Littérature - Page 3

  • Aïcha et Ayesha, ou l'œuvre catharisante de H. Rider Haggard

    00000.jpgJ'ai évoqué la possibilité, dans un article récent, que le modèle de Jésus marié avec Marie-Madeleine serait en fait Mahomet époux d'Aïcha. Modèle sourd, inconscient, bien sûr, dans un Languedoc cathariste dont l'héritage islamique, perdu depuis cinq cents ans et le règne de Charlemagne, était enfoui dans les profondeurs. Mais cela m'a fait repenser au beau roman de l'Anglais Henry Rider Haggard, She (1886).

    Il raconte que des Européens rencontrent en Afrique une reine immortelle et blanche, que le peuple local vénère. Elle tombe amoureuse d'un des Européens, essaie de lui donner la même immortalité qu'elle, et commet l'erreur de se baigner à nouveau dans la colonne de feu sortie de terre qui la lui a donnée au temps jadis: elle en vieillit immédiatement, et meurt. 

    Elle était en effet âgée de plusieurs siècles, et avait découvert cette colonne magique par hasard. Elle flamboyait dans une cité abandonnée, construite par on ne sait qui, on ne sait quel peuple magicien, il y a des éons. 

    C'est depuis cette cité que la nouvelle immortelle organise alors son règne et son culte. Or, l'auteur anglais l'a nommée, malicieusement, Aïcha, du nom de la Mère des Croyants dans la tradition musulmane. Il lui donne néanmoins l'âge de deux mille ans, la dit née au Yémen, et amoureuse d'un Grec ancien.

    On pourrait penser que les Anglais qui ont voulu voir Marie-Madeleine dans le Languedoc avaient aussi en tête ce roman très lu, ou l'avaient dans leurs souvenirs inconscients, du moins. La colonne de feu, ne sont-ce pas pas les flots d'eau chaude qui bondissent à Rennes-les-Bains où l'on venait prendre les eaux, flots dont 0000000000000.jpgon espérait justement le rajeunissement – l'immortalité? Il est troublant que, dans la région concernée, courent aussi des rumeurs sur des êtres saints et purs dont le corps serait toujours resté intact, après leur mort. Il y a certainement la recherche d'une immortalisation extérieure, l'intérieur se mêlant au corps par une forme de matérialisme mystique – souvent lié justement à la question de l'amour au sens humain. Car on raconte que Marie-Madeleine aurait connu les voies mystérieuses de la kundalini, et, comme les immortels taoïstes, aurait su se rendre incorruptible dans l'amour sacré. Peut-être que le roman préféré de nos curistes était She!

    Le règne d'une déesse installée sur Terre, et la suprématie qu'elle exerce sur l'Européen qu'elle reconnaît comme la nouvelle incarnation de son ancien amant, rappelle aussi l'idée du féminin sacré, chère aux madeleinistes. Mais le plus étonnant, est que j'aie eu moi-même l'idée de lier Marie-Madeleine du Languedoc à la figure islamique d'Aïcha. Je ne sais comment cela m'est venu, et une dame qui a commenté mon article a assuré que je n'avais pu le trouver seul, que j'avais dû le prendre à quelqu'un: elle se plaignait que je ne cite pas mes sources. Mais cela ne me dit rien, je ne me souviens d'aucune source, et selon mon souvenir l'idée m'est bien venue spontanément.

    À moins que ma source soit justement, en profondeur, le roman de H. Rider Haggard? Dieu sait!

  • Philippe Jaccottet parti

    00000000.jpgÀ l'âge de nonante-cinq ans, un grand poète suisse qui vivait en France s'en est allé, et de beaux hommages lui ont été rendus – comme poète par Jean-Noël Cuénod, comme traducteur par Pascal Décaillet, mes blogueurs préférés. J'ai lu Philippe Jaccottet à plusieurs reprises, lui ai même écrit pour lui faire part de mon travail sur Victor Bérard, dont il avait repris la traduction de l'Odyssée en atténuant son rationalisme – en étant plus fidèle à l'esprit d'Homère, plein de merveilleux et de rêves.

    Toutefois Jaccottet restait un poète de la ligne classique, et ce n'est pas sur la traduction de Leconte de Lisle, celle qui plonge le plus dans le fabuleux (et qui est sans doute ma préférée), qu'il s'est appuyé. Il voulait retrouver Racine ou Chénier, plus peut-être qu'Homère tel que l'ont conçu les Romantiques et les Parnassiens, sorte de prophète de la poésie païenne, mage des temps antiques. 

    Pour moi, Jaccottet restait en ce sens le disciple, peut-être inconscient, de son aîné vaudois Charles-Ferdinand Ramuz, qui intégrait le merveilleux à une vision subjective – celle de ses personnages, dont il reprenait les croyances. C'est ce que j'ai appelé son impressionnisme, même si on ne m'a pas forcément approuvé. Cela faisait effleurer le monde spirituel, sans y pénétrer. Cela promettait, cela suggérait, c'était quand même beau.

    Mais la mort de Philippe Jaccottet, après celle de Julien Gracq, de Jean-Vincent Verdonnet, d'Yves Bonnefoy, donne le sentiment d'une fin d'époque, de la fin d'une époque poétique qui ressuscitait, après les élans surréalistes, le classicisme dans la lignée de 0000000000.jpgPaul Valéry, au fond le plus grand de tous – le plus grand de tous les poètes néoclassiques, comme on pourrait dire. Celui en tout cas que j'ai le plus aimé, parce que, au-delà de sa rigueur de style et de sa netteté et élévation de pensée, il restait incroyablement imagé – notamment dans La Jeune Parque, immense poème. 

    Immense poème qui a énervé André Breton, justement parce qu'il était immense, et semblait démontrer que l'alexandrin et les règles classiques avaient encore une valeur, pouvaient encore porter l'inspiration, la poésie, l'art.

    Et de fait, Jaccottet a écrit de beaux poèmes, suggestifs et pleins de songes, qui rimaient classiquement. Plein de songes et d'attente, d'attente d'un autre monde, plus pur, plus beau, plus solaire. Où le regard toutefois ne distinguait pas forcément très bien les formes.

    Ses poèmes ont été placés une année au programme de l'Agrégation de Littérature comparée, une consécration, et dans la collection de la Pléiade, autre consécration. C'est beau, pour lui, pour la Suisse, pour la littérature, pour les lecteurs, car la poésie reste absolument nécessaire au monde. Paris a approuvé Jaccottet. Or on sait qu'on n'y approuve pas beaucoup les poètes qui, dans la lumière solaire ou lunaire, distinguent des formes particulières, fussent-elles celles d'une jeune parque.

    Le néoclassicisme s'en est-il allé avec Jaccottet? Même Christian Bobin évoque davantage les anges. Mais enfin, il reste pur et net, et son style a gagné d'être contraint par ce qu'on peut appeler le modèle jaccottétien.

  • Le Père Noël à Bugarach (11)

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cet étrange récit, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il interrogeait Bug le Troll pour savoir où était l'être véritable du Père Noël au-delà de sa dépouille vide déjà récupérée. Bug venait d'ironiser sur ce qu'il pourrait bien lui faire s'il refusait de le lui dire.

    - Écoute, répliqua l'Homme-Corbeau, écoute bien: si tu me dis la vérité, je t'épargnerai. Mais si tu me la caches, je ne pourrai simplement pas répondre de mes actes, car la vie du Père Noël est en jeu, et son âme. Et je ne peux permettre aucun retard dans le règlement de cette mission, entends-tu?

    - Bien, fit Bug. Je vais donc te le dire. Mais tu seras surpris et déçu, Homme-Corbeau. Oui, tu le seras. Car nous n'avons pas commis ce crime de notre propre chef, je dois te le dire: comment cela eût-il été possible? Ne sommes-nous pas, en dernière instance, les serviteurs de la dame auguste qui trône en haut du Canigou? De dame Sinislën que tu pensais aimer, et dont tu pensais qu'elle t'aimait? Oui, c'est elle qui nous a demandé d'accomplir ce méfait, d'effectuer cette mission, et maintenant si tu veux récupérer l'être véritable du Père Noël, il faut que tu te rendes chez elle, car c'est là qu'il est, et non ici! Il y a peu, elle est venue le chercher, ou plutôt un de ses démons volant sur l'air grâce à un bâton enchanté – comme qui dirait une motocyclette de l'air. Il l'a emporté, et il est maintenant chez elle, dans son palais, où elle le tient, comme l'an passé, enfermé! Car elle a recommencé son méfait, même si cette fois elle BIRDMAN.jpgespérait s'en cacher en se servant de nous. Elle t'a menti, Homme-Corbeau, et elle était réellement complice, l'an passé, elle n'a jamais digéré sa défaite. Débrouille-toi avec cela, maintenant!

