Voyages - Page 4

  • L'âme collective américaine (31)

    Usa-Flag-Hd-Wallpaper-3108x2368.jpgEn passant le long de cimetières (qui, aux États-Unis, sont sans murs), nous nous étonnions: le drapeau américain était souvent placé sur les tombes. Cela n'existe guère en France.

    La signification de ce fait étrange m'est bientôt apparue. Le drapeau américain figure le ciel - la vie collective divine qui renouvelle au fond la vie collective juive dont l'Ancien Testament livre le tableau: c'est là que vit Dieu. Dans le monde supérieur, les gens retrouvent leurs proches, leurs compatriotes, les membres de leur communauté, et se fondent les uns dans les autres pour y goûter un bonheur sans limite.

    Mais ils n'y sont plus vraiment individualisés et, à ce titre, Joseph de Maistre n'avait pas tort de remarquer qu'il existait des liens entre le protestantisme et les religions orientales. Le paradoxe est qu'on regarde souvent le peuple auquel on appartient comme, au contraire, un moyen de s'individualiser, de trouver une identité. Comment peut-on concevoir qu'en rejoignant, après la mort, l'âme de son peuple, on perde son âme?

    Le débat qui oppose, en France, le nationalisme à l'universalisme - le second étant vu comme la force dissolvante de l'individu, le premier comme la force élaborante de l'identité - ne peut pas exister au même degré en Amérique, car on n'y a pas réellement conscience qu'il existe autre chose que la nation américaine. Elle apparaît comme formant un tout; comme formant un concentré de l'univers. Le mathématisme qu'on y applique constamment, qu'on y déverse dans la vie sociale, est regardé comme émanant de l'âme américaine même.

    Ce mathématisme s'aperçoit immédiatement dans le réseau routier. Mais, si on y réfléchit, on se rend compte qu'il est l'essence de l'économie américaine. J'ai été surpris qu'en rendant avant le terme prévu ma voiture louée, on m'ait calculé la remise qu'on devait du coup me faire, et qu'elle ait été versée sur mon compte. En France, cela ne se passe pas ainsi: le commerce n'est pas dirigé par des lois mathématiques, mais par le désir de gravir des échelons sociaux. C'est ce qui lui donne son caractère âpre, vindicatif, crispé. En numerique-pme.jpgAmérique, le commerce se fait de façon plus impersonnelle. Les contrats sont respectés parce qu'ils s'appuient sur une comptabilité rigoureuse.

    C'est la soumission naturelle des Américains aux nombres qui leur permet de dominer le commerce mondial. Ils peuvent gagner des sommes colossales sans aucun état d'âme, puisqu'il ne s'agit que de chiffres qui s'additionnent ou se multiplient: le lien avec la vie sociale n'est pas établi - ou il l'est d'emblée, parce qu'au fond on estime que la société est elle aussi mathématique et soumise aux nombres - c'est-à-dire aux lois statistiques. On y est aimable, même charitable, mais on ne voit pas l'intérêt de venir en aide massivement aux pauvres, d'en faire une politique générale. Cela n'entrant pas dans une relation numérique, on n'y est pas sensible.

    Le drapeau américain, avec ses bandes et ses étoiles alignées, figure le monde certes coloré de Dieu, mais il indique aussi un monde mathématisé. C'est là qu'on retrouve le nombre calculable de ses ancêtres, de ses descendants et de ses cousins - jusqu'à retrouver, peu ou prou, l'ensemble de la communauté nationale - et donc le monde.

    Cependant, le caractère restrictif de cette tradition est souvent apparu aux artistes. J'en reparlerai.

  • Répétition infinie et mathématisme (30)

    arton200-6e376.pngAprès notre séjour à Pittsburgh, nous avons rejoint à Tampa, en Floride, l'oncle de ma cousine.

    J'ai déjà dit avoir été frappé par le réseau routier de cette ville remplie de retraités. Le caractère rectiligne et répétitif m'en avait presque indisposé.

    Or, l'été précédent, j'étais allé en Espagne, en Andalousie, et j'avais été frappé par un trait également remarquable, les piliers répétés à l'infini de la mosquée de Cordoue. Cela figurait, pour ainsi dire, les nombres illimités des mathématiques, et cela suffisait à la piété musulmane: les images y ont été ajoutées depuis par les chrétiens.

    J'avais songé qu'il y avait là un mystère, quelque chose qui se rapportait aux clones, tels que Michel Houellebecq en parle dans ses Particules élémentaires, à la fin. L'idée d'une répétition à l'infini des mêmes hommes donnait à l'humanité soudain un caractère absolu, triomphant.

    C'était le mathématisme envahissant tout, et faisant régner son ordre sublime.

    Dans les temps anciens, les mathématiques étaient d'essence religieuse. Dieu était dans les nombres. Cela est apparu clairement chez les anciens Grecs, puis s'est transmis aux Arabes par le biais des Perses et des cités de Bagdad et Gondishapur. Or, en Europe, cela a principalement pénétré par l'Andalousie et l'Espagne islamique.

    Averroès en fut une expression. Saint Thomas d'Aquin l'ayant combattu, on connaît sa philosophie. Il affirmait que le monde divin était complètement impersonnel, que seul y régnait Dieu, et que l'homme s'y oubliait complètement soi-même, après l'illusion que lui avait donnée de son vivant son corps. Cela a un rapport avec cordoue-la-mezquita.jpgl'Islam dans la mesure où les formes terrestres disparaissaient complètement dans le monde céleste, s'y dissolvaient à tout jamais, de telle manière que l'individu n'y avait pas de survivance.

    Thomas d'Aquin s'insurgea contre une telle conception: les pensées de l'âme intellective s'individualisant, l'âme humaine conservait une teinte propre. D'ailleurs, l'idée de la résurrection s'appuie sur l'attente d'un corps glorieux qui est à la fois divin et cohérent, qui est une forme individualisée mais de même nature que Dieu. C'est celui qu'avait eu Jésus après sa mort, et celui qu'auraient les hommes qui s'endormiraient en quelque sorte dans ce que Teilhard de Chardin appelait le Corps mystique du Christ: ils s'y réveilleraient, depuis l'ombre, lumineux et sublimes.

    Mais le mathématisme dissout les formes, n'en faisant que des nombres dans une succession anonyme.

    Le monde moderne a cette résonance, il donne le sentiment de l'anonymat. La masse est dénuée d'âme, absorbe dans les ténèbres. C'est ce qui fait peur, dans l'universalisme: les identités y sont détruites par les principes généraux. Teilhard de Chardin comprenait cette crainte mais, dans la foulée de Thomas d'Aquin, disait que l'esprit de l'univers rendait plus lui-même chaque être humain: il ne devait pas dissoudre sa forme, mais la rendre éclatante en son sein.

    Il évoquait, sur le plan personnel, celui qui, en amont de sa conscience, était plus lui-même que lui-même.

    On l'a peu compris, ou peu cru. Le débat ancien entre l'esprit national, seul salut de l'individu, et l'universalisme dissolvant, est resté figé dans des oppositions stériles.

    En Amérique, il existe d'ailleurs peu, car la nation et l'univers y sont une seule et même chose. J'en reparlerai.

  • Pennsylvanie, New Jersey et Suisse (29)

    Npennsy.jpgous avons passé quatre jours à Pittsburgh pour des motifs privés. C'est une ville intéressante parce qu'elle a souffert de la désindustrialisation, et la Pennsylvanie n'est pas un État riche, on y a beaucoup voté pour Donald Trump. Cependant la cité nommée d'après le général Pitt a su reprendre le bon chemin, et connaître un nouveau développement. Des tours s'y sont bâties, et on s'y occupe d'argent.

    Les gens y sont plutôt populaires, mais sympathiques, et la cité compte un musée historique et une rue culturelle avec des bouquinistes. Le musée montre les guerres qu'il y eut entre les Anglais et les Français, et les dégâts qu'elles ont causés chez les Indiens, qui voyaient leurs wigwams toujours repoussés au loin. Il montre aussi qu'ils étaient éblouis par les produits manufacturés européens - que le démon de la technique les fascinait. Ils se sont laissés peu à peu engloutir. À sa manière, James Fenimore Cooper le raconte et, comme je le pressentais, j'avais pris avec moi son roman The Deerslayer, qui, quoiqu'il se passe sur le lac Otsego, dans l'État de New York, a la même atmosphère que l'histoire de Pittsburgh telle que son musée la montre. J'en reparlerai.

    Car ce qui m'a frappé, alors que je circulais en voiture en Pennsylvanie ou même, sur le chemin entre New York et Pittsburgh, dans le New Jersey, c'est le charme des villages américains, presque suisse.
    À vrai dire, c'était sensible surtout dans le New Jersey. Le gazon y était vert, les maisons blanches, tout y était beau et propre. Plus loin de la côte, dans le cœur du pays, c'est autre chose.

    La Pennsylvanie pouvait être pauvre, les petites villes tristes. Mais nous avons fait une excursion dans les montagnes, liées aux Appalaches, et, sur les hauteurs, de nouveau les maisons sont blanches, le gazon vert, et comme c'est plein de collines et de courbes, cela m'a fait penser à la Suisse, disons au Pays de Vaud. C'est très plaisant. Il n'y a pas là de ski, ou guère, les montagnes étant peu élevées, mais des prés d'émeraude, où errent de débonnaires vaches, et des forêts non loin.

    Nous avons pensé devoir nous promener un peu dans un bois, mais la végétation était tellement proche de celle que nous connaissions en Savoie que nous avons pensé cela inutile. Le climat est très similaire à celui de nos contrées, et l'exotisme y est surtout dans les spécificités de la vie américaine.

    Nous y avons visité une grotte qui était très pentue, aménagée pour que l'excursion en son sein fût plaisante, et remplie de lumières colorées pour y créer une scène de théâtre, ou une image de film. Elle était exploitée par FallingwaterWright.jpgune société privée, et ressemblait du coup à Disneyland. Le guide était fils d'un vieil explorateur de l'antre, il avait une grosse chemise à carreaux, une barbe, une casquette et un pantalon flottant, et il essayait de faire de l'humour. C'était yankee.

