Occitanie - Page 2

  • L'Homme-Corbeau vaincu (15)

    00000000.jpgDans le dernier épisode de cette minisérie de Noël s'éternisant, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors que, transformé en une nuée de corbeaux, il essayait de lutter contre des araignées-machines que la dame du Canigou, déesse insigne, avait lancées contre lui.

    Soudain, un éclair jaillit, et les corbeaux disparurent.

    À terre, l'Homme-Corbeau gisait, blessé, étendu, se tenant sur un coude, mais affaibli, l'œil fermé, quoiqu'il respirât trop bruyamment pour être inconscient, et qu'il ne faisait, visiblement, que reprendre son souffle.

    Une araignée seulement était détruite en totalité. À deux il manquait plusieurs pattes, et elles bougeaient en se traînant, et en crissant. Les trois autres n'avaient que des blessures superficielles, et pouvaient se mouvoir comme à l'accoutumée. Lentement, Sinislën s'approcha, pour donner à l'Homme-Corbeau, elle-même, le coup de grâce!

    Et elle dit: Vois-tu, Homme-Corbeau, tu n'aurais jamais dû sortir de ta boutique, tu n'aurais jamais dû prendre cette apparence de super-héros – croire que tu étais devenu une sorte d'ange terrestre, et que l'idée de ta transfiguration fût rien de plus qu'un fantasme vide. Je ne sais, en vérité, comment, de bouquiniste handicapé de Limoux, vendant tristement de vieux livres en face de l'église paroissiale (la tristement nommée Saint-Martin – car je hais ce saint, ce visionnaire insensé, ce voyant de Jésus-Christ, vil partageur de manteaux vides), je ne sais comment, te dressant de ton fauteuil roulant, tu as pu acquérir ces membres 0000.jpgpuissants que tu as, et ces nombreux pouvoirs. Je ne sais comment, non plus, tu peux mener cette vie ordinaire de boutiquier chétif et malingre, le jour, et, la nuit, te transformer en apparence de demi-dieu – quel sorcier t'a donné des membres de métal qu'anime l'électricité, ou quelle ruse t'a donné cette identité mensongère. Mais je sais que, moi aussi (et je voulais te le montrer), je peux te donner le change, te faire croire à ma bonté et à ma faiblesse – et créer des machines vivantes, prélude à une nouvelle race qui bientôt envahira le monde, mais en restant à mon service. Et je sais, aussi, que tu vas maintenant mourir, alors même que si tu t'étais soumis à moi, tu aurais pu vivre – et même dignement, et même glorieusement, car tu aurais été le serviteur de la plus puissante dame de l'univers, celle par qui transite le féminin sacré! Comme tel on t'aurait honoré, et maintenant tu ne seras plus qu'un tas de poussière – car tu n'es qu'un infâme!

    Et ayant dit ces mots elle sortit un couteau brillant de sa parure sombre.

    Les yeux écarquillés, et flamboyants, elle s'approcha, pour plonger cette lame avide dans le sein de l'Homme-Corbeau, et en arracher son cœur palpitant.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite effrayante de cette étrange aventure.

  • Le combat des araignées (14)

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cette obscure série, nous avons laissé le gardien secret du Razès, futur libérateur du Père Noël capturé, alors qu'il assistait à la matérialisation, sous ses yeux, d'étranges araignées-robots, sorties d'une porte faite d'ombre.

    Soudain l'Homme-Corbeau vit apparaître, derrière la dernière araignée de la file, Sinislën même, dans l'encadrement de la porte d'ombre. Elle arborait son visage le plus froid et le plus cruel, et sa pâleur faisait quasiment d'elle le génie de la mort. Ses yeux étaient rouges comme la braise, et elle portait une armure sombre, brillant à peine à la clarté des étoiles sous son manteau pourpre. Elle parla, et voici! sa voix glacée était comme des mots de pierre, d'où ne sourdaient que des haines. Et elle dit: Jamais tu n'aurais dû venir ici, Homme-Corbeau, jamais tu n'aurais dû revenir! Dommage pour toi. Maintenant tu vas périr. Les araignées de Sultûl vont te dévorer, et te plonger dans le monde des morts. Tel est apparemment ton destin. J'aurais aimé qu'il en fût autrement, et que notre amitié pût évoluer autrement, mais personne ne pouvait l'empêcher, pas même les Dieux. Adieu, Homme-Corbeau. Heureuse de t'avoir connu. Mais il faut à présent que tu disparaisses.

    Et d'un geste de Sinislën les araignées se mirent en marche, d'un seul mouvement. L'Homme-Corbeau se mit en garde, se concentra, et un rayon blanc jaillit de son opale frontale, puissant et continu. Hélas les araignées n'en furent aucunement détruites. À peine ralentirent-elles un instant. L'Homme-Corbeau crut les entendre rire, mais peut-être était-ce le rire abominable de Sinislën. Il recula.

    Et il disparut. Son corps se fragmenta en une nuée de flocons, qui bientôt fut agitée et écartée, pendant que des corbeaux semblaient surgir, en nombre, de l'obscurité qu'elle contenait. Et ce nombre s'attaqua aux six araignées de métal sorties de l'ombre, et de leurs becs et serres les piquèrent, les blessèrent, et 0000.jpgdu sang huileux, jaune sale, coula de leurs plaies et pattes brisées.

    Mais des oiseaux morts également jonchèrent la place, et leur sang rouge coulait aussi, et l'on entendait, venant d'on ne sait où, un gémissement, dans l'air. Sinislën regardait la bataille sans rien dire, les yeux flamboyants, attendant l'issue. Et parfois un serpent jaillissait de sa main pour saisir un corbeau imprudent passé près d'elle: ou était-ce un tentacule fin, détendu de sa main infâme? Car la queue restait accrochée à ce qu'elle portait sous la manche. Et le corbeau saisi était instantanément emporté, et avalé dans l'obscurité de cette manche, et alors le gémissement reprenait.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser ce récit de cauchemar, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Le tombeau de saint Pierre aux bords de l'Aude

    0000000000.jpgIl est plaisant de remarquer que tant d'auteurs modernes ont élaboré l'idée que la haute vallée de l'Aude contiendrait le tombeau de Jésus-Christ voire de Marie-Madeleine, alors que les légendes locales ne parlent que du tombeau de saint Pierre. De fait, ils ont élaboré l'hypothèse que Marie Madeleine aurait fondé des communautés gnostiques au pied des Pyrénées, dont les cathares seraient issus, et que la persécution de ceux-ci participerait d'un complot de l'Église catholique contre les femmes instructrices. Christian Doumergue oppose, à cet égard, la tradition phallocrate, romaine et matérialiste de saint Pierre, à la tradition spiritualiste, féministe et languedocienne de Marie Madeleine – si pure, si fine!

    Mais je lis le Guide du Razès insolite de la guide locale Stéphanie Buttegeg, publié en 2016 aux éditions de l'Œil du Sphinx, et j'y trouve que dans le village haut perché de Quirbajou, au-dessus de Quillan, existe une tradition d'un tombeau de saint Pierre: le corps du fondateur de l'Église latine y reposerait, selon certains. On pourrait presque, si on était amateur de fables, prétendre qu'il n'a pas été, lui non plus, crucifié, comme le dit la tradition, mais qu'on a mis sur la croix quelqu'un à sa place, et qu'il a fondé en Pays cathare une communauté d'initiés, qui a perduré dans les montagnes autour de Quillan! Et peut-être même, pourquoi pas? que les histoires de Jésus qui n'a pas été crucifié viennent en réalité de celle de saint Pierre qui n'a pas été crucifié.

    Cependant la légende locale ne le dit pas, elle parle seulement du corps de saint Pierre. Au reste, il peut s'agir d'un autre saint Pierre: il y en a plusieurs. 

    En tout cas, cela montre que les montagnes des Pyrénées ne sont pas moins catholiques que le reste de l'ancien monde. L'idée qu'il en est autrement a été volontiers nourrie par les républicains, qui aimaient se référer au paganisme, à 000000000000.jpgdes traditions parallèles. Jules Michelet opposait à cet égard les Pyrénées à la Savoie, qui, disait-il en 1860, était foncièrement catholique. Du moins elle l'était restée (ou l'était redevenue, après 1815).

