Conte

  • Marc Escola et le merveilleux arbitraire (de Charles Perrault)

    d8b906427735f49b464add414ac2a3c1.jpgJ'ai déjà présenté Marc Escola et son travail sur les Contes de Perrault, intéressant à maints égards mais qui méconnaît, selon moi, l'importance de ce qu'on peut appeler la mythologie chrétienne chez l'auteur, alors même qu'il ne laissait pas, dans ses divers écrits, de s'en réclamer. Il allait jusqu'à l'affirmer en lien avec la mythologie populaire, et la croyance aux fées. J'ai donné l'exemple des objets dits fées, et qui, animés d'eux-mêmes, émanaient clairement des sorciers. Mais d'autres exemples peuvent être donnés, de cette mythologie chrétienne dont, chez Perrault, la critique universitaire ne peut, ou ne veut apparemment pas parler.

    Marc Escola dit notamment que le nombre sept, pour les fées de La Belle au bois dormant, est arbitraire. Est-il lassé par les symbolistes qui, certes, disent tout et n'importe quoi? Ou ignore-t-il vraiment que ce nombre revenait incessamment dans les rituels? Il y a sept péchés, sept vertus – et justement ces fées sont là pour accorder des vertus, des qualités morales à l'enfant qui vient de naître. Elles ne sont rien d'autre que ces vertus personnifiées. C'est attesté même par les apsaras orientales, également des vertus personnifiées; et les houris islamiques; et les Victoires romaines: l'idée est universelle. Non parce que les peuples primitifs se sont copiés dessus ou parce qu'il y a eu une révélation primordiale, mais parce que l'idée est vraie, quoique même les symbolistes les plus ésotériques ne comprennent pas forcément comment, ni pourquoi.

    Marc Escola dit aussi que quand le prince arrive à proximité du château endormi depuis cent ans, des locaux lui servent, sur ce château, des histoires fantastiques qui se valent toutes, et que le choix par Perrault de l'une d'entre elles est arbitraire. Mais non. Les trois premières sont relatives au monde infernal: ce serait un château de revenants, de sorciers ou d'un ogre. La quatrième dit qu'une bonne fée l'a endormi en attendant justement l'arrivée du prince. C'est la bonne version: c'est évident. D'abord parce que celui qui la fait la tient de son père qui la tenait du sien, et qu'il y a donc une filiation fiable, une suite claire de témoignages – quand les autres ne faisaient qu'inventer sans source. Ensuite, et surtout, parce que Perrault veut croire davantage aux bienfaits des fées qu'à leurs méfaits, parce qu'il croit que le merveilleux manifeste Dieu, et que, chrétien, il pense que Dieu fait plus de bien que de mal: il présente cet endormissement comme un don.

    Les dons de la fée marraine à Cendrillon sont évidemment dus à sa bonté de cœur. Pour ainsi dire, le conte met sur un même plan ce qui est terrestre et ce qui est céleste, matériel et spirituel. Du point de vue de la temporalité, la bonté de Cendrillon maltraitée est récompensée en un seul geste, alors que, en principe, c'est plus tard que l'autre monde supplée à l'injustice de 0000000000000.jpgcelui-ci. C'est donc une avance d'hoirie. Ou, dit encore autrement, Perrault précipite ce qui est donné après la mort, pour le donner avant. Comme dans le théâtre classique, la chronologie est brouillée, parce que le conte se situe hors du temps. Le prince épousant peut aussi, de cette sorte, renvoyer aux épousailles célestes évoquées par le Cantique des cantiques – et dont se nourrissait le mysticisme chrétien jusque dans les couvents. Lorsque, devenue princesse, Cendrillon pardonne à ses sœurs, c'est aussi l'âme couronnée pardonnant à ses ennemis, une fois mise au Ciel. La fée n'est dès lors que l'intermédiaire de Dieu, ramenée à une figure familière et féminine, celle de la marraine. Cependant la marraine terrestre est théologiquement une incarnation de la mère spirituelle – un visage physique donné à l'ange gardien. La citrouille métamorphosée rappelle toute la thématique de la matière transfigurée dans la Jérusalem céleste: on croyait au miracle.

    Perrault en tout cas dit qu'il y croyait, dans ses Pensées chrétiennes, et que les anges gouvernaient les éléments. La logique n'est donc pas parodique ou rationaliste; elle est juste celle de François de Sales, que tout le monde connaissait à cette époque, et sur lequel je reviendrai une prochaine fois.

  • Charles Perrrault et les sorciers

    0000000000000.pngPour montrer la part de parodie de Charles Perrault dans ses Contes, Marc Escola, professeur à l'université de Lausanne, évoque, dans le livre qu'il leur a consacré dans la collection Folio, son jeu avec la notion de vraisemblance classique, notamment lorsqu'il est question d'objets dits fées. C'est un adjectif qu'on utilisait alors, et qui vient de l'ancien français. Il signifie à peu près enchantés.

    Deux objets sont concernés. Le premier est la clef de la chambre horrifique dans le conte de la Barbe Bleue: on se souvient que sa tache de sang, provoquée par sa chute dans une mare, passe de l'autre côté quand on essaie de l'effacer. Perrault dit alors, pour expliquer la chose étrange, que cette clef est fée. Il n'en dit pas davantage. Pour Marc Escola, cela n'est qu'une plaisanterie – un jeu, donc, avec l'idée de vraisemblance classique, car il s'agit d'une logique vide, d'une fausse explication. Mais je n'en crois rien. Le rapport avec le classicisme est tout autre.

