Occitanie - Page 3

  • La chanson de la légende de sainte Foi d'Agen

    000000.jpgInstallé en Occitanie, j'ai résolu de lire tous les livres en occitan que j'ai achetés il y a trente ans quand j'habitais Montpellier, et je possédais, justement, l'édition savante du plus ancien texte occitan qu'on ait conservé: La Chanson de sainte Foi d'Agen, d'un auteur inconnu, et datant du onzième siècle. On pense qu'il fut écrit dans les environs de Narbonne, car la langue correspond.

    Il s'agit du récit en vers de la légende de la dame nommée dans le titre: comme dans les chansons de geste, les vers sont rangés en laisses inégales assonantiques, ce qui était généralement, même dans la France du nord, la plus ancienne forme des poèmes narratifs évoquant la vie des saints. Ceux-ci sont antérieurs aux chansons de geste, qui en sont une version guerrière et carolingienne.

    Ces chansons hagiographiques sont clairement des adaptations romanes (en langue vulgaire) des poèmes en latin de Prudence, composés au cinquième siècle, et que louera encore Jacques de Voragine dans sa Légende dorée, au treizième. Les chansons de geste, de même, seront essentiellement les adaptations romanes des poèmes latins faits à la gloire de Louis le Pieux et de son père Charlemagne. Ceux-ci étaient surtout composés par des Germains, des Francs. Mais Prudence était espagnol et son inspiration est plus classique et plus biblique – et il en va de même de cette Chanson de sainte Foi d'Agen.

    À la mort de la sainte, martyrisée sous Dioclétien, un ange apparaît, et souffle le feu qui la consumait: on l'avait mise nue sur une grille. Il lui a même apporté un drap doré, annonciateur de sa glorieuse résurrection. De façon surprenante, cela n'empêche pas les soldats de lui couper la tête. Mais son sang est d'un rouge pur, et son corps reste incorruptible. Je me disais, en lisant cela, que cette pure mythologie chrétienne a manqué à Joseph Delteil lorsqu'il a décrit la mort de Jeanne d'Arc, chez lui plus réaliste. 0000.jpgSans doute il a été plus inventif dans son langage, lorsqu'il a rapporté les visions supposées de l'héroïne; mais il a moins objectivé le mythe, ou le symbole, ou le fantasme religieux – en a moins fait une mythologie.

    Car ensuite, l'auteur de la Chanson évoque les horribles chefs romains qui ont attaqué des chrétiens, mettant dans leur armée les Amazones, les Pygmées et les Satyres, et les présentant comme brûlés en enfer par des dragons en compagnie de Pharaon, dès leur mort lamentable survenue. Il affirme même que Dieu a détruit leurs lignées, en guise de châtiment – alors même qu'ils voulaient justement s'immortaliser par elles: il n'en reste plus rien, dit-il! Châtiment étrange, à la fois mystique et historique, et c'est assez beau, car cela rejoint l'Apocalypse. Cela rappelle Robert E. Howard, qui mêlait le mythe et l'histoire en rationalisant le premier et en repoussant les limites de la seconde – et c'est l'essence de l'art chrétien, plus appréciable qu'on ne le dit généralement.

    L'auteur n'est du reste pas aussi naïf qu'on pourrait croire, puisqu'il admet que l'ange a été une vision de saint Caprais, premier évêque d'Agen selon la légende; mais pour lui cette vision était une réalité. Même si la doctrine du poème peut paraître simpliste à certains, sa représentation en récit et en symboles ne manque pas de grandiose.

    Aujourd'hui, dit l'auteur, sainte Foi protège Agen, et le peuple, ayant abandonné le culte des dieux romains, la vénère elle avec raison. Ses restes guérissent, sauvent, bénissent. Louée soit-elle.

  • Carcassonne et ses légendes fondatrices

    Dame_carcas.jpgAu treizième siècle, à l'époque des croisades contre les Albigeois, les Languedociens se pensaient différents des Français, et cela venait de leur langue, mais aussi, sans doute, du royaume wisigoth. Je ne crois pas que cela venait des Arabes venus jusqu'à Poitiers, mais il y avait un lien profond entre les royaumes arabes et les Wisigoths, pour deux raisons.

    D'abord, parce que les Arabes avaient vaincu les Wisigoths, et donc se pensaient leurs successeurs légitimes. Ensuite, parce que l'arianisme des Wisigoths les éloignait des Francs et les rapprochait des musulmans, comme cela a été dit par Henry Corbin. L'influence franque – et, sans doute, la tendance proprement chrétienne demeurée dans l'arianisme – a suscité la Reconquête espagnole – même lorsqu'elle a pu être le fait de Wisigoths de souche.

    Il est donc très intéressant que dans les traditions locales, Carcassonne doive son nom à une Sarrasine appelée Dame Carcas – qui, après la mort de son mari calife, aurait longtemps résisté aux Francs, avant de se rendre.

    Était-elle réellement arabe? Les Francs n'appelaient pas Sarrasins forcément ce que nous appellerions tel, et leurs préoccupations ethniques étaient plus limitées que nous ne parvenons à le concevoir: pour eux, les peuples étaient subordonnés à la religion; et ils se distinguaient surtout des Wisigoths ariens par le catholicisme romain. De même, ils pouvaient aisément confondre les musulmans wisigoths ou arabes, ou les musulmans et les ariens: les noms qu'ils leur donnaient émanaient de courants majoritaires, à peu près comme quand ils ont appelé les Germains des Allemands, parce qu'ils combattaient surtout les Alamans, parmi les Germains. D'un point de vue historique, eux-mêmes étaient des Germains vivant en Gaule.

    Dame Carcas est réputée avoir donné une âme à Carcassonne en tenant en respect Charlemagne: c'est là l'extraordinaire de la chose. Ce génie féminin, de nature au fond élémentaire, rappelle les fées qui protégeaient les châteaux anciens, avant qu'ils ne fussent pris par des princes modernes.

    Car finalement Carcas a épousé un comte carolingien, et s'est convertie au christianisme – miracle de l'amour qui, lui, rappelle le mariage de la princesse sarrasine d'Orange avec le pair Guillaume de Gellone dans La Prise d'Orange, chanson de geste qui le raconte. La Sarrasine était constamment aussi la sorcière, ou la femme orientale issue d'une civilisation plus haute, plus raffinée, mais ne connaissant pas Dieu au sens vrai.

    Elle place Carcassonne peut-être dans la lumière de Vénus, puisque la cité, selon une autre légende, aurait été fondée par le fils de cette déesse, le Troyen Énée.

    Mais il restait encore à se lier à Jésus-Christ, et quand Charlemagne, admiratif de la résistance de Carcas, s'en est allé, la dame d'elle-même s'est rendue, et ralliée à lui. Elle l'a fait librement, sous le possible coup d'une illumination!

    Et il y a là, dans cette dame à la fois hérétique et indomptable, tout ce qui vivra après dans l'âme des cathares et des troubadours.

    Il y a peut-être aussi ce qui vivait, comme force élémentaire, dans l'Aude même, comme rivière fondatrice. Le nom du département, pour le coup, aurait un vrai sens.

    L'Aragon, au départ, n'était qu'une rivière; ensuite c'est devenu un royaume.

    Le destin de l'Aude? On ne sait.

    (Comme l'indique le premier commentaire ci-dessous, la première image de cet article vient de Wikipedia et est libre de droits; la seconde a été supprimée, faute d'une autorisation des héritiers de son créateur.  Elle représentait un élément de festival local, une figure géante en pâte à papier.)

  • Le temple caché de Rennes-le-Château

    00000.jpgOn a cherché, paraît-il, dans la colline de Rennes-le-Château, sous l'église, les restes d'un temple enfoui, dédié au Soleil invaincu. On n'a rien trouvé. On a dit aussi que le Graal y était, comme Maurice Magre l'a fait pour Montségur.

    Il y a ici deux choses, que je crois qu'il faut bien distinguer. Contrairement à ce que croient peut-être certains, les temples cachés sous les églises sont en réalité très communs, très ordinaires, on peut en visiter, et les Genevois le savent parfaitement, puisque sous la cathédrale Saint-Pierre de leur ville, des fouilles ont été faites, qui ont permis d'établir l'existence, antérieure à l'église, d'un temple païen datant des Allobroges – les fameux Celtes du lieu.

    Cela n'a rien de fantastique, on peut même voir les restes du dieu vénéré: on a découvert le squelette d'un homme, dont ce temple était en fait le tombeau. Adéquatement, les archéologues ont appelé cet homme un 000000000000000000000000000000000.jpghéros: il était probablement assimilé au fils ou à l'incarnation d'un dieu, ou en tout cas était monté au ciel après sa mort, à la façon d'Hercule ou d'Énée.

    On a construit la maquette du petit temple, et on peut y comprendre aisément comment on y procédait aux sacrifices et aux fumigations – dans lesquelles le visage du héros apparaissait, et guérissait ou guidait les vivants, comme le font tous les dieux.

    Vraiment, quoi d'étonnant à cela? Il ne faut pas à cet égard manquer de science historique. Car tout le monde peut visiter ces fondations de la cathédrale genevoise, et voir de ses propres yeux tout ce que je viens de raconter.

    Ce qui est ici étonnant, c'est la simplicité de la chose: son évidence. Les temples antiques étaient des tombeaux érigés pour des hommes qui avaient incarné des dieux, et qui après leur mort créaient un lien entre le ciel et la 0000000000.jpgterre. Peut-être même ce héros allobroge avait-il incarné une entité solaire, de telle sorte que le temple genevois était voué au soleil – pourquoi pas? Saint Pierre, qui l'a remplacé, était bien solaire aussi – en tout cas il tenait en main les clefs d'or du ciel.