    Le désir de voir dans les traditions populaires autre chose que du catholicisme est sensible dans le livre de Stéphanie Buttegeg, qui, évoquant un triangle doré avec un œil dedans trouvé dans une église, assure qu'il s'agit d'un symbole maçonnique. Mais on le trouve dans les églises au moins depuis la Renaissance: les églises baroques de Savoie en contiennent mille, et c'est une allusion claire à l'œil de Dieu surveillant les âmes, tel qu'on le trouve décrit par exemple chez François de Sales. Stéphanie Buttegeg dit, aussi, qu'un certain taureau trouvé dans les sculptures d'une église ruinée pourrait être une allusion à Mithra. Peut-être; mais dans une église, en principe, il s'agit de saint Luc.

    On trouve également dans son livre l'idée que Bérenger Saunière aurait eu la vision de Marie-Madeleine dans une grotte de Rennes-le-Château. Je l'ai publiée ici; on l'a contestée. On m'a même fait croire que je l'avais inventée. Non, je l'avais bien lue. Je pense que l'abbé Saunière, en ce cas, a été séduit par une mitoune (fée) amoureuse de lui – car souvent les fées étaient amoureuses des curés, mystère du cœur des esprits sans corps. Et elle lui est apparue, les bras tendus, en pleurs, et comme il ne connaissait que le catholicisme de son séminaire, il a cru que c'était Marie-Madeleine. Il s'est avancé, elle s'est envolée en riant. Curieuse apparition. Mais qui peut-être l'a enrichi: là où elle était, il y avait un coffre rempli de pièces d'or, laissé là par quelque cathare pourchassé!

    Bref, j'aime les belles histoires. Mais les moins bonnes ne sont pas celles de La Légende dorée de Jacques de Voragine, et de la tradition catholique.

  • Le Père Noël attaqué à Bugarach (13)

    000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange et singulière série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait de voir d'horribles formes noires se détacher d'une porte qu'il avait crue faite de matière dure et solide.

    Il s'agissait d'araignées grosses, lentes, silencieuses, effrayantes, se suivant à la file, et se touchant les pattes comme pour communiquer. Il semblait à l'Homme-Corbeau qu'elles se matérialisaient devant lui, au fur et à mesure qu'elles sortaient de la porte obscure, de ce seuil fait d'ombre, et qu'elles devenaient dures et métalliques sous ses yeux.

    Une vie luisante habitait leurs membres, le long desquels couraient des éclairs silencieux. Elles avaient assurément quelque chose qui relevait de la machine, mais il était clair qu'une vie propre les animait, et une conscience, car leurs yeux flamboyaient en se tournant vers l'Homme-Corbeau, ou au moment où leurs pattes se touchaient, et, même, l'Homme-Corbeau entendit un chuchotement venir d'elles, ou comme un lointain murmure. Et il disait, dans la langue secrète de Sinislën, que l'Homme-Corbeau avait appris à déchiffrer il y a peu: C'est lui, c'est lui, c'est lui le pervers violeur de notre maîtresse insigne, lui, le séducteur diabolique de notre belle dame. Oui, c'est lui, c'est lui, celui qui l'a contrainte, qui l'a forcée, qui l'a trompée, l'a soumise par ses charmes, ses sortilèges, ses belles paroles, et l'a humiliée, lui a fait perdre sa splendeur, a cherché à 00000000000.jpglui voler son trône pour lui-même, prétextant l'ordre supérieur des anges! C'est lui, c'est lui – continuait le chuchotement sifflant, âpre, métallique, aigu –, c'est lui, c'est lui, que nous devons abattre, déchirer, démembrer, morceler, dévorer, anéantir, mes sœurs, ce mâle immonde, cet animal dégoûtant; c'est lui, c'est lui, le souilleur de la pureté canigolienne, le corrupteur des blanches Pyrénéides, l'empoisonneur de la vierge des montagnes! Il faut le détruire, le tuer, le dissoudre, le réduire en bouillie, le mettre en pièces, l'émietter à l'infini! Oui, il faut, il faut, il faut, mes sœurs, oui il faut, il faut, il faut le réduire en bouillie, l'émietter à l'infini, le mettre en pièces, le dévorer, le démembrer, le morceler, l'anéantir.

    Et ainsi de suite. Car elles répétaient obsessionnellement la même chose, continuellement, toujours, comme une chanson, mais une chanson hideuse, pleine de rythmes mais sans mélodies gracieuses, âpre comme la mort, laide comme le mal.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Le Père Noël attaqué à Bugarach (12)

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, chers lecteurs, nous avons laissé notre récit alors que l'Homme-Corbeau, gardien secret du Razès, s'élançait dans les airs vers le Canigou, où on lui avait dit qu'était enfermé l'être véritable du Père Noël sous la surveillance de Sinislën, la déesse du mont célèbre. Il se disait qu'elle devait l'attendre!

    Et de fait, vers lui il vit venir un dragon, et il reconnut celui qu'on nommait Saboul, que Sinislën s'était employé à élever dans son château, malgré les interdictions reçues d'en haut. Dans le plus grand secret, fourbe et menteuse, arrachant aux ténèbres l'œuf d'un dragon qui y avait été banni par le guerrier Dal fils d'Alar, elle avait entrepris cette œuvre de sorcière – donnant même, à Saboul, depuis l'année précédente, de nouvelles forces, de nouveaux pouvoirs.

    Cela avait été plus fort qu'elle et, soit ruse, soit folie, soit stupidité, elle n'avait pas pu s'empêcher de retomber dans ses travers antérieurs, continuant à s'efforcer de retrouver son trône perdu, et persuadée qu'on voulait lui voler ce qui lui appartenait légitimement, sans regard pour la vérité ou la raison.

    C'est ce que se dit l'Homme-Corbeau en voyant arriver vers lui le dragon Saboul – qu'il ne mit pas beaucoup de temps à abattre, malgré ses pouvoirs renouvelés. Car, furieux d'avoir été joué, d'avoir été trahi, il fit partir sans attendre le feu pur de sa pierre d'opale blanche, et le dragon le reçut en plein visage.

    Il tenta bien de répondre par un feu de ses yeux de braise et de sa bouche fumante, mais le rayon pur de l'Homme-Corbeau l'arrêta dans son mol élan, dispersant les flammes et les annihilant – et le gardien secret du Razès fut rapidement sur lui, et lui enfonça sans tarder une de ses serres dans le cou, ce qui fit jaillir un sang noir, et précipita le dragon vers le sol en un vol 6b4c878bf5fa2ed1fb8aa6153a714a50 (1).jpgtournoyant.

    L'Homme-Corbeau n'attendit pas de voir s'il allait s'écraser ou se rattraper avant de toucher le sol brun d'hiver, et continua son vol rapide vers le Canigou, arrivant bientôt en vue du château élancé et imposant de Dame Sinislën.

    Il franchit sans encombres les remparts en passant par-dessus, et se posa sur l'étage supérieur où, à sa grande surprise, ne l'attendait aucun garde. Que signifiait ce silence, cette immobilité des lieux? Il était perplexe. Le château était comme abandonné. Bug lui avait-il menti? Sinislën pourrait-elle n'être qu'une victime, à son tour? Le Doute étreignit l'Homme-Corbeau, étendant ses tentacules rouges jusqu'à son cœur.

    Il en contempla l'œil vitreux, puis, se secouant, il s'avança en détournant le regard vers la porte donnant sur l'étage inférieur, noire et lourde, immobile dans son arche de pierre. Elle semblait faite de ténèbres tendues, et une curieuse exhalaison s'en évaporait, légère et fine, à peine perceptible – mais tout de même réelle, et que l'œil aiguisé de l'Homme-Corbeau ne manqua pas de distinguer. Et puis soudain, sans qu'elle s'ouvre aucunement, de la noirceur même de la porte que l'Homme-Corbeau croyait être en métal, des formes se détachèrent, hideuses et silencieuses, dangereuses, effroyables.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser place au prochain, dans laquelle Sinislën la Vulcanienne apparaîtra aux yeux du gardien secret du Razès – Homme-Corbeau aux yeux perçants.

