Politique - Page 3

  • Des chefferies à l'État global, le fédéralisme

    Jacobs_ladder.jpgPlusieurs Camerounais distingués ont réagi à mes articles sur l'Afrique, qui m'avaient été inspirés par une intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet. Celui-ci est d'origine camerounaise, et comme le Cameroun est le seul pays d'Afrique où j'aie séjourné, c'est celui que j'aime le mieux citer.

    Politiquement, mes solutions tendaient au fédéralisme. Car si je dis qu'entre les grandes vues inspirées par le rationalisme occidental et la conception traditionnelle fondée sur les chefferies, il faut trouver un espace imaginal qui comble le gouffre; si je dis qu'entre le dieu abstrait des Européens et les génies des lieux de l'Afrique, il faut élaborer un monde hiérarchisé d'anges qui fassent la navette pour ainsi dire entre les deux (comme dans le rêve que fit Jacob de l'échelle des anges), sur le plan pratique, cela revient à donner une forme de primauté à l'élément régional, intermédiaire.

    Ce n'est pas que je cherche à créer un féodalisme dans lequel les petites contrées s'affronteraient alors qu'elles parlent la même langue, car le système des chefferies est bien fondé sur ce culte excessif du génie local. La primauté que je réclame pour l'élément intermédiaire n'est pas liée à une conception absolue, dans laquelle j'estimerais que l'ange de mon village vaut mieux que celui de la France, ou que l'esprit protecteur de Bangangté (où Jean-Martin Tchaptchet est né) est supérieur à celui du Cameroun tout entier: car ce serait une position indépendantiste de désunion, et cela va à l'encontre du fédéralisme. Mais au sein des pays centralisés, il y a un déséquilibre au profit des grands ensembles, et la réaction ne se fait qu'à un niveau extrêmement local; il faut donc accorder, au moins pour un temps, une primauté à l'élément intermédiaire, régional, afin de rééquilibrer les choses.

    Mes amis camerounais m'ont dit que leur pays était calqué, dans son organisation administrative, sur celui de la France: il est très centralisé.m-_Users_davidcadasse_Desktop_SEB___CAM_BLOG_04_CAM_LITTORAL_CAM_LT_DOUALA_0033.jpg Les gens de Douala - les Sawa - se plaignent de la suprématie de Yaoundé. Ils ont le sentiment de n'être pas respectés dans leur spécificité. L'État central se sert du français pour imposer sa volonté à tout le monde, et les langues locales ne sont pas soutenues, et n'ont pas l'occasion d'évoluer pour englober de nouveaux concepts, juridiques ou scientifiques. Une position que la France a connue, et connaît encore.

    Jean-Martin Tchaptchet me disait néanmoins que son souci, à lui, était le fédéralisme africain: l'union des pays africains dans un seul grand ensemble. Alors c'est le Cameroun qui devenait non plus un absolu, mais une région. Mais le lien avec la France et sa place dans l'Union européenne apparaît immédiatement. Car elle veut continuer à être un absolu: si elle est un absolu face à ses régions - face au Berry, au Limousin, au Languedoc, au Pays basque -, comment peut-elle ne pas l'être face à des ensembles plus grands, l'Union européenne ou l'Alliance atlantique? Il y a à Paris un verrouillage du débat pour que la France ne cesse pas d'apparaître comme un absolu. Et donc, dans les faits, une opposition frontale entre le local et les grands ensembles qui ne se résout pas. Car la seule manière de le résoudre est déjà de relativiser l'ensemble national, en montrant qu'il se subdivise en régions égales entre elles; et dès lors, tout naturellement, l'ensemble national peut lui-même apparaître comme une partie d'un ensemble plus grand. C'est le sel de l'humanisme: car celui-ci ne doit pas être fondé sur une tradition nationale qui se pose comme universelle, mais sur l'humanité réelle!

    Le fédéralisme continental - africain ou européen - passe nécessairement par le fédéralisme national. Aucune conception ne peut admettre que ce qui se fait en grand ne se fasse pas en petit, et inversement. L'organisation du monde ne peut pas être différente selon l'échelle: quelle que soit sa taille, un homme a toujours une forme humaine. Le monde multipolaire rêvé par Jacques Chirac se traduit nécessairement par l'instauration de républiques multipolaires.

    Le fédéralisme européen ou africain passe par le régionalisme. C'est ce qu'avait compris Denis de Rougemont.

  • Démocratie et nations (Union européenne, Grèce)

    jean-pierre-chevnement-annonce-son-ralliement-franois-hollande-big.JPGL'autre soir, à la Télévision, j'ai assisté au morceau d'un débat entre Jean-Pierre Chèvenement, souverainiste social, et François de Rugy, écologiste notoire, et ils m'ont paru aborder un thème central, à propos de la crise grecque. Le premier disait que, quoi qu'on veuille, la démocratie était spontanément assimilée à la nation; et le second rappelait que la démocratie pouvait dépasser les frontières anciennes, et devenir européenne.

    On dit que la Grèce a fait un choix démocratique, et cela n'est pas faux; mais la Commission européenne est désignée par le Parlement européen, qui lui-même est élu par les citoyens européens. La procédure est la même que celle qui permet de créer un gouvernement.

    Pourtant, beaucoup de gens ressentent cette Commission comme étrangère, abstraite. En particulier, dans les pays du sud, à forte tendance étatique et sociale, on se reconnaît peu dans une oligarchie émanant des partis conservateurs et libéraux, pourtant majoritaires en Europe. Car ce sont les pays du nord et de l'est qui tendent à gouverner, et à être sur cette ligne libérale. Et les pays du sud ne veulent pas se soumettre.

    Il en est notamment qui, fiers de leurs origines antiques, pensent avoir été et pouvoir être encore des modèles.

    Mais l'Allemagne, le pays le plus peuplé d'Europe, est prépondérante dans l'Union, et la plupart des pays de l'est et du nord la suivent; quant aux pays du sud, ils le font à contrecœur.

    D'un point de vue juridique, peu importe ce que dit Jean-Pierre Chevènement: peu importe que la Savoie ou la Corse se sente ou non appartenir à la France; si celle-ci prend une décision, celles-là y sont soumises.

    C'est là qu'existe une certaine hypocrisie: les nations aussi peuvent être artificielles et ne pas correspondre à un ressenti profond. À l'inverse, le sentiment européen existe, même si Jean-Pierre Chevènement ne veut pas l'admettre - peut-être par détestation des Allemands.

    De quoi ce sentiment est-il fait? Qu'est-ce qui est spécifiquement européen?

    Cela apparaît clairement à tout esprit non prévenu: le Romantisme. L'idée que l'individu est libre face au monde, qu'il peut directement explorer les mystères du cosmos, et qu'il peut créer avec un capital. Il HYMNEUROPEEN.jpgn'en a pas moins une responsabilité: il doit aimer son prochain, car les hommes sont égaux. Or, le Romantisme est né en Allemagne, et sa naissance se confond avec le classicisme allemand: Goethe et Schiller. Il était parfaitement justifié de prendre comme hymne, pour l'Union européenne, l'Ode à la Joie de Schiller mise en musique par Beethoven.

    Beaucoup de pays ont refusé cet héritage; ils ont continué à être classiques, à se réclamer de l'antiquité. La Grèce a vécu sur sa légende, sur ce qu'elle représentait symboliquement: le tourisme y a eu cette source. Pourtant, elle aussi est liée au Romantisme: son État est né de l'action des puissances occidentales au sein de l'Empire ottoman. Dominée culturellement par le christianisme orthodoxe, elle est issue de l'Empire byzantin, qui avait pour capitale Constantinople, et non Athènes.

    Je suis allé à Athènes. Une ville essentiellement récente, aux bâtiments peu anciens, et déjà en déliquescence. Elle concentre pourtant le quart de la population grecque. Alors que la Grèce antique était morcelée, la Grèce moderne est concentrée autour de sa capitale, semblant répéter en plus petit l'empire de Constantinople. L'État-Providence peut-être y rappelle le culte de l'empereur d'Orient.

    Rousseau a dit que toute portion d'une communauté pouvait s'en détacher et rompre le contrat global. Oui, c'est cela aussi la démocratie: d'anciens peuples ont le droit de prendre leur indépendance de l'Union européenne.

  • Individualisme et bien commun dans l'ère chrétienne

    A9560.jpgOn lit çà et là des philosophes qui se plaignent de la montée incessante de l'individualisme, reprenant la vieille antienne de Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat social: il disait que les chrétiens, les bouddhistes et les chiites étaient les ennemis de la République parce qu'ils voyaient le salut d'abord dans la relation individuelle avec la divinité, hors de toute structure collective; et il donnait raison aux anciens Romains d'avoir persécuté les chrétiens, cause de leur ruine. De même, récemment, un article du site Philitt prétendait que les orgueilleux qui mettaient leur salut privé au-dessus du bien public allaient certainement être punis par les dieux, qui ne supporteraient pas une telle hardiesse! Pour son auteur, les dieux étaient forcément du côté de la cité, de la collectivité, ils en sont l'émanation, l'onction sacrée.

