passe en Afrique du Sud, pays d'origine de Fantômas, qui y est à la recherche de sa fille, déguisée en garçon depuis sa naissance par sa nourrice pour qu'elle échappe à son père et à son influence pernicieuse.

    Car Fantômas est un dangereux criminel – si, contrairement à ce qu'on peut voir sur les images du temps, il ne porte pas spécialement de masque. Il tue à foison, et pour pas grand-chose, se gorgeant de meurtres, nageant dans le sang de groupes qu'il extermine à lui seul, sans besoin de complices. Il répand la peste sur un navire, achève les blessés – poignardant les hommes et balançant le reste à la mer, dit le texte. Sans justification particulière.

    Mais la vérité est que ce sont les auteurs qui aiment ces tableaux sanglants, car même quand Fantômas ne tue pas, il y a des morts terribles, comme celle de l'innocent boxeur noir que des blancs, le croyant coupable d'un meurtre, lynchent à coups de revolvers en commençant par les bras et les jambes. Le sang gicle partout, dit le texte – qui se fait un malin plaisir de massacrer les innocents dans un récit endiablé et cruel, au rythme intense. Cela n'empêche pas les actions d'en être invraisemblables, notamment parce que la psychologie est sommaire et absurde. Même l'inspecteur Juve, policier français qui combat Fantômas, est dénué de sens commun, puisque, en laissant partir Fantômas pour retrouver son ami Fandor, il lui donne l'occasion de commettre mille meurtres – sans se poser aucunement la question de sa responsabilité propre. Lui non plus n'a pas de conscience morale perceptible...

    L'atmosphère est violente et funèbre, et à vrai dire elle est assez remplie d'événements extraordinaires et inattendus pour tenir continuellement en haleine, malgré 0000.jpgl'emploi bizarre de l'imparfait à la place du passé simple, sans doute ressenti comme caduc. Pour autant, les auteurs n'ont pas osé utiliser le passé composé, comme on le fait dans la vie courante, ayant probablement peur de passer pour familiers. Il leur restait donc l'imparfait – un peu comme dans les copies de mes élèves lorsque, ne connaissant pas la conjugaison du passé simple et n'osant utiliser un passé composé dont leurs instituteurs leur ont dit qu'il était incorrect, utilisent, donc, l'imparfait à tort et à travers. Encore un drame à la française, issu de l'académisme ubuesque auquel nous reconnaissons le pays que nous aimons tous...

    Le fantastique parfois affleure, car ce Fantômas a une force surhumaine – herculéenne, dit le texte: il a la puissance du diable, dont il semble être l'incarnation. Mais cela n'est pas dit. Et après tout les gens peuvent être très forts sans que le monde des esprits soit de la partie. La fille de Fantômas commande aux serpents en sifflant, ce qui est extraordinaire, mais pas surnaturel.

    Un roman palpitant, mais pas toujours de bon goût; et qui a sa poésie, mais qui manque de suggestivité.

  • J. R. R. Tolkien et les démons du mensonge

    000000.pngIl y a peu, j'ai évoqué la question de Dame Nature offensée par la pollution, ainsi que la dimension morale de la pollution dans l'ancien lexique religieux, me demandant dans quelle mesure le mensonge pouvait offenser la Nature, qui est réputée n'avoir pas de pensée.

    Un lien objectif entre les deux a été établi par J. R. R. Tolkien dans sa mythologie, car ses démons, au sens propre, sont désignés comme des princes du mensonge, et en même temps ils sont les pères évidents de l'industrie moderne, et par là-même les pourvoyeurs d'une effroyable pollution extérieure.

    La dimension écologique de ses écrits a été remarquée par tout le monde: Sarúman a une voix d'enjôleur et de menteur, il arrange continuellement la réalité par ses mots subtils – et en même temps il crée une industrie polluante, détruit des arbres, s'adonne à la manipulation génétique et forge des armes destructrices fondées sur l'explosion. Sauron fait, lui, de son royaume un champ de ruines et de scories ne laissant plus de place au règne végétal – et en même temps il crée l'illusion que son anneau peut être utilisé pour le bien, alors qu'il ne répand ce mensonge que pour mieux étendre son empire.

    Tolkien même a dit que Melkor le Morgoth, le premier dieu du mal à être apparu sur la Terre (évoqué dans le Silmarillion), est lié en profondeur à l'Âge de la Machine, et que ses monstres sont en réalité des créations 00000000000.jpgmécaniques - mais hideuses, et dont le souffle est pestilentiel. Et ses orcs sont des fabrications imitant les elfes pour la perdition du monde. Or, il est aussi le père de tout mensonge.

    Les machines, disait Tolkien, sont un mensonge matérialisé. Elles imitent la vie, mais ne sont pas vivantes; elles semblent merveilleuses, mais n'ont rien en elles de divin; elles sont apparemment belles, mais parce que leurs carrosseries rutilantes cachent des moteurs laids. La pollution qui résulte d'elles est pleine des mensonges qu'elles portent – est pleine des illusions de progrès et d'évolution qui justifient leur existence. Tolkien détestait les machines, leur odeur, et avait renoncé à utiliser une automobile et à en posséder une: pour lui, c'était le mal.

    Il a directement évoqué, dans son traité sur les contes de fées, leur caractère mensonger: elles ne doivent pas être dans les contes, disait-il, parce que leur existence n'est qu'éphémère. Elles changent continuellement – et ont toujours une efficacité inférieure à ce qu'on prétend. Elles ne sont que de la poudre aux yeux; et la pollution qu'elles créent le manifeste.

