Société - Page 4

  • L’égalité des sexes enseignée aux enfants

    alchemical-sun-moon.jpgLe gouvernement français a déclenché un débat en s’efforçant de faire gommer, par les professeurs de l’enseignement public, les différences entre les sexes afin, dit-il, de mieux assurer l’égalité. Les stéréotypes sexistes devaient être remis en cause: non, la femme n’allaite pas forcément les enfants de son sein, les hommes peuvent le faire aussi!
     
    On s’inquiétait avec douleur: comment se fait-il que tant de jeunes filles veulent être coiffeuses, tant de jeunes garçons mécaniciens? Pourquoi devrait-on se déterminer en fonction des traditions?
     
    Ou pourquoi pas? Naturellement, l’État doit assurer l’égalité, c’est-à-dire la possibilité de s’orienter comme on le désire: une habitude ne crée pas une obligation. Mais est-il de son rôle de réformer les traditions, ou la nature? Devra-t-il bientôt assurer à tous les hommes la faculté de créer du lait avec leur poitrine? À toutes les femmes de disposer d’une semence? Il y a à mon sens un côté ridicule dans les ambitions de certains esprits qui confondent toujours l’égalité et l’uniformité, et veulent imposer la raison abstraite à la nature concrète sans avoir saisi le lien qui existe entre les deux, ou sans admettre même qu’il en existe un. Beaucoup de religions - dont la chrétienne, à travers saint Paul - ont prévu qu’un jour l’homme et la femme ne feraient qu’une seule chair, qu’il y aurait le alchemy9.jpggrand androgyne; mais ce n’est pas forcément au gouvernement d’accélérer le mouvement, ou de créer artificiellement cet homme nouveau!
     
    D’ailleurs, là où le bât cruellement blesse, c’est qu’on demande aux professeurs de l’Éducation nationale de rectifier ces stéréotypes prétendument imposés par le seul arbitraire humain: car dans l’enseignement, les femmes sont de plus en plus nombreuses! Il se crée un nouveau stéréotype… Or, les études sont formelles: la cause en est que les horaires et les vacances leur permettent de s’occuper davantage de leurs enfants. Comment pourraient-elles dès lors lutter contre les stéréotypes?
     
    Pourquoi à cet égard vivre dans l’illusion? Le petit enfant lui-même réclame la mère plutôt que le père, avec lequel le lien est le plus lâche. Ce n’est pas au sein du père qu’il se nourrit. Le lait artificiel ne remplace pas en qualité le lait humain; à quoi bon chercher à créer un monde nouveau à partir de l’intelligence abstraite? Il sera forcément inférieur à celui qu’a créé la nature. Lorsque l’être humain sera capable de faire mieux, on en reparlera; pour l’instant ce n’est pas le cas.
     
    La liberté complète doit être donnée aux particuliers, face à la tradition, qui n’est pas toujours bonne, et que l’univers même peut chercher à faire évoluer; mais on ne peut pas créer à partir de l’État, et des lubies de ceux qui le dirigent, un monde nouveau, ce n’est pas vrai. Joseph de Maistre en a parlé: l’intelligence, en elle-même, ne crée rien. Une constitution ne change pas le réel.

  • Mythologie du smartphone

    Smartphones (1).jpgJ’ai entendu une émission sur France-Inter qui évoquait le smartphone, et les mots utilisés m’ont rappelé ceux qu’on utilisait dans la religion chrétienne pour l’ange gardien: le compagnon intime, l’outil qui met en relation avec l’univers - et qui, même, montre l’invisible. Il est la matérialisation apparente du bon génie.
     
    On se souvient sans doute que, dans l’enfance, on s’inventait un ami impalpable, qui n’était que la suite du doudou. On parlait avec lui. Matérialisation du bon ange dont l’enfant est si proche, eût dit François de Sales; souvenir de sa présence au moment où l’âme s’apprête à prendre corps, eût dit Rudolf Steiner. Le natel, ou téléphone portable, en est le prolongement, au sein de l’ère technologique.
     
    Prolongement illusoire. L’outil ne met en relation qu’avec la partie de la noosphère qui se manifeste dans les machines. Comme l’être humain pressent que dans l’unité qui semble habiter les groupes 515px-Talisman_de_Charlemagne_Tau.jpgexiste un point immatériel de convergence, il a la superstition de croire que l’objet qui le relie au réseau téléphonique est une amulette lui permettant d’accéder à l’âme globale de l’humanité.
     
    Naturellement, de l’ange qui relie à l’univers, il n’est qu’un reflet inversé, une copie. L’invisible que montre le smartphone n’est que le visible d’un autre œil, de ce qu’on a devant soi quand on s’est déplacé physiquement. Il n’entre pas, quoi qu’on dise, dans le monde des causes.
     
    À cet égard, la paranoïa qui lie Internet aux États est également le symptôme qu’on attribue bien plus qu’il n’est légitime à ce monde mécanique intégrant une manifestation partielle, voire superficielle, de la noosphère. On entend dire que l’outil est un moyen de contrôle des âmes depuis tel ou tel service secret; mais c'est en réalité le culte qu'on voue à la machine et la croyance qu'elle est à même de pénétrer les profondeurs de l'Esprit, qui lient la conscience. Dès que l'objet apparaît comme ne touchant qu’à la surface des choses, et comme demeurant en dehors de l’esprit au sens propre, il cesse de prendre l’éclat de l’ami invisible; il n’apparaît plus que comme un fétiche vide, ne parlant pas, ne bougeant pas, ne pensant pas, comme dit la Bible.
     
    Et si un esprit semble s'y trouver, il se révèle comme illusoire.

  • La bombe atomique et les populations civiles

    atomic-blast.jpgLa bombe atomique est-elle légale? Au sein de la stratégie militaire, elle est orientée vers la destruction de villes, de populations civiles. Or, on entend toujours dire que c’est interdit. Même si dans les faits ce n’est pas exécuté, la menace peut-elle en être regardée comme permise?
     
    On a cru qu’on pourrait l’utiliser dans un cadre militaire strict, au sein du combat; mais ce n’est pas le cas.
     
    Certains ont ironisé sur la diabolisation dont elle fait l’objet; mais si son utilisation a des effets qui nécessairement ne sont pas conformes au droit, n’y a-t-il pas dans cette réaction spontanée une légitimité? Le diable est bien le symbole de ce qui est mauvais en soi.
     
    On essaie d’empêcher de nouveaux pays d’avoir cette arme; mais ne serait-il pas logique en ce cas qu’on essaie aussi de contraindre ceux qui l’ont à la détruire?
     
    Le nationalisme naturellement donne le sentiment qu’elle est autorisée à l’État dont on est citoyen; mais dans une époque mondialisée, cela a-t-il encore un sens?
     
    Le goût de la technologie a fait dire à certains que les possibilités techniques méritaient toujours d’être exploitées; mais est-ce le cas? À ce sujet, J.R.R. Tolkien, dans sa correspondance, disait au contraire que l’être humain devait apprendre à faire la différence entre ce qu’il peut matériellement faire et ce qu’il est moralement justifié qu’il fasse.
     
