Thaïs & Khmers - Page 2

  • Kep et les souvenirs de guerre

    kep-statue-and-monks.jpgDepuis Kampot, au Cambodge, on atteint rapidement la mer en se rendant à Kep, une ancienne station balnéaire ruinée par la guerre. On peut y admirer une statue de Râma - la fameuse incarnation de Vishnou -, dont j'ai cru voir qu'elle avait le visage du roi. Elle est neuve. Non loin de cette noble figure, plusieurs hôtels se construisent pour relancer le tourisme. Pour ce qui est de la côte cambodgienne, celui-ci a été, jusqu'à une époque récente, concentré à Sihanoukville, où se rendaient les Américains - qui ont du reste fait une belle route, pour y accéder.

    L'avenir de Kep est presque un enjeu national, car les Cambodgiens de la bonne société s'y rendaient fréquemment depuis Phnom Penh, avant l'arrivée des Khmers Rouges. De riches propriétés y ornaient le pied d'une petite montagne qui domine la mer, évoquant la Côte d'azur française. La reine y avait un petit palais, que gardait un proche de ma tante, ainsi qu'elle me l'a raconté. Inutile de dire qu'aujourd'hui il n'en reste plus rien, ou presque: la clôture entoure un squelette de béton. Nombre de propriétés sont dans le même cas.

    C'est assez émouvant, et ma tante me montrait les emplacements des demeures qu'elle avait connues, l'une était celle de son oncle, l'autre celle de sa camarade de classe, et ainsi de suite. On ne les reconnaissait qu'aux clôtures. Parfois, il ne reste de la maison même qu'un tas de gravats parmi les herbes.

    Je ne peux pas dire qui en particulier a détruit ces nobles édifices, car Kep n'est pas loin de la frontière vietnamienne, et l'on sait sans doute que ce sont les Vietnamiens qui ont chassé les Khmers Rouges, à la demande des dissidents dont est issu l'actuel Premier Ministre, M. HunKompong Thom 001.jpg Sen. Je peux seulement dire que cela fait monter les larmes aux yeux, de voir la trace de tant de malheurs, de combats, de saccages, d'imaginer ce que cela a pu être, et de songer à ce que ce serait, si cela arrivait dans le pays où on avait soi-même toujours vécu.

    Dans le car qui m'a emmené de Phnom Penh à Siem Reap, j'ai pu revoir The Killing Fields, le film qui en français s'appelle La Déchirure, et c'était également bouleversant. Les rizières d'un beau vert qu'on pouvait voir le long de la route, à Kompong Thom, étaient justement celles où l'on avait mis au travail les citadins de Phnom Penh et de Siem Reap.

    Certains ne parlent que de cela, à propos du Cambodge: les Khmers Rouges. Mais on n'en voit pas partout les traces. Cependant, j'en parlerai, si je puis; ils ont un lien fort avec Jean-Jacques Rousseau: c'est intéressant.

  • L’esprit-serpent sur le roi d’Angkor

    Phimeanakas.jpgIl existe un récit de voyage à Angkor datant du temps où cette cité était glorieuse, écrit par le Chinois Zhou Daguan: j'en ai acheté une traduction anglaise à Siem Reap. Le Roi vivait alors à Angkor Thom, et son palais s'appelait Phimeanakas, ce qui signifie Tour d'Or. Car il y en avait une au sommet de l'édifice pyramidal, et le roi y dormait chaque nuit. Mais il n'était pas seul: un esprit Nâga, Serpent à Neuf Têtes, venait le visiter - prenant, dit Zhou Daguan, la forme d'une femme, avec laquelle le prince partageait sa couche. Cet esprit Serpent était, affirmait-on, le seigneur de la Terre pour tout le pays.

