Spiritualités - Page 2

  • Pic de La Mirandole et ses Conclusions

    00000.jpgGrand amateur de kabbale, mon ami Pierre-Jean Canquouët m'a, outre donné plusieurs livres de Maurice Magre, prêté les 900 Conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques de Jean Pic de La Mirandole, philosophe italien du quinzième siècle. Elles ont été publiées aux éditions Allia en version bilingue, et comme je lis du latin tous les jours, je me suis dit que ce serait pour moi une excellente lecture. N'ai-je pas déjà lu Spinoza, autre philosophe plutôt moderne écrivant en latin? C'est aussi un enjeu du latin, de pouvoir lire des écrivains de la Renaissance, souvent intéressants.

    Le point commun entre Pic et Spinoza est d'ailleurs clair: leur latin philosophique est assez abstrait – il se ressent de la Scolastique, et je ne l'ai pas toujours compris. Mais il sert chez l'Italien à désigner des mystères que j'ai souvent reconnus – et approuvés.

    Souvent aussi, ai-je eu l'impression, il essaie de convaincre, dans sa juvénile naïveté, que, par son intelligence, il a pu résoudre les problèmes les plus ardus, et damer le pion à des kabbalistes émérites. Il est mort en effet à trente ans, et ses Conclusions ont été présentées aux théologiens de Rome alors qu'il était tout jeune. Il a d'ailleurs été condamné, et pourchassé.

    Outre qu'il puise dans le Zohar ses pensées, sa prétention à percer les énigmes les plus obscures par son brillant intellect a pu susciter ce rejet. Au lieu de laisser vivre les symboles, il assure plus d'une fois en avoir saisi le sens, ce qui était contraire à la tradition catholique, qui ne voulait pas que l'intellect les pénètre.

    J'ai noté les plus nobles aphorismes à ma portée, et j'en citerai quelques-uns, afin de donner de l'ensemble une idée. On trouve par exemple: Triplex proportio, Arithmetica, Geometrica et Harmonica, tres nobis Themidos filias indicat, iudicii, iustitiae, pacisque existentes symbola (la triple proportion arithmétique, géométrique et harmonique nous indique les trois filles de Thémis, symboles existants du jugement, de la justice et de la paix). Cela rappelle évidemment Cicéron et Boèce assurant que l'harmonie des étoiles, et leur nombre et leurs rapports, ont inspiré aux hommes leurs lois.

    On trouve également: Animae partiales non immediate, ut dicunt Ægyptii, sed mediantibus totalibus animis daemoniacis ab intellectuali splendore illuminantur (les âmes partielles sont illuminées par la splendeur 00000000.jpgintellectuelle non de façon directe, comme le disent les Égyptiens, mais par l'intermédiaire de la totalité des âmes démoniaques). C'est une idée profonde, paradoxale et effrayante, mais qui rappelle l'idée de H. P. Blavatsky que Dieu n'est rien d'autre que le concert harmonieux des anges hiérarchisés, et que rien ne vient de lui à l'homme, sinon par l'intermédiaire d'eux.

    On trouve encore: Quicquid est a Luna supra, purum est lumen, et illud est substantia orbium mundanorum (tout ce qui est au-dessus de la Lune est pure lumière, et ceci est la substance des orbes planétaires). On pensait, sans doute avec raison, que le ciel était hiérarchisé, et qu'au-dessus du cercle lunaire vivaient les anges dans une lumière qui pour eux était substance: C. S. Lewis dit à peu près la même chose, dans sa célèbre trilogie planétaire.

    Et puis: Vbicumque uita, ibi anima, ubicumque anima, ibi mens (partout où il y a de la vie, il y a de l'âme, partout où il y a de l'âme, il y a de l'esprit). La continuité entre la vie, l'âme et l'esprit est clairement indiquée par Pic de La Mirandole, contre le sentiment matérialiste qui fait de la vie une qualité de la matière. Mais de même que les elfes chez Tolkien sont plus apparentés aux anges qu'aux hommes (il le dit lui-même), de même, la vie est ouverte sur le monde de l'âme et de l'esprit – et finalement la matière est morte, en soi.

    Pic était donc un grand occultiste, et tirait ses connaissances de ses lectures abondantes, de la philosophie néoplatonicienne, de la théologie catholique, de la tradition juive ou musulmane. Il cite même un Isaac de Narbonne, et cela m'a intrigué, car j'habite près de la ville dont ce philosophe juif était originaire (ou où il habitait). L'Occitanie, comme l'Espagne médiévale, participait de cet esprit aristotélicien qui faisait prévaloir la philosophie, dans le monde arabe. Les troubadours et les cathares sont certainement liés à cela, comme je l'ai déjà suggéré, et le redirai à l'occasion.

  • Le serpent intérieur selon René Guénon

    000000.jpgJ'ai marqué ne pas être convaincu, philosophiquement, par René Guénon, mais il faut reconnaître que sa prose constellée de symboles a un éclat singulier. C'est justement dû à la force propre aux symboles – qui demeure souvent par-delà les siècles, même lorsqu'on ne les comprend pas pleinement, et qu'on les ramène à des concepts abstraits, ou bien à des jalons de la vie terrestre.

    En réalité, comme le disait Rudolf Steiner, ils sont la manifestation imaginative d'une vie spirituelle qui est en amont du monde physique, et leur éclat en vient. C'est du lien tissé avec les astres vivants, pour ainsi dire, que les symboles tirent leur puissance – et la poésie qui s'appuie sur eux, leur beauté. À cet égard, Guénon est une sorte de poète symboliste dans la lignée de Mallarmé – et me rappelle, plus encore, feu mon ami Robert Marteau, qui se délectait du rayonnement propre aux vieux symboles religieux, et en tirait de très beaux textes. Car lui aussi se réclamait de la Tradition.

    Mais Guénon ne croyait pas en un monde spirituel accessible à l'entendement – il pensait qu'une divinité insaisissable avait inspiré les symboles aux hommes, et que, par conséquent, il n'y avait pas d'anges. Il n'y avait pas non plus de vies successives, et il prétendait, contre toute apparence, que les vrais Hindous ne croyaient ni aux vies successives, ni aux esprits sans corps des différentes sphères célestes. Il fait penser aux Sadducéens qui, s'appuyant sur la Bible, disaient qu'il n'y avait ni anges, ni résurrection. Les rabbins, essentiellement pharisiens, les qualifiaient d'hérétiques.

    Mais l'intellectualisme en un sens donne raison à Guénon, et il partageait ce trait avec la philosophie occidentale – que pourtant il disait rejeter.

    Cela avait peu de sens. Même l'Islam, auquel il s'était converti, contient une angélologie élaborée, liée aux planètes – ce qui est à prendre au sens littéral, et pas comme symboles de l'initiation. Du reste l'initiation consiste à s'unir aux anges hiérarchisés, par le biais des symboles qui en émanent, et pas autre chose.

    Cependant, en soi, les symboles évoqués par Guénon sont souvent magnifiques, et c'est en particulier le cas du serpent lové dans le bas du corps humain, et qui, pouvant se dresser dans la colonne vertébrale, permet 000000000000000000.jpgjustement l'initiation: l'inconscient alors s'éclaire, et on s'unit à son propre esprit secret, qui est au fond le Double. C'est aussi, au-delà, l'Ange. En Asie, pour cette raison, on s'unit, à l'âge de quatorze ans, à un esprit à forme de serpent qui est comme un guide, au sein des rituels initiatiques.

    En principe, il est lié à la Lune; et à ce qu'en Inde on appelle la kundalini. Quatorze ans est l'éveil, n'est-ce pas, de la vie sexuelle. Une grande chose, parce que d'un grand enjeu – puisqu'elle est si difficile à maîtriser. Mais on en tire aussi un éveil, dit le symbole évoqué par Guénon.

    Le Talmud affirme qu'à la mort, l'ange gardien arrache l'âme du corps, et que cela fait très mal. Or, elle est située dans la colonne vertébrale, est-il précisé.

    Mais je suppose que si le serpent s'est dressé jusqu'à l'occiput, comme on voit dans les représentations des initiés d'Asie, cela fait beaucoup moins mal, puisque la chose s'est déjà faite durant la vie. Le plus douloureux, est quand il faut aller le chercher dans les profondeurs – où, comme aurait dit Freud, on l'a refoulé.

    En montant vers la tête, cet être prend un visage humain. Il se manifeste tel qu'il est réellement. Dans l'évolution individuelle, en Asie, cela n'arrive pas avant vingt-et-un ans. Alors, l'ange prend l'allure d'une femme – d'une fée. De fait, même chez les Arabes, avant la conversion à l'Islam, les anges étaient des femmes, des houris. C'est lié probablement à l'amour courtois de l'Occitanie médiévale. Mais cela devra donner lieu à un autre article.

  • René Guénon, roi du monde

    000000000000.jpgComme mes détracteurs guénoniens m'accusaient de critiquer Guénon sans l'avoir bien lu, j'ai acheté Le Roi du monde (1927), car un ami me l'avait présenté comme une sorte de roman fantastique. Et de fait, comme H. P. Lovecraft et Robert E. Howard, il reprend l'histoire du monde occulte habituelle, telle que les théosophes l'ont présentée – avec un éveil de l'humanité à la conscience commençant dans une cité polaire que Guénon appelle Thulé, puis se poursuivant dans l'Atlantide, enfin perdurant dans les civilisations historiques que nous connaissons tous. À la rigueur, cela peut n'être que de l'histoire parallèle, mais Guénon assure qu'à l'origine de la civilisation humaine il y a eu une Révélation, et que, depuis, la Tradition ne cesse d'en dégénérer. Toutefois, il existe un lieu secret, caché, sans doute souterrain, appelé l'Agarttha, qui aurait conservé la Tradition dans sa pureté originelle.