    J’ai déjà évoqué le problème de l’énergie atomique après le désastre de Fukushima, m’appuyant sur Isaac Asimov pour dire que cette source ne devrait être exploitée que si on savait maîtriser la radioactivité une fois qu’elle est répandue dans l’air. Le fait est que tant que la bombe atomique ne peut pas être exclusivement dirigée sur des objectifs militaires, on ne peut pas dire, à mon avis, qu’elle est conforme au droit.
     
    Je suis donc favorable à un désarmement nucléaire total.

  • Dieudonné

    dieudonne.jpgDieudonné n’avait jamais, dit-on, payé aucune de ses amendes, trouvant la loi injuste ou les juges iniques; mais à cela en principe il faut réagir en citoyen, en demandant à ce que la loi soit changée. Une fois qu’on est condamné, le contrat social, eût dit Rousseau, fait qu’il faut s’exécuter. Le ministre de l’Intérieur s’est peut-être senti bafoué. Et la situation a pu être tendue par les crimes horribles de Mohammed Merah. Finalement, l’humoriste a retiré de son spectacle ce que les juges lui reprochaient, et il a pu le jouer à nouveau.
     
    Cet épisode a montré qu’il y avait en France une atmosphère déplorable, et il est évident, pour moi, qu’un malaise existe, qui ne relève pas simplement de l’antisémitisme, ou même de l’antisionisme. Je voudrais, pour tenter d'approfondir la chose, évoquer un souvenir personnel.
     
    Quand j’étais petit, je passais certaines de mes vacances chez ma grand-mère, qui habitait Grasse. Or, elle m’emmenait sur les lieux où Martin Gray avait perdu sa famille, sa maison ayant brûlé dans un feu de forêt: une plaque avait été mise sur les lieux, qui rappelait, également, ce qu’avait vécu cet homme dans les camps de concentration, où il avait été placé comme Juif Polonais. Ma grand-mère y tenait beaucoup, parce que son père était lui-même juif. Sans doute, il n’avait pas été inquiété, à Limoges, durant l’Occupation; mais elle se sentait solidaire.
     
    Cependant, je ne comprenais pas du tout pourquoi elle m’emmenait voir cet endroit. Je ne ressentais auc9782211035965 (1).jpgun rapport entre Martin Gray et moi, et, à vrai dire, elle n’était pas à même de me l’expliquer, étant, je crois, assez piètre pédagogue. Quand elle me parlait de ces événements, j’avais le sentiment qu’elle regardait le discours qu’on en fait comme une sorte d’obligation morale, une règle commune. Ce n’était pas vécu de l’intérieur. Elle me touchait davantage quand elle me disait que son père, médecin, avait soigné beaucoup de pauvres gratuitement, qu’il avait accueilli chez lui des Juifs poursuivis par la police de Vichy, ou qu’elle-même avait eu très peur un jour que, ma mère dans ses bras, elle avait été emmenée par des soldats allemands pour une vérification administrative.
     
    Je crois qu’on parle mal, très souvent, des événements liés à l’holocauste, parce qu’on les désincarne, et qu’on n’émeut pas: on s’adresse à l’intellect, et on essaie sans passer par le cœur d’imposer une idée à la volonté. Je ne me serais pas moqué de Martin Gray et de ses souffrances; mais ma grand-mère n’était pas, elle-même, convaincante.
     
    Il existe un petit livre que j’aime bien, sur ce sujet, fait d’un témoignage qui essaie de ressusciter une vision d’enfant, pleine d’images fortes, de mystères, de symboles, c’est Voyage à Pitchipoï, de Jean-Claude Moscovici: il permet réellement de vivre les choses de l’intérieur. L’énigme de la destination, crue une sorte de paradis, alors qu’il s’agissait d’un enfer, est frappante.
     
    En outre, je dois le dire, le sentiment de partage de la souffrance humaine nécessite à mes yeux qu’on varie les sujets. Personnellement, j’ai été profondément ému par le drame cambodgien. J’en reparlerai, à l’occasion.

  • Couple et religion traditionnelle

    110_BAL_17690.jpgCeux qui en couple se plongent dans des religions traditionnelles recherchent souvent une forme d’intimité intellectuelle qui les différencie du reste du corps social. Ils ont perçu qu’un couple fusionnel avait sa culture propre, et comme, néanmoins, ils n’ont pas eu la force de s’en créer une, ils se lient à des traditions anciennes, déjà établies, qui ne demandent en quelque sorte qu’à être adoptées.
     
    À cela, la société répond souvent par un sentiment de scandale. Mais Teilhard de Chardin le disait: l’unité humaine devait amener à l’union de l’homme avec l’univers, mais devait en passer par l’unité au sein du couple, la fusion de l’homme et de la femme. Il faut donc partir du principe que la liberté, à cet égard, est indispensable, même lorsque dans les faits la tradition adoptée semble régressive. N’est-ce pas reculer pour mieux sauter? Car si, dans les faits, la liberté est réelle, et garantie par les lois, la singularité du couple finira par modifier la tradition adoptée dans un sens spécifique, qui se joindra au bout du compte au mouvement de progrès global.
     
    Naturellement, l’équilibre du couple ne s’obtient pas seulement par  une forme de vie autonome; des dérives inquiétantes peuvent toujours être signalées - et la force publique intervenir. Mais elles ne peuvent pas être présumées à partir d’une coloration culturelle spécifique: en soi, une nuance spirituelle ne dit rien sur une dérive possible. De fait, un système moral théorique ne prouve rien sur la façon dont l’individu agit dans les circonstances de la vie. Une éthique en soi sublime peut ne jamais être appliquée par ceux qui l’expriment sans avoir le courage effectif d’en exécuter les clauses; un autre tableau moral moins brillant peut aussi bien ne pas être appliqué, et la conduite être bonne. À cet égard, inutile de s’illusionner sur ce que l’intellect est capable de présenter en théorie. Le comportement humain en dépend cent fois moins qu’on croit.
     
    Ce qui réellement est prégnant, c’est la conscience morale telle que l’a façonnée émotionnellement l’éducation. Ce qui est conçu par l’intelligence reste comme dans une bulle, voletant au-dessus de 502px-Lorenzo_Lotto_061.jpgl’homme agissant. Ce qui fonde ce dernier est essentiellement l’exemple donné par les adultes fréquentés dans la prime enfance, d’une part, les images fortes distillées par l’éducation, d’autre part. Le reste est bien plus proche de la fumée inconsistante que les philosophes le croient, notamment quand ils s’énervent après des phrases contenues dans de vieux livres qui font l’objet d’une vénération abstraite, d’une forme de dévotion qui n’a qu’un impact assez indirect sur la vie réelle.
     
    À la rigueur, les éléments de ces vieux livres qui ont un vrai effet sur l’âme sont ceux qui semblent à première vue ne ressortir qu’à la poésie: par exemple, dans le Coran, l’image de l’ange gardien notant les actions qu’on effectue durant sa vie. La conscience se déploie à partir de cette image bien souvent en dehors des doctrines claires, et de manière simplement conforme à l’exemple donné par les parents, ou par les récits par lesquels on a été frappé.
     
    Il me paraît peu approprié de polémiquer à l’excès sur le contenu éthique des religions traditionnelles, par conséquent.

  • République, éducation, symboles

    la-statue-de-marianne-symbole-de-la-republique-francaise_700913_510x255.jpgJ’ai écrit récemment un article sur la manière dont selon moi il fallait éduquer au civisme: en donnant pour modèles des personnages qui ont agi d’une façon républicaine. Mais il y manquait des personnages historiques récents.
     