    François Ponchaud, dans sa Brève Histoire du Cambodge, rappelle ce que mon oncle Luc Mogenet rappelait aussi dans son guide sur Kampot: les rois khmers sont censés descendre d'un brahmane appelé Kambu qui eût épousé la fille du roi Serpent, le grand Nâga: il s'agit clairement du même esprit royal que ci-dessus. Il a certainement un lien avec le dragon des taoïstes, ainsi qu'avec Python, dompté par Apollon à Delphes. Ovide disait que les Géants qui avaient affronté l'Olympe étaient anguipèdes: leurs jambes étaient une seule queue de serpent: et les Grecs les sculptaient de cette façon. Eux aussi étaient des esprits-serpents. Or, ils étaient censés avoir vécu sur Terre avant les hommes.

    naga_kanya_the_snake_woman_zf52.jpgSelon moi, il y a également un lien avec le serpent parlant qui conduit Ève à manger le fruit défendu. Car l'union du roi khmer avec le Nâga, ou la forme que celui-ci crée et qui est par conséquent sa fille, lui donne la connaissance qui lui permet de gouverner: il distingue le bien du mal. Faculté que le Dhammapada ordonne à chacun de développer, mais le Roi se devait d'être constamment en symbiose avec l'esprit de la Connaissance du Bien et du Mal. Si, comme on peut le croire, Ève n'est rien d'autre que l'âme de l'Homme, s'il ne s'agit que d'une figure, on peut en tirer que le roi khmer s'unit en fait avec sa propre conscience révélée: le sens du bien et du mal éveillé par le sommeil initiatique qui plonge le dormeur dans la sphère élémentaire, au sein de laquelle se reflète le monde divin et dans laquelle sa conscience prend l'apparence d'une fée - qu'on appelle la bonne étoile.

    Mais cette légende sur l'origine des rois khmers rappelle celle qui courait sur les rois francs, et que rapporte Honoré d'Urfé, dans son Astrée: ils avaient pour ancêtre un homme-serpent de la mer qui s'était uni avec une mortelle. Les Francs, rappelons-le, viennent du nord des Pays-Bas: ils vivaient près de la mer. Le fils de cette union était, je crois, le mythique Pharamond. Or, dans l'Astrée, le roi des Francs rencontre la mère de tous les Gaulois, l'immortelle Galatée, nymphe qui vit dans le Forez, au bord du Lignon, et accepte son enseignement et ses conseils, devenant par là légitime en Gaule.

    Le symbole en est donc universel. Seules les formes changent selon les lieux.

  • L’éducation au Cambodge

    King Ang Duong.JPGA Kampot, j'ai acheté un livre en français pour apprendre le khmer, écrit par Pierre-Régis Martin et Dy Dathsy. On y trouve, en annexe, de passionnants renseignements sur les mœurs du Cambodge. Un trait concernant l'éducation m'a frappé: Traditionnellement, dit l'ouvrage, à l'école de la pagode et auprès de leur père, les garçons apprennent les versets du Code de civilité et ceux de la Morale des hommes. A la maison, les petites campagnardes reçoivent de la mère un enseignement oral tiré de la Morale des filles, code attribué au roi Ang Duong, qui régnait au milieu du dix-neuvième siècle. Nourris dès leur plus tendre enfance par ces formules ils trouvent sans peine les règles de conduite s'appliquant aux diverses circonstances de la vie.

    Intrigué, j'ai interrogé ma tante, qui fut élevée à Phnom Penh au sein d'une école de filles. Et elle a confirmé que les maîtres enseignaient ces strophes rythmées, et même rimées: la rime, en Asie, est fréquente. Chaque semaine avait sa strophe, et chaque strophe sa teinte. Tout à coup, en classe, la maîtresse prenait sa baguette, montrait une couleur; alors, les élèves récitaient en chœur la strophe correspondante. Et lorsque, à Paris, ma tante retrouvait des Cambodgiens qui faisaient des conférences, la connivence était immédiatement installée par une allusion à ces versets, par une citation: on se reconnaît comme khmer non seulement par la langue, mais par le Code des princes.

    Soudain, tout s'éclairait: le roi n'est pas seulement une idée; il est le protecteur de tout ce Code autour duquel s'organise la vie sociale. Il est son point central, l'astre par lequel il rayonne. Et les saints versets sont autant de ses rayons déposés dans les âmes. Il ne s'agit pas de quelque chose d'abstrait, de théorique.

