Philosophie - Page 5

  • Jean-Henri Fabre et la formule de la vie

    Fabre.jpgJean-Henri Fabre observait beaucoup les insectes, dont il a découvert les mœurs stupéfiantes. Par ses multiples et rigoureuses expériences, il a pensé pouvoir établir qu'ils agissaient selon un instinct d'une intelligence prodigieuse, et en même temps qu'ils ne disposaient eux-mêmes d'aucune intelligence, d'aucune faculté à la raison - ou à l'adaptation. Pour lui, par conséquent, non seulement leurs aptitudes n'avaient pas été acquises au cours des siècles, mais il était également impossible qu'elles fussent apparues par hasard, étant excessivement complexes et telles que, s'ils ne les avaient pas eues dès le départ, ils seraient morts à la première génération.

    Le lecteur peut avoir du mal à se représenter la chose, s'il méconnaît le caractère prodigieux de ces aptitudes, ou leur caractère nécessaire à la survie de l'espèce. Mais dans les faits, le hasard est réellement impossible, l'insecte s'adonnant, dans le mode d'alimentation de sa progéniture, à toute une procédure qui n'a rien d'un acte isolé pouvant être apparu par hasard.

    Fabre ne croyait donc pas aux théories du darwinisme et du transformisme, ce pour quoi il fut et reste régulièrement attaqué; il disait, par exemple: je repousse la théorie moderne de l'instinct [par transmission héréditaire à partir d'un acte fortuit]. Je n'y vois qu'un jeu d'esprit, où le naturaliste de cabinet peut se complaire, lui qui façonne le monde à sa fantaisie; mais où l'observateur, aux prises avec la réalité des choses, ne trouve sérieuse explication à rien de ce qu'il voit. Dans mon entourage, je m'aperçois que les plus affirmatifs dans ces questions ardues sont ceux qui ont vu le moins. S'ils n'ont rien vu du tout, ils vont jusqu'à la témérité.

    Il faut reconnaître que nous entendons tous énoncer des théories, mais que les faits nous restent inconnus: ils sont généralement dits trop compliqués pour être livrés, et nous sommes plus ou moins invités à prendre la théorie pour un fait.

    Fabre renchérissait: La loi de sélection [naturelle] me frappe par sa vaste portée; mais toutes les fois que je veux l'appliquer aux faits observés, elle me laisse tournoyer dans le vide, sans appui pour l'interprétation des réalités. C'est grandiose en théorie, c'est ampoule gonflée de vent en face des choses.

    Il assurait notamment que si la théorie paraissait fonctionner, c'est parce qu'au lieu de regarder aux aptitudes, on se contentait d'évoquer les caractéristiques formelles, physiques: Les aptitudes ont plus d'importance que les poils, et vous les négligez parce que là vraiment réside l'insurmontable difficulté. Voyez comme le grand maître du transformisme hésite, balbutie lorsqu'il veut faire entrer l'instinct, de gré ou de force, dans le moule de ses formules. Ce n'est pas aussi commode à manier que la couleur du pelage, la longueur de la queue, l'oreille pendante ou dressée. Ah! oui, le maître sait bien que c'est là que le bât blesse. L'instinct lui échappe et fait crouler sa théorie.

    Il disait la même chose des théories fonctionnant pour les cellules, le microscopique: c'est à l'échelle de l'insecte même, dans ses pratiques, qu'il faut appréhender le réel.

    Il ironisait, après des séries de faits impressionnants: Qu'est-ce donc que cette loi qui sur cent cas présente pour le moins quatre-vingt-dix-neuf exceptions?

    Il niait que la cause des aptitudes fût dans le milieu: Le milieu ne fait pas l'animal; c'est l'animal qui est fait pour le milieu. L'animal est d'emblée adapté à son milieu, jeté avec ses aptitudes pour y survivre. La cause est ailleurs. Où? Il avouait n'en savoir rien.

    Parfois il suggérait une cause spirituelle mystérieuse, ce qui l'a fait proscrire par les inspecteurs de Cigale-de-Chateaurenard-Mue-de-cigale-Cicadidae-Hemiptere-Avignon-Midi-de-la-France-21-juillet-2013-SandrinePhotos-4-.JPGl'éducation d'État après les lois de Jules Ferry sur l'école laïque: Non, l'art chirurgical du Tachyte n'est pas un art acquis. D'où lui vient-il donc, sinon de la science universelle en qui tout s'agite et tout vit!

    Il pensait en tout cas que l'être humain toujours essaye de comprendre le vivant à partir de formules rationnelles mais que les causes véritables dépassent son petit entendement: Certes, c'est grandiose entreprise, adéquate aux immenses ambitions de l'homme, que de vouloir couler l'univers dans le moule d'une formule et de soumettre toute réalité à la norme de la raison. […] Hélas! combien ne faut-il pas rabattre de nos prétentions! […] L'exacte réalité échappe à la formule.

    Si on n'observe pas la nature précisément, on peut croire aux formules, mais si on l'observe, tout y reste sous forme d'une grande énigme.

    Sa philosophie l'a fait proscrire dans l'éducation en France, mais l'a fait promouvoir au Japon, où il est étudié à l'école primaire. Pour les Japonais en général, le vivant émane d'un élément secret, qui ne se soumet pas à la raison mathématique, et est de nature spirituelle. Le rationalisme à la française croit que l'entendement peut tout expliquer, et qu'il n'est pas sain de se moquer des théories à l'intelligence incontestable. Peut-être que la Provence spontanément penserait comme Fabre, si on la laissait faire!

  • Culture nationale et cultures étrangères: une synthèse (XIX)

    vitruvian_450.jpgIl y a trois articles, j'ai dit que les individus ne pouvaient accéder à l'universel que s'ils s'appuyaient sur la culture de leur peuple et en même temps se penchaient sur d'autres cultures. Seule cette synthèse permet, en maintenant l'individu sur les deux rampes de son escalier, de poursuivre un chemin d'évolution menant à l'universel.

    Mais notre époque est au nationalisme. Après des décennies d'universalisme, certains éprouvent le besoin de revenir à leurs fondamentaux, comme on dit. La chute du communisme, notamment, a resserré sur eux-mêmes les peuples où il s'était répandu.

    La nation avait antérieurement étouffé l'individu. Les hommes avaient cherché à s'en dégager, créant des mythologies de science-fiction qui embrassaient l'humanité entière, voire l'univers, et qui y dissolvaient les particularismes. À cette époque, finalement, il était courageux de se recentrer - sans pour autant être dans la réaction. J.R.R. Tolkien, qui était conservateur, a rappelé que toute mythologie devait s'appuyer sur un sentiment de familarité. H.P. Lovecraft plaçait ses monstres intersidéraux dans la Nouvelle-Angleterre qu'il connaissait bien.

    Mais on pouvait aussi suivre le mouvement général sans pécher, et il est étonnant que Tolkien ait aimé les livres d'Isaac Asimov, qui était dans l'universalisme.

    Notre temps est dans le nationalisme. À quoi bon s'en plaindre, puisque toute mythologie porteuse, toute culture vivante doit s'appuyer sur un tissu psychique familier? Teilhard de Chardin même disait qu'on devait laisser les branches qu'étaient les nations s'épanouir jusqu'au bout de leur logique, jusqu'à leurs fleurs et leurs fruits, pour ainsi dire, et qu'il ne fallait pas précipiter le mouvement vers l'universel, car ce mouvement vient aussi de la solidité des différentes branches, des cultures nationales, sur lesquelles chacun doit pouvoir s'appuyer pour gravir l'ensemble.

    Néanmoins la France est dans un dilemme impossible, dans la mesure où la doctrine officielle de son éducation d'État consiste à énoncer que sa culture nationale est par essence universelle. Or, cela n'est pas. 42577430.jpgEt pour sortir de cette impasse, j'invite cette éducation à s'ouvrir au moins à quelque chose qui tout en étant familier reste différent, la culture francophone non française (par exemple celle de la Suisse romande ou de la Savoie), et la culture française non francophone (celle de la Corse ou de la Provence). C'est le pont qui permet à tous de sortir du spectre de l'identité nationale, sans pour autant renoncer à ses couleurs.

    Mais il restera important d'aller plus loin, lorsqu'on aura surmonté ses répugnances, et pas seulement dans le sens européen et américain - comme on le fait souvent pour prétendre sortir d'un nationalisme qui en fait demeure, en assimilant la nation à l'Occident, dirigé par les Américains. Il faut aussi avoir un regard vers l'Asie et l'Afrique.

    L'individu universel, en effet, est appelé à réaliser une synthèse de toutes les cultures humaines. Pour ainsi dire, il prendra ce qui dans chacune est bien, et laissera ce qui dans chacune est mauvais. Et il n'est pas vrai qu'en se contentant de celle de sa nation, fût-elle la France, il pourra réaliser un tel exploit! Il faudra, je crois, intégrer aussi quelque chose de l'Afrique, de l'Asie, de la Savoie, de la Bretagne.

    Certes, l'individu pour l'instant n'est pas universel: s'il est né dans une nation donnée, il doit l'assumer; car c'est, durant cette vie, le biais par lequel il pourra progresser vers l'universel. Il ne faut donc pas le lui retirer, par un universalisme qui dissout la culture nationale, ou par une aliénation à une culture étrangère qui pourra donner le sentiment du sectarisme, du refus de vivre dans la culture nationale et la société réelle. Mais l'individu ne trouvera pas non plus son épanouissement ultime dans l'identité nationale: ce n'est pas exact. Car l'identité nationale dissout aussi celle de l'individu, qui seul a accès à l'universel. L'homme n'est pas l'esclave du génie national, comme les animaux sont au fond esclaves du génie de leur espèce. Il est son ami, son compagnon loyal et fidèle; non son serf. C'est pour ainsi dire l'essence de l'esprit républicain, s'opposant à l'esprit du féodalisme. Bien que membre d'un ensemble, l'individu reste libre.

  • De l'individu à l'universel (XVIII)

    univers.jpgOn fait souvent de la culture française une culture universelle. C'est une contradiction. La France n'est pas l'univers. On précise volontiers que la culture française donne accès à l'universel. Mais en réalité, c'est l'individu qui a accès à l'universel. Seul, en son âme, en son cœur, il tisse un lien avec le tout, dans lequel il se place, dont il se sent un membre, - et dont il sent aussi être un membre le peuple auquel il appartient, quel qu'il soit.