    De fait, dans ses Pensées chrétiennes posthumes, Perrault le dit explicitement: les sorciers existent, ils sont une réalité. Or, il s'agit de cela ici. L'objet était fée, c'est à dire enchanté, parce qu'il agissait de lui-même, comme un fétiche africain; et comment pouvait-on rendre fée un objet? Par la sorcellerie. C'est à dire? Certes, Perrault n'en dit pas plus. Mais deux de mes ancêtres, quinze ans avant la publication de ses Contes, ont été accusés très officiellement de sorcellerie, et comme ma mère a publié les pièces du procès, j'ai pu lire ce dont on les accusait au tribunal: essentiellement, d'avoir obtenu des pouvoirs magiques par le sang d'innocents. On affirmait, en particulier, qu'Ayma Mogenet, ayant enduit le bout d'un bâton de suif mêlée de sang d'enfants, pouvait faire naitre des gouttes de glace de mares d'eau qu'elle frappait avec ce bâton. On considérait que ce sang signait un pacte avec le diable: que les enfants lui avaient été sacrifiés. De cette sorte, l'inanimé s'animait et obéissait à la volonté du magicien. Nous nous y retrouvons.

    Chez Perrault, les innocents sont, d'abord, les jeunes femmes de la Barbe Bleue: qui est bien un sorcier. Comment croire en effet que, bon catholique, notre auteur eût méprisé les procès en sorcellerie qui se faisaient encore de son temps? Cela n'a aucune vraisemblance. C'est projeter sur lui les vues de Voltaire, qui n'était pas un bon catholique.

    Et ce qui montre encore la qualité de sorcier du méchant mari, c'est justement sa barbe. Sa couleur. Elle suggère évidemment un lien avec les démons. Marc Escola prétend qu'elle renverrait à une basse extraction; c'est faire une nouvelle projection, à la Bourdieu. En fait, non: cela renvoie à l'origine 00000000000000.jpgdémoniaque que certaines maisons nobles étaient réputées avoir, justement parce que, restées plus ou moins païennes, elles se réclamaient, comme les princes antiques, d'ancêtres semi-divins. Cela leur donnait des caractéristiques bizarres, volontiers assimilées à une malédiction: leur ancêtre avait péché. C'était la mythologie médiévale; le cycle arthurien en parle.

    L'autre objet dit fée des Contes de Perrault va dans le même sens: les bottes de sept lieues de l'Ogre du Petit Poucet, nous dit-on, s'adaptent d'elles-mêmes au petit pied de l'enfant, quand il les chausse après les avoir volées au monstre. Et la raison, dit Perrault, est qu'elles sont fées: enchantées. Logique vide et parodique, dit encore Marc Escola. Mais non. L'Ogre est également sorcier, et ce qui le suggère est non seulement son titre d'Ogre, mais qu'il égorge et mange les petits enfants. L'Ogre est une sorte de démon qui a un corps, et l'Arioste en parle de cette manière, dans son très connu Roland furieux. Pourquoi Perrault s'opposerait-il à lui, alors qu'il l'a clairement lu?

    Pourquoi ne donne-t-il pas toutes ces explications lui-même, demandera-t-on. C'est assez simple: le style classique voulait suggérer, non décrire. Perrault affirme, encore dans ses Pensées chrétiennes, que son intention est d'écrire de cette manière: en retranchant, en ne laissant que quelques mots qui disent beaucoup. Cela n'autorise pas à considérer que relativement à la Démonologie, il n'usait que de parodie. Ce n'est évidemment pas le cas. La logique apparemment diffuse de ses allusions aux fées, c'est à dire au monde spirituel, s'étire dans l'occulte, et le lecteur est invité à s'y ouvrir; pas à le fuir.

  • Charles Perrault et le burlesque selon Marc Escola

    000000000.jpgMarc Escola, professeur à l'université de Lausanne, a publié un commentaire des Contes de Charles Perrault chez un éditeur et dans une collection de référence. Il prend globalement le parti de dire que Perrault s'adonnait à la parodie des contes comme il s'était déjà, sur le modèle de Scarron, occupé à parodier l'épopée antique. Il rappelle de quelle manière il prenait plaisir, dans sa jeunesse, à récrire Virgile d'une façon burlesque, et émet l'hypothèse qu'il procède de la même façon avec les contes, quoiqu'il ne s'agisse pas d'un genre répertorié par la rhétorique classique, et qu'il n'y ait pas eu, à ce titre, de modèles connus avant lui dont il pût se moquer.

    Cela n'est pas impossible, et on peut voir, dans ces contes, des traits de burlesque par exemple dans les allusions aux vêtements, qui étaient à la mode du temps de Perrault même, à Paris – telles que la dentelle anglaise – ou à des armes contemporaines, telles que l'espingole. Un auteur de contes authentiques, comme certains ont voulu que fût Perrault, aurait sans doute placé des objets plus anciens, dans ces récits. Même les fées sont parfois ridiculisées, notamment la fée marraine de 0000000000.jpgCendrillon, qui est obligée de creuser elle-même la citrouille pour en faire un carrosse. Le contraste avec sa nature d'immortelle crée bien un effet comique.

    Néanmoins, je pense que Marc Escola tire trop systématiquement les choses dans ce sens. Sans doute, Charles Perrault est plein de ces plaisanteries galantes qui le faisaient par exemple rejeter de J. R. R. Tolkien, et qui préparaient, assurément, le style d'un Crébillon fils – auteur, au dix-huitième siècle, de Tanzai et Néadarné, sorte de roman merveilleux constamment mêlé d'allusions sexuelles. Ce ton galant pouvant encore être décelé chez Mme d'Aulnoy, et même chez Jacques Cazotte (l'auteur du Diable amoureux, 1772), qui cependant prenait davantage au sérieux les manifestations du monde spirituel que le merveilleux présuppose – ce qui semble, du reste, avoir rebuté le critique Jacques Barchilon. Car Cazotte s'est finalement rallié au courant théosophique de Louis-Claude de Saint-Martin, comme le raconta plus tard Charles Nodier.

    De mon point de vue, cela trahit aussi quelque chose pour Charles Perrault: le burlesque était le voile par lequel il essayait de rendre agréables ses contes à son public plutôt sceptique; mais lui-même ne l'était pas forcément autant qu'on croit, il n'était pas le rationaliste qu'a caractérisé la critique Anne Defrance dans une récente publication. Et la raison en est toute simple: Marc Escola lui-même a publié des extraits d'écrits privés, de Perrault, dans lesquels il avoue tout bonnement croire aux sorciers – dit qu'ils existent 00000000000000.jpgabsolument –, et aussi aux anges, comme esprits directeurs des éléments – et donc de la nature, ou de ses phénomènes.