    Pour prouver l'existence de cette révélation première, il s'emploie à tisser des liens de symboles entre différentes traditions toutes plus ou moins dégénérées, mais gardant toutes aussi (surtout en Orient) des traces de la lumière éblouissante de la civilisation polaire et axiale de l'aube humaine. Cette nuée de figures crée comme un chapelet de pierreries posé sur l'histoire des traditions initiatiques et religieuses: c'est plutôt joli.

    Mais souvent, tout de même, il en fait trop, voit des rapports entre mille choses disparates, et effectue des rapprochements rappelant celui qu'on a établi entre les marabouts et les bouts de ficelle, et entre les seconds et les selles de cheval. Le foisonnement peut friser le ridicule, surtout quand il donne des explications qui ont l'air très sérieuses, mais qui soit relèvent de la plate évidence, soit résonnent du vocabulaire mystérieux dont certains affectent de nimber leurs sentiments personnels. René Guénon donne l'impression de poser – de jouer au grand initié.

    Et de fait, ce dont il raconte l'histoire, c'est une sorte de franc-maçonnerie universelle, et on a un peu de mal à en voir l'intérêt pour l'humanité entière. Mais le plus étonnant est son présupposé d'une révélation primordiale – dont on ne voit pas qui a bien pu la produire, puisqu'il assure que la hiérarchie des anges n'est qu'un symbole des degrés initiatiques dans les sociétés humaines. Ce miracle suprême et fondamental est-il advenu par hasard, ou un dieu présidait-il à sa réalisation? On n'en sait rien. Mais que ce soit un miracle, on n'en saurait douter, car c'est mal connu, mais pour l'Église catholique, il n'y a pas de plus haut miracle que celui des révélations mystiques!

    Ce qui est ennuyeux est qu'il critique H. P. Blavatsky, qui, elle, a expliqué en détail l'action des anges dans l'histoire humaine, et de quelle manière la connaissance était passée d'eux aux hommes. Guénon l'accuse 000000.jpgd'affabuler, mais elle au moins essaie d'expliquer, tandis que lui reste dans le vague d'un miracle supposé. Or, c'est ce vague, beaucoup pratiqué par l'Église catholique, qui a poussé les historiens à préférer la solide conception d'une connaissance au contraire bâtie progressivement, et s'améliorant toujours.

    De fait, si on veut prouver qu'il y a eu une révélation primordiale, la première obligation est d'expliquer ce prodige, et pas de critiquer ceux qui l'ont fait.

    Mais je suppose que ce refus de s'expliquer, en un sens peu scientifique, satisfait les esprits portés au mysticisme qui ne veulent pas de la science moderne – et ne veulent pas pénétrer, de leur intelligence, les mystères divins. Ils préfèrent apparemment en rester à une sorte de fiction pratique, un monde autonome et désuet fait de traditions théoriques et de symboles abstraits. Pierre Teilhard de Chardin les dénonçait, en recommandant de saisir, dans les données de la science, où Dieu pouvait agir, et non de se réfugier dans de confuses traditions.

    Cela crée en moi l'image d'initiés rassemblés dans une chambre privée du château de Versailles. C'est typiquement français. Cela explique sans doute le succès de Guénon à Paris.

  • Le trésor des Albigeois selon Maurice Magre

    0000.gifMon ami Pierre-Jean Canquouët, qui adore les livres et les mystères et habite tout près de chez moi, me prête des ouvrages passionnants, notamment relatifs à l'Occitanie, où je vis, et il est un grand connaisseur d'un auteur toulousain que je voulais découvrir, Maurice Magre (1877-1941). Il est l'un de ceux en effet qui ont créé la mythologie cathare – la légende des cathares protecteurs du pays, ou soleils brillant sur la région. Il l'a fait en particulier avec le roman Le Trésor des Albigeois, dont Pierre-Jean m'a offert un exemplaire. Et je l'ai lu.

    Il semble qu'entre 1920 et 1940 il y ait eu une littérature occitanienne avide de merveilleux, et j'ai déjà parlé en ce sens de Luc Alberny, de Carcassonne, et de Joseph Delteil, de Limoux. Magre, dans le roman précité, présente les légendes traditionnelles de l'ancien comté de Toulouse avec le sentiment du patriote, l'intrigue semblant surtout un prétexte: le narrateur, Michel de Bramevaque, suit une sorte d'initiation qui l'amène à la vérité éternelle du pays toulousain, mais l'enjeu pour sa vie n'en est pas clair, et le récit participe du picaresque.

    C'est d'autant plus le cas que Magre est amer et satirique. En Savoie, cinquante ans auparavant, Jacques Replat emmenait aussi dans la mythologie locale à la faveur d'excursions initiatiques; mais il était rempli d'un chaleureux humour, qui ne se permettait pas la haine des institutions consacrées – s'il s'autorisait une mise à distance. Replat aimait les fées, mais cela ne l'amenait pas à haïr l'Église catholique. Peut-être parce qu'en Savoie elle ne les pourchassait que mollement, et que les croisades et l'inquisition n'y ont pas été vivaces comme en Occitanie: il y avait donc moins lieu de se révolter, ou de se rebeller.

    Il faut reconnaître que la réaction de Magre va jusqu'à l'impiété, puisqu'il affirme que les dieux se soucient peu des humains. En cela, il rappelle les auteurs fantastiques américains de son temps (Lovecraft, Smith, Howard), qui adoraient le merveilleux mais ne croyaient pas du tout en un Dieu plein d'amour. Certains passages (relatifs notamment au lac qui s'étendrait sous la basilique Saint-Sernin de Toulouse) font vraiment penser à Lovecraft: avec son entité abyssale, esprit vivant de Toulouse, qui plonge ses racines jusqu'au centre du monde, Magre peint un authentique Grand Ancien!

    Toutefois, c'est un autre contemporain impressionnant que surtout il rappelle, Gustav Meyrink: il y a chez les deux auteurs une fascination pour l'occulte qui les fait aller dans plusieurs sens à la fois, dans une 0000000000.jpgrevue des secrets légendaires qui ressortit à l'étourdissement – et, il faut bien le dire, une philosophie fondamentale qui, manquant de squelette, fait pencher vers l'amertume, le doute, le nihilisme, le désespoir.

    Magre crée des figures fantastiques incroyables, vives et frappantes, mais il ne s'attarde pas sur elles, préférant passer de l'une à l'autre, et relativisant d'ailleurs leur importance. Le Saint-Graal, en tant que tel, n'est qu'un vain talisman, affirme-t-il après l'avoir décrit d'une manière fascinante, avec son pouvoir de rayonnement salvateur sur les corps et les âmes: car il en fait un objet, une coupe d'émeraude contenant le sang du Christ, conformément à la tradition médiévale. Il dit qu'il était dans la montagne de Montségur quand les cathares y vivaient, avant d'être sauvé des croisés par quatre initiés qui l'ont caché. Mais finalement, Magre parle de cette puissance du Graal comme étant le propre des âmes saintes, rayonnantes après leur mort, et donnant au pays sa bénédiction, sa beauté, sa pureté. C'est beau.

    Est belle aussi l'évocation d'une déesse mystérieuse personnifiant l'élan de l'âme vers l'Esprit-Saint, et vivant dans les Pyrénées. Elle se nomme Ilixone, et j'adorerais mieux la connaître. Cette Diane d'Occitanie s'annonce comme éblouissante. Tout un monde d'elfes la suit en cortège, je pense.

    C'est un bien beau livre, en somme, que celui de Maurice Magre.

  • Un cycle de conférences de Rudolf Steiner

    000000000.jpgJ'ai lu un recueil de conférences de Rudolf Steiner consacré aux Mythes et mystères égyptiens, et plusieurs choses m'ont frappé.

    La première est le refus de ramener les vieux symboles à des idées prosaïques, et en ce sens Steiner était beaucoup plus proche qu'on ne saurait le croire de David Lynch, le cinéaste célèbre, qui refuse de donner des interprétations accessibles à l'entendement de ses films. Steiner, rappelle son épouse dans une préface, détestait les explications données aux contes et aux légendes, parce que, comme David Lynch, il a un point de vue totalement opposé à l'intellectuel qui cherche ces explications. Pour lui, le symbole n'a pas été créé dans un but conscient, pour illustrer une idée et faire naître certains sentiments: cela n'a rien à voir. Dans les faits, les symboles sont simplement nés de perceptions du monde spirituel, elles en sont l'effet imaginatif, ou plastique. Naturellement, si on les contemple, on remonte à ces perceptions; mais il n'y a jamais eu d'intention derrière, sinon providentielle. Il s'agissait de donner forme à un sentiment, manifestant l'action réelle des dieux – Isis ou Osiris, ici.