    Ayant entendu ces mots, l'Homme-Corbeau ne sut que dire. Il lâcha, tremblant, Bug, qui en éclata de rire. Et la colère de l'Homme-Corbeau revint, et il jeta son pied sur la figure du troll, qui en tomba au sol, malgré la dureté de sa peau et de son corps. Il n'en fut d'ailleurs pas blessé autrement que d'un bleu, si tant est qu'une peau de pierre puisse avoir un bleu!

    Mais l'Homme-Corbeau n'attendit pas de voir ce qui s'en adviendrait. Et tandis qu'Arach se relevait avec peine de sa chute douloureuse, il s'élança, prit son vol, et fonça vers le Canigou, où l'attendait certainement celle qu'il prenait, celle qu'il avait prise pour sa bien-aimée.

    Mais il est temps, agréables lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette fabuleuse histoire.

  • Saint Thomas d'Aquin et les Cathares selon Déodat Roché

    00000000000.jpgEn Occitanie, un grand animateur de la renaissance cathare fut Déodat Roché (1877-1978), à la fois franc-maçon du Grand Orient de France et anthroposophe du premier cercle – ce qui normalement n'est pas trop permis. Originaire d'Arques, village de l'Aude tout proche de Rennes-le-Château et de tous les lieux célèbres de la haute vallée de l'Aude et de la vallée de la Sals, il s'est passionné pour les Cathares, nombreux dans la région au Moyen Âge et qui, soutenus par l'aristocratie locale, avaient suscité une guerre avec les Français proprement dits, impliqués dans la croisade voulue par le pape Innocent III. Il a créé un très beau musée et une belle association dans son village natal, et a écrit de nombreux livres intéressants dont, voyant que je partais m'installer dans ce Pays cathare, mon ami genevois François Gautier m'a donné plusieurs titres – et je les ai parcourus.

    Et j'avoue n'avoir pas été totalement convaincu, même si certaines choses m'ont charmé, notamment l'idée que les Cathares s'exprimaient en symboles, en contes, en histoires fabuleuses – ce qui plaît toujours à un poète. Car Déodat Roché, ébloui par Rudolf Steiner, et aimant les Cathares d'une affection toute locale, a eu tendance à attribuer aux seconds les idées et pensées du premier, comme s'ils ne faisaient qu'un. Mais le fondement en est sans doute surtout en Roché même.

    Il en est une marque probante.

    En vérité, pour les Anthroposophes – parce que Steiner lui-même l'a suggéré – il existe un lien étroit entre le fondateur de l'Anthroposophie et saint 0000000000000.pngThomas d'Aquin. Or celui-ci, dominicain, n'était pas d'accord avec les Cathares sur le rejet de principe du monde physique, et l'a dit, l'a écrit. Il suivait en cela saint Augustin, ennemi des Manichéens, dont selon Roché étaient issus les Cathares. Et le fait est que les Dominicains ont lutté contre les Cathares, en général. Mais, pris en étau par ce constat, Roché a énoncé que la spiritualité de saint Thomas d'Aquin était proche de celle des Cathares. Ce qui n'a pas beaucoup de vraisemblance, car ce noble théologien mettait en avant la pensée solide et logique, dans la foulée d'Aristote, plus que le symbolisme mystique. Il aimait bien sûr les anges et le monde divin, les sentiments qu'ils inspiraient, mais il était classique, et s'appuyait rationnellement sur l'Écriture sainte, pour illustrer ses propos, et non sur ses révélations intimes. C'est sur la base des textes sacrés qu'il évoquait les anges, les démons, le paradis, l'enfer!

    Je n'ai pas lu d'écrit de Steiner sur les Cathares; j'ai pourtant beaucoup lu Steiner. Il n'en parlait sans doute pas beaucoup. Mais on peut deviner ce qu'il pensait de la question en s'appuyant sur ce qu'il énonçait des Templiers et de la Gnose, avec lesquels les Cathares ne sont pas sans raison liés par la tradition philosophique et historique.

    J'y reviendrai, une autre fois.

  • Origines du complotisme dans Marx et Freud

    00000.jpgLe complotisme vient essentiellement du besoin de merveilleux. La philosophie classique le disait, et c'est vrai, mais elle a manqué quelque chose: car ce besoin de merveilleux est légitime, en l'être humain. Et combattre frontalement le complotisme ne mène nulle part, car les amateurs de complotisme ressentent à juste titre comme légitime ce besoin de merveilleux.

    Le problème est seulement qu'il cherche à s'assouvir de façon inappropriée, dans un monde physique qui n'offre pas, même dans ses couches obscures, le merveilleux qu'on attend. Et ce qui le démontre, c'est que les deux grandes philosophies qui ont donné un semblant de justification au complotisme sont celles de Freud et Marx, qui tendent toutes deux à scruter les secrets du fonctionnement du monde et du comportement de l'homme dans les strates cachées de la matière et de la chair.

    Les ennemis du complotisme ne le disent pas, parce qu'en général ils sont matérialistes aussi: mais le fond du complotisme, ou du moins sa justification, est bien chez Freud et Marx. Le second place le diable chez les riches, le premier dans la vie sexuelle – ou il y place Dieu, puisque tout s'en explique; et même chez Marx le diable est si puissant qu'il justifie la domination éternelle du capitalisme, contrairement à ce qu'il a illogiquement prétendu.

    Car une classe sociale à même de créer une superstructure dans laquelle on trouve Dieu en a forcément les attributs. Que Marx ait décrété que ce dieu était méchant n'y change rien, c'est quand même lui qui règne, et annoncer la fin du capitalisme – d'un capitalisme qui met Dieu dans son panier – est faire preuve d'un optimisme irrationnel, de nature mystique.

    Quant à Freud, il plaçait le fondement du comportement humain dans l'érotisme, or le complotisme attribue fréquemment sans preuves d'énormes déviances sexuelles aux puissants de ce monde. 0000000.jpgCela fait vibrer. Et cela donne une image terrestre du diable, comme chez Sade.

    Mais ce n'est pas là qu'est réellement le ressort de la vie du monde. Les strates cachées qui restent dans la sphère physique peuvent exister: il peut y avoir des riches qui abusent, des pervers sexuels qui passent à l'acte; il y en a. Malheureusement, ils n'expliquent rien. Ils ne sont pas dans la sphère où se créent réellement les choses.

    Car de deux choses l'une: soit il existe bien une strate cachée du monde où se crée le mal manifesté – mais cette strate, spirituelle au sens propre, est faite des esprits mauvais qui tentent d'entrer dans les âmes humaines pour agir dans le monde, comme dans l'ancienne théologie catholique; soit il n'y a aucune strate cachée qui puisse assouvir le besoin de merveilleux. Si le besoin de merveilleux est légitime, c'est que sa butée est le monde spirituel. 

    Comme disait Chateaubriand, si le monde a besoin de merveilleux, qu'il scrute la sphère morale – le cœur humain –, car là sont les êtres célestes et infernaux qui s'affrontent. Sur Terre, le monde reste normal.

  • Les eaux thermales de Rennes-les-Bains, ou l'illusion des vapeurs

    FB_IMG_1613238899254.jpgRennes-les-Bains, station thermale de l'Aude, en Occitanie, est déjà dans les Pyrénées, massif si rempli de sources d'eau chaude que Jules Michelet (1798-1874) disait qu'y couvait la chaleur d'une personne. Le cœur de quelque géant foudroyé par Jupiter y bat encore. Le sang qui sort de ses veines n'est pas mort.

    C'est peut-être ce qui poussait H. P. Lovecraft (1890-1937) à imaginer, dans ces Pyrénées, de menaçantes entités maléfiques, ou Maurice Magre (1877-1941), de divines nymphes.

    Cependant les stations thermales n'en sont pas toutes florissantes. Plusieurs se languissent, et de petites villes nées de leur exploitation, au cœur des montagnes, sont à présent tristement vides, abandonnées. Dans le département de l'Aude, c'est venu s'ajouter à la ruine de l'industrie textile car, en contrebas de Rennes-les-Bains, on trouve les villes de Couiza et Espéraza, désertées et ruinées par la fermeture de fabriques de chapeaux et de sacs.

    Rennes-les-Bains n'a plus son ancien lustre, mais beaucoup continuent de raconter ses fables. On cite le livre d'un de ses curés du dix-neuvième siècle, Henri Boudet (1837-1915), qui, type de savant qu'aurait aimé André Breton, a prétendu qu'un cromlech géant était constitué par les rochers naturels des environs, et que le patois local serait celtique et proche de la langue originelle, laquelle serait en même temps l'anglais et l'hébreu. Cela fait rêver, mais la présence inattendue de l'anglais met forcément la puce à l'oreille.

    Joseph de Maistre aussi prétendait que l'anglais venait du celte, et c'est sans doute chez lui que Boudet a trouvé cette idée fausse. Maistre cherchait un peu trop les Celtes où il n'y avait manifestement que des Germains – liant absurdement 0000.jpgCharlemagne à la Gaule éternelle.