    On m'a dit, également, que le temple caché de Rennes-le-Château s'étirait en souterrains mystérieux. Mais là encore, rien de sensationnel: la colline de Chartres, en Beauce, en est remplie, juste sous la célèbre cathédrale – dont l'importance est attestée, puisque Chartres est issue de la tribu des Carnutes, dont la forêt abritait la réunion annuelle des druides gaulois. Ils se rassemblaient probablement où se tient aujourd'hui la cathédrale – peut-être logeaient dans les souterrains retrouvés, où leurs mystères en ce cas se déroulaient. Je ne sais pas si on peut les visiter, car je n'y suis pas allé, j'ai seulement lu cela dans un livre.

    Quant au Graal, il ne faut pas s'y tromper: ce qu'on peut comprendre de ce qu'il est ne se ramène à rien de prosaïque, ni de physique. Richard Wagner, en le plaçant à Montserrat, en Catalogne, le disait sis dans une dimension parallèle, dans laquelle le temps se fait espace. C'est le monde astral. Il est lié à un lieu, mais en un autre sens n'a pas d'étendue propre, est utopique. On ne peut pas le toucher avec les mains. Il brille dans le cœur de l'homme, et se cristallise ici ou là dans le rayonnement stellaire. Il n'est pas ce que certains ont dit. Il n'a rien de matériel, ni de charnel. Il est autre chose.

    Peut-être est-il dans l'inventivité du décor de l'église de Rennes-le-Château – et, en ce sens, dans les profondeurs de l'âme de l'abbé Saunière, ou de la colline où il vivait. Mais je ne crois pas qu'on puisse le trouver en creusant. La commune de Rennes-le-Château n'a pas eu tort d'interdire en son sein les fouilles sauvages, comme elle l'a fait.

  • Le trésor des Albigeois selon Maurice Magre

    0000.gifMon ami Pierre-Jean Canquouët, qui adore les livres et les mystères et habite tout près de chez moi, me prête des ouvrages passionnants, notamment relatifs à l'Occitanie, où je vis, et il est un grand connaisseur d'un auteur toulousain que je voulais découvrir, Maurice Magre (1877-1941). Il est l'un de ceux en effet qui ont créé la mythologie cathare – la légende des cathares protecteurs du pays, ou soleils brillant sur la région. Il l'a fait en particulier avec le roman Le Trésor des Albigeois, dont Pierre-Jean m'a offert un exemplaire. Et je l'ai lu.

    Il semble qu'entre 1920 et 1940 il y ait eu une littérature occitanienne avide de merveilleux, et j'ai déjà parlé en ce sens de Luc Alberny, de Carcassonne, et de Joseph Delteil, de Limoux. Magre, dans le roman précité, présente les légendes traditionnelles de l'ancien comté de Toulouse avec le sentiment du patriote, l'intrigue semblant surtout un prétexte: le narrateur, Michel de Bramevaque, suit une sorte d'initiation qui l'amène à la vérité éternelle du pays toulousain, mais l'enjeu pour sa vie n'en est pas clair, et le récit participe du picaresque.

    C'est d'autant plus le cas que Magre est amer et satirique. En Savoie, cinquante ans auparavant, Jacques Replat emmenait aussi dans la mythologie locale à la faveur d'excursions initiatiques; mais il était rempli d'un chaleureux humour, qui ne se permettait pas la haine des institutions consacrées – s'il s'autorisait une mise à distance. Replat aimait les fées, mais cela ne l'amenait pas à haïr l'Église catholique. Peut-être parce qu'en Savoie elle ne les pourchassait que mollement, et que les croisades et l'inquisition n'y ont pas été vivaces comme en Occitanie: il y avait donc moins lieu de se révolter, ou de se rebeller.

    Il faut reconnaître que la réaction de Magre va jusqu'à l'impiété, puisqu'il affirme que les dieux se soucient peu des humains. En cela, il rappelle les auteurs fantastiques américains de son temps (Lovecraft, Smith, Howard), qui adoraient le merveilleux mais ne croyaient pas du tout en un Dieu plein d'amour. Certains passages (relatifs notamment au lac qui s'étendrait sous la basilique Saint-Sernin de Toulouse) font vraiment penser à Lovecraft: avec son entité abyssale, esprit vivant de Toulouse, qui plonge ses racines jusqu'au centre du monde, Magre peint un authentique Grand Ancien!

    Toutefois, c'est un autre contemporain impressionnant que surtout il rappelle, Gustav Meyrink: il y a chez les deux auteurs une fascination pour l'occulte qui les fait aller dans plusieurs sens à la fois, dans une 0000000000.jpgrevue des secrets légendaires qui ressortit à l'étourdissement – et, il faut bien le dire, une philosophie fondamentale qui, manquant de squelette, fait pencher vers l'amertume, le doute, le nihilisme, le désespoir.

    Magre crée des figures fantastiques incroyables, vives et frappantes, mais il ne s'attarde pas sur elles, préférant passer de l'une à l'autre, et relativisant d'ailleurs leur importance. Le Saint-Graal, en tant que tel, n'est qu'un vain talisman, affirme-t-il après l'avoir décrit d'une manière fascinante, avec son pouvoir de rayonnement salvateur sur les corps et les âmes: car il en fait un objet, une coupe d'émeraude contenant le sang du Christ, conformément à la tradition médiévale. Il dit qu'il était dans la montagne de Montségur quand les cathares y vivaient, avant d'être sauvé des croisés par quatre initiés qui l'ont caché. Mais finalement, Magre parle de cette puissance du Graal comme étant le propre des âmes saintes, rayonnantes après leur mort, et donnant au pays sa bénédiction, sa beauté, sa pureté. C'est beau.

    Est belle aussi l'évocation d'une déesse mystérieuse personnifiant l'élan de l'âme vers l'Esprit-Saint, et vivant dans les Pyrénées. Elle se nomme Ilixone, et j'adorerais mieux la connaître. Cette Diane d'Occitanie s'annonce comme éblouissante. Tout un monde d'elfes la suit en cortège, je pense.

    C'est un bien beau livre, en somme, que celui de Maurice Magre.

  • Un conte cathare de cyclopes

    0000.jpgJean-François Bladé (1827-1900) est connu pour ses Contes de Gascogne, lesquels il a recueillis auprès de conteurs authentiques, et traduits. Certains reprennent des éléments de la mythologie grecque, de façon surprenante pour la France traditionnelle: les contes y sont plus souvent d'origine celtique ou germanique, et le peuple n'y connaissait guère la mythologie grecque, sinon de façon déformée et adaptée: il appelait Hercule un héros réalisant localement d'autres choses que les Douze Travaux.

    J'ai étudié en particulier, pour satisfaire à des obligations professionnelles, Le Conte du Bécut, qui reprend presque littéralement l'épisode de l'Odyssée d'Homère relatif au cyclope Polyphème. Dans les deux cas, un homme surprend par ruse un géant qui n'a qu'un œil au front en lui plantant une tige dans cet œil, et parvient à s'échapper en se mêlant aux moutons qu'il garde. Les différences sont intéressantes. Dans le conte rapporté par Bladé, l'homme en question n'est pas un héros connu, mais un jeune homme parti au pays des Bécuts pour en ramener des cornes d'or de moutons et de bœufs justement gardés par les monstres. Ce pays n'est pas une île, mais s'étend à travers des montagnes, et comme chez Homère les immondes dévorent les humains après les avoir fait rôtir sur une broche.

    La différence majeure est la suivante: le jeune homme n'est pas accompagné de fidèles soldats qu'il dirige, mais de sa sœur, qui espérait le sauver par sa foi: suivant les conseils de sa mère, elle garde avec elle une petite croix d'argent, et récite régulièrement des prières, ce que déteste le Bécut: l'entendant, il l'attrape, la dévêt, la rôtit, la mange.

    Oui, mais sa foi et la croix la protègent et au lieu que, comme chez Homère, le monstre vomisse durant son sommeil le sang des hommes mangés mêlé au vin, c'est la petite fille qu'il rejette, entière et pure, sans tache et nue! Ensuite, une fois échappé avec elle, son frère l'habille de peaux de mouton et de bœuf. La dimension 0000000000.jpgalchimique et les idées de résurrection et de purification qui sous-tendent cet épisode ajouté n'auront échappé à personne.

    Déodat Roché, anthroposophe spécialiste des cathares, prétendait que c'était là un conte cathare. Je n'en sais rien. Je vois surtout un mélange de mythologie grecque et de christianisme pur. Je ne vois rien d'hérétique dans l'épisode de la fille, seulement une figure inspirée par les principes bibliques, telles qu'ils sont réellement, dans leur essence ésotérique bien connue dans les temps anciens.

    Quant à la mythologie grecque, je la suppose transmise par les Arabes. Car les contes des Mille et une Nuits contiennent aussi des éléments de mythologie grecque, et notamment cette histoire de cyclope, dans le récit de Sindbad. La tradition arabe avait conservé la tradition grecque ancienne, oubliée en Occident.

    Si le catharisme est la superposition ou l'articulation du paganisme grec transmis par l'arabisme et du merveilleux chrétien traditionnel, je veux bien dire ce conte cathare.

    Il y a sans doute au moins quelque chose de cela dans la culture propre à l'Occitanie – il faut l'admettre.

  • Le tombeau de Marie-Madeleine

    000000.jpgOn a beaucoup disserté pour savoir où se trouvait vraiment le tombeau de Marie-Madeleine.

    Grégoire de Tours, qui vivait au sixième siècle, dit qu'elle a été ensevelie avec Marie, mère de Jésus, à Éphèse, et cela a à la fois du sens, et de la vraisemblance.