    Les vers ancrent les préceptes dans les cœurs: leur rythme fait vibrer l'âme dans ses profondeurs et y fait pénétrer les pensées élevées des sages aux seins desquels Ang Duong se nourrissait, les rois étant toujours entourés de brahmanes et de bonzes: ils ont eux-mêmes un rôle sacerdotal. On sait3204.jpg qu'en Orient, les rythmes sont essentiels: ils donnent forme à l'âme aussi bien que les concepts. On récite, au temple, le Dhammapada sans comprendre le pâli, mais en se laissant pénétrer par ses rythmes, regardés comme saints. Les couleurs utilisées par les maîtres de ma tante n'ont, je crois, rien d'arbitraire non plus: les auréoles du Bouddha, dans les représentations peintes, sont des arcs-en-ciel complets dont les couleurs renvoient aux vertus du Saint. Elles aussi parlent au cœur, directement, sans passer par le concept: les peintres sacrés le pensent. Je le crois également, à vrai dire, et je considère que l'éducation passe d'abord par les rythmes (scandés par les consonnes), les mélodies (créées par la succession des voyelles) et les couleurs - avant de passer par les idées, auxquelles l'enfant n'est pas sensible. Le mode d'apprentissage qui lui est propre explique pour moi la grande cohésion du peuple cambodgien, ainsi que son aspect extérieurement vibrant, rayonnant de  moralité. Je crois, même, que cela peut se dire de toute l'Asie.

  • Ancre de Phnom Penh: objet sacré, voile du mystère

    med-statue-de-vishnu-angkor-vat-visoterra-12825[1].jpgJe voudrais revenir à l'histoire que j'ai récemment racontée, d'une ancre révélée au sein d'un rêve comme étant un objet sacré. Comme cette ancre a été placée dans une pagode avec l'accord des moines qui ne lui concèdent pourtant aucun pouvoir, j'ai énoncé l'idée que dans leur perspective tout culte tend en réalité à Bouddha.

    On trouve bien une telle considération dans la Bhagavad Gîtâ: tout culte s'adresse, consciemment ou non, au Seigneur suprême; or, à ce Principe divin, Bouddha s'assimile, parce qu'il s'est confondu avec lui, quoiqu'il ne fût qu'un homme. Maintes représentations de Bouddha rappellent étroitement l'image que les anciens Khmers se faisaient de Vishnou. Les statues retrouvées à Angkor sont, à cet égard, éloquentes. D'ailleurs, Angkor Vat, le principal sanctuaire d'Angkor, m'a semblé fait pour rendre visible la Bhagavad Gîtâ - faisant de ses édifices de mots des édifices de pierre. J'y reviendrai, si je puis.

    L'idée que Krishna énonce à Arjuna est que les ignorants croient adorer un objet, mais qu'ils n'adorent, au travers de cet objet, que le Seigneur suprême, et que cette vérité du fond de leur adoration ne brillera dans leur esprit que dans une vie prochaine, laquelle sera d'ailleurs meilleure que l'actuelle, en tout cas plus propre au dévoilement du mystère - justement parce qu'en cette vie, ils auront eu une piété sincère à l'égard d'un objet, ou bien de la fée qui dans un rêve l'a déclaré sacré: cette déesse se pose comme élément du karma, ou comme bon ange qui aide à se préparer une vie meilleure.

    L'idée est difficile à saisir en Occident parce qu'on y éprouve, à l'égard de l'intelligence d'un mystère, l'impression que l'enjeu en est fondamental: que l'important est d'avoir une pensée exacte, sur un sujet. D'ailleurs, les religions occidentales ne voient l'accès à l'absolu qu'à l'issue d'une seule vie. Mais en Orient, on estime que cela n'est pas forcément possible pour le moment, et que, par conséquent, il n'est pas forcément important d'acquérir tout de suite des idées vraies. Face à l'existence et aux limites humaines, on est philosophe; on considère que  les croyances sont toujours un chemin qu'on se crée parmi les ombres pour aboutir à la vérité. Les illusions mêmes sont des reflets de la lumière ultime: non des voiles qui cachent, mais des voiles qui permettent de voir, en atténuant des clartés trop vives. L'ami de Chateaubriand Joseph Joubert énonçait des idées comparables.

    Ainsi, l'Asie livre le sentiment que chacun vit un drame fabuleux, s'étendant aux limites de l'univers. Et que des figures divines luisent dans les brumes du Temps.