    Le second point est le refus de la nostalgie d'une quelconque tradition, et l'idée impressionnante que ce n'est pas seulement le monde physique, extérieur, qui a évolué, changé de visage – mais aussi le monde spirituel, qui n'a absolument rien d'immuable. C'est même parce qu'il est évolutif que le monde physique a changé de forme, puisque de celui-ci, il est continuellement la cause. Cela rejette dans les cordes, si on peut dire, les tenants d'une mystérieuse et illusoire Tradition qui souvent s'en prennent à Steiner, parce qu'il dit des choses sur le monde spirituel qui sont différentes de celles que disent les anciens Indiens, par exemple. Mais il affirme, lui-même, que la venue du Christ sur la Terre a changé le visage du monde spirituel en tant qu'il est en relation avec l'être humain – qu'elle a même changé spirituellement la Terre, l'a irriguée d'une force nouvelle, d'une qualité inconnue. Les anges ont changé de forme, pour ainsi dire, et les anciens dieux ont réellement été remplacés par des dieux nouveaux – liés à ceux que les chrétiens ont vénérés sous les noms des saints anges, ou simplement des saints du ciel. Il ne s'agit pas seulement d'une évolution pour ainsi dire idéologique, qui a fait passer de Python à Apollon puis saint Georges, mais d'un changement substantiel au sein du monde des esprits, où vivent Python, Apollon et saint Georges. Et il est vrai, il l'admet, que les formes des anciens dieux sont 0000000000000.jpgdésormais vides, de telle sorte que les percevoir est percevoir une strate du monde spirituel vide de divinité, qui est comme un tombeau, et où ne se se meuvent que des esprits qui sont comme morts, quoiqu'en soi un esprit ne puisse mourir: c'est un paradoxe. C'est là ce que vivent ceux qu'on nommait autrefois les anges déchus, les démons.

    Il dit, aussi, qu'on peut encore percevoir ces êtres, mais qu'ils ne sont pas importants à percevoir. Et il dit, enfin, qu'il ne faut pas rejeter le monde moderne et sa science, mais ajouter, à la seconde, l'esprit vivant, trouver où il se manifeste. Il ne remet en rien en cause les avancées de la science moderne; et il rejette l'idée qu'il serait important de connaître un quelconque dogme anthroposophique – un quelconque tableau de la hiérarchie des anges, par exemple. L'important n'est pas là, et la méditation sur la hiérarchie des anges n'est pas faite pour qu'on la retienne par cœur et qu'on la fasse remplacer le tableau des molécules, elle est faite pour nourrir le sentiment de l'esprit, et enseigner à le distinguer dans la vie quotidienne, ou dans les lois physiques.

    Il entend ajouter quelque chose, proposer quelque chose de complémentaire; et s'il est vrai que nombre de ses adeptes ne le comprennent pas et s'appuient sur lui pour rejeter la science moderne, il est vrai aussi que ses détracteurs, qu'ils soient spiritualistes ou matérialistes, ne veulent simplement pas s'ouvrir à la réalité ou même à la possibilité du monde spirituel dans la vie ordinaire, peut-être par peur de ce que cela implique moralement.

  • La visite de Montségur

    0000000.jpgMes enfants sont venus me visiter dans ma nouvelle région, et cela a été, pour eux comme pour moi, l'occasion de la découvrir. Car nous avons toujours aimé les visites naturelles et culturelles, les avons toujours pratiquées. Pas seulement en vacances, au loin: même en Savoie, en Suisse et aux alentours, nous avons parcouru les lieux.

    Et à présent nous les parcourions dans ce qu'on appelle le pays cathare, avec ses châteaux célèbres: Peyrepertuse, Montségur, Puilaurens, Quéribus, Puivert, Foix; avec ses cités: Carcassonne, Foix, Toulouse, Rennes-le-Château; et avec ses montagnes: le Cardou, le Bugarach, et celles qui entourent Ax-les-Thermes. Sans essayer de suivre la chronologie, puisque j'ai parfois visité deux fois de suite ces lieux, mes enfants n'étant pas venus me voir au même moment, j'évoquerai ici, porté par le souvenir et les idées qui m'en viennent, ce que ces visites m'ont inspiré.

    Et je commencerai par Montségur, qui était mythique, car mon amie Rachel Salter et ses amis propres, marqués par le souvenir cathare, en parlaient beaucoup. C'est là, en effet, qu'eut lieu un brûlement de cathares important, au treizième siècle, et c'est là, aussi, que les derniers cathares s'étaient réfugiés, vivant au sommet d'une montagne, sous les murailles d'un château perché sur une falaise, dans des maisons s'étageant sur les pentes comme les villages tibétains.

    Et de fait, l'atmosphère est véritablement tibétaine, car, depuis cette sommité, on peut admirer, tout autour, un paysage d'une grande beauté, dont les lointains se fondent dans le ciel bleu (en général), rempli de magnifiques montagnes et de vallées s'étendant à l'infini – car impossibles à distinguer du ciel dans l'éclat lumineux de l'air.

    Il est évident que, dans un tel lieu, la spiritualité sera spécifique. La force de la lumière est si grande qu'on peut y percevoir, sans passer par les textes, les présences divines, et de quelle manière elles ont formé les montagnes, qui leur servaient pour ainsi dire de coquilles. Certaines montagnes environnantes sont si hautes que même en juin, des plaques de neige s'y voient encore – et leurs rochers purs et brillants indiquent les astres, comme des doigts.

    On comprend que les catholiques romains (et français) n'aient pas compris la vie spirituelle d'un lieu semblable, qui laissait toute son importance à l'appréhension des forces de la nature reflétant la volonté divine. À Rome et à la Sorbonne, on raisonnait logiquement à partir des textes; à Montségur, on contemplait les cycles cosmiques et 0000000.jpghumains à partir des vagues de lumière roulant sur les Pyrénées.

    Il y eut une spiritualité pyrénéenne que ne comprirent ni les Français ni les Romains, et qui leur apparut comme opposée à la raison. Eux vivaient dans des cités où l'on discute, où l'on ergote, et cette liberté de l'âme dans la lumière au sommet des montagnes leur paraissait dangereuse et mauvaise.

    Une amie de mon amie, pianiste appelée Dévayani Canquouët, a créé une composition riche et sonore, romantique et belle, pour rappeler la clarté intérieure du lieu. J'ai eu l'occasion de l'écouter plusieurs fois. Elle ne fait pas état, dans ses notes musicales, de l'atmosphère propre à la combustion, au pied du pech, de deux cents cathares, une fois le château pris et soumis aux rois de France. Moment horrible, sinistre, qu'il est difficile de se représenter.

    Même l'installation, par la suite, d'un seigneur d'Île de France (Guy de Lévis) dans un lieu aussi austère étonne. Le contraste est grand.

    Le rationalisme ainsi imposé à l'Occitanie a-t-il donné de grands résultats? Il semble avoir plus coupé la dynamique propre à la région qu'apporté une dynamique nouvelle. J'y reviendrai, à l'occasion.

  • René Guénon et l'Évolution, suite

    00000000000.jpgJ'ai évoqué le philosophe mystique René Guénon, qui critiquait les concepts occidentaux relatifs à l'Évolution – ou plutôt les rejetait sans chercher à expliquer pourquoi la paléontologie établissait des faits rendant difficile la vraisemblance de ses conceptions abstraites, ou les observations de Charles Darwin sur les mécanismes évolutifs dans le règne végétal ou animal semblaient contredire l'idée d'une révélation primordiale dont toute tradition culturelle, comme il en avait l'idée, serait descendue. À cet égard, il a vivement critiqué H. P. Blavatsky et Rudolf Steiner, parce qu'ils avaient osé mêler des concepts mystiques, notamment venus de l'Inde, à des idées prétendument occidentales, c'est à dire évolutionnistes ou darwinistes.

    Steiner s'en est expliqué abondamment, car il approuvait les idées de Ernst Haeckel (1834-1919), proches de Darwin. Il en a parlé dans son autobiographie, si ma mémoire est bonne: il a déclaré que l'Évolution ne mettait en rien en cause une vision spirituelle de l'histoire, puisqu'il était possible de concevoir que, à chaque transformation, un élément céleste intervenait, qui en était l'origine cachée. Et cela rappelle la réalité des rituels asiatiques, qui placent, à chaque étape de l'évolution individuelle, la venue d'un nouvel esprit en l'être humain, qui permet justement ses transformations successives. Si je me souviens bien, au Cambodge et au Laos, on dit qu'à la puberté, un esprit ayant la forme d'un serpent se place dans l'âme, et que c'est la source des transformations physiques qui surviennent alors: car le rituel ne crée pas la chose, il permet seulement qu'elle se passe parfaitement bien, harmonieusement. Puis, à l'âge de vingt-et-un ans, un esprit ayant la forme d'une femme, équivalent de nos anges gardiens, vient se placer à son tour dans l'âme, et achever la transformation de l'être 000000000.jpghumain vers l'âge adulte. Périodiquement une transformation survient – depuis en fait les hauteurs, depuis le secret du monde spirituel. Or Steiner l'a toujours dit: ce qui est valable pour l'individu l'est pour l'humanité entière, il est donc absurde de ne pas voir une évolution dans l'humanité, et le problème est seulement d'en avoir une vision assez juste pour qu'elle s'accorde avec les faits recensés par la paléontologie.

    L'autre problème est bien sûr de ne pas succomber à la tentation de voir dans de simples mécanismes la cause réelle des transformations. Celle-ci reste mystérieuse. Steiner rappelait que Darwin n'avait pas prétendu déceler les causes profondes des phénomènes qu'il observait, il en présentait seulement les mécanismes de surface. C'est une simple erreur du matérialisme, de considérer que les causes se trouvent dans ce qui est mécanique. Le mécanique n'est que l'écho d'impulsions antérieures.

    Bref, Steiner était assez proche de Teilhard de Chardin. Et c'est à leurs hautes conceptions, intuitivement élaborées, que s'en prenait Guénon, non parce qu'elles entachaient la spiritualité orientale, comme il le prétendait, mais parce qu'elles s'inséraient subtilement dans les données de la science et dans le détail du réel, tandis qu'il aimait à en rester aux grandes idées abstraites.

    Et si Guénon est très aimé en France, c'est aussi à cause de cela, qu'on y aime les mécanismes de la pensée abstraite, mais qu'on n'y aime pas ce qui crée un tableau vivant entrelaçant le connu et l'inconnu; cela fait peur, cela fait trembler, cela inquiète. C'est pourtant ainsi qu'il est nécessaire de procéder, si on veut rester crédible.