    Tolkien reliait ainsi la théologie médiévale et l'écologie moderne: cela a été remarqué par tous. Il n'était pas le seul. Frédéric Mistral le faisait aussi. Tout comme, en Suisse, Gonzague de Reynold. Et je gage que quand David Lynch reproche aux hommes d'avoir offensé la Nature for some reason, il songe aux pensées négatives portant la haine et la peur – pas seulement aux pollutions industrielles.

  • Statut de la littérature régionale dans la France centralisée: éducation et libertés

    000.jpgDe l'article que j'ai fait l'avant-dernière fois sur le catholicisme spontané des traditions régionales, que doit-on faire sur le plan politique? De deux choses l'une. Soit on affirme que la culture doit être laïque, ou agnostique, et il faut bien se résoudre à accepter qu'en France la culture parisienne soit prédominante, puisqu'elle est bien plus avancée, en moyenne, sur la voie de l'agnosticisme que les cultures régionales. Soit on affirme que c'est la liberté qui compte le plus, que la laïcité ne doit pas avoir d'effet sur la culture, qui doit rester entièrement libre, et on admet que, à titre individuel, on a le droit de faire le choix des traditions catholiques et du merveilleux chrétien que portaient dans leurs textes Frédéric Mistral et Anatole Le Braz.

    Le problème est évidemment celui de l'éducation. Est-elle d'abord individuelle, ou collective? Ici la loi contredit la pratique: en théorie, les familles sont libres, parce que les droits de l'homme stipulent qu'elles ont la responsabilité de l'éducation des enfants. En pratique, le Gouvernement, en France, n'a aucunement l'intention de laisser les familles diriger l'éducation des enfants, et entend bien leur imposer l'agnosticisme laïque de mise dans la culture parisienne.

    La raison en est simple: déjà le Roi imposait un gallicanisme abstrait pour faire triompher la monarchie absolue contre le féodalisme assimilé au merveilleux chrétien – à la pluralité des saints et des anges, pour ainsi dire. La République, fondée par des disciples des philosophes rationalistes, a tout intérêt, à son tour, à convertir l'ensemble des citoyens à la culture de ses fondateurs.

    Le régime est donc toujours plus ou moins: une loi, une foi, quoi qu'on dise. L'unicité de l'Éducation nationale, et des programmes d'étude, le confirme. Les traditions religieuses doivent être marginalisées et subordonnées à la tradition philosophique des Lumières.

    Mais la liberté individuelle après tout peut amener à préférer Joseph de Maistre à Montesquieu, quoi qu'on pense. Le conflit donc apparaît entre les familles qui conservent la tradition de Frédéric Mistral et de son merveilleux chrétien ou populaire en langue provençale, et la République qui ordonne de faire étudier plutôt Émile Zola et ses principes repris de la science positive, et exposés en français. C'est tout simple.

    Il est difficile de songer à un État républicain qui va laisser se répandre l'enseignement du provençal et du merveilleux chrétien et paysan de Frédéric Mistral. S'il sera amené à accepter en théorie les traditions familiales 0000.jpgpuisqu'il reste en principe démocratique, il ne fera jamais rien de lui-même dans ce sens, et profitera bien des occasions qui se présentent pour restreindre la diffusion d'une telle culture, jugée par lui contraire à ses valeurs.

    D'ailleurs avec les meilleures intentions du monde: pour ses élites, c'est là une culture nuisible à l'individu, puisqu'elle le laisse dans des illusions passéistes. Le colonialisme intérieur a des buts de civilisation: cela s'entend. Il est profondément progressiste.

    Mais la véritable évolution ne viendra que de la liberté laissée aux individus. Ce sont eux qui investissent et entreprennent. Ce sont eux qui créent. Et il est possible que, pour bien créer et entreprendre, l'inspiration des Saints du Ciel chers à Mistral soit parfois plus efficace que celle de Jean-Jacques Rousseau. Cela ne se décrète pas à l'avance; cela ne se vérifie qu'à l'expérience.

    La persistance de la tradition inaugurée par Mistral, malgré le peu d'encouragements du pouvoir central, prouve que c'est bien le cas – que Jean-Jacques Rousseau ne suffit pas. Pour vivre pleinement, pour appréhender l'humain dans sa totalité, il faut les deux – et l'application politique en est évidemment le fédéralisme.

  • Le pistolet enchanté de David Lynch

    000.jpgIl y a dans INLAND EMPIRE, de David Lynch (que j'ai revu récemment), un motif impressionnant, sublime, génial – celui d'un pistolet confié par des vieillards à un homme assailli par des événements contraires. Il a cru sa femme infidèle, et l'a abandonnée. Mais elle était hypnotisée, et était innocente.

    Ces vieillards habitent au premier étage d'un immeuble polonais, à Lodz, et ils sont manifestement des sortes de dieux, malgré leur apparence anodine. Twin Peaks, la série de David Lynch et Mark Frost, a pour habitude connue de montrer des êtres spirituels qui ont l'air d'hommes ordinaires.

    On comprend que ces vieillards sont des dieux dès les premières scènes. Un homme demande à l'un d'eux le droit de descendre. Il cherche une entrée. Cet homme est le diable: c'est lui qui hypnotise les mortels pour leur faire faire des choses, dont des malheurs surviennent.

