Société - Page 5

  • Jacques Attali et l’industrie nucléaire

    nightland.jpgUn jour, m'a-t-on dit, Jacques Attali a écrit un article dans Le Monde affirmant que l'humanité n'avait rien à craindre de l'extinction du soleil parce que, d'ici là, elle aurait assez appris à manier l'atome pour le rallumer, ou en fabriquer un autre! Cela me rappelle The Night Land, le livre de William Hope Hodgson que j'ai lu récemment et dont j'ai parlé ailleurs: il prétend que l'humanité, lorsque le soleil sera éteint, se réfugiera dans une immense pyramide dont l'énergie aura pour source le feu terrestre. Celui-ci est justement évoqué comme ayant un pouvoir magique tendant à la résurrection.

    Il existe, je crois, un fond fabuleux à la foi en l'industrie nucléaire. On feint de se placer toujours, au sein du débat public, dans la sphère de la raison, mais, au-delà, des espoirs existent qui touchent au rêve, à la fable, et qui renvoient pour ainsi dire à l'idée de la cité céleste, mais reliée à la science moderne: il s'agit bien de science-fiction, dont l'essence est justement d'unir la fable à la science actuelle, d'orientation matérialiste.

    Les anciens Grecs admettaient la puissance magique de la connaissance humaine, tout en la rejetant sur le plan moral: ambiguïté que le monde moderne a souvent du mal à comprendre. Prométhée enchaîné par Zeus après qu'il a apporté le feu aux hommes reflète le serpent condamné par Yahvé à ramper sur le sol de la Terre après qu'il a convaincu les hommes de manger du fruit de l'arbre de la Connaissance, à la différence près que le mythe grec semble orienter l'attention vers les applications concrètes, matérielles, de la Heinrich_fueger_1817_prometheus_brings_fire_to_mankind.jpgscience, vers les techniques. Cependant, l'épisode biblique de la tour de Babel, évoquant l'invention de la brique, et faisant de celle-ci la source du défi jeté à Dieu, va dans le même sens. Mais la mythologie grecque évoque des hommes qui, par la science, ont pu voler, tels Dédale et Icare, ou ressusciter: on touche davantage à la magie et au merveilleux. Héraclès, d'ailleurs, est censé avoir délivré Prométhée.

    Or, à l'époque romantique, on le sait bien, on a repris ces fables, mais en estompant leur trame morale: on a surtout regardé comment ces images, si elles étaient matérialisées, amélioreraient le sort de l'homme.

    C'est principalement venu d'Angleterre: Percy Shelley a composé Prometheus Unbound, et son épouse, le roman de Frankenstein, qui, toutefois, a conservé la défiance, sur le plan moral, qu'avaient les Anciens vis-à-vis de la Connaissance. Victor Hugo, ensuite, a glorifié le progrès technique, le disant d'origine divine, même s'il voulait qu'il s'accompagne forcément d'une révolution spirituelle: sinon, pensait-il, il conduirait l'humanité à la catastrophe. Précisément, cette révolution spirituelle consistait d'abord à assumer l'origine mystérieuse de la connaissance - ou plus généralement des pensées.

  • Socialisme et nucléaire

    0139-0169_mammon_seinen_anbetern_gewidmet.jpgQuand on songe qu'il est impossible d'empêcher absolument que des accidents surviennent dans les centrales nucléaires et que leurs employés se sentent toujours plus ou moins le devoir d'intervenir pour éviter une catastrophe majeure, comme c'est en ce moment le cas au Japon, on s'étonne que des partis dits sociaux ne soient pas opposés à une industrie nucléaire qui, dans les faits, est incapable de protéger les employés qui réparent les dégâts provoqués par les accidents. Cela semble bien sacrifier les travailleurs sur l'autel du Capital.

    On peut se dire que l'industrie nucléaire étant, par exemple en France, entièrement nationalisée, il s'agira plutôt de les sacrifier sur l'autel de la Patrie. Mais le socialisme n'est pas censé sacrifier le droit des travailleurs à l'idée nationale. Et puis, dans les faits, au sein de l'industrie nucléaire, les États prennent volontiers la forme d'entreprises qui se font concurrence. Ils s'efforcent de vendre leurs centrales nucléaires à l'étranger, ou bien l'électricité qu'ils produisent en surplus. Ils en arrivent même, au travers de l'entreprise nationalisée, à inciter à la consommation.