    Mais il y a plus: c'est que les Anglais ont toujours été de grands amateurs d'eaux thermales, et qu'ils ont beaucoup fait pour le succès de celles des Pyrénées autant que pour celles des Alpes, à Aix-en-Savoie aussi bien qu'à Rennes-les-Bains.

    L'abbé Boudet a dû en rencontrer quelques-uns dès son temps. Or, dans les sources d'eau naturellement chaudes de Rennes-les-Bains, quand elles baignaient agréablement les membres, que pouvait-on faire sinon créer une substance à ses rêves? Dans la vapeur diluant l'eau même du corps, les fantasmes personnels se déploient à l'extérieur de soi – et advient ce qu'on appelle des visions. C'est ainsi que sont nés les fantasmes relatifs à Rennes-le-Château et à Bugarach, tout proches de Rennes-les-Bains, et que visitaient les curistes quand ils ne se baignaient pas. C'est dans ces eaux chaudes qu'agissaient les esprits élémentaires que j'ai appelés les Mitounes, expression de la vie des lieux. Je les ai nommées telles, parce que les paysans locaux les nommaient telles.

    Les rêveries mystiques liées aux cathares qui peuplaient cette région autrefois partagent avec cette eau chaude une dimension sensuelle évidente, qui renvoie encore aux Mitounes, et à ce que Michelet concevait dans les Pyrénées. Plus qu'on ne croit, un lieu peut suggérer des fantaisies, et la sensualité n'étant pas portée à la vérification, on a tôt fait de les assimiler à d'authentiques visions. Mais, de mon point de vue, la clairvoyance montre surtout ce que voyait Lovecraft, ou Michelet. La source des illusions est plus spirituelle, certes, que l'illusion même.

  • Le Père Noël à Bugarach (7)

    0000.jpgDans le dernier épisode de cette terrible série, nous avons laissé le Père Noël alors que, ligoté sur la paroi du pic de Bugarach par un doigt étiré de Bug le Troll, il était secouru par l'Homme-Corbeau s'efforçant de trancher ce doigt de son rayon frontal blanc, dur et fin comme une lancette.

    On se souvient que Bug était parvenu à faire sortir un second doigt, qui fouillait la chair du Père Noël et y était enfoncé. Bug resserra le doigt qui maintenait immobiles saint Nicolas et son attelage, et libéra le doigt enfoncé.

    Un flot de sang jaillit de la chair du Père Noël, qui en tressauta. Mais il ne cria pas, ne fit mine d'aucun éveil intime – signe qu'il était déjà bien aspiré dans le doigt de Bug, qui était aussi un tube: il avait la faculté de s'ouvrir au bout, et de sucer, à la façon d'un tuyau, la vie de ceux qu'il entendait déguster par ce biais, vampire d'un nouveau genre.

    Le bout ouvert se referma, se constitua en une pointe dure et noire, à la façon d'un ongle ou d'une griffe, et se jeta sur l'Homme-Corbeau, tentant de le transpercer à la poitrine, au cœur, pour boire sa vie aussi, mais plus rapidement, en le tuant tout de suite! Car il n'avait pas de temps à perdre avec ce menu fretin: il méprisait cet homme qu'avaient transformé des fées, mais qui n'était qu'un mortel de l'époque dégénérée dans laquelle les saint Guillaume de Gellone étaient loin d'avoir subsisté.

    Cependant l'Homme-Corbeau, tout modeste qu'il fût de sa lignée, n'était point dénué de tours, et son agilité lui permit d'éviter le doigt lancé de Bug. Car il se tourna de côté, et derechef lança un rayon blanc de son opale frontale, mais cette fois sur ce doigt 000000000000.jpgque, tout fin qu'il fût, il ne manqua pas.

    Le tube vivant s'était jeté sur la paroi de pierre après s'être arraché du corps du Père Noël, faisant une boucle, et en manquant l'Homme-Corbeau il s'écrasa sur le roc – et le sursaut qu'il fit, l'arrêt qu'il dut faire en percutant la surface dure de la montagne permit à l'Homme-Corbeau de jeter son feu en y plaçant toute sa force, toute sa puissance. Le bout du doigt en fut consumé, sa pointe émoussée, sa griffe éradiquée.

    Un second cri retentit dans la montagne – et des injures jaillirent aussi comme des traits acérés, venant d'Arach le frère de Bug. Car il ressentait les peines et les douleurs de son frère Bug, dont il était jumeau, et avec lequel il ne formait pour ainsi dire qu'une seule âme.

    Mais les menaces n'impressionnèrent pas l'Homme-Corbeau – qui était passé par les portes de la mort, déjà une fois en cette vie! Il fit jaillir ses propres griffes au bout de ses doigts comme des serres, saisit le doigt blessé du monstre, puis le déchira, le rompit, le coupa, le lacéra à la vitesse de l'éclair – et un sang noir en bondit, mélange du sang de saint Nicolas et de celui de Bug même, et une puanteur aussitôt s'exhala, comme si des esprits mauvais s'enfuyaient en hurlant de cette chair infâme.

    Mais il est temps, chers amis lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette série brutale et sanglante.

  • Christianisme madeleiniste

    0000000000.jpgJ'ai eu, sur Facebook, une conversation avec l'historien et philosophe Christian Doumergue, grand spécialiste des traditions secrètes de la haute vallée de l'Aude et des Pyrénées – chroniqueur des faits parallèles, si on peut dire. Il a affirmé quelque chose qui m'a surpris: Marie-Madeleine ferait remonter aux sources du christianisme. Je lui ai demandé pourquoi en ce cas on ne l'appelle pas madeleinisme. Sous prétexte de rééquilibrer le christianisme entre saint Pierre et Marie Madeleine, on peut en arriver à poser la dame de la Sainte-Baume comme plus importante que Jésus même. Ce n'est pas forcément dit, voire conscient, mais l'agitation autour de sa personne finit par le suggérer puisque, somme toute, même le catholicisme ne parle pas tant de saint Pierre que le madeleinisme de Marie-Madeleine.

    Elle est liée à la gnose, dit-on; mais Jésus-Christ l'était-il? Elle aurait été choquée, j'en suis sûr, qu'on la juge plus importante que lui. Mais il y a peut-être une forme de féminisme mystique qui refuse que Dieu se soit incarné dans un homme, et qui proclame essentiellement que c'était Marie-Madeleine qui incarnait la grande déesse – Isis, le féminin sacré. Si Jésus conserve au moins la possibilité d'incarner Osiris qu'Isis a sauvé, il doit se tenir heureux. Sinon, il a pu simplement mériter de la recevoir pour épouse par ses nobles vertus.

    Il y a là la marque d'un certain matérialisme qui ne parvient pas à concevoir l'être humain au-delà de son genre, c'est à dire de la sexualité. Il est évident que le Christ est une entité divine au-delà des sexes, car la 0000000000.jpgsexualisation est liée au corps et à la Terre. Charles Duits disait que la Maison Divine, vivant pour ainsi dire dans l'orbe solaire, n'était pas sexuée. Que la sexualisation ne survient que dans l'orbe lunaire – mais dans les mêmes corps, sous la forme de l'hermaphrodisme. Seule la Terre séparait finalement les êtres en sexes distincts. Car il reprenait le principe des cieux superposés de l'ancienne sagesse – ou gnose. Le féminisme qui refuse l'idée d'un être humain sans sexualisation refuse aussi que l'être humain ait son germe divin dans le Ciel, dans cette logique. Il veut que l'être humain ne soit que la production de la Terre.

    Ce que je ne dis pas pour rabaisser le féminisme dans son juste combat pour l'égalité. Justement parce que l'être humain, en profondeur et au regard de ce que Duits appelait la Maison Divine, est au-delà des sexes, l'égalité entre les hommes et les femmes est un principe incontournable. Il s'agit du droit à ne pas s'appuyer sur le corps, mais sur l'esprit. L'idéal humain arraché à la contingence sexuelle, ange à visage distinct, fait de l'égalité un principe absolument pur. Mais un féminisme qui voudrait instaurer un matriarcat universel est simplement dans la concurrence avec le mâle, il n'est pas dans l'évolution de l'être humain vers la liberté.

  • Le Père Noël à Bugarach (5)

    0000000000000.jpgDans le dernier épisode de ce conte annuel, nous disions que l'Homme-Corbeau, prévenu par l'ombre divine de saint Guillaume de Gellone, s'était envolé vers le pic de Bugarach pour délivrer le Père Noël enchaîné de ses abominables persécuteurs. Il songeait que l'an passé il n'était venu à bout des ennemis du Père Noël tapis dans le Canigou que grâce à l'intervention inopinée de Captain Corsica, gardien de la Corse éternelle.