  • René Guénon et l'Évolution

    000000000000.jpgJ'ai récemment parlé de René Guénon, à propos d'une vidéo publiée sur Youtube me concernant. Je l'ai un peu lu, pas beaucoup, car il s'en prenait à H. B. Blavatsky et à Rudolf Steiner, que j'aime bien. Il leur reprochait d'avoir penché vers l'évolutionnisme – d'avoir intégré, à leurs concepts tirés de l'Inde, des idées selon lui typiquement occidentales. Ayant fréquenté d'abord des occultistes proches des milieux catholiques, il rappelait ces religieux chrétiens stigmatisés par Pierre Teilhard de Chardin – enfermés dans la tradition dogmatique et en inadéquation complète avec les découvertes de la science moderne.

    Car la succession des espèces et des hominidés est simplement un fait établi par la paléontologie, et rejeter l'Occident parce qu'il a pu l'établir est plutôt ridicule. C'est vrai, les anciennes traditions spirituelles ne présentent pas les choses de cette façon. Elles prétendent pourtant bien présenter les choses telles qu'elles se sont déroulées. Comment dès lors concilier les deux?

    Faute d'imagination, la plupart ne le font pas. Soit ils s'enferment dans une mystérieuse Tradition qui embrasse généreusement tout ce qui a pu s'écrire dans le monde avant l'invention de la science moderne (et des progrès considérables, en particulier, des sciences naturelles); soit ils rejettent les traditions spirituelles anciennes pour ne s'en tenir qu'aux faits réputés avérés – en se contentant d'établir entre eux des liens simplistes, de nature mécanique. Parmi les tenants de la Tradition, certains, notamment en Amérique, se contentent de la Bible, d'autres, comme Guénon, brandissent l'Inde. Bien.

    Mais justement, si Guénon détestait l'imagination, s'il la disait vide de sens, c'est qu'elle a été déployée par quelques génies pour créer un lien entre les faits établis de l'Évolution, et les vérités des traditions spirituelles anciennes. Pensons déjà au dogme fondamental de Guénon, relatif à la Tradition primordiale. Il suppose une révélation initiale dont on ne voit pas comment elle peut s'accorder avec les faits établis par la paléontologie. Est-elle advenue quand l'homme, prenant conscience de lui-même, s'est détaché du règne animal? Quand le monde a été créé, alors que l'homme n'existait pas encore physiquement? Au temps des dinosaures? Personne ne le sait, et même, on peut se demander0000000000000.jpg si, à aucun moment du temps tel que le déroule l'histoire naturelle, elle a jamais pu avoir lieu.

    Pierre Teilhard de Chardin pensait qu'elle avait eu lieu progressivement, pour ainsi dire: car il postulait une entité cosmique située dans l'avenir de l'humanité, au bout de son histoire, et, par voie de désir et d'aspiration, lui parlant depuis cet avenir, et lui faisant des révélations successives. Cela peut paraître fou, mais il s'est clairement exprimé en ce sens – et lui-même a admis, en privé, avoir été illuminé de cette façon, par un Christ qui, disait-il, était plus lui que lui-même, et se tenait au bout du chemin de l'humanité, dans le centre cosmique dont progressivement elle se rapproche.

    Conception grandiose, puisqu'elle concilie l'histoire extérieure de l'humanité, telle que nous la connaissons – avec ses évolutions et ses progrès, notamment vers toujours plus de conscience rationnelle –, et la mystique chrétienne, tendue vers une divinité devant unir les hommes, et les transfigurer.

    Mais je ne pense pas que Guénon se soit jamais intéressé à Teilhard de Chardin; il a bien davantage critiqué Steiner – plus proche de Teilhard qu'on pourrait l'imaginer, même si lui aussi était occultiste. J'y reviendrai une autre fois.

  • René Guénon et les farfadets

    000000.jpgUn adepte de René Guénon (1886-1951), sorte de philosophe mystique, m'a cité dans une vidéo qu'il a publiée sur Youtube, montrant aussi une photo que j'avais prise et diffusée sur Twitter – d'une statuette de troll posée sur une valise dans l'aéroport de Stavanger, où je venais de l'acheter. Il a le nez long, les yeux noirs, et un bonnet aux couleurs norvégiennes. J'en ai tiré l'idée qu'il était tel qu'un genius loci – et j'ai commenté en disant que sans les farfadets, aucun pays n'aurait de visage distinct.

    Le genius loci en effet, était une entité spirituelle importante, dans l'ancienne Rome, on lui vouait un culte – et on attendait de lui la lumière des destins propices.

    Mais ce n'était pas propre à l'ancienne Rome. Les cités gauloises étaient aussi vouées à des tutelles – comme on appelait encore les divinités protectrices. Et jusqu'à aujourd'hui, en Thaïlande, au Cambodge, ailleurs en Asie, on vénère les esprits de la maison, et ceux du pays.

    On pensait qu'ils avaient guidé l'action des fondateurs de la cité, mais qu'ils étaient liés aussi au pays, à sa forme, qu'ils guidaient obscurément les règnes minéral, végétal et animal dans les limites spatiales de leur puissance. On pensait, même, que les limites spatiales de leur puissance créaient ce qu'on appelle les frontières naturelles..

    La mode en est revenue avec le Romantisme, et plusieurs Savoyards ont parlé d'un esprit élémentaire qui donnait ou avait donné sa forme à leur pays, et orientait les goûts spontanés des gens – si leur conscience devait être liée à Dieu et à l'Intelligence, si leurs choix, même collectifs, devaient se fonder sur la Raison.

    Ma boutade était la réponse à une critique, sur Twitter, de la croyance de Rudolf Steiner en les gnomes et autres esprits élémentaires. Je pensais qu'en me référant à la culture universelle et à l'idée du génie du lieu, je montrerais qu'il n'y avait pas de justification à s'en prendre à cette croyance, inexistante seulement dans l'Europe moderne.

    Il faut dire que les chrétiens ont combattu le culte de ces génies du lieu – avant de les remplacer par les anges ou les saints protecteurs. Le Christ seul devait protéger tout – sans anges, sans entités subordonnées pour le servir. À 00000000.jpgla rigueur, le rationalisme français qui ne veut admettre que l'allégorie abstraite de Marianne, parmi les êtres fabuleux, est de leur lignée.

    On pouvait attendre d'un adepte de René Guénon plus de compréhension de l'ancienne tradition, puisque ce philosophe disait la vénérer, mais son empressement à s'en prendre à Rudolf Steiner, que Guénon détestait, ne l'a pas tiré vers cette voie, et l'a d'autant moins fait que, en guise de Tradition, Guénon ne s'intéressait qu'à des concepts abstraits et rejetait la religion populaire – fondée sur des imaginations variées et particularisées du monde spirituel, non globalisantes. Il a lui-même déclaré que l'imagination était une simple illusion, qu'elle détournait des grandes idées qu'on peut appréhender grâce à un mystérieux intellect intuitif dont il se prévalait. Cela lui faisait, contre les faits, condamner l'évolutionnisme, et tout l'Occident. J'y reviendrai, une autre fois.

  • Jean-Claude Mayor et la montagne mystique

    00000000000.jpgJean-Claude Mayor, qui fut journaliste à la Tribune de Genève, était un homme selon mon cœur, même si je ne l'ai jamais connu. Il rassemblait les contes et légendes de la région, et j'ai lu avec ravissement son livre des Contes et légendes de Genève, qui impliquaient beaucoup la Savoie médiévale, et ses Légendes et visages du Salève, qui paradoxalement étaient davantage centrées sur la tradition propre à la cité de Calvin. À Boëge, où j'étais professeur, m'est tombé entre les mains, au collège même où j'enseignais, un petit recueil poétique qu'il a édité – et Dieu sait ce qu'il faisait là: il m'attendait, sans doute, la Providence l'y ayant posé, un ange l'y ayant amené, ou s'étant servi pour ce faire d'on ne sait quel collègue ayant rencontré Mayor dans un salon du livre inconnu. Bref, il se nomme Petit Essai mystique sur la montagne. Le soleil et la mort, et date de 1989.

    J'avoue en avoir adoré le style, qui s'efforce de lier le ciel et la terre – voire de les mêler. Une étincelle sur le rocher est une étoile filante, le soleil vient dormir dans les grottes, et les objets de la nature – tant terrestre que céleste – s'animent tous, acquièrent tous une âme, une pensée. L'orage récite des poèmes, la pierre respire – lentement, mais sûrement –, le glacier avale des cailloux, et l'escalade en varappe hisse au pays de la vivante lumière. Les deux cents septante-six aphorismes de Mayor font se refléter le macrocosme dans le microcosme, et les étoiles deviennent des flocons de neige, le soleil et la lune des amis de l'alpiniste qui se fuient l'un l'autre – le premier notamment s'efforçant de dévorer la seconde.

    Mieux encore, Mayor discute sans cesse avec la Mort, dont il fait une personne familière. L'allégorie prend vie sous sa plume, devient un personnage mythologique avec lequel il a des rapports singuliers, et spécifiques. L'ange gardien est aussi là, et le Destin à son tour s'assoit à tel ou tel endroit, pour marquer la vie humaine de son sceau. Car si Mayor ne donne pas dans le merveilleux populaire, s'il n'évoque pas les lutins et les fées, il reprend à son compte le merveilleux chrétien le plus pur, et voyage ostensiblement hors de son corps – le précédant ou le laissant aller devant lui, dit-il magnifiquement.