    À cet égard, la carrière politique de Victor Hugo, mais aussi de Lamartine, peut soutenir la réflexion.
     
    À l’époque de la révolution française, un Savoyard plein d’idéalisme, qui croyait en l’action mystérieuse du génie de la liberté, peut servir d’exemple: François-Amédée Doppet. Le Corse Pascal Paoli, lui, regardait la citoyenneté comme une chose sacrée. Le Niçois garibaldi2.jpgitalien Garibaldi, le Genevois Bonivard sont d’autres grandes figures, dignes d'être étudiées.
     
    Mais la France, dira-t-on, n’étudie que sa propre histoire! Précisément, il faut qu’elle s’intéresse davantage à l’esprit républicain tel qu’il a pu se manifester dans le monde - qu’elle dépasse l’attachement archaïque à la nation. Il s’agit moins de glorifier la République par ses grands hommes que de proposer aux enfants de beaux modèles!
     
    Trop souvent l’histoire a servi de prétexte à la sacralisation de l'État - tout en s’affichant comme scientifique. Le but ne saurait être d’amener les élèves à une sorte de culte superstitieux des institutions - lesquelles ont vocation à être modifiées, amendées, améliorées par les générations futures! Il faut seulement que l’esprit qui a présidé à leur création - et dont la connaissance doit parler - soulève d’enthousiasme afin que les jeunes aient des exemples à suivre, un élan à porter.
     
    En rien il ne faut cacher les erreurs, ou les errements, des révolutionnaires; mais on doit faire apparaître la claire vision de l’idéal qui à l'origine les habitait - et qu’incarnent si bien les écrits autobiographiques de Doppet, ou les pages de Victor Hugo, dans Quatrevingt-Treize, sur l’époque de la Convention. La Liberté, l’Égalité, la Fraternité, sont des symboles élevés, qui devraient être représentés par trois fées planant dans le ciel d’azur! Car des féeries républicaines pourraient être créées, si on voulait.
     
    Non seulement il ne s’agit pas de diviniser aveuglément tel ou tel personnage historique, mais il faut au contraire distinguer leurs actions de ces trois allégories vivantes qui ont agi en eux: un décalage a dup16_callet_001f.jpgtoujours existé. En 1789, on les sentait dans le cœur, mais si les révolutionnaires se sont autant affrontés, c’est parce que les têtes ne parvenaient pas à s’en faire une idée claire!
     
    Les élèves de cela doivent être conscients, selon moi, afin que l’esprit civique se porte vers l’infini, vers un idéal toujours à quérir, symbolisé par ces anges féminins luisant par delà le sensible - et dont le professeur ne saurait être qu’un reflet passager: il est en avant sur le chemin, mais il n’en est pas le but. 
     
    À l’image de l’État! Car chacun doit pouvoir construire le monde en devenir: cela ne peut pas être réservé à ceux qui obtiennent les plus beaux titres.

  • Manuel Valls et le civisme

    87292011_o.jpgManuel Valls, dans ses discours, semble parfois se décharger de son travail de ministre de l’Intérieur sur les erreurs supposées de la Création. Au lieu de se contenter de renforcer l’efficacité du système policier dans l’exécution des procédures, il entend aussi reprocher à certaines communautés de manquer pour ainsi dire de civisme. Or, non seulement il n’existe pas de base légale pour mettre en cause une communauté dans son entier, le droit ne s’appliquant en principe qu’aux individus, mais, de surcroît, il ne sert en fait qu’à peu de chose de se plaindre que les gens n'aident pas spontanément la police, quand on est ministre de l’Intérieur. Ce serait plutôt le travail d’une instance morale indépendante - prêtre, philosophe, instituteur!
     
    Il est vrai qu’en France, l’éducation est largement nationalisée. Mais cela veut dire qu’en parler serait plutôt du ressort du ministre de l’Éducation, et encore son rôle n’est-il pas de s’adresser publiquement aux adultes, mais de demander aux enseignants du secteur public de développer le sens civique chez les enfants. Or, ils s’y efforcent depuis toujours. Qu’est-ce qui à cet égard ne marche pas?
     
    J’ai déjà dit qu’à mes yeux l’élève n’acquérait aucun sens civique si l’enseignement se résumait à des paroles abstraites, à des formules toutes faites. Une connaissance théorique de ce qui constitue la citoyenneté permet certainement de reprocher aux autres d’en manquer, quand on les voit agir, mais pas du tout, en réalité, d’avoir envie soi-même d’en appliquer les principes! Il est généralement plus pratique de s’imaginer qu’on se comporte tout à fait comme il faut parce qu’on sait en théorie comment il faut se comporter. Mais il existe un gouffre entre l'idée et son application.
     
    Comment le combler? Comment s’y prendre pour que l’envie de bien faire s’enracine dans les cœurs? Pour moi, il faut rendre vivants les concepts au travers de figures qui frappent l’imagination. Rousseau, qui l’avait compris, proposait, à cet égard, le modèle des grands hommes antiques; certains les trouvent démodés. Le latin et le grec ne s’apprennent plus guère. Actuellement, des auteurs de bandes dessinées créent des superhéros républicains qui peuvent enchanter les plus jeunes: le Garde Républicain, le Coq Gaulois essaient tant bien que mal de donner un pendant à Captain America. Mais beaucoup d’enseignants trouvent ce genre de récits ridicule, et les enfants le ressentent. Alors la thumb.jpgsolution est dans les héros républicains classiques créés par Victor Hugo, le Gauvain de Quatrevingt-Treize, Jean Valjean - ou l’ange de la Liberté de La Fin de Satan: car il faut aussi prolonger la chose vers le mythe, si l’on veut enraciner les valeurs illustrées dans l’âme.
     
    Quoi qu’il en soit, j’ai voté pour François Hollande parce que je trouvais que son prédécesseur s’en prenait trop à des communautés, et créait des tensions; je regrette qu’il n’impose pas assez fermement à ses ministres de ne pas chercher à acquérir de la popularité par ce moyen plutôt négatif.

  • Gustave Flaubert et le culte de Paris

    paris_soir.jpgOn croit volontiers que le culte dont Paris fait l’objet et qu’Amiel a critiqué a été pratiqué par les grands romanciers français. On évoque la triste vie de la province qu’ils ont voulu dénoncer, comme si la vie dans la capitale échappait forcément à leur esprit de satire, comme si elle était trop sacrée pour que nul n’osât la railler!
     
    Je crois avoir déjà évoqué les moqueries du Dauphinois Stendhal sur le parisianisme, mais on méconnaît Flaubert, si on s’imagine qu’il a voulu ne se moquer que de la province. N’oublions que Bouvard et Pécuchet sont deux Parisiens qui se ridiculisent en Normandie, et surtout, que la sottise d’Emma Bovary s’est clairement accompagnée d’un culte de Paris dénué de pensée critique. Flaubert dit plaisamment que Léon la séduit en lui affirmant que, à Paris, faire l’amour dans une voiture (à cheval) se fait couramment: l’argument est décisif, assure-t-il!
     