    Cependant, tout en volant il se souvint que celui-ci était cette fois occupé par le retour du terrible Lestrygon, et que la plupart des Captains et des Génies gardiens étaient occupés à combattre les démons qui répandaient l'infection spirituelle apparaissant dans l'air sous forme de boules couronnées d'éclairs. Certes, le sorcier-diable Radsal-Tör, rêvant d'immortalité terrestre et à cette fin se nourrissant des peurs et des illusions des ordinaires mortels, avait été provisoirement vaincu à Paris par Captain France, mais il avait laissé derrière une horde d'insidieux disciples, qui poursuivaient son œuvre et par lesquels – si puissants étaient-ils! – les elfes protecteurs et les super-héros veilleurs de la France et de ses régions semblaient submergés au combat, en ce moment. Toute l'Europe du reste était en proie à ces démons, et même Captain Europe avait dû se réveiller de son superbe sommeil pour intervenir et tenter de sauver les pays sous sa garde en attaquant directement la base occulte où, dit-on, avait été recueilli et abrité Radsal-Tör après sa défaite contre Captain France. Mais il s'agit d'une autre histoire, qui ne nous concerne pas ici, et sur laquelle, si Dieu le veut, nous reviendrons à l'occasion, ultérieurement.

    Cependant, il faut l'avouer, l'Homme-Corbeau n'avait point trop à faire, la haute vallée de l'Aude étant relativement protégée des démons qui circulaient surtout dans les grandes villes, et les lieux très peuplés. Mais il avait justement une autre mission, désormais: sauver le Père Noël qui, au contraire, était d'autant plus en danger que la région qu'il avait traversée était déserte, et donc propice à l'action agressive des trolls maléfiques. Car le Père Noël ne pouvant guère se ressourcer dans la foi des enfants 0000.jpget des familles en pénétrant les maisons douces et chaudes, éclairées, illuminées derrière leurs fenêtres d'or, et en se laissant porter par l'amour de ses fidèles adeptes, il était relativement en danger en passant notamment au dessus de Bugarach, ainsi que les faits que nous avons racontés l'ont confirmé.

    Et l'Homme-Corbeau se dit que cette mission serait pour lui extrêmement dangereuse, peut-être plus encore que la précédente, celle de l'an dernier, puisque les trolls Bug et Arach, jadis dotés de puissance par l'ange de Jupiter, pouvaient bien le déchirer et le mettre en pièces, étant trapus, forts, redoutables, épais, pareils à deux géants aux larges épaules. Ayant dévié de leur mission antique, ils étaient devenus sans pitié, âpres, sombres, ténébreux, violents, et ils frappaient sans crainte de faire mal, mais au contraire avec le plaisir d'exercer le plus possible leur puissance. Ils se justifiaient en prétendant qu'ils avaient été abandonnés par les leurs, et cela les rendait colériques et brutaux, cela déchaînait en eux avec vigueur les entités de l'abîme, qui volontiers leur prêtaient leur feu et leurs foudres – lesquels, en imprégnant leurs membres, les rendaient quasiment invincibles!

    Jadis Guillaume de Gellone était parvenu à les vaincre, miraculeusement; l'Homme-Corbeau serait-il en mesure de réitérer un tel exploit? Il en doutait beaucoup. Et pourtant, tout à son devoir, il éprouvait de la joie de sentir derrière lui les entités célestes, de se sentir approuvé par le concert des étoiles, et il volait en s'irriguant de leurs flots de clarté, alors que, dans la nuit sans nuages des Corbières, il se précipitait vers le sommet de ce massif étonnant.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette merveilleuse histoire.

  • Jean Richel et les Indiens chez Le Tour Livres

    00000000000.jpgUn Genevois nommé Jean Richel a choisi de publier son dernier ouvrage dans la maison Le Tour Livres, que je dirige avec mon père. Il s'intitule Ma Parole est un acte et est un hommage rendu aux Indiens d'Amérique, à leur philosophie de la vie, à leur résistance face à l'envahisseur blanc, aux victimes qu'ils ont été de toutes les trahisons! De belles photographies des Indiens d'Amérique du Nord les plus réputés, comme Crazy Horse ou Sitting Bull, Cochise ou Black Elk, sont mises en regard de vives citations accusatrices. On trouve aussi de belles reproductions en couleurs de vieilles peintures de la vie amérindienne – comme la chasse au bison, ou l'installation de wigwams. Le papier est beau, luxueux, et la sagesse délivrée est douce au cœur, puisque les hommes rouges étaient en communion avec la nature, bougeaient sur terre avec le vent et l'eau, et ne s'inquiétaient pas de posséder, cultiver, conquérir. Comme les oiseaux de la Bible, ils recevaient sans angoisse leur pain quotidien, et priaient simplement les dieux que cela continue.

    Jean Richel semble avoir avec ces Sioux un lien intime et particulier, comme s'il avait été l'un d'eux dans une autre vie. Il raconte la bataille de Little Big Horn, la seule que les Indiens aient gagnée, et montre qu'ils méritaient cette victoire, le gouvernement américain ayant refusé de prendre les mesures nécessaires à l'arrêt de l'invasion de 0000000.jpgleur réserve par des chercheurs d'or. L'armée, sans doute, a agi ainsi par lâcheté, et la collusion entre Blancs a prévalu sur le droit, apparu dès lors comme théorique, et simple beau discours destiné à endormir la méfiance de l'ennemi.

    Encore aujourd'hui, les Indiens trahis refusent le moindre dédommagement, ne voulant pas qu'on puisse dire qu'ils ont accepté le vol de leurs terres. Cela me rappelle les Savoyards de la grande zone franche qui, eux, ont accepté le dédommagement de sa suppression. Je crois que le mont-Blanc, montagne sacrée (un peu comme les Black Hills), en faisait partie. Et ensuite on y a creusé un tunnel qui rapporte beaucoup d'argent, sacrilège! Le puissant esprit qui veille, dans ce sommet (et dont le poète Shelley a fait à juste titre une figure du divin Créateur), en a été gravement dérangé, je suppose. Mais les Savoyards ont été assez cupides pour se laisser acheter...

    Antoine Martinet, qui vivait au dix-neuvième siècle, affirmait qu'on ne les paierait jamais assez pour qu'ils oublient leur nationalité, leur âme, leurs dieux – le mont-Blanc personnifié, par exemple! Mais les Sioux ont fait mieux, ils ont refusé l'argent. Chateaubriand aussi disait que les Indiens étaient 00000.jpgplus impressionnants que les Savoyards, les tipis plus beaux que les chalets. 

    Voire...

    Je plaisante. Car Jean Richel, dans une magnifique postface, raconte comment, dans les Voirons, il a à son tour communié avec la Nature, honorant la Vierge noire du monastère – campant, aventureux, dans les forêts ténébreuses du massif annemassien, dominant de son regard la Vallée Verte et contemplant l'infini de l'Horizon méridional. Il est sous les étoiles avec tant de cœur qu'il finit par se sentir parmi elles, renouant avec le Grand Manitou, le dieu de la Nature qu'il a peut-être vénéré et adoré dans sa précédente vie...

    Un joli livre d'une centaine de pages, avec une belle couverture cartonnée, au prix exclusif de 19,99 € - et qu'on peut acheter en ligne sur BoD, ou Amazon.

  • Poésie utile, poésie engagée: Horace face au matérialisme moderne

    00000.jpgQuelle est la place de la poésie dans la société moderne? Dans la cité antique, le poète romain Horace lui en donnait une de premier ordre. Il en parle dans ses Épîtres.

    Ce n'est pas que, comme dans la poésie dite engagée, il fasse de la poésie le relais des partis politiques: pas du tout. La subordination de la poésie à la politique est une des marques les plus éclatantes de la ruine de la poésie – et en même temps de la prétention de l'État à assumer un rôle spirituel et culturel central. C'est au fond une honte, pour la Civilisation, un indice majeur de décadence.

    Pour Horace, il s'agit de tout autre chose: la poésie est centrale dans la vie culturelle et spirituelle, et celle-ci est nécessaire à l'humanité jusque dans la sphère pratique. 

    Elle apprend aux enfants, dit-il, à aimer les actes héroïques, à avoir des modèles; elle est indispensable à l'éducation. Mais elle est également essentielle pour l'agriculture et la médecine, à cause des formules et conjurations: on commandait, ou cherchait à commander aux esprits élémentaires, lorsqu'on forgeait des vers, et la vitalité corporelle et végétale en dépendait. Les métiers eux-mêmes avaient besoin de poésie pour être efficaces. La matière ne se plie pas sans invocations magiques, et le mythe d'Amphion, qui a construit Thèbes en ordonnant aux pierres de s'assembler et de se souder, le rappelle.