    Car il s'agit, on l'a compris, de marches et d'escalades sublimées. La montagne le permet, puisqu'elle est plus proche du ciel – loin des basses agitations humaines, que meut l'esprit de l'abîme. Dans la montagne la lumière règne et rapproche de Dieu. Ainsi: Au-delà du cœur et de l'esprit, qui sont de ce monde, il existe un moi profond directement relié aux signes, et ces signes apparaissent purifiés dans la montagne, dit le divin aphorisme quatre-0000000000.jpgvingt-quatre. Comme ici Mayor a deux fois raison! Oui, il existe une strate profonde de l'âme qui se relie aux anges, vivants signes des dieux!

    C'est un petit livre, qui ne fait que cinquante pages. Les idées sont simples, et il est vite lu. Mais il est comme une sublime source de fraîcheur, et je ne sais comment font les poètes suisses pour rester ainsi liés au divin dans la Nature – alors que les Français semblent avoir si peur d'invoquer Dieu et ses anges, les démons de la vie et les monstres du Vide! Récemment, le collègue de Jean-Claude Mayor Jean-Noël Cuénod, lui aussi journaliste et poète, a publié sur son blog un magnifique article que je pense on n'aurait pas vu dans un journal parisien, évoquant le mystère de l'Ascension et son lien avec la poésie. Mystère inopportunément oublié – et pourtant, Jean-Noël Cuénod n'est pas suspect de bigoterie.

    Il y a en Suisse une constellation de poètes qui ne renient pas les symboles traditionnels et en font de la merveilleuse poésie – avec Cingria, avec Ramuz, avec Reynold, avec Mayor, avec Cuénod, et bien d'autres. Dans une prochaine vie, peut-être, je me ferai suisse, moi-même.

  • J. R. R. Tolkien et les démons du mensonge

    000000.pngIl y a peu, j'ai évoqué la question de Dame Nature offensée par la pollution, ainsi que la dimension morale de la pollution dans l'ancien lexique religieux, me demandant dans quelle mesure le mensonge pouvait offenser la Nature, qui est réputée n'avoir pas de pensée.

    Un lien objectif entre les deux a été établi par J. R. R. Tolkien dans sa mythologie, car ses démons, au sens propre, sont désignés comme des princes du mensonge, et en même temps ils sont les pères évidents de l'industrie moderne, et par là-même les pourvoyeurs d'une effroyable pollution extérieure.

    La dimension écologique de ses écrits a été remarquée par tout le monde: Sarúman a une voix d'enjôleur et de menteur, il arrange continuellement la réalité par ses mots subtils – et en même temps il crée une industrie polluante, détruit des arbres, s'adonne à la manipulation génétique et forge des armes destructrices fondées sur l'explosion. Sauron fait, lui, de son royaume un champ de ruines et de scories ne laissant plus de place au règne végétal – et en même temps il crée l'illusion que son anneau peut être utilisé pour le bien, alors qu'il ne répand ce mensonge que pour mieux étendre son empire.

    Tolkien même a dit que Melkor le Morgoth, le premier dieu du mal à être apparu sur la Terre (évoqué dans le Silmarillion), est lié en profondeur à l'Âge de la Machine, et que ses monstres sont en réalité des créations 00000000000.jpgmécaniques - mais hideuses, et dont le souffle est pestilentiel. Et ses orcs sont des fabrications imitant les elfes pour la perdition du monde. Or, il est aussi le père de tout mensonge.

    Les machines, disait Tolkien, sont un mensonge matérialisé. Elles imitent la vie, mais ne sont pas vivantes; elles semblent merveilleuses, mais n'ont rien en elles de divin; elles sont apparemment belles, mais parce que leurs carrosseries rutilantes cachent des moteurs laids. La pollution qui résulte d'elles est pleine des mensonges qu'elles portent – est pleine des illusions de progrès et d'évolution qui justifient leur existence. Tolkien détestait les machines, leur odeur, et avait renoncé à utiliser une automobile et à en posséder une: pour lui, c'était le mal.

    Il a directement évoqué, dans son traité sur les contes de fées, leur caractère mensonger: elles ne doivent pas être dans les contes, disait-il, parce que leur existence n'est qu'éphémère. Elles changent continuellement – et ont toujours une efficacité inférieure à ce qu'on prétend. Elles ne sont que de la poudre aux yeux; et la pollution qu'elles créent le manifeste.

    Tolkien reliait ainsi la théologie médiévale et l'écologie moderne: cela a été remarqué par tous. Il n'était pas le seul. Frédéric Mistral le faisait aussi. Tout comme, en Suisse, Gonzague de Reynold. Et je gage que quand David Lynch reproche aux hommes d'avoir offensé la Nature for some reason, il songe aux pensées négatives portant la haine et la peur – pas seulement aux pollutions industrielles.

  • David Lynch et les révoltes de Dame Nature

    00000000000.jpgPendant le confinement lié au coronavirus, David Lynch, interviewé, a brièvement fait savoir que pour lui la pandémie était issue d'une révolte de Mère Nature, à laquelle on faisait trop de mal, et que les confinés devaient méditer, ou s'adonner à l'écriture d'un poème, ou une autre activité artistique. En plus simple, il reprenait, dans les grandes lignes, ce que Rudolf Steiner disait des pandémies en général – mais qu'il n'a dit que dans diverses conférences, à différentes époques de sa vie.

    Cependant David Lynch n'a pas l'habitude d'entrer dans le détail ésotérique des choses, il préfère les suggérer – refuse de les dire explicitement. Il laisse la possibilité, dans ses films, que même les esprits qui possèdent des êtres humains et les font mal agir soient de simples allégories – tout en affirmant que les univers qu'il crée sont bien réels. En introduction d'un épisode de Twin Peaks, il faisait dire à la Dame à la Bûche (sorte de clairvoyante énigmatique, de seer) que l'univers de Twin Peaks était au-delà de la porte de feu – ce que bien peu de gens comprendront, affirmait-elle. Mais en 0000000000.jpgoccultisme, au-delà du feu est le monde spirituel, le pays des esprits – anges ou démons. Il ne veut pas faire référence explicitement à l'occultisme, mais il y pense.

    Le mal que nous faisons à la Nature est connu: on a même émis l'hypothèse que le coronavirus était lié à des nuages de pollution, que ceux-ci le véhiculaient. Mais on ne sait pas à proprement parler si c'est le mal qu'on fait à la Nature qui a donné naissance au coronavirus. Les pandémies médiévales étaient-elles liées à des feux de cheminée? Car on refuse parfois de l'admettre, mais la pollution de l'air n'est pas si nouvelle qu'on croit: la vallée de Chamonix était déjà autrefois pleine de fumées qui abîmaient les poumons, et Horace-Bénédict de Saussure dit que l'air à la fois froid, humide et fumeux laissait une espérance de vie réduite aux Chamoniards...

    Je pense, néanmoins, que Lynch est ici plus mystique, plus évasif; que si la pollution est impliquée, il s'agit aussi de pollution spirituelle – que le mot doit garder ici son sens religieux d'impureté morale 0000000000000000000000.jpgs'exprimant physiquement. On se souvient que Steiner disait que le mal fait aux animaux pouvait rejaillir sous forme de bacilles, de maladies épidémiques. C'est en fait karmique, et David Lynch croit réellement au karma, on peut en trouver mille preuves dans ses films. Peut-être que le mal qu'on fait au règne végétal aussi a un tel effet karmique.

    Mais le mensonge fait-il du mal à la Nature? Car Steiner disait que son effet karmique pouvait être une maladie. Pour la plupart des êtres humains, la Nature n'a cure de la vérité, donc une telle idée est absurde. La vérité n'est pour eux qu'une catégorie de la subjectivité humaine. Mais cela signifie beaucoup. Car quoique les êtres humains disent sur leurs valeurs et leur éthique, au moment d'agir, ils ne suivent que ce qu'ils croient être les lois de la Nature. Et la croyance que le mensonge ne change rien au monde extérieur peut amener à mentir si l'intérêt personnel y trouve son compte. On ne devrait donc pas se plaindre de la croyance qu'un mensonge dérègle les lois naturelles si on déteste le mensonge. Et n'est-il pas réellement détestable, ne le ressent-on pas réellement comme tel?

    Comment pourrait-il dérégler les lois naturelles? demandera-t-on. La Nature peut-elle mentir? Mais n'y a-t-il pas un lien entre ce qu'on ressent comme étant la Nature normale, et la vérité d'une parole? Une parole normale peut-elle être un mensonge? Les deux lois ne fonctionnent-elles pas ici sous un rapport au moins d'analogie? J'y reviendrai à l'occasion, en m'appuyant sur Tolkien, dont les démons étaient des menteurs en même temps que d'impénitents pollueurs.

  • Laïcité culturelle et littératures régionales: la longueur d'avance de Paris

    00000.jpgIl est une réalité qui est difficile à avaler pour ceux qui aiment les langues et cultures régionales et qui en même temps sont partisans de l'agnosticisme philosophique et de la suppression, dans la vie spirituelle, des allusions au christianisme et plus généralement à la Bible. Cette réalité toute simple, dont on ne doute pas à Paris, c'est que les cultures régionales sont plus enracinées, en moyenne, dans le catholicisme, que la culture parisienne.

    Et il n'en est pas ainsi seulement depuis la Révolution. Le gallicanisme émanant de la Maison de France tendait déjà au rationalisme, tendait déjà à s'accorder avec la philosophie stoïcienne – avec Sénèque –, tendait déjà à faire de Dieu une abstraction, et des saints thaumaturges un fantasme. Déjà, au sein même du 0000000.jpgcatholicisme, Paris s'opposait aux provinces, plus marquées par le merveilleux et le culte des saints guérisseurs, par la tradition médiévale et ce qui émanait des Francs: car ceux-ci vénéraient saint Martin, saint visionnaire et thaumaturge dont le tombeau guérissait de mille maladies, mais les Romains classiques n'étaient pas dans cet horizon, ils restaient fidèles à l'ancienne tradition latine, et à l'empereur Auguste.