    Nous avons essayé de visiter la fameuse Maison sur la Cascade de Frank Lloyd Wright, qui se trouvait non loin, mais il était tard et c'était cher. Il paraît que Wright estimait qu'on pouvait créer des toits débordants et d'énormes balcons en porte-à-faux en comptant sur la force des poutres en béton, mais qu'en réalité ses maisons s'affaissaient, que cela ne marchait pas. Que l'eau passe sous la maison est quand même intrigant, et il avait le désir intéressant de créer des maisons organiques, semblant naître de l'environnement naturel même, comme des loges de fées. La visite sera pour une autre fois. Être passé devant sa maison m'a quand même amené à m'intéresser à cet architecte, qui est très connu, et plutôt idéaliste, sans être tellement spiritualiste. Il était naturiste avant l'heure, pour ainsi dire.

    Nous sommes rentrés à Pittsburgh et avons assisté à un match de base-ball, dont j'ai déjà parlé.

  • Les poulets aux hormones de nos amis américains (28)

    new-york-ruins-jenovah-art.jpgOn raconte souvent que les poulets américains sont horribles, nourris aux hormones et lavés à l'eau de javel, et on prétend que les traités de libre-échange vont nous empoisonner. On crie au loup, on distingue déjà l'Apocalypse, on prétend que le cancer date d'avant-hier, on voit des complots partout, on accable la Noosphère chère à Teilhard de Chardin d'un effroyable fatras!

    En Amérique, dans les magasins, contrairement à ce que beaucoup d'Européens croient, on trouve aussi de la nourriture biologique - qu'on dit là-bas organique. (Rien de non organique n'étant intervenu dans sa croissance ou son développement, on l'appelle à juste titre organique.) On a le choix, et même si les prophètes cataclysmistes voudraient parfois qu'on n'ait plus le choix et qu'on impose de la nourriture biologique à tout le monde pour sauver la planète, en réalité ce n'est pas possible, ni réellement sensé, car cela veut dire qu'il faudrait imposer aux agriculteurs des normes toutes faites. Or, quoique le matérialisme des marxistes ou apparentés le nie, la qualité de l'aliment relève encore du mystère, ne se définit pas aussi aisément qu'on le pense.

    Il dépend notamment plus qu'on ne l'admet de l'âme même Organic-foods.jpgde l'agriculteur. Le protocole ne fait pas tout: ce qui émane de l'individu a une importance fondamentale.

    Il ne suffit certainement pas d'obliger à consommer du biologique pour supprimer le cancer. Le poète Jean-Pierre Veyrat est mort à trente-quatre ans en 1844 d'une tuberculose doublée d'un cancer de l'estomac, et il n'avait pas ingurgité, évidemment, de nourriture marquée par la pétrochimie. Joseph de Maistre parle d'une jeune fille totalement gagnée par le cancer, de son temps, et qui étonnait tout le monde par sa piété et sa résignation. Il n'y avait pas, à la fin du dix-huitième siècle, non plus de pétrochimie!

    Les causes profondes des maladies sont au-delà de ce que croient les philosophes mécanistes, même ceux qui crient contre les méchants capitalistes qui selon eux empoisonnent le monde pour gagner de l'argent. Ce tableau issu de Victor Hugo et de ses contes de fées républicains peut être parfois juste - et parfois non. Il ne faut pas le prendre comme un modèle absolu.

    Cela relève d'une fantasmagorie. L'application en est possible, mais non universelle.

    Non seulement la nourriture américaine peut être saine, mais elle est souvent bonne. Il n'est pas vrai qu'elle soit forcément trop riche, ou mauvaise. À Pittsburgh, j'ai mangé le meilleur plat de ma vie, mélange de traditions anglaises et slaves. C'était de fines tranches de bœuf grillées avec du pain et de la sauce à je ne Alligator_at_Felix.jpgsais plus quoi, et c'est une des rares fois où je ne trouvais pas que le plat du voisin fût meilleur que le mien!

    À Tampa, en Floride, mon hôte (un cousin) nous a emmenés dans divers excellents restaurants, et j'ai mangé de l'alligator avec plaisir. C'est piquant.

    À New York, nous avons également bien mangé.

    Là où je voudrais encore me plaindre des Français, c'est quand ils disent que la nourriture en Amérique n'est pas chère. À vrai dire, je voudrais me plaindre de moi-même. Je suis allé en Amérique il y a environ vingt-cinq ans, et la différence de prix alors était importante. Mais en réalité l'euro a beaucoup baissé, et les prix sont à peu près équivalents. Or, les restaurants en France sont chers.

    À vrai dire, ceux d'Amérique sont moins chers qu'en Suisse. Être français devient difficile, lorsqu'on voyage dans le monde. Nous faisons partie désormais des pauvres. L'État monopolisateur et providentiel ne nous a pas rendus heureux.

    En Amérique, on pense que c'est le commerce, qui crée le bonheur. Peu m'importent les Français qui croient à la politique ou les Américains qui croient au commerce: pour moi, c'est la culture, qui rend heureux. Heureux les lieux où elle est libre! Être pauvre ne m'empêche pas d'être joyeux, quand je circule sur les routes américaines! Pourquoi? Je récite en conduisant les poèmes de Lovecraft:

    There was no hand to hold me back
    That night I found the ancient track
    Over the hill, and strained to see
    The fields that teased my memory.

    Souvenirs d'une vie prénatale, sans doute! La poésie en donne des aperçus qui réjouissent infiniment.

  • L'apparition enchanteresse (Perspectives pour la République, XXXIII)

    hawkeye_by_uncannyknack-d83yu49.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Campement féerique, dans lequel je raconte avoir dormi dans une tente avec la belle immortelle Ithälun, avant de la voir, en pleine nuit, embarquer dans une nef de l'air.

    Mais j'étais fatigué, et un sort semblait peser sur mes paupières; car je ne tardai pas à me rendormir.

    Quand je me réveillai une troisième fois, c'était le matin; le soleil se levait, et la rosée luisait sur les herbes de la montagne. Des oiseaux faisaient entendre leur chant, qui devaient être dans les sapins. Ithälun était effectivement partie. Le véhicule qui nous avait amenés était néanmoins toujours là.

    Je sortis de la tente, et vis une nappe blanche, étendue sur le pré, portant des gâteaux, des fruits, une théière, ou ce qui y ressemblait, et une tasse. Je me versai un liquide chaud et fumant, dans cette tasse, préparé avec des herbes que je ne reconnus pas, mais d'une essence délicieuse. Le buvant, je me sentis rempli d'une chaleur douce et bonne, et le ciel sous mes yeux sembla devenir plus lumineux. Les gâteaux étaient également exquis, et suaves. Les ayant mangés, je me sentis plus léger et alerte que je ne l'avais jamais été. Les fruits ne comblèrent pas moins mon appétit, leur jus sucré imprégnant mon corps comme le fait le lait donné à l'enfant. Il avait un goût de miel que je ne saurais décrire.

    Je me demandai toutefois ce que je devais faire, une fois que j'eus mangé. Comme rien ne se passait, je rangeai les restes de ce déjeuner, et les plaçai dans le coffre de la voiture. Puis je fis prendre le même chemin au matériel qui avait permis de dresser une tente, après avoir démonté celle-ci, et avoir nettoyé les piquets dont la pointe était pleine de terre, au moyen d'un chiffon et d'une eau qui coulait non loin. Je ne fus que brièvement retenu à son bord par son murmure argentin, et son éclat cristallin. Ma main, plongée dedans, me paraissait d'une pureté inconnue, mais je me m'attardai pas sur ce prodige: je revins à la voiture.

    Une fois fini ce rangement, je ne sus, néanmoins, que faire, et m'assis sur le siège, pour ne pas me mouiller avec la rosée, et attendis. Je décidai, quoique ce fût un peu tard, de songer avec reconnaissance au dieu qui m'avait permis de me réveiller et de m'ouvrir à nouveau au monde, et me promis d'agir au mieux la journée suivante, quoi qu'il advînt. Mais cette méditation elle aussi prit fin, et de nouveau j'attendis que quelque chose se produisît et qu'Ithälun revînt.

    Le temps commençait à me paraître long quand, soudain, je vis marcher vers moi un jeune homme d'une grande beauté. Il montait la pente de la montagne sur laquelle nous avions dressé notre tente.

    Il était habillé légèrement, d'une chemise flottante et presque transparente à force de finesse et de blancheur, et de chausses plus épaisses, comme de lin, et légèrement jaunes. Il portait au front un cercle pour tenir ses longs cheveux blonds, et ses yeux effilés étaient luisants, et d'un beau vert. Leur éclat était singulier, et semblait dépasser les limites de l'œil même; une malice s'y trouvait - à moins que leur feu ne me fût une tentation dont j'étais le seul responsable, et ne me les fît regarder avec méfiance et ne me les rendît dangereux sans que de leur part il n'y eût aucune faute. Je n'eusse su que dire, à ce sujet.

    Il avait un arc à la main et un carquois à l'épaule, rempli de flèches aux pennons bleus. Il marchait légèrement sur l'herbe, semblant à peine la plier, à peine la toucher, et quand il me vit, il rit.

    (À suivre.)

  • Le café en Amérique (27)

    starb.pngPassionné de littérature et immergé depuis l'enfance dans la culture américaine, je me suis peut-être perdu, dans ce récit de voyage en Amérique, dans des considérations philosophiques absconses. Mon récit de voyages en Bretagne, intitulé Songes de Bretagne et paru en 2013, contenait des récits autobiographiques, des réflexions philosophiques et du fantastique, et les lecteurs m'ont dit qu'ils avaient surtout aimé les premiers, les seuls qui leur parussent bien clairs. Je les aime moi aussi, même s'ils sont un peu banals. Mais les États-Unis sont un pays pittoresque qu'il est plaisant de décrire en détail, et on peut tirer, de ce portrait, plus d'enseignement qu'on pourrait croire.

    Et je voudrais, pour repartir sur des choses plus légères, critiquer non pas les Américains, mais les Européens et en particulier les Français qui en disent du mal, sous le rapport de la gastronomie.