  • Rudolf Steiner et les Cathares

    00000.jpgHarvey Spenser Lewis (1883-1939), le fondateur du Mystique et Ancien Ordre de la Rose-Croix, énonçait que Rudolf Steiner, par ses propres vertus, était parvenu à saisir des secrets rosicruciens dont lui, Lewis, connaissait l'authentique tradition. C'était agréable et sympathique, mais personnellement, je préfère les génies qui trouvent les choses par eux-mêmes aux philosophes qui conservent par devers eux les traditions symboliques et initiatiques. Je pense qu'ils sont plus fiables, puisque, comme le disait Voltaire, les traditions ne sont souvent que de vieux abus. 

    Et puis les dieux peuvent changer: évoluer. Saint Augustin le disait: de l'Ancien Testament au Nouveau, Dieu avait changé les lois – avait changé de visage, de personne. Du Père on était passé au Fils, pour ainsi dire. Et qu'est-ce qui permet de s'en apercevoir? Le Saint-Esprit. Et où se dépose-t-il? Sur les individus géniaux.

    H. S. Lewis ajoutait que Steiner savait que, au Moyen Âge, la vraie sagesse était dans des groupes combattus par l'Église catholique, les Templiers et les Cathares. Et, certes, on ne peut pas nier que Steiner ait vigoureusement condamné l'attaque, par Philippe-le-Bel, des Templiers. Pour lui, ceux-ci adoraient noblement le véritable Christ, et le roi de France était démoniaque. Dante avait les mêmes idées: cela apparaît, dans la Divine Comédie. Et Steiner saluait dans ce poème une inspiration véritablement initiatique.

    Mais il faut nuancer – comme toujours avec Steiner. Car il admettait aussi que la spiritualité des Templiers avait quelque chose de dépassé – de luciférien, comme il disait, entendant par là un mysticisme excessif, tentateur et illusoire. Et on retrouve là saint 00000000000000000000000.jpgThomas d'Aquin, dont il se réclamait essentiellement – on le retrouve dans son rejet du mysticisme oriental, mêlant illusoirement l'adoration de Dieu au sensualisme. Steiner admet que, à la fin du treizième siècle, ce qu'avaient si hautement vénéré les Templiers n'était plus ce qu'ils croyaient voir. Qu'il y avait un décalage entre le Christ et l'être de lumière qu'ils adoraient, pour ainsi dire. Léger, mais réel.

    L'Église catholique accuse l'Anthroposophie d'être gnostique, et on pourrait croire que l'Anthroposophie assume ce reproche. Il n'en est rien. Dans ce que j'ai pu lire, Steiner dit bien que la Gnose venait de traditions antérieures au Christ, et donc, à ce titre, ne le comprenait pas de façon parfaite. Qu'elle le confondait avec des concepts dont elle ne voulait pas se séparer. Ce n'est pas qu'il ait jamais justifié aucune violence, contre les gnostiques ou leurs héritiers, mais qu'il admettait simplement leur caractère déviant, non chrétien au sens pur.

    Et ce n'est pas, non plus, qu'il ait approuvé l'Église catholique dans toute sa théologie théorique: pas du tout. Il lui reprochait notamment d'avoir confondu l'âme et l'esprit, pour lui distincts. Mais je n'ai pas lu qu'il ait tellement soutenu la Gnose: non. Or, beaucoup se réclament de lui comme si c'était le cas, se fiant peut-être aux accusations fausses de l'Église catholique à son encontre.

    On peut à mon avis en tirer que le gnosticisme oriental des Cathares n'aurait pas reçu sa totale approbation, et qu'à cet égard il était, encore, dans la tradition de saint Thomas d'Aquin, et aurait démenti sa complète union de pensée avec Déodat Roché (dont j'ai parlé une fois récente) – même si celui-ci se réclamait de lui.

  • Le Père Noël à Bugarach (11)

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cet étrange récit, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il interrogeait Bug le Troll pour savoir où était l'être véritable du Père Noël au-delà de sa dépouille vide déjà récupérée. Bug venait d'ironiser sur ce qu'il pourrait bien lui faire s'il refusait de le lui dire.

    - Écoute, répliqua l'Homme-Corbeau, écoute bien: si tu me dis la vérité, je t'épargnerai. Mais si tu me la caches, je ne pourrai simplement pas répondre de mes actes, car la vie du Père Noël est en jeu, et son âme. Et je ne peux permettre aucun retard dans le règlement de cette mission, entends-tu?

    - Bien, fit Bug. Je vais donc te le dire. Mais tu seras surpris et déçu, Homme-Corbeau. Oui, tu le seras. Car nous n'avons pas commis ce crime de notre propre chef, je dois te le dire: comment cela eût-il été possible? Ne sommes-nous pas, en dernière instance, les serviteurs de la dame auguste qui trône en haut du Canigou? De dame Sinislën que tu pensais aimer, et dont tu pensais qu'elle t'aimait? Oui, c'est elle qui nous a demandé d'accomplir ce méfait, d'effectuer cette mission, et maintenant si tu veux récupérer l'être véritable du Père Noël, il faut que tu te rendes chez elle, car c'est là qu'il est, et non ici! Il y a peu, elle est venue le chercher, ou plutôt un de ses démons volant sur l'air grâce à un bâton enchanté – comme qui dirait une motocyclette de l'air. Il l'a emporté, et il est maintenant chez elle, dans son palais, où elle le tient, comme l'an passé, enfermé! Car elle a recommencé son méfait, même si cette fois elle BIRDMAN.jpgespérait s'en cacher en se servant de nous. Elle t'a menti, Homme-Corbeau, et elle était réellement complice, l'an passé, elle n'a jamais digéré sa défaite. Débrouille-toi avec cela, maintenant!

    Ayant entendu ces mots, l'Homme-Corbeau ne sut que dire. Il lâcha, tremblant, Bug, qui en éclata de rire. Et la colère de l'Homme-Corbeau revint, et il jeta son pied sur la figure du troll, qui en tomba au sol, malgré la dureté de sa peau et de son corps. Il n'en fut d'ailleurs pas blessé autrement que d'un bleu, si tant est qu'une peau de pierre puisse avoir un bleu!

    Mais l'Homme-Corbeau n'attendit pas de voir ce qui s'en adviendrait. Et tandis qu'Arach se relevait avec peine de sa chute douloureuse, il s'élança, prit son vol, et fonça vers le Canigou, où l'attendait certainement celle qu'il prenait, celle qu'il avait prise pour sa bien-aimée.

    Mais il est temps, agréables lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette fabuleuse histoire.

  • Saint Thomas d'Aquin et les Cathares selon Déodat Roché

    00000000000.jpgEn Occitanie, un grand animateur de la renaissance cathare fut Déodat Roché (1877-1978), à la fois franc-maçon du Grand Orient de France et anthroposophe du premier cercle – ce qui normalement n'est pas trop permis. Originaire d'Arques, village de l'Aude tout proche de Rennes-le-Château et de tous les lieux célèbres de la haute vallée de l'Aude et de la vallée de la Sals, il s'est passionné pour les Cathares, nombreux dans la région au Moyen Âge et qui, soutenus par l'aristocratie locale, avaient suscité une guerre avec les Français proprement dits, impliqués dans la croisade voulue par le pape Innocent III. Il a créé un très beau musée et une belle association dans son village natal, et a écrit de nombreux livres intéressants dont, voyant que je partais m'installer dans ce Pays cathare, mon ami genevois François Gautier m'a donné plusieurs titres – et je les ai parcourus.

    Et j'avoue n'avoir pas été totalement convaincu, même si certaines choses m'ont charmé, notamment l'idée que les Cathares s'exprimaient en symboles, en contes, en histoires fabuleuses – ce qui plaît toujours à un poète. Car Déodat Roché, ébloui par Rudolf Steiner, et aimant les Cathares d'une affection toute locale, a eu tendance à attribuer aux seconds les idées et pensées du premier, comme s'ils ne faisaient qu'un. Mais le fondement en est sans doute surtout en Roché même.

    Il en est une marque probante.