    Du sens, car il y avait là un grand centre de mystère voué à Diane, la vierge lunaire, qui avait évidemment un lien avec la virginité, Isis, la féminité sacrée, et ce que les Orientaux appellent la kundalini – comme Charles Duits l'a montré dans son ouvrage magistral La Seule Femme vraiment noire, lequel présente le féminin sacré comme la voie naturelle, pour notre époque, vers la divinité, ou le Christ.

    Et de la vraisemblance, car les Juifs se sentaient liés à l'empire d'Alexandre – à ce qui restait de l'empire grec –, et il n'est pas vraisemblable qu'en particulier les femmes, parmi eux, soient allées ailleurs dans leurs voyages. À la rigueur, quelques hommes courageux et aventureux allaient à Rome, nouvelle capitale de l'empire. C'est le cas de saint Pierre et saint Paul. Mais la France et le Pays de Galles, invoqués comme possibles lieux de sépulture de la sainte, n'étaient pas alors des destinations courantes.

    Je préfère, à cette idée, celle d'avatars: ces dames avaient dans ces terres des équivalents – des fées qui les représentaient, des doubles. Cela semble plus incroyable au matérialisme ordinaire, mais en fait, cela l'est moins. 00000000.jpgEt que la Marie-Madeleine de Provence soit venue sur un radeau qui glissait tout seul sur la mer n'indique pas tant le miracle relatif aux personnages de la Bible, à l'esprit aiguisé, que le merveilleux mythologique – une fée marchant sur l'eau par l'intermédiaire d'un surf éthérique. Telle Calypso, on la voyait pénétrer dans son royaume par une grotte, et on l'a prise pour une sainte, parce qu'elle laissait derrière elle une lumière pleine de bonnes odeurs.

    Je ne pense même pas que cette nymphe date de l'époque de Jésus et Marie-Madeleine, mais plutôt de l'époque à laquelle la légende provençale a été inventée, qu'elle a été vue comme en état second avec le visage de Marie-Madeleine, et qu'on a interprété cette lumière à face humaine qui glissait sur l'eau selon la tradition religieuse du temps. Mais sur la mer elle était plutôt un reflet, au-delà des siècles, des pensées de cette Marie-Madeleine, envoyées vers l'ouest depuis Éphèse – elle n'était pas corporelle. De son vivant, peut-être, elle a songé aux peuples qu'éclairait le soleil couchant, et cela a pris la forme de femmes qui lui ressemblaient, et qui volaient sur l'eau, ou se voyaient au sommet des montagnes – lançant des signes aux hommes. Elle-même, physiquement, ne s'est cependant pas rendue plus loin que la Grèce.

    Et quand on a la vision d'elle dans ces lieux où on la dit venue, on n'a en fait que la vision de ses pensées cristallisées dans la lumière.

    On assimile celles-ci à des femmes physiques parce qu'on est pétri de matérialisme historique, qu'on ne comprend l'humanité que physiquement, et qu'on ne mesure pas l'importance des pensées, des rêves, des visions – et des êtres spirituels qui, en s'approchant de la Terre, y déploient des images luisantes et de vivants symboles!

    A fortiori, Marie-Madeleine n'a pas, comme l'assurent certains historiens, fait des enfants avec Jésus (en Occitanie 0000000.jpgou ailleurs), sinon spirituels: leur union mystique, si parfaite et si pure qu'aux visionnaires elle est apparue comme physique, a engendré des pensées, qui sont entrées dans les cœurs. Ils ont, oui, engendré des pensées dont le germe sublime a été déposé par le Christ dans l'âme de sa disciple, et qu'elle a nourries jusqu'à maturation. Ensuite elles se sont détachées d'elle, et ont fécondé d'autres âmes, dans d'autres lieux.

    À la conscience imaginative, cela peut apparaître comme une union physique parce que, réellement, cette union mystique eut lieu. Mais en un sens, cela ne se déroulait nulle part. Richard Wagner le dit du sanctuaire du Graal: le temps s'y faisait espace – on faisait quelques pas, et on était déjà loin. De même, l'étendue où agissait l'esprit de Marie-Madeleine.

  • Double visite à Rennes-le-Château

    107806229_10158145490097420_7715635240610545885_o.jpgJ'ai dit ce que je pensais de la tradition inaugurée par L'Énigme sacrée, un livre romanesque sur Rennes-le-Château et son célèbre abbé Bérenger Saunière. Mais je n'ai pas fait le récit de ma double visite sur les lieux mêmes.

    Autrefois, je ne connaissais pas la France du sud-ouest. Je connaissais l'est de la Lorraine à la Provence, le centre – surtout berrichon –, l'ouest breton et normand, et Paris. Mais j'ai déménagé en Occitanie, et cela a été l'occasion de la découvrir – et de me rendre à Rennes-le-Château, qui m'a surpris: car c'était en fait très intéressant, plus que je ne m'y attendais, plus même que le livre qui me l'avait fait connaître vingt ans auparavant.

    Et ce qui m'a surtout frappé, c'est le décor coloré et vivace de l'église, tel que Bérenger Saunière l'a conçu, avec ses anges rutilants et son diable spectaculaire, ses mille ornements élégants et féeriques. On sentait une ferveur 107796362_10158146930157420_8364215314274686640_o.jpgtoute poétique à l'égard des figures de la mythologie catholique – en particulier Marie Madeleine, à laquelle l'église est dédiée.

    La place du merveilleux y est inhabituellement grande, pour une église – d'ordinaire plus sobre, et fondée sur le souvenir historique des saints, des prêtres, des grands hommes de l'Institution. Saunière aimait les anges et les saints anciens et mystérieux, et pour moi son style vibre du même enthousiasme que l'Art Nouveau, les Préraphaélites, l'architecture de Gaudí et la poésie de son compatriote Jacint Verdaguer – ou la basilique Notre-Dame de Fourvière, à Lyon, la cathédrale Saint-Pierre de Rennes, en Bretagne. Cela correspond à une volonté de rénover le merveilleux chrétien – ses couleurs chatoyantes, ses formes élancées et enchanteresses.

    De voir cela dans une église de village est étonnant, mais il y a plus: Saunière a fait bâtir un jardin avec une maison et des tours dans un style directement Art Nouveau, et il se comportait dans sa paroisse en grand seigneur.

    Or, ses ennuis ont commencé quand l'évêque s'est plaint de n'avoir pas reçu la part de l'argent qu'il recevait ou trouvait, et il l'a interdit d'officier – et l'a fait remplacer. Mais le nouveau curé n'avait pas son succès, et les dames continuaient de venir écouter ses sermons, délivrés dans la chapelle de l'élégante maison qu'il avait bâtie dans son parc pour recevoir ses illustres visiteurs.

    Il faut dire qu'il était actif politiquement, et proclamait la grandeur des rois de France et la nullité de la République. Cela alimentait autour de lui une certaine effervescence.

    Il faisait des fouilles pour trouver des tombeaux d'anciens seigneurs, et on a commencé à murmurer qu'il avait trouvé un trésor. Il semble qu'il ait surtout bénéficié des largesses des dames, qu'il séduisait par son charme – et qu'il se soit aussi rendu coupable d'escroqueries, de trafic de messes: il en promettait plus qu'il ne pouvait en faire. Il avait ce 118306480_10158258302657420_8649696882559809480_o.jpgcôté arrogant et brigand des Chouans, qui a fait rêver en Bretagne et en Vendée.

    Originaire d'un village tout proche dont son père avait été maire, il faisait somptueusement de sa petite cure un centre mystique, dont il était la lumière. Comme il était inventif et talentueux – comme il avait même du génie –, toute sorte de légendes sont nées sur lui – car le génie a une origine mystérieuse, et au lieu de la voir dans la divinité, on essaie de la placer dans des traditions terrestres antérieures. Comme il y a tout près une grotte dite de la Madeleine, on a songé à un temple, à un centre de mystère, et on a fouillé en ce sens; mais cela n'a rien donné. On a songé aussi au Graal.

    Or le Graal est peut-être surtout une coupe formée par la ronde des anges dans les airs – et à laquelle l'abbé Saunière a pu porter ses lèvres.

    Il y avait une tendance générale de l'époque au retour du merveilleux, comme si les anges faisaient résonner des chants qu'on n'avait plus entendus depuis longtemps. Rennes-le-Château le manifeste avec beaucoup de grâce. C'est sa principale qualité, et cela explique qu'on ait rêvé sur ce lieu, ou qu'on l'ait mêlé à des rêves plus globaux. Cela l'explique principalement.

  • L'Énigme sacrée, ou l'histoire d'un besoin

    00000.jpgJ'ai exprimé récemment mon scepticisme à la lecture de L'Énigme sacrée, le livre qui a révélé l'existence de l'abbé Saunière, de Rennes-le-Château et de Pierre Plantard au monde. Mais il a eu un immense succès, notamment grâce au Da Vinci Code, roman qui en a repris les thèses. Pourquoi?

    J'ai exprimé mon scepticisme en comparant l'histoire romanesque racontée dans ce livre aux éléments de mythologie française et chrétienne, dont je suis un adepte. Mais ce livre n'est pas paru dans une telle ambiance, il n'est pas paru au Moyen-Âge.

    À l'époque de sa parution, le public était nourri de matérialisme historique, et d'une version des faits reposant sur la mécanique des rapports humains. En replaçant dans l'histoire européenne et française des personnages légendaires, les auteurs du livre faisaient rêver, même si le merveilleux en avait été supprimé. D'ailleurs, cela arrangeait bien le lecteur ordinaire, pour qui le merveilleux est le signe de la fiction. Il reste spontanément matérialiste, même quand il a le goût des secrets, des énigmes et du romanesque.