    Joseph de Maistre condamnait la gourmandise et l'obsession de la grande cuisine, comme François de Sales l'avait fait avant lui, et c'est sans doute pour cette raison que le catholique qu'était J.R.R. Tolkien haïssait la cuisine française: elle témoignait d'une pulsion vers les plaisirs charnels qui le scandalisaient, et cela, avec sans doute d'autant plus de force qu'on en fait toujours des tonnes, sur la question, en prétendant que la cuisine française est le sommet de la Civilisation, le but de l'Évolution - comme si on devait vivre pour manger au lieu de manger pour vivre, comme si l'humanité avait pour vocation de s'immerger dans les plaisirs que, comme disait le marquis de Sade, la raison a su rendre plus fins, plus subtils, plus profonds: c'est à cela qu'elle sert, disait-il, à améliorer les arts de la volupté!

    Le fait est que je me moque bien, moi-même, de la cuisine et des vins français, et que, en Angleterre, je n'ai jamais trouvé spécialement mauvais le cooking, alors que les Français mes compatriotes - fréquentés durant mes séjours linguistiques - semblaient se faire un devoir de critiquer les plats anglais et de jeter Cucumber_and_Eggs.jpgà la poubelle les très bons sandwiches de pain de mie au concombre et à l'œuf qu'obligeamment nous préparaient, pour le pique-nique, les familles qui nous logeaient. C'était léger, original, et plaisant, et je ne comprenais pas mes camarades.

    Ils parlaient sans cesse de la supériorité de la France, et à vrai dire, j'étais fatigué de les écouter, aimant assez l'Angleterre, mais je n'osais pas les contredire franchement. Du coup, les trouvant quand même injustes et absurdes, sur le chemin du retour, je m'amusais en général à faire l'éloge de ma patrie à moi, la Savoie, en particulier Annecy, la plus belle ville au monde!

    Or, pour l'Amérique, il y a une manie française d'appeler jus de chaussette le café qu'on y sert, et c'est assez grotesque, pour deux raisons. La première est qu'il est ridicule de répéter sans réfléchir une simple métaphore, puisqu'il ne s'agit pas réellement de jus de chaussette. La seconde est que le café en Amérique m'a paru bon. On le sert dans de grands gobelets bien fermés, et il est bien chaud, point trop fort ni trop faible, de telle sorte qu'en prendre un et le boire dans sa voiture en conduisant est un véritable délice.

    En Italie, où on ne peut guère boire de café qu'en restant accoudé à un bar, on regrette avec nostalgie ce café à emporter dans sa voiture!

    On m'a dit, au reste, que, ces dernières années, sensibles aux critiques du monde entier et aux traditions italiennes et espagnoles qui circulent parmi eux, les Américains avaient beaucoup amélioré leur café. Souvent, ils présentent les deux sortes, faible à l'américaine et forte à l'européenne, et laissent le choix. Car ce qui est merveilleux, en Amérique, tout de même, c'est qu'on a généralement le choix. J'en reparlerai, pour la nourriture qu'on achète.

  • Charles Duits et la Bible (26)

    Charles Duits se voulait surréaliste et parisien, et ne cherchait pas à faire valoir ses origines puritaines et américaines. À New York, il rêvait de la France, et s'y rendit dès que possible, dès la guerre finie. Il se sentait Ptah-Hotep_2524.jpegpleinement européen, et, errant dans les méandres de son âme, en sortait des images grandioses et souvent désordonnées, à la mode française du temps.

    Pourtant, il y eut un moment où la folie le guetta. Immergé dans son inconscient, il commença à entendre des voix. Il refusa de les suivre.

    Cherchant à s'orienter dans sa nuit, il regarda les livres de sa bibliothèque, et fut attiré par une Bible léguée par sa mère. Il l'ouvrit, et ce fut une révélation. Il se vit, littéralement, devant Jésus mort, avec Marie.

    Il ne put, ensuite, devenir chrétien, parce qu'il ne pouvait renoncer à l'idée de l'union mystique par l'union charnelle - et se résoudre à regarder le sexe comme un mal. Mais l'idée du Christ demeura - et le modèle biblique.

    C'est ainsi qu'il composa, nourri du style de Moïse, Ptah Hotep et Nefer, ses deux grandes épopées, qui plongent dans les profondeurs d'une âme, mais en tire des imaginations cohérentes, se déployant en mythologie. La tendance européenne à l'exploration chaotique de l'inconscient, à l'expression vague des émotions, trouvait un sens par la Bible, et ce que nous avons énoncé de Teilhard de Chardin, son caractère universel unissant l'Amérique et l'Europe, se retrouvait en Charles Duits.

    Le dogme catholique, toutefois, le rebutait. Il chercha des penseurs plus séduisants, et qui, par l'ésotérisme, donneraient un socle fiable à ses visions, ses figures - ses fulgurances poétiques. Il s'intéressa beaucoup à Gurdjieff, et certains éléments s'en retrouvent dans Ptah Hotep (notamment les deux lunes). Mais philippe_02.jpgà la fin de sa vie, il n'était plus très enthousiaste. Il préférait maître Philippe de Lyon, un magnétiseur savoyard installé dans la capitale des Gaules et qui développait une conception du Christ fondée sur l'intimité de l'âme.

    À Paris, de son temps, cependant, il fréquenta beaucoup Charles de Saint-Bonnet, un chrétien ésotériste, et Jacques Lusseyrand, le résistant aveugle, adepte de Rudolf Steiner. Il ne citait guère ce dernier, mais correspondait avec Henry Corbin, le spécialiste de l'ésotérisme islamique, et dans une lettre qui a été publiée, celui-ci lui fit l'éloge d'un ouvrage du théosophe allemand en n'écrivant que ses initiales, ce qui prouve deux choses. D'une part, que, dans leurs échanges, le nom revenait souvent, puisque Corbin n'avait pas peur de n'être pas compris en ne mettant que des initiales. D'autre part, une certaine réticence, peut-être, à écrire le nom complet; car j'ai beaucoup lu Corbin, et qu'il ait lu Steiner se voit, mais il ne le cite jamais. C'est l'impression - peut-être fausse - qu'il est le philosophe qu'on lit, mais qu'il est comme interdit de citer.

    Or, il recommandait précisément d'unir non pas seulement, comme on l'a prétendu, les traditions européenne et orientale, mais, plus largement, les prédispositions américaine, européenne et asiatique. Il voyait dans ces trois grandes tendances des reflets des trois parties qu'il attribuait à l'être humain - corps, âme, esprit - et rejetait la propension à ne rester que dans une seule d'entre elles. Il fallait devenir universel par essence.

    Duits s'est aussi nourri de traditions orientales - ou de l'Égypte antique -, et il connaissait bien le bouddhisme - dont il condamnait le caractère trop mystique. Mais ici, je ne veux parler que de ce qui différencie l'Europe et l'Amérique, et en même temps doit les unir. Or, Steiner a condamné, de son côté, la tendance à faire dans un religieux vague, sans s'appuyer sur le grand ouvrage classique qu'est la Bible. En ce sens, il était en accord avec les Américains. Et Duits, en ouvrant la Bible de sa mère, en la lisant, et en s'en imprégnant assez pour s'imaginer penché sur Jésus défunt, a, sans le savoir, suivi ses recommandations.

  • Isaac Asimov et la Rome galactique (25)

    Isaac-Asimovs-Foundation.jpgIsaac Asimov était né en Russie, et, comme Charles Duits, il est venu en Amérique poussé par les persécutions contre les Juifs. Mais alors que Duits, au-delà de son surréalisme parisien, lisait la Bible chère à sa mère puritaine, ainsi que j'aurai l'occasion d'en reparler, Asimov laissa la Torah en toile de fond, et n'eut curieusement sa pleine révélation intérieure qu'en lisant l'Anglais Edward Gibbon et son Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain (1776-1788). Il l'a prise comme base de son cycle Foundation, essai de mythologie futuriste créant un empire galactique qui sera repris par George Lucas dans Star Wars. À la fin de sa vie, Asimov établit un lien cohérent entre nombre de ses romans, afin de brosser le tableau grandiose de l'humanité à venir.

    Le lien avec l'idée de Teilhard de Chardin selon laquelle la civilisation humaine sera placée dans le Corps mystique du Christ est troublante, si l'on fait abstraction de différences fondamentales. En effet, Teilhard l'entendait comme un dégagement complet de la matière, et la transformation, sous un mode encore inconnu, de l'humanité et de ses peuples, de ses traditions, de ses cités. Tout serait spiritualisé.

    Pour Asimov, la technique ne sortirait jamais de la matière, mais s'accroîtrait en force, et permettrait à l'homme de prendre des pouvoirs divins. En insistant sur la technique plus encore que ne le faisait Teilhard (qui, certes, pensait aussi qu'elle spiritualisait la matière), Asimov forgeait l'image d'un futur dans lequel des hommes seraient assimilés à des dieux grâce à une technologie encore inconnue, fondée sur l'extrême miniaturisation. Assemblés en une confrérie lumineuse et secrète, ils pourraient guider l'humanité en déclin vers le salut et le renouveau.

    Ils surgissaient, dans la barbarie universelle, sous forme d'hologrammes scintillants, et prophétisaient - faisant croire à des anges à la mode antique, à des hommes divinisés et revenant pour conduire les peuples.

    Mieux encore, les hommes de sa Fondation développaient des facultés parapsychiques, et se mouvaient dans la noosphère de Teilhard de Chardin avec dextérité et souplesse, devenant télépathes et affrontant - en asimov.jpgsilence, en cachette, et à distance - des monstres empêchant l'humanité d'évoluer. Ils devenaient pareils à des anges tout en gardant une enveloppe corporelle - d'ailleurs ordinaire, celle de paysans sur une planète agricole. Ils étaient comme les saints moines de l'Église médiévale, mais dans le futur, et plus adroits encore dans les techniques spirituelles.

    Ils forgeaient également des robots dépositaires de la sagesse ancestrale - un peu comme les bibliothèques du Vatican ont conservé la sagesse antique.