    On comprend que ces vieillards sont des dieux aussi parce qu'ils ont parfois l'apparence d'hommes et de femmes à têtes de lapins – 00000000000000000000.jpgconversant dans une pièce étrange, symbolique, en un sens grandiose.

    Le pistolet est donc donné à un homme pour qu'il agisse contre ce diable. Il le place dans un meuble et plus tard, l'héroïne du film l'en sort, et a l'occasion de tirer sur le démon, dans un couloir dont une porte mène à la pièce des hommes-lapins. Elle doit tirer plusieurs fois: le démon prend d'abord le visage grimaçant de l'héroïne même, puis devient une tête hideuse, cauchemardesque, indistincte, avec une bouche énorme dont il coule du sang. Image de l'homme primitif, inconsciemment enfoui – le démon que chacun a en soi, et qui revient d'époques antérieures, lointaines et obscures. Cet être finit donc par mourir, et le destin est rendu aux forces bonnes: la femme induite en erreur est pardonnée, l'héroïne l'embrasse, et le couple 0000000.jpgbrisé se reforme. Moment magique.

    Les vieux récits avaient des armes données par les dieux, et elles avaient des qualités spirituelles, autant que matérielles: les anciens ne croyaient pas que si les épées n'étaient pas en même temps des talismans, elles pussent vaincre les ennemis qu'animaient des forces maléfiques. La mythologie souvent se situe dans le seul monde spirituel – le monde physique ne servant que d'appui à la compréhension extérieure. L'arme a l'allure d'une épée, mais elle jette des rayons spirituels.

    David Lynch renoue avec le style mythologique, en s'appuyant sur des images ordinaires du monde physique. Mais il refuse de rester sur les objets traditionnels et anciens, les épées et les lances: pourquoi une arme spirituelle ne 000000.jpgprendrait-elle pas, dans une conscience moderne, l'allure d'une arme moderne? Le raisonnement est juste, je l'adore. C'est ainsi qu'on crée du merveilleux moderne, ou urbain.

    Nul besoin même d'une arme futuriste: un pistolet simple suffit!

    D'un autre côté, le monde des esprits ou des dieux est étrange à la conscience matérialiste moderne; c'est peut-être pour cela que David Lynch ne cherche pas trop à se faire comprendre. La conscience moderne croit que les armes magiques sont celles de la technologie à venir. Grossière erreur, dans laquelle avec raison il ne veut pas tomber. À la rigueur, on est plus près du fétiche africain lanceur de foudres qu'on a vu dans certains films mythologiques africains. La notion de talisman est ici fondamentale. Elle est méconnue. Bien plus qu'on ne croit, il s'agit de cela dans les objets magiques des vieux récits – bien plus qu'on ne croit, les armes futuristes de la science-fiction sont aussi cela – de simples fétiches.

  • Père Ubu et les surhommes du mal

    0000000.pngJ'ai été intrigué par Ubu Roi, la pièce d'Alfred Jarry, dès ma première lecture et, l'ayant relue récemment pour des motifs professionnels, j'ai mesuré ce qu'elle avait de captivant: le fond de l'intrigue s'appuie essentiellement sur un ordre héroïque des choses, comme la littérature française l'a peu fait depuis le Moyen-Âge. Car Ubu tue le roi de Pologne Venceslas, mais son fils Bougrelas reprend finalement le pouvoir, faisant triompher le droit.

    Or, ce droit lui vient clairement du Ciel: dans une grotte, le prince a la vision de ses ancêtres rayonnants, et le fondateur de sa Maison vient en personne lui donner une épée sacrée, par laquelle il pourra récupérer sa couronne.

    L'épouse même du roi Venceslas, juste avant son assassinat, a rêvé qu'Ubu le fomentait: Venceslas, bonne pâte, ne veut pas le croire, prenant Ubu pour un homme digne et fidèle, ce qu'il n'est pas. Bon lui-même, il ne peut pas soupçonner les autres de méchanceté. Mais le rêve de Rosemonde était un clair avertissement des dieux.

    Donc, la divinité est du côté de la lignée légale, comme dans les récits médiévaux. Et Ubu est du côté du mal.

    Oui, mais la pièce ne se centre pas sur Bougrelas, mais sur Ubu et ses méfaits, sa lâcheté et son absurdité.

    Si la trame de l'histoire était elle-même absurde et sans ordre, la pièce serait mauvaise. On en voit beaucoup, de ce type. Mais le paradoxe d'une intrigue héroïque centrée sur le méchant a quelque chose de plaisant, la solidité de l'intrigue permettant de la suivre, et la drôlerie du méchant permettant de rire. Cette alliance des contraires a créé une qualité singulière, un équilibre.

    Personne en France ne voulait, à l'époque de Jarry, d'un conte de fées à la mode médiévale; mais le théâtre commençait déjà à pencher vers le chaos scénique qui, sous prétexte de rire, rend impossible toute action dramatique digne de ce nom, et l'intérêt soutenu.

    La mode des héros monstrueux, des surhommes du mal, est typique du début du vingtième siècle: on rêvait de merveilleux, mais on ne voulait pas assumer la morale traditionnelle. Il n'y avait plus qu'à créer des méchants énormes, et Ubu est l'un des premiers du genre. Il était préparé par des héros paradoxaux, comme le comte de Monte-Cristo, qui se venge en cachant honteusement son identité – mais c'est pour mieux accomplir un 000.jpgchâtiment que le Gouvernement, dupe des hommes et ayant perdu tout lien avec la divinité, est dans l'incapacité d'accomplir. Là est l'origine du super-héros.