    Le merveilleux n'en était pas moins suggéré, faisant dans le livre comme un brouillard, ou un fond sonore. Il y avait déjà le secret des initiations de Jésus et Marie-Madeleine. On les disait issus de grands centres de mystères, où l'on suppose que toute sorte de phénomènes magiques surviennent, où l'on affirme que les âmes se hissent à un niveau divin – même si, derrière ces mots, on ne place pas toujours des figures très concrètes. Déjà René Guénon, le principal occultiste français, ne parlait des dieux que comme de principes abstraits, et focalisait le besoin de merveilleux sur de mystérieuses lignées d'initiés, qu'il disait conformes dans leurs principes de vie aux archétypes divins. Cela donnait à ces gens obscurs, n'ayant pas laissé de documents administratifs, une aura ressortissant au fantastique, et L'Énigme sacrée faisait pareil avec les templiers, ou plusieurs sociétés secrètes aux noms poétiques et aux rituels inconnus – et même l'abbé Saunière, le curé de Rennes-le-Château, était effectivement nimbé de merveilleux, parce que, dans son église, il avait créé 0000000000.jpgde rutilantes décorations pleines d'anges, et installé sous le bénitier un gros diable à la figure aussi frappante qu'expressive. D'où venait sa capacité au merveilleux, à une époque dominée par le Naturalisme, c'était une nouvelle énigme, mais, au lieu de chercher la réponse dans les profondeurs de l'âme de l'abbé – et dans les liens entre les âmes et les dieux –, on établissait un lien historique avec des initiés qui se seraient transmis des secrets divins, et jusqu'au Saint-Graal était de la partie!

    Cependant, derrière le goût général du romanesque et des énigmes policières, il y avait encore autre chose, de spécifique à cette histoire, et qui est lié à ce que Charles Duits a exposé dans son livre La Seule Femme vraiment noire – mais de de manière bien plus frappante que Henry Lincoln et ses amis: ce qu'on appelle la voie du féminin divin. J'y reviendrai une prochaine fois.

  • Rennes-le-Château et ses mystères

    000000000.jpgDepuis de nombreuses années, j'entends parler de Rennes-le-Château et de l'abbé Saunière. Un poète genevois appelé Charles P. Marie (aujourd'hui disparu) m'a un jour prêté le fameux livre L'Énigme sacrée (de Lincoln, Leigh et Baigent), dont il faisait grand cas. Je l'ai parcouru et ai découvert l'existence de ce mystère d'Occitanie, et des théories sur Jésus et Marie-Madeleine qui auraient donné naissance à la lignée des mérovingiens aboutissant à Pierre Plantard. Ce dernier vivant à Annemasse, cela m'amusait bien.

    Je ne savais pas que plus tard j'habiterais et travaillerais au pied de Rennes-le-Château. Depuis, je m'y suis rendu deux fois.

    Avant de dire ce que j'en ai pensé, je dirai ce que je pense du livre en question. Car il est important au moins en ce qu'il a déclenché un engouement incroyable en faveur de ce qu'on appelle le Pays cathare, notamment en Grande-Bretagne. On est venu en masse s'installer au pied des Pyrénées – et comme l'économie locale, dominée par la culture de la vigne, était relativement molle, une effervescence quasi magique est apparue, dont il reste des traces.

    Ce fut généralement des feux de paille. La mode s'en est vite étiolée, et les entreprises créées à cette occasion sont peu nombreuses à s'être installées dans la durée.

    Pourtant l'engouement à un moment donné fut si énorme qu'on crut à une nouvelle ère spirituelle, inaugurée depuis le département français de l'Aude (depuis devenu le plus pauvre de France, sans qu'on sache si cela a un rapport)!

    Mais pour moi, je n'ai pas été profondément frappé par ces mystères, qui manquaient singulièrement de merveilleux au sens propre. Aucun ange n'intervenait, ni aucun elfe, et le mystère de Jésus en était ramené à de l'humain banal.

    Le pire n'était pas forcément l'idée que le fils de Marie aurait survécu à la Crucifixion et serait devenu un falot père de famille – mais que les mérovingiens descendraient de lui et auraient donné naissance à Pierre Plantard!

    Prétendre descendre des rois a toujours quelque chose de ridicule. Notamment en République. 0000000.jpgMon ami Charles P. Marie, à son tour, établissait des généalogies qui le faisaient remonter au roi Mithridate, qu'a chanté Jean Racine. Il y avait un lien évident avec l'extrême-droite, à laquelle appartenaient et mon ami, et Plantard, et l'abbé Saunière même. D'ailleurs dans ma famille aussi, on a prétendu que les Mogenet descendaient des Plantagenêt. La belle affaire. Il n'en faut pas moins travailler pour vivre.

    Certains ont dit que tout cela était néopaïen. Voire. La mythologie mérovingienne ancienne établit que Mérovée descendait d'un dieu serpent de la mer – à la façon des rois du Cambodge. C'est en réalité mille fois plus intéressant que ce qu'a raconté Plantard, qui n'a rien ajouté à la mythologie française. Je trouve même que la mythologie carolingienne, avec ses anges parlant à Charlemagne, est plus intéressante que ce qu'il a dit – bien qu'il ait clairement voulu la saper.

    Donc, je n'ai pas été séduit. Mais pourquoi le public l'a été, c'est une question importante, sur laquelle je reviendrai.

  • Suite de l'histoire de saint Louis et du Minotaure

    saint louis.jpgRécemment, j'ai assuré avoir eu une révélation sur une aventure glorieuse du roi saint Louis en Pays cathare: au-dessus du château de Peyrepertuse, dans les Corbières, est un plan rocheux incliné à l'extrême, où il s'est tenu debout pour affronter le minotaure qui terrorisait là le peuple. Le monstre demandait, comme de juste, des sacrifices de jeunes filles, étant le fils du minotaure plus connu qui logeait autrefois en Grèce, sur l'île de Crète, et que Thésée, on le sait bien, tua avec l'aide d'Ariane.

    Je ne sais pas à vrai dire comment il a engendré un fils, mais c'est un fait est que ce second minotaure habitait sur les rochers de Peyrepertuse, et ravageait les cités s'il n'avait pas ce qu'il voulait – aussi lui accordait-on les sacrifices demandés. Mais le peuple, quand il entendit dire que saint Louis était de passage en Occitanie, fit envoyer des vœux de salut par un délégué, et livrer par lui ses doléances. Le Roi l'écouta avec attention, puis vint jusqu'au château de Peyrepertuse et demanda au seigneur du lieu, Guillaume, pourquoi il ne faisait rien pour débarrasser son château et ses villes de la menace du monstre. Celui-ci avoua son impuissance, et prétendit que le minotaure était invincible, qu'il habitait là depuis l'aube des temps, était plus ancien que les hommes, était comme un dieu en cet endroit austère, et qu'on ne pouvait rien faire d'autre que le respecter. Entendant ces paroles, le roi saint Louis devint rouge, et fit d'amers reproches à Guillaume de Peyrepertuse, et le traita même de fou. Il ordonna qu'il s'ôte de sa vue et parte en exil, et s'arma.

    On lui fit des reproches, à son tour, Robert d'Artois son frère lui dit qu'il ne pouvait pas affronter lui-même le minotaure – et qu'il devait le laisser faire à quelqu'un d'autre, à un chevalier vaillant qui combattrait pour lui. Mais saint Louis ne voulut pas, arguant du fait qu'il était roi, et que, nouveau maître du château, il devait montrer sa bravoure. D'ailleurs, il était écrit – l'évêque de Carcassonne le lui avait dit – que seul un roi pourrait vaincre le monstre – qui avait aussi un statut royal, de par son ancienneté et sa noblesse.

    Les armes de Louis étaient rutilantes, et dans son haubert finement maillé il brillait dans les salles du château où il passait pour se rendre sur le plan incliné. On pensait qu'il n'y tiendrait jamais debout, et qu'il ne pourrait jamais grimper la pente, armé comme il était, mais on eut une immense surprise: car saint Louis se mit à marcher sur le plan incliné comme s'il était horizontal – et lui-même se tenait debout à angle droit, comme si la pesanteur n'avait aucune prise sur son corps. Il échappait aux lois habituelles que la Terre impose aux choses qui viennent d'elle – comme s'il était entré dans une autre dimension, aux principes inconnus.

    Il monta vers le sommet de la roche et, derrière, le minotaure apparut, immense, cornu, puissant et cruel comme un diable. Le combat s'ensuivit. Et pourquoi le décrire en détail? Le monstre était bien plus fort que saint Louis 00000000000.jpgmais, malgré son armure, le roi de France était plus vif, plus léger. Et, en tournant autour de la bête à corps d'homme, il lui enfonça à plusieurs reprises son épée dans les flancs, avant de lui couper la tête, une fois cet ennemi affaibli. Il ne prit, de son côté, qu'un seul coup au front, et le heaume luisant ne put faire qu'il ne saignât de l'arcade sourcilière, tant la main du minotaure était lourde et âpre.

    On acclama le roi, on le remercia, et c'est ainsi que le peuple à l'entour commença à payer joyeusement l'impôt, pour être bien protégé par le roi de France et ses chevaliers. Car il n'y eut plus de sacrifices humains, et les jeunes filles désormais trouvèrent toutes des maris à leur gré, ou devinrent nonnes si elles voulaient rester vierges, selon leurs vœux propres, exprimés librement. Telle est, en effet, la vertu du roi de France, du moins le dit-on.

  • Le château de Peyrepertuse, ou saint Louis combattant le Minotaure

    0000000000.jpgJe suis allé deux fois au château de Peyrepertuse, dans le département gaulois de l'Aude, et il est localement très connu, appartenant à la liste des châteaux dits cathares, parce qu'il a subi le siège des Français pendant la croisade contre ceux-ci, et l'a fait pour deux raisons. La première est qu'il a pu, dans les faits, abriter des cathares. La seconde (en fait plus importante) est qu'il dépendait du roi d'Aragon, qui, dans cette croisade, s'opposait aux Français, parce qu'il ne croyait pas justifié de s'en prendre aux cathares.