    C'est avec une telle conception, au fond, qu'on a condamné Socrate à mort, puisqu'il se réclamait de la pensée individuelle et de la relation personnelle avec le démon, le génie - ce qu'on nommerait Andrea_del_Verrocchio_002.jpgaujourd'hui l'ange gardien. Et je ne parle pas de Jésus-Christ, qui a incarné la divinité - l'a placée non dans un corps social, mais dans un corps humain.

    L'individualisme a son pendant fautif: c'est l'égoïsme. On peut le critiquer autant qu'on veut, car le sens du christianisme n'est pas que la conscience de soi conduit à ne s'occuper que de soi, mais à aimer librement et donc pleinement son prochain, à saisir que la divinité n'est pas seulement en soi, mais aussi en l'autre. Or, sur cette base, l'édifice social peut se reconstruire de bout en bout.

    Et c'est bien le sens de la devise de la République française: la fraternité alliée à la liberté n'en a pas d'autre. Il est l'individualisme qui choisit de regarder l'autre comme un frère sans y être contraint par aucun État. Celui-ci veille seulement à ce que l'effet de la fraternité qui émane de la liberté soit l'égalité, à la fois aboutissement de la fraternité et limite de la liberté. Par l'égalité la liberté touche à la fraternité, puisque c'est en se souvenant que l'autre est semblable à moi devant Dieu que je décide de l'aimer.

    Le bien commun auquel on voue un culte théorique n'est valable que si on a réellement le sentiment que la divinité est liée au groupe. Mais même si on est libre de préférer les temps anciens où c'était le cas, il faut admettre que l'époque moderne n'est pas du tout telle: l'individualisme est spontané, et très répandu. Le culte du bien public ne conduit donc qu'à des tentatives sans fin, de la part d'individus arrogants, d'utiliser la force des groupes à leur profit. On n'en a pas vu d'autre exemple, dans les temps récents, et c'est l'erreur principale des collectivistes en tout genre, communistes ou nationalistes, de croire que l'homme moderne peut encore penser les choses comme l'homme antique, ou biblique. Ce n'est pas vrai, et l'individualisme est devenu si naturel que toute collectivisation mène à la dictature d'un seul, ou du moins d'un petit groupe.

    Le bon régime est donc celui qui accepte la réalité de l'individualisme moderne sans accepter qu'il débouche sur l'égoïsme. Il essaye d'orienter les cœurs vers ce que Rudolf Steiner dans sa Philosophie de la liberté appelait l'individualisme éthique, et qui se traduit politiquement par: liberté, égalité, fraternité, mot adressé à tous, pour le bien de tous, mais fondé sur la conscience de chacun.

  • Henri Guaino et le Cid (réforme de l'éducation)

    Henri_Guaino.jpgJ'ai entendu jeudi 28 mai, sur France-Culture, l'homme politique français Henri Guaino, et il prétendait qu'il fallait créer une culture commune en imposant à tous les élèves, et donc à tous les professeurs, l'étude du Cid de Corneille. Cela me semble aberrant.

    D'un point de vue pédagogique, d'abord. Tous les professeurs ne peuvent pas adorer Le Cid de Corneille. Contrairement à ce qu'a l'air de croire Henri Guaino, ce n'est pas forcément un indépassable de la littérature mondiale! Si ses qualités objectives peuvent motiver un enseignant quelques années, la lassitude vient toujours: et quel effet aura sur les élèves le manque d'enthousiasme, ou l'enthousiasme feint et surfait, de leur professeur?

    Sur le plan social, ensuite. Car il est évident que tous les élèves ne pourront pas entrer dans cette œuvre, et l'aimer, ou la comprendre. Cela créera donc une nation minoritaire, une sorte d'élite qui se regardera elle-même avec complaisance, se reproduira en restant fermée au reste du monde - et instaurera de fait un apartheid. La situation, en France, n'est déjà que trop celle-là: il faut l'avouer. Et la France n'est que trop ainsi face aux autres peuples: il faut aussi le dire.

    Sur le plan culturel, enfin, cela tendra à créer une sorte de religion nationale divinisant la littérature classique, Louis XIV, les références obligatoires, et à susciter des conflits avec ceux qui pourront dire: Moi je vois plutôt le salut dans l'Introduction à la vie dévote de François de Sales, ou dans le Coran, ou dans l'Évangile selon saint Jean, ou dans le Dhammapada, ou dans La Philosophie de la liberté de Rudolf Steiner. Chacun pourra faire valoir ses droits à des valeurs propres.

    Sans doute, Henri Guaino a dit que chacun peut avoir, en plus du Cid, une culture propre: il ne s'est pas cid.jpgdit totalitaire. Mais dans les faits, l’État qui sacralise ceci regarde cela avec méfiance, et crée une hiérarchie; or, chacun est libre d'en avoir une autre, et de préférer Shakespeare à Corneille, ou bien l'opéra chinois. Et si un professeur préférant Shakespeare à Corneille se sent obligé de faire le Cid, quelle conscience lui restera-t-il, puisqu'il pensera qu'à ses élèves, individuellement, la lecture de Shakespeare eût été plus profitable?

    La culture n'est pas, en effet, un prétexte pour unifier les esprits, et faire prévaloir le collectif sur l'individuel. Non. Une pièce de théâtre a justement un effet individuel: elle s'adresse à l'âme de chacun. C'est l'âme de chacun qu'elle s'efforce d'ennoblir. Elle ne prend pas les hommes comme une masse, ou un peuple - mais un par un. Corneille est avant tout un poète que le monde entier peut lire, ou pas. Il n'est pas l'otage d'une nation, d'un État.

    Peu importe qu'on rencontre ou non des gens distingués, ou bons citoyens, qui ont lu son Cid; la pièce élève l'âme pour que même au sein de son travail individuel, lorsqu'il entreprend et investit à partir de son capital propre, tout homme ait un sens moral, un idéal, et le réalise; il s'agit que, dans ses entreprises, l'être humain aille dans un sens juste parce que la littérature l'a formé. Il ne s'agit pas de donner le droit à l'État de surveiller chacune des actions des uns et des autres au nom des références communes! Shakespeare aussi peut servir de modèle, et François de Sales.

    La liberté pour l'enseignant est plus importante que la conformité.

  • Autonomie et créativité dans l'enseignement

    Alain-Madelin_imagelarge.jpgL'homme politique libéral Alain Madelin, à propos de la réforme des collèges décidée par le gouvernement français, a dit, dans une interview (Le Point, 20 mai 2015): Nous savons depuis des lustres que la solution à la massification de l’enseignement et à l’hétérogénéité des élèves passe par l’introduction de la souplesse dans l’éducation afin de personnaliser au mieux les établissements et les enseignements. Il n’y a pas de plus grande inégalité que de traiter également ce qui est inégal. Il suffit de regarder les enseignements qui marchent le mieux à l'étranger. [...] Je ne crois pas à la réforme d’en haut où le ministre et son aréopage savent ce qui est bon pour tous les établissements et pour tous les élèves. Je ne crois qu’en une seule chose: l’enseignant, sa créativité et sa liberté pour lui permettre de produire une école meilleure, mais aussi plus juste. Je lui donne raison. Les professeurs sont d'abord des acteurs culturels: c'est de leur individualité que vient le dynamisme nécessaire à l'éducation de tous. Lorsqu'il est statique, l'enseignant n'entraîne pas dans son action les élèves, et le résultat est qu'il se contente de valider les niveaux que les élèves ont acquis indépendamment de lui - avec leur famille, leurs parents. Et c'est ainsi que les inégalités persistent et que l'école n'est plus pour les classes défavorisées une voie de réussite possible.

    Philippe Meirieu a lui aussi défendu la volonté de donner de l'autonomie aux enseignants afin de créer en eux un dynamisme se communiquant à tous. Il a dit (Challenges, 19 mai 2015): C’est paradoxal maisRTEmagicC_philippe-meirieu.jpg.jpg il est souvent plus égalitaire de fixer des objectifs nationaux et de laisser à chaque établissement la liberté de les atteindre que d’imposer exactement le même modèle à tous. Les résultats des pays dans le monde le confirment.

    L'uniformité qu'on fait passer pour l'égalité est un moyen de perpétuer la forme injuste de la société réelle, et même de la renforcer.

    On fait semblant de croire que la France est un pays égalitaire; mais l'égalité des provinces entre elles est aussi un moyen, pour la capitale, de ne souffrir aucune concurrence! Dès qu'une région ou une banlieue excentrées menacent de la dépasser, les égalitaristes réclament qu'elles mettent un frein à leurs ardeurs, et que leurs individualités, si elles veulent briller, le fassent en entrant dans le circuit légal, passant par les écoles nationales, les concours d’État! Elles ne doivent briller qu'à Paris-centre.