    En vérité, pour les Anthroposophes – parce que Steiner lui-même l'a suggéré – il existe un lien étroit entre le fondateur de l'Anthroposophie et saint 0000000000000.pngThomas d'Aquin. Or celui-ci, dominicain, n'était pas d'accord avec les Cathares sur le rejet de principe du monde physique, et l'a dit, l'a écrit. Il suivait en cela saint Augustin, ennemi des Manichéens, dont selon Roché étaient issus les Cathares. Et le fait est que les Dominicains ont lutté contre les Cathares, en général. Mais, pris en étau par ce constat, Roché a énoncé que la spiritualité de saint Thomas d'Aquin était proche de celle des Cathares. Ce qui n'a pas beaucoup de vraisemblance, car ce noble théologien mettait en avant la pensée solide et logique, dans la foulée d'Aristote, plus que le symbolisme mystique. Il aimait bien sûr les anges et le monde divin, les sentiments qu'ils inspiraient, mais il était classique, et s'appuyait rationnellement sur l'Écriture sainte, pour illustrer ses propos, et non sur ses révélations intimes. C'est sur la base des textes sacrés qu'il évoquait les anges, les démons, le paradis, l'enfer!

    Je n'ai pas lu d'écrit de Steiner sur les Cathares; j'ai pourtant beaucoup lu Steiner. Il n'en parlait sans doute pas beaucoup. Mais on peut deviner ce qu'il pensait de la question en s'appuyant sur ce qu'il énonçait des Templiers et de la Gnose, avec lesquels les Cathares ne sont pas sans raison liés par la tradition philosophique et historique.

    J'y reviendrai, une autre fois.

  • Les eaux thermales de Rennes-les-Bains, ou l'illusion des vapeurs

    FB_IMG_1613238899254.jpgRennes-les-Bains, station thermale de l'Aude, en Occitanie, est déjà dans les Pyrénées, massif si rempli de sources d'eau chaude que Jules Michelet (1798-1874) disait qu'y couvait la chaleur d'une personne. Le cœur de quelque géant foudroyé par Jupiter y bat encore. Le sang qui sort de ses veines n'est pas mort.

    C'est peut-être ce qui poussait H. P. Lovecraft (1890-1937) à imaginer, dans ces Pyrénées, de menaçantes entités maléfiques, ou Maurice Magre (1877-1941), de divines nymphes.

    Cependant les stations thermales n'en sont pas toutes florissantes. Plusieurs se languissent, et de petites villes nées de leur exploitation, au cœur des montagnes, sont à présent tristement vides, abandonnées. Dans le département de l'Aude, c'est venu s'ajouter à la ruine de l'industrie textile car, en contrebas de Rennes-les-Bains, on trouve les villes de Couiza et Espéraza, désertées et ruinées par la fermeture de fabriques de chapeaux et de sacs.

    Rennes-les-Bains n'a plus son ancien lustre, mais beaucoup continuent de raconter ses fables. On cite le livre d'un de ses curés du dix-neuvième siècle, Henri Boudet (1837-1915), qui, type de savant qu'aurait aimé André Breton, a prétendu qu'un cromlech géant était constitué par les rochers naturels des environs, et que le patois local serait celtique et proche de la langue originelle, laquelle serait en même temps l'anglais et l'hébreu. Cela fait rêver, mais la présence inattendue de l'anglais met forcément la puce à l'oreille.

    Joseph de Maistre aussi prétendait que l'anglais venait du celte, et c'est sans doute chez lui que Boudet a trouvé cette idée fausse. Maistre cherchait un peu trop les Celtes où il n'y avait manifestement que des Germains – liant absurdement 0000.jpgCharlemagne à la Gaule éternelle.

    Mais il y a plus: c'est que les Anglais ont toujours été de grands amateurs d'eaux thermales, et qu'ils ont beaucoup fait pour le succès de celles des Pyrénées autant que pour celles des Alpes, à Aix-en-Savoie aussi bien qu'à Rennes-les-Bains.

    L'abbé Boudet a dû en rencontrer quelques-uns dès son temps. Or, dans les sources d'eau naturellement chaudes de Rennes-les-Bains, quand elles baignaient agréablement les membres, que pouvait-on faire sinon créer une substance à ses rêves? Dans la vapeur diluant l'eau même du corps, les fantasmes personnels se déploient à l'extérieur de soi – et advient ce qu'on appelle des visions. C'est ainsi que sont nés les fantasmes relatifs à Rennes-le-Château et à Bugarach, tout proches de Rennes-les-Bains, et que visitaient les curistes quand ils ne se baignaient pas. C'est dans ces eaux chaudes qu'agissaient les esprits élémentaires que j'ai appelés les Mitounes, expression de la vie des lieux. Je les ai nommées telles, parce que les paysans locaux les nommaient telles.

    Les rêveries mystiques liées aux cathares qui peuplaient cette région autrefois partagent avec cette eau chaude une dimension sensuelle évidente, qui renvoie encore aux Mitounes, et à ce que Michelet concevait dans les Pyrénées. Plus qu'on ne croit, un lieu peut suggérer des fantaisies, et la sensualité n'étant pas portée à la vérification, on a tôt fait de les assimiler à d'authentiques visions. Mais, de mon point de vue, la clairvoyance montre surtout ce que voyait Lovecraft, ou Michelet. La source des illusions est plus spirituelle, certes, que l'illusion même.

  • Le Père Noël à Bugarach (10)

    0000000000.jpgDans le dernier épisode de cette sanglante série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, gardien secret du Razès, alors qu'il se précipitait vers le Pic de Bugarach pour venger le Père Noël du lamentable forfait commis contre lui par les deux trolls Arach et Bug.

    Au moment où il devait percuter la roche et, aurait-on dit, lamentablement s'y écraser, voici! l'Homme-Corbeau joignit ses mains longues, les pointa vers l'ouverture pratiquée naguère par Bug, et un rayon fulgurant en sortit, qui fit exploser la roche et agrandit le trou – l'agrandit suffisamment pour laisser passer le svelte corps du gardien du Razès, et lui permettre d'entrer dans la montagne. Là, en effet, se tenaient, dans une énorme caverne, Bug et Arach son frère.

    Pressés l'un contre l'autre parce qu'Arach essayait de consoler Bug et de le soigner en enserrant sa main blessée d'un bandage blanc, ils regardèrent interloqués ce feu qui détruisait leur roche, puis l'Homme-Corbeau fondre sur eux. Étonnés de cette puissance – inconnue en ces lieux depuis le départ de saint Guillaume –, ils ne firent aucun mouvement. Bug même s'arrêta de gémir, et les deux étaient stupéfiés.

    D'abord le Génie du Razès se jeta sur Arach qui l'avait tant insulté et, faisant mine de lui donner un coup de poing, lui donna inopinément un coup d'aile, rapide comme rien ne l'est en ce monde; et ce fut tout juste si Arach ne fut pas tranché en deux.

    Mais sa peau était dure, c'était un troll. Elle était presque semblable à la pierre, et il en fut simplement projeté sur la pierre qui servait de mur à l'arrière de la grotte, et le choc en fut retentissant, et des pierres tombèrent du plafond, et l'Homme-000000000.jpgCorbeau se jeta sur Bug, qui se mit à implorer sa clémence, terrifié et gémissant.

    Alors l'Homme-Corbeau d'une voix rageuse demanda où était le véritable Père Noël, au-delà de la dépouille vide par laquelle Bug l'avait remplacé. Celui-ci d'une voix tremblante répondit qu'il se trouvait ailleurs. Où? demanda en criant l'Homme-Corbeau.
    - Je ne peux te le dire, répondit Bug.
    - Parle, ou je t'arrache les doigts qui te restent, entra en furie l'Homme-Corbeau.
    - Je ne peux te le dire, répéta le troll, car si je te le disais, tu me tuerais de colère, tu me tuerais de déception, tu me tuerais pour passer sur moi ta rage.
    - Tu ferais mieux de parler, car je ne te lâcherai pas jusqu'à ce que tu l'aies fait, et comme ma colère est illimitée, il ne restera rien de toi qu'une bouillie sanglante, si tu ne me le dis pas.
    - Oserais-tu torturer et malmener un prisonnier, toi qu'on dit si juste, si soumis au service du bien? ironisa Bug.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette violente histoire.

  • Valeur des vies antérieures

    00000.jpgL'autre jour, je racontais à une dame l'anecdote connue de Rudolf Steiner à qui une autre dame avait dit être la réincarnation de Marie-Madeleine. Il lui répondit être bien obligé de lui annoncer qu'elle était la vingt-quatrième qu'il rencontrait. 