    Certes, l'individu se nourrit de la culture qui l'a baigné; et il est possible que, selon la culture qui l'a nourri, il accède plus ou moins facilement à l'universel. Mais en fin de compte c'est à lui qu'incombe l'effort: toute culture donnée est finie. Même entre un grand nombre et l'infini, il reste une infinité de nombres. Cela montre que ce n'est pas par la seule culture collective que l'individu accède à l'universel: les forces pour y parvenir ne sont qu'en lui.

    De telle sorte que si on enferme l'individu dans une culture nationale donnée en lui inculquant l'idée qu'elle le met d'emblée en phase avec l'universel, il ne cherchera pas plus loin, et dans les faits n'accèdera pas à l'universel! D'ailleurs, c'est le propre des gouvernements totalitaires, que d'imposer une telle idée, que la culture qu'ils délivrent par leur système d'éducation est suffisante pour que l'individu accède à l'universel, qu'il n'a pas besoin de chercher plus loin. Qu'on fasse ici une distinction entre ceux qui nomment cet universel Dieu et ceux qui le nomment le grand Inconnu - ou ceux qui le nomment simplement l'Universel -, est vide de sens: le problème ne vient pas de la nature de la culture même, de sa qualité philosophique ou religieuse, mais de la manière dont elle est diffusée par un gouvernement.

    Car si l'universel réel vient de l'individu, il faut que celui-ci soit libre; il ne faut donc pas l'enfermer dans une culture donnée, à laquelle on entend réduire l'identité individuelle.

    Pour moi, en effet, il n'y a pas d'identité nationale; l'identité est individuelle. La nation a une tradition, mais son identité est dans son génie, son être spirituel, qui ne s'incarne pas directement sur Terre, qui n'y a pas de corps distinct. Les corps distincts que sont les individus ont leur identité propre, qui peut toujours se distancier de la tradition nationale, qui n'est pas soumise au génie national – expression qui, comme disait Joseph de Maistre, ne doit pas être prise comme une simple métaphore.

    Teilhard de Chardin disait que la nation était un début de spéciation: le même mouvement qui la Cosmic-Tree2.jpgcrée a créé les espèces chez l'animal. Mais l'homme est libre; il peut à nouveau converger vers le centre, le tronc invisible de l'Évolution, et se détacher des branches. Il peut le faire à partir de son individualité, de son identité profonde, qui pour Teilhard de Chardin était liée à l'universel, c'est à dire au Christ.

    Dans les faits, cela signifie que, naturellement, il faut que chaque individu puisse s'appuyer sur la culture du peuple où il a pris naissance: il lui faut donc l'apprendre. Mais il ne saurait en rester là, et il lui faut aussi apprendre les autres cultures.

    Il est entendu que la culture française a de grandes qualités, mais en réalité cela n'importe pas. Quelle que soit la nation où l'on a pris naissance, il faut toujours que l'on apprenne de façon égale et équilibrée la culture de sa nation et celle des autres. Cela n'est pas lié aux qualités qu'on reconnaît ou pas à la culture nationale, mais à la nature même de l'individu. Il apparaît comme aberrant que des Africains n'apprennent que la culture française; mais il paraîtrait également aberrant, dans le monde tel qu'il est devenu, qu'ils n'apprennent que leur culture propre. Le nationalisme et l'universalisme sont deux écueils qui empêchent l'individu de s'épanouir, qui le déséquilibrent. Il lui faut pouvoir lier les deux, ce qui vient du peuple où il se trouve, ce qui vient des autres peuples. C'est ce qui est moderne et intelligent, selon moi.

  • La fraternité et les djinns (XVII)

    Jinn rising.jpgJ'ai essayé de montrer, dans d'autres articles, que même s'il fallait les transposer à la société occidentale, les figures du Coran n'étaient pas contradictoires avec les idées de liberté et d'égalité. Pour la fraternité, je me suis souvent dit que l'image des djinns, présente aussi dans les Mille et une Nuits, était parlante: au-delà du visible, les hommes sont tous liés par des esprits du monde élémentaire. Par eux, ils sont tous fils de la Terre.

    La tradition musulmane affirme que, quoiqu'ils ne constituent qu'un seul peuple, les djinns ont des religions différentes. Ils sont à l'image de l'humanité. Elle fait des choix différents, mais ne constitue qu'un seul groupe. Elle a des cultures différentes, mais ce sont des couleurs apparues dans une seule lumière. L'universalité ne peut pas supposer, en effet, une religion ou une culture unique, mais elle admet qu'au-delà des différences, les hommes sont tous frères, à la façon des djinns. Ceux-ci - les génies des anciens Romains - étant les maîtres des éléments, ils lient aussi les hommes à la Terre, et même à tout l'univers physique. Un courant passe, qui unit tous les êtres.

    Et soudain l'homme sent que son souffle est un vent, que dans son système lymphatique coulent des rivières ou s'élèvent des brumes, que ses os sont des rochers, que le feu court dans ses veines - et surtout est dans sa tête. Ce qui traverse les hommes, et ce qui traverse à la fois les hommes et leur environnement, ce sont les génies, qui passent de l'un à l'autre sans barrière, pour qui les corps ne sont pas des ensembles finis.

    Perspective effrayante, pour la personne, et c'est pourquoi la fraternité semble à beaucoup pouvoir être assimilée à une dissolution de l'identité, à la création d'une masse informe dans laquelle les valeurs sont relativisées d'une façon honteuse, répugnante. Effectivement, les djinns sont réputés pour leur manque de sens moral, ils n'ont pas tellement conscience de ce qui est en haut ou en bas, à droite ou à gauche. C'est pourquoi, à la fraternité, il faut joindre la liberté, qui au contraire divise à l'infini les êtres, et s'appuie sur l'individu: c'est le pôle opposé. Entre les deux, est l'égalité, par laquelle on regarde l'autre comme un autre soi, pareil à soi.

    Mais sans l'image de la fraternité, l'égalité reste théorique. Il ne s'agit pas de relativiser les valeurs - situées sur un autre plan -, mais de se souvenir que l'air qu'exhale dans une pièce un autre homme, quelle que soit djinn_by_nonsense_prophet-d2ylcay.jpgsa religion, je l'inhale, que je le veuille ou pas. Les djinns sont dans ce courant obligatoire qui va des poumons d'un homme à un autre, dans cette force qui lie les pensées de tous dans une même nappe de chaleur: car au fond, c'est dans le feu de la tête qu'on pense. L'eau de même lie tous les corps, par le biais de la vapeur. L'image des êtres élémentaires, très présente dans la tradition musulmane à travers les djinns, est suggestive.

    On pourra me dire que ces êtres élémentaires existent aussi dans le folklore occidental, comme ils le faisaient dans la mythologie antique. Tout à fait vrai. Mais en Occident, une coupure s'est faite entre le folklore et la religion officielle et la philosophie légale – pour ainsi dire. Il y a d'un côté les êtres élémentaires, de l'autre les saints et les sages. Dans la tradition musulmane, les deux restent liés, et on pourrait dire que l'Islam, par certains aspects, est une tentative de concilier la sagesse antique et la religion du livre. Il y a une articulation entre les figures bibliques et les djinns, et cela ouvre des perspectives.

    Dans Le Gardien du feu, de Pierre Rabhi, cela apparaissait clairement: les anges ne pouvaient pas y être séparés de la nature, du grand désert couvert la nuit d'étoiles. C'est à cause de cela que Corbin a déclaré que la tradition islamique était liée à la gnose chassée des traditions occidentales.

  • Pierre Leroux, Félibrige, fédéralisme

    220px-Pau_Marieton_dins_Jourdanne.pngJ'ai lu récemment La Terre provençale, livre de Paul Mariéton (1862-1911) datant de 1890. Mariéton était un Lyonnais adonné à la poésie provençale et un Félibre important, proche de Frédéric Mistral. Il évoque l'âme de la Provence, tâchant avec succès d'en cristalliser l'image.

    Ses figures, belles et grandes, accordent peut-être trop, pour mon goût, aux anciens Romains. Il est vrai que la Provence garde, de leur présence, beaucoup de souvenirs. Mais les ruines ne sont pas les choses dont elles sont les ruines, et se référer aux anciens Romains en puisant dans leur littérature est un peu facile et, en même temps, prosaïque. Il eût été plus bénéfique de distinguer, dans la littérature occitane médiévale, la perception qu'on avait des Romains. Car la Provence n'a réellement commencé à exister en tant que telle qu'après la chute de Rome, et quand elle fut une terre revendiquée par différents rois barbares, goths et francs. Or il apparaît, dans la littérature médiévale, que les Romains du temps d'Auguste sont regardés comme un peuple étranger, dont on parle peu, ou pour en critiquer les mœurs et la philosophie. Seuls les poètes, Virgile et Ovide, sont alors admirés.

    Néanmoins, la Provence a ceci de particulier que, par ses ruines, mais aussi par ses saints de prédilection, elle entretient avec l'antiquité classique un lien direct: car ses saints fondamentaux sont présents dans l'Évangile. Il n'est donc pas erroné de citer les Romains, mais à condition de leur conserver une forme brumeuse, celle qui était la leur dans la pensée médiévale, qui glorifiait parmi eux Boèce et Augustin, de préférence à Sénèque et Cicéron. En plongeant dans la littérature antique, on rate le réel, je crois.

    Paul Mariéton était politiquement un régionaliste et un fédéraliste, comme Mistral. Il voulait libérer les forces des provinces afin d'animer la France et d'aider jusqu'à Paris par une saine et fraternelle émulation. Or, un 220px-Pierre_Leroux.jpgjour, il rencontra le fils du célèbre Pierre Leroux (1797-1871), socialiste utopique romantique vanté encore aujourd'hui par quelques-uns, dont Michel Houellebecq, qui a déclaré l'avoir redécouvert. Leroux avait créé, dans le Limousin, une sorte de ferme biologique autonome, et il avait des vues originales et même grandioses sur beaucoup de sujets. Et voici ce que tira Mariéton de cette rencontre: J'ai passé la soirée dans une maison très provençale, où j'ai appris du fils de Pierre Leroux, qui est son pieux disciple, quelle sympathie le célèbre sociologue professait pour l'œuvre des félibres. […] Un reproche qu'il faisait à notre œuvre, c'était de n'être pas généralement et franchement fédéraliste. […] L'Unité ne suppose pas l'uniformité; et l'État est un corps; en paralysant ainsi tous ses membres vous privez la tête de vie. […] Dans un temps où l'on agite les grands mots d'égalité et de fraternité, on a peur du fédéralisme. Or, si le démocrate veut l'égalité, si le socialiste veut la fraternité, le fédéraliste veut la liberté, - la liberté par l'alliance des petits.

