Occitanie - Page 3

  • Le Père Noël à Bugarach (4)

    00000000.jpgDans le dernier épisode de ce conte annuel de Noël, nous avons fini notre récit alors que nous décrivions le palais éthérique où, lorsqu'il veille sur le Languedoc en général et la vallée de l'Aude en particulier, trône Guillaume de Gellone devenu immortel à la suite d'une grâce divine.

    Il est très beau et très étrange et, lorsqu'il surveille les alentours, il a de singulières jumelles d'or dont les lentilles brillent comme du cristal, et qui grossissent chaque chose, les place sous les yeux comme si elles étaient toutes proches. On dit même qu'elles ont le pouvoir de les amener réellement, qu'elles ouvrent une porte dans l'espace qui permet de se rendre instantanément dans n'importe quel lieu souhaité. Cela n'aurait rien d'étonnant, car ces jumelles sont un don de sainte Marie Madeleine en personne: elle les a apportées de la Lune. Là, des nains célestes les ont forgées en saisissant la substance des rayons du soleil, et en les concentrant et en les cristallisant. C'est du grand art. Du moins le dit-on.

    On prétend, également, que Guillaume de Gellone a reçu son bâton de commandement, pouvant faire office d'épée magique, de saint Jean Baptiste descendu des étoiles – lui, le gardien occulte de Couiza, la ville qui dresse ses bâtiments cuivrés au pied de la colline.

    Car elle a été fondée par des bergers, et ils se sont toujours bien reconnus en lui, et il leur en a toujours marqué une reconnaissance profonde. Il a, dit-on, nommé Guillaume de Gellone auxiliaire de son patronage, et le fils d'Émery de Narbonne a accepté volontiers cette mission, il en a même été vivement flatté.

    Cependant il a reçu une interdiction: de ne plus intervenir de lui-même. Il doit désormais agir à distance, par voie pour ainsi dire télépathique, en passant par un mortel qui n'a pas encore franchi le seuil de la mort. Et qui plus est il doit s'assurer que celui-ci a bien à son tour accepté la mission qu'il lui a donnée, qu'il ne l'accomplit pas comme un automate.

    Or l'an passé, on s'en souvient, un super-héros d'Occitanie fut nommé, révélé au monde! Intermédiaire entre les hommes et les anges – sorte de bon démon –, il surtout était un homme défunt refait par les anges avec l'appui, le soutien et le secours des 000000.jpgfées de la Terre – les fameuses Mitounes, qui peuvent aussi, en plus de leurs illusions, tisser de puissants corps éthériques permettant aux ombres d'agir efficacement, contre le Mal et son armée!

    Et c'est ainsi que l'Homme-Corbeau, protecteur du Razès, a participé à la libération du Père Noël piégé par une dame qui, sans être trop méchante, errait dans son esprit – j'ai nommé la bonne fée du Canigou, la puissante Sinislën.

    Or donc l'Homme-Corbeau, prévenu par l'ombre étincelante de saint Guillaume venue lui rendre visite une nuit, a mis son costume de héros, et s'est précipité, en volant et sous sa forme de corbeau géant, vers le pic de Bugarach pour délivrer le pauvre Père Noël piégé. Il avait bon espoir de résoudre le problème rapidement, ayant déjà résolu celui de l'an passé – quoique avec l'aide de Captain Corsica, toutefois.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange aventure.

  • Le Père Noël à Bugarach (3)

    0000.jpgDans le dernier épisode de ce conte annuel de Noël, nous avons notre récit alors que nous parlions des indécrottables trolls Bug et Arach que Guillaume de Gellone avait enfermés dans le pic qui porte leur nom unifié.

    Or, ces dernières années, beaucoup de gens leur ont au moins sacrifié beaucoup d'énergie, et cela leur a rendu de la vigueur. Ils ont pu, dans la muraille jadis dressée pour les contenir, pratiquer un trou, et Bug, notamment, a pu y faire glisser un de ses doigts, qu'il a fort longs. Ce doigt s'est allongé, allongé, allongé – et, tel un tentacule fin mais solide comme un câble, il s'est enroulé autour du traîneau du Père Noël, et l'a attiré jusqu'au mur, tout près de l'ouverture, où ensuite lui et Arach ont essayé de le faire passer, pour le piéger à jamais, et le dévorer, s'emparer de ses cadeaux et de son feu vital – et redevenir par là les dieux qu'ils étaient dans les temps très anciens, à l'époque où on les adorait, et où on leur sacrifiait des êtres humains!

    Cela a été dur, pour le Père Noël, son traîneau a beaucoup tangué, ses rennes ont été plusieurs fois blessés. Et lui-même a fini plaqué contre la paroi du pic de Bugarach, et le doigt de Bug, s'enroulant autour de son cou, s'est employé à le torturer, déchirant ses habits, plongeant dans sa chair, y creusant des trous grâce à son ongle acéré, y faisant jaillir le sang dont d'ailleurs déjà il se nourrissait, grâce aux petites dents dont étaient munis ses maudits pores, horrible chose à dire. Et Bug finit par pouvoir faire passer un deuxième doigt dans le trou, et avec, le déroulant et l'étirant de façon démesurée, il saccagea les cadeaux, captant de sa bouche énorme, collée près du trou, les effluves d'amour dont les elfes du Père Noël les avaient remplis, en les préparant. Puis il tourmenta les rennes de la même manière, se nourrissant de leur peur et de leur souffrance, de leur sang et de 0000000000000.pngleur vie. Il était infâme, on ne peut pas trouver d'être qui le soit davantage.

    Pendant ce temps Arach n'était pas en reste, car par l'ouverture pourtant petite et presque entièrement bouchée par les deux doigts glissés de son frère Bug, il jetait sur saint Nicolas des paroles fielleuses, injurieuses, immondes, faites pour le désespérer, l'humilier, le meurtrir – car il connaît cet art, le bougre.

    Tout cela, je dois le dire, m'a été dit en rêve par Guillaume de Gellone lui-même – le très saint protecteur de la haute vallée de l'Aude et de tout le Languedoc, qu'il a jadis sauvé du mal. Encore aujourd'hui veille-t-il sur le pays depuis le véritable sommet de Rennes-le-Château, invisible pour les yeux; car, là, se tient un château éthérique, fait de pierres précieuses essentialisées, une sorte de loge tissée de rayons d'astres, et c'est dans sa salle d'arc-en-ciel que se tient Guillaume à la façon d'un ange, mais d'un ange couronné, d'un roi!

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant au sort douloureux du Père Noël en la dernière et récente nuit de Noël.

  • Le Père Noël à Bugarach (2)

    00000000000.jpgDans le dernier épisode de ce conte annuel de Noël, nous avons laissé Guillaume de Gellone alors qu'il venait de refermer la porte des trolls de Bugarach, malencontreusement ouverte par eux avec le secours de quelques sorciers humains.

    Par la suite Guillaume est devenu seigneur du fief, afin de bien surveiller son ouvrage. Et on sait qu'il est le premier seigneur connu de Rennes-le-Château – qui n'est pas loin et qui, surtout, est une belle élévation depuis laquelle on peut surveiller le pic de Bugarach et les autres montagnes environnantes, lesquelles contiennent, dans leurs profondeurs, des trolls et des mitounes, des êtres violents et barbares ou bien de rusées ensorceleuses.

    Pour ces dernières, qui ont voulu le séduire, Guillaume les a du reste assagies, elles sont devenues bien meilleures après qu'il s'est occupé d'elles. Elles se sont mises, sous sa direction, dans la lumière de sainte Marie Madeleine, la fameuse repentie.

    Et c'est pourquoi l'église de Rennes-le-Château a été dédiée à celle-ci: revenant du ciel (où elle était installée depuis son départ de la terre) à la demande du seigneur Guillaume de Gellone, elle a instruit les Mitounes et leur a appris à être bonnes – et à méditer, comme elle, sur les saintes Écritures et la 00000000000.jpgmort de Jésus-Christ, sur la Croix. Car c'est ainsi qu'elle est représentée à Rennes-le-Château, selon les visions authentiques des anciens sages bien meilleures et plus fiables que celles des sages nouveaux qui prétendent corriger les anciens (mais en racontant les choses selon ce qui leur fait plaisir, pour l'essentiel).

    Les mitounes de Rennes-le-Château en ont été adoucies, amendées, et depuis, elles sont douces et bonnes – elles le sont si profondément qu'on les prend souvent pour Marie-Madeleine même. Elles ont pris son visage, à force de vivre dans sa lumière. Car il faut savoir que les Mitounes n'ont pas de visage très distinct: elles peuvent en changer à volonté, en principe. Mais elles ont développé tant d'amour pour Marie-Madeleine qu'elles ont imité en tout point sa forme, ce qui explique que beaucoup d'hommes les aient prises pour la sainte. Cependant elles n'ont pas sa pureté: certaines d'entre elles restent joueuses et malicieuses, et continuent de s'amuser de la naïveté des hommes en prenant toute sorte de formes trompeuses.