    Le royaume d'Aragon était issu d'un comté établi, selon la tradition, par Charlemagne pour défendre les Pyrénées contre les Maures. On ne sait si le comte était lui-même franc, wisigoth ou autre chose, mais à l'origine il portait bien un nom germanique. Par la suite, il a été baptisé selon des noms qu'on trouve dans le Nouveau Testament – Pierre, ou Jacques.

    Il y a eu un moment où ces comtes ont pris leur indépendance et se sont proclamés rois: ils ne dépendaient plus d'un empereur. Cela leur permit de passer des alliances avec certains princes musulmans, au grand dam des Français et du pape.

    Il y a un air oriental, païen et troubadour dans cette lignée de rois pyrénéens, éteinte après que l'ultime héritière eut épousé le roi de Castille. Le royaume, en tant que tel, a été supprimé au dix-huitième siècle, ce qui a occasionné des révoltes à Barcelone, la capitale. Car l'essentiel de l'Aragon était constitué par les Catalans – et on 00000000.jpgcomprend mieux la situation en Catalogne aujourd'hui, quand on sait cela. On comprend mieux aussi la situation au treizième siècle, puisqu'une bonne partie de l'actuelle France était alors aragonaise. Non seulement le Roussillon, détaché de la Catalogne au dix-septième siècle par Louis XIV, mais aussi une partie de l'Occitanie proprement dite, notamment le sud du département de l'Aude et la vallée des Corbières – où se dresse le château de Peyrepertuse, donc, un des plus importants de la région.

    Or, c'est finalement saint Louis qui l'a pris, au treizième siècle, et fait reculer le roi d'Aragon vers le sud, mais il l'a aussi rebâti, à sa manière caractéristique. Car le château impressionne pour deux raisons. La première est qu'il est perché au sommet d'une crête de rochers aigus, et domine des abîmes: il se voit de loin, se mêle à la montagne, et fait songer. La seconde est qu'il est gros et, surtout, admirablement bâti, pour ce qu'il en reste, dans le style français déjà rationnel et rigoureux, avec de petites pierres blanches parfaitement alignées et des lignes gothiques – ce qui, dans cette région proche de la Méditerranée, est inattendu.

    Il y a deux châteaux, en fait, plantés sur deux rochers distincts: un gros, un petit, et le gros a une église vouée à la vierge Marie, et le petit une chapelle vouée à saint Georges: deux saints habituels chez les guerriers, mais la sainte Vierge est la patronne de la France et de tous les catholiques, et saint Georges est le patron de la Catalogne. Au-dessus des ruines assez abondantes encore, un plan rocheux incliné reçoit en juin des touffes d'herbe d'un vert pur et splendide, et cela plonge dans un monde de visions: on se dit qu'au bout, il y a quelque chose – tout en haut. Or, une révélation m'en est venue: c'est là, sur ce plan dangereusement incliné, où un homme peut à peine se tenir debout, que saint Louis a abattu jadis un minotaure – de la lignée dite de Minos. Mais j'en parlerai une autre fois.

  • Une chronique du temps des cathares

    000000000000.jpgJ'y ai déjà fait plusieurs fois allusion: j'ai lu une chronique latine du treizième siècle qui présente les événements de la croisade contre les cathares. Elle a été écrite par un curé important du comté de Toulouse, Guillaume de Puylaurens, et prend parti pour le roi de France contre les seigneurs occitans, lesquels protégeaient les cathares, et d'autres hérétiques. L'auteur avait beau être natif de Toulouse et aimer sincèrement sa famille comtale, il restait du parti de l'Église catholique, et attribuait les malheurs d'Occitanie au laxisme des seigneurs locaux – au premier rang desquels, donc, le comte de Toulouse, qui ne protégeait pas, disait-il, l'évêque local: car le peuple, séduit par les hérésies, ne versait plus la dîme due au clergé, et le danger sur les routes pour l'évêque était constant, le comte de Toulouse ne prenant pas même la peine de fournir des escortes.

    L'histoire racontée par la chronique est horrible, les croisades tuant sauvagement toute sorte de gens, et surtout détruisant ce qu'on pourrait nommer une civilisation, faite d'amour profane et de mysticisme libre, mêlant les chants aux dames et les rêveries orientales sur Jésus-Christ, autorisant la traduction en occitan du Nouveau Testament, créant une atmosphère douce et belle – à laquelle était certainement lié l'esprit des Pyrénées, longtemps resté indépendant du monde romain. Car les principaux seigneurs impliqués contre le roi de France, au cours de cette croisade, étaient le comte de Toulouse, le comte de Foix et le roi d'Aragon. Ils liaient Toulouse à Barcelone par le biais de Foix et d'Andorre, dont le seigneur était comme le gardien d'un Passage.

    Je suis allé à Foix et Andorre, et ce sont des lieux merveilleux, qui m'ont beaucoup parlé, comme si j'y avais déjà été. Il y avait là une femme, qui faisait l'objet d'une dispute, et j'en ai eu la vision. Mais quelle est-elle, je ne sais plus.

    Ce que raconte surtout la chronique, c'est la chute de la maison de Toulouse, dont le comté est finalement revenu au roi de France, et dont la lignée s'est éteinte. Guillaume de Puylaurens confirme que le peuple adorait cette famille, et détestait les Français menés par Simon de Montfort. Quand le dernier comte est mort, la tristesse fut immense. Mais le prestige du roi de France d'un autre côté était assez grand pour que le peuple se console de ce nouveau prince dès son arrivée.

    Le comte de Foix tenta de résister en s'appuyant sur ses châteaux inexpugnables des montagnes, mais il dut lui aussi se soumettre, et, tout en gardant d'importantes prérogatives, devenir l'obligé du roi de France.

    Pour Guillaume de Puylaurens, l'Occitanie est une nation – mais l'Église romaine ne regardait pas comme nécessaire que le chef d'une nation en fût issu; elle aspirait au contraire à recréer l'Empire romain, un pays dont 0000.jpgla structure politique surplomberait les nations. C'est la véritable origine de la France, et le mythe de la nation française unifiée fut inventé pour échapper à l'influence de Rome. L'Occitanie était regardée comme issue des Wisigoths, même si ceux-ci restaient éternellement blâmés pour leur appartenance à l'arianisme – auquel, du reste, on rattachait le catharisme. Guillaume de Puylaurens était dans une contradiction manifeste.

    Mais il était un pragmatique, et la puissance du roi de France, bien organisée, héritant de l'ancienne Rome, rationalisée et au positionnement clair, était faite pour durer, et s'imposer dans le monde moderne. L'Occitanie avait quelque chose d'archaïque et de féerique qui la ramenait vers le paganisme antique – elle touchait même à l'Islam, auquel s'alliait parfois le roi d'Aragon, tout en participant avec le roi de Castille à la fameuse Reconquête espagnole. Ce n'était pas fait pour durer, même si le rêve en est resté, et si la Culture en a rallumé le flambeau depuis le Romantisme.

  • La visite de Montségur

    0000000.jpgMes enfants sont venus me visiter dans ma nouvelle région, et cela a été, pour eux comme pour moi, l'occasion de la découvrir. Car nous avons toujours aimé les visites naturelles et culturelles, les avons toujours pratiquées. Pas seulement en vacances, au loin: même en Savoie, en Suisse et aux alentours, nous avons parcouru les lieux.

    Et à présent nous les parcourions dans ce qu'on appelle le pays cathare, avec ses châteaux célèbres: Peyrepertuse, Montségur, Puilaurens, Quéribus, Puivert, Foix; avec ses cités: Carcassonne, Foix, Toulouse, Rennes-le-Château; et avec ses montagnes: le Cardou, le Bugarach, et celles qui entourent Ax-les-Thermes. Sans essayer de suivre la chronologie, puisque j'ai parfois visité deux fois de suite ces lieux, mes enfants n'étant pas venus me voir au même moment, j'évoquerai ici, porté par le souvenir et les idées qui m'en viennent, ce que ces visites m'ont inspiré.

    Et je commencerai par Montségur, qui était mythique, car mon amie Rachel Salter et ses amis propres, marqués par le souvenir cathare, en parlaient beaucoup. C'est là, en effet, qu'eut lieu un brûlement de cathares important, au treizième siècle, et c'est là, aussi, que les derniers cathares s'étaient réfugiés, vivant au sommet d'une montagne, sous les murailles d'un château perché sur une falaise, dans des maisons s'étageant sur les pentes comme les villages tibétains.

    Et de fait, l'atmosphère est véritablement tibétaine, car, depuis cette sommité, on peut admirer, tout autour, un paysage d'une grande beauté, dont les lointains se fondent dans le ciel bleu (en général), rempli de magnifiques montagnes et de vallées s'étendant à l'infini – car impossibles à distinguer du ciel dans l'éclat lumineux de l'air.

    Il est évident que, dans un tel lieu, la spiritualité sera spécifique. La force de la lumière est si grande qu'on peut y percevoir, sans passer par les textes, les présences divines, et de quelle manière elles ont formé les montagnes, qui leur servaient pour ainsi dire de coquilles. Certaines montagnes environnantes sont si hautes que même en juin, des plaques de neige s'y voient encore – et leurs rochers purs et brillants indiquent les astres, comme des doigts.

    On comprend que les catholiques romains (et français) n'aient pas compris la vie spirituelle d'un lieu semblable, qui laissait toute son importance à l'appréhension des forces de la nature reflétant la volonté divine. À Rome et à la Sorbonne, on raisonnait logiquement à partir des textes; à Montségur, on contemplait les cycles cosmiques et 0000000.jpghumains à partir des vagues de lumière roulant sur les Pyrénées.