    Leroux était franchement fédéraliste. Est-ce pour cela qu'on préfère en France ne pas se souvenir trop précisément de lui? Dieu sait. Mais Mariéton avait raison de dire que le fédéralisme c'est la liberté, et que le premier terme de la devise de la République, en France, ne pouvait progresser dans sa réalisation qu'à travers le fédéralisme. L'idée de l'alliance libre des petits annonce les principes énoncés par Denis de Rougemont, qui voulait concilier la liberté individuelle avec la nécessité sociale par ce même fédéralisme.

    Cela dit, j'ai un jour écrit que Paris c'était la liberté, et que la fraternité se voyait plutôt en Savoie et en Bretagne. Or, Mariéton le dit souvent, la Provence avait pour préoccupation importante l'égalité, et c'est pourquoi elle fut une actrice majeure de la Révolution. À la fois profondément française et différente, à la fois profondément originale et républicaine, elle offre un régionalisme passionnant, intermédiaire entre la Corse et la France du nord. Sa culture, sans être périphérique, offre une alternative solide à la tradition septentrionale, et, en ce sens, elle peut être une source importante de la résolution du problème du centralisme en France.

  • De l'Égalité et de la Conscience (XVI)

    Angel, Persian miniature (1555).jpgJ'ai essayé, les deux dernières fois, de montrer que l'idée de la liberté absolue de Dieu, telle que le déploie le Coran, pouvait renvoyer par reflet à celle de l'homme, si elle était mêlée intimement à l'humanisme occidental.

    Une idée d'égalité des hommes devant Dieu peut également être sensible dans ce texte, notamment à travers l'image des anges scribes, rédigeant dans un livre les bonnes et les mauvaises actions de chacun, avant de le lui présenter à la mort. Chacun est redevable de ses actions, non selon son rang ou sa nation, mais selon les choix qu'il fait.

    Or, cela nécessite l'égalité devant la loi. L'homme qui ne bénéficie pas des mêmes droits que les autres pourrait-il être imputé d'un crime au même degré que les autres? S'il n'a pas bénéficié du droit au logement, peut-on lui reprocher d'avoir cambriolé au même titre qu'au propriétaire d'un palais? S'il n'a pas bénéficié du droit à la nourriture, pourra-t-on lui reprocher d'avoir volé au même titre qu'à un riche? C'était le thème des Misérables de Victor Hugo: l'homme qui, pour nourrir sa famille, avait volé un pain et avait été condamné au bagne, jamais n'avait été abandonné par sa vivante conscience.

    L'égalité devant l'ange implique que tous bénéficient des mêmes droits: le logement, la santé, l'éducation, la nourriture. Pensons à ceci, que si l'éducation est insuffisante, l'idée que nul n'est censé ignorer la loi est dénuée de sens. Si nul n'est censé ignorer la loi, c'est que le gouvernement doit assurer à chacun la possibilité de la connaître. C'est sur lui que tombe l'obligation.

    Au dix-neuvième siècle, l'archevêque de Chambéry, Alexis Billiet, estimait impossible de suivre les préceptes de l'Évangile si on ne savait pas lire et écrire. L'instruction était regardée par lui comme une obligation d'État.

    Ces droits égaux ne veulent pas dire qu'il faut refaire le monde pour que les gens aient tous les mêmes maisons, les mêmes corps, les mêmes revenus: raisonner de cette façon, c'est aller jusqu'à la déresponsabilisation de l'individu, en attribuant ses fortunes ou ses infortunes au seul hasard qu'il faudrait réformer.

    Commettre des actes illicites, en effet, relève bien de l'infortune. Là encore l'image de l'ange qui note les ob_c22dda_img-9744.JPGbonnes ou les mauvaises actions vient sauver de l'illusion du matérialisme, selon laquelle l'individu serait dénué de responsabilité morale. Mais elle le fait sans rompre l'idée de l'égalité: si chacun a avec lui sa conscience, nul ne mérite des droits inférieurs, l'univers lui ayant donné les mêmes chances qu'à tous. Car la conscience n'est pas un instrument de condamnation, mais plutôt de consécration individuelle: l'ange invite, comme disait François de Sales, à suivre le bon chemin.

    Henry Corbin dit que dans la littérature ésotérique iranienne, l'ange a une aile claire qui va vers le haut, une aile sombre qui va vers le bas. François de Sales disait qu'il montrait le haut lumineux et paradisiaque et le bas ténébreux et infernal. Non seulement il invite à connaître les lois, mais aussi leurs effets.

  • Catholicisme oriental (XV)

    St-Francis-de-Sales.jpgFrançois de Sales affirmait que, par un cheveu, l'âme humaine était liée à la divinité, qu'elle l'était naturellement. Il refusait de la maintenir dans les limites de la pensée purement terrestre. Pourtant, il estimait que les deux pouvaient se relier, qu'on pouvait acquérir une forme de science spirituelle à partir de l'observation de la nature, notamment par le biais des comparaisons et similitudes, ce que l'on nommera plus tard le principe d'analogie. Il en a donné des exemples et le but de l'Académie florimontane, créée en 1607, était bien de concilier les sciences naturelles et la connaissance de Dieu.

    Il avait à Annecy un ami, Pierre Baranzano (1590-1622), professeur de théologie, qui s'efforçait de trouver une cohérence entre Copernic et Galilée d'un côté, la Bible de l'autre. Hélas, ses idées furent désapprouvées par la hiérarchie ecclésiastique. L'Académie florimontane, elle-même, ne dura pas longtemps.

    Mais la tentative devait en renaître en 1820 à travers l'Académie de Savoie, significativement parrainée par Joseph de Maistre qui, lui aussi, croyait possible de concilier la liberté individuelle avec l'infaillibilité du pape – qui, en tout cas, usait de sa propre liberté individuelle pour sonder l'inconnu et démontrer que la soumission au pape était nécessaire. Cela posait d'insolubles problèmes, et la tentative était incomplète. Le romantisme allemand fut plus cohérent avec lui-même; Goethe, Fichte, Schelling, F. Schlegel devaient tracer des pistes plus nettes.

    Or, je pense que l'image de la liberté absolue que donne le Coran de Dieu, si elle s'allie intimement avec l'humanisme occidental, donne de l'individu l'image d'un être absolument libre, et accomplit le premier terme de la devise républicaine en France.

    Dire que l'individu est libre mais quand même soumis aux lois physiques de l'univers parce qu'au fond on considère que Dieu l'est aussi, cela n'a pas de sens. Si les lois physiques sont divinisées, on ne peut plus dire que l'homme peut s'en affranchir.

    C'est alors, peut-être, qu'on est tenté de créer la fiction d'un État libre parce que miraculeusement arraché aux lois terrestres par la force du nombre. On invente une loi naturelle spéciale pour l'État souverain, comme le fit plus ou moins Marx, puis on en fait une science, mais hélas, elle ne repose sur rien. La liberté n'est pas une loi de la matière, mais un principe de l'univers moral, un principe spirituel.

    Concevoir, comme le fait l'Islam, un dieu qui énonce à volonté des lois physiques et même morales, qui n'est soumis à aucune disposition, même prise au préalable par lui-même, c'est être indirectement invité à regarder la pensée humaine de la même manière. De même qu'en pensant, Dieu crée le monde à volonté, de même l'homme crée à volonté des images du monde par sa pensée absolument libre.

    Le développement, depuis l'époque romantique, de la littérature d'imagination, dans laquelle des mondes secondaires sont créés, est bien un effet de l'idée de Fichte selon laquelle le moi de l'homme est un reflet du moi de Dieu. La fiction n'a plus de limite, parce que l'homme est libre.

    Certes, on attend toujours, en réalité, que les lois de ces mondes fictifs soient cohérentes entre elles: qu'elles se tiennent rationnellement entre elles, non par rapport aux lois physiques ou aux dogmes religieux, Tolkien_young2.jpgmais les unes par rapport aux autres. Tolkien par exemple se disait libre de créer des elfes se réincarnant, même si le dogme catholique en proscrivait l'idée, parce qu'il créait un monde qui lui était propre. Néanmoins, il ajoutait que nul théologien ni nul philosophe n'étaient en mesure de prouver que les vies successives étaient impossibles même dans le monde primaire, réel, ce qui montre qu'à ses yeux ses mondes inventés pouvaient être des reflets de vérités cachées, que ses pensées, en les créant, étaient bien des reflets fidèles des pensées de l'entité créatrice.

    Il minimisait du reste le caractère fictif de son univers, en disant qu'il était censé prendre place dans le passé de la Terre réelle, et non sur une autre planète ou dans une autre dimension. Il réclamait essentiellement le droit de créer une mythologie. Et quel acte peut davantage consacrer la liberté suprême de l'individu que celui-ci? Que celui de créer une langue et un monde dont les limites ne sont pas celles de la matière? Que de forger une langue pour des immortels qui fréquentent les dieux, et d'instituer une réalité dans laquelle les mortels fréquentent ces immortels?

    Or, il est indéniable, pour moi, que cela soit lié à la tradition allemande - et, par delà, orientale. Non que cela vienne directement des Orientaux, mais que cela vient de quelque chose d'oriental qui s'est harmonieusement fondu dans la tradition occidentale - notamment dans ce qui reste du Saint Empire romain germanique, intermédiaire, entre Orient et Occident. L'enjeu, pour moi, est donc de trouver ce point par lequel des traditions apparemment contraires peuvent s'articuler, et s'harmoniser.

  • Liberté humaine, liberté divine (XIV)

    maitre-eckhart.jpgLa dernière fois, j'ai affirmé que le sentiment de la liberté humaine était né de l'assimilation du moi humain au moi divin, apparue clairement chez Fichte (1762-1814).

    De fait, le germe en était depuis longtemps présent dans la tradition allemande, notamment dans la mystique de maître Eckhart (1260-1328) et de Jean Tauler (1300-1361). En supprimant son soi inférieur, on pouvait, selon eux, se hisser au soi supérieur, qui était le Christ même, et acquérir une conscience nouvelle, entièrement libre puisque placée en Dieu. Or, même si les historiens de la philosophie peuvent ne pas être d'accord, c'est pour moi l'origine de la foi que l'homme a placée en sa propre pensée. La pensée pure, absolument logique, dégagée de la contingence de l'espace-temps et de la matière, est pourtant déployée par un être humain incorporé. Ce paradoxe est la source de l'humanisme moderne et du concept moderne de liberté, centrée sur l'individu - non sur la collectivité. Peu importe somme toute que le gouvernement national soit libre, si l'individu ne l'est pas; si le gouvernement qui dispose d'une puissance illimitée s'efforce de limiter la liberté de l'individu, celui-ci peut souhaiter voir ce gouvernement limité de l'extérieur. Et c'est ainsi qu'est née l'idée d'un droit mondial, ou de droits universels de l'être humain.