    Plus tard, Guillaume de Gellone est devenu religieux, à son tour – totalement imprégné de l'ange qui vivait en lui, vivait avec lui, et le guidait dans sa vie de guerrier preux. Mais il faut dire que malgré tous ses efforts il ne put jamais convertir au bien, comme il avait fait avec les Mitounes, les trolls Bug et Arach, qui sont restés ses ennemis, ses ennemis irréductibles jusqu'au bout, êtres abominables, sorciers infernaux qui ont appris des Mitounes à tisser des illusions aussi, se faisant passer auprès des hommes pour d'absurdes sauveurs venus d'une autre planète. Cependant ils ne l'ont pas fait pour jouer, mais pour servir d'obscurs et égoïstes desseins, en vrais démons qu'ils sont.

    Mais ces explications ont pris de la place, et nous devons remettre à la prochaine fois le récit du Père Noël capturé proprement dit.

  • Le Père Noël à Bugarach (1)

    000000000000.jpgChaque année, le Père Noël est freiné dans sa mission par des exhalaisons terrestres malignes, qui font souffrir ses rennes et lui-même le tourmentent, car dans ces exhalaisons se trouvent des êtres maléfiques qui en profitent pour s'arracher à la terre où on les a jadis confinés, ils parviennent à se recouvrir de ces exhalaisons comme d'un vêtement les protégeant des rayons des étoiles – lesquels leur font si mal.

    Et il faut dire une chose: ces exhalaisons sont créées par les passions humaines – les mensonges, les peurs, les haines, tout ce qui est négatif dans l'âme, et justement s'en exhale. Ils donnent aux monstres une force, un corps, un pouvoir de résister aux êtres d'en haut qui les surveillent, d'échapper brièvement à leur action. Il leur donne une puissance inconnue autrefois, quand l'homme ne commettait pas toutes les fautes qu'il commet aujourd'hui, et qu'il ne recevait que de belles visites, comme celle du Père Noël. Car alors, rien ne faisait obstacle à sa course 000000000000.jpgdans les vapeurs qui s'élevaient de la terre, et il se rendait très souvent dans les villages, entrait très souvent dans les maisons, passait tout près des toits. Ce n'est plus le cas, cependant.

    Or, cette année, saint Nicolas a été particulièrement gêné dans sa mission habituelle par deux trolls effroyables – nommés Bug et Arach, violeurs bien connus des nuits languedociennes. Il passait, la nuit du 24 au 25 décembre, au-dessus de leur antre, nommé communément le pic de Bugarach – montagne des Corbières arides, dans le département français de l'Aude.

    Des fables ont été racontées sur elle: des extraterrestres y auraient une base, et ils s'apprêtaient à emmener les âmes pures dans leur soucoupe volante. Il n'en est rien. Le pic de Bugarach, énorme rocher incliné, est en réalité le couvercle soulevé d'un royaume de trolls très dangereux. Leur puissance leur a permis, il y a de nombreux siècles, de soulever la dalle posée sur leur 00000000.jpgempire par l'archange saint Michel, à l'époque où il abattit les démons et vainquit les dragons.

    Il y avait, dans cette vallée, il y a très longtemps, des sacrifices humains, destinés à conférer à ces trolls une puissance nouvelle, et à les amener à la partager avec certains mortels pervers et ambitieux – ceux qui avaient établi cette coutume du sacrifice humain. Et les trolls, grâce à cette nourriture pour eux apprêtée, étaient parvenus à soulever le plafond de leur prison, et c'est ce qui donne au pic de Bugarach sa forme si spécifique.

    Ils n'ont pas pu achever leur entreprise, bien sûr: un ange de l'armée de Michel a guidé jusque-là le fameux Guillaume de Gellone, lui a confié une épée fulgurante, et après avoir repoussé leurs assauts il a blessé mortellement, ou du moins gravement ces deux trolls immondes, qui ont dû rebrousser chemin – se réfugier dans leur vieil antre. Puis, prêtant sa bouche à l'ange, il a refermé, en la scellant d'un enchantement puissant, la porte de leur royaume maudit, érigeant même une muraille nouvelle pour bloquer l'ouverture récemment pratiquée, ce qui a rendu leur prison finalement encore plus solide qu'avant. Car l'ange, passant par Guillaume, ordonna à la roche de se reformer, et elle ne put qu'obéir.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, avant de revenir, la prochaine fois, au drame du Père Noël cette année.

  • Cercamon et les hérésies

    00000000000000000000000.jpgContinuant de lire les textes occitans que contient ma bibliothèque, j'ai parcouru les pages des Poésies de Cercamon, troubadour limousin du douzième siècle, parues en 1922 chez Honoré Champion. C'est très intéressant, à trois titres.

    D'abord, il fait, comme les autres troubadours, de la femme la dispensatrice de bienfaits sublimes, même quand on ne s'unit pas à elle charnellement. Ce n'est pas qu'il ne désire pas cette union charnelle, mais la relation même à distance lui prodigue un remède à ses maux – le comble dans ses vides intimes.

    Ensuite il blâme les mauvais troubadours qui, matérialistes, ne pensent qu'à séduire les femmes par de belles paroles, à les corrompre pour leur plaisir propre, purs égoïstes. Il est moraliste et, en fait, chrétien.

    Car la troisième chose remarquable de son petit recueil est que, dans un éloge funèbre à un comte de Poitiers trépassé, il prie Dieu de bien vouloir exonérer celui-ci de ses fautes, et de l'arracher à l'enfer. Visiblement ce comte avait des qualités suffisantes pour motiver Cercamon à demander pour lui cette grâce, mais il avait aussi commis beaucoup de péchés, car l'enfer est plus souvent, dans les faits, évoqué que le paradis, à son sujet.

    Mais il y a plus. Cercamon évoque de mystérieux Sarrasins présents dans l'ancien duché d'Aquitaine, dans des villes de l'ouest français – Sarrasins qu'il présente comme devant être combattus. Son vocabulaire est celui des chansons de geste, mais il s'applique au douzième siècle, non à l'époque de Charlemagne et de ses héritiers immédiats. Nous avons vu qu'à cet égard un Peire Vidal, languedocien, évoque les royaumes arabes et turcs, de façon attendue, logique, normale. Mais Cercamon parle, lui, de Sarrasins en France, et il est douteux que, ethniquement, cela ait un sens. Il y a fort à parier qu'il faille prendre le mot dans un sens religieux, et qu'il ait voulu désigner par là des hérétiques.

    Il est très possible qu'il ait voulu désigner par là ceux que nous appelons cathares, et qu'à cette époque on appelait aussi ariens, c'est à dire héritiers de l'hérésie à laquelle avaient adhéré les Wisigoths. Comme ceux-ci avaient été conquis, effectivement, par les Sarrasins et qu'ils s'étaient mêlés à eux, il n'est pas invraisemblable que le mot de Sarrasins unisse en réalité tout ce monde dont le christianisme teinté d'Orient ne respectait pas la doctrine fondamentale du catholicisme. Car, on le sait, l'Islam concède 000000.jpgque Jésus était un grand prophète fils d'un ange; mais il ne lui accorde pas le statut de divinité que les catholiques lui accordaient – et, à ce titre, a fait dire à plusieurs commentateurs que l'Islam était une branche détachée du christianisme en fait proche de l'arianisme. 

    Ces débats paraissent obscurs, mais ils sont importants pour l'histoire de l'Occident, car l'alliance entre Dieu et l'Homme n'est pas la confusion mystique entre les plans spirituel et matériel: il laisse au divin et à l'humain toute leur place, et donc autorise l'étude précise du monde physique, d'un côté, la théologie spéculative et la philosophie abstraite, de l'autre. Or, il est malheureusement indéniable que les progrès de l'humanité, depuis cinq ou six siècles, ne sont guère présents que là – dans l'exploration des propriétés de la matière, d'une part, et dans la pensée logique affinée de la philosophie, de Descartes à Hegel. Cette pensée pure, détachée des affects, est la caractéristique de l'Occident moderne, et un René Guénon, nostalgique de la gnose islamique, a eu beau la critiquer, il semble bien, comme le reconnaissait Pierre Teilhard de Chardin, qu'elle soit une étape fondamentale dans l'évolution humaine.

    Or, il faut bien avouer que Cercamon se situait, quoiqu'en occitan, dans cette foulée occidentale issue d'Augustin d'Hippone et qui allait être consacrée, quelques décennies plus tard, par saint Thomas d'Aquin.

  • Gnosticisme et catharisme

    00000.jpgJ'ai émis l'idée, dans un article précédent, que le lien profond entre l'Occitanie et le catharisme était probablement dû à la gnose telle que les Arabes l'avaient installée dans cette région de France. Le roi d'Aragon, en Espagne, a aussi soutenu les cathares; et il s'alliait volontiers avec certains Arabes.

    J'ai dit, par ailleurs, que la pensée claire était une marque de spiritualité profonde, parce qu'elle est l'alliance de l'esprit humain avec l'univers, qui voit les choses indépendamment des sentiments personnels ou de l'instinct corporel – à un niveau supérieur, assimilable à l'Ange. Socrate déjà l'exprimait avec son démon intime, qu'il suivait seul. L'émancipation de la pensée humaine devait être confirmée par le mystère de l'Incarnation, qui la bénissait, et lui donnait les moyens de s'affranchir des contingences – ou, comme le disait Spinoza, des affects.