    Mieux encore, il défendait les contes traditionnels comme étant chrétiens, et attaquait les fables antiques comme étant païennes, immorales, dénuées de sens. Cela n'était pas pour de rire: depuis les premiers temps chrétiens, la poésie chrétienne était allégorique explicitement, et à vocation morale, comme on peut le voir chez Prudence (au cinquième siècle). Le merveilleux devait avoir une visée morale, et la condamnation du merveilleux exceptait sa portée allégorique explicite, si elle était possible – ou sa conformité aux principes chrétiens, comme le disait jusqu'à François de Sales, quasi contemporain de Perrault.

    Tout se tient donc, car le catholicisme de Perrault est avéré. Le burlesque total pour les épopées antiques était logique; pour les contes, il ne convenait qu'autant qu'ils se rattachaient au paganisme, c'est à dire, pour Perrault même, d'une façon secondaire. Il prenait plus au sérieux qu'on ne le pense ce dont il parlait.

  • Le cheminement du génie (Perspectives, XCVI)

    0000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Révélation du génie, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'ai entamé une mission de résolution d'un ultime mystère m'ayant déjà amené à affronter l'Ennemi dans une forêt puis dans une montagne.

    Je traversai une cascade. Et devant moi des femmes à l'étonnante beauté se montrèrent, tenant des épées fines et luisantes; et je tirai mon épée, et elle jeta un éclair plus vif encore, dont s'obscurcirent les leurs. Et j'en fis des moulinets, et elles s'enfuirent après avoir vu leurs lames se briser au choc de la mienne, et l'une d'entre elles être frappée à mort après qu'elle m'eut assailli, sans que j'eusse hésité un seul instant. Ils l'emmenèrent sanglante et gémissante, mais je rengainai mon épée et continuai mon chemin sans mot dire.

    Je parvins à une cité, et les habitants enragés se jetèrent sur moi, les fous. Ils hurlaient, crachaient, je ne sais pourquoi; mais ils n'étaient que des nains, et je tirai mon épée bénie par Ithälun, et elle jeta un éclair, et comme je m'avançai en l'abattant à droite et à gauche mon cheval creusa dans leur foule éphémère une facile trouée; et des barricades furent dressées devant moi, mais les sabots de mon cheval les brisèrent et les écartèrent, et les bâtiments parurent vouloir aussi se déplacer et s'amasser pour me barrer la route, mais je les poussai – et la force d'Ithälun, conjuguée avec celle de Solcüm (lesquelles ils m'avaient, magiquement, confiées), les écarta sans effort de ma route. Ils tremblèrent sur leurs bases et reculèrent, soulevant le sol et les dalles de béton posées sur lui. Et la foule s'enfuit de devant moi, me prenant pour quelque ange exterminateur, quelque génie annonciateur de la fin du monde!

    Mais je continuai mon chemin, et arrivai à un lac. Il était immense, brillant, poli comme un miroir. Et les eaux se soulevèrent, et des serpents géants apparurent, qui se jetèrent sur moi. Et je tirai mon épée, qu'avait bénie la belle Ithälun, et je tranchai leurs cous l'un après l'autre, et les survivants s'enfuirent en criant, plongeant leurs corps massifs sous les vagues. Et mon cheval marcha sur les flots, et je traversai sans encombre le lac.

    Puis je parvins en un désert, devant d'immenses plaines où il n'y avait rien. Et je traversai ces plaines, et des failles dans le sol apparurent, et des monstres à visage d'araignée en jaillirent, et m'attaquèrent. Mais je tirai mon épée étincelante de mon fourreau gemmé, et les éclairs qu'elle jeta, ayant été béni par Ithälun la belle sous le regard de Solcüm le Preux, les éblouirent, leur firent cligner des yeux. Et sans peur je me jetai sur eux et les découpai, les détranchai, les dispersai, et ils rentrèrent dans leurs fosses en hurlant, avant de les refermer de leurs longues pattes mêlées, enchaînées les unes aux autres pour accroître leurs forces conjuguées.

    Et je parvins à une mer immense, apparemment sans limite. Et un géant en surgit, soulevant les flots en d'immenses vagues. Et dans le vent je vis arriver des spectres ailés, pareils à des chauves-souris, soutenant son effort d'assaillant. Et je tirai mon épée enchantée, et elle jeta des éclairs, et je tranchai les ailes des spectres, et enfonçai ma lame bleue dans le cœur du géant, qui s'écroula.

    Et je parvins au bout de la mer, et des nuages se dressèrent devant moi, et ils contenaient des guerriers étoilés, pleins de lumière, aux yeux flamboyants, qui aussi m'attaquèrent, si corrompus et orgueilleux étaient-ils! Et encore je tirai mon épée, et encore elle jeta un éclair, et les yeux flamboyants des guerriers d'or tremblèrent, et la puissance d'Ithälun se fit sentir sur eux, car elle était secondée par les êtres des étoiles aux ailes blanches dont j'ai parlé, et ils s'écartèrent, prenant peur, et je n'eus pas à en tuer un seul, je dus seulement frapper l'un d'eux du plat de ma lame sur la joue, et il n'osa pas me répondre, et les autres reculèrent, et me laissèrent passer.

    (À suivre.)

  • Nadine Jasmin et le merveilleux

    00000000000.jpgNadine Jasmin est l'auteur d'un article important sur les contes de fées de Mme d'Aulnoy (dont j'ai parlé récemment); elle l'a appelé Naissance du conte féminin, et placé en introduction d'un volume de contes de l'autrice célèbre, aux éditions Champion. On y trouve beaucoup de choses intéressantes, détaillées et justes, mais, comme c'est souvent le cas avec les écrivains académiques, j'ai trouvé que la question du merveilleux y était insuffisamment approfondie.