    Dès le début du roman, Emma assimile Paris à une cité de demi-dieux, où vivent des gens d’un autre monde. Alors qu’elle a rencontré un vicomte dans un bal donné dans un château campagnard et qu’elle lit des romans à la mode, le souvenir du vicomte revenait toujours dans ses lectures. Entre lui et les personnages inventés, elle établissait des rapprochements. Mais le cercle dont il était le centre peu à peu s’élargit autour de lui, et cette auréole qu’il avait, s’écartant de sa figure, s’étala plus au loin, pour illuminer d’autres rêves.
     
    Paris, plus vague que l’Océan, miroitait donc aux yeux d’Emma dans une atmosphère vermeille. […] C’était une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de 2009-11-04 Manon  PARIS (49).jpgsublime. Elle imagine romantiquement des artistes ne vivant, à Paris, que d’amour et de feu céleste!
    Dans sa correspondance, Flaubert est explicite, lorsqu’il répond à son ami Maxime du Camp qui lui conseille de venir s’installer à Paris, où était le souffle de vie: car il vivait généralement dans sa petite ville normande de Croisset. Le culte de Paris est l’essence du provincialisme, lui réplique-t-il!
     
    Cela dit, il aimait les fastes de la capitale. Lui aussi fut heureux d’être reçu au bal de l’Empereur et décoré de la Légion d’Honneur. Mais jusqu’au bout, il affecta de se moquer de ceux qui pensaient qu’on pouvait relier l’Esprit - auquel il croyait - à l’État, ou à une ville en particulier, ou à un régime en particulier - république ou monarchie. Pour lui, il était dans le cœur de l’être humain. Il était foncièrement individualiste. Il était un artiste avant tout, et s’adonner à la superstition qui relie un lieu en particulier au divin, c’est de la politique.

  • Un archétype: l’homme arraché à la nature

    Science-Fiction-Concept-Art-Bruno-Werneck-5.jpgDans les pays qui défendent l’industrie nucléaire - ou bien les organismes génétiquement modifiés -, on refuse d’admettre l’idée - pourtant vraie, à mon sens - que s’affranchir complètement de la nature et se mettre à l’abri de ce qu’elle peut faire est totalement impossible. On fait comme si l’homme pouvait créer une cité vivant par elle-même, à partir des seules forces humaines, étoile perdue au milieu du vide, ordre isolé dans le chaos universel! Y croyaient déjà les anciens Romains, qui regardaient leur cité comme une forme d’arrachement aux lois de la nature; l’Occident moderne en a hérité.
     
    C’est là, à mes yeux, l’essence du matérialisme, même quand on dit que la cité est créée précisément pour s’arracher à la matière et bâtir de l’esprit. Car cela revient à dire que, dans la nature, il n’y a pas d’esprit. Or, toutes les cultures traditionnelles attribuent à la nature une âme; dire que c’est un leurre est un choix.
     
    Mais à tout moment, une centrale nucléaire peut exploser: la nature agit d’une façon bien plus imprévisible et incontrôlable qu’on ne veut bien l’admettre; ses ressorts sont secrets. Les Allemands l’ont compris, après la catastrophe de Fukushima, les Suisses aussi, mais les Français restent hésitants, parce que leur culture reste profondément marquée par les archétypes issus de l’ancienne Rome. Ils espèrent encore que l’on peut tout contrôler, au sein de la nature, grâce à l’intelligence et à la prévoyance.
     
    Mais on n’est pas même dans le cas de contrôler la radioactivité dans l’air! Les lois ne doivent-elles donc pas intégrer que la nature peut détruire à tout moment une centrale nucléaire, en plaçant dans le droitSF.jpg du travail la nécessité de protéger les hommes qui devront prendre en charge la centrale détruite? Si on ne le fait pas, lorsque la catastrophe arrive, c’est bien le gouvernement qui est responsable, justement parce qu’il a manqué de prévoyance et d’intelligence.
     
    Isaac Asimov estimait qu’un jour on pourrait contrôler la radioactivité dispersée dans l’air. Il suffit donc d’être patient! Mais il a peint une Terre radioactive entièrement parce que les hommes ont voulu en utiliser l’énergie sans être déjà à même de la contrôler: ce que nous faisons. A la différence près que si un jour on parvient à la contrôler, on pourra aussi la supprimer, ce dont il ne parle pas, de manière illogique: mais il fallait bien que sa démonstration aboutisse à quelque chose de spectaculaire.

  • Pascal Holenweg & le sens de l’histoire

    rome-saint-pierre.jpgUn jour, sur son blog, Pascal Holenweg a affirmé que les chrétiens auraient les premiers donné un sens à l’histoire. J’ai commenté en disant que même dans les religions orientales, l'histoire avait un sens, et même aussi dans l'ancienne Rome: le monde dans son déroulement tournait autour d’elle. Rome était regardée comme éternelle et devant avoir un empire toujours plus beau, toujours plus étendu.
     
    Cela dit, à l'époque moderne, le premier qui ait réellement donné à l'histoire un sens, pourquoi ne pas le dire, c'est Joseph de Maistre, qui a fait de la Révolution française un acte de la Providence, une épreuve à surmonter à l'issue de laquelle le monde serait transformé - purifié. Or, on le sait peu, mais Victor Hugo fut au début de sa vie un disciple de Joseph de Maistre, et en devenant un ami de la Révolution, il a simplement considéré que celle-ci était une inspiration divine, chez ceux qui l'avaient faite: une inspiration souvent inconsciente. (Pour Maistre, c'était une inspiration, mais toujours inconsciente.) 
     
    On le sait peu aussi, mais Auguste Comte fut un grand admirateur de Joseph de Maistre.
     
    Parallèlement, Hegel donnait un sens à l'histoire, et faisait lui aussi de la Révolution la matérialisation d'une pensée divine - la Liberté. Marx a repris la chose. Au vingtième siècle, celui qui a le mieux lié l'idéeevolution.jpg qu'on se faisait du Progrès au dieu des chrétiens est peut-être Teilhard de Chardin. Il a bien montré, par exemple, que parler d'une évolution qui ne durerait qu'un temps limité - cette limite fût-elle très éloignée dans l'avenir - retirait tout sens à l'histoire et la rendait absurde, que le sens de l'histoire ne se trouvait que dans l'idée d'une évolution illimitée, éternelle.
     
    Les chrétiens ont donc lié l'histoire moderne à la volonté divine - et ce faisant lui ont donné un sens -, mais pour l'histoire ancienne, ou l'histoire individuelle, les anciens et les orientaux ont su aussi donner un sens. C'est le propre de l'homme, que de donner du sens aux choses, y compris l'histoire. Le problème est peut-être de savoir quel sens semble le plus juste. Pascal Holenweg a peut-être voulu dire que le christianisme était la seule religion à avoir donné un sens réellement évolutif, avec Teilhard de Chardin, Victor Hugo ou Joseph de Maistre, la Providence n’intervenant pas pour favoriser les uns ou les autres, ou punir l’ensemble, mais intervenant pour favoriser l’ensemble, et même le sauver. Chacun néanmoins voit l’Évolution comme il l’entend.