  • Une ancre magique à Phnom Penh

    Padmapani_01.jpgIl existe au Cambodge, en particulier à Phnom Penh, un journal en anglais appelé The Cambodia Daily. Mon oncle m'en a donné plusieurs exemplaires, avant que je ne reparte en Europe, et, sur le moment, je ne savais qu'en faire, mais, en attendant les divers avions qui devaient m'emmener de Siem Reap, près d'Angkor, à Genève en passant par Bangkok et Francfort, j'en ai vu l'utilité. J'ai compris, même, à quel point cette lecture était aussi fascinante qu'instructive: elle informe sur le Cambodge actuel. Et le fait le plus extraordinaire est qu'elle confirme, globalement, l'impression que le mode de penser profondément mythologique de l'Asie n'appartient pas spécialement au passé. On le remarque dans les films qui en viennent: les Immortels y apparaissent fréquemment et facilement. Les vies successives y sont présentes constamment. Ma tante même me disait que dans sa jeunesse, à Phnom Penh, on regardait volontiers des films indiens qui racontaient par exemple qu'un dieu avait maudit une femme à cause d'une faute qu'elle avait commise et que des serpents ensuite l'attaquaient: comme dans Homère, lorsque les compagnons d'Ulysse mangent les bœufs sacrés du Soleil et qu'ensuite, des monstres les dévorent!

    Un article daté du mardi 14 février 2012, dans ce Cambodia Daily, raconte qu'à Phnom Penh, une semaine auparavant, l'ancre d'un bateau du dix-neuvième siècle a été proposée à la vente à une dame d'une quarantaine d'années, qu'elle refusa d'abord d'acheter. Mais la nuit suivante, elle a rêvé, selon ses propres dires, d'une déesse mère qui est descendue du ciel et qui lui a dit que cette ancre devait être placée dans l'enceinte du Palais Royal. Elle l'a donc achetée, et il s'est avéré que cet objet avait d'étonnants pouvoirs de guérison, notamment pour les douleurs articulaires, et que ces pouvoirs s'exerçaient pour tous ceux qui s'en approchaient. Car l'ancre, placée dans une pagode, avait été mise à la disposition de tous.

    L'abbé de la pagode a alors déclaré que ceux qui connaissaient réellement la doctrine de Bouddha savaient que cette ancre n'avait pas de pouvoir; mais que ceux qui lui attribuaient du pouvoir étaient libres de le faire, et que l'ancre resterait, par conséquent, dans la pagode.

    Le motif d'une telle bienveillance des moines ne se trouve pas, je crois, dans une tolérance de principe, qu'on regarderait comme obligatoire, ainsi qu'on le fait en Occident, mais de la considération que tout culte tend, au final, à Bouddha, qu'on en soit conscient ou non. J'expliquerai ce que cela implique et d'où me vient une telle idée un autre jour, si je puis.

  • Marguerite Duras à Kampot

    1001431710_ac1a560b4e.jpgLe livre qui a rendu Marguerite Duras célèbre, Un Barrage contre le Pacifique, se passe près de Kampot, au Cambodge: mon oncle, Luc Mogenet, dans son guide sur Kampot, l'a démontré. C'est lui aussi qui, à l'époque où il m'avait invité au Cameroun, où il travaillait, m'a offert non seulement son guide sur Kampot, mais aussi le livre de Duras même. Déjà, il y a presque dix ans, je songeais à me rendre au Cambodge!

    Or, le livre de Duras est beau, mais triste, et fait un tableau morne et oppressant de la vie en Indochine. Le monde y apparaît comme grisâtre, ou blanchâtre, sans couleurs, plein d'une chaleur humide et fade, étouffante. J'ai déjà parlé de ma surprise, en arrivant sur les lieux: cela n'a rien à voir. Les couleurs étaient flamboyantes, et le soleil n'avait rien d'écrasant, l'air n'avait rien d'oppressant. Bien au contraire, l'humidité diffusait la lumière du soleil - l'empêchant, peut-être, d'avoir une forme aussi nette qu'en Occident, mais la rendant plus vaste, plus enveloppante, plus remplie d'amour et de bonté. Ses rayons créent dans les vagues nuées tellement de formes, sur les eaux du fleuve tellement d'étoiles, qu'il ne faut pas s'étonner de ce que les Khmers voient dans tous les lieux des déesses, des anges féminins qui protègent les hommes qui y vivent - et qui, venant des hauteurs, repoussent les ombres noires de la Terre. Les maisons traditionnelles, montées sur pilotis, attestent d'une même aspiration au Ciel, et d'une volonté marquée de ne pas être enchaîné à la Terre. On ne peut pas parler simplement d'hygiène, car, comme mon oncle me l'a fait remarquer, les Chinois qui s'installent dans les lieux construisent le plancher de leur maison à même le sol, et ne sont pas plus malades que les autres. Les textes sacrés des Khmers, du reste, invoquent les esprits lumineux d'enBouddha près de Kampot.JPG haut contre les fantômes ténébreux d'en bas; notamment le Hau Pralung, dont je reparlerai, si je puis.