    Il y eut une spiritualité pyrénéenne que ne comprirent ni les Français ni les Romains, et qui leur apparut comme opposée à la raison. Eux vivaient dans des cités où l'on discute, où l'on ergote, et cette liberté de l'âme dans la lumière au sommet des montagnes leur paraissait dangereuse et mauvaise.

    Une amie de mon amie, pianiste appelée Dévayani Canquouët, a créé une composition riche et sonore, romantique et belle, pour rappeler la clarté intérieure du lieu. J'ai eu l'occasion de l'écouter plusieurs fois. Elle ne fait pas état, dans ses notes musicales, de l'atmosphère propre à la combustion, au pied du pech, de deux cents cathares, une fois le château pris et soumis aux rois de France. Moment horrible, sinistre, qu'il est difficile de se représenter.

    Même l'installation, par la suite, d'un seigneur d'Île de France (Guy de Lévis) dans un lieu aussi austère étonne. Le contraste est grand.

    Le rationalisme ainsi imposé à l'Occitanie a-t-il donné de grands résultats? Il semble avoir plus coupé la dynamique propre à la région qu'apporté une dynamique nouvelle. J'y reviendrai, à l'occasion.

  • Michel Houellebecq et les cathares

    00000000.jpgJe ne sais plus dans quelle interview, j'ai lu que Michel Houellebecq adorait La Chanson de la croisade albigeoise. C'est surprenant, car ce texte du treizième siècle, écrit en occitan, passe pour être relativement long et répétitif – et moi-même, ayant commencé sa lecture dans une édition bilingue il y a bien trente ans, ne suis toujours pas arrivé au bout.

    La traduction n'aide pas, à vrai dire: elle est d'Henri Gougaud, et est plus une adaptation selon la langue littéraire moderne, qu'une véritable traduction. Or je m'efforce surtout de lire la version occitane, et les deux textes ne correspondent pas suffisamment.

    Cette Chanson a quand même le charme insigne de chanter les valeurs chevaleresques de la noblesse languedocienne – et Dieu la protège, selon le second auteur de la chanson. (Le premier, Guillaume de Tudèle, était favorable aux croisés français.)

    Dieu la protège mais elle sera finalement vaincue. Et il y a là peut-être la source de la fascination exercée par ce texte sur Michel Houellebecq. Car dans son roman Plateforme (dont j'ai récemment parlé), il est justement question du bonheur sur terre, fait d'amour libre et de belle nature – mais d'un bonheur détruit par des fanatiques religieux. On peut dire que la croisade contre les Albigeois (comme on l'appelle) est l'archétype de cette idée dans l'histoire de France.

    Je lis aussi une chronique latine d'un certain curé de Puylaurens qui vivait en Occitanie à cette époque et était originaire de Toulouse – et dont les liens avec Guillaume de Tudèle sont assez grands, puisque lui aussi est favorable aux croisés, même s'il admet qu'ils se sont en général mal conduits. C'est leur cupidité et leur mépris du peuple local qui dit-il les ont empêchés de vaincre l'hérésie.

    Il raconte un fait frappant. Le roi d'Aragon, qui régnait à Barcelone et était l'allié du comte de Toulouse, a été tué dans une bataille contre Simon de Montfort, chef des croisés. Ce fut une énorme surprise, car il avait mené bien 000000.jpgdes batailles victorieuses en Espagne contre les Maures, et son prestige était immense. Avant la bataille qui lui fut fatale, un prêtre alla voir Simon de Montfort pour le prévenir que Pierre II était un grand chef de guerre. Simon alors sort de sa veste une lettre, peut-être en vers, adressée par ce roi à une dame mariée de Toulouse pour lui annoncer que c'est pour l'amour d'elle qu'il chassera les Français. Et Simon demande si un tel prince, amusé à de telles inepties, peut lui faire peur – à lui qui vient pour des motifs religieux? Car le catharisme s'accordait, sans doute, avec l'atmosphère courtoise et galante qui alors régnait en Occitanie et en Catalogne.

    C'est peut-être cela que regrettait Houellebecq – à travers sa Thaïlande rêvée, faite d'amour et de beau temps, de plages de sable fin et de bungalows en teck. Ne donne-t-il pas l'impression, dans ses dépressions mêmes, d'avoir eu une vie douloureuse parmi les cathares ou les troubadours?

    Une vie antérieure terminée brutalement, j'imagine.

  • La dame-fée de Guillaume IX d'Aquitaine

    0000000000000000000.jpgMon amie la conteuse Rachel Salter a mis ses enfants à l'école occitane de Limoux, appelée Calendrète, et j'ai une bonne opinion des écoles ancrées dans la culture régionale, car le lien intime créé par le lieu de vie rend vivante une culture, ce qui s'atteste par l'abondance des activités artistiques dans ces écoles, à comparer de ce qu'on trouve dans les écoles publiques.

    La preuve que les écoles occitanes sont pleines de vitalité est que mon amie Rachel en a gardé un livre distribué aux parents, une Petite Anthologie des littératures occitane et catalane, destinée à leur faire connaître les beaux et grands textes en langue locale, que rédigèrent d'authentiques poètes. Je retrouve, à la confection de cet ouvrage, des personnes de moi connues, liées à l'université de Montpellier, notamment Gérard Gouiran et Marie-Jeanne Verny. Mais les auteurs principaux de l'anthologie sont Robert Lafont, universitaire écrivain, et Christian Nique, ancien recteur académique.

    J'en commence la lecture, et le premier poème me frappe: il est de Guillaume IX d'Aquitaine, un des plus anciens troubadours dont les textes nous soient restés. Il y célèbre une dame qu'il confond avec sa propre joie – qu'il assimile à elle, au point de la nommer telle. Il lui attribue des pouvoirs immenses:

    Per son jòi pòt malaus sanar,
    E per sa ira sas morir
    E savis hòm enfolezir,
    E bèlhs hòm sa beutat mudar,
    E·l plus cortes vilanejar,
    E·l totz vilas encortezir.

    On en a bien sûr compris le sens: Par sa joie elle peut guérir les malades, et par sa colère tuer le sain et rendre fou le sage, et changer sa beauté à l'homme beau, et faire d'un vilain le plus courtois, et rendre courtois le tout vilain.

    Ce passage a été abondamment commenté, car ces pouvoirs magiques ont paru excessifs. Ils rappellent évidemment ceux qu'on attribuait aux déesses, aux fées, aux magiciennes. Circé par exemple change en cochons 0000000000000000.jpgdes hommes, ou à d'autres, comme Ulysse, elle fait des dons étranges. On s'est demandé si Guillaume était ironique, mais rien ne l'indique. Il semble réellement lier la joie donnée par la Dame à des vertus divines.

    En cela, son poème, en réalité, essentialise la femme, en tire une idée vivante – la vertu pure de la joie qu'elle donne. Ce n'est pas elle qui fait des miracles, mais la force qu'elle abrite. Or, en cela, il est incontestable qu'il s'agit d'une fée, mais dont il ne reste plus que les deux pôles qu'admettait la philosophie médiévale: la femme de chair, d'un côté – simple mortelle connue de tous; de l'autre, l'idée pure qu'elle véhicule, rendue abstraite par la tradition platonicienne.

    Que le poème soit issu des anciens bardes rendant hommage dans leurs chants aux divinités est pour moi évident. Guillaume étant grand seigneur lui-même, il ne cherche pas à séduire la femme d'un seigneur plus grand encore: la dimension sociale est absente de son propos. Or, elle a préoccupé, voire obsédé beaucoup de commentateurs marqués par les interprétations marxistes. Ici, Guillaume se contente d'adapter à la pensée occitane médiévale l'ode antique rendant hommage à la divinité en carnalisant son rapport à celle-ci – mais en l'intellectualisant, aussi, puisqu'il regarde ce qui habite cette dame, et non sa simple apparence. Il fait de la joie une force objective, une puissance morale traversant le monde, et c'est le fondement fabuleux, mystérieux et grandiose de son texte.

  • Peire Vidal et l'éclat secret du Carcassès

    000000000.jpgDepuis l'époque où je vivais à Montpellier, j'avais ce recueil bilingue des poésies occitanes de Peire Vidal, un troubadour de la fin du douzième siècle, originaire de Toulouse et qui a passé du temps dans le Carcassès – ou région de Carcassonne: il nomme des lieux qui désormais me sont familiers, comme Pennautier ou Montbel, leur donnant une profondeur humaine, les peuplant de ses songes – et m'expliquant certaines allusions de la culture locale.

    Car dans la cité médiévale de Carcassonne, j'ai vu, l'an passé, un spectacle moyenâgeux avec des chevaux et des épées, et il y avait une guerrière appelée la Louve. Je me demandais d'où on avait tiré cela. Mais c'est probablement de Peire Vidal, qui était amoureux d'une femme de Pennautier qu'il appelait Loba (Pennautier est dans les environs de Carcassonne). Ce spectacle chantait la valeur des seigneurs du sud, proches du peuple, contre la morgue des seigneurs du nord, vils envahisseurs: c'était régionaliste et républicain à la fois.

    Républicain, Peire Vidal ne l'était pas spécialement car, descendant assez clair des anciens bardes, il chantait les seigneurs qui l'accueillaient, et blâmait ceux qui ne voulaient pas de lui. Le roi de France est détesté, et le roi d'Aragon est aimé: limitrophe et proche d'eux par la langue, l'Aragon était pour les Languedociens un espoir. Déçu: il n'a pas résisté, face aux Français, lors de la croisade albigeoise. Mais Peire Vidal sentait déjà les tensions entre le nord et le sud, et il en faisait part.