    Elle est bien traitée, certes, lorsqu'il s'agit de dire que Mme d'Aulnoy utilise ce merveilleux comme décor, ornement, joliesse relativement inutile pour le déroulement du récit. Nadine Jasmin recense les sources, antiques ou médiévales, de l'écrivaine, et montre qu'elle multiplie les monstres et les êtres enchantés, les objets magiques et les animaux fabuleux sans que ses trames le nécessitent vraiment. Un héros par exemple combat trois ou trente monstres à la fois, alors qu'un ou deux suffisaient. Trait non classique, qui fait généralement rejeter Mme d'Aulnoy, encore aujourd'hui, de la critique traditionnelle.

    Mais dans son foisonnement la célèbre conteuse se donne aussi la liberté d'être réellement mythologique – et cela ne plaît pas davantage. Cela plaît si peu, je pense, qu'on le minimise, ou qu'on n'en parle pas. Nadine Jasmin rappelle que les fées apparaissent efficacement dans les récits lors des dénouements. Elles aident à résoudre les problèmes dans le sens que la vertu mérite. Mais pas seulement. Dans le conte de Belle Belle une fée intervient pour donner à une jeune fille vertueuse des moyens qui s'avéreront prodigieux, grâce auxquels elle accomplira des miracles y compris à son profit, et qui ont été refusés à ses sœurs qui, vertueuses, ne l'étaient pas. Or, quoi qu'on dise, ce type d'interventions manifeste une conception du monde dont je suis étonné que Nadine Jasmin ne parle pas.

    Elle évoque à juste titre la présence large du féminin, de la sensibilité féminine dans ces contes, le plaisir qu'ils ont à glorifier des femmes, à créer des héroïnes, justement comme Belle Belle. J'aime cela, car c'est inhabituel, et Nadine Jasmin rappelle que cela 000000000000000.jpgva de pair avec un sensualisme qui dans les faits crée un effet de réalité important, plus que le rapport, typiquement masculin, à une nature physique plus extérieure, qui, touchant moins, saisissant moins, insère plus difficilement dans l'univers du récit: la conviction en est alors plus défaillante.

    Cependant il y a aussi le rapport avec l'Esprit, chez les écrivains, qu'ils soient hommes ou femmes. Et si on ne peut pas dire que Mme d'Aulnoy soit particulièrement chrétienne, elle n'en croit pas moins aux forces de la Providence qu'incarnent ses fées, récompensant les amants fidèles et courageux, les âmes pures et charitables. De quelle façon les fées matérialisent-elles cette Providence?

    On peut dire, comme le fait la mythologie asiatique, que les anges prennent le visage de femmes quand ils pénètrent l'atmosphère terrestre; cela ne résout pas le problème du miracle. Cependant, la volonté d'un ange modifie bien les choses, en agissant sur les éléments. Que les phénomènes dépendent mécaniquement des éléments et semblent par conséquent arriver par hasard n'y change rien.

    Et si une transformation physique en temps terrestre n'est pas possible, le temps raccourci peut montrer en une fois plusieurs vies, par exemple. Quand la représentation d'une loi spirituelle laisse de côté les détails de ses réalisations physiques pour ne se concentrer que sur ce qui la manifeste, on se croit aisément face à du fantastique; mais ce n'est pas nécessairement le cas. J'y reviendrai, à l'occasion.

    Toujours est-il qu'on parle trop peu, dans la critique universitaire, de ces problèmes, résolus trop aisément par l'ordinaire symbolisme. Dans les faits, c'est plus complexe.

  • Madame d'Aulnoy et les Sept Doués, ou l'origine du super-héros

    000000000.jpgJ'ai déjà dit que j'avais lu les contes de Mme d'Aulnoy avec beaucoup d'intérêt, prenant de plus en plus goût pour eux au fur et à mesure de leur lecture. Le dernier du recueil qui m'est échu s'appelle Belle Belle et contient un motif bien connu, mais pas toujours clair dans son origine ni dans ses manifestations: celle des hommes extraordinaires, disposant de dons fabuleux, propres à aider le héros à surmonter ses épreuves. Autant que ma mémoire fonctionne, il me semble qu'on le trouve dans les aventures du baron de Münchhausen. Avant elles, Mme d'Aulnoy a fait de même dans ce conte Belle Belle, de la manière qui suit.

    L'héroïne est la jeune fille d'un seigneur frontalier désargenté auquel le roi demande de lui fournir un fils pour son armée, ou de l'argent. La plus jeune de ses trois filles, puisqu'il n'a pas de fils, s'offre à se déguiser en homme et, sur son chemin vers le palais, elle rencontre une fée qui lui offre un cheval merveilleux, lequel lui indique sept doués, qui pourront l'aider dans ses épreuves. L'un a une force immense, pouvant porter des masses incroyables; l'autre va plus vite que n'importe qui au monde, à la course; le troisième ne rate jamais sa cible quand il tire; le quatrième a une ouïe démesurée; le cinquième a un souffle qui emporte tout; le sixième peut boire toute l'eau du monde, et le septième manger tout ce qu'on peut trouver à manger, où que ce soit. Grâce à eux, Belle Belle, qui a pris à la cour du roi le nom de Chevalier Fortuné, va pouvoir vaincre un dragon qui menace le royaume puis récupérer les biens du roi volés par l'empereur Matapa, qui est voisin.

    Mme d'Aulnoy les appelle, donc, les Sept Doués, selon le principe ancien qui assimilait les pouvoirs extraordinaires à des dons du ciel. Mais ils ne sont pas sans rappeler des équipes de super-héros telles que les X-Men – auxquels Jack Kirby, leur créateur, attribuait ce type de pouvoirs, mis au service d'un télépathe cloué sur une chaise roulante. De même, les Sept Doués remédient 000000000000.jpgà la relative faiblesse de la femme armée. Et son cheval qui lui parle et sait tout lui tient lieu de force télépathique. Mais il lui a été donné par une fée, une sorte de déesse païenne gauloise, tandis que Jack Kirby suggérait que les dons de ses héros venaient de l'âge atomique – d'irradiations secrètes.