    Tout néanmoins était laissé, en dernière instance, à la liberté humaine, à son libre-arbitre, comme chez les Jésuites. Par là, l'esprit de l'univers - qu'Asimov, étant athée, ne nomme pas - agissait.

    Il ne le nomme pas, mais, dans une nouvelle qu'il disait sa préférée (parmi celles qu'il avait écrites), intitulée The Last Question, il révèle que, pour lui, lorsque l'univers, après que l'homme aura beaucoup évolué et s'étant spiritualisé par le biais d'un grand ordinateur aura atteint sa fin, il pourra renaître!

    La question dont il s'agit est celle du principe créateur: comment fonder un univers nouveau? Il faut attendre que tout ait été réduit à l'état d'énergie. Asimov ne décrit pas le monde d'après, ni la portée sur lui de ce qui a été fait avant, s'il en est une. Il est plus pessimiste que Teilhard de Chardin. Mais, avec moins de spiritualisme, et avec une forte tendance - typiquement américaine - à matérialiser l'action de son histoire future (et donc à matérialiser le merveilleux), Asimov avait bien avec Teilhard un lien fort.

  • Teilhard de Chardin et le défi de l'universel (24)

    globe-africa.jpgLa dernière fois, j'ai donné un exemple de la démarche de Teilhard de Chardin, pour montrer de quelle façon il parvenait à lier l'évolution minérale à l'évolution humaine. Or, j'ai prétendu que c'était profondément européen. Pourquoi?

    Rudolf Steiner disait avec raison que l'Europe se caractérisait par une tendance à se centrer sur la sphère émotionnelle. Elle privilégie le vague des sentiments, et cela se perçoit chez ses poètes. En Amérique, on aime s'appuyer sur des vérités morales claires, ce qui explique l'attrait ressenti pour la Bible.

    Teilhard, en ressentant en soi ce qu'il appelait la granitisation des continents, et en voyant son lien profond avec la formation des idées, était européen, mais si génial qu'il touchait à l'Amérique, et pouvait y être mieux accepté qu'en Europe. De fait, celui qui s'observe pensant sait que les choses sont bien ainsi: il y a comme une nappe diffuse traversée de pressentiments, mais sans directions nettes, et soudain, des idées se forment, des nœuds s'établissent, des rapports se font jour - comme naissent les continents dans un ensemble aqueux primitif. Or, dans son évolution, tout l'être humain semble s'être élevé des sentiments vagues aux pensées nettes; cela a donc bien un lien avec la granitisation des continents.

    Soit dit en passant, Teilhard n'en percevait pas le danger: les idées trop claires étouffent les mystères, disait Bossuet. La granitisation tue, aussi. La vie a besoin de vague, d'incertitude, d'irrigations apparemment chaotiques. Aller trop vite vers la pensée claire fait rater des choses essentielles.

    Mais Teilhard percevait la tendance malheureuse aux idées simplistes - et donc un excès de célérité dans leur formation - notamment dans le marxisme, qui concluait trop vite, des données de l'Évolution, au matérialisme historique. Il fallait se montrer plus subtil, plus souple, et vivre intérieurement avec l'esprit du monde, pour en saisir l'essence. Il admettait que l'imagination bien conduite pourrait pénétrer les mystères de l'évolution psychique qui selon lui avait présidé à l'élaboration des formes. Mais il ne s'y risquait guère. Il eût fallu, pour cela, s'adonner à une mythologie à la mode d'Ovide! Et on l'eût traité de rêveur.

    Dan Simmons, nous l'avons dit, se moquait de son optimisme, ne comprenant pas comment, à partir du sentiment intime, on pouvait établir des lignes cosmiques d'Évolution. Toutefois, parce qu'il en saisissait le mécanisme, il ne rejetait pas par principe ces lignes. D'instinct, le biblisme lui faisait accepter qu'on les traçât - ce qu'on n'accepte pas en Europe.

    Teilhard, à sa manière, dépasse la tendance de l'Europe pour s'unir à celle de l'Amérique, et se faire vraiment universel. De l'Auvergne, il va en Chine, en Afrique du Sud - et meurt à New York en passant par Paris.

    Le lien entre l'Europe et l'Amérique, il le voit dans ce qui reste de l'Angleterre chrétienne à New York - dans le Noël américain, qui, quoique chargé de commerce, est frais, plaisant, féerique. L'Enfant Jésus est aussi né à miraculeuse-konrad-witz.jpgNew York! Le peintre flamand Konrad Witz crée l'image de Jésus marchant sur les eaux du lac Léman; mais Teilhard voit Jésus naître en Amérique aussi bien qu'en Judée, y demeurer sous la protection de saint Nicolas, et le Christ s'y incarner!

    Le principe de Réflexion est réellement planétaire, puisqu'il cristallise jusqu'en Amérique l'idée de la Nativité.

    Le jour de sa mort, c'était Pâques. Le matin, il était allé prier dans la cathédrale Saint-Patrice, où sont des anges à la mode médiévale: idées pures, mais vivantes, principes circulant dans l'univers, ils promettaient aussi, ce jour-là, la résurrection du monde, la transfiguration de New York, sa spiritualisation dans la cité sainte!

    De la ville sublimée dans son essence, Teilhard voyait l'image dans le Corps mystique du Christ - comme il appelle, dans Le Milieu divin, l'avenir dégagé de la matière. Les tours y étaient devenues de marbre, de pierres précieuses et d'or, les rues étaient pavées de lumière - et les voitures étaient des carrosses enchantés!

    Teilhard n'a pas présenté ces visions - que peut-être il n'a pas eues. Elles ne sont guère reflétées que dans la science-fiction - par exemple celle d'Isaac Asimov, New-Yorkais majeur. Il avait avec Teilhard plus d'un point commun, au-delà des apparences, et j'en reparlerai, une autre fois.

  • Teilhard de Chardin et la tradition américaine (23)

    Portraits of Rudolf Steiner 0017.jpgSi en Europe on aime bien essayer d'ignorer, en faisant comme si leurs idées étaient évidemment fausses, des penseurs tels que Pierre Teilhard de Chardin et Rudolf Steiner, en Amérique, on a plus de franchise, en n'hésitant pas à citer même des philosophes dont on désapprouve les fondamentaux, et il est caractéristique que ce soit aux États-Unis qu'ait été écrite une thèse critique sur les ouvrages de Steiner et que Dan Simmons ait explicitement cité Teilhard de Chardin quand il a voulu se gausser de ses idées.

    Cela indique un lien, aussi, entre Teilhard et l'Amérique qui était assez aigu pour que Simmons se sentît obligé de le citer, lorsqu'il entendit le combattre. En France, on peut rester plus aisément dans une bulle littéraire qui ne le citera jamais, tournant en rond dans l'espèce de classicisme existentialiste qui s'est imposé dans l'Université.

    D'où vient ce succès de Teilhard auprès des Américains? Que nous dit-il sur lui-même, mais aussi sur l'Amérique?

    J'ai déjà montré que l'esprit américain mettait en relation de façon quasi spontanée le monde extérieur avec le tableau moral tel que le représente la Bible, et dont il fait une donnée objective. Le lien avec Teilhard devient évident.

    Pour lui, l'Évolution était en relation intime avec une vision dynamique du Christ et de son action. Alors qu'en France on rejetait son idée que les deux pussent être en relation, les chrétiens eux-mêmes voulant garder une image pure de leur système moral, voulant la conserver dans une sorte de bulle statique et dégagée du réel, en Amérique, que le tableau du monde ait pour fondement des principes moraux, que l'Entropie même fût moralement teintée, et la Complexification regardée comme son égal; que la Réflexion fût perçue comme un principe cosmique, et non seulement humain, ne choquait pas outre mesure la Science, car la Bible au fond en fait partie, on étudie la Théologie aussi bien que la Philosophie et la Physique, et on a, d'instinct, dans Lettre_à_S_M_le_[...]Rendu_Louis_bpt6k54032937.JPEGl'âme le tableau général des sciences que le Savoisien Louis Rendu faisait commencer, en bas, avec la physique, et faisait finir, en haut, avec la sagesse des anges - à la différence près que, en Amérique, cette dernière s'appuie sur la Bible et les commentaires qu'on peut en faire, pour l'essentiel: il n'y a guère de recherche des anges dans la nature.

    Mais on comprend que la démarche soit possible, et Teilhard, quoique combattu en principe, est accepté comme une possibilité. On le voit, plus ou moins consciemment, comme imitant les prophètes de la Bible, qui croyaient voir Dieu dans l'eau qui circule, ainsi que le disaient les Psaumes. Et on se dit que c'est son droit, même si, au fond, on n'agréera pas ses prétendues découvertes, puisqu'elles ne sont pas confirmées par le livre saint.

    Cela permet, à l'inverse, de saisir ce que Teilhard avait de profondément européen. Puisant au fond de lui-même, il croit voir se développer la biosphère, la noosphère, et pressentir le Christ. Il a le sentiment intime de l'Évolution, comme si elle était gravée dans son être. Il étudie la paléontologie, découvre les traces des hommes anciens, et arrache de ses profondeurs le tableau grandiose de l'évolution de l'âme même.

    Prenons un exemple précis. Dans un coup de génie qu'on n'admirera jamais assez, Teilhard saisit que l'évolution des continents a un rapport étroit avec l'apparition de la conscience chez l'homme. Il présente le psychisme lié à l'eau comme vague, non conscient de lui-même. En se formant dans la masse aqueuse primitive, le continent dévoile la même évolution que le corps humain, et en même temps que l'âme humaine. Du vague des sentiments, sort soudain l'idée claire! Et elle est liée à l'ossification de l'homme, à l'apparition en son sein globalement aqueux de pièces minérales, essentiellement calcaires.

    Ô dieux! qui saura jamais mesurer l'éclat d'une telle idée? La dureté du crâne rond, que Goethe faisait l'évolution d'une vertèbre supérieure chez un être ancestral apparenté au serpent, est bien le moyen trouvé par la nature pour y développer un cerveau et, en son sein, des pensées claires. Mais la Bible ne dit rien de tel, et Teilhard, tout en se sentant bien accueilli en Amérique, se plaignait de la naïveté de son clergé.