  • L’industrie nucléaire et le grand mystère des choses

    img-16.jpgAvant-hier, j’ai entendu (à la radio) le ministre français de l’Industrie, Arnaud Montebourg, dire que l’industrie nucléaire était une filière d’avenir. Cela me rappelle, incidemment, ce que j’ai lu un jour dans le magazine L’Express: il y aurait, en France, des loges maçonniques dévouées à l’industrie nucléaire, convaincues qu’elle est une source de progrès et même de salut pour l’humanité. J’ai déjà évoqué l’idée de Jacques Attali selon laquelle un jour cette industrie permettrait de suppléer à la mort du soleil! Il l’a énoncée dans Le Monde, il y a bien une vingtaine d’années. Il existe en France un noyau de pensée qui assimile l’industrie nucléaire au maniement du feu divin, et ceux qui œuvrent à son service aux enfants de Prométhée!
     
    Mais naturellement, on a aussi des arguments des plus sérieux: l’emploi, l’exportation de l’électricité, la grandeur de la France, les performances de ses entreprises: car Arnaud Montebourg a pris soin de rappeler que les entreprises françaises étaient parmi les premières au monde, dans le secteur. Comme on se sent flatté dans son amour-propre, à cette idée! Comme on se sent ému dans les profondeurs de sa fibre patriotique!
     
    Sans compter ce dont j’ai également parlé, que les super-héros, de nos jours, ne sont plus forcément les fils de Zeus, mais des mutants: des gens qui ayant subi des irradiations ont été transformés et ont ainsi franchi un palier dans l’Évolution! Ils disposent à présent de pouvoirs surhumains et paranormaux... De Gaulle, lui-même à la tête et à la source de l’arme nucléaire, n’est-il pas un demi-dieu, dans son style propre, et sans qu’on le dise? Car même si l’idée n’est pas clairement exprimée, on peut avoir un sentiment équivalent - qu’on refuse simplement de caractériser avec précision.
     
    Ce qui tourne autour du nucléaire semble toujours en partie placé dans le non-dit. On lui attribue davantage qu’on ne veut bien l’avouer: on le pose comme plus magique qu’il ne paraît raisonnable de le dire. Le peuple a toujours l’impression qu’on lui cache quelque chose, à son sujet: que l’enjeu ne peut pas être soumis à sa décision. Qu’il dépasse son entendement. Le nucléaire a quelque chose qui ressortit à l’élitisme.

  • Amiel et le Guépard


    guepard-1963-02-g.jpgDans son Journal intime, Amiel parle de la bonne société qui, par ses rites, crée un monde plus beau: Dans le monde, il faut avoir l’air de vivre d’ambroisie et de ne connaître que les préoccupations nobles. Le souci, le besoin, la passion n’existent pas. Tout réalisme est supprimé, comme brutal. En un mot, ce qu’on appelle le grand monde se paie momentanément une illusion flatteuse, celle d’être dans l’état éthéré et de respirer la vie mythologique. (…) Les réunions choisies travaillent sans le savoir à une sorte  de concert des yeux et des oreilles, à une œuvre d’art improvisée. Cette collaboration instinctive est une fête du goût et transporte les acteurs dans la sphère de l’imagination; elle est une forme de la poésie et c’est ainsi que la société cultivée recompose avec réflexion l’idylle disparue et le monde d’Astrée englouti. Paradoxe ou non, je crois que ces essais fugitifs de reconstruction d'un rêve qui ne poursuit que la seule beauté, sont de confus ressouvenirs de l’âge d’or qui hante l’âme humaine, ou plutôt des aspirations à l’harmonie des choses que la réalitécharles-albert.jpg quotidienne nous refuse et que l’art seul nous fait entrevoir.
     
    La vie sociale est, pour l’écrivain genevois, un art.
     
    Cela m’a rappelé Le Guépard - le film: le livre, je ne l’ai pas lu. Il chante l’art de vivre des princes anciens; la bourgeoisie qui la remplace ne l’a pas au même degré. Beaucoup de livres aristocratiques, à l’aube du vingtième siècle, évoquèrent cette évolution. Le Savoyard Charles-Albert Costa de Beauregard a raconté la carrière de Charles-Albert de Savoie, roi de Sardaigne, dans un beau livre qui rappelle Le Guépard aussi parce qu’il s’agit de l’Italie - quoique celle du nord, le Piémont. Le Roi est contraint d’accueillir la bourgeoisie libérale de Turin et de la placer à ses côtés, mais Costa de Beauregard dit qu’il le fait avec bonne grâce, même si cette bourgeoisie n’a aucun sens de l’étiquette. Saint-Simon a abondamment décrit cette étiquette: cela donne à ses mémoires une impression de romanesque, presque d'enchantement: on se croirait à la cour des fées...
     
    Pour Genève, Guy de Pourtalès a aussi peint avec une certaine nostalgie l’ancienne aristocratie dans La Pêche miraculeuse: un beau livre. Pour Paris, c’est Proust, qui s’y est adonné.
     
    A l’opposé de cette école, Victor Hugo tend à glorifier l’homme du peuple, Jean Valjean, qui a en lui un héroïsme caché, et son art de vivre consiste en réalité à conformer ses actions aux principes de l’Évangile, ainsi que l’a bien vu Amiel ailleurs. Je crois que Tolkien, dans Le Seigneur des anneaux, a essayé de concilier les deux: d’évoquer avec nostalgie les anciens héros, mais aussi de manifester dans la petite bourgeoisie, représentée par les Hobbits, un héroïsme caché, un lien avec les Elfes, les Immortels, qui est plus enfoui dans l’âme, moins visible, mais qui n’en est pas moins réel. Au demeurant, dans Quatrevingt-Treize, Hugo laissait à la noblesse ancienne son éclat, sa dignité, même s’il la mettait du côté du mal. Le temps présent tend à faire de la vie individuelle une œuvre d’art, plus que de la vie collective.

  • Joseph de Maistre et les Jeux olympiques

    624715266.gifPeu après 1789, la France eut l'idée de ressusciter les Jeux olympiques, ainsi que je l'ai découvert en lisant Joseph de Maistre: car il en contestait formellement l'utilité et le sens. Il rappelait que, dans l'Antiquité, ces Jeux émanaient du culte de Zeus, qui n'existait plus. Le premier arrivé à la course était regardé comme le béni du dieu dont Olympie célébrait en particulier le culte. On se souvient que le temple de Zeus y abritait une statue du dieu sculptée par Phidias, et qu'elle était tellement belle, disait-on, que l'artiste avait dû être invité dans l'Olympe, et pu le voir de ses propres yeux: il l'avait ensuite reproduit à l'identique!

    La petite montagne surplombant le sanctuaire avait été, selon les dépositaires des mystères, le théâtre de la lutte entre Zeus et Kronos son père: là le roi de l'Olympe avait châtré le Titan. Le monde en était donc issu: Zeus était la force par laquelle les lois s'imposaient à la nature. Et le vainqueur aux Jeux, tiré par sa virilité, volant sur la piste, était à l'image de Zeus: son esprit l'habitait. Sa victoire reflétait celle du dieu. Elle était toujours regardée comme un prodige: la fleur de la nature touchait au divin.

    Pour Joseph de Maistre, l'idée que les dieux pussent intervenir dans une course était dépassée: l'Église avait proscrit à ce titre le duel judiciaire parce que Dieu ne pouvait, selon elle, être contraint de participer à un combat; la victoire n'avait donc aucune espèce de signification. Maistre était persuadé, du coup, que les hommes se désintéresseraient de ces Jeux olympiques restaurés.