    Il n'y avait plus besoin dès lors de gourou: par ses propres forces intérieures, l'être humain pouvait pénétrer les mystères. Déjà, l'un des premiers, saint Augustin en avait montré les effets; puis saint Thomas d'Aquin – et jusqu'à François de Sales, Joseph de Maistre et Pierre Teilhard de Chardin en livrent des traces, dans la tradition catholique.

    Mais la philosophie profane même en a été changée. Et il y a en elle plus de manifestation de l'évolution humaine vers le divin que les religieux ne veulent bien l'admettre. Un souffle passait sur Descartes, Pascal, Voltaire, Rousseau, Hegel, Galilée, tant d'autres.

    Cependant les mystiques ont bien vu ce que cela avait fait perdre. Ils ont bien vu que les cathares, par exemple, avaient un lien avec la Nature, qui est devenue étrangère à la tradition catholique et à la philosophie occidentale. Le rejet de la gnose a eu cet effet, cet effet négatif. Entre la matière étudiée rationnellement par les savants et la pensée pure des philosophes, il y a les éléments, et ils contiennent aussi quelque chose de spirituel. L'Église catholique l'assimilait aux démons, la philosophie moderne aux forces mécaniques productrices d'illusions nécessaires: le lien est évident. La gnose y voyait davantage, et cela explique sans doute que des âmes romantiques, aimant la nature et l'amour, se détournent de la théologie et de la philosophie classiques, et, à la suite des surréalistes, sondent les hérésies pour y retrouver l'émerveillement païen OIP.jpgface aux phénomènes – et concéder aux esprits élémentaires une beauté, une sainteté, une noblesse qu'on leur a niée. Breton rêvait de Mélusine, de Gaulle de la fée de la France, Charles Duits de la grande déesse noire, et les poètes ne veulent plus avoir à renoncer à ce monde pur et beau qui anime leur cœur en secret.

    Et ils ont raison. Une fois la raison bien développée, il est temps de retourner aux mystères de la Nature – de ce monde intermédiaire entre la matière et l'idée, qui explique comment l'on va de l'une à l'autre, par quelle alchimie. C'est ce que Michel Maffesoli appelle la tendance dionysiaque, et elle est à accueillir. Mais pas sous forme de conflit. Se protéger, c'est bien, régresser, non. Et il s'agit de conserver, dans ces bacchanales nouvelles, les acquis de la raison, afin de distinguer clairement, et le monde élémentaire, et le ciel intellectuel hiérarchisé en anges: comme chez Tolkien on passe souplement des elfes terrestres aux puissances célestes, on doit pouvoir aller librement et harmonieusement de l'un à l'autre.

    Car c'est dans la Nature que l'on trouve la vie – et que la pensée s'enflamme, pour percer de nouveaux mystères. La sécheresse de la pensée classique a montré qu'elle a aussi besoin de poésie, pour éviter de rester à la surface, dans l'abstraction, ou d'aboutir à des impasses, parce que l'humanité a été perdue en route – la pensée abstraite pouvant être captée pour ainsi dire par la lumière cosmique sans que le cœur l'ait suivie.

  • De l'origine du catharisme en Occitanie

    000000.jpgOn pense que le catharisme vient de Bulgarie, et a des liens avec le bouddhisme. Certains disent qu'il émane des manichéens, et c'est possible aussi. Mais les cathares ont été particulièrement importants en Occitanie, et il faudrait se demander pourquoi. Car ce n'est pas tout de proposer une doctrine: elle se répand si elle trouve un bon accueil. Et il serait un peu court de prétendre que le bon accueil vient d'une excellence locale, parce que la doctrine est excellente. Dans les faits c'est plus complexe, car les concepts n'ont pas en eux-mêmes tant de force, et il s'agit aussi de mettre en relation des tempéraments, des atmosphères spirituelles.

    De la réalité, une doctrine n'est jamais que l'ombre, et le monde échappe toujours, dans son incessant mouvement, aux pensées fixes. À l'inverse, aucun être humain ne vit suffisamment dans la sphère intellectuelle pure pour reconnaître aisément le vrai quand il le voit. A fortiori, un groupe en est complètement incapable.

    Un écrivain appelé Christian Doumergue attribue le goût de l'Occitanie pour le catharisme à la tradition gnostique qu'y aurait instaurée Marie Madeleine. Mais cela pose d'innombrables problèmes. La gnose est d'origine grecque et néoplatonicienne, et Marie Madeleine était juive. On a cru voir dans l'expression d'Épouse du Christ, attachée à Marie Madeleine dans l'évangile de Philippe, quelque chose de gnostique, mais elle renvoie assez clairement au Cantique des cantiques, dans laquelle Israël est regardée comme l'épouse mystique de Yahvé. Et le nom de Christ n'était pas un joli ornement donné à l'issue d'un rituel maçonnique, il désignait une divinité en tant qu'elle s'unissait à un homme, mais en soi stellaire, cosmique: il s'agit de nouveau de Yahvé. De Dieu. C'est le mystère de l'Incarnation.

    Si Marie Madeleine avait été la petite amie de Jésus, on l'aurait nommée telle. Ici, le titre indique autre chose. Une union intime avec l'être divin incarné dans Jésus, et donc ne passant pas par le corps physique de Jésus.

    Par ailleurs, Christian Doumergue d'un côté dit que Marie Madeleine a délivré un enseignement gnostique proscrit par l'Église catholique, de l'autre qu'elle l'a fait en Occitanie parce que la tradition l'a fait débarquer en Provence. Or, il s'agit d'une tradition catholique: l'orthodoxe la dit morte à Éphèse après y avoir vécu. Quel besoin avaient les évêques romains de dire qu'elle avait débarqué en Provence, s'ils ne voulaient pas de son enseignement? Éphèse, c'est plus loin, on en est aisément à l'abri.

    Mais l'Occitanie, même par rapport à la Provence, a une spécificité historique reconnue: comme l'Espagne, elle a été gouvernée par des califes – des rois arabes, musulmans. Et c'est la véritable source, sans doute, de l'attrait de 1161416736.4.jpgla région pour la gnose et donc pour le catharisme. Car la persistance de la gnose dans l'Islam et le monde arabe est attestée, Henry Corbin en a parlé. On peut l'y déceler, chez les philosophes. Il y a une lignée grecque qui est restée dans le monde arabe, penchée vers les mystères des éléments, de la nature spirituelle de la Terre, et qui a resurgi dans l'Occitanie médiévale. C'est passé par la Perse, où des sages grecs s'étaient enfuis, réfugiés.

    Ce que rejetait l'Église catholique, dans cette tradition, c'était la confusion présumée, dans le monde des éléments, du divin et de l'humain. Pour elle, il y avait d'un côté les anges et Dieu – les personnes sans corps –, et de l'autre les hommes, les plantes et les bêtes, qui disposaient d'un corps physique. Or la gnose tendait à refuser cela, de refuser à la fois de regarder la matière comme existante, et à la fois de considérer les anges comme de véritables personnes douées de liberté – elle les considérait plutôt comme des symboles des vertus, ou des noms de Dieu.

    En un sens, c'est du catholicisme que sont nées à la fois la pensée claire et les sciences physiques. Et il y avait une tendance, dans le Languedoc, à refuser cette évolution. Non pas issue de Marie-Madeleine, mais de la Gothie intégrée à l'empire arabe. Or, la pensée claire, même spirituellement, est un progrès pour l'être humain. Cela le rend le compagnon des anges. Non plus un simple rouage de la machine divine.

  • Christophe Soucques à Puivert

    00000.jpgDans la haute vallée de l'Aude on rencontre beaucoup d'artistes et d'écrivains – des gens mystiques, venus au pied des Pyrénées respirer l'air pur, recevoir la lumière des anges, savourer le souvenir cathare, rêver à l'ailleurs – et profiter des avantages d'une région qui, appauvrie par la désindustrialisation, offre de nombreux logements bon marché. Ce qui est beau, c'est que ces artistes et philosophes assument la quête spirituelle – tandis que, à Paris, on affecte volontiers le matérialisme et l'athéisme. Ce qui parfois l'est moins, c'est la stérilité, le mysticisme se perdant facilement dans les nuées.

    J'ai déjà évoqué ma rencontre, il y a deux ans à Alet, avec le peintre John Slavin, et je dois évoquer aujourd'hui celle du peintre Christophe Soucques – à Puivert, dans son atelier, ouvert ce jour-là à la demande de ses mécènes.

    Ses tableaux, très professionnels, m'ont surpris par leur qualité. J'avais entendu parler du peintre, mais d'une manière où perçait la jalousie – et sous un angle relativement prosaïque.

    Dans des mondes de brume noire ou rouge des formes dorées apparaissent – révélant des êtres mystérieux, insectes sacrés, maisons semblables à des temples, chemins lancés vers l'infini, barques suspendues dans 0.jpgl'espace, hommes et femmes au visage voilé. Monde abstrait, sans traits humains distincts, étrange comme un rêve – inspiré néanmoins par les cultes tibétain, amérindien ou égyptien.