    Mais cela ruine le dynamisme culturel du pays, et la société en souffre: elle se fige. Le triste spectacle que donnent continuellement les élites intellectuelles de France vient bien de cette étroitesse du chemin qu'il faut forcément emprunter pour en faire partie: les misérables querelles des diplômés d’État sont diffusées comme s'il s'agissait d'éléments fondamentaux de l'avenir du monde. Pour renouer avec le beau temps des grands débats publics, il faut s'affranchir du carcan imposé par Paris, et développer l'autonomie dans les établissements scolaires; pour renouer avec la mobilité sociale, aussi. Le dynamisme économique lui-même en dépend, car l'investissement du capital est une manière de s'exprimer individuellement, sans crainte du regard sourcilleux de quelconques gardiens du temple - sans craindre que les entreprises soient étouffées dans l'œuf par l'excès de conformisme des gens importants. Alain Madelin et Philippe Meirieu ont raison.

  • Réunification de l'Allemagne, chute de la France

    1024px-SoziodemographieDeutschlandsNachDerWiedervereinigung.pngOn a pu remarquer que depuis la chute de l'empire soviétique, les intellectuels français étaient désorientés. Le paradis sur terre proposé par Karl Marx est apparu comme une illusion de plus - une croyance parmi d'autres. Mais au même moment eut lieu pour la France un événement dont on ne mesure pas la portée, parce qu'elle ne fut pas mondiale: la réunification de l'Allemagne. Car, en Europe, cela a fait passer la France au second rang. Elle ne pouvait plus apparaître comme un modèle d'unité nationale - compensant par son organisation rigoureuse son manque de dynamisme économique: avec un nombre de citoyens plus grand, l'Allemagne gagnait en moyenne plus d'argent. Cette supériorité numérique n'empêchait même pas une paix civile plus profonde - sur un territoire pourtant moins vaste. Le rêve républicain lui-même était entamé: le rêve français!

    Dans un premier temps, on a annoncé que l'Allemagne ne s'en remettrait pas: que sa partie orientale allait lui coûter trop cher. Et puis, après un temps d'incertitude, le rebond s'est manifesté; la France a été humiliée.

    Comment expliquer autrement le flot de populisme qui s'est emparé particulièrement de la patrie des droits de l'homme? On a beau jeu de montrer que cela se répand partout en Europe: c'est bien en France que c'est le plus le cas. Depuis que l'Allemagne est la reine de l'Europe, le populisme français s'est dressé vent debout contre l'Union européenne. Les collectivistes la disent trop libérale; les nationalistes la disent trop ouverte à l'immigration; tous ont des prétextes. D'ailleurs, les nationalistes, en reprenant à leur compte l'antienne sociale, antilibérale, satisfont ceux que l'Allemagne horripile et qui ne sont url.png61.pngpourtant pas prêts à croire de nouveau au rêve communiste. C'est le cas des classes dites populaires, qui n'ont plus l'Union soviétique pour servir de butée à leurs rêves; seules les couches vivant dans le souvenir, ce qui se trouve dans les livres, peuvent encore adhérer à Karl Marx. Et, même chez elles, il a généralement été remplacé par Robespierre.

    L'Union européenne s'est faite, pourquoi le nier? dans l'idée, pour la France, d'en prendre la tête, et de disposer d'un petit empire; l'Allemagne, diminuée, l'a accepté. Les institutions correspondent à cette réalité caduque, à cet ancien équilibre des forces. On se trouve à présent dans une impasse. Mais comme les discours publics étaient tout autres - comme on mentait, au fond -, on ne sait à présent plus quoi dire. On est apparemment obligé de rester sur la même ligne, mais le ressort n'y est plus. La France préfère rester seule que suivre l'Allemagne, peut-être. Mais être seule, c'est être isolée, faible.

    On en voit qui, tel Jean-Luc Mélenchon, rêvent d'une Europe purement latine, orientée vers ce qu'au dix-url.jpg60.jpgneuvième siècle on appelait la justice redistributrice - et qui, Stendhal le montra, émanait profondément du catholicisme. Jean-Luc Mélenchon rêve d'une Europe méditerranéenne dont Paris prendrait la tête. Mais quelle illusion, encore! Car Paris est une ville du nord, orientée vers l'Océan atlantique. Culturellement, elle est proche de Londres. Le mythe de la source latine éblouit le fondateur du Front de Gauche, qui du reste se prévaut de ses origines méridionales. Mais qu'il lise Stendhal, et il verra: car celui-ci avait vu que Paris était une ville du nord.

    Même François Hollande prétend que dans dix ans, la France aura dépassé l'Allemagne: on l'a entendu énoncer ce beau fantasme. Il a senti qu'il le fallait, pour attendrir ses électeurs.

    Mais il faudrait chercher à améliorer le sort des individus sans participer à la compétition ridicule que se livrent les nations, en fait; peu importe le rang de la France dans le monde: ce qui compte, c'est le sort de ses habitants. En rien l'Allemagne ne nuit à ceux-ci; il faut se réjouir pour elle, et aller de l'avant.

  • Le latin à l'école

    Rome.jpgLe gouvernement français a, dit-on, l'intention de supprimer l'option Latin dans les collèges. Beaucoup s'en émeuvent, et en principe comme j'aime le latin ils ont ma sympathie. Mais la vérité est que leurs arguments les plus visibles m'ont choqué et agacé, car ils défendent le latin dans ce qui m'a toujours paru le moins défendable: il aurait une portée civique parce que l'ancienne Rome serait à l'origine du régime politique français. Cette idée m'a toujours heurté, parce qu'en réalité elle conçoit l'enseignement comme invitant les jeunes générations à vouer une sorte de culte au système en cours, comme donnant à celui-ci une force de fétiche immortel.

    En outre, au sein même du latin, cela renvoie à la partie la plus ennuyeuse de son enseignement: l'étude des institutions romaines. Je ne dis pas qu'on ne peut pas y trouver de l'intérêt, surtout lorsqu'on observe de quelle manière ces institutions ont été originellement mises en place: car l'Esprit présidait à leur fondation. Mais l'enseignement officiel se contente d'avoir sur ces institutions un regard technique, n'y scrutant pas spécialement l'âme profonde - n'y cherchant pas la figure de Jupiter. D'ailleurs l'histoire romaine elle-même est remplie d'indications d'évolutions institutionnelles qui ne sont au fond utiles que pour les anciens Romains: Tite-Live peut être passionnant lorsqu'il évoque des gestes symboliques, des actions grandioses, mais on peut comprendre que pour des adolescents, ses développements sur les procédures de gouvernement, 1024px-Maccari-Cicero.jpgle poids respectif des tribuns et de l'aristocratie, peuvent apparaître comme parfaitement abscons. Cela ne s'applique même pas correctement – bien qu'on prétende le contraire -, à la République française - et au moins la lecture attentive de Tite-Live permet à cet égard de constater un relatif mensonge. Car la République française prétend que la droite et la gauche, c'est comme le parti de la noblesse et celui de la plèbe, mais dans les faits la gauche française est aristocratique aussi, de telle sorte qu'à Paris on s'emploie plutôt à écarter du pouvoir la plèbe et à faire gouverner constamment une élite. Et la raison en est que la France n'est pas issue organiquement de l'ancienne Rome, qu'elle ne l'est que symboliquement, théoriquement, dans le discours. Son origine organique, réelle, est dans le royaume des Francs qui ont décidé de parler latin et de s'inscrire dans la lignée de la Rome chrétienne et de l'empereur Constantin. Or, à l'époquecharlemagne02.jpg carolingienne, ils ont créé une littérature latine passionnante, et tous les écoliers devraient étudier la Vie de Charlemagne d'Eginhard: un texte sublime, qui montre des Francs parfaitement fidèles à leurs coutumes propres mais désireux d'intégrer l'empire chrétien d'Occident. C'est imité de Suétone, mais c'est presque plus intéressant.

    Les programmes de l'enseignement du latin sont donc assez mal faits. Les professeurs qui s'en sortent sont ceux qui les orientent vers la mythologie et la religion antique par l'étude de Virgile et Ovide ou des tragédies de Sénèque; car pour cela c'est immortel, grandiose, réellement universel. Mais les deux consuls de la république romaine n'ont rien à voir avec cet héritier de Constantin qu'est le Président de la République française - lui qui sans cesse réclame l'unité culturelle du territoire comme s'il en allait de la présence de son bon génie - au rayonnement bien sûr universel! Même Auguste ne se souciait pas de faire parler sa langue à tout le monde, il se contentait de demander aux peuples intégrés un tribut annuel, comme dans le Saint-Empire romain germanique. La France ne l'a pas réellement pris pour modèle; ceux qui l'ont fait ont produit beaucoup de discours, mais ils n'ont que peu changé le réel.

  • La République aime tous ses enfants

    491px-Daumier_Republique.jpgJ'ai entendu à la radio François Hollande dire: La République aime tous ses enfants. En rhétorique, cela se nomme une personnification; mais je ne crois pas qu'alors le président français s'adonnait à la rhétorique: comme chez De Gaulle, la République, dans son langage, est une personne.