    Pendant longtemps, le culte inconscient de l'État a fait hésiter sur l'approbation qu'on pouvait concéder à ce type de personnages. Il y avait la constatation que l'État n'était qu'une chose humaine, et le désir qu'il reste quelque chose de magique, de divin. Cela se combattait.

    On a vu des surhommes hors-la-loi, alors, comme Arsène Lupin ou Fantômas. Ubu est aussi cela, puisque des serviteurs très puissants lui permettent finalement de s'enfuir, le rendant quasi immortel. Lui aussi bénéficie d'une protection mystérieuse, dans l'ombre!

    Le surhomme légal est déchu depuis la mort des chevaliers médiévaux. Maintenant vient l'âge des super-héros vivant dans l'ombre. Longtemps ils ont été méchants. De bons peuvent désormais survenir, et faire naître de nouveaux genres de trames.

    On l'a peut-être compris plus vite en Amérique qu'en France, pays moins individualiste, comptant plus sur l'État.

  • Eugène Ionesco et sa cantatrice chauve

    00.jpgJe n'ai pas beaucoup pratiqué ce qu'on appelle le Théâtre de l'Absurde. Ou en tout cas, peu attiré par les pièces trop philosophiques, je ne l'ai pas beaucoup prisé. Quand l'expression d'idées est d'une telle importance qu'elle détruit l'action dramatique, je ne ressens rien, et m'ennuie. C'est, je pense, ce goût récent pour l'abstraction qui a ruiné le théâtre auprès du grand public, qui a préféré aller au cinéma.

    D'un autre côté, sans le Théâtre de l'Absurde, la situation aurait pu être encore pire car, face à lui, il n'y avait qu'un théâtre classique suranné, ayant perdu l'essentiel de sa vigueur depuis longtemps. L'impression de répétition à l'infini des mêmes pièces n'était pas plus propice à conserver au théâtre un public, et, dira-t-on, le Théâtre de l'Absurde lui a conservé au moins la frange intellectuelle, parisienne et philosophique qui, aujourd'hui encore, le maintient en vie.

    Mais Ionesco suscite une sympathie particulière, à cause de sa fantaisie, peut-être liée à son origine roumaine: l'intellectualisme chez lui n'étouffe pas l'inventivité, et son art garde quelque chose d'oriental, qui d'ailleurs peut laisser à l'action dramatique une progression sensible, propre à être appréhendée par l'intelligence: Rhinocéros en particulier est l'une des meilleures pièces qu'on ait écrites en français au vingtième siècle.

    Car si elle reste démonstrative, à thèse, elle n'en a pas moins une histoire qui a un début et une fin, et une évolution du meilleur au pire, de la vie heureuse 000.jpgd'une petite ville à la tragédie d'un homme seul parmi les fauves. De surcroît, elle contient du fantastique, des symboles vivants insérés dans la trame dramatique, qualité nécessaire qui a si souvent manqué au classicisme français, voire européen.

    La seule pièce qui fasse réellement exception, c'est le Faust de Goethe! En un sens, Ionesco se situe dans sa lignée.

    En langue allemande, il y a aussi Albert Steffen, méconnu. Il est même plus grandiose qu'Ionesco.

    Mais Ionesco s'est d'abord rendu célèbre par sa pochade de La Cantatrice chauve. Je l'ai découverte récemment pour des motifs professionnels. Mais je l'ai choisie, aussi, par curiosité. Il y a de bonnes blagues. Mais tant mes élèves que moi-même avons regretté qu'il n'y eût pas de trame dramatique claire. L'atmosphère désordonnée s'intensifie, il y a un rythme et de la couleur, pour ainsi dire, comme dans les pièces de Valère Novarina. Mais le chemin ne s'appuie pas sur un enjeu particulier, même mystérieux.

    La qualité de la pièce, du coup, c'est qu'elle est courte: puisque c'est une blague, il ne fallait pas qu'elle soit longue. La fin qui intervertit les personnages comme si une mécanique infinie était annoncée est émouvante, assez belle, tragique. Cela crée tout de même un fil.

    L'avenir est peut-être aux récits absurdes qui reçoivent une explication: les personnages seraient des robots manipulés par des expériences d'extraterrestres, par exemple. On a cela, dans certains films de science-fiction. Ici, l'explication manque, je pense.

  • Alan Moore et Promethea

    00.jpgJ'ai été frappé d'admiration, quand, tout jeune homme, j'ai découvert la série de comics Watchmen (1986-1987) écrite par Alan Moore et dessinée par Dave Gibbons. Tout à coup les super-héros prenaient corps, et devenaient des personnages crédibles; leurs problèmes, ancrés dans le monde réel, leur faisaient acquérir une véritable humanité.

    Toutefois, lorsque j'ai lu, ici ou là, qu'Alan Moore aurait créé une somme au-delà de laquelle le super-héros traditionnel n'était plus possible, je suis demeuré sceptique. Il manquait à Watchmen une dimension du super-héros que Jack Kirby avec Thor, Gil Kane et Jim Starlin avec Captain Marvel et Steve Ditko avec Spider-Man avaient superbement illustrée: il s'agit aussi d'un personnage symbolique, qui dédouble l'être humain physique et figure en quelque sorte son véritable moi.