    L'attrait des traditions non chrétiennes est que la mythologie y est viscérale, imprécise, non édulcorée par le discours – théologique ou philosophique. L'intellectualisme semble souvent avoir vidé tant la Bible que les poètes antiques de leur substance fondamentale, et détaché leurs figures des profondeurs de l'âme, pour les placer dans les hauteurs sèches du cerveau. Un peintre inspiré, qui cherche en lui-même le reflet des étoiles et de leur vie mystérieuse, répugne à s'appuyer sur le christianisme et le classicisme. Il penche vers les traditions plus enracinées dans l'abîme des cœurs, et Christophe Soucques en donne l'exemple, à l'instar de nombreux artistes de la vallée de l'Aude: car c'est mus par un rejet du classicisme doublé d'une aspiration à l'Esprit, que souvent ils s'y sont installés.

    Christophe Soucques crée des cités enchantées suspendues dans les sombres tréfonds – clairement initiatiques. Les regarder et les méditer fait naître en soi l'or qui transperce les peurs, et les surmonte pour gagner 000000.jpgle sommet de pyramides inconnues. Il y a de l'alchimie dans les teintes posées sur la toile. Souvent, les figures qu'il y place sont en trois dimensions, ajoutées, collées, statuettes énigmatiques sortant d'une nuée vermeille. On effectue alors une rencontre, faisant surgir en soi le souvenir d'une vie ancienne, au fond prénatale.

    Il taille également dans des baguettes des sortes de fétiches abstraits, emmenant l'âme en élans fins et étroits, jalonnés de bandes de couleur. À leurs pieds des hommes-fourmis font presque entendre un grondement sourd, dans leur activité obscure – qui consiste certainement à forger le squelette, et qu'on entend parfois, lorsque le cœur est dans un silence total. Ils font volontiers peur, mais en réalité ils rendent service, et Christophe Soucques nous les rend familiers, presque agréables.

    Ils s'apparentent aux gnomes; mais leur forme n'est pas stéréotypée: elle émane chez l'artiste d'un sentiment profond.

    Je suis heureux d'avoir découvert son œuvre.

  • Le mystère du roman de Jaufre

    00000.jpgIl existe un grand roman arthurien en occitan du douzième siècle appelé Jaufre, et l'arrière-fond en est très intéressant, car, en principe, il a été créé pour le roi d'Aragon, et son occitan émane soit d'un Catalan, soit d'un Languedocien du sud, c'est à dire des terres qui dépendaient du roi d'Aragon.

    Il n'est pas mystérieux et noble comme les romans de Chrétien de Troyes, car plus loin de l'esprit breton, de la mythologie celtique. Son fantastique est abondant, mais n'est repris que de loin des anciens Celtes, et l'esprit chrétien y domine: le héros y affronte des sorciers, et les signes du christianisme suffisent souvent à les vaincre, comme plus tard dans Dracula. Cela a du reste une force propre.

    La tradition bretonne y est plutôt artificielle, et un commentateur a judicieusement énoncé que ce roman faisait pressentir l'Orlando Furioso de l'Arioste, rempli d'un merveilleux inspiré de celui des anciens Bretons, mais purement allégorique, et assez peu ressenti de l'intérieur. La comparaison est d'autant plus appropriée qu'Ariosto a prétendu retracer l'histoire des fondateurs de la maison régnante de Ferrare, pour laquelle il composait son poème, et que Jaufre est le fondateur supposé, légendaire, de la maison d'Aragon.

    Son nom est d'origine germanique, et cela jure avec les récits plus directement issus des Bretons, dans lesquels, comme de juste, on ne trouve que des noms d'origine celtique, ou presque.

    D'autres traits troublants manifestent une illustration recherchée de l'esprit d'Aragon. Le grand ennemi de Jaufre, dans toute la première partie du poème, est un certain méchant chevalier appelé Taulat. Il fait gravir une montagne, pour le pur plaisir de nuire, à un noble chevalier qu'il fouette pendant ce temps, et recommence dès que celui-ci a guéri de ses plaies. Or, dans l'ancien comté de Foix, juste en face du fameux pic de Montségur, est 0000.jpgune montagne assez arrondie précisément appelée Taulat. Il faut savoir que les rois d'Aragon considéraient les comtes de Foix comme leurs vassaux – partageant cette prétention avec les comtes de Toulouse, ce qui occasionnait des conflits. On ne sait si le rapport existe ou si c'est une coïncidence – et on ne sait, au cas où le rapport existe, si la montagne a été nommée d'après l'histoire du roman ou si le poète a utilisé un nom préexistant. C'est assez mystérieux. Mais il est certain que Taulat ne sonne pas non plus breton.

    Ce roman de Jaufre, agréable et plutôt long, est une probable tentative des rois d'Aragon de se créer une mythologie, et il est significatif qu'il soit en occitan plutôt qu'en catalan, qui ne fut utilisé dans la littérature qu'à partir du siècle suivant. À l'origine, l'Occitanie et la Catalogne étaient profondément liées, et les montagnes ne les séparaient pas. Cela explique que, plus tard, le roi d'Aragon soit venu au secours de l'Occitanie contre la France.

    Ce roman manifeste aussi l'esprit des Pyrénées, tendu vers la création de mythologies originales, comme si la fée du massif parlait encore aux hommes – aux rois, aux poètes, aux prêtres, à tous ceux qui avaient pour l'entendre une oreille suffisamment attentive!

  • Chants et conjurations: un nouveau recueil de poésie

    0000.jpgJ'ai la joie de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil de poésie: Chants et Conjurations. Il est paru aux éditions de l'Œil du Sphinx, tenues par mon ami Philippe Marlin, passionné de Jacques Bergier, de H. P. Lovecraft et des mystères de Rennes-le-Château.

    Mieux encore, il est préfacé par l'excellent Jean-Noël Cuénod, poète et ancien journaliste à la Tribune de Genève, un homme dont j'aime les textes, et dont j'avoue que j'adore la préface, totalement dans ma ligne. Ce n'est pas un hasard si ses termes mêmes se recoupent avec le texte de quatrième de couverture: on y retrouve l'Imaginal cher à Henry Corbin, car ma démarche est celle-ci: porter par les rythmes traditionnels les images puisées au fond de soi, afin qu'elles s'objectivent et deviennent mythologie.

    Je suis fier de ce recueil, heureux d'avoir collaboré avec des personnes que j'estime excellentes, qui ont des références culturelles que je chéris: Corbin, Bergier, Lovecraft, donc.

    Le recueil est assez abondant et, malgré une domination du vers classique, d'un style assez varié, avec le genre hugolien du discours cosmique mêlé d'images grandioses, le genre épique de La Légende des siècles également hugolien, des vers plus lyriques, des contes à la manière médiévale, des sonnets, des poèmes inspirés par l'Oulipo, d'autres par le Surréalisme, des ballades à la mode de Villon et Charles d'Orléans, des poèmes en vers libres plus évanescents et plus modernes, des chants de la nature à la façon de Lamartine, il y a un peu de tout.

    Beaucoup de ces poèmes ont été composés à l'occasion des réunions des Poètes de la Cité, que j'ai longtemps présidées, 00000.jpgfixant des thèmes ou des formes, et m'astreignant à les suivre et à les exécuter. Vous le savez, les Poètes de la Cité sont une association genevoise, et donc c'est un recueil profondément genevois. C'est pourquoi la préface de Jean-Noël Cuénod, l'un des écrivains genevois que j'aime le plus, me fait infiniment plaisir.

    Pour autant, l'éditeur est plutôt parisien et amateur de littérature fantastique, de la poésie de Lovecraft ou de Clark Ashton Smith, et c'est aussi toute ma culture d'origine, car je suis né à Paris et ai commencé à lire des livres issus de cette ligne, elle a formé mon style, et peut-être mes idées. J'ai composé des vers inspiré par ceux de Tolkien, de Lovecraft, de Robert E. Howard, de Smith, et accessoirement ceux des poètes classiques français, et je suis heureux de ce nouveau livre et de sa forme: elle correspond à ma sensibilité profonde.

    On peut en écouter lire un poème accompagné de musique dans un document visuel créé à l'occasion de sa parution, et le commander directement sur Amazon, au prix modeste de 10 €, pour 167 pages. La couverture, excellente et très moderne, est de Marie Maître.

    (On me signale que depuis la Suisse il est impossible de l'acheter sur Amazon. J'invite ceux qui voudraient se le procurer à m'écrire, je peux le leur envoyer en échange d'un virement.)

  • La vision de l'abbé Saunière et Marie-Madeleine à Rennes-le-Château

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    On raconte* que Bérenger Saunière, le distingué curé de Rennes-le-Château, a vu un jour en vision Marie Madeleine dans une grotte proche – laquelle on peut distinguer depuis l'espèce de promenade fortifiée, ou belvédère, qu'il a bâti au sommet de la colline. Comme pour un château, il y a mis des tours, dont l'une s'appelle justement Magdala.

    On a là une magnifique vue sur un grand plateau entouré de montagnes, et l'impression de l'infini est vive – et cette sorte d'immense cirque, de toute beauté, semble habitée par un esprit dont le corps serait de lumière, et remplirait le lieu de sa splendeur vive. On imagine, à la place de jambes, une robe de clarté recouvrant et bénissant tout – et des mains aux nombreux doigts s'étendant jusqu'à Rennes-le-Château, le touchant, le caressant.

    Et c'est sans doute ce qui a fait naître cette vision de Marie-Madeleine – dont, pour l'abbé, cet être avait le visage tout simplement parce que son église lui était dédiée.