    Au bout du compte, cette respiration morale qu'on peut ressentir partout, selon moi, au Cambodge, est justement ce qui n'était pas présent dans le livre mélancolique, triste, de Marguerite Duras - lequel rappelle, à cet égard, André Malraux et sa Voie royale. Je voyais bien, à Kampot, les lignes des maisons dont avait parlé Duras, leurs formes: je reconnaissais l'architecture coloniale; mais j'avais imaginé ces maisons décrépites, sans teinte distincte; or, elles étaient pleines de couleurs vives, peintes en jaune, en rouge, en vert, couvertes le soir de guirlandes électriques qu'en Occident on réserve à Noël et qu'en Asie on place dans les rues toute l'année, faisant de chaque jour un don du Ciel! On les met même autour des figures de Bouddha, dans les temples: j'en reparlerai aussi. Car le plus grand souffle, le plus grand éclat d'éternité présent partout, y compris dans les campagnes, vient à mon avis de ce qu'on peut voir dans les temples: Bouddha doré trônant, majestueux et serein - gardant, au couchant - dans le merveilleux paradis de l'ouest -, la porte du Ciel, surveillant ses entrées et ses sorties, autorisant les unes, interdisant les autres! Ce dont Duras et Malraux n'ont jamais parlé, naturellement. Leur agnosticisme peut-être les en empêchait... Mais la réalité, pour moi, l'intègre.

  • Voyage au Cambodge

    uploaded_19187.jpgMon oncle Luc Mogenet est un géographe auteur de plusieurs livres sur des régions ou des endroits du monde qui lui sont chers et qu'il connaît pour y avoir vécu: Louang-Prabang, au Laos, la Guinée (Conakry), Kampot au Cambodge, et le Désert de Platé, dans le Faucigny. Pour le livre qu'il a écrit sur ce dernier (publié aux éditions Le Tour), je lui ai consacré un chapitre dans mes Muses contemporaines de Savoie (les écrivains savoyards depuis 1900); car, même s'il vit à Paris, il est issu d'une famille de Samoëns, et il y revient régulièrement. Il m'a fait l'honneur de m'inviter au Cambodge, où il a une maison et dont ma tante est originaire, et je n'ai pas pu résister au désir d'accepter: l'Asie me fascine, et c'était pour moi une occasion de la découvrir. Qu'il en soit profondément remercié.

    Le Cambodge étant dominé par le bouddhisme théravadin, dit du Petit Véhicule - se voulant essentiellement lié à Gautama Bouddha et à ses paroles -, j'ai lu, avant de m'y rendre, le Dhammapada, recueil des maximes du Très Saint. Je m'efforcerai de dire de quelle façon le bouddhisme agit, selon ce que j'ai pu voir ou lire, car, au temple, ce Dhammapada est récité en pâli, langue que la plupart des Khmers ne comprennent pas, et la question se pose de savoir si le contenu de ce noble ouvrage est réellement présent dans les esprits. En Thaïlande, il en va de même, le thaï n'ayant non plus rien à voir, à l'origine, avec le pâli, ou le sanskrit; et je suis passé par Bangkok.