    C'est que, comme Goethe, mais sans le vouloir ni vraiment le savoir, il était un poète. C'est par là qu'il était profondément européen. J'y reviendrai.

  • Le campement féerique (Perspectives pour la République, XXXII)

    546444_3808165729787_1446761217_3481624_1625942936_n.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Sauf-Conduit de Tornither le Brave, dans lequel j'évoque la bénédiction reçue par Ithälun et notre séparation d'avec le seigneur du lieu, Tornither. J'ai rappelé que nous avions ensuite repris notre voiture volante et qu'Ithälun avait annoncé que nous devions camper pour nous reposer et que nous ne risquions rien grâce au sauf-conduit du berger enchanté.

    Nous nous posâmes sur le flanc de la montagne de droite, descendîmes de voiture, et Ithälun entreprit de dresser une tente, grâce à une toile proche de la soie par sa douceur, qu'elle accrocha à des piquets qu'elle planta dans le sol avec mon aide, après avoir sorti ce matériel du coffre de la voiture, comme l'auraient fait n'importe quels mortels dans leur pays périssable. Par terre, elle étendit un tapis mou et doux, parfumé, et y plaça des oreillers et une couette remplie de plumes d'eider, qu'à ce titre je ferais mieux d'appeler du vieux mot d'édredon. Comme l'air frais venait à mes narines mais que je n'avais nulle impression de froid grâce à cet édredon orné de figures pourpres, je m'apprêtai à passer l'une de mes meilleures nuits, car j'aime l'air du dehors, et il me semble que mon âme quitte mieux mon corps quand je le respire, et s'en va plus aisément, par les ailes des vents, dans le pays des esprits où tout être trouve le repos, consciemment ou non.

    Toutefois, je dois avouer que je fus d'abord troublé par la proche présence d'Ithälun, car sa chaleur venait jusqu'à moi, et son odeur naturelle, qui était saisissante, et propre à enflammer les sens. Elle en était consciente, mais son regard lumineux, dans la nuit, m'en imposait, et elle me souhaita une bonne nuit d'une voix qui ne laissait pas d'autre réplique que de la lui souhaiter en retour. Sa beauté, loin de susciter en moi des émotions qui m'eussent privé de sommeil, me rassurait comme la présence bienveillante d'un astre, m'apaisait tout en se tenant hors de ma portée: jamais je n'eusse osé porter ma main sur elle. Je pensais, à tort ou à raison, qu'elle ne l'aurait pas permis. Car au-delà de sa bonté était en elle un air sévère.

    Au reste, pourquoi le cacher? si je m'endormis d'abord sans peine, je me sentis, à demi somnolent, attiré encore vers elle, et je me pressai contre son corps, en plaçant mon bras sur son ventre. Mais elle se déplaça, pour ne pas sentir mon contact, et je me retournai, pour continuer à dormir. J'en avais usé avec elle comme je l'avais fait tant de nuits avec mon épouse, mais elle n'avait pas accepté que je fusse son mari, si j'ose m'exprimer ainsi.

    Plus tard dans la nuit, je m'aperçus même qu'elle n'était plus à mes côtés, m'éveillant une fois encore. Je regardai dehors, par l'ouverture de l'espèce de tente qu'elle avait dressée, et elle était debout, armée, luisante sous la clarté des étoiles et de la lune, et sa cuirasse reflétait leurs lueurs comme si elle eût été effectivement un astre terrestre. Or, elle regardait devant elle, et je vis, dans la direction de son regard, une sorte de nef flottante, qui laissait derrière elle, en avançant dans l'air, un sillon d'or.

    Et, comme s'il se fût agi d'un rêve, je la vis monter, elle, dans cette nef, après qu'une passerelle se fut silencieusement déployée de son flanc droit, jusqu'à se rendre accessible au pied léger d'Ithälun. Elle entra dans la nef, qui partit aussitôt, reprenant le chemin qu'elle avait pris en venant. Dans l'ouverture, j'avais cru distinguer la forme d'un homme que je ne connaissais pas.

    (À suivre.)

  • Teilhard de Chardin, chantre de l'Ultraphysique (22)

    dali.jpgPierre Teilhard de Chardin était jésuite mais il plaçait le Christ non dans une métaphysique abstraite, mais au sommet et au bout de l'Évolution, dans une forme d'ultraphysique. L'idée heurtait au fond la sensibilité tant des matérialistes que des spiritualistes.

    Il en voulait en particulier à ceux qu'il appelait les littéraires, et qui s'appuyaient sur des concepts planant dans le vague, postulés mais non vérifiés, prétendûment rationnels et en réalité fantasmés. Les chrétiens et les philosophes le rejetaient avec une égale force. Lui leur reprochait de détacher l'homme de l'univers, de le placer dans une bulle.

    Il voyait l'esprit humain comme le reflet d'une force cosmique!

    Il avait raison.

    Mais quel lien, du coup, pourrait-il être établi entre sa pensée et la tradition américaine, où il ne s'est pas senti mal?

    Je me souviens avoir lu un ouvrage de l'écrivain américain de science-fiction Dan Simmons appelé Hyperion, paru en 1991, et célèbre. Il y évoque la figure de Teilhard de Chardin, et affirme que, dans le futur, il aura été canonisé. Il le nomme saint Teilhard - faisant sans doute l'erreur d'avoir pris son patronyme pour son prénom, et confondant son titre de noblesse, qu'il tenait d'une lignée maternelle, avec son patronyme. Erreur commune, malgré la similarité du nom de Valéry Giscard d'Estaing, d'ailleurs lui aussi auvergnat.

    Simmons est en réalité ironique, et si cela lui a permis d'avoir beaucoup de succès parce que cela l'a conduit à poser des problèmes d'ordre philosophique qui plaisent au public instruit, il n'a jamais eu, de mon point de vue, la force d'un Donaldson, auteur aussi de romans de science-fiction moins connus, rassemblés dans une Gap Series. C'est moins brillant, sur le plan intellectuel, mais c'est plus haletant et grandiose.

    Cela dit Simmons crée des figures originales, étranges, profondes, il a du talent. Dans la nouvelle évoquant Teilhard, il fait accomplir, par des jésuites du futur, des missions de conversion de peuples extraterrestres, et hyp.jpgl'un d'eux est pris au piège de sa propre théologie, parce qu'il est crucifié et qu'on place sur lui un organisme en forme de croix qui le reconstruit au fur et à mesure qu'il le brûle, aussi bizarre que cela paraisse. Il vit un enfer perpétuel!

    Cependant Simmons cite Teilhard comme étant celui qui a béni l'Évolution par la formule: en haut et en avant, et il le cite en français dans le texte, signe que la formule a fait mouche, et qu'on a saisi que l'Évolution avait pour Teilhard une valeur qualitative, et non de simple succession mécanique.

    Depuis, du reste, comme une réaction malheureuse à sa pensée, on s'emploie à montrer que l'évolution effective n'est pas qualitative, et, s'appuyant sur la littérature, l'Existentialisme, le Théâtre de l'Absurde et toute cette sorte de fatras, on gémit sur la méchanceté humaine et sur la bonté des animaux, d'une manière assez ridicule et invraisemblable. C'est une sorte de jeu: il fallait montrer qu'on avait une pensée originale, parce que s'opposant à la tradition, notamment religieuse. On n'a d'ailleurs pas vu qu'on n'a fait que reprendre mécaniquement, ce faisant, la pensée des anciens païens, la pensée classique qui a donné naissance à la tragédie, chez les Grecs.

    Simmons au fond se moque de Teilhard avec dans l'âme l'omnipotence du spectre de l'ancienne Grèce, qui ironisait sur les prétentions de l'être humain à évoluer vers l'infini. Mais c'est le signe typique qu'il a saisi que Teilhard était une figure incontournable: en vrai Américain, il dit les choses, cite le nom et la devise du jésuite auvergnat, ne cherche pas à les cacher. Or, en France, on joue sur la dissimulation, parce qu'on ne veut pas que naissent des débats, mais que les vérités énoncées semblent être des évidences: non, l'Évolution n'a pas de caractère qualitatif, et il est évident que les animaux sont déjà de vrais socialistes, que seuls les humains sont de méchants individualistes! Il n'y a qu'à voir la fidélité des chiens, et de quelle manière les gorilles apprennent gentiment à faire du vélo.

    Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.

  • Pierre Teilhard de Chardin en Amérique (21)

    pierre-teilhard-chardin-grandes-etapes-64e91b7e-a109-4a42-b808-46439a487f06.jpegDans une vieille maison traînait un carton de livres. Mon père devait la vider, étant dans le bâtiment. Certains m'intéressaient, et il me les a donnés. J'en ai lu un sur Alain Robbe-Grillet, un autre de Pierre Albouy sur la mythologie dans la littérature française, mais il y en avait surtout un sur Pierre Teilhard de Chardin, de Claude Cuénot, publié en 1958, juste après la mort du célèbre jésuite.

    Or, en lisant les pages sur le séjour américain de Teilhard, j'eus la sympathique surprise de voir évoqués les lieux que je venais de voir à New York. J'ai lu les pages concernées peu de temps être rentré de voyage.

    Il faut savoir que l'auteur du Phénomène humain fut quasiment exilé, à la fin de sa vie, aux États-Unis: ses supérieurs lui avaient ordonné de s'y rendre - et ils lui interdisaient de rentrer à Paris, où ses conférences et ses écrits, qui circulaient sous le manteau, faisaient trop de vagues. Il en éprouvait un profond chagrin, mais tenait à rester fidèle à l'Église.

    Il était du reste bien accueilli en Amérique, d'où lui étaient venus nombre de subsides pour l'aider dans ses projet de fouilles, tant en Chine qu'en Afrique du Sud.