    Ce qui ne prouve pas qu'elle y soit jamais venue. Il n'y a nul besoin, pour dédier une église à un saint, que celui-ci s'y soit rendu. Bien au contraire, les historiens ont tendu à établir que beaucoup de saints n'ont fait que donner un visage nouveau à une divinité antérieure, plus humain, plus prosaïque, plus clair – et en même temps plus moral: je ne le dis pas pour blâmer. Car après tout le saint et la divinité qu'il a remplacée peuvent habiter ensemble, dans la même étoile, sous la coupe du même ange.

    Cependant, dans le cas de l'abbé Saunière, les choses sont simples, car les histoires paysannes parlent, pour la même grotte où il a eu sa vision, de fées malicieuses, appelées localement mitounes. Frédéric Mistral justement affirme que les fées vivent sous terre, et qu'on accède à leur règne par des failles dans la roche. Au fond, elles cristallisent la belle lumière des lieux jusqu'à lui donner forme. La Terre les emprisonne, et c'est le sens du mythe.

    Et il est très probable qu'on ait confondu ces fées anciennes et Marie-Madeleine – ou, pour mieux dire, qu'on ait assimilé les premières à la seconde. Car le contraire n'est pas vraisemblable: Marie-Madeleine n'a pas pu être 0000.jpgprise pour une fée, car on attribue localement aux fées de mauvais tours, et quelle sainte en a jamais fait? La croyance aux fées, plus ancienne que la vision de Béranger Saunière, est au fond plus fiable.

    Les mauvais tours des fées correspondent encore à ce qu'énonce Mistral, qui affirme que ces radieuses créatures sont devenues nuisibles après être tombées amoureuses de mortels, et que Dieu les a remplacées par ses anges pour cette raison.

    Cela a ici du sens: la fée de la grotte a été remplacée par Marie-Madeleine, et l'ancien lieu de culte a changé, il se fait maintenant dans l'église, au vu et au su de tous, protégé par le seigneur du château. Le christianisme a eu cet effet. Il maintient à distance les fées devenues méchantes – ou les contraint à se faire douces, dans la lumière de l'église! Marie-Madeleine, depuis le ciel, a dompté les fées locales: c'est ce qu'on peut dire. Elles ont ainsi pris son visage, et c'est pourquoi Saunière les a prises pour elle.

    *Certains le disent, mais il semble qu'ils l'aient inventé, et que Bérenger Saunière n'ait jamais eu une prétention pareille. C'est ce que m'annoncent des lecteurs de ce modeste blog. De fait, en cherchant ici ou là, il semble que la personne ayant eu cette vision serait plutôt une dame appelée Elizabeth van Buren, laquelle en a eu beaucoup sur Rennes-le-Château et Bugarach. Mais on peut comprendre qu'elle a eu aussi la vision de Saunière ayant la vision de Marie-Madeleine dans la grotte dite du Fournet, rebaptisée de la Madeleine par on ne sait trop qui. Il y a des plans à l'intérieur des plans, comme le disait un personnage de Dune, le roman de Frank Herbert. Au reste, cela ne change rien au fond de mon propos. Les visions successives et enchâssées peuvent aussi avoir été inspirées par les Mitounes, selon la logique ici développée.

  • Guillaume de Gellone et l'Occitanie

    000000.jpgBérenger Saunière a un jour prétendu avoir découvert, au cours de ses fouilles à Rennes-le-Château, une moulure datant des Wisigoths, et les historiens spécialistes ont ensuite dit qu'elle était carolingienne – qu'elle datait de Charlemagne ou de son fils Louis. Et le fait est que les plus anciens documents relatifs à Rennes-le-Château ne mentionnent comme seigneur que Guillaume de Gellone, le célèbre pair de Charlemagne appelé plus communément Guillaume d'Orange, et qu'ont chanté de magnifiques chansons de geste en français.

    Il était un conquérant, surtout actif, selon la tradition, sous le paresseux Louis, et repoussait les Sarrasins à Nîmes, Orange, Arles, partout en Provence et en Occitanie. Ses chansons de geste ne contiennent pas énormément de merveilleux, moins que le cycle de Roland, mais ses ennemis sont souvent des sortes de sorciers qu'il renverse, et il combat volontiers des monstres de la mythologie grecque: en plus légal et officiel, il a un rapport avec Conan le barbare ou Salomon Kane, les héros de Robert E. Howard.

    Il y a là une belle mythologie, qu'il faut intégrer et cultiver, même si elle ne crée pas de spécificité occitanienne face à la France – puisque, au contraire, elle unit Paris à l'Occitanie en légitimant les rois francs jusqu'aux Pyrénées. C'est peut-être animés par ces poèmes narratifs que les Français se sont croisés contre les cathares et les vaudois, et sont venus en Occitanie. Simon de Montfort a pu se prendre pour Guillaume d'Orange.

    Mais on sait que Frédéric Mistral, tout en cultivant le souvenir des divinités païennes, n'a pas désavoué la mythologie catholique, et a rendu hommage à Guillaume d'Orange en le mêlant intimement au Drac, divinité du Rhône: il les a délibérément confondus, réalisant un syncrétisme.

    On peut avoir le sentiment que c'est une démarche typiquement provençale, et que le Languedoc est resté hostile au catholicisme, au moins dans la sphère littéraire. Sur ce point Magre s'opposait certainement à Mistral.

    Le problème est de savoir ce qu'on proposera à la place de la geste de Guillaume. S'il n'y a rien de précis, si notamment on ne parvient pas à incarner des vertus locales dans un héros – si ces vertus se dissolvent dans la 000000.jpgmultitude des personnages et des références, ou bien sont déplacées vers des figures dont le lien avec la région n'est pas clair, on risque l'émiettement et la place unitaire restera occupée par Guillaume de Gellone.

    Naturellement, dira-t-on, la littérature médiévale était plus ou moins dans l'interdiction de composer une épopée en l'honneur d'Alaric, le roi arien des Wisigoths. S'il y en a eu une, écrite éventuellement à Toulouse, il n'en est rien resté. C'était pourtant l'habitude des rois germaniques d'avoir des bardes, en allemand ou en latin, chantant leurs exploits. Charlemagne et son fils Louis en ont eu, justement en latin – c'est ainsi qu'on les connaît encore. Même Clovis et Gontran ont eu Grégoire de Tours. Alaric, on ne sait pas. L'évêque de Clermont-Ferrand Sidoine Apollinaire a un peu parlé de lui, mais ce n'est pas à la mesure de ce qu'a fait son ami Grégoire.

    On est parfois obligé d'accepter la destinée, et de s'appuyer sur ce qui existe.

  • Le serpent intérieur selon René Guénon

    000000.jpgJ'ai marqué ne pas être convaincu, philosophiquement, par René Guénon, mais il faut reconnaître que sa prose constellée de symboles a un éclat singulier. C'est justement dû à la force propre aux symboles – qui demeure souvent par-delà les siècles, même lorsqu'on ne les comprend pas pleinement, et qu'on les ramène à des concepts abstraits, ou bien à des jalons de la vie terrestre.

    En réalité, comme le disait Rudolf Steiner, ils sont la manifestation imaginative d'une vie spirituelle qui est en amont du monde physique, et leur éclat en vient. C'est du lien tissé avec les astres vivants, pour ainsi dire, que les symboles tirent leur puissance – et la poésie qui s'appuie sur eux, leur beauté. À cet égard, Guénon est une sorte de poète symboliste dans la lignée de Mallarmé – et me rappelle, plus encore, feu mon ami Robert Marteau, qui se délectait du rayonnement propre aux vieux symboles religieux, et en tirait de très beaux textes. Car lui aussi se réclamait de la Tradition.

    Mais Guénon ne croyait pas en un monde spirituel accessible à l'entendement – il pensait qu'une divinité insaisissable avait inspiré les symboles aux hommes, et que, par conséquent, il n'y avait pas d'anges. Il n'y avait pas non plus de vies successives, et il prétendait, contre toute apparence, que les vrais Hindous ne croyaient ni aux vies successives, ni aux esprits sans corps des différentes sphères célestes. Il fait penser aux Sadducéens qui, s'appuyant sur la Bible, disaient qu'il n'y avait ni anges, ni résurrection. Les rabbins, essentiellement pharisiens, les qualifiaient d'hérétiques.

    Mais l'intellectualisme en un sens donne raison à Guénon, et il partageait ce trait avec la philosophie occidentale – que pourtant il disait rejeter.

    Cela avait peu de sens. Même l'Islam, auquel il s'était converti, contient une angélologie élaborée, liée aux planètes – ce qui est à prendre au sens littéral, et pas comme symboles de l'initiation. Du reste l'initiation consiste à s'unir aux anges hiérarchisés, par le biais des symboles qui en émanent, et pas autre chose.

    Cependant, en soi, les symboles évoqués par Guénon sont souvent magnifiques, et c'est en particulier le cas du serpent lové dans le bas du corps humain, et qui, pouvant se dresser dans la colonne vertébrale, permet 000000000000000000.jpgjustement l'initiation: l'inconscient alors s'éclaire, et on s'unit à son propre esprit secret, qui est au fond le Double. C'est aussi, au-delà, l'Ange. En Asie, pour cette raison, on s'unit, à l'âge de quatorze ans, à un esprit à forme de serpent qui est comme un guide, au sein des rituels initiatiques.