    Mais, en Occident, la conception qu'on avait de Dieu avait quelque chose d'entaché: il était lié au Pape, au Roi, à des dogmes, à des systèmes; on ne l'en distinguait plus clairement. Il se réduisait à une idée. C'est pourquoi la philosophie allemande put mieux que la française ou l'anglaise établir un lien entre l'individu profond et la divinité: elle avait un lien avec l'Orient. Elle devait encore aux vieux Goths, eux aussi portés vers l'Orient. On a même vu, en Espagne et en Afrique, des Goths se convertir à l'Islam. L'arianisme, l'hérésie commune aux Goths, était une manière, encore, de défendre l'absolue liberté de Dieu, par l'affichage de la suprématie du Père, face au Fils et au Saint-Esprit. Or c'était une hérésie d'origine orientale.

    Certes, c'était là un excès en défaveur de l'individu. Cela revenait à mépriser la personne humaine. Mais, dans la tradition aristotélicienne, celle-ci, quoique glorifiée en soi, était réduite à la conscience ordinaire, à l'expérience qu'elle faisait de la matière et des idées qu'elle pouvait en tirer. Le refus d'assimiler la divinité à une telle conscience traduit une sourde exigence de liberté, pour cette divinité - et pour l'homme même: car IRHT_106971-p.jpgla divinité reste un modèle, pour lui.

    Un roi franc, un jour, se plaignit auprès de saint Grégoire de Tours (539-594) que l'on fît de Dieu trois personnes: trois êtres pensants. Il trouvait humiliant, pour la divinité, d'être ramenée à la pensée telle que la concevaient les Latins; pour lui elle était au-delà de la pensée telle que pouvaient la déployer les hommes. Les évêques auxquels il s'adressa le firent taire. Mais il pressentait que la pensée humaine pourrait un jour se déployer au-delà des catégories d'Aristote. On a reproché au fond à maître Eckhart d'affirmer qu'il en était bien ainsi, lorsqu'il disait que la conscience humaine, en s'effaçant, pouvait s'assimiler au Christ.

    De façon remarquable, au sein du catholicisme, dont Eckhart avait été plus ou moins exclu, la tendance orientale, sensible en Savoie, a admis certains principes de la mystique allemande. J'en reparlerai une autre fois.

  • République et religions (XIII)

    Francois_de_Salignac_de_la_Mothe-Fenelon.jpgLe 10 janvier, j'ai essayé de montrer que la théologie, quoique prétende le rationalisme théorique, n'était pas forcément moins remplie de raison que la philosophie. Au contraire, elle enseigne une logique assez pure pour se passer de la béquille de la Matière. On me dira qu'elle ne se passe pas de la béquille de Dieu. Et c'est vrai. Mais, pour que la pensée se passe des béquilles, il ne faut pas la jeter d'une béquille à l'autre; il faut voir ce qu'elle a pu établir, indépendamment des différentes béquilles. Or cela demande à ce que la théologie et la philosophie soient mises en relation étroite, soient comparées. Il ne faut donc pas les opposer.

    L'important en effet n'est pas de savoir quelle béquille est la plus sainte, mais d'exercer sa pensée. Chacun choisit la béquille qu'il veut, ensuite, et la République n'a rien à dire sur ce sujet.

    D'ailleurs, la raison doit s'exercer au sein des valeurs républicaines. Or, on affirme volontiers qu'elles sont issues de l'agnosticisme, et qu'elles ne sauraient trouver d'écho net dans les religions. C'est une erreur.

    Si l'on regarde concrètement les termes liberté, égalité, fraternité, on constate qu'ils sont bien présents dans les religions, mais dispersés, sans mise en cohérence. Pour Chateaubriand (j'en ai déjà parlé), ces mots émanaient en profondeur du christianisme. Ils en étaient l'application politique.

    Ils sont, de fait, nés sous la plume de l'évêque de Cambrai, Fénelon. Que la divinité se soit incarnée dans un seul homme rend les individus libres, égaux et frères. Si, en effet, elle s'incarne dans une communauté, ceux qui n'en font pas partie sont exclus de la fraternité, et même ceux qui en font partie ne sont libres que tant qu'ils soumettent leurs pensées au groupe - c'est à dire à ses dirigeants. Certains philosophes parlent de communauté pensante; mais cela ne correspond à rien, car le dernier argument revient toujours à l'autorité légale, et une communauté pensante est une communauté où seules ces autorités ont le droit de penser.

    Dans les faits, seuls les individus pensent; si la communauté pense, c'est dans le monde invisible: c'est l'ange de la communauté qui pense et qui suscite chez ses membres des désirs - qui ne sont pas, par eux-mêmes, pensés.

    Il faut faire remarquer, à cet égard, que la soumission intérieure à un État unitaire et centralisé contredit le principe de liberté, qui est individuel. Car si ce principe n'est pas individuel, s'il est collectif, cela revient à dire que le roi seul est libre: c'est l'ancien régime. De cette façon peut-on comprendre chez Fénelon le rejet de l'absolutisme royal.

    Le point d'achoppement est ici l'éducation: la République, en France, insiste beaucoup sur la culture commune; mais l'individu reste libre, et cette culture commune doit rester naturelle. Du reste, si la nation est une réalité, la culture commune n'a nullement besoin d'être imposée. Si la culture est spontanément trop disparate, le principe de liberté impose le fédéralisme.

    Les régimes fédéralistes sont donc plus libres que les régimes centralisés. Il n'y a pas de logique à prétendre que la devise de la République serait mise en danger si du fédéralisme était institué, sauf à dire que la liberté fichte.jpgne se comprend que comme étant celle du gouvernement. Mais ce n'était pas l'esprit du concepteur de cette devise, puisqu'il l'opposait à l'absolutisme royal, qui justement rend le gouvernement absolument libre!

    Or, même dans l'Islam, qui, en principe, accorde moins à l'individu que le christianisme, les valeurs de la République peuvent se retrouver. La liberté, dans le Coran, c'est celle de Dieu, qui décide de tout et auquel il faut se soumettre. Mais cette soumission permet paradoxalement de comprendre comment est né le sentiment de liberté humaine. Car Fichte, plus que Voltaire, a révélé ce qui dormait dans la philosophie des Lumières, lorsqu'il a assimilé le moi de l'homme au moi de Dieu - ce qui a scandalisé ceux qui entendaient placer, entre l'individu et Dieu, des intermédiaires, prêtres ou princes. Lorsque l'homme se sent libre, c'est qu'il se sent, au fond de lui-même, pareil à Dieu: il se sent, au-delà de sa conscience ordinaire, faire un avec lui.

    Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.

  • Culture et théologie (XII)

    800px-St-thomas-aquinas.jpgLa dernière fois, je me suis demandé pourquoi la culture arabe n'était pas mieux représentée dans l'Éducation nationale en France, attendu que beaucoup de citoyens français restent marqués par cette culture de par leurs origines familiales, et qu'il s'agit d'une richesse à exploiter, tant pour les individus que pour l'ensemble du peuple. Même le commerce et l'administration peuvent y trouver des débouchés évidents, mais l'ouverture culturelle à une composante de l'humanité qui, quoi qu'on pense, en vaut bien une autre, est déjà un argument suffisant.

    Mais, pour beaucoup d'Occidentaux, la culture arabe ne peut pas, par essence, être laïque: d'où, peut-être, l'idée que répandre l'enseignement de l'arabe serait dangereux.

    Je voudrais à présent aborder la question la plus brûlante de mon exposé: la valeur de la culture religieuse en général.

    J'y ai déjà fait allusion au sujet de la sainte Vierge considérée comme figure préparatoire - et imparfaite, peut-être - de l'allégorie de la République - de Marianne. Figure qui, restant assez parlante pour le peuple, notamment dans les campagnes, ne doit pas être éradiquée du paysage culturel, mais reliée de façon claire à cette Marianne: elle est, par exemple, l'expression de la fraternité. C'est sous son visage de mère que tous les hommes se sentent frères. C'est bien ainsi qu'on la percevait dans la Savoie du dix-neuvième siècle.

    La philosophie, de même, ne peut pas être distinguée de la théologie de façon radicale: c'est un leurre.

    Trop souvent les philosophes qui parlent de théologie montrent qu'ils n'en ont jamais lu. Les théologiens ont aussi parlé de problèmes philosophiques.

    On dit que, dès qu'on intègre la divinité à la réflexion, on quitte la raison pour entrer dans l'arbitraire; mais c'est un préjugé. C'est du reste par ce préjugé que le rationalisme se différencie de la raison même. Car la raison n'a pas de limite a priori. Elle peut fort bien, somme toute, entrer dans un domaine non physique, et conserver une forme de logique pure. Qu'on ne dispose pas de la béquille de la vérification matérielle ne prouve rien. Les mathématiques suivent aussi une logique pure qui précède les applications physiques. Et si une logique pure pénètre le monde moral et que les résultats de la réflexion s'avèrent bénéfiques pour l'humanité, peut-on dire qu'on n'a pas vérifié la validité de la réflexion?

    C'est une idée toute faite, relevant du dogme – et, pour le coup, arbitraire -, que la pensée ne peut pas pénétrer le domaine de l'esprit, qu'elle est rivée à la matière. Puisque la pensée elle-même émane de l'esprit, pourquoi ne pourrait-elle pas se pencher sur ce dont elle émane? Pourquoi ne pourrait-elle pas se regarder elle-même?

    De mon point de vue, on a acquis, ou développé, une sorte de peur face au monde de l'esprit détaché de la matière: on craint d'y sombrer. Mais si on suit le fil d'or de la logique pure, cela n'arrive pas. C'est bien elle qui soutient la pensée, parce qu'elle met les éléments dans une relation claire qui ne nécessite pas de socle fondamental, comme serait la Matière – ou même Dieu. Les planètes se soutiennent entre elles; elles ne sont regle_10.jpgpas posées sur un sol - ou collées à un plafond. Dans le monde moral, la pensée peut établir des équilibres semblables.