    Mais j'évoquerai en premier lieu de ce qui m'a immédiatement frappé et surpris lorsque je suis arrivé dans ces nobles contrées d'Asie: l'incroyable vitalité. Tout y est animé, bruyant, foisonnant, virevoltant, et il n'y a pas du tout le calme austère de nos pays d'Europe de l'Ouest. L'Italie en donne peut-être une idée, mais encore au-dessous de la réalité. J'ai d'abord cru que c'était propre à Bangkok, mais à Kampot aussi, tout était coloré, en mouvement; or, ce n'est qu'une petite ville provinciale. L'Asie déborde, jusque dans de tels lieux, de couleurs flamboyantes. Même dans les campagnes, la vie est foisonnante et les routes sont remplies de gens qui roulent à vélo, en moto, en tuk-tuk (sorte de petits carrosses tirés par des mobylettes et servant de taxis). Les pistes, à leur tour, sont constellées de maisons, de commerces, d'une incessante activité. Une tension constante vers un développement accru - dont le Japon est souvent le modèle - habite les endroits les plus pauvres. Pourtant, cela n'empêche pas des comportements intelligents et réglés, une constante attention aux autres, un sens aigu de la vie sociale. A cet égard, l'influence du bouddhisme est moins directe qu'on pourrait croire, mais elle est bien réelle. J'y reviendrai, si je puis.

  • Le soulagement des Apsaras

    La_Belle_Dam_Sans_Merci.jpgJe repense encore à l'article que j'ai écrit sur La Voie royale, le roman de Malraux, et sur les Apsaras, danseuses céleste d'Indra, roi des dieux, qui accueillent en riant les âmes des saints et des héros après leur mort: qui les accueillent avec amour parce qu'elles ont été fidèles aux vertus qu'en vérité elles représentent - étant les bonnes actions qui accueillent joyeusement les justes, selon Bouddha! La croyance est universelle, et quand le roi Arthur est accueilli par les fées de l'île d'Avalon, on la retrouve en Occident. Or, il fut un temps où j'étais surtout nourri de figures de l'Occident médiéval, et mon premier recueil de poésie, La Nef de la première étoile, en porte la marque. Il est étonnant qu'un cousin américain m'ait dit avoir trouvé une ressemblance entre mon style et celui de Malraux, car, comme je l'ai dit, je n'ai jamais beaucoup aimé cet écrivain; mais pour mon cousin, c'était un compliment - d'ailleurs outré: Malraux était dans son idée une référence. Le fait est, pourtant, que loin d'appeler les apsaras de simples danseuses, j'appelais, dans ce recueil, demoiselles ou pucelles - jeunes filles, en ancien français - de véritables immortelles du monde divin - les fées d'Avalon -, et tout à fait consciemment, estimant qu'on procédait ainsi dans la poésie médiévale, et que même les filles de Sion de la Bible s'apparentent à ces êtres: elles sont les qualités de l'âme! Une sorte de sonnet évoquait, de cette façon, les déesses terrestres de l'île de l'Ouest, et les faisait accueillir les âmes de leurs chevaliers servants les plus preux, les plus fidèles:

    adoubementEdmund-Blair-Leighton.jpgVous reverrai-je un jour, mes blondes demoiselles?
    Quand j'irai par ma nef vers les feux du couchant,
    Je verrai l'Émeraude en l'Azur des Pucelles
    Dont toujours il s'élance un immense et beau chant.

    Là vous me recevrez des servants le plus vôtre:
    Le hardi chevalier qui dans sa quête ardue
    A si longtemps souffert - combien plus que tout autre! -,
    Vous le rappellerez de la vaste étendue.

    Je resterai toujours à la cour de vos rois
    Et placerai mon cœur dans leurs yeux de lumière;
    Des ailes pousseront, quand retentiront vos voix,
    A mon âme saisie en leur auguste sphère.

    Puisse alors mon regard soudain s'illuminer
    Et briller sur vos fronts - sur votre œil se graver.

    Je n'avais pas évoqué la danse, étant alors tributaire d'une tradition qui ne voulait pas la relier aux dieux; mais à présent, je le ferais.

    Le sens du poème peut paraître, également, présomptueux, puisque si les vertus sont trop ténues, on n'est pas reçu, dit-on, à la cour des fées; mais en réalité, on l'est toujours, disait Éliphas Lévi: quand on a surtout des vices, on les prend pour de méchantes sorcières. Le Bardo-Thödol des Tibétains fait aussi des divinités bienveillantes des divinités courroucées, lorsque l'âme est trop sombre. Les Dakinis deviennent d'horribles monstres féminins, alors.