    Mais quelle personne? Boèce, philosophe platonicien du sixième siècle, définissait la personne comme un être pensant. Les hommes, disait-il, sont des personnes; les anges aussi. Car les êtres pensants soit ont un corps distinct, un contour clair, soit non. On pourrait dire que la République a pour éléments de son corps l'ensemble de ce qu'elle recouvre. Mais la peau en est invisible: on est comme à l'intérieur de son corps, - que par conséquent on ne distingue pas de façon unitaire, sinon en esprit. Elle est donc de l'espèce des anges. Marianne est dans ce cas!

    De fait, l'ésotérisme chrétien plaçait, pour diriger les peuples, les cités, les pays, des archanges: les simples anges étaient réservés aux individus. On en trouve l'explication par exemple dans le prologue à l'histoire de Gênes par Jacques Voragine, au treizième siècle. La nature de Marianne est donc claire.

    Peut-elle être une déesse au sens absolu? Il y a d'autres républiques, et pourtant le monde est unitaire. Y aurait-il un ange pour toute la Terre, qui serait l'Être suprême de Robespierre, et Marianne serait-elle seulement l'une de ses filles? Certains la considèrent de façon plus absmelusine03.jpgolue, comme si la France seule était en lien avec l'âme de l'univers.

    En son temps, André Breton fit un magnifique poème en prose en l'honneur de Mélusine, qu'il assimilait à la terre même de France et à son peuple. Plus tard son disciple Charles Duits, dans La Seule Femme vraiment noire, posa la question du sexe de Dieu; pour lui, il s'agissait d'une femme, et on avait eu tort de délaisser le matriarcat.

    Et de fait, la République est censée aimer, et non n'être qu'une machine sans âme, dirigée par une raison sans cœur. Duits voulait que l'amour de la divinité s'accordât avec l'amour au sens érotique. Il voulait faire descendre la divinité jusque dans les sensations. C'est sans doute aussi le but de François Hollande, lorsqu'il énonce le principe que j'ai cité plus haut.

    Néanmoins, il est difficile, à notre époque, de croire au caractère absolu de cette république; les autres qui existent de par le monde n'ont rien d'illusoire. Et à l'intérieur même de la France, il y a des villes différentes, des contrées diverses; elles aussi ont leur esprit spécifique. Une mythologie qui ne vénérerait que Marianne, ne lui donnerait pas d'anges pour être envoyés en mission sur l'ensemble du territoire, ni de sœurs pour représenter les différents pays du monde - ni de mère ou de père pour représenter l'unité du monde -, aurait bien du mal à prendre, à se rendre crédible. Il faut donc déployer son imagination, ne pas en rester aux symboles figés. Sinon on paraît énoncer des formules vides.

  • Philippe Meirieu, Pestalozzi et le régionalisme

    Pestalozzi.jpgLe pédagogue Philippe Meirieu s’est souvent voulu pragmatique: sur son blog, il reprochait à Pestalozzi son goût pour les images mythiques – son spiritualisme. Dans son action politique, il a d’abord chanté les vertus du fédéralisme différencié, affichant l’idéalisme qui semblait être le sien à l’époque où, attaché à Jospin et au ministère de l’Éducation, il pensait faire une révolution pédagogique dans les collèges par l’intermédiaire des Instituts de Formation des Maîtres; mais cela a été un tel échec que, pour se venger, Sarkozy a fustigé avec les siens ce qu’il a appelé le pédagogisme, et a fermé ces Instituts. Quant à Philippe Meirieu, il a affirmé que si ses idées n’avaient pas marché, c’est parce que les enseignants ne les avaient pas assez appliquées! Une fois élu président du groupe écologiste à la Région Rhône-Alpes, il a pris ses distances vis-à-vis des régionalistes - notamment de Noël Communod, qu’il avait abrité dans sa liste...

    Étudiant à l’Institut de Formation des Maîtres de Créteil, j’avais vécu de l’intérieur l’époque où on faisait de Meirieu une sorte de prophète, le dernier peut-être auquel la République ait cru…

    Mais qu’il ait rejeté Pestalozzi et ait prétendu qu’il manquait de sens pratique m’a toujours laissé sceptique; car ce qu’on appelle pragmatisme revient souvent à se soumettre au dogme habituel, aux idées communément admises. Mais le réel ne leur correspond pas forcément. Philippe Meirieu proposait des idées nouvelles qui ne remettaient pas en cause les vieux présupposés. Cela a du sens pratique, du point de vue rhétorique: car lorsqu’on remet en cause les idées si anciennes qu’elles sont assimilées à des évidences, on n’est pas écouté. Mais il faut voir si, dans la sphère de la pédagogie, ce n’est justement pas ce qu’il faudrait faire - et ce qu’on ferait, si on avait du sens pratique. Et mon avis est que, en la matière, Pestalozzi en avait plus que Philippe Meirieu.

    Comment d’ailleurs croire que ce dernier accepterait le régionalisme, alors que quand, à Lyon, un lycée privée musulman s’était ouvert, il s’est inquiété de la conformité de l’enseignement qui y serait livré avec les programmes nationaux? Car pour moi, il a toujours été évident qu’il fallait enseigner à l’école geneve.gifprimaire non l’histoire des rois de France du Moyen Âge, comme les programmes le précisent, mais celle des princes qui ont concrètement gouverné le territoire où chaque école se trouve; or cela revenait, en Savoie, à étudier celle des comtes de Savoie, ou même, en Haute-Savoie, des comtes de Genevois et des sires de Faucigny.

    Plus tard, les événements m’ont donné raison. Or, il faut le savoir, Pestalozzi partait du principe qu’il fallait s’appuyer sur l’environnement de l’élève, dans l’apprentissage; cela signifie bien qu’il faut, dans l’histoire, s’appuyer sur le territoire qu’il connaît, dont il a une perception immédiate. Pour moi, cela tombe sous le sens!

    Mais l'idéologie abstraite, qu'en France on trouve si volontiers pragmatique parce que républicaine, l'empêche.

  • Centralisme, absolutisme, régionalisme

    Pepin-le-Bref-pere-de-Charlemagne-roi-de-France.jpgDans quelle mesure le centralisme est-il la confirmation de ce qu’a vu Joseph de Maistre, que les Français sont profondément attachés à la personne d’un monarque et à l’idée d’une unité qui s’incarne en un homme? Teilhard de Chardin aurait dit que les Français ont conscience que l’univers est centré, et que, par conséquent, le système politique doit l’être aussi. Peu importe qu’on reconnaisse ou pas que ce centre est un dieu; le réflexe n’en demeure pas moins. On peut projeter sur une organisation unitaire des attributs divins sans s’apercevoir qu’ils sont les mêmes que ceux de la théologie, et cela d’autant plus facilement qu’on rejette cette dernière par principe et qu’on ignore par conséquent ce qu’elle contient.
     
    Je me pose toutefois la question: cet archétype issu du monothéisme est-il aussi présent en France que du temps de Joseph de Maistre? On pourrait avoir le sentiment qu’il est surtout partagé par ceux qui ont fait des études - qui ont intégré ce que Victor Bérard appelait les idées françaises: mais est-ce que, spontanément, ceux qui n’ont pas fait d’études sont dans le même cas?
     
    Le problème, me dira-t-on, se posait déjà en 1789: ceux qui n’étaient pas acclimatés aux idées françaises - notamment parce qu’ils parlaient une langue différente - ne comprenaient pas forcément cette unité, et leur réflexe était plutôt la défense des symboles religieux traditionnels, dont le roi n’était somme toute qu’un élément parmi d’autres: ce fut le cas des Bretons, par exemple.
     
    Du reste l’illettrisme n’empêche pas forcément le culte de la capitale - de Paris: nul besoin d’être un intellectuel pour trouver incroyables, comme tout le monde, la tour Eiffel ou les fastes de la cité reine. Et le fait est que, électoralement, la révolte populaire ne s’incarne pas beaucoup dans le régionalisme, mis à part en Corse, ou d’autres îles encore plus lointaines: Guadeloupe, Martinique, Tahiti, Nouvelle-Calédonie... On a le sentiment que si la raison admet que les régions excentrées et singulières ont le droit de s’épanouir librement dans leur particularité, les réflexes l’interdisent, parce que l’unité chérie, adorée, pourrait en être fissurée, amoindrie: au fond, on crie au sacrilège; cela ressortit au religieux.
    Comment, dès lors, pour faire progresser le fédéralisme, la liberté, le respect de la diversité, faut-il s’y prendre? Comment relier le réflexe à la raison?
     