    La poésie enseigne aussi, ajoute le grand poète classique, à prier les dieux. La prière, à cette époque, se faisait en vers, non en prose comme dans la tradition chrétienne. Il faudrait d'ailleurs s'interroger sur la signification de cette évolution. La prose insiste sur le sens, et c'est ce que le christianisme a fait. Mais les dieux y sont-ils sensibles? En Asie, on estime que l'âme ne s'élève vers eux que si les rythmes le permettent, que si les rythmes l'y portent. C'est à un tel point que les prières se font souvent dans une langue inconnue: en Thaïlande le Bouddha est invoqué en pali, mais cela importe peu, car le son seul suffit à édifier intérieurement l'être humain.

    C'est donc déjà le christianisme qui, par ses prières en prose et son refus d'invoquer les esprits élémentaires, a diminué l'importance de la poésie. Le rationalisme a poursuivi son œuvre, le matérialisme l'a achevée.

    Le Romantisme a tâché de lui rendre son rôle mystique, mais cela n'a pas suffi à lui rendre son ancienne place. Le Surréalisme a assuré vouloir la remettre au premier plan, mais sans entrer dans des considérations spirituelles et religieuses claires: et cela l'a soumise finalement au socialisme révolutionnaire, comme chez Aragon et Éluard. Cela l'a mise dans le train de la politique, sans l000.jpga faire entrer directement dans la vie ordinaire. La velléité en est restée théorique.

    Je crois, moi, qu'Horace avait entièrement raison. C'est sa voie que j'ai essayé de suivre dans mon dernier recueil, Chants et conjurations, lesquels contiennent des prières et des invocations à plusieurs sortes de dieux – Bastet, Vénus, Mercure, Isis, le Génie de la Liberté, le bienheureux Ponce de Faucigny, saint François de Sales, les anges en général (et notamment ceux qui étaient censés protéger une association d'agriculture biodynamique dont j'ai été président) –, mais aussi une illustration évangélique – conte de Noël en vers, à l'ancienne manière. Je me suis dit qu'il était ridicule de chasser le christianisme de la poésie, qu'à cet égard l'agnosticisme officiel attentait à la liberté et à la Civilisation. 

    De ce recueil, je conseille donc vivement la lecture!

  • Cercamon et les hérésies

    00000000000000000000000.jpgContinuant de lire les textes occitans que contient ma bibliothèque, j'ai parcouru les pages des Poésies de Cercamon, troubadour limousin du douzième siècle, parues en 1922 chez Honoré Champion. C'est très intéressant, à trois titres.

    D'abord, il fait, comme les autres troubadours, de la femme la dispensatrice de bienfaits sublimes, même quand on ne s'unit pas à elle charnellement. Ce n'est pas qu'il ne désire pas cette union charnelle, mais la relation même à distance lui prodigue un remède à ses maux – le comble dans ses vides intimes.

    Ensuite il blâme les mauvais troubadours qui, matérialistes, ne pensent qu'à séduire les femmes par de belles paroles, à les corrompre pour leur plaisir propre, purs égoïstes. Il est moraliste et, en fait, chrétien.

    Car la troisième chose remarquable de son petit recueil est que, dans un éloge funèbre à un comte de Poitiers trépassé, il prie Dieu de bien vouloir exonérer celui-ci de ses fautes, et de l'arracher à l'enfer. Visiblement ce comte avait des qualités suffisantes pour motiver Cercamon à demander pour lui cette grâce, mais il avait aussi commis beaucoup de péchés, car l'enfer est plus souvent, dans les faits, évoqué que le paradis, à son sujet.

    Mais il y a plus. Cercamon évoque de mystérieux Sarrasins présents dans l'ancien duché d'Aquitaine, dans des villes de l'ouest français – Sarrasins qu'il présente comme devant être combattus. Son vocabulaire est celui des chansons de geste, mais il s'applique au douzième siècle, non à l'époque de Charlemagne et de ses héritiers immédiats. Nous avons vu qu'à cet égard un Peire Vidal, languedocien, évoque les royaumes arabes et turcs, de façon attendue, logique, normale. Mais Cercamon parle, lui, de Sarrasins en France, et il est douteux que, ethniquement, cela ait un sens. Il y a fort à parier qu'il faille prendre le mot dans un sens religieux, et qu'il ait voulu désigner par là des hérétiques.

    Il est très possible qu'il ait voulu désigner par là ceux que nous appelons cathares, et qu'à cette époque on appelait aussi ariens, c'est à dire héritiers de l'hérésie à laquelle avaient adhéré les Wisigoths. Comme ceux-ci avaient été conquis, effectivement, par les Sarrasins et qu'ils s'étaient mêlés à eux, il n'est pas invraisemblable que le mot de Sarrasins unisse en réalité tout ce monde dont le christianisme teinté d'Orient ne respectait pas la doctrine fondamentale du catholicisme. Car, on le sait, l'Islam concède 000000.jpgque Jésus était un grand prophète fils d'un ange; mais il ne lui accorde pas le statut de divinité que les catholiques lui accordaient – et, à ce titre, a fait dire à plusieurs commentateurs que l'Islam était une branche détachée du christianisme en fait proche de l'arianisme. 

    Ces débats paraissent obscurs, mais ils sont importants pour l'histoire de l'Occident, car l'alliance entre Dieu et l'Homme n'est pas la confusion mystique entre les plans spirituel et matériel: il laisse au divin et à l'humain toute leur place, et donc autorise l'étude précise du monde physique, d'un côté, la théologie spéculative et la philosophie abstraite, de l'autre. Or, il est malheureusement indéniable que les progrès de l'humanité, depuis cinq ou six siècles, ne sont guère présents que là – dans l'exploration des propriétés de la matière, d'une part, et dans la pensée logique affinée de la philosophie, de Descartes à Hegel. Cette pensée pure, détachée des affects, est la caractéristique de l'Occident moderne, et un René Guénon, nostalgique de la gnose islamique, a eu beau la critiquer, il semble bien, comme le reconnaissait Pierre Teilhard de Chardin, qu'elle soit une étape fondamentale dans l'évolution humaine.

    Or, il faut bien avouer que Cercamon se situait, quoiqu'en occitan, dans cette foulée occidentale issue d'Augustin d'Hippone et qui allait être consacrée, quelques décennies plus tard, par saint Thomas d'Aquin.

  • Richard Corben et Den

    Den1a_06012003.jpgL'auteur américain de bandes dessinées Richard Corben est mort il y a quelques jours et c'était un de mes artistes préférés quand j'étais adolescent, je l'adorais. Il créait des histoires fascinantes, notamment Den et Bloodstar. La première transportait des mortels ordinaires, et même chétifs et nuls, dans un monde parallèle où ils devenaient des surhommes musclés et imberbes combattant des monstres et séduisant des femmes, et je reconnais maintenant qu'il y avait là une forme de vice, en moi, quand j'aimais l'illusion de cette métamorphose qui au lieu de renoncer à la chair la sublimait, l'enjolivait. Je m'identifiais à Den, et fantasmais mille conquêtes de son genre. 

    Car Richard Corben créait un monde incroyable en ce qu'il mêlait le réalisme le plus convaincant et la capacité à transfigurer les choses, à les rendre pures, dorées, voluptueuses – propres à combler les désirs.

    Il y a une bonne idée au départ: le monde parallèle, astral ou éthérique – spirituel –, a des capacités supérieures au monde physique, parce que la pensée est libre des lois extérieures – et que c'est en pensée qu'on y entre. On peut s'imaginer aisément plus beau, plus fort, plus intelligent dans une sphère que rien ne limite – et rêver tout éveillé de soi-même. Mais lorsqu'on dessine, il reste difficile de rendre ce monde immatériel. La tentation est grande de s'appuyer sur les valeurs physiques, corporelles et charnelles, pour traduire ce sentiment diffus – et il faut reconnaître que la coutume en est très américaine, cela fait partie de la tendance propre à cet Extrême-Occident qui domine le monde.

    Corben se fondait sur cela dans son art, consciemment ou non, rejoignant d'autres grands illustrateurs de fantasy qui alliaient des chairs fantasmagoriques et des suggestions plus intérieures et mystérieuses, tels Frank Frazetta ou Boris Vallejo. Mais de surcroît Corben créait des histoires, de véritables mythes – car Den est devenu un héros archétypal, presque comme Conan, ou Tarzan.

    Au reste, le lien avec Conan s'est affirmé dans une superbe adaptation d'une nouvelle de Robert E. Howard – Bloodstar, donc. C'était mon album préféré, tous dessinateurs confondus, et il était d'autant plus beau qu'il était moins fantasmatique et plus dur – 1a420dd08ecc134d830b2f2617ad84f9.jpgpuisque le héros, quoique musclé et blond, se sacrifiait pour sa communauté, affrontant sans peur de sa mort certaine un monstre énorme et hideux qui le mettait en pièces, et qu'il parvenait tout de même à vaincre. Howard avait présenté cette histoire, si ma mémoire est bonne, comme le souvenir d'une vie antérieure qui se finissait mal, et c'était bien émouvant et beau, grandiose et tragique. Le monde était plus pur, plus coloré, plus luisant, mais cette fois sans illusion, les lois réelles du monde moral n'étant pas déformées par les fantasmes. Un chef-d'œuvre. 