    La théologie n'a donc pas de raison d'être exclue du domaine de la philosophie. Il n'est pas vrai que Boèce, saint Augustin et saint Thomas d'Aquin aient manqué d'esprit de logique, si, comme je le crois, ils faisaient s'appuyer avec rigueur les concepts spirituels les uns sur les autres. Qu'ils ne se soient pas appuyés sur une matière au fond sacralisée, comme tend à le faire la philosophie contemporaine, n'indique rien quant à leurs capacités logiques, lorsqu'il s'agissait d'utiliser la raison. Le croire, c'est être matérialiste; c'est ne croire que la logique n'est possible que si elle suit la mécanique du monde physique. Or, il n'en est rien, à mes yeux; et quel fondement physique peut de toute façon être donné à la liberté, à l'égalité et à la fraternité? Leur fondement est forcément dans une raison qui pénètre le monde moral, comme a essayé de le faire la théologie. Qu'elle ait péché en s'appuyant sur l'idée abstraite de Dieu ne prouve pas que la tentative ait été dénuée de sens. Elle me paraît, au contraire, légitime.

    La théologie doit être intégrée à la culture au sens large et je ne crois pas son rejet de principe justifié, je ne crois pas que la laïcité justifie la séparation radicale des facultés de philosophie et de théologie. Si la laïcité est la neutralité de l'État, celui-ci ne peut pas imposer l'idée que la théologie sort du domaine de la raison, il ne peut pas imposer un principe théorique; il ne peut que compter le nombre d'étudiants, et leur donner les moyens d'étudier ce qu'ils veulent.

  • République et langues orientales (XI)

    Allégorie_du_Second_Empire.JPGJ'ai dit, la dernière fois, que l'utilisation de la raison ne consistait pas en l'instauration d'une sorte de religion rationaliste, mais, au contraire, en la création d'une forme de sagesse dans laquelle on prend conscience que les théologies anciennes font partie de l'homme pris globalement, et sont à respecter voire aimer comme telles. La raison étant universelle, elle ne peut pas rejeter ce qui apparaît localement, mais l'embrasse aussi. Qu'elle conteste l'universalité de ce qui n'est que local est normal; mais elle doit alors se souvenir que le rationalisme lui-même n'est que local. La raison ne fait pas pour la raison l'objet d'un culte: elle se sent égale à elle. Et pour cause!

    Et si on voit les choses de façon rationnelle, conformément au droit, on peut s'étonner déjà d'une chose, c'est que, dans les collèges et lycées de France, on n'enseigne pas l'arabe comme seconde ou troisième langue. Car selon la logique démocratique, il ne s'agit que de savoir s'il existe un public, suffisamment d'élèves pour créer des postes.

    Le problème n'est pas l'Europe, car on enseigne le chinois. Le problème n'est pas les langues économiquement utiles, car l'anglais suffit à l'économie, en général. Pour les secondes et troisièmes langues, on a du champ libre: il s'agit de s'ouvrir à d'autres cultures.

    Veut-on dire que les élèves doivent s'ouvrir à d'autres cultures que la leur et que seuls les fils d'immigrés choisiraient l'arabe comme seconde langue? Mais d'abord rien ne le prouve, ensuite la République ne fait pas de différence entre ses citoyens selon les origines, et puis qui ignore que l'italien et l'espagnol ont souvent été pris au collège comme seconde langue par des élèves d'origine italienne ou espagnole - souvent ensuite devenus professeurs de ces langues?

    Du reste, il y a peu de rapport entre l'arabe classique et la culture des familles immigrées, qui ne parlent généralement qu'un dialecte, et connaissent surtout le folklore de leur région d'origine. Apprendre la langue arabe écrite peut justement faire accéder ce folklore local à une pensée plus claire: à la raison.

    On a pu dire, également, que l'arabe était une langue essentiellement religieuse. Mais le latin est aussi dans ce cas; même dans sa version classique, il n'a été transmis que par les moines chrétiens.

    Or, justement, dans la tradition arabe, beaucoup de choses demeurent qui ne sont pas réellement liées à l'Islam. Certes, contrairement à ce qu'il en est pour le latin, dont les textes antérieurs à la conversion au christianisme sont nombreux, rien ne subsiste de ce qui a précédé le Coran; mais il n'est pas difficile de voir que beaucoup de choses ont persisté de ce passé lointain même dans des œuvres postérieures. J'ai évoqué le Roman d'Antar, révélé par Lamartine. Certes, il s'agit d'une épopée contre les chrétiens, en partie; mais pas différente de la Chanson de Roland, qu'on étudie au collège, et dont on montre généralement que la religion y est intégrée au sentiment national. Antar est avant tout un héros arabe défendant son peuple contre les Francs; on peut le considérer de façon laïque.

    Et puis tout le monde connaît les Mille et une Nuits, qui ne sont pas forcément liées à l'Islam, qui sont souvent liées à la simple tradition arabe séculaire. La philosophie des Lumières, en France, s'en est souvent inspirée, car on y trouve une sagesse qui doit beaucoup à l'Orient antique – grec ou perse.

    Le Roman d'Antar est peut-être plus intéressant en France, puisqu'il est maghrébin. Mais s'il s'agit d'une averroes-4-sized.jpglangue, on peut en tout cas se passer de textes directement religieux.

    Averroès était lié aux philosophes antiques, aussi.

    Et puis je suis persuadé qu'il existe une littérature arabe moderne et profane. Lorsqu'on apprend l'allemand, on n'étudie pas la Bible de Luther, pourtant fondatrice pour l'allemand moderne!

    Je crois qu'une telle disposition permettrait à beaucoup de sentir leur culture familiale mieux acceptée par la République, et en même temps de trouver l'occasion d'approfondir cette culture familiale vers ce qu'on appelle l'universel – l'endroit où toutes les cultures convergent (et non pas, bien sûr, où la culture française occupe tout l'espace, comme beaucoup se l'imaginent). Cela permettrait également aux Français dans leur ensemble de s'initier à une culture intéressante, qui a sa valeur et ouvre l'esprit, et permet, encore, de saisir l'universel qui traverse toutes les cultures – et qu'aucune ne représente jamais à elle seule.

    Je connais moins bien la tradition turque; mais le même raisonnement peut être fait, je pense. Les écrivains turcs modernes et profanes sont d'ailleurs assez connus.

  • Paris

    Paris_-_Blason.jpgJe suis né à Paris, et j'y ai vécu, et c'est la capitale de la France. C'est aussi une ville, où les gens vivent ordinairement. Les tueurs s'en prennent au peuple de Paris faute sans doute de pouvoir s'en prendre aux membres du gouvernement, qu'ils ne pourraient pas approcher. S'ils ne pouvaient pas approcher de Paris, ils s'en prendraient à des Français ailleurs, dans d'autres villes.

    Néanmoins dans ces groupes de tueurs islamistes il est troublant qu'il y ait pour l'instant toujours des ressortissants de Paris ou de sa proche banlieue. Ils sont dirigés depuis l'étranger, c'est entendu, mais que ces organisations étrangères trouvent des alliés parmi les communautés qu'elles veulent assaillir montre que le problème est aussi social.

    Paris ne fait plus rêver comme autrefois, ou du moins la République, et il manque un élément porteur, susceptible de créer une unité, un dynamisme polarisant.

    Cependant, il ne faut pas s'imaginer que c'est parce que quelque chose de proprement républicain s'est effondré. Au temps où Saint-Germain-des-Prés et Jean-Paul Sartre rayonnaient sur le monde, les philosophes français prenaient parti pour des organisations et des régimes reniés par l'évolution historique: ils soutenaient Staline, Mao, Pol Pot. Alors, disait-on, la France parlait à l'humanité entière: elle était universaliste; elle s'intéressait aux autres nations. Mais de quelle manière? La chute de l'Union soviétique a aussi désenchanté l'histoire en ce qu'elle a fait apparaître le soutien des intellectuels français aux pays communistes comme ayant été une erreur.

    Récemment, André Glucksmann est mort. Il avait été maoïste, puis il est devenu un soutien de la guerre en Irak. Jacques Chirac avait tenté de s'opposer aux Américains sur ce sujet, mais je ne me souviens pas qu'un soutien de masse des philosophes français ait alors existé. Rapidement, Nicolas Sarkozy en Lybie, François Hollande en Syrie, ont épousé la cause américaine, mettant fin, il faut l'admettre, à l'originalité française.

    Celle-ci ne s'est pas vue davantage parmi les philosophes, qui s'en prennent aussi à ce qui est combattu par les Américains et leurs alliés français. Personne ne songerait à les en blâmer. Même s'il faudrait apporter des nuances, car il est admis que l'État islamique a un squelette fait de l'armée irakienne dissoute par les Américains. Mais ce n'est là qu'un aspect superficiel quant à ce qui fait réagir en profondeur les philosophes de Paris. Car Marx prétendait constituer une philosophie scientifique, fondée sur le matérialisme historique, et cela s'accordait avec la philosophie dominante de Paris, celle des Lumières, ou le positivisme de Comte. Le lien entre les régimes communistes et la philosophie parisienne était justifié par les soubassements, les Voltaire#1.jpgfondements théoriques. Ce n'est évidemment plus le cas avec l'État islamique, puisqu'il faut admettre que Voltaire, quand il critiquait Mahomet, ne le faisait pas différemment du Moyen Âge chrétien. Ses idées étaient bien les mêmes que celles de la Légende dorée. Il faudra attendre Victor Hugo et le romantisme pour que des écrivains s'intéressent de façon plus positive au contenu de la religion musulmane, et encore, chez Hugo, cela n'empêchait-il pas le rejet de son dogmatisme. Henry Corbin, passionné par le contenu ésotérique de la tradition islamique, rejetait, pareillement, l'Islam politique.

    Néanmoins, un problème se pose. Si la politique de la France n'a plus rien d'original, doit-elle être en première ligne? Il me paraît évident qu'elle accomplit la politique américaine. Dire même qu'on ne veut ni de Bachar al-Assad ni de l'État islamique, n'est pas proposer une solution réaliste. On s'en repose pour le sujet à l'Amérique. Quand la Russie fait un choix clair, le gouvernement français reprend naïvement à son compte les critiques américaines. Les Américains, j'ai le sentiment, utilisent à cet égard la fierté nationale française, le désir de jouer un rôle important. La France ne devrait-elle pas se mettre en seconde ligne? A-t-elle les moyens de se protéger elle-même?

    D'un autre côté, dit-on, si un gouvernement acceptait de jouer les rôles de second plan, le peuple ne le lui pardonnerait pas: il veut que la France soit en première ligne. Peut-être sur ce sujet faudrait-il le consulter.