    En principe, il est lié à la Lune; et à ce qu'en Inde on appelle la kundalini. Quatorze ans est l'éveil, n'est-ce pas, de la vie sexuelle. Une grande chose, parce que d'un grand enjeu – puisqu'elle est si difficile à maîtriser. Mais on en tire aussi un éveil, dit le symbole évoqué par Guénon.

    Le Talmud affirme qu'à la mort, l'ange gardien arrache l'âme du corps, et que cela fait très mal. Or, elle est située dans la colonne vertébrale, est-il précisé.

    Mais je suppose que si le serpent s'est dressé jusqu'à l'occiput, comme on voit dans les représentations des initiés d'Asie, cela fait beaucoup moins mal, puisque la chose s'est déjà faite durant la vie. Le plus douloureux, est quand il faut aller le chercher dans les profondeurs – où, comme aurait dit Freud, on l'a refoulé.

    En montant vers la tête, cet être prend un visage humain. Il se manifeste tel qu'il est réellement. Dans l'évolution individuelle, en Asie, cela n'arrive pas avant vingt-et-un ans. Alors, l'ange prend l'allure d'une femme – d'une fée. De fait, même chez les Arabes, avant la conversion à l'Islam, les anges étaient des femmes, des houris. C'est lié probablement à l'amour courtois de l'Occitanie médiévale. Mais cela devra donner lieu à un autre article.

  • Carcassonne, ville et cité

    00000.jpgOn vante la Cité de Carcassonne, restaurée par Viollet-le-Duc et visitée par des millions de touristes, mais elle est en dehors de la ville normale, moderne et ordinaire de Carcassonne, laquelle il m'est venu l'idée de visiter aussi, avec ma fille, quand elle est venue me voir en Pays cathare. J'ai été surpris, je l'avoue, par son caractère sinistre. Que ses habitants me pardonnent, s'ils l'aiment, mais c'était samedi et il y avait très peu de monde dans les rues – et il n'y avait guère, se croisant, que deux rues relativement occupées par des magasins ouverts. De surcroît, dans ces deux rues, beaucoup de gens visiblement au chômage, ayant un air d'errance et de désarroi au visage, que Dieu les aide!

    La ville sinon était sombre et déserte et s'effritait visiblement, les façades défraîchies s'apprêtant à tomber en ruines sous le poids des touffes d'herbe s'amassant sur les corniches, ou simplement du vent. De vieux hôtels particuliers, jadis somptueux, n'étaient plus, abandonnés, que l'ombre d'eux-mêmes. Le crépis morcelé laissait en mille endroits à nu les murailles.

    La municipalité ne manque pas d'argent, car la seule partie neuve et élégante de la ville est faite des places et des jardins publics. Mais le fait est que les habitants s'en sont allés, et que la ville est sur la voie d'un de ces irrémédiables déclins qui étonnent le touriste amateur de la vieille Grèce ou de la vieille Rome, quand il passe entre leurs ruines.

    Je n'en connais pas la raison, n'ayant pas étudié l'histoire récente du lieu. Les cités proches de la maison que j'ai achetée dans le même département ont aussi été désertées par leurs habitants, parce que les usines qui y 0000000.jpgétaient ont fermé. Je suppose qu'une raison proche a éteint l'activité carcassonnaise. Consacrées au textile, on a pu leur imposer, plus ou moins tactiquement, des normes environnementales qui les ont achevées. On destinait le département au tourisme, et les usines gênaient. Qu'elles aillent polluer en Chine, s'est-on peut-être dit.

    Mais le tourisme reste modeste, dans l'Aude, sauf sans doute à Narbonne, devenue la plus grosse ville du département, et qui a plutôt belle allure. 

    J'ai entendu dire que près de Limoux, à Alet, une eau suffisamment riche pour être vendue était déversée dans la rivière parce que des associations empêchaient, par toute sorte de procédures, une entreprise de la mettre en bouteille. Je suppose qu'elles pensent que l'eau est à tout le monde – mais à tout le monde aussi, l'argent donné par l'État pour les tribunaux, la police, les écoles, et que d'autres lui fournissent en mettant bien l'eau en bouteille, par exemple à Évian. Car la Haute-Savoie paie plus d'impôts, en volume, qu'elle ne reçoit d'argent en retour, mais l'Aude est dans le cas contraire. Et à mon avis, s'il ne faut pas chercher à s'enrichir, il faut au moins chercher l'équilibre.

  • L'héritage cathare

    000000.jpgMon goût pour le merveilleux ne trouve pas toujours à se combler dans les récits qu'on fait des cathares, car ils sont majoritairement historiques, et ajoutent peu de miracles aux faits objectifs. Comme leur persécution date du treizième siècle, et qu'on ne créait alors plus de merveilleux comme dans les époques antérieures, il n'est pas courant d'en trouver en ce qui les concerne. On raconte l'histoire de Charlemagne en y mêlant des anges, l'histoire d'Arthur en y mêlant des fées, mais l'histoire des cathares n'est ordinairement mêlée ni des uns ni des autres.

    Ce n'est pas même les idées de Déodat Roché sur ce que concevaient les cathares qui le changent, d'une part parce que des pensées privées ne font pas le merveilleux, d'autre part parce qu'il leur attribuait les concepts anthroposophiques de Rudolf Steiner, sans qu'on sache si réellement les cathares les partageaient. Car la certitude qu'il avait qu'il en était bien ainsi peut simplement venir de son amour pour les uns et les autres, un amour enthousiaste lui faisant croire à une similarité de conceptions.

    Maurice Magre, j'en ai parlé, imagine que les cathares possédaient le Graal, qu'il décrit comme une coupe d'émeraude contenant le sang séché du Christ, dont il émane un grand rayonnement spirituel, permettant à la fois la vie longue, les guérisons rapides et la propension au bien. C'est beau, et intéressant, et en réalité c'est le premier récit relatif aux cathares que j'aie lu qui contienne du merveilleux.

    J'ai vu qu'il était l'auteur, également, de la légende d'Esclarmonde de Foix ressuscitant sous la forme d'une colombe dans le bûcher de Montségur.

    Et on me dit que des légendes populaires sur les cathares contiennent à leur tour du merveilleux. On me parle notamment du seigneur Garneau d'Espéraza, tué dans l'attaque des croisés contre son château. Son ombre lumineuse est restée pour protéger sa cité.

    Il faut néanmoins remarquer que beaucoup de seigneurs attaqués par les croisés n'étaient pas cathares pour autant, et que les seigneurs étaient d'une façon générale présumés protecteurs de leur cité après leur mort. On le disait aussi des princes de Savoie. Surtout quand le peuple gardait d'eux un bon souvenir. C'était le modèle d'Auguste, également divinisé après sa mort, et devenu protecteur éternel de Rome.

    Il n'y a pas même besoin d'être grand prince. Une légende savoyarde évoque en ce sens le comte de Langin, dans le Chablais: après qu'il eut chassé un sanglier monstrueux et diabolique de la forêt des Voirons et fondé le sanctuaire de Notre-Dame au sommet de la montagne, il revint protéger les Savoyards contre les Bernois, deux siècles plus tard. Son ombre lumineuse est apparue dans le ciel suivie de guerriers angéliques! Le rapport avec la religion existe, pas aussi direct qu'on pourrait croire.

    J'attends de découvrir d'autres légendes intéressantes, notamment chez Magre. Mais j'avoue déjà lier les splendeurs de Foix à ses cathares. On se souvient que ses comtes sont devenus rois de Navarre, et que parmi eux 000000.jpgil y eut un certain Gaston Phébus – porteur d'un nom significatif, puisque les cathares étaient réputés adorateurs cachés du Soleil invaincu. Ce Gaston Phébus est l'auteur élégant d'un traité de chasse raffiné, et sa cour, paraît-il, resplendissait de beauté et de grâce. Je veux bien gager que cette gloire du comté de Foix vient de l'éclat cathare, qu'il a matérialisé dans ses limites. Mais en vérité je pense aussi que la lumière en vient des Pyrénées, de la déesse des montagnes que Magre appelle Ilixone – et qui a donné, paraît-il, son nom à Luchon. L'un ne contredit pas forcément l'autre: le catharisme a pu être un prétexte, ou l'occasion d'insérer la lumière d'Ilixone et de l'esprit des Pyrénées dans la pratique religieuse chrétienne. La colère du Pape et des Français peut s'expliquer ainsi – ils étaient jaloux. Ce qui était propre aux Pyrénées n'était pas propre à toute la chrétienté, logiquement, et en même temps était splendide.

    De fait on contemple les montagnes qui montent en escalier depuis Foix vers Andorre, et on sent que là est une porte divine, magique – qu'encerclent les nuées du domaine auguste de la Déesse. C'est incontestable. Et Foix en bénéficie certainement. Des rayons en viennent – sortant de ces nuées, et s'y cristallisant, suscitant l'admiration des touristes.

  • La chanson de la légende de sainte Foi d'Agen

    000000.jpgInstallé en Occitanie, j'ai résolu de lire tous les livres en occitan que j'ai achetés il y a trente ans quand j'habitais Montpellier, et je possédais, justement, l'édition savante du plus ancien texte occitan qu'on ait conservé: La Chanson de sainte Foi d'Agen, d'un auteur inconnu, et datant du onzième siècle. On pense qu'il fut écrit dans les environs de Narbonne, car la langue correspond.