    On y croyait, dans un sens déjà transhumaniste. On croyait que l'énergie atomique pouvait sanctifier les êtres humains, les décupler, les augmenter, et leur donner ce que les dieux autrefois donnaient aux héros – les épées magiques, les chevaux parlants, les sublimes grâces qui les distinguaient des autres hommes. On ne voyait pas, je pense, que cela les rendrait plutôt malades, et qu'il y avait une différence entre les dons que pouvait faire le diable à Faust, par exemple, et ceux que pouvait faire une bonne fée, ou un ange. On était dans la logique amorale de l'ancienne mythologie, du reste dégénérée.

    Chez Mme d'Aulnoy, le royaume de féerie se sépare encore en bons et mauvais génies. Il y a les bonnes fées, qui font figure d'anges terrestres, et les enchanteurs méchants, qui font figure de démons vivant aussi à la surface. Sur Terre des échos des anges et des démons existent, dans un monde spirituel terrestre, juste derrière les apparences; c'est là que se situe le conte de fées. Tolkien le savait parfaitement, même s'il n'aimait pas forcément Mme d'Aulnoy: la tradition en venait du Moyen Âge, dont il était spécialiste.

    La fin de Belle Belle voit arriver la fée sur un char tiré par des moutons constellés de pierreries, et avec elle sont le père et les sœurs de Belle Belle; le cheval merveilleux, qui avait disparu quelques jours, les précède, et tout se fond dans la joie, la lumière, la richesse, la beauté, comme si le monde physique pouvait s'angéliser à l'extrême. C'est le rôle des contes de fées, de l'imprégner de forces morales qui le transfigurent. En principe, les histoires de super-héros n'ont pas d'autre légitimité; si elles cherchent à justifier le transhumanisme, elles sont absurdes.

  • La révélation du génie (Perspectives, XCV)

    0000000000.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Conseil des hauts anges, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'ai entendu des anges planétaires me demander si j'avais pris la mesure pleine de ma mission, et que je n'en avais fait, en réponse, que balbutier.

    Soloñ me regarda d'un air sévère, et me demanda si j'avais pris effectivement la mesure de l'Homme Divisé! Alors une foule d'images inonda ma mémoire. Je reconnus tous les détails de la vie de Rémi Mogenet, dans son monde illusoire – je partageai avec lui tous les souvenirs qu'il conservait, de la vie trompeuse qu'il menait, de l'espace physique qu'il tenait pour vrai!

    Et je connus le mystère de l'Homme Divisé – et voici que je fus bouleversé, et je compris ce qu'il adviendrait, s'il n'était pas résolu, si le nœud de l'intrigue n'était point dénoué – et ce qu'il adviendrait, s'il l'était, et je tombai à genoux, bouleversé et meurtri, car je saisis enfin la mesure de ce mystère, relativement à la destinée des Génies, au peuple auquel j'appartenais. Et en abondance mes larmes coulèrent de mes yeux, et je me remplis d'amertume, et le désespoir ne fut pas loin, et l'incompréhension fut profonde.

    Quel Dieu avait pu créer ce monde? me demandai-je.

    Mais il ne servait à rien de se plaindre. Car, avec toutes ces révélations, celle de ce que je devais faire fut soudain la plus claire de toutes!

    Et pourtant la douleur, oui la peine subsistait, et c'est le plus dur, de devoir agir alors qu'on sait que même en n'accomplissant que ce qu'on doit faire, aucune issue ne pourra être heureuse.

    Je me relevai la tête basse, et murmurai – cette fois distinctement: «Oui. Oui. Oui, j'ai compris.» Et lentement, les joues ruisselantes de pleurs, je plaçai mes yeux sur mes cinq interlocuteurs – les trois êtres ailés, et Ithälun et Solcüm. Et ils me regardaient bienveillants, mais de la tristesse et une immense compassion étaient dans leurs yeux, surtout pour les trois premiers; car les deux autres, puisqu'ils étaient de ma race, partageaient mes soucis – et un feu sombre était dans leur regard, au-delà de sa clarté apparente. Pour les anges – ou les êtres qu'on appelle communément tels, et que mon peuple appelle Dormïns –, ils souffraient moins, leur destin n'étant pas lié à la Terre comme est le nôtre.

    «Oui, j'ai compris», renchéris-je, «j'ai compris, et ferai ce que je dois, sans faute. Je le jure, et l'assure.» Mais ayant dit ces mots, je me détournai, et partis, sans dire adieu.

    Je me dirigeai vers le capitaine des chevaux, qui était sous les ordres privés d'Ithälun, et lui demandai si on avait prévu pour moi une monture. Et il m'en donna une, me tendant les rênes sans rien dire. Il se nommait Astacön, et était gris pommelé. Sa robe était belle, mais je la regardai à peine.

    Me hissant sur sa souple encolure, je m'en fus.

    Je traversai d'abord une forêt. Les arbres penchèrent vers moi des branches menaçantes. Des ombres glissèrent à leur long, et à leurs extrémités s'épaissirent. Elles devinrent des hommes qui brandissaient des lances, nus dans leurs corps noirs. Je tirai mon épée, et la grâce d'Ithälun, qui l'avait bénie, jeta un éclair. Sans parler, sans rien dire, implacablement, je découpai vif comme la foudre les huit ombres ainsi condensées, et elles s'enfuirent en hurlant.

    Je fus dans des montagnes. Des rochers devant moi se dressèrent: d'abord je pensai que la pente progressivement me les montrait, puis m'aperçus qu'ils se mouvaient, et prenaient la forme d'hommes monstrueux, pareils à de grands singes, qui tenaient des gourdins. Rapide comme l'éclair, je tirai mon épée, bénie par Ithälun, et elle jeta un éclair; et avant qu'ils eussent pu faire un geste je les rompis et les détruisis – les effritai, les éboulai –, et ils s'enfuirent en grondant, lorsqu'ils le purent.

    (À suivre.)