    Quoi qu'il en soit, puissent les victimes trouver la paix dans la lumière.

  • Le masque du super-héros

    hommes-panthères_0.pngOn aurait tort de croire que le masque du super-héros n'a qu'une valeur fonctionnelle, destinée à cacher l'identité secrète. Les gendarmes d'élite aussi se dissimulent le visage, et pareillement les indépendantistes armés. Mais le super-héros a une essence spirituelle qui lui est propre. Et pour saisir sa nature et celle de son masque, il faut scruter les cultures où l'utilitaire se mêle encore intimement au spirituel.

    Pensons au Cameroun traditionnel et à sa tradition des hommes-léopards. Cette confrérie est constituée de guerriers d'élite servant de garde rapprochée au sultan des Bamoun. Celui-ci en est officiellement le grand-maître. Mais il a le visage découvert: à lui, cela est permis. Il faut dire que malgré son aura spirituelle, il conserve un rôle d'abord politique.

    Les hommes-léopards, de leur côté, forment une société secrète, et le masque qu'ils portent dissimule bien leur identité, mais on se doute que sa forme n'est pas choisie au hasard: il s'agit de s'approprier la force du léopard, au cours d'une initiation où par le masque même on se met en relation avec l'esprit de l'animal. C'est à dire non la conscience d'un léopard en particulier, mais l'esprit de toute l'espèce.

    Par la suite on peut être confondu avec un léopard, car la vision spirituelle peut s'imposer à la vision matérielle. La matière n'est pas, dans cette perspective, perçue comme ayant des propriétés constantes, ou comme soumise à la loi de conservation dont parlent les savants: simple voile, simple illusion, elle s'efface constamment devant l'esprit.

    À Dieu ne plaise qu'on prétende conformer cette conception avec la loi de conservation de la matière et de l'énergie en inventant que si la matière est dissoute c'est parce qu'elle s'est réduite à de l'énergie phénoménale, à des particules invisibles à l'œil nu: non. La matière ne s'est pas tant dissoute que transformée, et l'énergie est, ici, purement spirituelle.

    On sait que les masques des cérémonies africaines et autres sont destinés à s'accaparer la force des esprits que ces masques représentent. Il est pour moi inutile de me référer une fois nouvelle aux cérémonies amérindiennes qui faisaient porter des masques de démons ou d'animaux aux rois et prêtres présidant aux sacrifices, bien que je reste convaincu qu'elles aient influencé les auteurs de comics. Car je crois certain que le plus grand d'entre eux, Jack Kirby, s'est directement inspiré de la splash-blackpanther1-8.jpgtradition des hommes-léopards en créant le super-héros Black Panther, qui, dans l'ordre humain, est un roi de tribu africaine, et, dans l'ordre héroïque, porte un costume symbolisant et représentant une panthère noire. Il en a toute la force.

    La cause n'en est pas, comme souvent, la technologie, mais des rituels et des herbes émanés d'une tradition mystérieuse, conformément à l'occultisme africain. Sans doute, le roi T'Challa dispose de machines  futuristes; mais il les a achetées aux Occidentaux, quand elles s'avéraient utiles à son peuple. Son pouvoir, il ne le tient que d'une technique spirituelle, des forces cachées de la nature.

    On pourra me dire: mais à l'origine, le masque du super-héros était un simple loup. Oui: un loup. Le masque, même réduit à sa plus simple expression, se référait à l'esprit du loup. Il faisait de celui qui le portait potentiellement un loup-garou, un homme ayant acquis la force occulte d'un loup. Il n'en a jamais été autrement, depuis l'aube de l'époque romantique et du thème du héros justicier qui en secret combattait les forces despotiques instituées. Certes, que le loup ait été vu souvent comme démoniaque manifeste que le super-héros a un lien avec le paganisme. Il s'oppose au rationalisme chrétien. Pas nécessairement au Christ en tant que dieu de toute justice au-delà des institutions, naturellement. C'est en cela qu'il est romantique: il incarne la liberté, l'égalité, la fraternité, par delà le pouvoir en place.

    Le costume du super-héros est totémique et symbolique, et concentre sur lui les forces spirituelles divines que la providence a voulu par lui placer sur terre. De là sa beauté, ou la nécessité qu'il soit beau. Jack Kirby l'a perçu pleinement le premier, et c'est en cela qu'il fut une figure majeure.

    Si l'identité du super-héros est cachée, ce n'est, au fond, pas tant par nécessité pratique que parce qu'elle s'efface derrière un esprit céleste, un dieu, qui, de fait, la cache.

  • Michel Onfray et la gauche proudhonnienne

    Proudhon-par-Courbet.jpgJ'ai entendu Michel Onfray défendre un système politique fondé sur les groupements de travailleurs, ouvriers et paysans, à la mode de Proudhon. Cela prouve qu'il ne se contente pas de critiquer les régimes en place, qu'il a quelque chose à proposer.

    En Savoie, les vallées abritaient fréquemment des groupes de paysans solidaires. Je connais bien l'histoire de Samoëns, dont ma famille est originaire. La pensée d'Onfray à cet égard me paraît incohérente. Car cette communauté montagnarde était pieuse, croyante, et cela n'était pas du tout sans rapport avec son existence en tant qu'organisme collectif. On pensait qu'un esprit unique présidait à son destin, et on n'en parlait pas d'une façon abstraite: cet esprit se confondait avec le saint patron du village, qui guidait la communauté depuis les profondeurs de l'âme de chacun. Ce saint patron était lui-même lié à l'esprit global du monde, ce qui assurait une cohérence entre les communautés particulières. (Entre les deux, se trouvaient des esprits intermédiaires, par exemple le patron du duché de Savoie, et qu'incarnait le Duc et Roi; comme Onfray évoque souvent le peuple français de façon unitaire, je le précise.)

    Or, Onfray est athée, et je ne vois pas ce qui peut lui permettre de croire que les individus pourront se regrouper en communautés cohérentes de travailleurs, en organismes collectifs, s'ils sont athées aussi, ou s'ils sont matérialistes. Car du point de vue de la matière, les corps humains sont autonomes, n'ont pas de lien direct avec les autres. Qu'on ne parvienne pas à produire à soi seul ce dont on a besoin n'est pas la question: c'est là une pensée théorique. Car si intimement, spirituellement, la communauté n'apparaît pas comme un organisme, chaque individu, au sein d'un groupe donné, essaiera d'en prendre plus que les autres, par la ruse, la force, les moyens qui sont à sa disposition. Et on retombe sur le safe_image.php_.jpeglibéralisme, qui est en réalité l'expression naturelle du matérialisme dans l'organisation sociale. Le communisme ou le système de Michel Onfray pèche en inventant dans la matière une forme de spiritualité qui n'y existe pas du tout.

    Rudolf Steiner fut longtemps compagnon de route des anarchistes. Il lisait et aimait en particulier Max Stirner. Mais celui-ci fondait tout sur l'individu. Il n'y avait pas en lui de reste de fétichisme à l'égard d'une communauté - reste de fétichisme qui, souvent, tient lieu de spiritualité et empêche une lucidité parfaite: c'est elle qui empêche de voir notamment que le matérialisme débouche naturellement sur le libéralisme. Steiner raconte qu'à un certain moment de sa vie il fut menacé de se fermer au monde spirituel: influencé par Stirner, il ne voyait plus que la vie individuelle. C'est en repartant de l'individu et en scrutant ce qui le lie spirituellement aux autres qu'une conception sociale peut trouver à se fonder.

    Il n'est pas réellement possible de dépasser l'individualisme sans abandonner le matérialisme. C'est bien le matérialisme qui a mené à l'individualisme. Soit on croit aux esprits, et on pense que l'individu peut se dépasser lui-même; soit on est matérialiste, et on renonce judicieusement à tout ce que le sentimentalisme continue à entretenir dans les âmes - l'idée collective, le fétiche communautaire. Car dans les classes populaires notamment, l'habitude, ou l'instinct de l'esprit communautaire est resté; mais il ne s'assume pas, car depuis la massification de l'enseignement laïque, le matérialisme est devenu comme une philosophie obligatoire. Or le drame du peuple, en France, c'est que les deux sont en contradiction complète.

  • Michel Onfray et la décadence de l'Occident

    michel_onfray_0.pngBeaucoup s'en prennent à Michel Onfray parce qu'il proclame que l'Occident est en décadence, que les valeurs européennes s'effondrent. Or, c'est une possibilité, et on a le droit de l'énoncer. Personne n'est obligé de soutenir que l'Europe est en progrès constant, s'il n'en a pas envie.

    Cela fait partie de la doctrine imposée par les politiques, que d'inventer que l'État ne cesse de faire des progrès et d'emmener l'humanité vers le Paradis. Ils veulent qu'on diffuse ce tableau brillant, et ce n'est pas propre aux socialistes. Déjà du temps de Louis XIV il fallait le peindre. Évidemment. Cela arrange ceux qui sont au pouvoir, puisqu'ils ont les clefs du Paradis. Ils demandent donc à ce que les philosophes subventionnés le répètent à l'envi. Que les professeurs le proclament dans les écoles, que la presse nationale en convainque le peuple, et malheur à celui qui dira autre chose: c'est un ennemi de l'humanité.

    Les communistes voulaient naguère contraindre les Surréalistes à l'optimisme, afin de montrer que la ruine des vieilles formes allait forcément créer un bonheur inconnu. André Breton s'est dressé contre une telle prétention, et a rompu avec les adeptes de Karl Marx.

    Est-ce pour cela que, pour justifier son idée, Michel Onfray, dans une conférence filmée que j'ai écoutée, a donné, parmi d'autres, l'exemple du Surréalisme? Car pour lui il s'est fondé sur la destruction des vieilles formes.

    Mais c'est là que soudain le matérialisme de principe paraît empêcher certains de voir le réel. Car si on n'est pas d'accord avec Michel Onfray, on peut, sans l'insulter, le dire. Et le fait est que la légende selon laquelle les Surréalistes voulaient simplement détruire les conventions anciennes est fausse, puisque Andre-Breton.jpgBreton a proclamé qu'au contraire l'abandon de l'ancienne logique allait permettre le surgissement d'une logique nouvelle, supérieure, qui est celle de l'Esprit.