    Ce qui est entre les deux, c’est le cœur: l’amour; si on aime sa région, ses figures historiques, légendaires, on développe l’idée qu’elle doit être représentée par des institutions spécifiques, et on s’y accoutume. C’est essentiellement par l’aspect culturel que ce progrès peut être réalisé. La ferveur que Le-reveur2.gifmême personnellement on peut avoir, en Savoie pour François de Sales, en Bretagne pour Hersart de La Villemarqué, en Corse pour Pascal Paoli, en Flandre pour Thyl Ulenspiegel - cette ferveur se diffuse, et rend légitime le régionalisme.
     
    Et quoi de plus logique? C’est bien d’une foi, d’une conviction, que devrait venir tout vote: non d’une volonté négative de revanche, de vengeance. Autrefois, en France, on avait de la ferveur pour De Gaulle, pour Lénine, pour Mao; le drame de la démocratie en France est qu’on n’en a plus guère pour aucune figure distincte. À la rigueur Napoléon et De Gaulle résistent; mais cela suffit-il?

  • Dépenses publiques, hausses d’impôts: le cas de l’éducation

    Carlo_Felice_Savoy_Sardinia_Hautecombe.jpgLe gouvernement socialiste, en France, s’appuyant sur la doctrine que l’État doit absolument dépenser beaucoup pour assurer la redistribution des richesses, il ne peut pas faire autrement que de regarder se creuser le déficit. Mettre plus d’impôts ne sert à rien, puisque cela freine l’investissement. C’est d’ailleurs un peu immoral, si on considère qu’il s’agit de conserver à l’État le même train de vie alors que les gens en ont un plus petit.
     
    On s’étonne souvent de que les Savoyards, au retour de leurs rois, en 1815, ont été très heureux, et ont été totalement séduits par ce qu’on peut appeler la Restauration sarde, le Buon Governo de Charles-Félix et de Charles-Albert et le Risorgimento du second après 1848, et de son fils Victor-Emmanuel II. Une des raisons principales en est sans doute que sous Charles-Félix les impôts n’ont pas augmenté et que sous Charles-Albert ils ont baissé.
     
    Comment faisaient-ils? La cour de Turin avait la réputation, depuis le dix-huitième siècle, d’être parcimonieuse, avare. J’ai étudié le système éducatif dans la Savoie du dix-neuvième siècle, et il apparaît que le gouvernement de Turin s’efforçait d’étatiser l’enseignement, de le rationaliser, mais qu’en réalité il n’était pas prêt à donner pour cela un seul sou, de telle sorte qu’en ce domaine il laissait aux Savoyards le soin de se gouverner eux-mêmes. On avait institué un Conseil de la Réforme, nommant des notables du Duché, et lui demandant de veiller à ce que les dispositions royales fussent observées; mais dans les faits, le Conseil, sis à Chambéry, servait de tampon entre la pratique locale et le Gouvernement.
     
    L’Église catholique avait un monopole effectif que personne ne remettait en cause. La théologie diffusée image-saint_thomas_d_aquin-thomas_aquinas-sao_tomas_de_aquino-docteur_angelique-angelic_doctor-theologien_dominicain-dominican_theologian-teologo_dominicano-summa_theologica-somme_theologique-suma_teologica-thomis.jpgétait toujours celle de saint Thomas d’Aquin, et on rejetait toutes les questions liées à des controverses, y compris l’infaillibilité du Pape; la philosophie postulait une raison naturelle se mouvant dans la conscience morale et l’éclairant, et des phénomènes physiques manifestant leur auteur: toute étude rationnelle menait à Dieu et à l’élévation intérieure.
     
    On restait proche de François de Sales et de la Profession de foi du vicaire savoyard de Rousseau, qui devait tant, quoiqu’il ne s’en aperçût jamais, au pieux évêque de Genève: car les prêtres savoyards dont il s’inspirait étaient ses disciples.
     
    Comme en France, la nécessité de développer les études techniques et scientifiques se faisait sentir; les Jésuites instituèrent près de Chambéry une école moderne, et des amis, pour ainsi dire, de la cité genevoise créèrent une école technique à Bonneville - significativement dirigée par un Allemand.
     
    Mais quoi! il n’y avait pas le système des concours de recrutement qui en France coûte si cher, et est en vérité si peu utile aux élèves. Car qui ignore qu’il sert surtout à obtenir des titres? Or son caractère national le déconnecte souvent de la réalité territoriale - c’est-à-dire des élèves tels qu’ils sont. On vit dans la fiction de la culture commune; mais en France, ce qui coûte cher, à l’État, c’est l’entretien de cette fiction! L’avantage de l’ancien système savoyard est que les professeurs, les prêtres, y étaient proches du peuple: Stendhal a loué à cause de cela l’Église de Savoie. L’éducation y était autonome, et elle ne dévorait pas les finances publiques. On ne retournera pas au gouvernement des clercs; mais une leçon peut être prise de l’histoire, même par des laïques.

  • Un État biologique

    PierreTeilhardDeChardin.jpgLes écologistes abstraits ont tort de limiter le besoin du biologique au monde végétal. C’est la société entière qu’il faut parvenir à concevoir comme insérée dans la biosphère. Concevoir une noosphère - l’univers intellectuel et social - entièrement détachée du vivant est complètement absurde. Teilhard de Chardin même disait que l’organisation sociale était une composante biologique de l’espèce humaine; elle n’en est dégagée que fictivement.
     
    L’humanité, en effet, a, dans son organisme même, le principe de rationalité qui lui est propre. L’esprit n’est pas détaché de l’organisme humain, pas plus que la tête n’est détachée du reste du corps: il est l’aboutissement d’une évolution de l’âme au même titre que la tête humaine est l’aboutissement  d’une évolution physique. De même que le passage d’une espèce à une autre crée l’Évolution, de même, la métamorphose du sentiment cristallise dans l’âme la raison, qui n’apparaît pas tout d’un coup une fois réalisé le cerveau, mais se développe en même temps. Il en résulte quelque chose de remarquable et qui n’est jamais bien compris: la conscience individuelle, chez l’être humain, est en relation profonde avec sa constitution physique.
     
    Les applications en sont prodigieuses. En médecine, on ne peut soigner l’homme sans tenir compte de cette organisation qui lui est propre, et qui intègre la dimension morale, ou intellectuelle. Les organes sont avec cette dernière en lien constant. La pensée ne reste en aucun cas confinée dans le cerveau, comme on se l’imagine en faisant de celui-ci une sorte d’organe miraculeux ajouté à un corps terrestre; elle se diffuse dans tous les organes. À l’inverse, on a tort, je crois, de ne chercher les sources d’une maladie mentale que dans le cerveau; les causes peuvent en être ailleurs dans l’organisme.
     
    Or, en politique, les effets d’une telle conception biologique des choses doivent également être intégrés. Créer des régions abstraites, sans rapport avec ce qui s’exprime dans l’inconscient, par le biais de l’organisme et du lien de celui-ci avec le lieu de vie, s’apparente, au fond, à l’agriculture chimique, et il est étonnant que tant d’écologistes ne le saisissent pas. Assurément, ils sont trop nourris au sein du rationalisme des Lumières! Cela les aveugle.
     
    On feint pareillement de croire que les langues ont un caractère universel, détaché du lieu où elles sont nées, où elles ont été formées; mais il n’en est rien. La rationalité du français correspond au paysage paysag10.jpgde la vieille France - à ce paysage de plaines immenses traversées par des rivières qui ondulent doucement; cela n’a absolument rien d’universel: c’est purement organique. Teilhard de Chardin, encore, intégrait profondément les langues à l’idée biologique: à ses yeux, elles étaient un début, chez l’homme, de spéciation - la tendance, au sein de l’humanité, à créer des espèces nouvelles: ce qui s’exprime dans le monde animal par les espèces a son écho dans l’humanité à travers les peuples, les nations: la même force s’y prolonge de cette façon. Parler de biodiversité en la différenciant de la diversité culturelle n’a aucun sens.
     
    Il n’y a pas non plus de sens, bien sûr, à sacraliser une langue, une culture; il s’agit de choses vivantes, qu’il faut aimer et respecter, mais en gardant un esprit universel qui les fait aimer toutes. La parodie de l’universel, c’est de décréter universel un embranchement culturel particulier! C’est prendre Paris pour l’univers entier: on ne peut pas faire plus chauvin. La République, en France, tend, inconsciemment, à le légaliser: sacraliser la capitale l’arrange. Mais il faut entrer dans l’universel réel, qui englobe de façon cohérente les diverses tendances culturelles de l’organisme humain global.

  • Marine Le Pen et la tradition nationale

    Marine-Le-Pen.jpgLe succès de Marine Le Pen aux dernières élections n’est pas dû seulement à sa dédiabolisation, qui est relative: les élites continuent à jeter contre son parti des anathèmes. Il s’est agi aussi, pour elle, d’intégrer la culture propre à la France de la seconde moitié du vingtième siècle à la tradition consacrée dans laquelle tous les citoyens sont censés se reconnaître. On m’a raconté qu’à ses meetings, ses militants vendent par exemple la poésie d’Aragon: un grand poète français, disent-ils! Et de fait, le communisme est à présent une partie du patrimoine; le style classicisant d’Aragon semble lui-même le confirmer. Jean d’Ormesson n’a-t-il pas clamé qu’il l’admirait?
     