    Les partis sociaux étatistes ont beau jeu de dire que l'électricité rend service au peuple: elle est trop soumise à l'économie de marché pour qu'on y croie. D'ailleurs, le vrai progrès ne peut admettre le sacrifice de quelques travailleurs au plus grand nombre: pensée réputée libérale, avec raison - elle est aussi, je crois, un reste de paganisme, du temps où l'on sacrifiait la liberté de certains hommes à la Cité, du temps où l'on avait des esclaves. Mais le vrai progrès est pour tous.

    Bref, que des partis qui se réclament des traditions antiques dont somme toute le capitalisme est issu défendent l'industrie nucléaire, cela se volcan_004.jpgcomprend; mais les partis sociaux qui la défendent, dans l'état actuel des choses, donnent le sentiment de n'être pas vraiment cohérents, et de vouer un culte aveugle à la puissance de l'État, même quand celui-ci, qu'on le veuille ou non, ne se comporte pas réellement d'une façon sociale, ce qui arrive bien plus souvent qu'on ne veut bien l'admettre. Car agir d'une façon sociale, cela ne peut pas être simplement donner à l'État une couleur de bienveillance à l'égard du peuple: cela, en effet, Machiavel le conseillait déjà à tout prince!

    L'État qui se mêle d'économie en prétendant de cette manière la réguler me fait penser à quelqu'un qui prétendrait se jeter dans un volcan pour y contrôler les flux de lave. L'État peut dresser des parois pour protéger le peuple des éruptions; mais il ne peut pas contrôler la lave: je ne pense pas! S'il s'y jette, c'est parce qu'il espère en tirer de la force, pour s'imposer.

  • Les héros de Fukushima

    centrale-de-Fukushima-photo.jpgLa Tribune de Genève a présenté les employés de la centrale nucléaire de Fukushima-Daïshi comme des héros se sacrifiant pour empêcher une catastrophe nucléaire majeure. Cependant, sont-ils absolument libres de choisir? Un héros ne doit-il pas être absolument volontaire, et, par conséquent, ne pas être un salarié de l'entreprise en difficulté? Il me semble que l'industrie nucléaire a un vrai problème au regard du droit du travail, s'il s'avère que, lorsqu'une centrale nucléaire se dérègle, il n'existe aucun moyen de protéger les employés qui s'efforcent de la réparer. Car c'est bien ce qu'on a entendu dire: les combinaisons existantes ne sont pas suffisantes. Et il n'existe pas encore de robots qui puissent remplacer les êtres humains soleil.jpgdans une telle situation!

    Or, contrairement à ce que prétendent les gouvernements, il est impossible de garantir qu'une centrale nucléaire ou quelque machine que ce soit fonctionne toujours parfaitement. Même quand il n'y a aucune faute humaine, il existe toujours la possibilité que la nature détériore l'objet orgueilleusement créé par l'homme! Tout État qui peut légitimement assurer qu'il n'y a aucun risque, à cet égard, est simplement celui qui a la chance de faire arrêter l'exploitation de la centrale nucléaire avant qu'il n'arrive un malheur. Car les malheurs arrivent toujours: est-ce qu'on ne sait pas que même les roches s'effritent, que même les planètes sont amenées à se dissoudre, le soleil destiné à s'éteindre? Dire qu'il n'y a aucun risque ne veut rien dire: tout objet est appelé à se briser, à disparaître.

    Au regard de cette réalité, à mes yeux indéniable, il faut créer des lois qui obligent les entreprises justice.jpgà respecter le droit des employés qui iront réparer l'objet en question à ne pas en subir de graves dommages corporels. Si ces lois n'existent pas, l'État est responsable. Il n'y a pas à dire que l'électricité est importante pour la civilisation moderne: le droit ne doit pas dépendre de considérations matérielles; c'est la mise en œuvre de l'économie qui doit dépendre du droit, non le contraire. Le rôle de l'État n'est pas réellement de favoriser le progrès matériel: l'homme, en fait, cherche naturellement à améliorer ses conditions de vie et à accroître les connaissances qui le lui permettent; le rôle de l'État est de veiller que les droits des gens, et notamment des travailleurs, soient respectés.

    Cela veut dire que, en droit pur, s'il n'existe pas de moyen de protéger les employés des entreprises qui s'efforcent de réparer les centrales nucléaires endommagées, on devrait, me semble-t-il, suspendre l'activité des centrales nucléaires en attendant qu'il soit inventé.