  • Retour sur les Apsaras

    Indra 2.jpgJ'ai évoqué les Apsaras, à propos de Malraux, qui en avait volé des représentations sculptées à Angkor, ainsi qu'il le raconte dans La Voie royale. Il s'agit en réalité de danseuses célestes vivant à la cour d'Indra, roi des dieux. Lisant, par ailleurs, le Dhammapada, recueil de versets fondamentaux tirés de l'enseignement de Bouddha, j'ai eu l'idée qu'en réalité le bouddhisme extrayait de l'hindouisme la pure essence morale; Indra y est d'ailleurs présenté comme un modèle, un exemple à suivre pour tous les hommes: Par la vigilance Indra a atteint l'empyrée, la vigilance est louée, la négligence est blâmée (30). Or, je crois que ses fées qui dansent, si on peut dire, sont présentes aussi dans le Dhammapada au travers de leur essence morale: Les amis et les parents accueillent cordialement le voyageur, celui qui a accompli un long chemin; de la même façon le juste est accueilli lorsqu'il passe de ce monde dans un autre: ses bonnes actions saluent sa rentrée avec joie (219-220).

    N'est-ce pas sublime? Les bonnes actions sont, j'en suis persuadé, le biais moral par lequel l'intelligence doit appréhender la figure des Apsaras. On reconnaît alors, en profondeur, les Houris du Coran, vierges pures du Ciel qui accueillent de la même façon les justes au paradis: il s'agit aussi de leurs bonnes actions devenues des êtres vivants! Ces êtres, les Tibétains les appellent Dakinis, et je crois que ce sont encore les mêmes que les anciens Germains appelaient Walkyries - suivantes d'Odin, guerrières argentées. Dans le Crépuscule des Dieux, Richard Wagner reprend cette sublime tradition dont, indirectement, se moquait Malraux: il fait voir, à Siegfried, au moment de sa mort, Brünnhilde qui, s'éveillant une seconde fois, et ouvrant ses yeux pour toujours, souffle sur lui son haleine suave, et l'accueille dans le pays divin. Ici, il s'agit aussi de la conscience de Siegfried, en réalité: car un élixir maudit l'avait fait oublier cet être immortel à l'armure luisante et, au moment de Apsara.jpgsa mort, le charme est rompu, et sa bonne action, qui est d'avoir tué le Dragon et d'avoir, précisément, délivré la Walkyrie, reparaît sous la forme de cette femme divine:
    Brünnhilde, heilige Braut!
    Wach auf! Öffne dein Auge!
    Wer verscloß dich wieder in Schlaf?
    Wer band dich in Schlummer so bang?
    Der Wecker kam;
    er küßt dich wach,
    und aber der Braut bricht er die Bande:
    Da lacht ihm Brünhildes Lust!
    Ach, dieses Auge,
    ewig nun offen!
    Ach, dieses Atems wonniges Wehen!
    Süßes Vergehen,
    seliges Grauen -
    Brünnhild' bietet mir - Gruß!

    Quelle beauté, dans cette tirade, et la musique qui l'accompagne - et la suit! Siegfried, porté par les sons, entre dans un royaume divin.

  • Figures du karma fatal dans le cinéma thaï

    Boonmee.jpgOn se souvient des étranges mais fascinants spectres noirs de la Palme d'Or de Cannes Oncle Boonmee: ils étaient les figures des vies antérieures - ou des remords - de l'oncle; ils venaient de son karma. Or, dans les films thaïlandais qu'on pu voir récemment, ces figures sont très présentes: la Thaïlande a conservé de façon assez vivace ses anciennes croyances. Il faut d'ailleurs remarquer qu'il est, de tous les pays riches d'Asie, le seul qui n'ait pas subi le joug de l'Occident: les rois de Siam sont restés pleinement souverains.

    J'ai regardé, par curiosité, un film intitulé Ong-Bak 2, la Naissance du dragon, parce qu'il était consacré à l'histoire de la Thaïlande médiévale et à la façon dont les princes de Siam se sont imposés aux seigneurs régionaux: leur action apparaît comme aussi impitoyable que celle du cardinal de Richelieu dans Cinq-Mars de Vigny, mais le film est plus directement imité d'un film chinois de Zhang Yimou, La Cité interdite, dont les décors étaient d'une beauté incroyable, et qui faisait de la demeure de l'Empereur un paradis sur Terre, mais qui faisait également de ce prince un être impitoyable, écrasant jusqu'à ses enfants, s'ils lui résistaient: car sa cruauté n'empêchait pas son omnipotence. Il gardait quelque chose de divin: la force!