    Il s'agit du récit en vers de la légende de la dame nommée dans le titre: comme dans les chansons de geste, les vers sont rangés en laisses inégales assonantiques, ce qui était généralement, même dans la France du nord, la plus ancienne forme des poèmes narratifs évoquant la vie des saints. Ceux-ci sont antérieurs aux chansons de geste, qui en sont une version guerrière et carolingienne.

    Ces chansons hagiographiques sont clairement des adaptations romanes (en langue vulgaire) des poèmes en latin de Prudence, composés au cinquième siècle, et que louera encore Jacques de Voragine dans sa Légende dorée, au treizième. Les chansons de geste, de même, seront essentiellement les adaptations romanes des poèmes latins faits à la gloire de Louis le Pieux et de son père Charlemagne. Ceux-ci étaient surtout composés par des Germains, des Francs. Mais Prudence était espagnol et son inspiration est plus classique et plus biblique – et il en va de même de cette Chanson de sainte Foi d'Agen.

    À la mort de la sainte, martyrisée sous Dioclétien, un ange apparaît, et souffle le feu qui la consumait: on l'avait mise nue sur une grille. Il lui a même apporté un drap doré, annonciateur de sa glorieuse résurrection. De façon surprenante, cela n'empêche pas les soldats de lui couper la tête. Mais son sang est d'un rouge pur, et son corps reste incorruptible. Je me disais, en lisant cela, que cette pure mythologie chrétienne a manqué à Joseph Delteil lorsqu'il a décrit la mort de Jeanne d'Arc, chez lui plus réaliste. 0000.jpgSans doute il a été plus inventif dans son langage, lorsqu'il a rapporté les visions supposées de l'héroïne; mais il a moins objectivé le mythe, ou le symbole, ou le fantasme religieux – en a moins fait une mythologie.

    Car ensuite, l'auteur de la Chanson évoque les horribles chefs romains qui ont attaqué des chrétiens, mettant dans leur armée les Amazones, les Pygmées et les Satyres, et les présentant comme brûlés en enfer par des dragons en compagnie de Pharaon, dès leur mort lamentable survenue. Il affirme même que Dieu a détruit leurs lignées, en guise de châtiment – alors même qu'ils voulaient justement s'immortaliser par elles: il n'en reste plus rien, dit-il! Châtiment étrange, à la fois mystique et historique, et c'est assez beau, car cela rejoint l'Apocalypse. Cela rappelle Robert E. Howard, qui mêlait le mythe et l'histoire en rationalisant le premier et en repoussant les limites de la seconde – et c'est l'essence de l'art chrétien, plus appréciable qu'on ne le dit généralement.

    L'auteur n'est du reste pas aussi naïf qu'on pourrait croire, puisqu'il admet que l'ange a été une vision de saint Caprais, premier évêque d'Agen selon la légende; mais pour lui cette vision était une réalité. Même si la doctrine du poème peut paraître simpliste à certains, sa représentation en récit et en symboles ne manque pas de grandiose.

    Aujourd'hui, dit l'auteur, sainte Foi protège Agen, et le peuple, ayant abandonné le culte des dieux romains, la vénère elle avec raison. Ses restes guérissent, sauvent, bénissent. Louée soit-elle.

  • Carcassonne et ses légendes fondatrices

    Dame_carcas.jpgAu treizième siècle, à l'époque des croisades contre les Albigeois, les Languedociens se pensaient différents des Français, et cela venait de leur langue, mais aussi, sans doute, du royaume wisigoth. Je ne crois pas que cela venait des Arabes venus jusqu'à Poitiers, mais il y avait un lien profond entre les royaumes arabes et les Wisigoths, pour deux raisons.

    D'abord, parce que les Arabes avaient vaincu les Wisigoths, et donc se pensaient leurs successeurs légitimes. Ensuite, parce que l'arianisme des Wisigoths les éloignait des Francs et les rapprochait des musulmans, comme cela a été dit par Henry Corbin. L'influence franque – et, sans doute, la tendance proprement chrétienne demeurée dans l'arianisme – a suscité la Reconquête espagnole – même lorsqu'elle a pu être le fait de Wisigoths de souche.

    Il est donc très intéressant que dans les traditions locales, Carcassonne doive son nom à une Sarrasine appelée Dame Carcas – qui, après la mort de son mari calife, aurait longtemps résisté aux Francs, avant de se rendre.

    Était-elle réellement arabe? Les Francs n'appelaient pas Sarrasins forcément ce que nous appellerions tel, et leurs préoccupations ethniques étaient plus limitées que nous ne parvenons à le concevoir: pour eux, les peuples étaient subordonnés à la religion; et ils se distinguaient surtout des Wisigoths ariens par le catholicisme romain. De même, ils pouvaient aisément confondre les musulmans wisigoths ou arabes, ou les musulmans et les ariens: les noms qu'ils leur donnaient émanaient de courants majoritaires, à peu près comme quand ils ont appelé les Germains des Allemands, parce qu'ils combattaient surtout les Alamans, parmi les Germains. D'un point de vue historique, eux-mêmes étaient des Germains vivant en Gaule.

    Dame Carcas est réputée avoir donné une âme à Carcassonne en tenant en respect Charlemagne: c'est là l'extraordinaire de la chose. Ce génie féminin, de nature au fond élémentaire, rappelle les fées qui protégeaient les châteaux anciens, avant qu'ils ne fussent pris par des princes modernes.

    Car finalement Carcas a épousé un comte carolingien, et s'est convertie au christianisme – miracle de l'amour qui, lui, rappelle le mariage de la princesse sarrasine d'Orange avec le pair Guillaume de Gellone dans La Prise d'Orange, chanson de geste qui le raconte. La Sarrasine était constamment aussi la sorcière, ou la femme orientale issue d'une civilisation plus haute, plus raffinée, mais ne connaissant pas Dieu au sens vrai.

    Elle place Carcassonne peut-être dans la lumière de Vénus, puisque la cité, selon une autre légende, aurait été fondée par le fils de cette déesse, le Troyen Énée.

    Mais il restait encore à se lier à Jésus-Christ, et quand Charlemagne, admiratif de la résistance de Carcas, s'en est allé, la dame d'elle-même s'est rendue, et ralliée à lui. Elle l'a fait librement, sous le possible coup d'une illumination!

    Et il y a là, dans cette dame à la fois hérétique et indomptable, tout ce qui vivra après dans l'âme des cathares et des troubadours.

    Il y a peut-être aussi ce qui vivait, comme force élémentaire, dans l'Aude même, comme rivière fondatrice. Le nom du département, pour le coup, aurait un vrai sens.

    L'Aragon, au départ, n'était qu'une rivière; ensuite c'est devenu un royaume.

    Le destin de l'Aude? On ne sait.

    (Comme l'indique le premier commentaire ci-dessous, la première image de cet article vient de Wikipedia et est libre de droits; la seconde a été supprimée, faute d'une autorisation des héritiers de son créateur.  Elle représentait un élément de festival local, une figure géante en pâte à papier.)

  • Le temple caché de Rennes-le-Château

    00000.jpgOn a cherché, paraît-il, dans la colline de Rennes-le-Château, sous l'église, les restes d'un temple enfoui, dédié au Soleil invaincu. On n'a rien trouvé. On a dit aussi que le Graal y était, comme Maurice Magre l'a fait pour Montségur.

    Il y a ici deux choses, que je crois qu'il faut bien distinguer. Contrairement à ce que croient peut-être certains, les temples cachés sous les églises sont en réalité très communs, très ordinaires, on peut en visiter, et les Genevois le savent parfaitement, puisque sous la cathédrale Saint-Pierre de leur ville, des fouilles ont été faites, qui ont permis d'établir l'existence, antérieure à l'église, d'un temple païen datant des Allobroges – les fameux Celtes du lieu.

    Cela n'a rien de fantastique, on peut même voir les restes du dieu vénéré: on a découvert le squelette d'un homme, dont ce temple était en fait le tombeau. Adéquatement, les archéologues ont appelé cet homme un 000000000000000000000000000000000.jpghéros: il était probablement assimilé au fils ou à l'incarnation d'un dieu, ou en tout cas était monté au ciel après sa mort, à la façon d'Hercule ou d'Énée.

    On a construit la maquette du petit temple, et on peut y comprendre aisément comment on y procédait aux sacrifices et aux fumigations – dans lesquelles le visage du héros apparaissait, et guérissait ou guidait les vivants, comme le font tous les dieux.

    Vraiment, quoi d'étonnant à cela? Il ne faut pas à cet égard manquer de science historique. Car tout le monde peut visiter ces fondations de la cathédrale genevoise, et voir de ses propres yeux tout ce que je viens de raconter.

    Ce qui est ici étonnant, c'est la simplicité de la chose: son évidence. Les temples antiques étaient des tombeaux érigés pour des hommes qui avaient incarné des dieux, et qui après leur mort créaient un lien entre le ciel et la 0000000000.jpgterre. Peut-être même ce héros allobroge avait-il incarné une entité solaire, de telle sorte que le temple genevois était voué au soleil – pourquoi pas? Saint Pierre, qui l'a remplacé, était bien solaire aussi – en tout cas il tenait en main les clefs d'or du ciel.