    Howard, de fait, était un grand homme, et Corben l'avait vu.

    J'aimais aussi son adaptation des Mille et une Nuits, sensuelle et féerique, car tout de même j'étais amateur de figures plus éthérées, plus fines, plus pures que dans Den. Ces contes demeuraient assez ancrés dans la vie physique pour lui convenir – comme ils avaient convenu à la France hédoniste des Lumières. Ils n'en gardaient pas moins de la grâce.

    Corben a réalisé de grandes choses, il était un grand artiste.

  • Philippe Marlin et The Watan Origin

    0000000.jpgMon ami l'éditeur Philippe Marlin m'a donné un livre qu'il a écrit, intitulé The Watan Origin. La géopolitique au regard de la science, de l'ésotérisme et de la littérature (2016). Le titre fait allusion à une histoire racontée par René Guénon (1886-1951) et, avant lui, par Alexandre Saint-Yves d'Alveydre (1842-1909), selon laquelle il existerait un alphabet primordial, antérieur à celui des Égyptiens et des Juifs, et que certains mystérieux initiés connaîtraient. Philippe Marlin en a ensuite rêvé, et dans son rêve la chose était en anglais.

    Dans cet ouvrage, l'auteur expose différentes merveilles des théories scientifiques actuellement à la mode, et les perspectives des nouvelles inventions – ou des devins modernes qui tentent de prédire l'avenir pour dire, souvent, que l'époque est horrible. Il y a des histoires plaisantes sur le pays cathare et ses mystères – et la plus belle est celle dont j'ai déjà parlé, et qu'a probablement créée Maurice Magre (1877-1941): le Graal serait dans la montagne de Montségur, et on raconte qu'un certain Otto Rahn (1904-1939), proche de Himmler, l'aurait cherché.

    Il y a aussi les extraterrestres de Bugarach, comme de juste, et toute sorte de fantaisies inspirées par les Mitounes, ainsi que je l'ai dit ailleurs. (De mon point de vue, elles sont l'essence des mystères pyrénéens.)

    Philippe Marlin présente à ses lecteurs la pensée de Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), et comme je l'aime infiniment, j'en ai été heureux. Il en dit du bien, montrant que le divin jésuite a synthétisé le christianisme et la science la plus moderne, y compris la physique quantique, pour donner à la Création un dynamisme nouveau, tout en gardant le Christ comme horizon de l'Évolution. C'est beau. Magnifique.

    Or il y a, au début du livre, une étonnante citation d'un certain Philippe Solal, qui déclare que dans la Noosphère toutes les pensées ne sont pas humaines. 

    La Noosphère, rappelons-le, est, pour Teilhard de Chardin, la sphère psychique qui entoure la Terre et est faite de l'activité pensante humaine. Mais Philippe Solal affirme qu'elle contient aussi des pensées d'êtres non incarnés, ce qui est fort et beau, 00000000000.pngcar cela justifie et explique les anges, les elfes et les extraterrestres. On renoue avec Victor Hugo disant que l'échelle des êtres continue au-dessus de l'humanité dans l'invisible – alors que des générations de  matérialistes se sont disputés entre ceux qui croyaient que l'homme était le seul être pensant et ceux qui croyaient que les extraterrestres étaient des êtres physiques comme nous. Pour la première fois depuis le Romantisme, un homme ose dire, comme le faisait la Scolastique, qu'il existe aussi des personnes sans corps physique, des êtres pensants sans cerveaux!

    Car Teilhard de Chardin, à la manière catholique habituelle, ne se frottait pas à la question des anges. Mais voici qu'un savant utilise le vocabulaire scientifique pour parler d'eux à son tour.

    Le livre de Philippe Marlin est agréable et plaisant; il touche au divin par affleurements – citant même Lovecraft affirmant que par le rêve on s'affranchit parfois du monde physique, pour entrer dans un autre. D'où l'écriture Watan, sans doute.

  • Gnosticisme et catharisme

    00000.jpgJ'ai émis l'idée, dans un article précédent, que le lien profond entre l'Occitanie et le catharisme était probablement dû à la gnose telle que les Arabes l'avaient installée dans cette région de France. Le roi d'Aragon, en Espagne, a aussi soutenu les cathares; et il s'alliait volontiers avec certains Arabes.

    J'ai dit, par ailleurs, que la pensée claire était une marque de spiritualité profonde, parce qu'elle est l'alliance de l'esprit humain avec l'univers, qui voit les choses indépendamment des sentiments personnels ou de l'instinct corporel – à un niveau supérieur, assimilable à l'Ange. Socrate déjà l'exprimait avec son démon intime, qu'il suivait seul. L'émancipation de la pensée humaine devait être confirmée par le mystère de l'Incarnation, qui la bénissait, et lui donnait les moyens de s'affranchir des contingences – ou, comme le disait Spinoza, des affects.

    Il n'y avait plus besoin dès lors de gourou: par ses propres forces intérieures, l'être humain pouvait pénétrer les mystères. Déjà, l'un des premiers, saint Augustin en avait montré les effets; puis saint Thomas d'Aquin – et jusqu'à François de Sales, Joseph de Maistre et Pierre Teilhard de Chardin en livrent des traces, dans la tradition catholique.

    Mais la philosophie profane même en a été changée. Et il y a en elle plus de manifestation de l'évolution humaine vers le divin que les religieux ne veulent bien l'admettre. Un souffle passait sur Descartes, Pascal, Voltaire, Rousseau, Hegel, Galilée, tant d'autres.

    Cependant les mystiques ont bien vu ce que cela avait fait perdre. Ils ont bien vu que les cathares, par exemple, avaient un lien avec la Nature, qui est devenue étrangère à la tradition catholique et à la philosophie occidentale. Le rejet de la gnose a eu cet effet, cet effet négatif. Entre la matière étudiée rationnellement par les savants et la pensée pure des philosophes, il y a les éléments, et ils contiennent aussi quelque chose de spirituel. L'Église catholique l'assimilait aux démons, la philosophie moderne aux forces mécaniques productrices d'illusions nécessaires: le lien est évident. La gnose y voyait davantage, et cela explique sans doute que des âmes romantiques, aimant la nature et l'amour, se détournent de la théologie et de la philosophie classiques, et, à la suite des surréalistes, sondent les hérésies pour y retrouver l'émerveillement païen OIP.jpgface aux phénomènes – et concéder aux esprits élémentaires une beauté, une sainteté, une noblesse qu'on leur a niée. Breton rêvait de Mélusine, de Gaulle de la fée de la France, Charles Duits de la grande déesse noire, et les poètes ne veulent plus avoir à renoncer à ce monde pur et beau qui anime leur cœur en secret.

    Et ils ont raison. Une fois la raison bien développée, il est temps de retourner aux mystères de la Nature – de ce monde intermédiaire entre la matière et l'idée, qui explique comment l'on va de l'une à l'autre, par quelle alchimie. C'est ce que Michel Maffesoli appelle la tendance dionysiaque, et elle est à accueillir. Mais pas sous forme de conflit. Se protéger, c'est bien, régresser, non. Et il s'agit de conserver, dans ces bacchanales nouvelles, les acquis de la raison, afin de distinguer clairement, et le monde élémentaire, et le ciel intellectuel hiérarchisé en anges: comme chez Tolkien on passe souplement des elfes terrestres aux puissances célestes, on doit pouvoir aller librement et harmonieusement de l'un à l'autre.

    Car c'est dans la Nature que l'on trouve la vie – et que la pensée s'enflamme, pour percer de nouveaux mystères. La sécheresse de la pensée classique a montré qu'elle a aussi besoin de poésie, pour éviter de rester à la surface, dans l'abstraction, ou d'aboutir à des impasses, parce que l'humanité a été perdue en route – la pensée abstraite pouvant être captée pour ainsi dire par la lumière cosmique sans que le cœur l'ait suivie.

  • Le mystère du roman de Jaufre

    00000.jpgIl existe un grand roman arthurien en occitan du douzième siècle appelé Jaufre, et l'arrière-fond en est très intéressant, car, en principe, il a été créé pour le roi d'Aragon, et son occitan émane soit d'un Catalan, soit d'un Languedocien du sud, c'est à dire des terres qui dépendaient du roi d'Aragon.

    Il n'est pas mystérieux et noble comme les romans de Chrétien de Troyes, car plus loin de l'esprit breton, de la mythologie celtique. Son fantastique est abondant, mais n'est repris que de loin des anciens Celtes, et l'esprit chrétien y domine: le héros y affronte des sorciers, et les signes du christianisme suffisent souvent à les vaincre, comme plus tard dans Dracula. Cela a du reste une force propre.