  • Internet et Liberté, II

    carto-internet.jpgOn dit souvent qu'Internet est un formidable outil pour l'expression libre, mais je pense que cela ne sera vrai que pour un temps; je crois qu'il viendra un moment où les États l'utiliseront pour leur intérêt propre, et qu'alors, Internet sera en réalité un moyen de répandre plus efficacement encore qu'autrefois les idées qui arrangent ces États. La phase de l'absence de réglementation de la parole publique, de ce point de vue, est nécessaire pour que, chez les peuples, le goût pour Internet et l'habitude de s'en servir s'imposent. Car cela ne peut avoir lieu, précisément, que si cela apparaît comme un outil d'expression personnelle.

    Je crois qu'on commence à voir cela advenir. On peut déjà faire l'expérience d'espaces de discussion électroniques créés par des institutions qui peu à peu interdisent les débats, et ne s'en servent que pour diffuser plus rapidement et plus efficacement les informations que les responsables de ces institutions jugent utiles. Dans son propre milieu professionnel, je pense que chacun a déjà pu fréquemment constater ce phénomène.

    big_brother_theater.jpgInternet est à mon avis déjà plus contrôlé - souvent par des voies détournées - qu'il n'y paraît. Parfois, il l'a été ou l'aura été trop tôt, et cela peut avoir pour conséquence une désaffection qui réduira finalement l'efficacité de cet outil, pour les dirigeants. Mais il faut voir que les États qui subissent plus qu'ils ne gouvernent Internet, pour le moment, sont forcément fébriles. A cet égard, une compétition existe, car certains États ont d'emblée plus d'influence que d'autres sur cet outil.

    On peut bien sûr parler de démocratie, et se griser de jolis mots de ce genre; quand on est lié à des États qui tendent à modeler Internet plus qu'à le subir, c'est un peu facile. Toute technologie diffusant des images et des informations peut faire et fait effectivement l'objet de manipulations. Toute machine nouvelle accroît le pouvoir des particuliers en proportion de celui qu'ils possèdent déjà; les dirigeants s'en trouvent toujours renforcés.

  • Jacobinisme & fraternité

    quatrevingt-treize_victor_hugo5.jpgJ'ai pu donner au centralisme à la française une origine plus pratique qu'idéologique, la Convention ayant pu la reprendre de l'absolutisme monarchique plus par nécessité que par conviction, pour sauver la Nation: on voulait éviter l'éclatement du pays.

    La situation actuelle est-elle différente? On sait que François Mitterrand désirait la décentralisation de la France: lui aussi assimilait le centralisme au monarchisme. Il fallait seulement que le peuple fût prêt, et acceptât en principe les valeurs fondamentales de la République. Mais, à Paris, on continue volontiers de penser, comme le faisait Joseph de Maistre, que la plèbe est spontanément monarchiste, et qu'il n'y a qu'une minorité de gens qui seraient capables de vivre dans un régime à la fois parlementaire et décentralisé - de s'entendre et, pour ainsi dire, de se conduire d'une façon civilisée!

    Peut-être que cette idée, qu'elle soit fausse ou vraie, en arrange quelques-uns: qu'il s'est formé une élite tendant à l'aristocratie et qui se plaît à se regarder comme seule à même de gouverner l'ensemble. Ce serait comme les descendants des magistrats qui entouraient le roi de France à Paris et l'aidaient à administrer le pays. La Révolution pour ainsi dire ne les aurait pas délogés.

    Il n'en reste pas moins qu'à mes yeux, le salut final, sur le plan politique, est bien dans les libertés acquises localement. La fraternité doit certainement devenir un lien suffisant pour assurer l'unité. La liberté ne serait dès lors plus à craindre. Mais comment s'y prendre, pour développer la fraternité? Là est peut-être la plus grande difficulté. Je ne pense pas qu'on pourra faire, à cet égard, l'économie d'une éducation tournée vers l'éthique non plus d'une façon intellectuelle et théorique, comme on le fait aujourd'hui, mais en s'adressant au sentiment, et en lui donnant une forme qui épouse l'élan propre à la fraternité. Par exemple, en faisant vénérer la figure de Jean Valjean! Celui, dit Victor Hugo, qui devint capable de rendre le bien pour le mal. Le personnage de Gauvain, de Quatrevingt-Treize, peut certainement être assimilé aux héros antiques, Hugo en faisant du reste la manifestation de l'archange saint Michel, l'esprit de la justice universelle... Il en est une figure et peut être aimé en tant que tel.