    Le costume a à cet égard une importance énorme: de même que les masques du théâtre asiatique révèlent l'âme cachée de l'acteur et le font habiter par un esprit plus vrai que lui-même, de même le costume du super-héros révèle ce qu'est l'homme dans son rêve - c'est à dire dans son inconscient, ou son être spirituel. Il manifeste le double qui conduit ses actions, et avec lequel il doit se mettre consciemment en relation, s'il veut faire des miracles.

    Et c'est possible, contrairement à ce que disent les déterministes tels que Spinoza, qui assurent qu'on n'est jamais que spectateur de ses actions.

    Il y a dans Watchmen un personnage quasi divin, homme transformé par un accident radioactif; il est bleu, nu, tout-puissant. Mais explorant l'univers, il découvre sa vacuité. Le fond en est athée.

    Pourtant, Alan Moore a montré qu'il partageait mes vues symbolistes sur le super-héros dans une bande dessinée que j'ai découverte tout récemment, mais qui date du début des années 2000: celle intitulée Promethea, 0000000.jpgdessinée par J. H. Williams III et dont j'ai lu un gros tiers. Le monde imaginaire y est substantiel et, en s'y projetant, une simple mortelle devient, dans le monde physique, une héroïne sublime aux pouvoirs grandioses, qui doit beaucoup aux divinités antiques.

    On sent, je pense, l'influence de Thor, la bande dessinée de Jack Kirby dans laquelle un mortel voyage au pays des dieux sous une forme astrale qui est justement celle du fils d'Odin, et peut intervenir avec force dans l'espace physique sous cette même forme, une fois qu'elle s'est matérialisée.

    Mais peut-être que l'héroïne d'Alan Moore en fait intellectuellement trop: après la candeur de Jack Kirby gardant cachées ses pensées ésotériques, Moore se perd dans la dissertation magique et mystique, en s'appuyant sur le tarot et Aleister Crowley, l'Eliphas Lévi anglophone.

    Il y a tout de même de belles pages et de belles idées. L'héroïne est superbe. Son armure magnifique. On peut seulement regretter que le monde imaginaire apparaît comme peuplé surtout de fantasmes humains, sans lien avec une réalité spirituelle distincte. Je sais qu'il est difficile à la fois de prendre au sérieux les mythologies antiques et d'en créer une à notre époque, et Jack Kirby même, lassé par Asgard, a essayé de créer la série des New Gods, qui n'a abouti qu'à demi. Mais si le monde occulte n'est fait que de fantasmes humains, il manque de respiration, et ne se lie pas à l'infini. Or, c'est dommageable.

    Mais c'est une série à lire, pour sa subtilité.

  • La médecine et les mathématiques

    0000.jpgCe qui a opposé Didier Raoult, directeur de l'hôpital de Marseille, et les experts qui gravitent autour du Gouvernement, à Paris, nous rappelle les dangers du centralisme paralysant, mais aussi un débat ancien sur les relations entre les sciences physiques et la médecine, et les possibilités de mathématiser les remèdes et les maladies. Georges Gusdorf, dans sa somme sur le Romantisme, en parle: le débat n'a pas seulement eu lieu en Allemagne, entre les Philosophes de la Nature, dont F. W. J. von Schelling était le chef de file, et les positivistes qui l'ont finalement emporté; il a aussi eu lieu en France.

    Et Gusdorf de citer Xavier Bichat, mort à trente ans en 1802, disciple de Barthez, et profondément vitaliste: il combattait la tendance, déjà présente, à vouloir faire de la médecine une science mécanique, et à réduire les processus organiques en équations. Pour lui, ce qui fonctionnait dans un corps n'avait rien à voir avec ce qu'on observait en physique ou en chimie, et la confusion à cet égard n'était qu'un abus de langage: on ne pouvait pas mathématiser le vivant.

    Bichat n'est pas n'importe qui. Un hôpital parisien célèbre porte son nom, et il a eu une énorme importance dans la connaissance de l'anatomie humaine. Il disséquait à en perdre la santé, et c'est ainsi qu'il est mort, empoisonné par une piqûre qu'on faisait aux cadavres.

    Le vivant ne répond pas à des protocoles mécaniques ou mathématiques, et le médecin qui a affaire aux hommes ne peut pas attendre l'exécution de méthodes abstraites, fondées sur les statistiques, pour trouver un remède pratique aux maladies qu'il a sous les yeux. Il agit, réagit, suit son intuition, pratique des essais expérimentaux dont il mesure lui-même, en homme consciencieux et libre, les effets.

    On ne peut pas faire de la médecine une science exacte. Elle s'apparente bien davantage qu'on ne croit aux sciences humaines – et, à la rigueur, moi qui suis docteur en littérature, je pourrais aussi prescrire utilement des 00000.jpglistes d'œuvres à lire pour ceux qui sont en confinement et qui, ayant peur de tomber malades, en augmentent par là-même les chances – ou de l'être gravement, si cela arrive.

    En tant que docteur en littérature, je prescris des ordonnances qui ont aussi leur effet thérapeutique; je prescris la lecture des chapitres de Gusdorf sur la médecine romantique, par exemple!