    Et il aimait New York, où il a logé dans un hôtel pour jésuites, que je n'ai pas remarqué. Il était souvent invité au Musée d'Histoire naturelle - que j'ai eu le plaisir de visiter -, pour converser avec ses administrateurs. Il ne sortait guère pour s'amuser, mais un jour, on l'emmena à Broadway, et, loin de s'offusquer de la manie américaine des images colorées, il les trouva charmantes et naïves, comme reflétant le dynamisme évolutif du peuple américain.

    Il a aussi fait l'éloge du Christmas, avec Santa Claus, n'émettant que les réserves d'usage sur l'excès de commercialisation de la fête. Il a déclaré que l'esprit de merveilleux chri.jpgavec lequel à New York on fêtait Noël était meilleur et plus chaleureux que celui de France.

    Il était sensible au merveilleux local. Inconsciemment, a-t-il considéré qu'il représentait au sentiment la vie morale de l'univers, qu'en France on ne voulait pas voir, notamment dans les milieux littéraires? Teilhard n'était pas passionné d'art, mais il l'aimait, et estimait qu'il reflétait la beauté cosmique, c'est à dire l'effet de l'amour universel du Christ.

    Il est mort à New York, le jour de Pâques de l'année 1955, après avoir assisté à une messe dans la cathédrale Saint-Patrice - dont j'ai déjà parlé. Ensuite il s'est rendu chez des amis, puis a eu une attaque cardiaque.

    Peu de temps après, son chef-d'œuvre, Le Phénomène humain, était publié à Paris. En effet, il lui était interdit de donner l'accord de cette publication de son vivant; mais cela n'allait pas au-delà.

    Il souffrait d'être réduit au silence. Il demandait à ses amis de prier pour qu'il ne meure pas aigri... Un refus clair qu'il participe à Paris à un colloque à la Sorbonne n'a pas laissé de l'atteindre durement. Si en public il semblait jovial et enfantin, ses proches décelaient dans ses yeux une immense tristesse. Il en arrivait à douter que l'Église pût être le réceptacle des idées nouvelles, de la manière nouvelle dont le Christ se manifestait, selon lui!

    J'en parlerai une autre fois.

  • Charles Duits à New York (20)

    superJumbo.jpgQue le dégoût cosmique de Howard Philips Lovecraft pour New York ne fût pas dû essentiellement à son racisme, ainsi que l'a prétendu Michel Houellebecq, j'en veux pour preuve des images proches des siennes, par un auteur avec lequel on l'a souvent comparé pour la richesse de son inspiration et sa tendance à la mythologie: Charles Duits (1925-1991) - que je ne me lasse pas d'admirer.

    Il a narré ses souvenirs de New York dans son livre André Breton a-t-il dit passe, où il raconte plus généralement sa rencontre avec André Breton, alors que celui-ci était réfugié dans la cité américaine. C'était en 1942, et Duits était aussi réfugié, son père étant juif. Il avait passé son enfance à Paris.

    Sa mère était américaine et puritaine, de la même communauté que Lovecraft. Les points communs commencent là. Dans ses souvenirs de New York, Duits parle aussi d'une ville infernale, mais sans jamais faire allusion aux ethnies minoritaires, car il avait le racisme en horreur.

    Il regardait la cité comme étant sans beauté, et le soleil lui apparaissait comme une grosse pêche à demi cachée par la grappe de raisins noirs que formait à l'horizon la pesante fumée des usines. La haine de Duits pour le modernisme le rapproche plus sûrement de Lovecraft qu'un racisme qu'il ne partageait pas, et sa tendance imaginative bondissait en lui comme une réaction aux interdits prononcés par sa mère. Elle prenait la forme du 19429756_313644299093446_5758650434255466686_n.jpgSurréalisme, plus que du Roman gothique qu'affectionnait le créateur du Mythe de Cthulhu; mais le résultat était proche.

    Son rejet des machines, notamment de l'automobile, à la forme à ses yeux horrible, nous rappelle l'assimilation, par Lovecraft, du train souterrain de New York à un monstre innommable de l'Antarctique, dans At The Mountains of Madness.

    Et des figures mythologiques peuvent surgir au fond d'une rue, quand, dans l'obscurité des venelles, l'ordure, aux cheveux phosphorescents, présentait son ventre, comme une vieille prostituée. Ici, ce n'est pas le spectacle d'hommes entassés dans des immeubles, qui suscite en l'écrivain une figure maléfique, mais simplement l'ordure en tas inanimés: il y reconnaît une créature abominable. Il la dote d'une âme, d'une personnalité. Or, New York, certes, n'est pas une ville propre. Tout entière vouée à son activité économique, elle en laisse volontiers les déchets traîner sans s'occuper de ce qu'ils deviennent. Cela s'est arrangé, depuis trente ou quarante ans, sous la férule de maires énergiques. bacch.jpgMais l'impression demeure d'un fouillis bouillonnant - d'un foisonnement où le chaos se mêle constamment à l'ordre.

    Duits vise explicitement le démon du commerce, quand il blâme les couleurs nauséabondes des panneaux publicitaires. Il appelle cette profusion une Bacchante, personnifiant aussi l'ensemble lumineux des enseignes - et l'assimilant au paganisme déluré. L'esprit est bien le même que chez Lovecraft, encore.

    Les visages grimaçants et hurlants ne sont pas, chez Duits, ceux des étrangers, mais ceux des locaux qui reconnaissent en lui un étranger: des groupes hilares le montrent du doigt, et la haine siffle sur lui ses injures. Il hait aussi l'instinct de groupe, mais, cette fois, il l'assimile à celui des Américains ordinaires, tel qu'il peut s'exercer contre un Français de cœur.

    Cependant, il reconnaît que ses impressions étaient largement dues à son puritanisme spontané, celui de sa mère transmis en lui, bien qu'en théorie il le combattît pour se rattacher à la France. En un sens, il est plus lucide que Lovecraft.

    Il est certes étrange que Pierre Teilhard de Chardin n'ait pas eu les mêmes sentiments, face à la trépidation de la vie de New York: ce catholique, peut-être accoutumé aux manifestations de l'art baroque, était, lui, plutôt charmé par les enseignes lumineuses de Broadway. C'est ce que nous verrons une fois prochaine.

  • Le style de Dashiell Hammett (12)

    34384996z.jpgAyant acheté mon billet d'avion pour l'Amérique, je me dis que je devais regarder dans ma bibliothèque, y prendre mes romans américains que je n'avais toujours pas lus, et les lire.

    L'un me fit particulièrement envie, nommé The Glass Key, de Dashiell Hammett, et datant de 1930. On me l'avait donné. J'avais le pressentiment d'une écriture typiquement américaine.

    On a peu le temps de lire quand on visite, et je ne l'ai fini qu'après être rentré en France.

    En un sens, il est exemplaire. Tout ce qu'on reconnaît comme étant spontanément américain s'y manifeste. Le style affecte de ne parler que des actions extérieures: aucune pensée de personnage n'est donnée, ni aucun sentiment. On doit les déduire de ce qu'ils font. C'est le paroxysme de ce qu'en rhétorique on nomme le point de vue externe.

    D'un point de vue technique, cela permet d'enchaîner les actions avec une force implacable, et de créer un tableau dramatique s'imposant absolument. On retrouve, dans un monde moderne, la crudité antique, y compris dans les passages violents: les coups de poing, les meurtres sont peints avec la puissance habituelle du cinéma américain, issu de cette littérature, et qui en a bénéficié. La vigueur avec laquelle les actions se succèdent impressionne et est pour beaucoup dans le succès de l'industrie hollywoodienne. Elle est d'ailleurs parfaitement adaptée à cet art de l'image, puisqu'une image ne montre pas directement, en principe, le monde de l'âme, mais seulement ses effets extérieurs. Le comic book a aussi bénéficié de cet état d'esprit. Le cinéma français à cet égard erre en restant trop littéraire: l'image, immobile, sans vie, est censée communiquer des sentiments et des pensées; mais elle ne le fait pas. C'est la principale raison pour laquelle il a besoin de subventions: accuser d'agressivité les marchands américains est un peu facile.

    Les mots ont la faculté de nommer directement les sentiments: la honte, la peur, la joie désignent d'abord des expériences intérieures. Les matérialistes peuvent bien le nier, ou rappeler de façon obsessionnelle que ces sentiments se manifestent sur le visage, ou même qu'ils seraient les effets de mécanismes corporels, la réalité est que le langage nomme directement des faits de l'âme, et que vouloir supprimer ces mots de la Theglasskey1942.jpglangue, ou les réduire à des faits physiques, est une des principales sources de la décadence de l'enseignement du français, de la déréliction de la pédagogie en France.

    Mais c'est aussi la source de la confusion entre la littérature et le cinéma, qui n'est pas appréhendé dans sa spécificité.

    On pourrait reprocher, donc, à Hammett d'avoir supprimé de son vocabulaire les mots désignant les faits de l'âme. On pourrait le reprocher à l'Amérique en général. C'est un signe de matérialisme spontané. Mais critiquer ne sert à rien. Car d'un autre côté, comme je l'ai dit, la force d'un récit présentant seulement des faits physiques est indéniable. Et qu'on ne retrouve pas la même force dans les romans français - qui intègrent les pensées, les sentiments et les désirs des personnages - pose un problème d'ordre esthétique mais aussi sociologique. D'où vient qu'on plonge désormais dans le monde de l'âme de façon aussi volatile? Cela ne pousse-t-il pas à s'américaniser toujours davantage – ou, dans certains cas, à rejeter l'américanisme de façon maniaque, et à plonger dans ce mysticisme vague jusqu'à s'enfermer dans les religions périmées? En un certain sens, Hammett est représentatif d'un défi majeur posé à la culture française - et plus généralement européenne.

    Cependant, il ne pourra être relevé que si on commence par s'imprégner totalement de la méthode de Hammett, à en prendre la mesure complète, et à en tirer le bien qui peut en être tiré. Car son roman est bon, il a de la puissance, mais aussi de la suggestivité. Je montrerai pourquoi une prochaine fois.

  • Animaux dans la ville: l'Amérique naturelle (6)

    squirrelweek008.jpgNous connaissons tous les images d'écureuils parcourant les cités américaines et s'approchant des hommes sans crainte. L'Européen s'en étonne: les animaux sauvages dans son continent se cachent. D'où vient une telle différence?