    On peut, à partir de ce moment, affirmer que cette assertion est restée théorique, et que les Surréalistes n'ont rien montré de tel. Et assurément, en général, ils n'ont pas réussi à le montrer. Mais Breton lui-même, dans sa poésie, a déployé des figures spirituelles ayant un lien avec les Grands Transparents, les êtres inconnus qui dirigent l'univers; et seul le risque d'être assimilé à une religion préexistante l'a empêché d'être plus clair et de donner du Surréalisme une autre image. Son génial disciple Charles Duits a, lui, créé un espace mythologique, un monde parallèle dans lequel les dieux sont une réalité. Et de son temps même Malcolm de Chazal, compagnon des Surréalistes, a créé le mythe de l'Île Maurice, et y a montré le Christ s'incarnant. Blaise Cendrars, ancien adepte du Dada, a créé des mythes, dans Le Lotissement du Ciel. Michel Onfray ne regarde que l'apparence.

    Joseph de Maistre aussi pensait que la Révolution avait dissous les anciennes formes et en soi n'avait rien créé; mais elle était pour lui l'occasion providentielle d'une grande régénération.

    Néanmoins, si on ne regarde que le courant central de la culture, ce qui est bourgeois et se lie à l'État, j'avoue être d'accord avec Onfray. Quitte à, moi aussi, apparaître comme très méchant.

  • Des chefferies à l'État global, le fédéralisme

    Jacobs_ladder.jpgPlusieurs Camerounais distingués ont réagi à mes articles sur l'Afrique, qui m'avaient été inspirés par une intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet. Celui-ci est d'origine camerounaise, et comme le Cameroun est le seul pays d'Afrique où j'aie séjourné, c'est celui que j'aime le mieux citer.

    Politiquement, mes solutions tendaient au fédéralisme. Car si je dis qu'entre les grandes vues inspirées par le rationalisme occidental et la conception traditionnelle fondée sur les chefferies, il faut trouver un espace imaginal qui comble le gouffre; si je dis qu'entre le dieu abstrait des Européens et les génies des lieux de l'Afrique, il faut élaborer un monde hiérarchisé d'anges qui fassent la navette pour ainsi dire entre les deux (comme dans le rêve que fit Jacob de l'échelle des anges), sur le plan pratique, cela revient à donner une forme de primauté à l'élément régional, intermédiaire.

    Ce n'est pas que je cherche à créer un féodalisme dans lequel les petites contrées s'affronteraient alors qu'elles parlent la même langue, car le système des chefferies est bien fondé sur ce culte excessif du génie local. La primauté que je réclame pour l'élément intermédiaire n'est pas liée à une conception absolue, dans laquelle j'estimerais que l'ange de mon village vaut mieux que celui de la France, ou que l'esprit protecteur de Bangangté (où Jean-Martin Tchaptchet est né) est supérieur à celui du Cameroun tout entier: car ce serait une position indépendantiste de désunion, et cela va à l'encontre du fédéralisme. Mais au sein des pays centralisés, il y a un déséquilibre au profit des grands ensembles, et la réaction ne se fait qu'à un niveau extrêmement local; il faut donc accorder, au moins pour un temps, une primauté à l'élément intermédiaire, régional, afin de rééquilibrer les choses.

    Mes amis camerounais m'ont dit que leur pays était calqué, dans son organisation administrative, sur celui de la France: il est très centralisé.m-_Users_davidcadasse_Desktop_SEB___CAM_BLOG_04_CAM_LITTORAL_CAM_LT_DOUALA_0033.jpg Les gens de Douala - les Sawa - se plaignent de la suprématie de Yaoundé. Ils ont le sentiment de n'être pas respectés dans leur spécificité. L'État central se sert du français pour imposer sa volonté à tout le monde, et les langues locales ne sont pas soutenues, et n'ont pas l'occasion d'évoluer pour englober de nouveaux concepts, juridiques ou scientifiques. Une position que la France a connue, et connaît encore.

    Jean-Martin Tchaptchet me disait néanmoins que son souci, à lui, était le fédéralisme africain: l'union des pays africains dans un seul grand ensemble. Alors c'est le Cameroun qui devenait non plus un absolu, mais une région. Mais le lien avec la France et sa place dans l'Union européenne apparaît immédiatement. Car elle veut continuer à être un absolu: si elle est un absolu face à ses régions - face au Berry, au Limousin, au Languedoc, au Pays basque -, comment peut-elle ne pas l'être face à des ensembles plus grands, l'Union européenne ou l'Alliance atlantique? Il y a à Paris un verrouillage du débat pour que la France ne cesse pas d'apparaître comme un absolu. Et donc, dans les faits, une opposition frontale entre le local et les grands ensembles qui ne se résout pas. Car la seule manière de le résoudre est déjà de relativiser l'ensemble national, en montrant qu'il se subdivise en régions égales entre elles; et dès lors, tout naturellement, l'ensemble national peut lui-même apparaître comme une partie d'un ensemble plus grand. C'est le sel de l'humanisme: car celui-ci ne doit pas être fondé sur une tradition nationale qui se pose comme universelle, mais sur l'humanité réelle!

    Le fédéralisme continental - africain ou européen - passe nécessairement par le fédéralisme national. Aucune conception ne peut admettre que ce qui se fait en grand ne se fasse pas en petit, et inversement. L'organisation du monde ne peut pas être différente selon l'échelle: quelle que soit sa taille, un homme a toujours une forme humaine. Le monde multipolaire rêvé par Jacques Chirac se traduit nécessairement par l'instauration de républiques multipolaires.

    Le fédéralisme européen ou africain passe par le régionalisme. C'est ce qu'avait compris Denis de Rougemont.

  • Martinès de Pasqually, Joseph de Maistre, Frankenstein

    Martinez_de_pasqualle.jpgMartinès de Pasqually (1727-1774) est le fondateur du courant illuministe martinésiste, animé par Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) son disciple. Il est connu essentiellement par un Traité de la Réintégration qu'il aurait écrit en mauvais français vers 1770 et que Saint-Martin aurait corrigé pour que la langue en fût plus nette. Il commente l'Ancien Testament, de la Genèse à l'Exode, en entrant dans des détails inconnus permettant de saisir la portée morale et ésotérique des textes. Il est un des meilleurs textes français du genre.

    On y trouve des passages qui peut-être sont à l'origine des idées les plus marquantes du romantisme. En particulier, la théorie, si on peut dire, du monstre de Frankenstein semble être exposée par les mots suivants, adressés à Israël par Moïse: pour procréer ta ressemblance corporelle, tu n'as pas d'autre recours à d'autres principes d'essences spiritueuses que ceux qui sont innés en toi; et si tu voulais, de ton chef, employer des principes opposés à ta substance d'action et d'opération spirituelle divine et temporelle, il n'en proviendrait pas de reproduction, ou, s'il en provenait une, elle resterait sans participation d'opération divine, elle serait mise au rang des brutes; elle y serait même regardée comme un être surnaturel, et elle y répugnerait à tous les habitants de la nature temporelle.

    Un être créé par l'intelligence de l'homme, et sans que la divinité ou la nature assume sa création, serait un monstre qui épouvanterait le monde, et qui aurait l'âme d'une bête.

    Cela renvoie aussi au Golem, et l'on pense que Pasqually connaissait l'ésotérisme juif; certains disent qu'il l'aurait connu à Alicante, dont il était originaire. Mais le roman de Meyrink date de 1915, et je ne RothwellMaryShelley.jpgcrois pas que Mary W. Shelley (1797-1851) ait connu la légende talmudique. En revanche, une copie du traité de Pasqually circulait à Genève à l'époque où elle y vivait avec son mari Percy et Lord Byron et où elle a eu l'idée de son roman.

    Ce qui me paraît également remarquable, c'est que Joseph de Maistre a développé le même genre de concepts pour la Révolution: étant créée par l'intelligence de l'homme, elle est brutale et monstrueuse, artificielle et sans valeur propre; en effet, disait-il, l'homme par lui-même ne crée rien. Il ne peut créer qu'à travers la divinité, que si elle agit par lui. Donc, dans la mesure où la Révolution a une existence effective, elle émane de la Providence. Il disait cela pour expliquer qu'elle se fût imposée militairement. Et il pensait qu'elle venait non de l'intention consciente des révolutionnaires, qui n'était que pure fumée, mais de la volonté cachée de Dieu, qui attendait que l'humanité s'en régénère. En d'autres termes, les idées fallacieuses qui justifiaient la Révolution avaient été placées dans les esprits pour faire agir les hommes dans un sens qu'ils ne soupçonnaient pas. Le modèle en pouvait être les dieux antiques, qui, pour amener les hommes où ils voulaient, suscitaient en eux des passions. Ainsi de Nausicaa, à laquelle Pallas Athéna donne le désir de chercher un mari pour qu'elle trouve Ulysse et le ramène chez son père.

    Or, Joseph de Maistre était lui-même grand lecteur de Saint-Martin, et l'un de ses disciples par l'intermédiaire de Jean-Baptiste Willermoz, avec lequel il correspondait et qu'il avait sans doute rencontré.

    Le monstre de Frankenstein était donc habité par des puissances élémentaires sauvages et démoniaques, et il n'avait pas de moi supérieur: il n'était pas baptisé, n'avait pas de nom - n'avait rien reçu du Ciel. Or, Pasqually développe aussi l'idée du nom: chaque être doué de raison a un nom secret, et c'est par là que les puissances célestes agissent en lui et qu'il est possesseur d'une âme immortelle. Le problème du nom est bien présent aussi chez Mary Shelley.

  • Clarté des vertus historiques (Jean-Jacques Rousseau)

    CATON-L-ANCIEN.jpgJean-Jacques Rousseau recommandait, dans ses écrits sur l'éducation, de raconter l'histoire des grands hommes de l'antiquité grecque et latine. Les idées abstraites ne fonctionnent pas: il faut placer sous les yeux intérieurs de l'enfant des images claires, qui puissent l'animer intérieurement. Il avait mille fois raison.

    Dans les temps anciens, on l'avait fait avec les saints du christianisme. Jésus lui-même servait de modèle éducatif absolu.

    En Inde, les héros mythologiques, incarnant des divinités, servent toujours de modèles: Rama, en particulier, reste l'image de l'idéal, pour les hommes; Sita, pour les femmes. Il n'est pas douteux que les héros fils des dieux aient eu un un tel rôle en Grèce, et qu'à Rome les héros divinisés - Énée, Romulus, Auguste - aient été dans le même cas.

    Il est donc remarquable que Rousseau, rejetant les figures religieuses et mythologiques, veuille qu'on ne retienne que l'histoire profane, telle qu'on la trouve chez les écrivains rationalistes antiques, notamment Plutarque. Il est évident qu'il ne faisait à cet égard que suivre la mode de son temps - et qui continue à s'imposer au nôtre dans les classes instruites: il s'agit de vouer un culte aux grands hommes de l'histoire réelle.