    Sérieusement, le désir de tout mathématiser, même ce qui est humain et relève du vivant, relève de l'obsession – c'est aussi une maladie. Cela renvoie au désir de tout sécuriser, de tout baliser, de tout robotiser, parce qu'au fond les nombres et les machines sont plus faciles à contrôler que le vivant et les sentiments, qui relèvent de l'indicible et du mystère. C'est une forme d'athéisme scientifique, qui nie la spécificité du vivant et de l'humain, et prétend tout assujettir à la raison – les citoyens à l'État, la médecine aux protocoles fixés par les experts, la littérature aux listes de procédés rhétoriques, et les poètes au silence.

  • Juan Gimenez coronaviro defunctus

    000.jpgJuan Gimenez était un Argentin installé essentiellement à Sitges, en Espagne, et mort à septante-sept ans du coronavirus il y a quelques jours. Il était dessinateur de science-fiction, et les Humanoïdes Associés et Métal Hurlant, institutions légendaires, l'avaient employé pour réaliser des bandes dessinées d'une grande beauté, notamment avec le célèbre scénariste Alejandro Jodorowsky. Ils ont fait ensemble la Caste des Méta-Barons, mélangeant science-fiction et heroic-fantasy dans l'esprit de Dune, et le dessin était impressionnant, à la fois réaliste et onirique, les formes claires évoluant dans de fréquents nimbes de rêve. J'ai souvent contemplé les images qu'il a créées, soit dans les volumes de ce Méta-Barons, soit sur Internet, ses figures de belles guerrières armées en particulier fascinant assez. Il devait évidemment beaucoup aux dessinateurs français ou installés en France, Moebius ou Bilal. Peut-être qu'il y avait une petite froideur, dans ses œuvres, mais l'équilibre entre les lignes nettes et le nimbe incertain convient parfaitement aux récits fondés sur le merveilleux, la fantasy, l'imagination, et Gimenez était un maître. Dieu sait qui le remplacera.

  • La division par les dogmes: monopole laïque et fixité catholique en Provence et en Occitanie

    Robert_Lafont.jpgJ'ai fait allusion, récemment, aux débats qui avaient eu lieu entre les adeptes de Frédéric Mistral et les occitanistes conduits notamment par Robert Lafont et Max Rouquette (si j'ai bien compris). J'ai lu Mistral et son catholicisme est clair, il exploitait avec profondeur et piété le merveilleux chrétien – subordonnant même les fées aux anges, reconnaissant comme les catholiques médiévaux que les premières avaient péché, qu'elles étaient fautives au regard de la divinité, et que les anges de Jésus-Christ avaient été envoyés sur la Terre pour les y remplacer dans leurs divers offices.

    Si j'ai bien compris, donc, les occitanistes, autour de Montpellier, étaient hostiles au traditionalisme et au catholicisme, se voulaient universels et donc prônaient la laïcité et l'agnosticisme à la française – ce qui n'a rien en fait de bien universel, mais qu'on présente comme universel puisque non catholique et que le catholicisme à son tour a été reconnu comme non universel, après avoir lui aussi prétendu l'être. (L'universalisme des agnostiques est en fait calqué sur celui des anciens catholiques, et n'a sans doute pas plus d'authenticité.)

    L'État central profite des divisions pour imposer sa culture propre, puisque la ligne agnostique est unitaire à Paris, tandis qu'elle fait l'objet de débats dans le sud, où les catholiques mistraliens (dont sortit jadis Charles Maurras) résistent à l'agnosticisme occitanien.

    Quand je suis allé présenter à Montpellier un poète franchement à droite, très catholique, hostile aux francs-maçons, j'ai dit à l'auditoire ce qu'il en était, comme s'il s'agissait d'une blague. Je ne sais pas si cela a fait rire. En France, et notamment parmi les fonctionnaires, on prend la politique très au sérieux. Elle a quasiment été érigée en religion. Même la laïcité en est un moyen, puisqu'elle a pour but de repousser aux marges les religions qui ne se soucient pas de politique – d'ailleurs toujours suspectes. Si elles n'ont pas d'idées politiques subversives, pourquoi ne profitent-elles pas de leur plein accord avec les valeurs sacrées de la République? Elles y ont tout à gagner, d'une façon plus ou moins claire ou d'une autre, elles pourraient se faire – ô suprême bonheur! – subventionner.

    J'ai plaisanté aussi sur ceci, que le volume de poèmes que je commentais avait reçu des subventions du président de Région Laurent Wauquiez, alors qu'on disait qu'ayant remplacé à ce poste Jean-Jack Queyranne, sympathique socialiste qu'en son temps j'ai défendu, il avait cessé de subventionner les langues régionales; mais le recueil de Jam n'en a pas wauquiez.jpgsouffert. De nouveau, je suis sceptique sur l'ampleur des rires qui en sont survenus, mon public n'étant peut-être pas celui que j'avais en Savoie habituellement, plus favorable au parti de Laurent Wauquiez, ou du moins plus partagé.

    Pour moi, je le reconnais, la poésie est plus importante que la politique. Jean-Alfred Mogenet avait bien le droit d'être catholique et hostile aux francs-maçons, à mes yeux celui qui s'en soucie a complètement tort.