    Ce qui prouve que les rêveries sur Marie-Madeleine ne sont pas si récentes qu'on croit, et que la chose en court depuis longtemps dans les milieux occultistes et mystiques. 

    Une grande sainte réputée faire l'amour a quelque chose qui rappelle Vénus. Elle pose la question de la conciliation difficile entre la sainteté et la vie sexuelle – sa force, son attrait. Saint Augustin disait qu'on projetait sur Vénus et Jupiter les mœurs qu'on voulait se justifier d'avoir, la fornication et l'adultère, mais dire cela n'est pas résoudre entièrement la question, puisque l'énigme de la cause de ces désirs demeure – Dieu n'ayant pas pu ne pas les vouloir, puisqu'ils étreignent même les êtres humains qui préféreraient ne pas en avoir.

    Mais, racontant cette anecdote, j'entendis mon interlocutrice répondre que c'était possible, que cette dame s'adressant à Steiner pouvait être la réincarnation de Marie-Madeleine; ce à quoi je concédai: Oui, il y a une chance sur vingt-quatre.

    On raconte souvent des vies antérieures glorieuses, qui justifient au fond un pouvoir en celle-ci – un titre. J'entends parler d'une autre dame encore qui affirme que dans une vie antérieure elle était une grande guide spirituelle, qui avait des centaines d'adeptes de par le monde. En cette vie, elle essaie de réitérer l'exploit; mais elle n'en a qu'une dizaine dans la haute vallée de l'Aude. 000000000000.jpgComment une telle chute a-t-elle pu être possible? Quels péchés a-t-elle commis?

    Nos vies antérieures étaient sans doute aussi banales que nos vies présentes.

    J'aime l'ironie. Mais qu'on pourfende l'illusion des glorieuses vies antérieures ne signifie pas que les vies antérieures soient inexistantes, ni qu'elles soient inutiles à évoquer. La question des péchés commis est justement importante, bien plus que ce qui, dans la vie antérieure, peut justifier telle ou telle prérogative dans la vie présente: pour cela, il  s'agit essentiellement d'égoïsme. Un mal arrive, inexplicable, triste, désespérant, injuste. Comment est-ce possible? 

    Ce qu'on a commis comme mal s'est inscrit dans l'âme, et le bien qu'on fait pour le compenser peut en purifier. Mieux encore, la souffrance subie purifie aussi. Et Spinoza disait que quand on comprenait les causes de ce qui arrive, on l'accepte – philosophiquement. Et on œuvre tout de même créativement, par la pensée et l'action, on dépasse ce qui vient du passé, et on entre courageusement dans l'avenir. Sinon, n'est-ce pas, le mal qu'on subit paraît absurde et arbitraire.

    Quant à ce qu'on a pu faire de bien dans une vie passée, comme de nourrir de sagesse des milliers d'adeptes ou de laver les pieds de Jésus avec ses cheveux, cela empêche qu'on subisse du mal en cette vie; mais le bien qu'on reçoit n'en est pas moins une grâce, face à laquelle il faut rester humble. Les quelques adeptes qu'on a gardés ne sont pas issus des nombreux adeptes qu'on a eus, mais de la bonté des dieux.

  • Le Père Noël à Bugarach (9)

    000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette mini-série auguste, nous avons laissé notre récit alors que nous racontions comment l'Homme-Corbeau, gardien secret du Razès, avait acquis l'opale jeteuse d'éclairs blancs dont il ornait son front.

    Et c'est par cette arme sainte qu'il venait d'anéantir le second doigt de l'horrible Bug, qui en hurla désespéré. Et Arach se fit entendre: il se fondit en insultes obscènes – auxquelles, grave, l'Homme-Corbeau ne répondit pas. Mais il recueillit le Père Noël et son attelage qui menaçait maintenant de tomber, puisque le doigt-câble de Bug ne le retenait plus, et l'emporta au bord du lac de Bugarach, récemment creusé. Il pensait, ainsi, que les rennes pourraient se calmer, se rassurer, boire, reprendre souffle, et il espérait que le Père Noël aussi reprendrait ses esprits. Il se pencha sur lui au doux son du clapotis de l'eau froide, en cette nuit étoilée d'hiver. Mais le regard de saint Nicolas restait toujours vide. Son âme avait réellement été volée, l'avait été complètement.

    L'Homme-Corbeau, comprenant qu'il n'y avait rien à faire – et voyant que les rennes, calmement, buvaient à présent l'onde du lac –, se dressa, et son regard ardent jetait des éclairs, et il serrait les dents de rage, de dépit, et l'esprit de la vengeance monta en lui des profondeurs, et le remplit d'un feu noir.

    D'un coup il déploya ses ailes, immenses dans la nuit, faisant ombre aux étoiles, et on les entendit claquer. Plus d'un habitant crut à un coup de canon. À un avion défiant le mur du son. Quelques illuminés pensèrent à une nouvelle soucoupe volante; quelques révoltés maudirent l'armée française et ses machines de mort; quelques angoissés se crurent spécialement visés par un obus prochain; quelques exaltés imaginèrent une attaque des Russes. Mais ce n'était que l'Homme-Corbeau qui prenait son vol, furieux, avide de vengeance, indigné, pressé de châtier justement les deux trolls coupables d'un horrible crime.

    À la rigueur, celui qui aurait conçu une étoile filante frappant l'air de sa célérité aurait été davantage 00000000.jpgdans le vrai, car, né une seconde fois des anges et en particulier d'Isis, l'Homme-Corbeau avait, dans sa nature, un rapport étroit avec les météores. Mais celui-ci parlait, avait une voix; car c'est en criant sa haine qu'il se précipita vers la falaise du pic, annonçant aux deux malfaiteurs leur mort prochaine.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode terrible, pour renvoyer au prochain, quant à l'affrontement fatal entre l'Homme-Corbeau et ses deux ennemis affreux.

  • Le Père Noël à Bugarach (8)

    00000.jpgDans le dernier épisode de cette mini-série de Noël, nous avons laissé le Père Noël alors que juste devant lui l'Homme-Corbeau, son libérateur, venait de détruire un des deux doigts de Bug le Troll sortis à l'air libre après des siècles de confinement sous la roche du pic aux mille soucoupes volantes.

    Des roches tombèrent du sommet du pic, tant il s'agitait sous la pression de Bug blessé. Mais l'Homme-Corbeau ne s'en inquiéta pas davantage, car ses ailes le protégeaient, et les pierres roulèrent de chaque côté de cet égide de jais aux longues plumes dures comme du métal.

    Il s'employa alors à couper le doigt qui maintenait le Père Noël contre la paroi de pierre.

    Et le vivant câble se resserra, et comme il était enroulé autour du cou du malheureux, l'Homme-Corbeau craignit qu'il ne l'étouffât voire ne le brisât – et déjà les pores dentus de ce doigt maléfique creusaient sa chair qui en devenait sanglante, menaçant même de l'égorger.

    Vite il s'affaira, et de sa griffe fine et précise il le coupa sans toucher la chair de saint Nicolas, ce qui relevait assurément de l'exploit. Puis il consuma le morceau détaché qui tentait de l'attaquer, en jetant, toujours depuis sa pierre d'opale au feu blanc, un trait pur jailli de sa seule pensée.

    Douée en effet d'âme, cette pierre, réagissant à la sienne, lui obéissait. On eût pu dire que son feu était fait de sa pensée – mais dans la mesure où, par la grâce des anges, elle était liée aux astres.

    Un être sublime la lui avait donnée, lorsqu'il avait reçu son nouveau corps; à peine avait-il pu distinguer ses traits, lorsqu'il l'avait vu dans la lumière, et que, plaçant sad5yupe4-b891e8fd-3470-4762-b1ed-c26b46167811.jpg main devant ses yeux éblouis, il tâchait de voir s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme. Mais il n'était ni l'un ni l'autre – ou plutôt il était les deux, il était les deux à la fois.

    Et il avait tendu une main gracieuse, et sur la paume était cette pierre flamboyante; et d'instinct, sans réfléchir, l'Homme-Corbeau avait aussi tendu sa main, et avait pris cette pierre et l'avait placée sur son front – où elle s'était aussitôt incrustée, sans qu'il en ressentît aucun mal. C'était comme si elle avait toujours fait partie de lui. Et dès qu'elle fut ainsi posée sur lui, il vit des mondes fabuleux, comme si elle était un œil – mais un œil qui plonge dans l'Invisible, et y distingue tout, miraculeusement.