    Mais le peuple préfère les héros mythologiques que sont les super-héros venus d'Amérique. Et je dois reconnaître que quand j'étais petit c'était mon cas, et que jusqu'à un certain point cela n'a pas changé.

    Maintenant il faut saisir ce qu'a de bonne la position rationaliste de Rousseau. Les vertus incarnées par des personnages historiques ont l'avantage d'avoir des contours nets. Dans la mythologie, on crée hhfhjpg-bbd5bbd5-a7491.jpgvolontiers de la confusion, et les Romains le ressentaient: Virgile, avec Énée, crée délibérément un héros pur, pieux, parfait - ou presque. Du coup, certains l'ont trouvé froid, sans vie.

    Et c'est le défaut des héros aux vertus trop claires, trop démonstratives. Paradoxalement, la mythologie donne une vie aux héros en matérialisant, à l'extérieur d'eux-mêmes, ce qui habite leur âme. Car il ne faut pas forcément trouver une autre source au merveilleux, sauf qu'évidemment dans la pensée magique les forces intérieures sont la résonnance individuelle de forces cosmiques divines. Elles ne sont pas limitées à une personne. C'est ce qui permet d'animer un personnage sans lui faire perdre de son dynamisme, sans atténuer ses actions. Car la psychologie dans le réalisme se manifeste comme une digression, un ralentissement de l'action, et donc un affaiblissement du héros.

    D'ailleurs quelle valeur donner à une âme qui n'agit pas selon les lois morales de l'univers? Elle ne peut pas motiver ceux qui l'observent.

    Tel est le dilemme de l'éducation: si elle veut être efficace, elle est obligée d'en venir à la mythologie. Si elle en reste au réalisme, elle tend à ne s'adresser qu'à l'intelligence; elle ne parle pas au cœur. Et pourtant, dira-t-on, la mythologie tend à enseigner des mensonges. Et donc elle apprend à mentir: c'est ce dont Rousseau l'accusait.

    Lorsque, en Asie du sud-est, on raconte, encore aujourd'hui, la vie canonique du Bouddha, qui a parlé dans le monde divin aux anges et lutté sur terre contre les démons, on est dans une histoire mythologique qu'on croit vraie: c'est l'avantage de l'éducation qu'on y donne. Le dilemme est résolu.

  • Dogme de l’anticonformisme

    la-chasse-au-clerge-sous-la-revolution.jpgIl serait étonnant qu'il y en eût encore pour penser que critiquer les prêtres, les religions, est faire preuve d'une grande liberté d'esprit, car depuis quelques années, beaucoup d'intellectuels ont proclamé ce qui n'était apparu que discrètement jusque-là: il existe une convention de l'anticonformisme qui peut être aussi rigide, dogmatique, bourgeoise, despotique que l'était l'ancien modèle - issu si on veut de la royauté. Au nom de la république et de la révolution, on le sait bien, un totalitarisme peut être imposé et devenir une règle uniforme, aveugle.

    Cela m'est apparu il y a plus de vingt ans quand, à Annecy, je fréquentais des artistes athées et anarchistes, et que, soudain, l'envie m'a saisi de lire les grands textes religieux occidentaux. Car, contrairement à ce qu'on pourrait croire, je n'ai reçu aucune éducation religieuse, et mes parents sont athées déclarés, et je suis toujours allé à l'école publique; l'école Decroly où j'étais, près de Paris, avait beau être expérimentale, elle restait laïque et agnostique, et quand je dessinais trop de super-héros ou de personnages mythologiques, on me le reprochait. Les artistes sortis de cette école sont connus, certes, pour être des esprits rebelles, mais pas pour être mystiques: le plus connu est Mathieu Kassovitz, qui a déclaré, à propos d'un de ses films, que les fantômes au cinéma ne posaient pas de problème parce qu'ils n'existaient pas.

    Quand j'ai commencé, donc, à lire des livres appartenant à la culture conservatrice, cela a transparu dans ma conversation, et mes amis se sont éloignés de moi: je ne respectais pas les codes, comme on dit.

    Je ne prétends pas qu'il y ait plus d'ouverture d'esprit chez les religieux. J'avais été exclu des scouts protestants après avoir blasphémé, et à Annecy je choquais mes camarades du collège public par mes paroles sacrilèges. Ce qui est l'occasion de rappeler aux intellectuels parisiens que la France n'est pas uniformément agnostique, et qu'Annecy n'est pas Paris, même à l'école publique. Mais cela a déjà été révélé par des gens comme Emmanuel Todd.

    La soudaine froideur de mes amis anarchistes et en théorie ouverts d'esprit m'a cependant déçu; car lorsqu'on se pose comme dénué de préjugés, est-il sensé de répéter exactement les mêmes anticonformismes que tout le monde? Nous étions arrivés à un moment où cela se transmettait photos_12942466635931.jpghéréditairement, ou du moins socialement: nous étions dans une forme de néoclassicisme. Il s'agissait d'une marque d'identité, d'appartenance communautaire. Cela tournait à vide.

    Le plus pénible a peut-être été de voir rejeter avec énergie, et par principe, la culture savoyarde, qui, c'est vrai, était traditionnellement catholique. Je l'ai découverte dans les livres de la bibliothèque familiale, restée formellement fidèle à mon grand-père catholique et conservateur dont cependant mon père n'avait pas suivi la philosophie: seul le goût de la Savoie lui était resté. Il avait sinon adopté les idées de la bourgeoisie progressiste parisienne qu'il fréquentait.

    Il était arrivé un moment, pour moi, à l'inverse, où cette culture bourgeoise progressiste me semblait fade. Les auteurs français du vingtième siècle que nous étudiions au lycée ne m'enthousiasmaient pas. Je trouvais que Camus imitait en les édulcorant Dostoïevski et Kafka, et que Malraux faisait pareil avec Victor Hugo.

    Encore aujourd'hui, quand j'évoque François de Sales, ou défends le droit de vénérer les images du merveilleux chrétien traditionnel, on finit toujours par me placer du côté des méchants, par affirmer que mon point de vue est idéologique, que je me cache sous des considérations culturelles et qu'en réalité je défends le retour à l'ancien régime: bref, c'est l'anathème. Mais je reconnais que je ne les subis pas autant qu'autrefois; des certitudes ont été ébranlées.

    Et c'est là qu'apparaît un problème social: la perte de repères. Beaucoup d'êtres ont besoin de certitudes; désorientés, ils deviennent nerveux. Il est important de donner des réponses, en redonnant vie à la culture républicaine, ou alors à la culture régionale. Mais cela doit être plus dans l'élan que dans le conformisme, le préjugé. Il faut créer de nouvelles figures. C'est l'art qui montrera le chemin, plus que la science, la politique ou la religion.

  • Paganisme et religion au vingt-et-unième siècle

    Un sacrifice (source La Documentation par l'image 1952).jpgJ'entends parfois dire que les coutumes telles que l'arbre de Noël, ou la crèche de Noël, sont seulement culturelles, non religieuses, parce qu'elles sont d'origine païenne. Mais sait-on ce qu'est le paganisme? Les anciens avaient une vraie religion. Ils avaient des dieux, des rites, sacrifiaient aux dieux des animaux, leur faisaient des prières. Qu'entend-on lorsqu'on dit qu'une coutume est d'origine païenne? Qu'elle est vide de toute divinité? Mais pourquoi ne pourrait-on pas croire que l'arbre de Noël contient un esprit céleste? Est-ce qu'il importe qu'il s'agisse d'un dieu qui ne connaît pas Jésus-Christ, ou un ange qui le vénère? Est-ce que pour les anciens chrétiens le Christ n'avait pas été un dieu vivant parmi les anges, avant de s'incarner? Est-ce qu'en ce cas les dieux du paganisme ne le connaissaient pas?

    On a le droit de penser que l'esprit de Dieu est dans l'arbre de Noël et dans la crèche qu'on met dessous: la laïcité peut l'interdire dans les bâtiments et l'espace publics, si elle considère que tout symbole dans lequel des êtres humains voient la présence d'un dieu doit y être proscrit!

    Elle peut même demander à ce qu'on rebaptise le Panthéon; car le sens en grec est clair: c'est là que sont les dieux. Les grands hommes sont les nouveaux dieux. Une république laïque peut demander à ce qu'une association s'occupe à la place de l'État de ce lieu sacré. Car non, le paganisme n'était pas sans divinités ni religions.

    Ou veut-on dire qu'il faut remplacer les religions issues de la Bible par celles qui existaient auparavant en Europe?

    On prétend être profond quand on dit que les coutumes chrétiennes sont issues du paganisme. Mais récemment je lisais Bède, auteur, au septième siècle, d'une histoire ecclésiastique du peuple anglais. Il recopia une lettre du pape Grégoire qui conseille à ses missionnaires de ne pas heurter de front les croyances païennes. Que les temples soient gardés, mais qu'on en détruise les idoles et y célèbre les mystères chrétiens, ordonne-t-il; que les animaux sacrifiés aux démons fassent place à une autre arbre-de-noel-2.jpgcoutume: on célébrera les anniversaires des saints dont on possède les reliques en érigeant des huttes de branchages et en effectuant des festins à partir des bœufs qu'autrefois on tuait pour le rite païen. L'important n'est pas la coutume, mais le sens qu'on lui donne. On peut manger une dinde à Noël pour célébrer la naissance de Jésus; ce n'est pas un sacrifice aux dieux.

    Il est fallacieux que, comme on l'entend souvent dire, le peuple ait spontanément résisté aux prêtres chrétiens en prorogeant le paganisme: les prêtres chrétiens eux-mêmes ont mis en place les survivances païennes.

    On peut donc considérer que les habitudes culturelles remontent toujours à une religion, qu'elle soit chrétienne ou païenne. Grégoire affirme même que Moïse, en maintenant les sacrifices rituels des anciennes religions, a simplement voulu que cette fois ils fussent adressés au vrai Dieu!

    Tout dépend donc du sens qu'on donne aux symboles. Il n'est jamais obligatoire et donné de l'extérieur. On peut aussi ne voir dans la sainte Vierge qu'une femme charitable de Bethléem, et non une divinité. Il est faux que les symboles obligent qui que ce soit à croire que Dieu est en eux. Et on peut croire que l'arbre de Noël contient une divinité, et le buste de Marianne: chacun est libre.

    Il n'est par conséquent pas légitime d'invoquer la coutume païenne pour différencier le religieux du laïque.