    En son temps, le regretté Claude Castor, historien notoirement agnostique spécialiste de Samoëns, sans doute à cause de cela s'en était pris à lui, scandalisant ses héritiers. Il est, c'est vrai, illogique de consacrer à un poète une conférence, pour le critiquer et se plaindre qu'il n'était pas dans le bon camp. Quand on regarde la poésie de près, on se moque bien de cela. Le pauvre Claude Castor avait eu du mal à se remettre de la colère de la petite-fille de Jam, qui l'avait banni en quelque sorte de la bonne société samoënsienne. Peut-être est-ce à cause de cela que, sur son lit de mort, il a demandé un prêtre catholique, étonnant ses amis agnostiques et, je pense, francs-maçons. Paix à son âme. Il était très agréable et très gentil, c'était un brave homme.

  • André Breton et son arcane 17

    0000000.jpgUne fois de plus je dois dire qu'André Breton m'a déçu. On m'annonçait que son ouvrage Arcane 17 était le plus propre à me plaire par son ésotérisme et son imagination vive, et j'aimais les extraits que j'en avais lus dans le livre de Jean-Louis Bédouin sur Breton, ou ce qu'en citait Charles Duits. Mais Bédouin et Duits ont promu les meilleures pages, et la lecture de l'ensemble m'a peu apporté.

    J'y ai trouvé Breton sympathique mais velléitaire et bavard. Il ne se départ pas d'un certain intellectualisme prudent et sceptique, qui se gardera toujours de pouvoir être soupçonné de rompre les limites de l'agnosticisme. Il fait du sentiment en faveur des mythes, des symboles, de l'art, mais il ne crée pas lui-même de nouvelles figures qui soient vivantes, et le passage le plus mythologique de son livre est peut-être celui qu'il a recopié de La Fin de Satan de Victor Hugo.

    Ce qui est troublant, est que la littérature catholique, qu'il dit détester, est remplie de ces écrits qui cherchent à animer l'âme en faveur des symboles, comme il fait lui. François de Sales en est un bel exemple, et la cécité à cet égard de Breton dévoile son ignorance de la chose. Car François de Sales évoquait, tout comme lui, les analogies et correspondances, qu'il appelait comparaisons et similitudes – et mettait ainsi en relation le haut et le bas, le visible et le caché, le connu et l'inconnu, la matière et l'esprit.

    Breton se met dans le sillage de Gérard de Nerval, mais il demeure dans un discours très logique et rationnel, il ne s'enfouit pas dans les images comme le faisait aussi Rimbaud dans Le Bateau ivre, et c'est en ce sens qu'il est velléitaire: il dit qu'il va se fondre dans la vision, mais il déroule des images qui ne sont guère que des descriptions des cartes du tarot, dont l'intérêt lui est venu de la lecture d'Eliphas Lévi, qui le fascinait voire l'obsédait. Il ne s'immerge pas dans ces images, ne les vit pas comme réalité. Il reste à l'extérieur, et c'est assez mécanique et discursif.

    Il y a aussi des phrases bancales, embarrassées par des relatives qui empêchent les principales d'aboutir, et il est beau d'avoir créé un style original, avec de longues phrases pleines de suggestivité, mais encore faut-il qu'aucune faute de grammaire ne puisse venir jeter le soupçon, ni nourrir l'idée d'un simple artifice.

    Breton s'ébahit de correspondances possibles entre les choses, mais n'entre pas dans la révélation des mystères; et s'il a pu par ses sentiments encourager de grands poètes, de grands visionnaires, s'il a pu en consacrer 0000000000000000.jpgd'autres, on peut regretter qu'il ne se soit lui-même pas davantage impliqué dans la démarche, et soit resté jusqu'au bout si maîtrisé, si digne, si professeur dans son autorité de guide et d'intellectuel parisien. Certaines idées qu'il énonce apparaissent du coup comme relativement vides, et sa cécité vis à vis du catholicisme, par exemple, a de quoi faire rire. C'était des pétitions de principe. Même Pierre Teilhard de Chardin est plus mythologique que lui, parle mieux des Grands Transparents lorsqu'il évoque le Christ évoluteur – quand Breton n'évoque comme voie de salut qu'une liberté assez abstraite.

    Son esprit allait toutefois dans le bon sens. Son idée que l'histoire ne doit pas être nationale mais mondiale est tout à fait juste. D'un point de vue scientifique, rien n'est plus sensé. À cet égard, la prétention de l'histoire nationale à l'exactitude scientifique est bien absurde. Mais enfin, l'histoire poétique n'est pas non plus définie par Breton. Il reste encore à la porte des choses, ou à la surface.

  • Workshop à Edimbourg: pensées de Rudolf Steiner sur la valeur éducative du conte

    87064616_1009883066071698_2525642405877645312_o.jpgLe 21 mars prochain, mon amie Rachel Salter, conteuse de son état, et moi animerons un workshop au Storytelling Center d’Edimbourg. Le thème en est Storytelling for Children in Rudolf Steiner's Thought: la valeur éducative des contes dans la pensée de Rudolf Steiner. Vous pouvez en découvrir, sur l’affiche ci-contre, la présentation avec le lieu, l’heure et le prix, pour ceux qui auraient, comme nous, le courage de se déplacer jusque-là!