    Ce ne fut pas le cas: on a continué à attribuer à la victoire sportive un sens moral, quoiqu'il soit plus vague que dans l'Antiquité. Pour réveiller l'intérêt, toutefois, on a inséré à la manifestation un aspect qui à l'origine n'était pas prévu: la concurrence entre les nations. Il sert d'aiguillon: sans elle, on n'y serait pasCaligula_bust.jpg aussi sensible qu'on l'était dans les temps antiques: Joseph de Maistre n'avait pas tort. On s'identifie aux athlètes de sa nation, et la passion s'installe. C'est lié à l'essor des nationalités, dans le contexte mondialisé de la fin du dix-neuvième siècle.

    Il faut rappeler que les Jeux olympiques de l'Antiquité ont perdu de leur prestige à l'époque romaine: le seul vrai dieu devant au fond être l'Empereur, il n'était pas question qu'un autre que celui-ci gagnât, et Caligula, un jour, organisa une course dans laquelle il devait être déclaré le seul vainqueur: nul n'avait le droit de le dépasser! Il était forcément l'élu de Zeus... Les Jeux olympiques ne s'en remirent jamais. Leur lien avec les vieux mystères s'était rompu.

    Sans le concours des États et leur volonté de nourrir le sentiment national, la manifestation n'aurait pas lieu, ou n'intéresserait guère, je crois.

  • Le sang de l’Araignée

    Amazing Fantasy #15 (1962) - Stan Lee & Steve Ditko - Arkham Comics 7 rue Broca 75005 Paris.jpgDans le subconscient, on assimile volontiers l'énergie nucléaire à quelque chose de miraculeux: il s'agit, pour beaucoup, de libérer les forces constitutives de la matière, dont au fond on estime qu'elles sont divines - qu'on pense ou non croire en Dieu. Et dans les fables contemporaines, cela donne l'étrangeté du sang radioactif de Spider-Man, que créa Stan Lee. Celui-ci a d'ailleurs souvent utilisé le procédé consistant à raconter que la technologie avait permis, directement ou non, la création de surhommes - de véritables anges terrestres: Captain America est aussi dans ce cas, et puis Iron Man, et de nombreux autres. Faisant feu de tout bois, il les mêlait aux dieux de la mythologie, ou à des extraterrestres ayant reçu des grâces d'entités cosmiques mystérieuses.

    Mais le sang radioactif de l'Homme-Araignée est célèbre et participe inconsciemment de la croyance que l'énergie des atomes est liée au divin, et peut par exemple fondre l'être humain et d'autres espèces, en donnant notamment au premier les qualités des animaux: son pouvoir s'étend de façon universelle; il franchit le seuil des formes extérieures - des apparences.

    Le cinéaste David Cronenberg, de façon plus réaliste, commence son film La Mouche comme si effectivement de s'être mêlé physiologiquement à une mouche donnait des pouvoirs surnaturels, et puis finit par montrer que cela dissout la personnalité et la corporéité, rend l'homme mauvais et infâme.

    Libérer la radioactivité revient au fond à chevaucher des dragons: les forces morales doivent forcément être décuplées, si on veut rendre crédible l'idée qu'on les contrôle parfaitement et qu'on ne les utilise que pour le bien de l'humanité. La nature humaine en rien ne semble propre à le faire d'emblée: seule, elle tend à exploiter ses pouvoirs dans le sens de l'égoïsme. Mais on est sans doute assez pressé de regarder comme miraculeuse la technologie moderne pour avoir envie de croire autre chose: il suffit, pense-t-on, de le décider en toute conscience pour qu'elle soit au service de tous! Comme si la tentation de l'utiliser au moins au service de l'État dont on dépend au détriment des autres n'était pas constante - comme si, même, on n'y cédait pas presque constamment, dans le monde!

    Il y a là une profonde naïveté, propre à l'art populaire - et aux gouvernements, que, sans doute, ces illusions tendent à arranger.

  • Fiabilités de la psychologie judiciaire

    En France, un drame affreux, survenu au Cambon-sur-Lignon, a mis en cause les experts en psychologie judiciaire qui avaient estimé sans danger la remise en liberté d'un jeune homme qui avait commis un viol. Personnellement, j'ai le sentiment que les psychologues se fient beaucoup trop, dans leurs idées, aux découvertes de la physiologie, qui, pour l'essentiel, établit l'importance fondamentale du cerveau dans la vie de l'âme. Je crois que cela tend à leur faire croire que les pulsions ressortissent à la vie intellectuelle et qu'au fond, il s'agit surtout de choisir ce qu'on a l'intention de faire. De cette manière, si on tombe sur une personne qui semble sincèrement s'être résolue de ne pas recommencer à agir mal, on suppose facilement qu'elle n'a que peu de possibilité de récidiver.

    La psychanalyse, tout en restant dans les présupposés de la physiologie et du matérialisme scientifique, a essayé de créer un espace obscur dans lequel les pulsions se mouvaient d'une façon qui échappait aux intentions conscientes. Elle admettait le subconscient, tout en ne cherchant lesdieu11.jpg causes des actions que dans les souvenirs enfouis, dans l'enfance, voire l'hérédité. Cela en a conduit certains à inventer de toutes pièces des souvenirs, parfois remontant à avant la naissance, afin de justifier tel ou tel comportement, tel ou tel désir. On dit que ces inventions sont surtout dues au pouvoir de suggestion de certains psychanalystes, mais il s'agit aussi de les soumettre à des principes mécaniques simplistes en créant un passé pour qu'il corresponde au présent. Le docteur Knock en a le premier donné l'exemple, dans la pièce de Jules Romains: il invente à une dame une chute effectuée d'une échelle durant sa jeunesse pour la convaincre qu'elle est malade et qu'elle doit suivre un traitement!

    Dans l'ancienne sagesse, on liait les pulsions irrépressibles aux cycles lunaires. Le mythe du loup-garou est né de cette façon. Or, à mes yeux, les pulsions viennent bien de la nature et des rythmes imprimés à celle-ci par les astres. On le nie, en général, mais il est bien apparu que la Lune avait une influence sur les cycles de germination et de reproduction. Lorsque ces phénomènes sont vécus de l'intérieur, ils se manifestent sous la forme de pulsions sexuelles. L'Inde antique même liait le dieu de l'amour, Kama, aux phases lunaires. En tout cas, je ne crois pas que les pulsions sexuelles soient dues à un choix conscient, d'ordre culturel ou intellectuel. Néanmoins, il apparaît que certaines personnes y sont plus sensibles que d'autres, qu'ils éprouvent plus de difficulté à les contrôler. Les raisons en restent généralement obscures. Les psychologues ne mesurent rien, de cet abîme. Pour moi, on ne peut rien y déceler, si ce n'est par la lumière de l'introspection: celle de la spéculation intellectuelle n'éclaire pas. Bien se connaître, c'est aussi voir la bête qu'on a en soi.

  • Séducteurs émancipés

    France20-20Paris20-20Champs20Elysees.358936291.jpgA Paris, on se pose volontiers comme étant au-dessus de toute notion de bien et de mal sur le plan sexuel. On estime simplement que les pulsions doivent s'accorder avec le sens de la vie sociale, être maîtrisées par la raison. Et on fait, en général, comme si on était dans ce cas, comme si, de ses pulsions, on était maître.