    La tradition bretonne y est plutôt artificielle, et un commentateur a judicieusement énoncé que ce roman faisait pressentir l'Orlando Furioso de l'Arioste, rempli d'un merveilleux inspiré de celui des anciens Bretons, mais purement allégorique, et assez peu ressenti de l'intérieur. La comparaison est d'autant plus appropriée qu'Ariosto a prétendu retracer l'histoire des fondateurs de la maison régnante de Ferrare, pour laquelle il composait son poème, et que Jaufre est le fondateur supposé, légendaire, de la maison d'Aragon.

    Son nom est d'origine germanique, et cela jure avec les récits plus directement issus des Bretons, dans lesquels, comme de juste, on ne trouve que des noms d'origine celtique, ou presque.

    D'autres traits troublants manifestent une illustration recherchée de l'esprit d'Aragon. Le grand ennemi de Jaufre, dans toute la première partie du poème, est un certain méchant chevalier appelé Taulat. Il fait gravir une montagne, pour le pur plaisir de nuire, à un noble chevalier qu'il fouette pendant ce temps, et recommence dès que celui-ci a guéri de ses plaies. Or, dans l'ancien comté de Foix, juste en face du fameux pic de Montségur, est 0000.jpgune montagne assez arrondie précisément appelée Taulat. Il faut savoir que les rois d'Aragon considéraient les comtes de Foix comme leurs vassaux – partageant cette prétention avec les comtes de Toulouse, ce qui occasionnait des conflits. On ne sait si le rapport existe ou si c'est une coïncidence – et on ne sait, au cas où le rapport existe, si la montagne a été nommée d'après l'histoire du roman ou si le poète a utilisé un nom préexistant. C'est assez mystérieux. Mais il est certain que Taulat ne sonne pas non plus breton.

    Ce roman de Jaufre, agréable et plutôt long, est une probable tentative des rois d'Aragon de se créer une mythologie, et il est significatif qu'il soit en occitan plutôt qu'en catalan, qui ne fut utilisé dans la littérature qu'à partir du siècle suivant. À l'origine, l'Occitanie et la Catalogne étaient profondément liées, et les montagnes ne les séparaient pas. Cela explique que, plus tard, le roi d'Aragon soit venu au secours de l'Occitanie contre la France.

    Ce roman manifeste aussi l'esprit des Pyrénées, tendu vers la création de mythologies originales, comme si la fée du massif parlait encore aux hommes – aux rois, aux poètes, aux prêtres, à tous ceux qui avaient pour l'entendre une oreille suffisamment attentive!

  • Chants et conjurations: un nouveau recueil de poésie

    0000.jpgJ'ai la joie de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil de poésie: Chants et Conjurations. Il est paru aux éditions de l'Œil du Sphinx, tenues par mon ami Philippe Marlin, passionné de Jacques Bergier, de H. P. Lovecraft et des mystères de Rennes-le-Château.

    Mieux encore, il est préfacé par l'excellent Jean-Noël Cuénod, poète et ancien journaliste à la Tribune de Genève, un homme dont j'aime les textes, et dont j'avoue que j'adore la préface, totalement dans ma ligne. Ce n'est pas un hasard si ses termes mêmes se recoupent avec le texte de quatrième de couverture: on y retrouve l'Imaginal cher à Henry Corbin, car ma démarche est celle-ci: porter par les rythmes traditionnels les images puisées au fond de soi, afin qu'elles s'objectivent et deviennent mythologie.

    Je suis fier de ce recueil, heureux d'avoir collaboré avec des personnes que j'estime excellentes, qui ont des références culturelles que je chéris: Corbin, Bergier, Lovecraft, donc.

    Le recueil est assez abondant et, malgré une domination du vers classique, d'un style assez varié, avec le genre hugolien du discours cosmique mêlé d'images grandioses, le genre épique de La Légende des siècles également hugolien, des vers plus lyriques, des contes à la manière médiévale, des sonnets, des poèmes inspirés par l'Oulipo, d'autres par le Surréalisme, des ballades à la mode de Villon et Charles d'Orléans, des poèmes en vers libres plus évanescents et plus modernes, des chants de la nature à la façon de Lamartine, il y a un peu de tout.

    Beaucoup de ces poèmes ont été composés à l'occasion des réunions des Poètes de la Cité, que j'ai longtemps présidées, 00000.jpgfixant des thèmes ou des formes, et m'astreignant à les suivre et à les exécuter. Vous le savez, les Poètes de la Cité sont une association genevoise, et donc c'est un recueil profondément genevois. C'est pourquoi la préface de Jean-Noël Cuénod, l'un des écrivains genevois que j'aime le plus, me fait infiniment plaisir.

    Pour autant, l'éditeur est plutôt parisien et amateur de littérature fantastique, de la poésie de Lovecraft ou de Clark Ashton Smith, et c'est aussi toute ma culture d'origine, car je suis né à Paris et ai commencé à lire des livres issus de cette ligne, elle a formé mon style, et peut-être mes idées. J'ai composé des vers inspiré par ceux de Tolkien, de Lovecraft, de Robert E. Howard, de Smith, et accessoirement ceux des poètes classiques français, et je suis heureux de ce nouveau livre et de sa forme: elle correspond à ma sensibilité profonde.

    On peut en écouter lire un poème accompagné de musique dans un document visuel créé à l'occasion de sa parution, et le commander directement sur Amazon, au prix modeste de 10 €, pour 167 pages. La couverture, excellente et très moderne, est de Marie Maître.

    (On me signale que depuis la Suisse il est impossible de l'acheter sur Amazon. J'invite ceux qui voudraient se le procurer à m'écrire, je peux le leur envoyer en échange d'un virement.)

  • Almanach des pays de Savoie 2021: Julien Gracq, Eugène Labiche et Antoine Jacquemoud (et annonce sur le Comte Vert)

    00000.jpgL'Almanach des Pays de Savoie 2021 des éditions Arthéma contient cette année trois articles que j'ai écrits: un sur les impressions de Julien Gracq relatives aux rives françaises du Léman, un sur la pièce d'Eugène Labiche sur Chamonix et le mont-Blanc, et un sur l'épopée du Comte Vert de Savoie, un poème héroïque de 1844 d'un certain Savoyard appelé Antoine Jacquemoud, qui s'est ensuite tourné vers l'action politique: il était tout jeune. J'aime son poème en douze chants et en alexandrins, car même si le style n'est pas excessivement élégant, il crée des images flamboyantes et fabuleuses, illustrant d'une très belle manière la mythologie dynastique et catholique de l'ancienne Savoie. C'est à un point que je souhaite depuis de nombreuses années le rééditer.

    Mais qui lit encore des épopées en vers alexandrins? Même La Fin de Satan de Victor Hugo et La Chute d'un ange de Lamartine ne sont lues que par quelques érudits passionnés. Dont je suis, je pense. Et sans doute Le Comte Vert de Savoie est plus classique, moins échevelé, moins cosmique.

    Mais à cause de cela il est souvent plus parlant, plus chatoyant, plus riche en symboles charmants. Il peuple la Savoie d'anges dirigeant les tempêtes, de Dieu visitant les montagnes, d'archanges parlant aux comtes, d'armes étincelantes et douées de pensée, de héros.

    J'ai fait donc de nombreuses recherches infructueuses d'éditeurs, ceux même que l'idée intéressait se sont à la fin défaussés. Or, je peux annoncer que je vais peu à peu reprendre l'entreprise Le Tour Livres, qui fabrique des livres 00000.jpgsans avoir le statut de maison d'édition: mon père l'a créée, avec parfois mon soutien, je veux dire en heures de travail, pas toujours, bien sûr, parfaitement efficaces: j'ai fait des erreurs. Mais à présent, mon père, voulant goûter à la contemplation de la vie et des montagnes entre lesquelles il habite, veut me laisser, étape par étape, son entreprise, et je m'efforce de la prendre en main. Deux titres sont en préparation, dont cette réédition du Comte Vert de Savoie. Avec une préface et des notes de ma main, 0000000.jpgsur le modèle critique des universités.

    Je lancerai une souscription, la répercutant ici même, et j'espère qu'elle motivera des lecteurs. La société d'aujourd'hui a besoin de repères, et, sans vouloir retourner à la tradition catholique et savoisienne forcément, le modèle qu'elle proposait peut aider à en bâtir un nouveau qui soit solide et ferme. Car il l'était, solide et ferme.