    Les exemples seront essentiellement tirés des contes de Duncan Williamson (1928-2007), conteur de la communauté nomade qui conservait dans ses récits la tradition la plus ancienne et la plus sainte de la mythologie écossaise, évoquant des rois et des fées et ne tombant jamais dans le burlesque délirant auquel s’adonnent la plupart des conteurs francophones que j’ai vus: il gardait beaucoup de dignité, et se rapportait au monde spirituel avec fraîcheur et beauté, ne cherchait pas à en rajouter pour faire rire, même s’il avait beaucoup d’humour. Son lien avec Rudolf Steiner est donc patent, car c’est ce type de contes que le philosophe autrichien recommandait pour les enfants, sérieux et graves sans être lourds et pesants. Pour lui, en effet, les contes contenaient, sous forme allégorique ou symbolique, les vérités spirituelles et, comme je l’ai dit la semaine dernière, il rejoignait à cet égard J. R. R. Tolkien et le romantisme allemand, avec toute la tradition des Märchen que chercha à illustrer Novalis. Les êtres spirituels qui vivent sur Terre sont souvent le sujet des contes de Duncan Williamson, et ils s’y comportent comme Steiner a dit qu’ils se comportaient. C’est pour cette raison qu’un recueil de ses contes a été publié par la maison d’édition anthroposophique Floris, sise à Edimbourg et l’une des plus importantes du monde anglophone. C’est pour cette raison aussi que Rachel Salter a pu dire avec succès des contes de Duncan Williamson devant la Branche Henry Dunant, à Genève, de la Société anthroposophique suisse. Ils ont été très appréciés des personnes présentes, montrant comme l’amour des chiens subsiste au-delà de la mort, et de quelle manière les fées aiment rendre service aux pauvres gens et sont en contact permanent avec Dieu, qu’elles s’entendent très bien avec lui, contrairement à ce qu’ont dit certains. A Noël, en particulier, Dieu aime rendre visite aux fées!

    C’est sans doute à cause de cela que le poète savoyard Antoine Jacquemoud (1806-1887) a affirmé que Dieu visitait chaque soir le sommet des montagnes: là vivent des fées particulièrement nobles, c’est bien connu. Mais il ne sera pas question de la Savoie lors de ce workshop.

    Duncan Williamson ne sera pas notre seule référence, si elle sera la principale. Nous citerons également les frères Grimm (c’est plus ou moins obligatoire) et des ballades écossaises, ainsi que des comptines, car Steiner a également insisté sur la valeur formatrice de la musique.

    Son idée est que l’imagination libère l’âme et que l’imagination disciplinée, manifestant pour ainsi dire le monde spirituel, forme l’âme de la plus excellente des manières, donnant de bonnes habitudes et dispositions, qu’elle a une valeur thérapeutique et édificatrice majeure, en particulier pour les enfants de sept à quatorze ans. Alors, dit-il, le corps éthérique, fait de rythmes et d’images, domine l’être humain, et c’est par ce biais, par conséquent, qu’on doit éduquer.

    Pour moi Rudolf Steiner est le philosophe majeur du vingtième siècle, et il est marginalisé pour cette raison même, qu’il écrase la plupart des philosophes officiels, sortis des universités, de son génie. Ils ne savent pas quoi faire de ses idées, car elles ruinent leurs édifices théoriques en montrant d’emblée qu’ils spéculent sur un monde des causes qui, comme le disait Joseph de Maistre, est purement spirituel, jamais matériel, et sur lequel il ne sert à rien de spéculer: on a les moyens de le percevoir, ou pas. C’est particulièrement vrai de l’éducation, qui s’adresse à l’humain dans ses profondeurs les plus mystérieuses.

    J’ajoute que ce workshop est réalisé en relation avec des tableaux de John Slavin, peintre écossais dont j’ai plusieurs fois parlé ici, et qui a abondamment illustré les contes de Duncan 3427268154_336dccc9e2_b.jpgWilliamson. Il a aussi peint l’image qui a servi de base à l’affiche présentant notre workshop. Il met l’accent sur la licorne, symbole de l’esprit de pureté et de virginité, manifestation imaginative de l’esprit divin qui s’est incarné dans la sainte Vierge lors de l’Annonciation, selon plusieurs tableaux médiévaux d’inspiration allemande, mais, surtout, emblème de l’Ecosse. Celle-ci aime le virginal, cela se voit dans ses paysages, et aussi dans sa mythologie, ses traditions populaires qui, plus qu’aucune autre d’Europe, peut-être, restituent les vérités du monde spirituel. Duncan Williamson a montré  que les rois n’ont acquis une véritable légitimité que du jour où ils ont fait sculpter, à l’entrée de leur palais, deux magnifiques licornes. Alors l’Esprit-saint a pu descendre sur leur front, et ils ont été prêts à accueillir le christianisme. La Légende dorée montre que les rois écossais et irlandais l’ont accueilli avec une sincérité toute particulière: voyez la vie de saint Patrice par Jacques de Voragine.

    La principale organisatrice de notre workshop, celle qui a permis son existence, est Linda Williamson, la veuve du célèbre conteur, celle qui a transcrit, édité et préfacé ses contes. D’origine américaine, elle est tombée amoureuse de la tradition folklorique écossaise, et a participé à la fondation du Storytelling Center d’Edimbourg, une référence majeure. Son enthousiasme et l’élévation de son esprit ont fait des miracles, et je ne la remercierai jamais assez. D’autant plus que l’Ecosse est le premier pays où j’aie choisi d’aller en voyage, quand j’ai eu l’âge de choisir: j’y étais prédestiné, peut-être depuis une vie antérieure. Un pays magnifique et magique, fait pour les poètes. Comme en Savoie, voire davantage encore, on y est facilement aux portes du monde des elfes!