  • Les contes de fées de madame d'Aulnoy

    00000000000000.jpgDepuis ma jeunesse estudiantine, j'étais curieux des contes de fées de Mme d'Aulnoy (1651-1705). Les programmateurs de l'Agrégation de Lettres ayant eu l'idée inattendue d'en imposer une sélection cette année, j'ai eu l'occasion de les découvrir.

    Je me crois plus ou moins spécialiste du merveilleux, même quand il n'est inséré qu'accessoirement dans la grande littérature. Assez abondant chez Fénelon et La Fontaine, il l'est davantage encore chez Mme d'Aulnoy, il l'est autant que chez les auteurs modernes de fantasy qui en contiennent le plus. Les programmateurs du concours démontrent ainsi qu'en France, le merveilleux a été aussi abondant qu'ailleurs, et qu'eux-mêmes ne lui sont pas hostiles: pas du tout.

    Bariolé et chargé, celui de Mme d'Aulnoy me rappelle celui de Sophie Audouin-Mamikonian, l'équivalent français de J. K. Rowling dont je lisais la série Tara à ma fille, quand elle était petite. J'ai bien dû lire des auteurs de fantasy équivalents, quand j'étais petit moi-même. Mais il y avait généralement chez eux une cruauté, une noirceur philosophique que Mme d'Aulnoy n'affiche pas particulièrement. Et quand la philosophie était plus chrétienne, comme chez Tolkien, le merveilleux était pris plus au sérieux, plus profondément lié à la religion.

    Car Mme d'Aulnoy s'appuie sur le merveilleux gaulois, tel qu'il était déployé dans la littérature médiévale, mais avec tout le plaisir du jeu qu'on observe chez les auteurs les plus récents – je dirais postérieurs à Tolkien: dans sa lignée, mais plus légers.

    Souvent son merveilleux est ornemental et sert à décorer plaisamment des contes moraux, satiriques ou galants. À la rigueur, certains d'entre eux pourraient s'en passer.

    Mais quand il devient central dans l'évolution narrative – quand, par exemple, la transformation d'êtres laids en êtres beaux par 00000000000.jpgles fées est absolument nécessaire à l'histoire d'amour –, un phénomène curieux se produit, qui m'a fasciné – notamment dans le récit du Rameau d'or. Car l'amour parfait semble s'accomplir dans un monde parallèle, rêvé, où les âmes prennent une forme idéale, et se rencontrent. L'aspect curieux de la chose est qu'en rien l'individu ne reste seul, au sein de ce beau songe: grâce aux fées, on peut y vivre à deux.

    Mais on n'y vit qu'à deux. Les parents sont laissés dans le monde ordinaire, où les amants sont crus morts, puisque disparus dans un autre. Le reste de l'humanité s'est envolé, pour le couple béni.

    C'est beau, et en même temps il y a quelque chose d'illusoire et de triste, dans cette idée. Cela me rappelle Pierre Teilhard de Chardin disant que le couple était une étape nécessaire à l'appréhension du Christ, esprit de l'humanité entière – et même, ultérieurement, du Père, esprit de tout l'univers créé. Il n'était pas une fin en soi, comme il peut l'être dans le paganisme, ou l'hédonisme. Cependant, le pouvoir de la fée ne s'étend pas plus loin.

    Et sous ce rapport ce conte assez beau et émouvant, mais inquiétant, fait songer à Lord Dunsany (1878-1957) et à sa Fille du roi des Elfes (1924). On se souvient qu'il se termine par l'intégration par Jupiter de deux amants dans un grand globe de lumière hors du monde. Cet Irlandais optimiste, amateur de merveilleux, de nature et de traditions celtiques est peut-être l'auteur qui se rapproche le plus de madame d'Aulnoy. C'est un compliment, pour les deux.

  • CXXXIII: la bataille de l'avenue Kléber

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série ubuesque, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait d'apparaître dans le ciel de la rue Kléber, que dévastait le grand robot bleu de Fantômas, le Sorcier.

    Et voici, un feu vert, rayonnant et fin, sortit du bout gemmé de son bâton enchanté, et toucha le monstre ferreux dans son dos; et il le traversa, et les hommes virent ressortir ce feu de l'autre côté, juste sous la poitrine. Le monstre s'arrêta, et tourna la tête comme une toupie, sans que le reste du corps eût bougé en rien. Il vit le Génie d'or, de ses yeux lisses où se trouvait, dans un ovale noir, une cruelle étincelle, sans doute sa prunelle.

    Et voici, ces yeux s'embrasèrent, et un rayon blanc en sortit – dont le Génie d'or bloqua le flux de son sceptre, visiblement doté du pouvoir de créer sur lui un champ de force. En tout cas le rayon blanc ne dépassait pas ce bâton brandi, mais s'écartait à droite et à gauche, en perdant sa vigueur. 

    Quand le monstre arrêta son tir – qui, continu, chauffait dangereusement les orbites de ses yeux rutilants, voire sa tête entière –, le Génie d'or envoya à son tour un rayon vert, dont la violence arracha un morceau de visage au robot. Derrière, apparut le mécanisme qui l'animait. Parmi les fils électriques, les pièces métalliques et les joints en plastique, on voyait, assis sur une chaise de fer, le gnome habituel, maniant des leviers et appuyant sur des boutons, reflétant sur son visage des voyants, nimbé de sons 00000000.jpgcrachotants et jurant, et laissant enflammer ses yeux, et battant les bras, et sautant sur sa chaise en furie.

    Il s'inquiétait, soudainement, de cette force incomparable qui s'opposait à ce qu'il avait aussi pris pour une force incomparable – et qui lui apparaissait comme de la faiblesse, à lui, terrifié désormais! Il craignait durement le sort qu'allait lui faire subir le Génie d'or, dont il savait qu'il avait déjà vaincu deux puissants robots de Fantômas, son maître.

    Or le génie de Paris à toute allure se dirigea vers lui, volant dans les airs à sa façon habituelle – il entra dans la grosse tête ouverte, se saisit de lui sans attendre, l'emporta.