    On m'a dit, également, que le temple caché de Rennes-le-Château s'étirait en souterrains mystérieux. Mais là encore, rien de sensationnel: la colline de Chartres, en Beauce, en est remplie, juste sous la célèbre cathédrale – dont l'importance est attestée, puisque Chartres est issue de la tribu des Carnutes, dont la forêt abritait la réunion annuelle des druides gaulois. Ils se rassemblaient probablement où se tient aujourd'hui la cathédrale – peut-être logeaient dans les souterrains retrouvés, où leurs mystères en ce cas se déroulaient. Je ne sais pas si on peut les visiter, car je n'y suis pas allé, j'ai seulement lu cela dans un livre.

    Quant au Graal, il ne faut pas s'y tromper: ce qu'on peut comprendre de ce qu'il est ne se ramène à rien de prosaïque, ni de physique. Richard Wagner, en le plaçant à Montserrat, en Catalogne, le disait sis dans une dimension parallèle, dans laquelle le temps se fait espace. C'est le monde astral. Il est lié à un lieu, mais en un autre sens n'a pas d'étendue propre, est utopique. On ne peut pas le toucher avec les mains. Il brille dans le cœur de l'homme, et se cristallise ici ou là dans le rayonnement stellaire. Il n'est pas ce que certains ont dit. Il n'a rien de matériel, ni de charnel. Il est autre chose.

    Peut-être est-il dans l'inventivité du décor de l'église de Rennes-le-Château – et, en ce sens, dans les profondeurs de l'âme de l'abbé Saunière, ou de la colline où il vivait. Mais je ne crois pas qu'on puisse le trouver en creusant. La commune de Rennes-le-Château n'a pas eu tort d'interdire en son sein les fouilles sauvages, comme elle l'a fait.

  • Le trésor des Albigeois selon Maurice Magre

    0000.gifMon ami Pierre-Jean Canquouët, qui adore les livres et les mystères et habite tout près de chez moi, me prête des ouvrages passionnants, notamment relatifs à l'Occitanie, où je vis, et il est un grand connaisseur d'un auteur toulousain que je voulais découvrir, Maurice Magre (1877-1941). Il est l'un de ceux en effet qui ont créé la mythologie cathare – la légende des cathares protecteurs du pays, ou soleils brillant sur la région. Il l'a fait en particulier avec le roman Le Trésor des Albigeois, dont Pierre-Jean m'a offert un exemplaire. Et je l'ai lu.

    Il semble qu'entre 1920 et 1940 il y ait eu une littérature occitanienne avide de merveilleux, et j'ai déjà parlé en ce sens de Luc Alberny, de Carcassonne, et de Joseph Delteil, de Limoux. Magre, dans le roman précité, présente les légendes traditionnelles de l'ancien comté de Toulouse avec le sentiment du patriote, l'intrigue semblant surtout un prétexte: le narrateur, Michel de Bramevaque, suit une sorte d'initiation qui l'amène à la vérité éternelle du pays toulousain, mais l'enjeu pour sa vie n'en est pas clair, et le récit participe du picaresque.

    C'est d'autant plus le cas que Magre est amer et satirique. En Savoie, cinquante ans auparavant, Jacques Replat emmenait aussi dans la mythologie locale à la faveur d'excursions initiatiques; mais il était rempli d'un chaleureux humour, qui ne se permettait pas la haine des institutions consacrées – s'il s'autorisait une mise à distance. Replat aimait les fées, mais cela ne l'amenait pas à haïr l'Église catholique. Peut-être parce qu'en Savoie elle ne les pourchassait que mollement, et que les croisades et l'inquisition n'y ont pas été vivaces comme en Occitanie: il y avait donc moins lieu de se révolter, ou de se rebeller.

    Il faut reconnaître que la réaction de Magre va jusqu'à l'impiété, puisqu'il affirme que les dieux se soucient peu des humains. En cela, il rappelle les auteurs fantastiques américains de son temps (Lovecraft, Smith, Howard), qui adoraient le merveilleux mais ne croyaient pas du tout en un Dieu plein d'amour. Certains passages (relatifs notamment au lac qui s'étendrait sous la basilique Saint-Sernin de Toulouse) font vraiment penser à Lovecraft: avec son entité abyssale, esprit vivant de Toulouse, qui plonge ses racines jusqu'au centre du monde, Magre peint un authentique Grand Ancien!

    Toutefois, c'est un autre contemporain impressionnant que surtout il rappelle, Gustav Meyrink: il y a chez les deux auteurs une fascination pour l'occulte qui les fait aller dans plusieurs sens à la fois, dans une 0000000000.jpgrevue des secrets légendaires qui ressortit à l'étourdissement – et, il faut bien le dire, une philosophie fondamentale qui, manquant de squelette, fait pencher vers l'amertume, le doute, le nihilisme, le désespoir.

    Magre crée des figures fantastiques incroyables, vives et frappantes, mais il ne s'attarde pas sur elles, préférant passer de l'une à l'autre, et relativisant d'ailleurs leur importance. Le Saint-Graal, en tant que tel, n'est qu'un vain talisman, affirme-t-il après l'avoir décrit d'une manière fascinante, avec son pouvoir de rayonnement salvateur sur les corps et les âmes: car il en fait un objet, une coupe d'émeraude contenant le sang du Christ, conformément à la tradition médiévale. Il dit qu'il était dans la montagne de Montségur quand les cathares y vivaient, avant d'être sauvé des croisés par quatre initiés qui l'ont caché. Mais finalement, Magre parle de cette puissance du Graal comme étant le propre des âmes saintes, rayonnantes après leur mort, et donnant au pays sa bénédiction, sa beauté, sa pureté. C'est beau.

    Est belle aussi l'évocation d'une déesse mystérieuse personnifiant l'élan de l'âme vers l'Esprit-Saint, et vivant dans les Pyrénées. Elle se nomme Ilixone, et j'adorerais mieux la connaître. Cette Diane d'Occitanie s'annonce comme éblouissante. Tout un monde d'elfes la suit en cortège, je pense.

    C'est un bien beau livre, en somme, que celui de Maurice Magre.

  • Un conte cathare de cyclopes

    0000.jpgJean-François Bladé (1827-1900) est connu pour ses Contes de Gascogne, lesquels il a recueillis auprès de conteurs authentiques, et traduits. Certains reprennent des éléments de la mythologie grecque, de façon surprenante pour la France traditionnelle: les contes y sont plus souvent d'origine celtique ou germanique, et le peuple n'y connaissait guère la mythologie grecque, sinon de façon déformée et adaptée: il appelait Hercule un héros réalisant localement d'autres choses que les Douze Travaux.

    J'ai étudié en particulier, pour satisfaire à des obligations professionnelles, Le Conte du Bécut, qui reprend presque littéralement l'épisode de l'Odyssée d'Homère relatif au cyclope Polyphème. Dans les deux cas, un homme surprend par ruse un géant qui n'a qu'un œil au front en lui plantant une tige dans cet œil, et parvient à s'échapper en se mêlant aux moutons qu'il garde. Les différences sont intéressantes. Dans le conte rapporté par Bladé, l'homme en question n'est pas un héros connu, mais un jeune homme parti au pays des Bécuts pour en ramener des cornes d'or de moutons et de bœufs justement gardés par les monstres. Ce pays n'est pas une île, mais s'étend à travers des montagnes, et comme chez Homère les immondes dévorent les humains après les avoir fait rôtir sur une broche.

    La différence majeure est la suivante: le jeune homme n'est pas accompagné de fidèles soldats qu'il dirige, mais de sa sœur, qui espérait le sauver par sa foi: suivant les conseils de sa mère, elle garde avec elle une petite croix d'argent, et récite régulièrement des prières, ce que déteste le Bécut: l'entendant, il l'attrape, la dévêt, la rôtit, la mange.

    Oui, mais sa foi et la croix la protègent et au lieu que, comme chez Homère, le monstre vomisse durant son sommeil le sang des hommes mangés mêlé au vin, c'est la petite fille qu'il rejette, entière et pure, sans tache et nue! Ensuite, une fois échappé avec elle, son frère l'habille de peaux de mouton et de bœuf. La dimension 0000000000.jpgalchimique et les idées de résurrection et de purification qui sous-tendent cet épisode ajouté n'auront échappé à personne.

    Déodat Roché, anthroposophe spécialiste des cathares, prétendait que c'était là un conte cathare. Je n'en sais rien. Je vois surtout un mélange de mythologie grecque et de christianisme pur. Je ne vois rien d'hérétique dans l'épisode de la fille, seulement une figure inspirée par les principes bibliques, telles qu'ils sont réellement, dans leur essence ésotérique bien connue dans les temps anciens.

    Quant à la mythologie grecque, je la suppose transmise par les Arabes. Car les contes des Mille et une Nuits contiennent aussi des éléments de mythologie grecque, et notamment cette histoire de cyclope, dans le récit de Sindbad. La tradition arabe avait conservé la tradition grecque ancienne, oubliée en Occident.

    Si le catharisme est la superposition ou l'articulation du paganisme grec transmis par l'arabisme et du merveilleux chrétien traditionnel, je veux bien dire ce conte cathare.

    Il y a sans doute au moins quelque chose de cela dans la culture propre à l'Occitanie – il faut l'admettre.