    Et des rayons en sortaient, qui chassaient les ombres et dissolvaient l'apparence illusoire des choses, et montraient le monde à nu.

    Mais aussi des éclairs en jaillirent, qui détruisirent les choses mauvaises, contre lesquelles le cœur de l'Homme-Corbeau se tournait.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser place au prochain, dans lequel la suite de la bataille de Bugarach sera exposée.

  • Jésus prophète mahométan

    00000000000.jpgL'idée de certains, que Jésus aurait été marié, rappelle une chose simple, c'est le prophète Muhammad, qui lui a été marié. Chez les chrétiens qui attribuent une femme et des enfants à Jésus, y a-t-il un Islam mal assumé?

    Il y a là une logique. Les chrétiens imprégnés de l'idée de Jésus marié sont souvent imprégnés de traditions orientales, et qu'est d'autre l'Islam qu'une branche du christianisme imprégnée de tradition orientale? 

    On raconte que les cathares croyaient Jésus marié, notamment avec Marie-Madeleine. Un ancien chroniqueur affirme qu'il est saint que Béziers ait été prise le jour de la Sainte-Marie de Magdala parce que les hérétiques à son sujet y blasphémaient. Or, Béziers a appartenu aux royaumes arabes, avec tout le Languedoc, et il est simple de considérer que le christianisme cathare du Languedoc a été influencé par les figures de la tradition mahométane, et en a reçu une coloration spécifique.

    Même s'il fallait se référer plutôt à l'arianisme wisigoth, pour cette région nommée d'abord la Gothie, cela peut aisément se relier à l'Islam – d'abord parce que les commentateurs ont globalement dit que l'arianisme et l'Islam avaient beaucoup de traits communs (notamment la référence à la gnose), ensuite parce que même si on ne sait pas ce que l'arianisme pensait de Jésus et de ses relations avec Marie-Madeleine, on sait qu'il considérait que le Fils n'était pas consubstantiel au Père, et donc que Jésus n'avait nul besoin d'incarner la perfection sur Terre. Il pouvait être marié, cela ne changeait rien – il n'était pas, dieu incarné, au-delà des sexes ou de la nature terrestre.

    Mais il faut se poser la question d'un christianisme qui ne donnerait pas la possibilité à l'être humain de spiritualiser entièrement la relation amoureuse. Car qu'il y ait eu de l'amour entre Jésus et Marie-Madeleine ne fait aucun doute; mais les catholiques ont estimé qu'il s'exerçait sur un plan entièrement supérieur, où le corps physique n'agissait plus. 

    Et c'est là le mystère propre au christianisme, selon moi: il promet un corps glorieux qui ne pèche plus, mais reste quand même réel, substantiel – pleinement présent au monde. Il ne promet pas, comme les Orientaux, une dissolution dans la splendeur universelle – lumineuse selon les optimistes, après tout ténébreuse selon les athées, qui en un sens sont ici lucides. (Car qu'est-ce qu'un paradis dans lequel on n'existerait plus comme individu – ou être pensant –, sinon un enfer?)

    Si on veut dire que Marie-Madeleine était elle-même une initiée de haut rang, il faut savoir que, dans la tradition islamique, Aïcha, troisième épouse de 2042358300.jpgMahomet, est dans le même cas, et qu'elle a enseigné des choses saintes, et qu'elle est nommée Mère des Croyants. Autant dire incarnation de la Mère divine! Manifestation d'Isis! 

    Il est après tout possible que l'idée de Marie-Madeleine femme de Jésus soit venue du modèle d'Aïcha femme de Mahomet. Que cela ait été conscient ou pas, c'est très vraisemblable.

  • Le Père Noël à Bugarach (7)

    0000.jpgDans le dernier épisode de cette terrible série, nous avons laissé le Père Noël alors que, ligoté sur la paroi du pic de Bugarach par un doigt étiré de Bug le Troll, il était secouru par l'Homme-Corbeau s'efforçant de trancher ce doigt de son rayon frontal blanc, dur et fin comme une lancette.

    On se souvient que Bug était parvenu à faire sortir un second doigt, qui fouillait la chair du Père Noël et y était enfoncé. Bug resserra le doigt qui maintenait immobiles saint Nicolas et son attelage, et libéra le doigt enfoncé.

    Un flot de sang jaillit de la chair du Père Noël, qui en tressauta. Mais il ne cria pas, ne fit mine d'aucun éveil intime – signe qu'il était déjà bien aspiré dans le doigt de Bug, qui était aussi un tube: il avait la faculté de s'ouvrir au bout, et de sucer, à la façon d'un tuyau, la vie de ceux qu'il entendait déguster par ce biais, vampire d'un nouveau genre.

    Le bout ouvert se referma, se constitua en une pointe dure et noire, à la façon d'un ongle ou d'une griffe, et se jeta sur l'Homme-Corbeau, tentant de le transpercer à la poitrine, au cœur, pour boire sa vie aussi, mais plus rapidement, en le tuant tout de suite! Car il n'avait pas de temps à perdre avec ce menu fretin: il méprisait cet homme qu'avaient transformé des fées, mais qui n'était qu'un mortel de l'époque dégénérée dans laquelle les saint Guillaume de Gellone étaient loin d'avoir subsisté.

    Cependant l'Homme-Corbeau, tout modeste qu'il fût de sa lignée, n'était point dénué de tours, et son agilité lui permit d'éviter le doigt lancé de Bug. Car il se tourna de côté, et derechef lança un rayon blanc de son opale frontale, mais cette fois sur ce doigt 000000000000.jpgque, tout fin qu'il fût, il ne manqua pas.

    Le tube vivant s'était jeté sur la paroi de pierre après s'être arraché du corps du Père Noël, faisant une boucle, et en manquant l'Homme-Corbeau il s'écrasa sur le roc – et le sursaut qu'il fit, l'arrêt qu'il dut faire en percutant la surface dure de la montagne permit à l'Homme-Corbeau de jeter son feu en y plaçant toute sa force, toute sa puissance. Le bout du doigt en fut consumé, sa pointe émoussée, sa griffe éradiquée.

    Un second cri retentit dans la montagne – et des injures jaillirent aussi comme des traits acérés, venant d'Arach le frère de Bug. Car il ressentait les peines et les douleurs de son frère Bug, dont il était jumeau, et avec lequel il ne formait pour ainsi dire qu'une seule âme.

    Mais les menaces n'impressionnèrent pas l'Homme-Corbeau – qui était passé par les portes de la mort, déjà une fois en cette vie! Il fit jaillir ses propres griffes au bout de ses doigts comme des serres, saisit le doigt blessé du monstre, puis le déchira, le rompit, le coupa, le lacéra à la vitesse de l'éclair – et un sang noir en bondit, mélange du sang de saint Nicolas et de celui de Bug même, et une puanteur aussitôt s'exhala, comme si des esprits mauvais s'enfuyaient en hurlant de cette chair infâme.

    Mais il est temps, chers amis lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette série brutale et sanglante.

  • Christianisme madeleiniste

    0000000000.jpgJ'ai eu, sur Facebook, une conversation avec l'historien et philosophe Christian Doumergue, grand spécialiste des traditions secrètes de la haute vallée de l'Aude et des Pyrénées – chroniqueur des faits parallèles, si on peut dire. Il a affirmé quelque chose qui m'a surpris: Marie-Madeleine ferait remonter aux sources du christianisme. Je lui ai demandé pourquoi en ce cas on ne l'appelle pas madeleinisme. Sous prétexte de rééquilibrer le christianisme entre saint Pierre et Marie Madeleine, on peut en arriver à poser la dame de la Sainte-Baume comme plus importante que Jésus même. Ce n'est pas forcément dit, voire conscient, mais l'agitation autour de sa personne finit par le suggérer puisque, somme toute, même le catholicisme ne parle pas tant de saint Pierre que le madeleinisme de Marie-Madeleine.