    Cependant, un personnage illustre a récemment donné une image moins digne: car il disait concilier ses pulsions avec le sens de ce qui est respectable, en ne s'adressant qu'à des adultes consentants - des personnes du monde ayant déjà de l'expérience et n'accordant plus de valeur morale à l'acte, ayant dépassé ce puéril aspect des traditions primitives de l'humanité! Mais ce portrait de l'homme ou de la femme moderne idéal est apparu comme imaginaire, comme sortant plus des romans, ou des films, que du réel - plus de Belle du Seigneur (par exemple) que de la vie que son auteur a pu effectivement mener: car son héros, on s'en souvient, était un grand séducteur. En vérité, les pulsions surgissent depuis un puits sans fond, et elles auraient bien du mal à trouver de quoi se satisfaire si elles respectaient des codes clairs. On a, du coup, découvert que la réalité était loin de l'idéal qu'on peignait.

    pt38884.jpgLes âmes du meilleur monde, semblablement, se posent comme évoluant au-delà de toute jalousie, de tout sentiment de propriété de l'autre. Mais je crois que ce n'est guère fidèle aux faits. Qu'il s'agit surtout de donner un lustre illusoire à l'absence de capacité à réfréner ses pulsions. Et que partout d'ardentes jalousies enflamment les cœurs, se transformant en haines - et prenant divers prétextes pour s'épanouir publiquement: l'idéologie, par exemple...

    Je lis le Dhammapada - recueil de versets officiellement issus de la parole même de Bouddha - parce qu'il est le texte fondamental du courant théravadin, pratiqué par des pays dans lesquels je compte me rendre; et le verset 284 dit: Tant que la dernière attache du désir envers la femme n'est pas rompue en l'homme, l'esprit est asservi, tel le veau qui tète sa mère. Naturellement, on n'est pas obligé de suivre Bouddha dans son idée, ni même de chercher à délivrer son esprit des attaches terrestres; mais enfin, il est pour moi un peu ridicule de dire qu'on s'adonne sans frein à ses passions et qu'on a, dans le même temps, une vie intérieure tout à fait apaisée, rythmée par la raison - qu'on a les membres dominés par l'intelligence jusqu'au bout du cheveu!

  • Infaillibilité de l’État

    papaute.jpgJe crois que dans beaucoup de cas, l'infaillibilité du Pape a été remplacée par le sentiment de l'infaillibilité de l'État. Sur le plan culturel, l'échelon dit national essaie toujours d'apparaître comme le seul légitime.

    Chez lui, à Bourg-Saint-Maurice, j'ai parlé de cela, indirectement, avec Jean-Luc Favre, l'un des écrivains de mes Muses contemporaines de Savoie. Car il tendait à défendre cet échelon national de la culture et, par conséquent, admettait le caractère plus ou moins illicite de la culture régionale. Il avouait, au demeurant, que, à cet égard, le fond du problème est politique: admettre la légitimité de la culture régionale à côté de la culture nationale, sans rien hiérarchiser d'emblée, c'est installer dans les esprits l'idée d'une relativisation de l'échelon national, et, ainsi, découper au moins intérieurement la République.

    Je ne dis pas, naturellement, qu'il faille hiérarchiser dans l'autre sens et promouvoir en particulier la culture régionale; comme les régions ont aussi leur représentation politique, la culture redeviendrait liée à l'État; or je crois qu'elle doit être libre et non hiérarchisée a priori.

    Pour moi, l'échelon national et l'échelon régional ne créent, dans la culture, aucune forme de vertu de principe: ils donnent seulement une coloration. Soit la couleur de la culture vient de Paris, soit elle vient, par exemple, de Samoëns; ce n'est pas la même, mais la qualité n'en dépend pas, contrairement à ce qu'on croit souvent: car celle-ci ne dépend que de l'artiste, de l'être humain qui assume, consciemment ou non, une couleur particulière, et y bâtit son œuvre. ramuz.jpgC'est lui qui donne son éclat et sa profondeur à une teinte donnée.

    Le département de Haute-Savoie bénéficie de la proximité de la Suisse, culturellement active et politiquement indépendante. Par elle, le contact est établi avec un étranger qui relativise l'échelon national et empêche qu'on le considère d'emblée comme une référence absolue: Ramuz même, en Haute-Savoie, faisait, de son temps, concurrence à André Gide - en particulier dans le Faucigny et le Chablais. L'infaillibilité de l'État, son autorité en matière culturelle et morale, y est comme assouplie. On s'y sent moins obligé qu'ailleurs de vénérer comme d'ultimes prophètes Gilles Deleuze ou André Comte-Sponville - par exemple.

  • Dominique Strauss-Kahn et les rigueurs de la Justice

    dskproces.jpgLa façon dont la police de New York a arrêté Dominique Strauss-Kahn m'a renvoyé à l'image générale des États-Unis: l'exécution des décisions prises y dégage toujours une grande force. Cela se vérifie en littérature, dans le cinéma: l'application de la mécanique narrative y a quelque chose d'époustouflant. Cela ne dit pas que la décision prise soit la bonne, que l'œuvre qui contient cette mécanique narrative efficace soit digne d'être admirée, mais critiquer la capacité d'exécution des Américains reviendrait au mieux à critiquer un trait qui leur est propre, au pire quelque chose qui apparaît en soi comme une qualité.

    Le choc ressenti par les Français, face à l'arrêt énergique de l'un de leurs personnages les plus en vue, ressortit en partie au sentiment patriotique: comment un pays étranger peut-il traiter de façon aussi rigoureuse un personnage qui à Paris est illustre? Ensuite, la raison dit si, oui ou non, d'une part, ce trait propre aux Américains, d'être énergiques et efficaces dans l'exécution, est une qualité ou un défaut; d'autre part si la décision d'arrêter Dominique Strauss-Kahn était la bonne.

    Pour la première question, j'ai déjà répondu. Pour la seconde: la présomption d'innocence n'empêche pas la garde à vue et la détention préventive. D'ailleurs, la victime est elle aussi présumée innocente d'avoir apporté un faux témoignage.

    J'ai quand même un doute: je crois que la présomption d'innocence a été renforcée, en France, parce que des élus se plaignaient d'être traités avec trop de rigueur par le Juge d'Instruction: ils exigeaient plus de respect - plus de déférence. En Amérique, cette réforme n'a pas eu lieu, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.

    kozy-shakes-hands-with-imf-managing-director-strauss-kahn-at-g20-finance-ministers-and-central-bank-governors-meeting-at-the-elysee-palace-in-paris.jpgIl est également possible que beaucoup de Français aient été déçus parce qu'ils attendaient du prévenu de grandes choses sur le plan politique. Personnellement, je pense que Dominique Strauss-Kahn est surtout étatiste. Que les milieux d'affaire l'apprécient tend à mon avis à prouver qu'il voulait mêler l'État à l'économie en laissant à celle-ci des marges de manœuvre suffisantes pour enrichir l'État. Mais je pense que l'État devrait se désengager de l'Économie, ne compter que sur l'impôt, et se concentrer sur sa capacité à appliquer les procédures légales avec netteté et vigueur - précisément. L'aspect social ne consiste pas, je crois, à impliquer l'État dans l'économie, mais à intervenir dans les prix et les salaires pour imposer le régime de l'Égalité. Cela a bien sûr une incidence sur l'économie, mais l'État n'a pas à s'en soucier: il doit être rigoureux avec lui-même. Son souci doit être d'abord l'Égalité; l'État n'est pas un organe créateur de richesses. Pour s'imposer aux riches, aux puissants, aux illustres, aussi bien qu'aux autres - pour agir d'une façon impartiale -, l'État ne doit pas chercher à s'enrichir: cela l'embarrasse dans ses capacités d'action.