    Naturellement, plus la ville est bétonnée, moins les animaux se font voir: les écureuils à Manhattan se montrent surtout à Central Park, et nous avons cru distinguer, dans celui-ci, des ratons laveurs sur un arbre. Mais c'était peut-être des chats, car un cousin d'origine new-yorkaise a émis des doutes; un autre, moins lié à New York, l'a pensé néanmoins possible.

    À Washington l'État fédéral a voulu laisser tellement de verdure entre ses bâtiments officiels que les écureuils sont innombrables, et qu'ils prennent, comme les oiseaux, des couleurs: car, généralement, en Amérique, ils sont gris.

    Dans les temps anciens, les animaux blancs étaient sacrés, magiques: ils étaient des messagers d'en haut. Il était impossible aux chasseurs de les tuer. Toutes leurs flèches et leurs balles demeuraient vaines! On voit des traces de cette tradition dans le célèbre lapin blanc d'Alice au pays des merveilles. Or, à Washington, dans la pelouse, nous avons vu un écureuil blanc. Il annonçait, peut-être, la présence du dieu de l'Amérique, de son ange! Ou la protection des touristes que nous étions. L'approbation du génie américain, quant à notre présence en ces lieux! Ou bien il annonçait un danger, comme la Vouivre du capitaine Lacuson. Dieu sait.

    Est-ce que le temps que nous avons passé à l'admirer nous a sauvés d'un péril à venir? La Providence a de ces mystères.

    À Tampa, les espaces verts et les mares sont disposés de manière à accueillir les oiseaux les plus bigarrés, les poissons les plus rares, et il en va ainsi que même les alligators se glissent parfois dans la cité. Celle-ci, constellée de végétation, n'est pas très urbanisée, et il ne faut pas craindre les alligators, qui sont assez petits.

    Au bout d'un boardwalk, passerelle en bois montée sur pilotis et passant au-dessus de marshes - de marécages -, la rivière nous a montré une de ces bêtes: regardant d'un œil sournois la rive, et nous apercevant de loin, il a plongé à notre hauteur.

    Son regard perçant et inquiétant jetait comme un feu sombre. Certes, il ne s'agit que d'un animal. Mais, sous nos yeux, il se glissait au fond de l'eau verte comme une ombre faite des fautes humaines... Victor Hugo assurait que les animaux hideux abritaient l'âme des criminels...

    Au restaurant, on peut en manger. Je l'ai fait. C'est un peu piquant. La chair de l'alligator est agressive.

    Je dirai plus. Malgré le confinement des Indiens, les Américains sont nostalgiques d'eux. James Fenimore Cooper insiste sur la fusion de leur âme avec celle de la nature. Cela leur donnait une ardeur aveugle, une tendance à la ruse, à la vengeance, aux instincts âpres. Mais cela leur donnait aussi des qualités spontanées, inexistantes chez les visages-pâles dénaturés.

    Certes, ils n'avaient pas lu la Bible, et ne connaissaient pas les vertus supérieures, communiquées par Dieu. Mais ils conservaient le lien profond avec le Manitou. Or, dans Le Dernier des Mohicans, Cooper fait d'un blanc - Scene-from-the-last-of-the-mohicans-cora-kneeling-at-the-feet-of-tanemund-1827.jpgNathaniel Bumppo - l'héritier des Indiens les plus nobles de l'Amérique: il a gardé d'eux le lien avec le divin créateur de la nature, et en même temps il l'a couronné par la sagesse chrétienne - quoiqu'il ne sache pas lire. On le méconnaît, mais c'est l'idéal américain. La nature américaine renvoie à son créateur, et la Bible en projette l'image dans l'intelligence, donnant le sens moral céleste qui plane comme une nuée au-dessus des forêts.

    Cependant, si les animaux sauvages restent libres, en Amérique, peut-être est-ce plus simplement parce que leur comportement, en Europe, vient du Moyen-Âge qui les a chassés en masse, et diabolisés. La haine humaine a pu se transmettre dans le psychisme des espèces. En Amérique, le Moyen Âge était amérindien, et les dispositions européennes ont eu d'autant moins le temps de s'imposer qu'elles ont été filtrées par le romantisme de Cooper. Les animaux n'étant pas chassés systématiquement, ils gardent encore foi en leur survie parmi les humains, ils n'en ont pas peur. Ils les fréquentent donc, et ne fuient pas à leur approche. Cela donne aux villes américaines beaucoup de charme.

  • Géométrie américaine, jardins anglais (5)

    wash.jpgWashington a une aristocratie qui vit aux alentours, et a qui a de superbes demeures. Venant de Pittsburgh et cherchant l'aéroport pour rendre ma voiture louée, j'erre, alors qu'il pleut et fait froid, dans une forêt constellée de belles et grandes maisons, que ceignent des pelouses aux mille fourrés fleuris. Tout le souvenir de l'Angleterre semble ici vivace.

    Mais l'Amérique, c'est d'abord la géométrie imposée à la Terre. À Tampa, en Floride, je parcours sans fin d'immenses routes, à trois ou quatre voies, traversant le district d'ouest en est, du nord au sud. Aux croisements, sur le bord, tout se répète à l'infini: les mêmes petites boutiques, les mêmes centres commerciaux, les mêmes jets d'eau, les mêmes lotissements élégants.

    Une nuit, je fais un rêve: mon cousin (qui me véhicule) parcourt ces routes et inlassablement se gare dans un parking identique au précédent. C'est un cauchemar. Un dieu fait tourner en rond les hommes, les ramène inlassablement à leur point de départ, les empêchant d'avancer.

    Je le raconte, on rit. On me dit qu'autrefois le lieu était fait de villages, et que le développement les a englobés dans ce prodigieux quadrillage.

    Il reste de jolies vieilles maisons, d'un style différent de celui des États du nord-plus profondément anglais. À Tampa, elles n'ont qu'un étage, en général, l'humidité empêchant les fondations profondes. Quelques belles propriétés en ont deux, mais sont surélevées.

    On croit peu, on dit peu que les États-Unis restent une expansion, une excroissance de l'Angleterre. Le culte du gazon, même à Tampa, est partout présent. On l'achète en plaques.

    En Angleterre, où je suis allé quand j'étais jeune, j'ai vu préparer un mariage de la façon suivante: on se rend dans un endroit gazonné, on découpe des plaques, on les ôte, on va les mettre là où on se marie. Les gazons des jardins américains se préparent de la même façon.

    À Tampa, on a dû trouver une herbe spéciale, plus résistante, pour affronter la chaleur. Les brins sont épais. Tout se perd. Le mode de vie anglais devient difficile à faire persister en Floride.

    Il n'en est pas ainsi dans le New Jersey, ni en Pennyslvanie, dont les paysages humides sont comparables à ceux de l'Europe du nord. Je me suis promené dans les montagnes de Pennsylvanie, mais pas longtemps, car la végétation était semblable à celle que je connaissais - si les montagnes étaient moins hautes. Et le long de la route, parfois, des bourgs sans tours - avec des maisons à l'anglaise, ou à l'allemande.

    La Pennsylvanie fut disputée à la France, et colonisée d'Européens du nord, d'Allemands, de Polonais, de Suédois. À Pittsburgh, on présente encore les combats contre les Français et les relations avec les Indiens. AbductDBooneDghtrWimar1853.jpgOn est proche de l'univers de James Fenimore Cooper. Or, celui-ci explique de la façon suivante l'origine du mot Yankees: les Indiens ne parvenaient pas à prononcer English, et disaient Yengeese. En effet, dit Cooper, dans l'État de New York, on ne prononce pas Inglish, mais English: précision importante pour les francophones. Les Yankees sont donc les Anglais tels qu'ils se voient à travers le langage des Indiens, à travers l'esprit des Indiens, qu'apparemment ils ont épousé.

    En Floride, ce ne sont pas des Yankees. Les Yankees sont au nord-est. L'esprit anglais se dissout quand on s'éloigne. Mais il reste modélisant: les pelouses en témoignent. La Floride fut d'abord colonisée par les Espagnols. Tampa est un nom indien appréhendé par un officier espagnol. Mais l'esprit géométrique vient bien des Anglais, il émane bien de New York. L'Amérique n'est pas un pays d'indigènes. Cela reste une colonie.

  • L'attaque des serpents de feu (Perspectives pour la République, XXVIII)

    fire_snake_by_dhaeur-d7hh2gk.jpgCe texte fait suite à celui appelé Une Mystérieuse flamme, dans lequel je rapporte qu'après avoir écouté la belle Ithälun, je vis une flamme dans le ciel et la guerrière immortelle devenir éclatante de lumière sous l'œil de Vesper, puis sortir son épée et faire face à trois serpents de feu qui volaient en spirale vers nous.

    «Attention!» s'écria Ithälun. L'un des trois serpents s'était élancé vers moi, prêt à me saisir à la tête. Je ne bougeais pas, stupéfait, horrifié par sa tête grimaçante et ses yeux vitreux, pleins d'une malignité farouche, d'une haine que je n'eusse su peindre.

    Ithälun bondit et, abattant son épée au moment où la bête allait me saisir, la coupa en deux. Les morceaux jumeaux tombèrent, mais, avec horreur, je les vis reprendre vie, retrouver de l'allant, et se diriger de nouveau vers nous, toujours volant!

    Le plus terrifiant, néanmoins, était que, pendant qu'Ithälun me sauvait, elle baissait sa garde et se laissait saisir par le second serpent, tandis que le troisième se précipitait vers sa tête. Étions-nous perdus? Le corps de la belle Amazone était entouré d'anneaux vermeils pareils à des langues de rubis, et elle semblait immobilisée, incapable d'agir.

    Je la sous-estimais. Elle prit son élan, puis sauta dans les airs, emportant avec elle le serpent qui la tenait, et évitant l'autre de justesse: il effleura sa chevelure, mais ne put la saisir. Il buta, au buste de l'immortelle, sur son congénère, et, bien que le choc eût repoussé celle-ci en arrière, elle n'en fut guère incommodée, car, après avoir effectué un saut périlleux qui la dissimula derrière sa grande cape rouge en soie, elle retomba souplement et légèrement, ne faisant pas s'abaisser la voiture volante plus que si elle avait été quelque oiseau, et, de sa main gauche qu'armait un poignard, frappa le monstre qui l'entourait.