    Le roi de Siam du film thaï de Tony Jaa est tout aussi cruel, atroce; mais le culte du Prince doit être moins présent en Thaïlande qu'en Chine, car la demeure du Roi n'a rien de somptueux comme celle de l'empereur de Chine dans La Cité interdite. D'ailleurs - et c'est le plus extraordinaire -, le roi de Siam ne gagne la bataille, dit le film, que parce que le héros, qui veut se venger de lui - il est le fils d'un seigneur régional assassiné par le Prince -, a un mauvais karma. Or, ce mauvais karma apparaît: il est un spectre fin et noir avec des yeux rouges, comme ceux d'Oncle Boonmee. La différence est qu'il s'agit d'un film d'action: le spectre combat le jeune héros, qui contre lui ne parvient à rien: il se heurte nazgul_animated.jpgau Destin même! Le pire est que ce jeune héros a appris à dompter le roi des éléphants, en posant la paume de sa main sur le haut du crâne de l'animal, ce qui est un geste magique: mais le spectre le chasse de la noble encolure et met sa propre main sur l'endroit fatidique. Le moment est fort.

    Il faut néanmoins remarquer que les spectres noirs qui renvoient au karma fatal - ou à une partie noire de soi-même ou du groupe auquel on appartient - sont présents, sous une forme atténuée, chez David Lynch. Dans la littérature occidentale, on les voit également: par exemple, dans Le Masque de la Mort rouge de Poe, ou sous les traits des Nazgûl, chez Tolkien.

  • André Malraux et l’Indochine

    thevada.jpgComme je songe à faire un voyage au pays des Khmers, j'ai lu, entre autres choses, le roman qu'André Malraux lui a consacré, appelé La Voie royale, et il a confirmé mon étonnement qu'il ait pu entrer au Panthéon, car quoique ce livre parvienne à créer une atmosphère, il le fait de façon lourde, en reprenant des lieux communs de la philosophie moderne sur la nature qui ramène en permanence l'homme à la bête pour finalement l'anéantir. Dans ses pages, souvent pénibles à lire, le pays des Khmers n'offre aucune forme de respiration, ne serait-ce que par le biais des sculptures d'Angkor que le héros de l'histoire, à l'image de Malraux même, est venu voler: les figures d'Apsaras, sortes de déesses d'un rang mineur - de fées, de nymphes -, deviennent dans sa prose si noble de simples danseuses, qui peinent évidemment à luire d'un feu divin dans le climat tropical concerné.

    J'avoue que pour moi cela ressortit à une sorte de bouffonnerie involontaire. Il faut d'ailleurs savoir que Malraux a été arrêté, à la suite de ses vols à Angkor, et condamné à de la prison, mais les artistes et les intellectuels de Paris ont fait tellement de bruit qu'ils ont réussi à le faire libérer. Ensuite, comme on sait, un président de la République plaça sa dépouille au Panthéon. Mais c'était parce que Malraux avait rejoint De Gaulle: il s'agissait de Jacques Chirac. Le ressort en était plutôt politique. Soit dit en passant, je trouve que les mémoires de Charles de Gaulle donnent aux fées et aux madones - lesquelles il assimilait à la France - un scintillement plus pur que celui que Malraux donnait aux apsaras des Khmers. Dieu sait pourtant qu'elles aussi dansent, lorsqu'elles s'approchent pour accueillir l'âme qui leur a voué une longue et constante affection. Car l'Église catholique a interdit qu'on mêle la danse à la liturgie sacrée, mais en Orient, les déesses peuvent danser, et elles le font assez souvent; d'elles on peut dire comme Baudelaire a déclaré d'une dame créole - si ma mémoire est bonne:
    Même quand elle marche on croirait qu'elle danse.
    Il serait donc erroné de considérer que les sculpteurs de ces apsaras ont simplement voulu représenter des danseuses de cour.

    Quoi qu'il en soit, je dois dire que je n'ai jamais beaucoup aimé Malraux. J'ai étudié La Condition humaine à la Sorbonne, et il m'a paru que c'était comme Les Misérables de Victor Hugo en moins bien: cela se voulait plus soigné, plus rigoureux, mais c'était en réalité moins inspiré - selon moi.