    Cette fois il ne se laissa pas prendre: il le maintint sous son bras puissant, l'empêchant de se changer en quelque bête que ce fût, le maintenant dans sa forme aussi par une conjuration qu'il murmura, et qui apparut comme une dangereuse menace au gnome. Effrayé celui-ci se tint coi, pareil à tel petit chat dans les bras d'un homme: il voyait qu'il n'y avait rien à faire. Derrière eux, au sol, le robot, la tête brisée baissée, s'était mis à genoux; il ne bougeait plus. Toutes ses lumières étaient éteintes; seuls quelques fils électriques rompus enfantaient à leurs extrémités de silencieuses étincelles.

    Avec précaution les policiers puis les badauds s'approchèrent de l'être, tâtant ses membres, les frappant et faisant résonner le métal, curieusement vide. Ils l'avaient cru vivant, et étaient étonnés que ce ne fût qu'une machine, que l'illusion seule avait animée! D'un autre côté ils étaient soulagés. La mort ne les guettait plus, le monstre était vaincu: et l'ombre fatale s'éloignait, déçue de n'avoir pas pu faire plus de ravage.

    Mais il est temps, chers, aimables, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode; pour savoir ce que le Génie d'or fit du gnome maudit qui commandait au robot bleu, il faudra attendre, guetter et lire le prochain.

  • La douce mort d'Isniëcsil (Perspectives, XCIII)

    000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Anéantissement de l'Homme-Dragon, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'assistais désormais à l'agonie de mon puissant cheval ailé Isniëcsil.

    Je m'approchai de lui, et posai la main sur son encolure. Il me regarda de son œil brillant, et voici! pour la première fois de sa vie il me parla: pour la première fois de ma vie, je l'entendis parler! Et il me dit: «Radûmel, Radûmel, me voici parvenu au seuil de l'autre vie, me voici parvenu sous le porche de la mort. Et je ne t'ai jamais parlé, et ne t'ai jamais dit ce que je pensais, ce que je ressentais – ni quel était mon but, en restant auprès de toi et en te servant de mes pouvoirs magiques.

    «Non, je ne t'ai jamais rien dit, et voici que, au moment de quitter ce monde, le désir me prend de te le dire, d'ouvrir la bouche pour t'adresser la parole – chose peut-être que tu n'aurais jamais crue possible d'un cheval. Mais une grâce m'a été donnée, pour que je puisse le faire. Alors, écoute.»

    Et j'écoutai. Et mon cheval bien-aimé me révéla des choses que je ne puis redire ici, mais qui m'aidèrent, par la suite, à accomplir mes missions. Car l'image, en l'entendant, de Rémi Mogenet m'apparut, et sa vie, et sa naissance, et sa mort, et je compris ce que je lui devais – quelles étaient les obligations que j'avais vis à vis de ce mortel que je dédoublais – pour ainsi dire dans le monde des génies, que les hommes appellent démons.

    Mais il ne s'agit pas de ce que moi j'ai appelé démons, quand j'ai parlé de Taclamïn ou des Umulers. Alors j'ai caractérisé les alliés de Mardon le Maudit – bien qu'ils fussent aussi, par ailleurs, de la race des génies. Un jour prochain, peut-être, je serai en mesure de révéler ce que me dit ce jour-là Insniëcsil. Mais sachez que, ayant terminé son discours et ses révélations, il rendit l'âme. Et je lui fermai les yeux, et restai auprès de lui en pleurant, agenouillé jusqu'au soir, priant et me remettant encore en mémoire ses hauts faits, et l'amour que je lui avais voué.

    Puis, finalement, au soleil couchant – et la lune en son croissant apparaissant derrière moi –, je dressai un bûcher, et, péniblement (mais en me faisant aider de quelques guerriers qui m'avaient rejoint, après la victoire finale des Dormïns sur les Umulers), je hissai le corps d'Isniëcsil dessus, et y boutai le feu.

    Je le regardai longtemps brûler dans les flammes qui jaillirent – ses ailes faisant d'étranges étincelles, dorées et virevoltantes, au milieu du brasier –, et soudain, une forme enflammée sortit de son corps, qui lui ressemblait, et s'élança vers le ciel, où elle disparut bien vite! Elle franchit les nuages, épars sous la clarté lunaire, et ne fut qu'une étoile filante, avant de se fondre dans l'azur sombre. En moi résonna une étrange cloche, au moment de cette disparition; et je fus stupéfait.

    Je compris alors que mon cheval avait en réalité la nature de ce que les hommes mortels appellent un phénix – et que je le reverrais un jour, quand les dieux le voudraient! Je fermai les yeux, et voici! mon cœur était en paix.

    Puis, je me rendis auprès d'Ithälun et de Solcüm, qui se reposaient et conversaient après la bataille, peut-être m'attendant. Mais aussi je reconnus, avec eux, deux Dormïns augustes, aux ailes flamboyantes, et ils discutaient entre eux des affaires du monde, de ce qui s'était passé, et de ce qui se passerait encore dans les temps à venir.

    Or, quand ils me virent arriver, ils se turent, et vers moi leurs yeux tournèrent.

    (À suivre.)

  • Les fées de Charles Perrault, anges du peuple gaulois

    00000000.jpgJ'ai évoqué la tradition médiévale qui, à l'antiquité chrétienne braquée contre le paganisme et assimilant les dieux païens aux démons, a ajouté un merveilleux d'inspiration celtique dont la frontière avec le christianisme était plus floue. Il en est né l'idée que les anciens Celtes avaient une spiritualité déjà proche du christianisme, quand ce n'était pas le cas des Romains. On la lit dans L'Astrée d'Honoré d'Urfé, qui honore à cet égard les Gaulois, et le dix-septième siècle la connaissait. Elle a pu jouer un rôle dans la Querelle des Anciens et des Modernes, au sein de laquelle Charles Perrault, l'auteur des fameux Contes de ma mère l'Oye, a pris le parti des Modernes contre Boileau.