    En effet, plus vite que mon œil n'avait pu le suivre, pendant qu'elle effectuait son saut en arrière avait-elle sorti cette arme de sa ceinture à l'agrafe d'or. À peine un éclair fut visible dans sa main, mais, dans le mouvement rapide qui avait été le sien, je n'avais su reconnaître l'arme qu'elle avait sortie.

    Le serpent, comme foudroyé, fut traversé d'un soubresaut; une lumière intense se plaça en lui comme issue de la lame, et il tomba en cendres, se dissolvant en un crissement dans lequel je crus distinguer un cri étouffé de dépit, ce qui me remplit d'épouvante. Car il était d'une voix horrible, pleine d'une méchanceté infinie, qui me rappela aussitôt la lueur effrayante que j'avais distinguée dans les yeux de ces bêtes. Une sourde menace y résonnait, et j'admirai Ithälun de sembler n'y être pas sensible.

    En avait-elle le temps? Si elle s'était mue à la vitesse de l'éclair, les serpents aussi étaient rapides, et les deux morceaux du premier, qu'elle avait coupé, s'emparaient dans le même temps de moi, l'un m'entourant le bras gauche, l'autre la cuisse droite. Je ressentis alors une douleur comme je n'en avais jamais connu. Leurs anneaux me consumaient, et je ne comprenais pas comment Ithälun avait fait pour supporter leur morsure, et agir avec tant de sang-froid, comme je lui en avais vu. J'étais abasourdi et terrifié, épouvanté par cette souffrance. Ithälun me cria un mot que je ne compris pas, et me lança son stylet étincelant. Dans la vapeur rougeoyante qui à demi m'aveuglait, je tentai de soulever le bras droit et de l'attraper au vol, mais je le manquai, et son manche ne frappa que l'extérieur de ma paume; l'arme tomba derrière moi, dans le véhicule.

    À nouveau l'immortelle jura, et se tourna vers le troisième serpent, qui l'attaquait à nouveau, après avoir tourbillonné dans les airs: son vol était si vif qu'il paraissait bien de flamme, et que des étincelles jaillissaient de ses anneaux brillants. Elle le combattit, d'une manière que je ne pus voir; car quant à moi, je m'étais effondré, prostré au fond de la voiture, souffrant mille morts, payant mes péchés. Et je songeai à ce qu'avait dit la belle, que les peines étaient envoyées par les dieux pour purifier l'être humain, mais je ne le comprenais pas, et cette douleur me semblait incompréhensible et absurde, injuste et absolue!

    (À suivre.)

  • Stéréotypes américains (lois et coutumes)

    penn.jpgJe suis allé deux semaines aux États-Unis au mois d'avril, désirant rendre visite à des cousins qui s'y trouvent, descendants d'une grand-tante qui s'y est installée, et découvrir ce pays mythique, à la culture outrageusement dominante. J'y ai été plaisamment surpris par des réalités opposées à ce qu'on m'avait dit.

    Un grand lieu commun, à propos de l'Amérique, est qu'on y roule lentement sur des autoroutes qui n'en finissent pas. Il est vrai que tout y est quadrillé, et que les rues et routes sont droites et se croisent perpendiculairement, de sorte qu'on va toujours soit vers le nord, soit vers le sud, soit vers l'est, soit vers l'ouest. Ces repères sont du reste indispensables pour savoir où l'on va, car les pôles urbains qui orientent les trajets, tels qu'on les trouve en Europe, n'existent pas. Les directions Paris, Milan, Zurich, Genève, Berlin n'ont pas leur équivalent clair dans ce pays plus éclaté. Comme le disait Sartre de New York, les voies américaines s'enfoncent vers l'infini, vers un néant qui ne se définit que par les axes cardinaux. Le lien avec la nature cosmique est plus profond. Mais, à vrai dire, la langue anglaise est profondément marquée, dans ses compléments de lieu, à ces axes cardinaux, plus que la française-comme si elle était plus écologique d'emblée!

    Néanmoins, prétendre que les Américains roulent lentement sur ces voies droites est un gros mensonge. Ils roulent en fait aussi vite qu'en France, et plus vite qu'en Suisse. On m'a dit que dans les régions désertiques, et au Texas, la vitesse atteint des sommets inégalés.

    Le code de la route le masque, car les règles et vitesses indiquées sont comparables à celles de la Suisse: elles sont mesurées. Mais personne ne les respecte. Au début, j'ai voulu m'y soumettre, mais les camions me dépassaient tous. Mes cousins américains m'ont expliqué qu'il n'y avait pas, quasiment, de machines de surveillance-flashant les gens, comme on dit: seuls quelques carrefours en possèdent dans certaines villes. penny.jpgLa vitesse excessive donne lieu à des contraventions en général de la façon suivante: un policier le long de la route trouve que vous allez trop vite, et il se lance à votre poursuite. Mais comment juge-t-il? Si la contravention répond peut-être à une limitation officielle, le policier juge en fonction de ce que font les gens en général: il ne faut pas rouler plus vite que les autres d'une manière sensible. C'en est au point où, au Texas, comme tout le monde roule très vite, personne n'est arrêté.

    Ainsi la loi est théorique, et sert surtout à remplir les papiers. La police sinon se fie à un jugement répondant aux coutumes. Si le système américain se pose comme héritant des anciens Romains, un peu comme en Angleterre l'important est ce que font concrètement les gens, leurs habitudes-lesquelles sont collectives.

    C'est ce qui s'oppose le plus radicalement à la France, où l'État refuse de rien concéder aux coutumes, globales ou locales, et cherche à soumettre tout le monde à ses directives également inspirées par l'ancienne Rome.

    Cela entraine-t-il des problèmes? En France, oui. En Amérique, non. Tout le monde conduit correctement et de la même manière: l'esprit de corps est puissant, même si le Texas choque par ses excès. On n'essaie pas d'imposer des coutumes qui n'existeraient pas. La liberté est un principe obligatoire: la police doit s'y soumettre; le gouvernement aussi. Donald Trump lui-même se soumet aux juges qui la garantissent.

  • Les clones immortels de Michel Houellebecq

    clone-factory-jim-painter.jpgDans un récent article, j'ai évoqué Les Particules élémentaires (1998) de Michel Houellebecq, et sa fin mystique, marquée selon moi par l'averroïsme. Je voudrais continuer cette réflexion.

    J'ai dit que notre auteur dissolvait l'individu dans un vide lumineux, dans les derniers moments de ce roman et du reste des autres qu'il a écrits. Il aime ce genre de fins. Mais dans ces Particules élémentaires, il ajoute un épilogue qui annonce La Possibilité d'une île (2005): une essence stable sera un jour trouvée au code génétique, et on pourra créer des clones immortels, heureux - malgré les protestations des religions.

    Je suis allé en Andalousie, patrie d'Averroès, et j'ai été frappé par ce qui reste de l'Espagne musulmane: le principe de répétition m'a paru saisissant. La mosquée de Cordoue répète à l'infini ses arcs, ses colonnes, et la nudité accentue le sentiment de répliques à jamais identiques, dans un univers sans limites. L'Alhambra de Grenade fait le même effet, notamment parce que les figures y étant proscrites, les variations ne sont guère possibles: l'individualisation y est moindre que dans le christianisme.

    J'ai lu, il y a plusieurs années, un livre issu de l'Espagne musulmane, appelé Le Livre de l'échelle de Mahomet, traduit en latin en Espagne même. De la même manière, le voyage du prophète dans l'autre monde (puisque c'est de cela qu'il s'agit) était rythmé par une sorte de mathématisme - même si, naturellement, le paradis et l'enfer apparaissent comme deux lieux différents: la formulation de chaque chapitre se ressemblait, et la lecture en était grandement facilitée. Quand on compare avec Dante, qui s'est manifestement inspiré de cet ouvrage, on constate à la fois que le merveilleux y a perdu, car le texte islamique est rempli d'évocations de millions d'anges, et que l'humain y est plus présent dans son individualité, puisque le poète italien raconte l'histoire des particuliers qu'il rencontre dans l'autre monde, telle qu'elle s'est déroulée dans le nôtre.

    Mais Houellebecq, avec ses clones immortels, m'a fait penser à la mosquée de Cordoue, je dois l'avouer: il suffisait d'y ajouter le pragmatisme romain, origine du matérialisme moderne. Qu'il refusât d'appeler matière interieur_mosquee_cordoue.jpgla matière et voulût l'appeler esprit n'y changeait rien: il y avait, dans l'arabisme antique, nourri d'Aristote, des velléités technico-magiques qui ont été écartées par l'Islam - nourri, lui, de christianisme, qu'on le veuille ou non, et donc de mysticisme moral.

    Pour moi, ces clones immortels ne seraient pas mauvais s'ils existaient, mais je les prends pour des illusions. Houellebecq a raison de dire que les religions s'opposeront en vain à la manipulation génétique, comme elles se sont opposées en vain à l'application des principes du matérialisme historique. Mais, comme le disait Tolkien de la technologie en général, les résultats seront loin de ce qui aura été rêvé. C'est vers d'autres voies, à mes yeux, que la science doit aller. Le matériel ne s'imprègne pas par un jeu de langage des qualités du spirituel, comme dans la science-fiction. La source des différentes formes physiques n'est pas forcément physique elle-même. La connaissance peut, comme chez Goethe, pénétrer le psychisme en soi. Teilhard de Chardin espérait que la science s'orienterait dans ce sens, même s'il ne s'y osait pas.

    L'artiste n'est pas forcément le seul être conscient à donner forme à la matière. En le faisant, il ne crée pas forcément un mensonge qui l'arrange (par exemple en attribuant à des objets physiques une qualité divine). Il peut aussi, comme le disait Novalis, user d'une imagination créatrice se confondant avec celle de l'esprit du monde.