    Avec l'essor de la philosophie agnostique, l'opposition entre Paris et les provinces a été encore plus nette et franche. Comme la République a consacré la philosophie des Lumières (prétextant à cette fin la laïcité), le conflit est apparu dès 1793 et les guerres de Vendée.

    À presque tous cela semble un progrès: intellectuellement, on l'assume joyeusement. Mais beaucoup n'en restent pas moins attachés aux cultures locales et familiales, qui étaient généralement bien différentes – bien plus marquées, qu'on le veuille ou non, par le catholicisme populaire.

    Pris dans une contradiction, leur effort est souvent de montrer que la littérature régionale n'est pas si traditionaliste qu'on croit: que Frédéric Mistral n'était pas un simple catholique chantre des vieux métiers et de la paysannerie, des saints provençaux et de la Vierge Marie. Il était plus nuancé, affirment-ils.

    Oui, d'accord, personne n'est parfaitement assujetti à un modèle préconçu, cela s'entend. Mais si on compare Mistral avec la plupart des auteurs parisiens de son temps, il était réellement plus proche de l'Église catholique. Même si on le compare à Léon Bloy, on découvre chez lui un catholicisme plus tranquille et plus traditionnel, moins marqué par le gallicanisme et la théologie abstraite.

    Et ce n'est pas tout de même un cas isolé: tout le Félibrige, fondé par Mistral et quelques amis, était parrainé par les évêques locaux, qui voyaient dans ce chant de la vieille Provence aussi un hommage rendu aux saints protecteurs du lieu, et de leur reine virginale à tous.

    Même le félibre Jean-Henri Fabre, peu attiré par le catholicisme, a été rejeté par l'instruction laïque parce que son 000000.jpgspiritualisme, disait-on, le rendait complice de l'Église romaine. Son rejet des théories à la mode à Paris, son goût pour l'observation précise des insectes en action et son idée d'une intelligence de la nature choquaient et choquent toujours les partisans d'une culture laïque, c'est à dire agnostique. Qu'il ait été félibre et proche de Mistral n'arrange évidemment rien.

    Il faut donc bien se rendre à l'évidence, même si l'exemple provençal peut paraître isolé. Il ne l'est pas. À la rigueur, en Provence, il y a eu plus de républicains qu'en Bretagne ou en Savoie. Il est donc inutile de chercher d'autres exemples. Et ma thèse de doctorat a montré que l'ancienne Savoie allait aussi dans ce sens.

    Les historiens officiels s'en sont scandalisés. Mais c'est la vie.

  • Les lavandières du Rhône et le mystère du Drac

    00000000000.jpgLisant Lou Poèmo dou Rose (Poème du Rhône) de Frédéric Mistral, je découvre, en note, une tradition qui ne laisse pas de lier les idées à l'infini. Il y est question du Drac, une divinité du Rhône dont le souvenir s'est maintenu par delà la conversion au christianisme – des saints et des chevaliers étant même censés l'avoir vaincue. C'en est le bon génie, assure Mistral. Il a tantôt une apparence humaine, tantôt celle d'un serpent. Et il est lié aux lavandières.

    Gervais de Tilbury, Anglais installé à Arles, a raconté à son sujet une légende, dans un livre écrit en latin au treizième siècle: une lavandière des bords du Rhône a été attirée par le dieu, et placée dans sa grotte pour qu'elle s'occupe de son fils, acquis avec une femme morte. Elle y est restée sept ans.

    Mais la note merveilleuse alors survient: les lavandières des Saintes-Maries de la Mer, au bord du Rhône, ont un Drac sculpté sur leur battoir, en souvenir, paraît-il, de cette légende. Oui. Ou alors la légende a été inventée pour justifier un rituel magique: les lavandières sculptaient le Drac sur leur battoir pour capter la force purificatrice de l'eau. Le Drac sculpté est un talisman. Beaucoup de symboles ont été placés sur les outils et les armes, pour capter les forces utiles à leur emploi efficace. Les mots gravés sur les épées les faisaient forgées par les elfes, ou par Vulcain: à côté de l'épée visible, il y avait, plus importante, l'épée invisible, dont l'autre n'était que le support. Même le forgeron humain n'avait été, en ce cas, que le bras d'un dieu. C'était la pensée méconnue et mal comprise des anciens.

    Or, cela crée une relation particulière entre les lavandières et le génie du Rhône: celles-ci étaient ses servantes – la matérialisation des nymphes de l'eau. C'est ce que signifie la légende.

    Le fait est que la tradition populaire a souvent assimilé les lavandières à des fées – ou les fées à des lavandières. Cas de dédoublement démonique, si l'on peut dire: lorsque la lavandière est possédée par les forces du génie de 000.jpgl'eau, elle devient à son tour la fée qui nettoie et purifie, par delà la manifestation physique de la tache effacée sur le vêtement sale. Les voyants percevaient l'être magique dont la mortelle n'était, pour ainsi dire, que le véhicule. Ou une image intermédiaire, de sexe féminin.

    Car que l'eau purifie spirituellement est indiqué simplement par Ovide, qui parle d'un mortel tombé dans l'eau du Tibre, et qui, y ayant perdu son corps périssable, n'a gardé, purifié, que celui du dieu qu'il était au-delà: il s'agit d'Énée, ancêtre mythique des Romains.

    Les lavandières, à leur mesure, rendaient un corps neuf, à l'homme habillé. Elles avaient un pouvoir sacré de purification. Par elles l'homme se hissait vers les dieux, avec un corps digne d'eux.

    Cela nous rappelle Jean-Alfred Mogenet, le poète patoisant de Samoëns, qui disait que le balai était magique parce qu'il purifiait des illusions et rendait l'esprit à lui-même, en chassant les saletés visibles et en mettant de l'ordre dans la maison. On attendait, autrefois, du vêtement davantage qu'aujourd'hui, et les femmes le savaient, le ressentaient: il devait représenter, aux yeux, le moi caché, profond, intérieur, et aider l'homme à devenir ce qu'il était réellement, au-delà de sa peau. Il n'avait pas seulement une fonction pratique, il avait aussi une dimension psychique.

    Que les femmes le ressentaient plus que les hommes se voit à leur souci de la parure, et au culte de la robe: car l'âme n'a pas de jambes. Le pantalon est plus matérialiste, plus utilitaire.

  • Le coronavirus selon Rudolf Steiner

    000.jpgJ'ai lu, dans un journal anthroposophique, que Rudolf Steiner donnait aux maladies épidémiques trois causes majeures. La première est le mensonge généralisé, la façon dont les sociétés reposent entièrement sur le mensonge. Car Steiner donnait une cause morale aux maladies. Le mensonge, disait-il, empoisonne l'air spirituel que respirent les communautés, et cet air spirituel a un effet physique, il crée des maladies.

    La seconde cause est la cruauté vis à vis des animaux. Pour le coup, j'ai vu des associations vegan dire la même chose: les souffrance infligées aux animaux rejaillissent sur l'humanité sous forme de maladies. Il est quand même peut-être significatif que les effets du mensonge, plus subtils, ne soient pas autant mis en avant par les associations. Même les religions en parlent peu, à ma connaissance. Cela dit, je connais bien le catholicisme médiéval, et cela y ressemble. On disait ce genre de choses, dans l'Europe catholique. C'est peut-être à cause de cela qu'on ne le dit plus trop, on espère toujours avoir dépassé le Moyen Âge, ne plus jamais y retourner. Car depuis, on a fait de grands progrès techniques, qui facilitent certainement la vie terrestre, et c'est ainsi que la pensée médiévale inspire désormais une haine spontanée, rappelant une époque dure et lourde.

    C'est même à cause de cela que la laïcité a été si dure en France, réagissant avec force contre un catholicisme accusé d'empêcher le progrès scientifique. Et conspuant les prêtres et leurs idées, assurant qu'elles étaient grotesques globalement, et que le Moyen Âge n'était pas seulement une époque difficile, mais aussi obscure mentalement, et intellectuellement.

    Très bien. Mais ce n'est pas pour autant qu'il avait forcément tort quand il donnait aux épidémies une origine morale: après tout on n'en sait rien.

    En apparence, il est moins moyenâgeux de défendre les animaux, que de faire des reproches aux menteurs. Mais l'Église catholique défendait aussi les animaux contre la cruauté humaine. Les légendes traditionnelles montrant 000000000000.jpgdes chasseurs devenant fous et la proie du démon parce qu'ils tuent trop de bêtes, rappellent ce que les prêtres pensaient de l'acharnement contre les bêtes, créatures de Dieu. La légende de saint François d'Assise, à l'inverse, rappelle ce que l'être humain doit faire avec les bêtes. Et les procès contre les animaux, qui ont tant fait rire les philosophes, étaient conçus comme des conjurations pour que les bêtes nuisibles à l'être humain et à ses projets restent dans leur espace propre, et empêcher qu'elles soient exterminées par des hommes vindicatifs.

    La troisième cause possible des maladies est la peur, disait Steiner. Elle nourrit les maladies, ou plutôt, les esprits qui sont derrière, ténébreux et dits par lui arhimaniens, du nom d'une divinité perse évoquée déjà par Lord Byron et d'autres romantiques.

    Outre les remèdes physiques, qui font débat, le remède moral, disait-il encore, est l'amour du prochain, et le courage de s'occuper des autres. S'oublier soi-même. Et être vrai avec soi-même – jusque contre les pensées communes, si elles sont fallacieuses.