    Mais on trouve des gouvernements, même socialistes, qui se font élire en annonçant surtout qu'ils vont rendre riches les gens.

  • Le centralisme et les machines

    hal.jpgDans la Tribune de Genève du samedi 2 avril, au sein d'un article consacré aux immeubles dont l'aération est entièrement automatisée, et qui, malgré leur perfection théorique, rendent inexplicablement malades nombre de gens qui y travaillent, Andrea Bassi, architecte qui est à l'origine de ces nouveaux bâtiments à Genève, a dit estimer que les systèmes fermés s'imposent dès lors qu'un bâtiment est conçu pour avoir de grands espaces destinés à de nombreux employés; il a eu ces mots: Il s'agit d'un problème de société. Dans un grand groupe où travaillent des gens de diverses nationalités, les perceptions et les besoins sont multiples. Les gens n'ont pas les mêmes envies ou habitudes. Un système centralisé permet d'éviter les conflits tout en économisant de l'énergie, ce qui est essentiel actuellement. Il est fascinant de songer qu'un système centralisé et mécanisé permettrait de surmonter toutes les différences particulières; l'universalisme qui s'effectue par la centralisation et la mécanisation du tissu social est une doctrine bien connue, et souvent appliquée.

    androide-metropolis.jpgIl faudrait cependant voir si cette mécanisation de l'être humain le tient par ce qu'il a de spécifiquement humain, ou par ce qu'il partage aussi avec les animaux, ou les plantes. A mes yeux, il est évident qu'en l'espèce, l'homme est considéré dans ses besoins physiques tels qu'ils peuvent être définis par un rationalisme scientifique matérialiste; la dimension individuelle n'est pas prise en compte, et la vie intérieure telle qu'elle peut réellement exister, non plus: car elle n'est pas faite, contrairement à ce que croient certains, de formes définies à l'avance. Elle échappe, en réalité, à tout principe général distinct, ses racines étant placées dans un abîme qui n'a pas de fond. Or, là précisément est l'essence, et même la substance de l'humanité, ce qui la place au-delà de l'animalité. Ce qui est mécanisé se relie bien davantage à ce qu'il partage avec les animaux.

    Il faudrait voir, également, ce qui, dans l'éducation, s'oppose à la spécificité de l'être humain dans tout mouvement de rationalisation et de centralisation. Je crois que le rejet instinctif dont une éducation trop rationalisée et trop centralisée fait instinctivement l'objet, de la part des élèves, est en réalité une marque, de la part de ceux-ci, qu'ils sont attachés à ce qui les rend humains, face à ce qui fait d'eux des éléments d'un système global. metropolis0229.jpgLa vie, en réalité, et contrairement à ce qu'on croit souvent, ne se déploie pas dans la régularité, mais se déploie d'elle-même, et la régularité se contente de lui donner forme. Cependant, il peut exister des formes dénuées de vie: ce n'est pas la forme qui donne la vie. Le mouvement propre au vivant tend à dérégler les choses, à apporter, au sein de la régularité du monde physique, ou minéral, un élément supplémentaire qui crée le désordre. Il faut donc forcément de la souplesse et de l'individualisation. Il faut accepter une part d'incertitude; les élèves, par exemple, peuvent réagir de mille manières à ce que leur dit un enseignant: on ne peut rien prévoir à l'avance, et protester contre cette part d'inattendu, de la part des professeurs, serait la marque que la réalité de la chose n'a pas été saisie, et qu'ils tendraient à vouloir que les enfants fussent des machines plutôt que des hommes.

  • Une frontière de papier

    john-berger.jpgJohn Berger est un écrivain né à Londres qui a un peu vécu à Genève et s'est finalement installé en Haute-Savoie, assez haut dans les montagnes, au-dessus du Giffre. Il a alors écrit plusieurs livres sur la vie des travailleurs de la terre, dans ces hauteurs, en essayant de restituer leur point de vue, leur vision, en se mettant dans leur âme, un peu comme l'avait fait Ramuz, et le résultat en a été célébré jusqu'aux États-Unis. Peut-être a-t-il contribué à faire connaître la vallée du Giffre en Grande-Bretagne, car beaucoup d'Anglais y ont acheté une maison. Comme il a, quoi qu'il en soit, reçu le titre de membre d'honneur de la Société des Auteurs savoyards, je l'ai mis parmi mes Muses contemporaines de Savoie.

    Or, dans le premier volume de sa trilogie consacrée aux paysans savoyards, Pig Earth, il fait évoquer la frontière entre Genève et la Savoie de la façon suivante: We are surrounded by natural frontiers: snow, mountains, rock walls, rivers, ravines. For centuries we have also lived near an invisible political frontier. Where exactly it runs, changes according to the force of foreign governements and armies. This frontier divides the rich from the poor, and it is the easiest of all to cross.

    Selon le personnage de John Berger, donc, la frontière entre Genève et la France voisine est artificielle, le pur produit de la volonté humaine, dépendant du simple rapport de force entre les gouvernements et destinée à séparer les riches des pauvres.220px-William_Windham_by_Sir_Joshua_Reynolds.jpg Le point de vue d'un Anglais, non directement intéressé, est un apport important. Déjà, au dix-huitième siècle, Windham avait ouvert la voie du mont Blanc, que l'on regardait comme fermée.

    La vraie frontière naturelle, dans les temps anciens, était surtout constituée par les gros cours d'eau, parce qu'ils nécessitaient un pont, un ouvrage humain, pour être traversés: même les cols pouvaient être franchis à la seule force des membres. Mais il est de toute façon certain que la frontière entre Genève et la France voisine doit tout aux États, rien à la Nature. Elle témoigne de la manière dont, à la fin du Moyen Âge, les lois humaines ont commencé à essayer d'imposer aux choses une organisation nouvelle. Pour ainsi dire, elle est contemporaine de l'horloge, qui impose un temps indépendant du cours des astres.

    Ainsi, il faut en tirer que tout écologiste est forcément favorable à la suppression de cette frontière, d'une façon ou d'une autre. Et s'il est vrai qu'elle n'a été en réalité instituée que pour séparer les riches et les pauvres, comme le dit John Berger, tout socialiste est forcément dans le même cas.

    Certes, séparés par des lois, les riches et les pauvres peuvent toujours constituer des peuples distincts; néanmoins, aujourd'hui, alors que la frontière est bien ouverte, on voit des pauvres de l'intérieur s'installer à l'extérieur, faute de logements, des riches de l'extérieur s'installer à l'intérieur, pour trouver une vie plus belle. Les deux communautés ne sont pas devenues deux espèces impossibles à unir. Les lois humaines sont trop fragiles.