    Bien sûr, il ne faut pas se river à la tradition: il faut voir ce qui en elle doit évoluer, selon le mot de Voltaire disant qu'un vieil abus est toujours sacré: oui, les traditions sont souvent des erreurs entrées dans les habitudes. Mais dans le duché de Savoie, la mythologie, créée à l'origine par tâtonnements plus ou moins inspirés, était parvenue à une forme stable et harmonieuse, unitaire et cohérente, et, sans la regarder pour autant comme un horizon indépassable, elle peut porter encore, servir de socle. En un sens, sa stabilité intrinsèque n'empêchant pas le merveilleux doit interroger sur les limites d'une culture moderne qui soit est dans le délire surréaliste vide, soit dans le rationalisme creux parce que dénué de perspectives spirituelles authentiques. Le Comte Vert est un héros, 0000000.jpget la culture a besoin de héros. Charles de Gaulle ne suffit pas; il en faut d'autres, et, surtout, il faut qu'ils soient liés aux anges, aux esprits cosmiques. En un sens, le Comte Vert était en son temps un super-héros, et il faut retrouver la voie du vrai héros, lié aux forces cosmiques!

    J'inviterai donc sous peu tout le monde à souscrire, et la publication d'un article sur Jacquemoud et son épopée dans l'Almanach cité est le point de départ du projet, que j'appellerai Souscription Comte Vert.

  • Pic de La Mirandole et ses Conclusions

    00000.jpgGrand amateur de kabbale, mon ami Pierre-Jean Canquouët m'a, outre donné plusieurs livres de Maurice Magre, prêté les 900 Conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques de Jean Pic de La Mirandole, philosophe italien du quinzième siècle. Elles ont été publiées aux éditions Allia en version bilingue, et comme je lis du latin tous les jours, je me suis dit que ce serait pour moi une excellente lecture. N'ai-je pas déjà lu Spinoza, autre philosophe plutôt moderne écrivant en latin? C'est aussi un enjeu du latin, de pouvoir lire des écrivains de la Renaissance, souvent intéressants.

    Le point commun entre Pic et Spinoza est d'ailleurs clair: leur latin philosophique est assez abstrait – il se ressent de la Scolastique, et je ne l'ai pas toujours compris. Mais il sert chez l'Italien à désigner des mystères que j'ai souvent reconnus – et approuvés.

    Souvent aussi, ai-je eu l'impression, il essaie de convaincre, dans sa juvénile naïveté, que, par son intelligence, il a pu résoudre les problèmes les plus ardus, et damer le pion à des kabbalistes émérites. Il est mort en effet à trente ans, et ses Conclusions ont été présentées aux théologiens de Rome alors qu'il était tout jeune. Il a d'ailleurs été condamné, et pourchassé.

    Outre qu'il puise dans le Zohar ses pensées, sa prétention à percer les énigmes les plus obscures par son brillant intellect a pu susciter ce rejet. Au lieu de laisser vivre les symboles, il assure plus d'une fois en avoir saisi le sens, ce qui était contraire à la tradition catholique, qui ne voulait pas que l'intellect les pénètre.

    J'ai noté les plus nobles aphorismes à ma portée, et j'en citerai quelques-uns, afin de donner de l'ensemble une idée. On trouve par exemple: Triplex proportio, Arithmetica, Geometrica et Harmonica, tres nobis Themidos filias indicat, iudicii, iustitiae, pacisque existentes symbola (la triple proportion arithmétique, géométrique et harmonique nous indique les trois filles de Thémis, symboles existants du jugement, de la justice et de la paix). Cela rappelle évidemment Cicéron et Boèce assurant que l'harmonie des étoiles, et leur nombre et leurs rapports, ont inspiré aux hommes leurs lois.

    On trouve également: Animae partiales non immediate, ut dicunt Ægyptii, sed mediantibus totalibus animis daemoniacis ab intellectuali splendore illuminantur (les âmes partielles sont illuminées par la splendeur 00000000.jpgintellectuelle non de façon directe, comme le disent les Égyptiens, mais par l'intermédiaire de la totalité des âmes démoniaques). C'est une idée profonde, paradoxale et effrayante, mais qui rappelle l'idée de H. P. Blavatsky que Dieu n'est rien d'autre que le concert harmonieux des anges hiérarchisés, et que rien ne vient de lui à l'homme, sinon par l'intermédiaire d'eux.

    On trouve encore: Quicquid est a Luna supra, purum est lumen, et illud est substantia orbium mundanorum (tout ce qui est au-dessus de la Lune est pure lumière, et ceci est la substance des orbes planétaires). On pensait, sans doute avec raison, que le ciel était hiérarchisé, et qu'au-dessus du cercle lunaire vivaient les anges dans une lumière qui pour eux était substance: C. S. Lewis dit à peu près la même chose, dans sa célèbre trilogie planétaire.

    Et puis: Vbicumque uita, ibi anima, ubicumque anima, ibi mens (partout où il y a de la vie, il y a de l'âme, partout où il y a de l'âme, il y a de l'esprit). La continuité entre la vie, l'âme et l'esprit est clairement indiquée par Pic de La Mirandole, contre le sentiment matérialiste qui fait de la vie une qualité de la matière. Mais de même que les elfes chez Tolkien sont plus apparentés aux anges qu'aux hommes (il le dit lui-même), de même, la vie est ouverte sur le monde de l'âme et de l'esprit – et finalement la matière est morte, en soi.

    Pic était donc un grand occultiste, et tirait ses connaissances de ses lectures abondantes, de la philosophie néoplatonicienne, de la théologie catholique, de la tradition juive ou musulmane. Il cite même un Isaac de Narbonne, et cela m'a intrigué, car j'habite près de la ville dont ce philosophe juif était originaire (ou où il habitait). L'Occitanie, comme l'Espagne médiévale, participait de cet esprit aristotélicien qui faisait prévaloir la philosophie, dans le monde arabe. Les troubadours et les cathares sont certainement liés à cela, comme je l'ai déjà suggéré, et le redirai à l'occasion.

  • Guillaume de Gellone et l'Occitanie

    000000.jpgBérenger Saunière a un jour prétendu avoir découvert, au cours de ses fouilles à Rennes-le-Château, une moulure datant des Wisigoths, et les historiens spécialistes ont ensuite dit qu'elle était carolingienne – qu'elle datait de Charlemagne ou de son fils Louis. Et le fait est que les plus anciens documents relatifs à Rennes-le-Château ne mentionnent comme seigneur que Guillaume de Gellone, le célèbre pair de Charlemagne appelé plus communément Guillaume d'Orange, et qu'ont chanté de magnifiques chansons de geste en français.

    Il était un conquérant, surtout actif, selon la tradition, sous le paresseux Louis, et repoussait les Sarrasins à Nîmes, Orange, Arles, partout en Provence et en Occitanie. Ses chansons de geste ne contiennent pas énormément de merveilleux, moins que le cycle de Roland, mais ses ennemis sont souvent des sortes de sorciers qu'il renverse, et il combat volontiers des monstres de la mythologie grecque: en plus légal et officiel, il a un rapport avec Conan le barbare ou Salomon Kane, les héros de Robert E. Howard.

    Il y a là une belle mythologie, qu'il faut intégrer et cultiver, même si elle ne crée pas de spécificité occitanienne face à la France – puisque, au contraire, elle unit Paris à l'Occitanie en légitimant les rois francs jusqu'aux Pyrénées. C'est peut-être animés par ces poèmes narratifs que les Français se sont croisés contre les cathares et les vaudois, et sont venus en Occitanie. Simon de Montfort a pu se prendre pour Guillaume d'Orange.

    Mais on sait que Frédéric Mistral, tout en cultivant le souvenir des divinités païennes, n'a pas désavoué la mythologie catholique, et a rendu hommage à Guillaume d'Orange en le mêlant intimement au Drac, divinité du Rhône: il les a délibérément confondus, réalisant un syncrétisme.

    On peut avoir le sentiment que c'est une démarche typiquement provençale, et que le Languedoc est resté hostile au catholicisme, au moins dans la sphère littéraire. Sur ce point Magre s'opposait certainement à Mistral.

    Le problème est de savoir ce qu'on proposera à la place de la geste de Guillaume. S'il n'y a rien de précis, si notamment on ne parvient pas à incarner des vertus locales dans un héros – si ces vertus se dissolvent dans la 000000.jpgmultitude des personnages et des références, ou bien sont déplacées vers des figures dont le lien avec la région n'est pas clair, on risque l'émiettement et la place unitaire restera occupée par Guillaume de Gellone.

    Naturellement, dira-t-on, la littérature médiévale était plus ou moins dans l'interdiction de composer une épopée en l'honneur d'Alaric, le roi arien des Wisigoths. S'il y en a eu une, écrite éventuellement à Toulouse, il n'en est rien resté. C'était pourtant l'habitude des rois germaniques d'avoir des bardes, en allemand ou en latin, chantant leurs exploits. Charlemagne et son fils Louis en ont eu, justement en latin – c'est ainsi qu'on les connaît encore. Même Clovis et Gontran ont eu Grégoire de Tours. Alaric, on ne sait pas. L'évêque de Clermont-Ferrand Sidoine Apollinaire a un peu parlé de lui, mais ce n'est pas à la mesure de ce qu'a fait son ami Grégoire.

    On est parfois obligé d'accepter la destinée, et de s'appuyer sur ce qui existe.