    Son discours social aussi a été repris par Marine Le Pen. Au lieu d’évoquer directement le gallicanisme ancien, elle parle de la laïcité qui l’a remplacé! On a vu ainsi la rejoindre non seulement des gaullistes séduits par la présentation de la République comme un habit nouveau pour la France immortelle, mais aussi des ouvriers syndiqués, pour qui le communisme appartient à l’histoire, mais dont la sensibilité est restée la même. La tentative de Jean-Luc Mélenchon d’ouvrir le marxisme sur Victor Hugo et Robespierre apparaît comme dépassée, tournée vers des époques caduques, que seuls les livres contiennent: Marine Le Pen ratisse plus large!
     
    Ce qui apparaissait autrefois comme marginal, ce qui avait été mis à l’écart par les républicains - la référence à Jeanne d’Arc, au catholicisme de la vieille France -, a pris sa revanche en embrassant la tradition sociale de France, comme si elle était au fond issue du peuple gaulois - ce qu'assurait Mitterrand lui-même.
     
    En ce qui me concerne, j’ai été choqué par le rejet dont faisait l’objet autrefois la culture catholique traditionnelle. Ce n’est pas que j’aie spécialement adoré Henry Bordeaux, Georges Bernanos, Charles Louis_Dimier.jpgBuet ou Léon Bloy, mais ils faisaient partie de la littérature, et, pour moi, elle doit rester libre. Et puis dans les temps anciens le catholicisme était réellement inspiré; le haïr d’une façon générale et indistincte me semble dénué de sens; François de Sales et Joseph de Maistre furent réellement de bons auteurs.
     
    Mais il y avait un Savoyard, Louis Dimier, critique d’art, qui s’est détaché de Charles Maurras, auquel il s’était rallié parce qu’il était catholique et qu’il trouvait lui aussi anormal qu’on cherche à supprimer, au sein de la vie culturelle, les références au christianisme; cependant, il niait qu’il y eût en art aucune inspiration nationale: c’est l’individu seul qui se met en relation avec le Saint-Esprit, disait-il; la nation ne fait ensuite que bénéficier de l’œuvre artistique placée en son sein pour son édification intérieure. Il gardait quelque chose de profondément romantique; jusqu'à un certain point inconnu en France, les Savoyards avaient concilié le catholicisme et l’individualisme, au grand dam des catholiques gaulois, nationalistes - et, au fond, collectivistes. Pourtant Dimier avait raison: l’humanité ne peut grandir que si la liberté de l’individu dans la sphère culturelle est totale. Il est donc mauvais de chercher à la limiter, à l'assujettir à une tradition quelle qu’elle soit.

  • Le mille-feuilles français

    CarteH.jpgOn évoque souvent le mille-feuilles administratif français. Mais l’image est-elle bonne? Il est plus simple de dire que le problème vient du dédoublement entre les régions et les départements, et que ce dédoublement est issu de l’incertitude face à l’héritage de la Révolution. Il a été ressenti que les départements étaient trop petits, inadaptés, qu’ils bloquaient l’initiative, qu’ils représentaient une contrainte; on a voulu les alléger en créant des régions qui acquerraient des compétences plus fortes - mais sans oser les supprimer. Ce don de la Révolution avait quelque chose de sacré; c’était un marqueur républicain. Et puis les régions ressuscitaient trop l’ancien régime: en France c’est interdit. On avait beau avoir supprimé le calendrier révolutionnaire, dénué de fondement, perçu comme inepte, ou comme tombant de la lune, les départements semblaient avoir fait leurs preuves.
     
    Pourtant, Dieu sait que personne ne vit dans une rivière: les noms mêmes étaient abstraits, dénués de sens. L’institution des départements, tous rationnellement conçus, rappelle ce que Joseph de Maistre disait des républicains en général: ils entendent créer un monde nouveau à partir de l’intelligence, mais celle-ci en réalité ne crée rien; la réalité des pays, des régions, s’impose à partir de la nuit de l’âme: leurs principes conduisent, avant même qu’on découvre leur existence: jamais on ne les a inventés; ils se sont révélés à la conscience après être apparus.
     
    Le fait est que si on avait ressuscité les anciennes provinces et supprimé les départements, on aurait déjà limité de beaucoup le nombre de collectivités territoriales, et évité la superposition chaotique de l’héritage révolutionnaire et de l’héritage médiéval. Et qui devait vraiment s’en plaindre? Il n’y a qu’en The-Silenced-War-Whoop-1100x790.jpgAmérique qu’on a pu imposer des frontières nouvelles, sans rapport avec ce qui existait auparavant - tracées à la règle; et il en est ainsi parce que ce qui est venu s’est imposé radicalement à la population antérieure, de la manière que l’on sait. Mais en France, il s’agissait des mêmes gens; ils étaient mêlés: on ne distinguait pas de façon claire les républicains rêvant d’un monde à venir, entièrement créé par la raison, et les êtres attachés simplement aux formes anciennes, parlant à leur cœur - comme les terrains de chasse parlaient aux Sioux. En Europe, tous les pays, sauf la France, ont conservé les anciennes subdivisions, issues du vieux temps; on peut prétendre, comme Robespierre et Saint-Just, changer depuis le cerveau la face du monde: cela ne marche pas!
     
    Naturellement, il y en aura pour prétendre que les anciennes provinces ne peuvent pas être restaurées parce que beaucoup étaient trop petites. Mais il n’est pas difficile d’accepter le principe que dans le cas où il est clair que leur existence était juste due à des privilèges seigneuriaux, liés notamment aux lubies des monarques, et que le peuple n’y était pas réellement sensible, on peut les rattacher à des provinces plus grandes - souvent aussi plus vieilles. 
     
    En outre, le faible peuplement et le poids de Paris ont pu diluer depuis la Révolution, dans certaines portions du territoire, le sentiment régional; on peut donc admettre des fusions.
     
    Veut-on dire que les départements protègent le monde rural? Il faut donner aux communes, qui sont les anciennes paroisses, plus de prérogatives, quitte à leur demander de s’unir, pour éviter la dispersion. Les communautés de communes doivent avoir les mêmes droits que les métropoles.
     
    On mettra fin ainsi au mille-feuilles, sans que cela nuise à personne. Le projet révolutionnaire initial Sabaudia_ducatus_la_Savoié_(cadre).JPGétait d’ailleurs de donner une forme de souveraineté aux communes: pas d’inventer un monde nouveau à partir de la pensée administrative.
     
    (Je voudrais préciser que, en Savoie, le découpage départemental, qui ne date pas de la Révolution, mais lui est postérieur, correspond à peu près à d'anciennes délimitations, notamment à l'époque de François de Sales, le Chablais étant sous son influence pour les raisons que l'on sait et le Genevois et le Faucigny étant compris dans l'apanage des ducs de Genevois-Nemours, qui avait une forme d'autonomie vis à vis de Chambéry; ce que j'ai dit ne la concerne qu'à demi.)

  • La liberté et les partis en France

    Marine-Le-Pen1.jpgLe soir des élections européennes, j’ai été frappé par la récurrence, dans la bouche de Marine Le Pen, du mot liberté. Je trouve en principe que les partis n’en parlent pas, qu’ils n’abordent que l’égalité, ou l’intérêt supérieur de l’État. Or les gens ont réellement besoin de se sentir libres.
     
    Sans doute, lorsque le Front national évoque la liberté, il s’agit de celle de la nation: déjà la liberté, du temps de la monarchie, passait par celle du roi de défier toute l’Europe! Napoléon se donnait même la liberté de changer les pays voisins en mieux, s’il lui en prenait l’envie.
     
    De façon plus inconsciente, comme le Front national est stigmatisé, qu’un anathème a été lancé contre lui, beaucoup ressentent le vote en sa faveur comme un acte d’affranchissement, d’émancipation. Un paradoxe, car ce parti est issu de la tradition qui veut uniformiser la culture sur le modèle ancestral, et, par conséquent, limiter les possibilités de l’individu. Mais comme, par ailleurs, aucun parti ne se propose réellement de défendre la liberté individuelle, comme même ceux qui proposent d’affranchir les régions de la capitale sont marginalisés, frappés d’ostracisme, le sont peut-être encore plus que le Front national qui conserve une perspective unitaire, la politique fait son mouvement de balancier habituel: la liberté consiste simplement à changer de cap, à retourner en arrière, à contredire les élites - mais sans réformer la structure.
     