    Il a aussi beaucoup vécu en Italie, et sa philosophie prépare le Dolce Stil Nuovo et l'œuvre même de Dante, avec laquelle il est en phase, quoiqu'il ait moins d'imagination. Dante aussi détestait les rois de France et faisait l'éloge des rois d'Aragon, ainsi que de l'Empereur. Mais surtout, le culte du corps des belles dames se mêle pareillement à des références chrétiennes, à l'évocation de Charlemagne, à des allusions à la Bible et à l'esprit des croisades, à la volonté de libérer les lieux saints. Peire Vidal proclame que le corps de son aimée lui rappelle la divinité – mais son amour est sans avenir, car la dame n'en a cure. Et, après avoir défendu contre ses détracteurs sa position 0000000000.jpgd'amoureux transi qui ne reçoit rien, il finit par avouer son échec, et fait des reproches à sa dame, avant de se taire. Le recueil est du moins construit ainsi.

    Sa Vie, présente à la fin du recueil, révèle qu'il chanta ses amours auprès des femmes des seigneurs qui l'employaient, et que les couples ne faisaient qu'en rire, même si lui était persuadé qu'il touchait. Ce n'était pas dans le sens qu'il croyait: comme on admirait son talent, il distrayait les cours.

    Il était habile dans ses rythmes, la concision de son expression, ses rimes riches et sonnantes. Ses vers créent une atmosphère riche et profonde, et confinent au fabuleux quand, prenant exemple sur Gauvain, Roland ou d'illustres croisés, il se vante d'être le plus grand chevalier du monde, un véritable conquérant. Poète qui s'appuyait sur le rêve de soi, il n'était pas rabroué pour autant, on pensait que cela faisait partie du plaisir qu'on avait à l'écouter. Il faisait rire sans le vouloir. Mais c'est le lot des poètes. Et il n'y a pas lieu de s'en plaindre. Il ne tient qu'à eux de devenir lucides sans perdre leur génie, comme le fit plus tard Dante.

    J'avais commencé autrefois le recueil, je l'ai maintenant fini, c'était beau et sympathique, cela met un brouillard doré dans les plaines vertes du Carcassès.

  • Statut de la littérature régionale dans la France centralisée: éducation et libertés

    000.jpgDe l'article que j'ai fait l'avant-dernière fois sur le catholicisme spontané des traditions régionales, que doit-on faire sur le plan politique? De deux choses l'une. Soit on affirme que la culture doit être laïque, ou agnostique, et il faut bien se résoudre à accepter qu'en France la culture parisienne soit prédominante, puisqu'elle est bien plus avancée, en moyenne, sur la voie de l'agnosticisme que les cultures régionales. Soit on affirme que c'est la liberté qui compte le plus, que la laïcité ne doit pas avoir d'effet sur la culture, qui doit rester entièrement libre, et on admet que, à titre individuel, on a le droit de faire le choix des traditions catholiques et du merveilleux chrétien que portaient dans leurs textes Frédéric Mistral et Anatole Le Braz.

    Le problème est évidemment celui de l'éducation. Est-elle d'abord individuelle, ou collective? Ici la loi contredit la pratique: en théorie, les familles sont libres, parce que les droits de l'homme stipulent qu'elles ont la responsabilité de l'éducation des enfants. En pratique, le Gouvernement, en France, n'a aucunement l'intention de laisser les familles diriger l'éducation des enfants, et entend bien leur imposer l'agnosticisme laïque de mise dans la culture parisienne.

    La raison en est simple: déjà le Roi imposait un gallicanisme abstrait pour faire triompher la monarchie absolue contre le féodalisme assimilé au merveilleux chrétien – à la pluralité des saints et des anges, pour ainsi dire. La République, fondée par des disciples des philosophes rationalistes, a tout intérêt, à son tour, à convertir l'ensemble des citoyens à la culture de ses fondateurs.

    Le régime est donc toujours plus ou moins: une loi, une foi, quoi qu'on dise. L'unicité de l'Éducation nationale, et des programmes d'étude, le confirme. Les traditions religieuses doivent être marginalisées et subordonnées à la tradition philosophique des Lumières.

    Mais la liberté individuelle après tout peut amener à préférer Joseph de Maistre à Montesquieu, quoi qu'on pense. Le conflit donc apparaît entre les familles qui conservent la tradition de Frédéric Mistral et de son merveilleux chrétien ou populaire en langue provençale, et la République qui ordonne de faire étudier plutôt Émile Zola et ses principes repris de la science positive, et exposés en français. C'est tout simple.

    Il est difficile de songer à un État républicain qui va laisser se répandre l'enseignement du provençal et du merveilleux chrétien et paysan de Frédéric Mistral. S'il sera amené à accepter en théorie les traditions familiales 0000.jpgpuisqu'il reste en principe démocratique, il ne fera jamais rien de lui-même dans ce sens, et profitera bien des occasions qui se présentent pour restreindre la diffusion d'une telle culture, jugée par lui contraire à ses valeurs.

    D'ailleurs avec les meilleures intentions du monde: pour ses élites, c'est là une culture nuisible à l'individu, puisqu'elle le laisse dans des illusions passéistes. Le colonialisme intérieur a des buts de civilisation: cela s'entend. Il est profondément progressiste.

    Mais la véritable évolution ne viendra que de la liberté laissée aux individus. Ce sont eux qui investissent et entreprennent. Ce sont eux qui créent. Et il est possible que, pour bien créer et entreprendre, l'inspiration des Saints du Ciel chers à Mistral soit parfois plus efficace que celle de Jean-Jacques Rousseau. Cela ne se décrète pas à l'avance; cela ne se vérifie qu'à l'expérience.

    La persistance de la tradition inaugurée par Mistral, malgré le peu d'encouragements du pouvoir central, prouve que c'est bien le cas – que Jean-Jacques Rousseau ne suffit pas. Pour vivre pleinement, pour appréhender l'humain dans sa totalité, il faut les deux – et l'application politique en est évidemment le fédéralisme.

  • Laïcité culturelle et littératures régionales: la longueur d'avance de Paris

    00000.jpgIl est une réalité qui est difficile à avaler pour ceux qui aiment les langues et cultures régionales et qui en même temps sont partisans de l'agnosticisme philosophique et de la suppression, dans la vie spirituelle, des allusions au christianisme et plus généralement à la Bible. Cette réalité toute simple, dont on ne doute pas à Paris, c'est que les cultures régionales sont plus enracinées, en moyenne, dans le catholicisme, que la culture parisienne.

    Et il n'en est pas ainsi seulement depuis la Révolution. Le gallicanisme émanant de la Maison de France tendait déjà au rationalisme, tendait déjà à s'accorder avec la philosophie stoïcienne – avec Sénèque –, tendait déjà à faire de Dieu une abstraction, et des saints thaumaturges un fantasme. Déjà, au sein même du 0000000.jpgcatholicisme, Paris s'opposait aux provinces, plus marquées par le merveilleux et le culte des saints guérisseurs, par la tradition médiévale et ce qui émanait des Francs: car ceux-ci vénéraient saint Martin, saint visionnaire et thaumaturge dont le tombeau guérissait de mille maladies, mais les Romains classiques n'étaient pas dans cet horizon, ils restaient fidèles à l'ancienne tradition latine, et à l'empereur Auguste.

    Avec l'essor de la philosophie agnostique, l'opposition entre Paris et les provinces a été encore plus nette et franche. Comme la République a consacré la philosophie des Lumières (prétextant à cette fin la laïcité), le conflit est apparu dès 1793 et les guerres de Vendée.

    À presque tous cela semble un progrès: intellectuellement, on l'assume joyeusement. Mais beaucoup n'en restent pas moins attachés aux cultures locales et familiales, qui étaient généralement bien différentes – bien plus marquées, qu'on le veuille ou non, par le catholicisme populaire.

    Pris dans une contradiction, leur effort est souvent de montrer que la littérature régionale n'est pas si traditionaliste qu'on croit: que Frédéric Mistral n'était pas un simple catholique chantre des vieux métiers et de la paysannerie, des saints provençaux et de la Vierge Marie. Il était plus nuancé, affirment-ils.

    Oui, d'accord, personne n'est parfaitement assujetti à un modèle préconçu, cela s'entend. Mais si on compare Mistral avec la plupart des auteurs parisiens de son temps, il était réellement plus proche de l'Église catholique. Même si on le compare à Léon Bloy, on découvre chez lui un catholicisme plus tranquille et plus traditionnel, moins marqué par le gallicanisme et la théologie abstraite.

    Et ce n'est pas tout de même un cas isolé: tout le Félibrige, fondé par Mistral et quelques amis, était parrainé par les évêques locaux, qui voyaient dans ce chant de la vieille Provence aussi un hommage rendu aux saints protecteurs du lieu, et de leur reine virginale à tous.

    Même le félibre Jean-Henri Fabre, peu attiré par le catholicisme, a été rejeté par l'instruction laïque parce que son 000000.jpgspiritualisme, disait-on, le rendait complice de l'Église romaine. Son rejet des théories à la mode à Paris, son goût pour l'observation précise des insectes en action et son idée d'une intelligence de la nature choquaient et choquent toujours les partisans d'une culture laïque, c'est à dire agnostique. Qu'il ait été félibre et proche de Mistral n'arrange évidemment rien.

    Il faut donc bien se rendre à l'évidence, même si l'exemple provençal peut paraître isolé. Il ne l'est pas. À la rigueur, en Provence, il y a eu plus de républicains qu'en Bretagne ou en Savoie. Il est donc inutile de chercher d'autres exemples. Et ma thèse de doctorat a montré que l'ancienne Savoie allait aussi dans ce sens.