    Il faut certainement créer une sorte de panthéon héroïque, même fictif, incarnant l'idée de fraternité humaine. La simple diffusion d'une doctrine réputée républicaine non seulement est par principe contraire à la liberté de conscience de chacun, mais de surcroît restera inefficace.

  • Nécessités du videoprojecteur

    video-projecteur.jpgUne grande mode de l'Éducation nationale, en France, est le videoprojecteur. A ce qu'il paraît, le ministre Xavier Darcos aurait déclaré que ne pas l'utiliser relevait de la faute professionnelle.

    Malheureusement, dans les faits, on est assez empêché de ne pas tomber dans cet horrible péché, car il y a infiniment plus de cours donnés à la fois que de videoprojecteurs au sein d'un même établissement. Est-ce que, de la part du ministre, qui est censé donner les moyens d'exécuter ses recommandations, cela relève de la faute professionnelle? Ou est-ce que l'enseignant doit intégrer à son salaire des cotisations professionnelles, c'est-à-dire acheter lui-même le matériel nécessaire à l'exécution des recommandations ministérielles? C'est une énigme.

    Je reviendrai ultérieurement sur la valeur pédagogique propre à donner, selon moi, à une telle machine. Pour le moment, je veux bien admettre que si une machine est à portée de ma main, je trouve toujours l'occasion de l'utiliser, que je ne m'en fais pas une montagne. Au sein de mes conférences, de fait, je me sers bien d'un videoprojecteur, en général; mais c'est à condition, à vrai dire, qu'il soit disponible, et prêté par l'institution qui m'accueille: car sinon, comme je n'en ai pas, il faudrait que je double le montant de mes prestations.

    Je n'en ai pas, et je n'aime pas acheter des machines.

    Corps de l'acteur.jpgDe toute manière, je dois dire que quand je fais des conférences, je crois parler avec chaleur, et même, bouger assez, tant des bras que des jambes, pour animer et représenter par des gestes - qu'on pourrait regarder comme symboliques - ce que j'énonce: je le mime, obscurément. Eh bien, cela reste le principal de la conférence. Plutôt que de chercher à soutenir la fabrication de machines, il faudrait renouer avec les cours d'élocution antiques, et réapprendre l'art des gestes. Les conférenciers sont des acteurs. Ils doivent incarner ce qu'ils énoncent.

    Comme dirait l'autre, peu importe le micro: l'important est de savoir chanter.

    Tolkien déjà critiquait ceux qui pensaient qu'avec des machines volantes, on allait pouvoir entrer dans des mondes nouveaux! L'art seul a ce pouvoir, disait-il avec raison: la poésie. La musique. La danse. Les images. Mais peu importe de quelle façon, matériellement, celles-ci sont créées!

  • Décalage culturel

    languedoc_roussillon.jpgJ'ai parlé de mon collègue Omar hélas décédé récemment. J'ai dit qu'il me faisait la gentillesse de rire même à mes blagues pas drôles.

    Un jour, je lui ai demandé de quelle région il venait (il avait un léger accent méridional), et c'était le Languedoc; je lui ai dit que s'il était venu de Bretagne, on aurait pu le dire un Omar à l'armoricaine, et ma foi, cela l'a fait rire. Or, j'ai été surpris: quoi, c'était la première fois, qu'on lui faisait ce calembour? Et il a dit oui.

    Tandis que moi, Rémi fa sol, on me l'a fait si souvent!

    Je me trompais peut-être, mais il me sembla que ce simple fait introduisait mon esprit à une autre vie que la mienne, une vie où le prénom ne donne pas lieu à des calembours usant de formules toutes faites, traditionnelles, appartenant à la vieille France.clovis.jpg Il est possible que la blague de Rémi fa sol, aucun de ceux qui me l'ont faite ne l'ait inventée: tous ont répété une blague datant de plusieurs siècles, puisque Rémi est un prénom qui vient de Reims et qui fut popularisé à l'époque du roi Clovis. Il m'est apparu que peut-être, c'était de cette façon qu'un Rémi se sent entouré, au chaud, dans la communauté nationale, et qu'un Omar sent entre lui et cette communauté une sorte de faille, une solution de continuité - un léger courant d'air froid! Et à mon avis, ce n'est pas la volonté consciente d'aimer son prochain qui peut, à l'époque présente, faire évoluer les choses dans un sens totalement différent, car même si Nicolas Sarközy a précisément dit qu'il fallait, en France, développer les forces de fraternité, je crois que peu de gens en ont assez envie pour s'en donner vraiment les moyens - quelle qu'en soit la raison.