    Il aurait pu y avoir, avec les écologistes, du temps où ils étaient alliés avec les régionalistes, une nouvelle forme d’utopie: le respect de la biodiversité se prolongeant dans celui de la diversité culturelle pour bâtir une société libre et fraternelle apparaissait comme un beau programme, et des succès Europe_écologie_les_Verts_logo_2011.pngélectoraux marquants en ont été l’effet. Mais le parti des Verts s’est recroquevillé sur l’État, sur le principe d’égalité, et sur l’idée que, pour réussir, l’écologie devait s’appuyer sur une administration forte qui imposerait ses beaux principes à tout le monde. L’impression est venue, que les écologistes étaient des bourgeois qui ne voulaient pas respirer un air pollué, mais qui n’avaient pas réellement le sens du bien commun, ou des libertés particulières. Leur manière de soutenir une méthode consistant à créer des taxes pour faire progresser l’écologie contre le sentiment naturel de la population est apparu comme ressortissant du même état d’esprit que d’habitude, celui qui regarde le peuple comme devant être contraint malgré lui, dirigé, conduit à la façon d’une vache sur tel ou tel pré. L’intellectualisme l’a emporté sur l’idéalisme, et le soufflé est retombé.
     
    Je crois à l’essor d’un mouvement qui concilierait la liberté individuelle ou régionale avec l’intérêt commun, comme en rêvait Denis de Rougemont: quelque chose qui unirait l’écologisme, le fédéralisme et le régionalisme.

  • L’État, miracle permanent

    640px-Le_Barbier_Dichiarazione_dei_diritti_dell'uomo.jpgIl existe en Europe un grave problème pédagogique: d’un côté on enseigne des valeurs morales théoriques, des principes éthiques hérités de l’humanisme, parfois marqués par le christianisme, de l’autre on propose une vision du monde qui au fond n’intègre absolument pas ces valeurs, qui n'en font pas du tout des principes constitutifs - imprégnant la nature et la modelant -, mais de simples émanations du cerveau humain - frêles vapeurs sans substance. Le résultat est catastrophique: les enfants apprennent par cœur la théorie morale, mais ils ne s'en serviront, plus tard, que pour se justifier de leurs actions après-coup; pour ce qui est de la motivation initiale, ils s'appuieront, inconsciemment, sur les modèles proposés par la Science - par exemple l'idée de compétition. Ce sont eux qui, au travers des images données par les professeurs, surgissent au cœur des événements, et s’impriment dans l’action. La morale ne sert alors qu’à orner, voire à se mentir à soi-même, ou directement aux autres.
     
    L’attrait pour les machines s’explique en grande partie de cette façon: comme elles matérialisent les principes généraux que la philosophie moderne attribue à l’univers, seules elles paraissent parfaitement vraies; même le vivant semble contredire les modèles intellectuels qui ont cours!
     
    Or, ce problème est aussi politique. Un État se propose en théorie de se conformer dans son fonctionnement à des principes moraux. Mais en Europe, on enseigne que la nature ne les contient aucunement, de telle sorte que l’État apparaît comme une fabrication protégeant les hommes du chaos - une machine. Alors que les cités antiques se reliaient aux dieux du ciel par delà la puissance des dieux terrestres hostiles - alors qu’Athènes par l’intermédiaire d’Athéna se rattachait à Zeus contre Poséidon -, l’État moderne assure se soutenir par ses seules forces, ne se référant plus aux puissances célestes: l124845__futuristic-city-4-rich35211-scott-richard-sci-fi-planet-ships-towers-science-fiction-future_p.jpges astres n’ont plus rien de privilégié; seul l’est l’État, lorsqu’il assure créer une force magique grâce à l’union des hommes, qui tisse dans l’air, en le cristallisant, un égrégore, un être collectif, qui défie la Création - se dresse contre le Vide cosmique. Le modèle pour ainsi dire parfait de cette tendance est l’État français, qui, loin d’être biologique par essence, se pose comme s’arrachant à la nature immonde, et comme donnant forme, par la polarisation de l’énergie humaine sur son centre, sur Paris, à un être divin - même s'il est proscrit de lui donner ce nom. L’astre est sur terre, et la nation le crée!
     
    Le colbertisme même est issu d’un tel mythe: de l’État émane l’économie organisée; de la nature ne sort qu’un commerce honteux, sauvage, destiné en réalité à détruire les hommes. L’État est un faiseur de miracles: est une source de métamorphose. Il en est même la seule fiable!
     
    Le drame de la France moderne, c’est de constater que les résultats, à cet égard, ne sont pas à la hauteur des espérances - que la réalité n’est pas à la mesure du mythe. On cherche des responsables, on regarde les hommes politiques comme indignes - de Louis XVI à François Hollande.
     
    Hélas, si le miracle ne se trouve pas dans la nature, comment se trouverait-il dans l’État? Car les sociétés humaines n’ont rien, en réalité, qui contredise réellement les lois de la nature. La nation française ne fait pas exception à cette règle - quoi qu’on veuille: car l’instinct pousse à croire le contraire.
     
    Une cohérence entre la société et la nature est à chercher; un chemin.

  • Égalité des enseignants en France

    provcart.jpgJe suis personnellement favorable à la régionalisation de l’éducation en France. Non pas seulement dans le mode de recrutement pour faire des économies, comme la Cour des Comptes l’a recommandé, mais aussi dans une adaptation régionale des programmes. J’ai publié, il y a déjà un certain temps, sur le site du Mouvement Région Savoie, un article qui explique ma position. Par souci d’égalité des territoires, il s’agit de lier toujours l’environnement immédiat aux connaissances: l’histoire, la géographie, les sciences naturelles doivent s’appuyer sur le paysage visible, les monuments qu’on peut visiter facilement, la littérature sur les écrivains qui ont physiquement connu des lieux qu’on habite. Sinon, l’enseignement reste abstrait, et inaccessible.
     
    L’uniformité favorise en réalité ceux qui sont matériellement liés aux programmes - c’est-à-dire qu’en France, Paris et sa région sont favorisés, et qu’une inégalité à leur profit est pratiquée au détriment des contrées périphériques et excentrées, pour qui la culture officielle est quelque chose d’étranger.
     
    Les enseignants craignent souvent, néanmoins, que cette régionalisation n’entraîne une disparité des salaires. Je m’avoue alors stupéfait. Les études de l’enseignement tel qu’il est pratiqué en Europe sont claires: si c’est en France que l’éducation publique coûte le plus cher, c’est aussi en France que les professeurs sont le plus mal payés!
     
    Certains assurent que l’État centralisé garantit les hauts salaires, parce qu’il est fort; mais c’est dans le pays où l’éducation subit le plus gros monopole d’État que les salaires sont les plus bas. L’État n’est pas forcément plus qu’un autre organisme mû par la morale: comme tous, il regarde d’abord à son intérêt. Or, lorsqu’il n’est pas soumis à la concurrence, il n’a rien à craindre; il peut donc baisser les salaires autant qu’il veut.
     
    L’instauration d’une concurrence entre les régions, à coup sûr, instaurerait une disparité; mais les plus Victor_Hugo_by_Étienne_Carjat_1876.jpgbas salaires ne seraient pas plus bas que ceux d’aujourd’hui. Or, comme le disait la pédagogue savoyarde Noémi Regard à ses élèves en 1920: si les Allemands deviennent plus riches, sans que ça rende les Français en eux-mêmes plus pauvres, ceux-ci ne doivent pas en gémir, mais se réjouir pour ceux-là, puisque globalement l’humanité progresse! L’égalité non tempérée par la liberté aboutit au nivellement par le bas. Victor Hugo lui-même disait Louis XIV égalitaire: sous son talon, tout le monde logé à la même enseigne! En réalité, il n’est pas possible d’évoluer d’un seul bloc. Les blocs uniformes sont toujours grevés par leurs parties statiques. Le progrès global ne s’obtient que si les individus peuvent faire valoir pleinement leurs compétences.
     
    Il ne s’agit pas de devenir égoïste et d’entamer les droits fondamentaux de l’être humain, comme est justement l'éducation: l’État doit continuer à veiller à leur application. Là est l’égalité pleinement légitime. Mais il n’y a pas de justification réelle à uniformiser les salaires. Le coût de la vie n’est pas le même d’une région à l’autre; il est donc inégalitaire d’uniformiser les revenus.

  • L’âme de l’Union européenne

    drapeau-europeen1.jpgOn dit souvent que l’Union européenne n’est qu’une construction abstraite, un édifice vide d’âme. Pourtant certains ont dit que son drapeau renvoyait à la couronne d’étoiles de la Femme cosmique de l’Apocalypse, assimilée traditionnellement à la sainte Vierge: il s’agit bien d’une âme à laquelle peuvent se relier les individus, qui peut les embrasser et les tenir unies dans son sein! Elle me rappelle du reste Eliphas Lévi - l'abbé Constant -, qui assurait que l’image de la Vierge écrasant de son pied un serpent était un grand symbole pour l’avenir: l’humanité devait être unie dans l’amour, après avoir vaincu la haine. On songe également à Teilhard de Chardin, au point Oméga, dont la Vierge cosmique est un seuil intermédiaire...
     