    Les historiens officiels s'en sont scandalisés. Mais c'est la vie.

  • Les lavandières du Rhône et le mystère du Drac

    00000000000.jpgLisant Lou Poèmo dou Rose (Poème du Rhône) de Frédéric Mistral, je découvre, en note, une tradition qui ne laisse pas de lier les idées à l'infini. Il y est question du Drac, une divinité du Rhône dont le souvenir s'est maintenu par delà la conversion au christianisme – des saints et des chevaliers étant même censés l'avoir vaincue. C'en est le bon génie, assure Mistral. Il a tantôt une apparence humaine, tantôt celle d'un serpent. Et il est lié aux lavandières.

    Gervais de Tilbury, Anglais installé à Arles, a raconté à son sujet une légende, dans un livre écrit en latin au treizième siècle: une lavandière des bords du Rhône a été attirée par le dieu, et placée dans sa grotte pour qu'elle s'occupe de son fils, acquis avec une femme morte. Elle y est restée sept ans.

    Mais la note merveilleuse alors survient: les lavandières des Saintes-Maries de la Mer, au bord du Rhône, ont un Drac sculpté sur leur battoir, en souvenir, paraît-il, de cette légende. Oui. Ou alors la légende a été inventée pour justifier un rituel magique: les lavandières sculptaient le Drac sur leur battoir pour capter la force purificatrice de l'eau. Le Drac sculpté est un talisman. Beaucoup de symboles ont été placés sur les outils et les armes, pour capter les forces utiles à leur emploi efficace. Les mots gravés sur les épées les faisaient forgées par les elfes, ou par Vulcain: à côté de l'épée visible, il y avait, plus importante, l'épée invisible, dont l'autre n'était que le support. Même le forgeron humain n'avait été, en ce cas, que le bras d'un dieu. C'était la pensée méconnue et mal comprise des anciens.

    Or, cela crée une relation particulière entre les lavandières et le génie du Rhône: celles-ci étaient ses servantes – la matérialisation des nymphes de l'eau. C'est ce que signifie la légende.

    Le fait est que la tradition populaire a souvent assimilé les lavandières à des fées – ou les fées à des lavandières. Cas de dédoublement démonique, si l'on peut dire: lorsque la lavandière est possédée par les forces du génie de 000.jpgl'eau, elle devient à son tour la fée qui nettoie et purifie, par delà la manifestation physique de la tache effacée sur le vêtement sale. Les voyants percevaient l'être magique dont la mortelle n'était, pour ainsi dire, que le véhicule. Ou une image intermédiaire, de sexe féminin.

    Car que l'eau purifie spirituellement est indiqué simplement par Ovide, qui parle d'un mortel tombé dans l'eau du Tibre, et qui, y ayant perdu son corps périssable, n'a gardé, purifié, que celui du dieu qu'il était au-delà: il s'agit d'Énée, ancêtre mythique des Romains.

    Les lavandières, à leur mesure, rendaient un corps neuf, à l'homme habillé. Elles avaient un pouvoir sacré de purification. Par elles l'homme se hissait vers les dieux, avec un corps digne d'eux.

    Cela nous rappelle Jean-Alfred Mogenet, le poète patoisant de Samoëns, qui disait que le balai était magique parce qu'il purifiait des illusions et rendait l'esprit à lui-même, en chassant les saletés visibles et en mettant de l'ordre dans la maison. On attendait, autrefois, du vêtement davantage qu'aujourd'hui, et les femmes le savaient, le ressentaient: il devait représenter, aux yeux, le moi caché, profond, intérieur, et aider l'homme à devenir ce qu'il était réellement, au-delà de sa peau. Il n'avait pas seulement une fonction pratique, il avait aussi une dimension psychique.

    Que les femmes le ressentaient plus que les hommes se voit à leur souci de la parure, et au culte de la robe: car l'âme n'a pas de jambes. Le pantalon est plus matérialiste, plus utilitaire.

  • Engagement politique et militantisme culturel: regards des syndicats français sur les cultures régionales

    00.jpgJe voudrais encore revenir sur les conversations intéressantes que j'ai eues à Montpellier avec des membres du Département d'Occitan de l'Université après ma conférence sur Jean-Alfred Mogenet. La question politique est très tôt apparue, car on m'a parlé du positionnement à cet égard de mon ami Marc Bron, célèbre promoteur de la langue savoyarde, qu'il enseigne, et avec qui j'ai édité le volume de poèmes de mon arrière-grand-oncle: il en a traduit les poèmes, qui sont en patois de Samoëns. Il avait choqué les militants montpelliérains de la langue occitane en déclarant que l'important syndicat d'enseignants appelé SNES était à ses yeux trop à gauche. 

    Je ne pense pas que pour autant lui-même soit très à droite, s'il est bien sympathisant de la tradition catholique. Et cela a été dévoilé par l'ouverture des archives du Parti communiste français: celui-ci a bien pris le contrôle du SNES en 1967.

    Trop à gauche ou pas, les communistes avaient une tendance à l'uniformisation qu'a dénoncée en son temps Léopold Sédar Senghor, lequel, après avoir été l'un d'eux, a choisi d'adopter les idées du jésuite Pierre Teilhard de Chardin et de fonder l'organisation politique du Sénégal sur une base fédéraliste, multiculturelle et multiethnique: le pays a six langues reconnues par l'État. Et tout n'y est pas parfait, mais c'est quand même un des pays africains les plus stables et les plus harmonieux, un de ceux où on a le plus 00.jpgenvie d'aller. Il le doit, je crois, à Senghor et à sa conception puisée en Teilhard de Chardin. Car Senghor rejetait aussi l'athéisme, et il faut avouer, comme il le pensait, que toute culture digne de ce nom puise son souffle dans la divinité. L'asséchement des cultures fondées sur le réalisme socialiste ou l'agnosticisme laïque montre d'expérience que la source est occulte, et qu'il est absurde d'imposer à cet égard une limite à l'expression culturelle.

    Je pense que, plus ou moins clairement, c'est ce que voulait dire Marc Bron. Il pensait que le communisme était excessif dans sa volonté de limiter l'expression culturelle, même quand il était en principe favorable aux langues régionales parce qu'elles sont populaires. En patois, on chante beaucoup les métiers manuels, n'est-ce pas.

    Mais pas trop le sort de l'ouvrier à l'usine: c'est plutôt Zola, qui faisait cela, et il écrivait en français. Or, tout de même, ces ouvriers d'usine étaient le gros des militants du Parti communiste, et les professeurs de l'Éducation nationale adhérents du SNES avaient eux aussi plus Zola comme référence, que Frédéric Mistral. Il n'était donc pas forcément d'une stratégie efficace de s'en remettre au PC ou au SNES. Et Marc Bron et moi, je ne le cacherai pas, avons un jour décidé d'adhérer ensemble au SGEN, lié à la CFDT.

    Je pense que la CFDT est liée à son tour à ce qu'on pourrait appeler la gauche chrétienne, et c'est un fait que l'enseignement catholique est en moyenne plus ouvert aux cultures régionales que l'enseignement public. Je n'en veux pas seulement pour preuve que les collèges et lycées catholiques de Savoie proposaient l'étude des œuvres littéraires de François de Sales en cours de français, mais aussi ce que m'a dit mon ami Marcel Maillet, poète qui fut aussi proviseur, justement du lycée Saint-François-de-Sales de Ville-la-Grand (près d'Annemasse): cela ne lui posait aucun problème d'y inviter 00.jpgJean-Marc Jacquier, musicien traditionnel fondateur de l'excellente Kinkerne, et sympathisant notoire de la Ligue savoisienne. Dans le public, cela ne risquait pas d'arriver, car, il faut bien le reconnaître, on y est plus ou moins chargé de faire l'apologie de l'État central.

    Toutefois, il existe un organisme qui promeut les langues régionales dans les établissements publics, appelé la FLAREP, dont j'ai été membre à travers l'Association des Enseignants de Savoyard, dont j'ai été trésorier (et dont Marc Bron est président). Et je dois dire, avec beaucoup de reconnaissance, que le volume de poèmes de Jam a bénéficié du soutien financier de cette AES, à son tour soutenue, à cette occasion, par la Région Rhône-Alpes-Auvergne, dirigée par Laurent Wauquiez – plutôt dans le camp catholique, je pense, que dans le camp laïque!

    Un professeur d'histoire lié au Département d'Occitan rappelait que l'occitaniste Robert Lafont et son ami Max Rouquette s'en sont pris avec virulence aux mistraliens, conservateurs, traditionalistes, culturellement fixistes, pour ainsi dire. Je m'en suis étonné, demandant en quoi les mistraliens empêchaient Lafont et Rouquette d'écrire 00.jpgcomme ils voulaient, et qu'ils n'eussent pas davantage respecté la mémoire de Mistral, un grand poète, au moins en respectant les choix personnels de ses adeptes après sa mort. De quelle unité politique ou idéologique qui que ce soit a besoin, en ce monde?

    Mon camarade historien certifie qu'il ne s'agissait pas de s'attaquer à Mistral, mais à ses adeptes traditionalistes.

    Cependant, il reconnaît que Mistral n'a pas été clair, sur le plan politique – qu'il a beaucoup fluctué. Mais n'était-il pas avant tout un poète? N'attendait-il pas que les institutions soient au service de la culture, plutôt que l'inverse? C'est mon cas, je l'avoue. Pour moi, la civilisation tend à l'art. C'est par l'art que les âmes s'ennoblissent et que les lois s'améliorent; la politique n'en est que l'exécution sociale. C'est ce que pensaient William Morris et André Breton, et c'est pourquoi le Parti communiste, dont ils faisaient partie, les a exclus.