    Il y a aussi un remède spirituel, bien sûr: méditer les grands textes religieux, ou pratiquer une activité artistique.

    Ce sont des pistes. Chacun les suit, s'il veut, ou s'il peut.

  • La négation du diable

    unnamed.pngOn feint souvent que la croyance au diable soit un moyen de soumettre le peuple par la peur. En réalité, il s’agit de considérer que l’homme est détaché dans sa véritable nature du mal qu’il fait. Sans doute, comme disait David Lynch dans un de ses films, le diable ne vient que si on l’a invité. Mais le mal est bien fait par lui, en un sens. Le pardon des mauvaises actions passe par l’idée que l’être humain est dirigé par une force extérieure, lorsqu’il les commet. Alors la prison prend tout son sens: elle doit fortifier l’âme jusqu’à ce qu’elle soit en mesure de se détacher du diable, qui lui susurre ses commandements de sa voix enchanteresse.

    Je ne fais l’apologie de rien. Mais saint Paul parlait de la même façon de la peine de mort. Elle avait pour vertu de fortifier l’âme pour les temps futurs. Pour une autre vie – ou pour le ec5dbdf4b906391f1b04082578dbd335.jpgJugement dernier, disait-il: on ne lui tiendra pas compte, alors, de ses fautes déjà punies de mort. Cela signifie, d’un point de vue karmique, que dans les vies suivantes, son âme aura acquis les moyens de résister aux appels du malin qui l’a poussée à agir dans sa ou ses vies antérieures. Elle sera renforcée par l’épreuve. Car la peine n’est pas infligée pour le passé, mais pour l’avenir.

    Naturellement, pour des âmes qui ne considèrent pas la vie future – qui n’y croient pas, peut-être, qui ne songent ni à l’enfer ni aux vies successives –, la peine de mort apparaît comme inutile et absurde. Une peine purgative est forcément, à une époque matérialiste, située en cette vie, et doit transformer un mauvais sujet en bon citoyen.

    Cela n’est pas sans rapport avec la prétendue laïcisation de l’enseignement, qui place le salut dans la sphère terrestre et ne propose pas tant une ascension intérieure qu'une ascension sociale, un accroissement des richesses et du statut. Cela n’est pas sans rapport avec ce que proposait Jean-Jacques Rousseau, AVT_Charles-Duits_3009.jpegl’instauration d’une religion purement républicaine, liée à la vie terrestre, sans projection pour l’individu vers l’avenir.

    Cela scandalisait Charles Duits, à juste titre: il croyait en l’éternité de l’individu profond, et que l’éducation devait servir à son évolution au travers des siècles.

    Située dans l’espace physique ou non, cette philosophie a toujours un fond religieux. Car, si on rejette l'idée du diable, c’est qu’on assimile l’homme à ses actions, et donc qu’on confond le diable et l’homme. Ainsi, un peu comme Tacite avec Néron, puisqu’on ne détache pas le démon de l’être humain, on peint le méchant comme un monstre. On le fait constamment pour Hitler, sans voir que son cas en devient aberrant et hors de toute comparaison avec les hommes ordinaires. Or, comme le disait J. R. R. Tolkien, il était quelqu’un de très ordinaire, qui n’avait fait qu’accueillir en lui l’impulsion démoniaque avec plaisir, et en avait perdu son âme: il l’avait vendue, pour devenir le prince de l’Allemagne. Et combien de gens n'ont-ils pas des rêves comparables sans avoir jamais le moyen de tuer en masse!

    Ce n’est que lorsqu’on accepte de regarder en face ses démons qu’on peut s’en libérer. Si on assimile les autres au diable, si on réduit le second à l’âme des gens mauvais, on ne voit le mal que chez les autres, on ne peut pas le voir en soi. Car chacun sait bien qu’il n’a rien soi-même de monstrueux, qu’il a de bonnes raisons d’agir: ce sont toujours les autres, qui sont différents!

    À cela, un cinéaste tel que David Lynch initie. Le romancier Stephen R. Donaldson fait de même. Cela passe en général par l’art, car cela passe par la représentation – au moins par l’imagination individuelle, privée – de figures purement spirituelles, psychiques.

  • H. P. Lovecraft et le sens du jeu

    child.jpgPréparant un workshop à Edimbourg sur la pensée de Rudolf Steiner relative aux contes et à leur valeur éducative, et dont je reparlerai, je me concentre sur les citations et les idées qui conviennent, et trouve peut-être la solution au problème que pose la mythologie de Lovecraft à la critique. Car le débat fait rage, de savoir si elle est mythologique au sens propre, c'est à dire si elle représente symboliquement le monde de l'Esprit, ou si elle n'est qu'une spéculation scientiste. J'ai déjà cité Lovecraft évoquant le besoin de créer, par le merveilleux, l'illusion qu'on peut s'affranchir du temps et de l'espace. Ses Grands Anciens ont cette contradiction frappante, qu'ils sont insérés dans le monde physique, et que, en même temps, ils en sont libres. L'illusion désirée en effet ne fonctionne que si on respecte les lois naturelles, a-t-il déclaré également: je donne les références précises dans des articles que je lui ai consacrés ailleurs.

    Mais Rudolf Steiner dit peut-être plus clairement ce qui est en jeu ici, et qui est justement le jeu, tel que les enfants le pratiquent. Il s'agit d'inventer librement un monde qui dégage l'âme des lois physiques contraignantes (je le cite dans une traduction anglaise, à cause de mon workshop):

    The nature of the human soul is directed not only toward the preservation of the species, but also toward the development of soul and spirit. Here, two streams are expressed: progress and organic structure. In the eternal laws of existence it is written that human beings must sacrifice purely natural laws to spiritual laws. Those who understand these things will not complain, but will comprehend entirely that a counterbalance is necessary. We must have a healthy preparation for life so that we can act to external things with our brains. We must create a balance that is possible only when we are in a position to do things at a particular time that the outer world does not require and to be satisfied with the activity itself. Human nature meets that need through playing. […] Spirit and soul must be independant in play so that material things have no effect. Thus, in play children can remain unafffected by the tiring influences of the outer world. If we do not believe in an inwardly free soul, we cannot teach effectively.1

    Lovecraft a clairement dit qu'au fond de lui et de certains êtres humains les plus nobles, existe l'aspiration à la liberté, et que le jeu consistant à inventer des êtres fantastiques répond à cette aspiration. Car il s'agit bien d'un jeu. Il a été dit mille fois que Lovecraft était dans la vie un homme plein d'humour, qui aimait jouer. Il restait à cet égard enfant, éprouvait le besoin de s'arracher aux contraintes extérieures.

    Car l'expression de Steiner est frappante, quand on songe à Lovecraft: c'est pour échapper aux contraintes extérieures, au monde physique extérieur, que l'enfant joue librement, imagine des choses. Or, même si Lovecraft goo.jpgétait de compagnie agréable et plein d'humour, on sait bien qu'il détestait le monde extérieur, le trouvait insupportable et méprisable. C'est ce qui lui a donné sa réputation de reclus. Il l'était, jusqu'à un certain point. Il était reclus à Providence, après avoir refusé de vivre à New York, où était la vie moderne, le monde le plus soumis aux lois physiques qui soit, le plus contraignant, mais aussi le plus gratifiant matériellement. C'est bien cela qu'il n'aimait pas.

    Steiner, on le sait, pensait que derrière l'imagination humaine, créée par jeu, se trouvaient les lois spirituelles, les vérités du monde spirituel, les forces morales réelles qui animaient l'univers: l'imagination était le premier stade qui permettait à l'âme de les appréhender. Lovecraft, il est vrai, n'a pas été clair, à ce sujet. Il l'a été moins que Tolkien, qui pensait comme Steiner. Il a parfois parlé d'hypothèses plausibles. Pas plus. Obscurément, il gardait peut-être le secret espoir qu'il y avait bien une vie de l'âme, une vie spirituelle affranchie du temps et de l'espace. Certains écrits présentés comme fictifs le donnent à songer. On peut seulement certifier qu'en public, il admettait que rien ne le laissait supposer, que la science ne pouvait découvrir rien de tel. Et pour cause: elle ne s'intéresse qu'aux lois physiques. Elle ne peut donc pas appréhender les lois spirituelles, qui s'en affranchissent. Seule l'imagination poétique pouvait le faire. On ne saura jamais avec certitude si Lovecraft croyait comme les romantiques allemands ou Tolkien à sa valeur prospective pour l'univers même. Lui-même, je pense, était à ce sujet dans le doute.

    Note :

    1. Rudolf Steiner. The Education of the Child: Anthroposophic Press, Gt. Barrington. 1996, p. 86.

  • Les secrets du Seigneur selon Thomas a Kempis

    jesus.jpgThomas a Kempis s'efforce, dans son Imitation de Jésus-Christ, de traduire la parole du Christ. C'est à ce titre qu'il déconseille de chercher intellectuellement les mystères de Dieu. Mais il ne dit pas qu’ils ne seront pas dévoilés: il dit que si on chérit Notre-Seigneur Jésus-Christ en profondeur, la grâce du dévoilement adviendra: Je me plairais à vous faire entendre ma parole, et à vous révéler mes secrets, si vous étiez, quand je viens à vous, toujours attentif et prêt à m’ouvrir la porte de votre cœur (3, XXIV). Dans cette doctrine, les révélations sur le monde spirituel sont venues à l'homme non parce qu’il les cherchait par le cerveau, mais par la grâce, parce qu’il pénétrait Dieu par son cœur; dès lors, les vérités étaient livrées à cette âme sous forme d’images – ou de vers, de poésie: c’est le don de prophétie.