    Elle est liée à la gnose, dit-on; mais Jésus-Christ l'était-il? Elle aurait été choquée, j'en suis sûr, qu'on la juge plus importante que lui. Mais il y a peut-être une forme de féminisme mystique qui refuse que Dieu se soit incarné dans un homme, et qui proclame essentiellement que c'était Marie-Madeleine qui incarnait la grande déesse – Isis, le féminin sacré. Si Jésus conserve au moins la possibilité d'incarner Osiris qu'Isis a sauvé, il doit se tenir heureux. Sinon, il a pu simplement mériter de la recevoir pour épouse par ses nobles vertus.

    Il y a là la marque d'un certain matérialisme qui ne parvient pas à concevoir l'être humain au-delà de son genre, c'est à dire de la sexualité. Il est évident que le Christ est une entité divine au-delà des sexes, car la 0000000000.jpgsexualisation est liée au corps et à la Terre. Charles Duits disait que la Maison Divine, vivant pour ainsi dire dans l'orbe solaire, n'était pas sexuée. Que la sexualisation ne survient que dans l'orbe lunaire – mais dans les mêmes corps, sous la forme de l'hermaphrodisme. Seule la Terre séparait finalement les êtres en sexes distincts. Car il reprenait le principe des cieux superposés de l'ancienne sagesse – ou gnose. Le féminisme qui refuse l'idée d'un être humain sans sexualisation refuse aussi que l'être humain ait son germe divin dans le Ciel, dans cette logique. Il veut que l'être humain ne soit que la production de la Terre.

    Ce que je ne dis pas pour rabaisser le féminisme dans son juste combat pour l'égalité. Justement parce que l'être humain, en profondeur et au regard de ce que Duits appelait la Maison Divine, est au-delà des sexes, l'égalité entre les hommes et les femmes est un principe incontournable. Il s'agit du droit à ne pas s'appuyer sur le corps, mais sur l'esprit. L'idéal humain arraché à la contingence sexuelle, ange à visage distinct, fait de l'égalité un principe absolument pur. Mais un féminisme qui voudrait instaurer un matriarcat universel est simplement dans la concurrence avec le mâle, il n'est pas dans l'évolution de l'être humain vers la liberté.

  • Le Père Noël à Bugarach (6)

    00000000000.jpgDans le dernier épisode de cette surprenante série de Noël, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, gardien secret de l'ancien comté du Razès, alors qu'il s'élançait vers le pic de Bugarach où on l'avait prévenu qu'était vicieusement ligotée la pieuse innocence du Père Noël.

    Ayant profondément foi en sa bonne fée – qui, étoile singulière brillant de son éclat particulier, était dans le ciel de la suite de sainte Marie Madeleine –, il arriva à toute allure en vue du Père Noël enchaîné et comme cloué à la paroi du pic de Bugarach par le doigt pareil à un câble de l'horrible Bug, lamentable troll. Il se dit qu'en fait sa tâche serait peut-être aisée: rien ne semblait pouvoir l'empêcher d'arriver jusqu'au bon saint Nicolas – tout était calme et sans obstacles, sans ennemis, sans défenses manifestes.

    Il se plaça bientôt près du saint patron des enfants, et lui parla, lui demandant si cela allait. Le malheureux leva la tête, et l'Homme-Corbeau eut un frisson: son regard était vide, comme si son âme avait été complètement bue.

    Comment cela était-il possible? Il essaya de réveiller son esprit, lui mit la main sur l'épaule – mais le saint aux dix mille cadeaux ne fit que tourner mécaniquement la tête vers la main posée, comme s'il ne comprenait pas la sensation causée par elle, puis recommença à regarder de son air vide son sauveur, avant de baisser à nouveau le front, comme s'il ne signifiait absolument rien pour lui.

    L'Homme-Corbeau se dit: «Quel est ce mystère? Ne reste-t-il plus, sur ce plan terrestre, de cet homme qu'une coque vide? L'âme du Père Noël a-t-elle été bue, 000000000.jpgdéjà, par l'horrible Bug? Quoi qu'il en soit, commençons par trancher ce long doigt rouge infect, qui maintient ici le Père Noël prisonnier.»

    Il se concentra – et un fin rayon blanc de feu cristallisé sortit de la pierre d'opale qu'il portait au front, pour toucher le doigt qui ligotait le Père Noël comme un lasso – entrant dans sa chair, et qui maintenait aussi, dessous, le traîneau suspendu dans les airs, avec les rennes qui beuglaient de temps en temps, mais étaient globalement inertes et effrayés, attachés au traîneau par le timon. Tout de suite, une fumée âcre s'éleva dans les airs, et le doigt tressauta, laissant couler un sang noir. On entendit un cri de rage à l'intérieur de la montagne, et la paroi trembla.

    Mais il est temps, chers amis lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant au récit de la bataille entre Bug et Arach et l'Homme-Corbeau, gardien saint du Razès immortel.

  • Sainte Marie-Madeleine et la mort

    0000000000000.jpgOn lit çà et là que Bérenger Saunière, fameux curé de Rennes-le-Château dans l'Aude, aurait su un grand secret sur Jésus: loin d'être mort sur la Croix, il aurait cédé à la tentation racontée par Martin Scorsese dans son film à scandale, et se serait marié avec Marie-Madeleine et aurait fait des enfants. C'est peu vraisemblable, pour la raison suivante: l'abbé Saunière a conservé le symbolisme de Marie-Madeleine qui la montre adorant une croix avec à ses pieds une tête de mort, renvoyant à la crucifixion de Jésus. Il l'a fait représenter ainsi, dans son église. Il ne pouvait donc pas croire que Jésus ne soit pas mort avant que Marie-Madeleine commence à méditer sur lui.

    Ces histoires de Jésus qui ne serait pas mort sur la Croix existent depuis l'antiquité, notamment dans les traditions orientales, et on en a des traces importantes dans l'Islam. Mais il existe des courants mystiques occidentaux qui, depuis un siècle environ, ont repris cette idée, notamment celui, assez connu, fondé par Harvey Spencer Lewis (1883-1939).

    Il y a aussi, peut-être, un lien avec le catharisme, dont Lewis disait justement qu'il recelait de grands secrets. Car le Languedoc n'a pas seulement abrité cette hérésie, il l'a protégée: il s'est ensuivi la guerre que l'on sait. Et les documents sont formels: les cathares méridionaux s'opposaient aux catholiques relativement à Marie-Madeleine. Il est donc possible qu'ils aient été eux aussi sous l'influence des traditions orientales qui rejetaient l'idée d'une crucifixion de Jésus-Christ – et adoptaient celle d'une vie plus ordinaire de père de famille, pour lui.

    La raison en est probablement simple: la noblesse languedocienne était toujours sous l'influence secrète des princesses sarrasines épousées jadis par les guerriers francs. L'exemple le plus connu en est Guillaume de Gellone, qui  a fini sa vie 00000.jpgreligieusement, et est devenu l'un des saints les plus importants de la région. 

    Il subsistait une forme d'initiation qui devait encore à l'Orient par le biais de l'arabisme – voire, au-delà, de l'arianisme wisigoth. Et la tradition arabe ne contenait pas seulement cette gnose qui refusait la Crucifixion à Jésus-Christ, mais aussi un Islam qui donnait à son propre prophète des épouses. On trouve même, dans un livre érotique tunisien du treizième siècle, que ses talents en amour convainquaient les prophétesses rivales de se rallier à lui.

    Il est un peu évident qu'au fond de la vieille tradition languedocienne se meut cette tradition qui lie la spiritualité à la chair, qui ne sépare pas les plans comme le faisait le catholicisme. 

    D'une certaine façon, le mysticisme qui refuse à Jésus la Crucifixion est une résurgence de l'Islam espagnol médiéval, philosophique et raffiné, et le lien avec Rennes-le-Château se fait par ce biais. Non loin se trouvent les thermes de Rennes-les-Bains, et dans ce genre de lieux se rendent souvent des Anglo-Américains distingués aspirant à des expériences mystiques. Il y a, à Baden-Baden, en Allemagne, ville thermale d'excellence, un centre de l'obédience de H. S. Lewis qui s'affiche ouvertement, juste à côté d'un très joli casino. C'est tout une ambiance. Mais Rennes-les-Bains a perdu de son lustre, les stations thermales de l'Aude attirent moins.