    Et puis il y a l’hymne européen, dont la musique est de Beethoven, et dont le texte est de Schiller. Personne n’en connaît vraiment les paroles, en France. Elles sont en allemand et certes célèbrent la Joie, mais elles en font une étincelle divine, unissant tous les hommes dans une même fraternité, et descendue des hauteurs célestes, donnée au fond par le Père de l’univers qui trône au-dessus des étoiles! Est-il possible que pour les Allemands, qui saisissent ces paroles, l’Union européenne est une réalité pleine d’âme et d’humanité, tandis que les Français, auxquelles on ne les a pas traduites, n’y voient qu’un chant factice, destiné à enflammer artificiellement les cœurs?
     
    Il faut dire que l’agnosticisme qui domine les élites française les a certainement empêchées de révéler au peuple ce qu’il en était. Au fond, plus même que les technocrates européens, ce sont les technocrates français qui ont vidé l’Union européenne de son âme.
     
    Mais son origine est dans le romantisme, qui lui-même est né en Allemagne. Aujourd’hui, peut-être au Friedrich_schiller.jpggrand dam de certains, ce pays est le plus peuplé, le plus riche, le plus puissant de l’Europe. Et c’est dans la logique des choses, puisqu’il fut le plus dynamique sur le plan culturel dans les siècles précédents. Ce que représentaient autrefois Descartes, Racine et Corneille, peut être représenté à présent par Goethe, Schiller et Hegel. Les Latins ne doivent pas chercher à utiliser l’Union européenne pour restaurer l’Empire romain; il faut en réalité accepter l’évolution historique, et créer une grande et belle union qui unisse les Latins aux peuples germaniques. Il faut mettre fin au rapport de force entre les deux ensembles culturels: celui qui dans les faits est le plus nombreux et le plus riche, le plus puissant et le plus uni, doit bien servir de locomotive. Ce n’est pas un hasard si c’est chez Schiller et Beethoven qu’on trouvait les plus vibrants appels à la fraternité universelle, quand en France on continuait d’essayer de s’appuyer sur le souvenir de Louis XIV pour imposer un universalisme qui émanait du classicisme et qui, lui, était déjà vide d’âme, parce qu’il ne faisait qu’étendre des tentacules sans les nourrir de vie, il les prolongeait par la seule raison. Il y faut aussi du cœur, du sentiment. Et si l’Hymne à la Joie de Schiller et Beethoven a été choisi, même par les Français éclairés du temps, c’est parce qu’ils savaient que c’était là qu’on trouvait la plus subtile alliance de l’intelligence et du sentiment.

  • Dynamisme corse

    fr-corse.gifLe gouvernement français assure qu’il veut permettre le dynamisme local, afin que les territoires s’émancipent économiquement, et connaissent un regain de croissance. Il semble en effet avoir admis, avec nombre d’économistes sérieux, que la réussite suisse ou même allemande est liée à la dispersion des pôles, à un tissu d’entreprises répandu sur l’ensemble du territoire - non centralisé.
     
    Cependant, le lien entre le dynamisme culturel et celui de l’économie ne lui apparaît pas, ou alors il est prêt à sacrifier le second, si l’uniformité qu’il prône est mise en danger: il s’agit quand même toujours de se référer à la capitale. L’exemple de la Corse à cet égard est parlant. Elle réclame la co-officialité de sa langue propre, un statut de résident, élit un autonomiste à Bastia, a du dynamisme. Mais au nom de la Constitution, le gouvernement central casse plusieurs décisions de son assemblée, et la presse nationale feint de croire que l’élection d’Anne Hidalgo à la mairie de la capitale est un événement plus considérable que celle de Gilles Siméoni. L’élection de la première n’a pourtant rien eu que de très banal, puisqu'elle a été désignée par son prédécesseur, quand le second a été localement soutenu par les principaux partis politiques, d'une façon exceptionnelle.
     
    Peut-être que le matérialisme des dirigeants les empêche de voir que ce qui anime culturellement une communauté est propre aussi à lancer des entreprises, qu’il n’y a pas de solution de continuité entre la culture et l’économie, qu’au contraire c’est au sein d’un contexte culturel dynamique que l’activité économique peut s’exercer. Car des régions qui prennent des initiatives favorisent toujours l’économie, 124_117221_max.jpgmême lorsqu’elles s’attellent d’abord à la culture, ou au droit au logement. Si on ne peut pas prendre une initiative concernant par exemple la langue locale, il devient difficile d’en prendre qui soient de nature économique, comme peut être le lancement de produits purement locaux, destinés à séduire la clientèle étrangère. Car il est simple de s’apercevoir qu’on n’achète pas ce qu’on peut produire soi-même, mais justement ce qui, étant propre à une région étrangère, ne peut pas être trouvé chez soi. On aurait beau jeu de prétendre que l’économie se fonde sur des machines indifférenciées sur le plan culturel; ce n’est pas vrai: les voitures allemandes ont une qualité allemande; la montre suisse, une qualité suisse; et ainsi de suite. D’ailleurs l’économie n’est pas seulement faite de machines; les produits alimentaires portent toujours la marque de la terre qui les a fait naître, de la méthode agricole qui les a fait croître, de la façon dont ils ont été pris, puis mis sur le marché. À plus forte raison en est-il ainsi des produits proprement culturels - les livres, les journaux.
     
    Si la Constitution exerce une pression trop forte sur les régions excentrées et originales, il faut la changer.

  • Grandes régions, dynamisme humain

    10288719_10152142671137408_3658010401993589283_n.jpgAux prochaines élections européennes je voterai - en France - pour la liste menée dans le Sud-Est par François Alfonsi, celle de Régions et Peuples solidaires (R&PS), dont le Mouvement Région Savoie est une composante. J’ai écouté François Alfonsi lorsqu’il est venu à Annemasse, et ai été saisi par son exposé en défaveur d’une politique pensée à partir des chiffres, de régions fondées non sur des réalités humaines, des cohérences dynamiques et vivantes,  mais sur des calculs statistiques, comme sont celles que propose le gouvernement - sauf, sans doute, aux Corses et aux Bretons, qui ont fait valoir leur vitalité propre. La politique humaine, fondée sur l’amour qui existe entre les êtres, telle que l’a conçue Denis de Rougemont, ne peut pas être perçue dans un autre parti, une autre liste. À Paris, on pense que par des règlementations, des lois abstraites, on peut créer des communautés, des synergies de volontés, et qu’un tissu économique peut s’ensuivre; il n’en est rien. L’économie normalement constituée s’appuie sur des rapports humains naturels.
     
    On peut dire que l’heure n’est pas aux petites communautés d’hier, qu’il faut s’ouvrir au monde; mais R&PS n’est pas un groupement de partis indépendantistes: les régionalistes qui l’animent veulent justement pouvoir se relier aux Européens en général par le biais du fédéralisme. La Haute-Savoie ne peut pas se concevoir seulement en rapport avec Paris: historiquement, elle s’est aussi tournée vers Genève, l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie; et actuellement le bassin d’emploi est lémanique. Le tourisme vient bien sûr de Lyon et de Paris, mais aussi de Londres et de Moscou. 
     
    Il s’agit de créer une fraternité économique au-delà des frontières. Or, paradoxalement, cela ne peut se cristalliser que dans un lieu restreint. Parce qu’une fraternité économique doit être universelle mais a des pôles, il faut à la France une organisation multipolaire, permettant l’émergence spontanée de points d’échanges. Or, le centralisme, il faut l’admettre, tend à capter au profit de la capitale la force des pôles, et les régions prévues par l’actuel gouvernement sont envisagées comme tirant vers des métropoles la vitalité économique des territoires. On prévoit de faire pencher la Forum-d-agglomeration-du-Grand-Geneve-appel-a-candidature_zoom_colorbox.jpgSavoie vers Lyon et Grenoble; mais la multipolarité ne doit pas avoir de principe préétabli, de limites théoriques: il s’agit aussi de laisser la Savoie se créer en pôle, si elle le souhaite.
     
    De fait, le nord penche vers Genève, vers Lausanne - et même vers Martigny, Saint-Maurice, Aoste. Denis de Rougemont affirmait que le sens de l’écologie politique exigeait que les réalités d’un bassin d’emploi constituent des régions; et il ne négligeait pas le sentiment issu des communautés bâties par des siècles d’histoire commune, comme sont les départements de Savoie et de Haute-Savoie. C’est dans ce sens qu’il faut aller. Mon choix est de considérer que la Haute-Savoie a une spécificité trop forte pour se fondre dans une grande région touchant à Lyon et Clermont-Ferrand, aussi respectables et belles ces villes soient-elles, et qu’il faut qu’elle regroupe autour d’elle, à Annecy, le département de la Savoie, le Pays de Gex, le Bugey, afin que l’entité administrative constituée soit un pôle frontalier, se tenant sur l’équilibre des forces présentes en direction de la Suisse et de l’Italie, en plus de la France. Si une telle opération réussit, la région ainsi constituée se fera un plaisir de partager des richesses avec celles qui n’auront pas pu l’imiter. Mais peut-on prétendre qu’un tel projet n’est pas économiquement viable?