    C'est l'essence de la pensée catholique ancienne. La Hiérarchie des Anges y a été établie de cette manière. La Trinité sainte, aussi. Au dix-septième siècle, François de Sales le confirmera. L'Amour de Dieu préside aux révélations, affirme-t-il.

    Que la source soit le cœur n'empêche pas celles-ci d'être claires – accessibles à l'intelligence –, et de pouvoir être mises en concepts. Il est bien sûr dangereux de les réduire à des idées trop claires, car rien n'est plus clair que le monde physique, et l'aspiration obsessionnelle à la clarté mène fatalement au matérialisme. Mais la pensée porteuse d'images peut s'exprimer avec assez de netteté pour concilier la clarté et la vérité – au sens spirituel, s'entend. Ce n'est pas seulement ce que voulait dire Rudolf Steiner, qui recommandait la pratique régulière de l'Imitation de Jésus-Christ, mais aussi ce que signifiait J. R. R. Tolkien, lorsqu'il affirmait que le merveilleux le plus beau était aussi le plus clair. Car pour lui le merveilleux avait toujours une essence prophétique. Il représentait la vérité à la conscience humaine.

    Mais existe-t-il une pensée exercée, qui soit toujours attentive et prête à ouvrir les portes du cœur? Car c'est aussi de cela que parle le texte, qui ne condamne pas forcément la pensée. La pensée logique n'ouvre pas les john.jpgportes du cœur, en soi: c'est certain. Mais il y a bien une pensée qui les ouvre: c'est la pensée mythologique, qui est aussi la pensée analogique; alors, dans le flux de la pensée guidée par l'intuition et pénétrée de dévotion, oui, les secrets peuvent être gracieusement dévoilés, parce que la pensée qui agit de cette façon est une sorte de rituel intérieur, d'office sacré, de sacrifice. On y sacrifie son être personnel inférieur pour entrer dans la logique de l'esprit même, à partir d'images saisies intuitivement.

    L'incrédule dira que les images saisies intuitivement émanent de l'être personnel inférieur; mais précisément, celui-ci est surmonté par la logique, non mauvaise en soi, mais permettant d'accéder au premier palier de l'esprit libéré de la matière – ou, comme disait Spinoza, des contingences. Et elle demeure christique si elle s'irrigue d'amour – c'est à dire si elle saisit les rapports profonds entre le Ciel et la Terre, le Haut et le Bas, la Matière et l'Esprit. C'est dans cette logique que Joseph de Maistre a cru pouvoir lui aussi être prophétique. Or, cela s'est bien exprimé sous une forme mythologique, notamment lorsqu'il a évoqué les géants de jadis, dont parle la Bible. J'en ai parlé dans ma thèse de doctorat. On peut la lire. Elle est en ligne.

  • Contes des mystères d'hiver à la Communauté des Chrétiens

    rachel 1.jpgAprès les Contes de Dame Hiver au château d'Avully, Rachel Salter se produira à Confignon, dans le canton de Genève, à la chapelle de la Communauté des Chrétiens (Chemin de Sur-Beauvent, 4). Ce sera le dimanche 22 décembre, à 17 h.

    La Communauté des Chrétiens a été fondée en 1922 par des pasteurs protestants qui voulaient rénover leur culte selon les indications de Rudolf Steiner. Or, les Contes de Dame Hiver de Rachel Salter sont parfaitement adaptés aux choses inattendues que Rudolf Steiner disait de l’hiver – que c’était en cette saison que la terre se réveillait, que les forces de cristallisation étaient les plus fortes! Alors, disait-il, la terre ne reçoit plus du cosmos que des reflets affaiblis de ce qu’elle reçoit en été, et elle s’éveille pleinement. Dans ses profondeurs pures, la lumière déposée en été agit, se déploie, et un germe apparaît à la surface – isolé, mais réel. D’un point de vue théologique, c’est l’apparition justifiée de l’enfant-esprit, d’un corps terrestre encore en croissance manifestant les forces divines dans l’obscurité générale.

    L’originalité de cette pensée est dans le rythme entre les forces d’en bas et les forces d’en haut: elles ne sont pas simultanées, comme on se l’imagine généralement dans un élan moniste – de telle sorte qu’on croit qu’en hiver il n’y a rien, en été il y a tout. Ce n’est pas le cas! dit Rudolf Steiner, car entre la terre et le cosmos a lieu un échange – et il faut qu’il ait lieu, non seulement pour la vie de la terre – et donc de l’être humain –, mais aussi pour son âme, sa vie spirituelle, intérieure. Des profondeurs du globe comme du sein de la vierge, du ventre de la terre glacée et neigeuse comme de celui de la femme sans tache surgit la lumière, et dans cette lumière déjà le conte apparaît, parce qu’il est la cristallisation, dans les mots terrestres, du souffle céleste, qui s’exprime justement en bouffées lumineuses.

    La dame de l’hiver est donc la reine des contes, et en même temps la protectrice de l’enfant-esprit – ses anges chantent sa naissance, ou ses elfes, et c’est en son sein que la graine des temps futurs commence à luire.

    C’est dans cet esprit que Rachel Salter narrera plusieurs contes inspirés de Duncan Williamson, conteur écossais de la communauté des gens du voyage, et comme tel soumis aux cycles des saisons: en leur âme, les nomades rachel 2.jpgtrouvaient l’espoir, quand autour d’eux tout était mort, blanc, gelé. Ils étaient d’ailleurs chrétiens, et à Noël la Providence leur fournissait des moyens de subsistance inattendus!

    Duncan Williamson a vu ses contes purement oraux être enregistrés, transcrits et publiés dans des livres par sa veuve Linda, et la maison d’édition anthroposophique britannique Floris en a publié un recueil. Steiner était particulièrement attaché aux contes, soit dans leur dimension artistique, pour remplir de joie les âmes enfantines, soit dans leur dimension philosophique, pour orienter moralement les cœurs, soit dans leur dimension symbolique, pour éclairer en profondeur, éveiller en l’âme des forces inconnues. Il en a parlé dans son petit livre l'Éducation de l’enfant à la lumière de la science spirituelle.

    Mais tout cela ne se réalisait bien, disait-il, que si le conte était fait oralement, et incarné pleinement par le conteur, qui devait adhérer et même participer à son récit, vivre pleinement sa joie, ses couleurs, ses idées, ses figures – être au fond un officiant passant par le conte pour élever, édifier intérieurement. Ce sera donc très approprié, que Rachel Salter vienne à la Communauté des Chrétiens narrer ses légendaires histoires!

  • Histoires d'hommes-démons

    Goethe's_Faust.jpegOn pourrait croire, si on repensait à ce que j'ai dit du Joker, le super-vilain ennemi de Batman, que le miracle chrétien n'autorise que les anges, et donc les martyrs transformés par Dieu en êtres célestes – ou les hommes rendus sur Terre thaumaturges par leur sainteté –, mais il n'en est pas ainsi: il y a aussi les hommes qui passent un pacte avec le diable. C'est connu. Le récit de Faust en atteste, et la Légende dorée de Jacques de Voragine en parle abondamment, fréquemment. Les écrivains chrétiens plaçaient des sorciers et donc des démons dans l'entourage des mauvais empereurs, et Grégoire de Tours, l'historien des Francs, en usa de cette manière avec Néron. Cela justifiait qu'il apparût, aux païens mêmes – à Tacite, à Suétone –, comme un surhomme du mal.

    Il serait donc absurde de considérer que le super-vilain peut être d'origine naturelle quand le super-héros doit avoir un lien avec le surnaturel.

    Les récits d'occultistes montrant Adolf Hitler possédé par le diable sont judicieux. Et c'est ce qui manquait au film du Joker pour être pleinement réussi. Il ne suffit pas de faire remonter à une enfance pénible, douloureuse, aberrante, l'origine du mal. Le mal est mystérieux. Il est de nature spirituelle. Si c'est naturellement qu'on devient un criminel, alors le crime n'est pas mauvais – il est naturel. S'il est mauvais, c'est que les expériences de la vie ont permis le surgissement du mal pur – de l'esprit du mal. Il chuchotait dans l'oreille intérieure du Joker – ou celui-ci n'était pas un super-vilain, juste un homme mentalement dérangé.

    C'est d'ailleurs par là que le mal est toujours plus ou moins un choix que l'enchaînement des faits passés ne suffit jamais à expliquer. Celui-ci excuse tout, en un sens, car il est fatal. Il fait disparaître le mal sous la détermination. devil.jpgL'enfance, l'hérédité, les expériences de la vie n'expliquent pas le mal. Or, dans la fable, le mal existe. C'est l'essence du super-vilain, du surhomme ennemi de l'humanité. Et là, le mal n'est pas excusable, car il relève toujours d'un choix.

    Même si l'on était prédestiné, apparemment, à faire du mal, il y avait le choix du rachat, du rejet du mal, de l'adoption du bien. Comme disait le vieux poète Prudence, Jésus-Christ foule aux pieds les étoiles, empêchant la destinée d'être souveraine: il sauve qui il veut. Et il ne le fait pas comme un nouvel astre fatal, gratuitement, arbitrairement, mais lorsque les cœurs déjà librement se tournent vers lui, et lorsque les pensées le cherchent. Si on s'aide, le ciel aide. Le proverbe est connu.

    Si le criminel refuse le salut, c'est donc aussi son choix. Il ne renonce pas à Satan et à ses œuvres, comme on dit. C'est cela qui manquait, pour moi, au film du Joker. Peu importe qu'il ait eu une enfance douloureuse. Cela explique le crime, mais cela ne l'excuse pas, et parce que le fabuleux a une essence morale, non une essence technique, la surhumanité du Joker n'est pas expliquée par son enfance douloureuse – seulement par son don à l'esprit du mal.