    Cela a créé une tradition poétique et sympathique, mais dont je doute quand même de l'authenticité locale. Les légendes se souviennent surtout des saints catholiques et des fées agrestes, comme ailleurs. Les commentateurs croient voir Mithra et la franc-maçonnerie là où il n'y a que des symboles catholiques qu'ils ignorent. Car souvent, malheureusement, la culture catholique est assez ignorée pour qu'on attribue à autre chose ses réalisations, avec peu de sens.

  • Le Père Noël à Bugarach (5)

    0000000000000.jpgDans le dernier épisode de ce conte annuel, nous disions que l'Homme-Corbeau, prévenu par l'ombre divine de saint Guillaume de Gellone, s'était envolé vers le pic de Bugarach pour délivrer le Père Noël enchaîné de ses abominables persécuteurs. Il songeait que l'an passé il n'était venu à bout des ennemis du Père Noël tapis dans le Canigou que grâce à l'intervention inopinée de Captain Corsica, gardien de la Corse éternelle.

    Cependant, tout en volant il se souvint que celui-ci était cette fois occupé par le retour du terrible Lestrygon, et que la plupart des Captains et des Génies gardiens étaient occupés à combattre les démons qui répandaient l'infection spirituelle apparaissant dans l'air sous forme de boules couronnées d'éclairs. Certes, le sorcier-diable Radsal-Tör, rêvant d'immortalité terrestre et à cette fin se nourrissant des peurs et des illusions des ordinaires mortels, avait été provisoirement vaincu à Paris par Captain France, mais il avait laissé derrière une horde d'insidieux disciples, qui poursuivaient son œuvre et par lesquels – si puissants étaient-ils! – les elfes protecteurs et les super-héros veilleurs de la France et de ses régions semblaient submergés au combat, en ce moment. Toute l'Europe du reste était en proie à ces démons, et même Captain Europe avait dû se réveiller de son superbe sommeil pour intervenir et tenter de sauver les pays sous sa garde en attaquant directement la base occulte où, dit-on, avait été recueilli et abrité Radsal-Tör après sa défaite contre Captain France. Mais il s'agit d'une autre histoire, qui ne nous concerne pas ici, et sur laquelle, si Dieu le veut, nous reviendrons à l'occasion, ultérieurement.

    Cependant, il faut l'avouer, l'Homme-Corbeau n'avait point trop à faire, la haute vallée de l'Aude étant relativement protégée des démons qui circulaient surtout dans les grandes villes, et les lieux très peuplés. Mais il avait justement une autre mission, désormais: sauver le Père Noël qui, au contraire, était d'autant plus en danger que la région qu'il avait traversée était déserte, et donc propice à l'action agressive des trolls maléfiques. Car le Père Noël ne pouvant guère se ressourcer dans la foi des enfants 0000.jpget des familles en pénétrant les maisons douces et chaudes, éclairées, illuminées derrière leurs fenêtres d'or, et en se laissant porter par l'amour de ses fidèles adeptes, il était relativement en danger en passant notamment au dessus de Bugarach, ainsi que les faits que nous avons racontés l'ont confirmé.

    Et l'Homme-Corbeau se dit que cette mission serait pour lui extrêmement dangereuse, peut-être plus encore que la précédente, celle de l'an dernier, puisque les trolls Bug et Arach, jadis dotés de puissance par l'ange de Jupiter, pouvaient bien le déchirer et le mettre en pièces, étant trapus, forts, redoutables, épais, pareils à deux géants aux larges épaules. Ayant dévié de leur mission antique, ils étaient devenus sans pitié, âpres, sombres, ténébreux, violents, et ils frappaient sans crainte de faire mal, mais au contraire avec le plaisir d'exercer le plus possible leur puissance. Ils se justifiaient en prétendant qu'ils avaient été abandonnés par les leurs, et cela les rendait colériques et brutaux, cela déchaînait en eux avec vigueur les entités de l'abîme, qui volontiers leur prêtaient leur feu et leurs foudres – lesquels, en imprégnant leurs membres, les rendaient quasiment invincibles!

    Jadis Guillaume de Gellone était parvenu à les vaincre, miraculeusement; l'Homme-Corbeau serait-il en mesure de réitérer un tel exploit? Il en doutait beaucoup. Et pourtant, tout à son devoir, il éprouvait de la joie de sentir derrière lui les entités célestes, de se sentir approuvé par le concert des étoiles, et il volait en s'irriguant de leurs flots de clarté, alors que, dans la nuit sans nuages des Corbières, il se précipitait vers le sommet de ce massif étonnant.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette merveilleuse histoire.

  • Le royaume d'une rivière: de l'Aude à l'Aragon

    0000.jpgOn a beaucoup dit que les départements français n'avaient pas d'âme à cause de leurs noms de rivières, minérales et impersonnelles. Mais il existe bien des royaumes émanés d'une rivière – et en particulier il y eut l'Aragon, né sur les rives d'une rivière du même nom, dans le nord de l'Espagne. Charlemagne, dit-on, en a fait un comté, pour défendre la chrétienté des Sarrasins, puis un des comtes s'est fait roi: l'Aragon n'appartenant pas en propre à la France ou au Saint-Empire, il le pouvait.

    Peut-être pourrait-on imaginer qu'un jour des comtés apparaîtront dans les ruines des départements français – notamment les plus excentrés, les plus proches des montagnes, de la mer, des lieux sauvages. Le département de l'Aude a justement cette tendance, de se définir comme ayant une identité propre. Et c'est logique, car la rivière de l'Aude baigne toutes les villes du département. Plus elle s'approche de la mer, plus celles-ci sont grosses: d'abord il y a Quillan, trois mille habitants, ensuite il y a Limoux, dix mille, 0000000000.jpgpuis Carcassonne, la préfecture, en a quarante-cinq mille, enfin Narbonne, la plus grande, en a cinquante-cinq mille. La République a montré sa tendance à l'abstraction vide en choisissant Carcassonne comme chef-lieu, alors que Narbonne la dépasse. Cela dit, on ne peut pas tout prévoir. À l'époque où le choix a été fait, Carcassonne était plus grosse, plus somptueuse, plus aristocratique, plus élégante. Je l'ai dit déjà, l'effondrement de l'industrie textile l'a ruinée.

    Quelle qualité eut donc l'Aude pour inspirer des fondateurs de cités? On connaît les histoires antiques de héros ayant fait l'amour avec des nymphes de rivières. Il doit y avoir là un fond de vérité, une forme de relation spirituelle intime. Dans les vapeurs d'une rivière une vie invisible, insaisissable, une présence reflète 0000000000.jpgsur les hommes le ciel étoilé, et lui sert de guide. Elle dessine sous ses yeux des figures qui lui montrent la voie, et unissent par conséquent les hommes dans un même esprit. Des lois en sortent, des peuples.

    Honoré d'Urfé en était plus ou moins conscient quand, évoquant la nymphe du Forez qu'il disait orgueilleusement mère des Gaulois, il n'oubliait pas de mentionner le glorieux Lignon, et de louer ses rives idylliques.

    L'écrivain écossais David Lindsay, plus ou moins gnostique, a peint, feignant de décrire une autre planète, la force spirituelle des rivières: il a évoqué des gerbes d'étincelles qui se trouvaient à leur source, et qui, peu à peu, se réduisaient en intensité et en nombre. Et de fait, en haut des montagnes, les torrents semblent déposer sur les rives une vie plus noble, plus pure, plus luisante que dans les plaines paresseuses. On vénérait, à cause de cela, les sources: c'est là que se trouvaient les Nymphes!

    Ces étincelles étaient dites par Lindsay des sortes d'atomes, et je suppose qu'il n'aura pas échappé aux Genevois que le début du Rhône après l'élargissement du Léman est plein de cygnes portant dans leurs ailes ces particules luisantes! J'en ai fait un poème, une fois – présent dans mon dernier recueil.

    Les sources pyrénéennes sont pleines de vertus médicales, c'est connu aussi. Il y a là une logique. Et c'est une de ces vertus qui s'incarna dans le royaume d'Aragon, une autre qui s'incarne dans le département de l'Aude. C'est même elle, pensée vivante de l'eau, qui a créé, dans les âmes, les innombrables illusions dont s'est auréolé le département, ces dernières années. Elle est belle, puissante, mais malicieuse. Ses images chatoyantes peuvent aussi tromper. Bénie soit-elle.