    Dans son entourage était une certaine Mademoiselle Lhéritier, avocate de la supériorité des imaginations du monde chrétien sur les créations du paganisme antique, nous dit Catherine Magnien dans l'introduction à son édition des Contes (au Livre de Poche: 2021, p. 29). Mais ce qu'énonce en particulier cette Mlle Lhéritier est ceci: Contes pour contes, il me paraît que ceux de l'antiquité gauloise valent à peu près ceux de l'antiquité grecque; et les fées ne sont pas moins en droit de faire des prodiges que les dieux de la Fable.

    En d'autres termes, les fées sont chrétiennes, appartiennent au monde chrétien – et, au fond, leur droit à faire des prodiges est même plus grand.

    On pensait en effet que les fées appartenaient à la mythologie gauloise, et c'est sans doute le cas. Leur nom vient du latin, mais on le trouve pour la première fois chez Ausone, poète gaulois écrivant en latin. Et, comme je l'ai dit, les Bretons et les Irlandais même convertis au christianisme n'ayant pas renoncé à la croyance aux fées, le Moyen Âge français a concédé au fils d'un elfe qu'était Merlin le droit de faire des divinations justes et de conseiller un roi juste – un roi chrétien, Arthur –, bien qu'on dût admettre qu'il était fils du diable. Mais il s'était racheté par son baptême, disait-on.

    Et dans la littérature irlandaise, l'idée est clairement énoncée: les fées elles-mêmes se convertissent au christianisme, qu'elles préfèrent au druidisme – et elles sont assimilées à des anges qui n'ont qu'à demi péché, et attendent d'être réintégrés au ciel. On trouve cela dans l'histoire de saint Brendan en latin, traduite ensuite en français, au onzième siècle.

    Le Romantisme remettra l'idée à la mode, par exemple avec le Savoyard Maurice Dantand, qui parle d'anges terrestres attendant de revenir au ciel – mais qui n'hésite pas, lui, à dire que les dieux grecs et romains étaient justement ces anges! Les Bretons et les Irlandais s'en étaient gardés, ne puisant que dans leur tradition propre.

    Et les fées des contes, donc, étaient réputées les déesses des Gaulois, mais étaient souvent présentées comme chrétiennes, même au dix-septième siècle. Et Perrault les présente comme réalisant, miraculeusement, les bonnes et les mauvaises intentions, 000000000.jpgle bien et le mal qu'on a en l'âme. Celle de Cendrillon est grandiose, et la moralité présentée à la fin l'assimile à la bonne grâce: mot ambigu, qui désigne à la fois une bonne disposition de l'âme et un don de Dieu. Dans le premier cas, la fée est allégorique, dans le second, angélique. Or, l'allégorie a aussi été un moyen, pour les poètes chrétiens, de justifier le merveilleux.

    À vrai dire, les contes de Perrault ne s'inspirent pas tant qu'on pourrait croire, et qu'il le dit lui-même, des contes gaulois – de la tradition populaire. En tout cas, pas directement. Il imite souvent de contes italiens. À cet égard il rejoint Molière, qui ne faisait souvent que mettre un patin d'antiquité sur le théâtre italien. Perrault se contente de les alléger, de les rendre plus distingués, plus classiques, plus français, les Italiens passant pour fantaisistes à l'excès. Mais ils s'inspiraient, eux-mêmes, de la mythologie bretonne, qu'ils appréciaient, ou des contes populaires locaux. Perrault s'inspire aussi de certains romans médiévaux, tel Perceforest, ce qui confirme tout ce que j'ai dit. Il s'appuyait sur une tradition qui essayait d'intégrer le paganisme celtique à la philosophie chrétienne, et comme la seconde était considérée comme légitime, cela donnait aux fées une force toute particulière, malgré l'épuration des contes italiens ou médiévaux à laquelle il procédait. Il n'en restait que l'essentiel; mais il l'avait bien saisi.

  • Le merveilleux et l'art du conte chez Charles Perrault

    81ZwOBHY+FL.jpgPréparant l'agrégation de lettres, je m'amuse à relire des œuvres qui sont à son intéressant programme, à commencer par les contes de Perrault, qui m'ont attiré déjà il y a quelques années parce que le merveilleux tel qu'il s'est déployé dans la littérature française est pour moi une question importante. On ne peut pas dire qu'il y soit très naturel, ni très facile, l'habitude ayant été de le rejeter comme une marque de croyances naïves, non civilisées.

    La filiation proclamée avec les Grecs et les Romains était à cet égard commode, pour deux raisons. D'abord parce que la prose romaine était déjà assez réaliste, nonobstant L'Âne d'or d'Apulée: les récits historiques se centraient, comme le théâtre de Racine et Corneille, sur les sentiments humains. Ensuite parce que le christianisme avait pour ainsi dire lessivé la mythologie grecque, et que le Moyen Âge ne lui accordait plus de crédit. Les récits alors repris d'Ovide, de Stace et de Virgile édulcoraient leur merveilleux, condamné par saint Augustin et les Pères de l'Église.

    Mais comme le merveilleux est un besoin universel, il a pu revenir, de deux côtés: la Bible, d'abord, qui en contient, et en a transmis aux chroniques franques et aux chansons de geste, ainsi que dans les vies de saints en vers et en prose, latine ou française. On y trouve des saints du ciel et des anges qui interviennent dans le cours des événements, et parfois des divinités agrestes antiques y figurent les démons. Par ailleurs, la mythologie celtique a aussi remis à la mode le merveilleux, après être passée par le latin, en Grande-Bretagne et en Irlande. Elle a en effet résisté à l'épuration chrétienne, de nouveau pour deux raisons.

    La première, naturellement, est que les Bretons et les Irlandais ont été convertis après les Grecs et les Romains, et donc étaient moins profondément convertis au réalisme latinLa seconde était les auteurs latins de ces peuples celtiques étaient eux-mêmes chrétiens, et ne voyaient pas la même opposition entre le christianisme et le paganisme de leurs ancêtres, que les Pères de 000000000.jpgl'Église entre ce christianisme et le paganisme méditerranéen. Sans doute parce l'opposition politique entre les chrétiens et les païens était chez eux moins forte. En tout cas, la vie de saint Brendan, moine irlandais, reprenait clairement des épisodes de la mythologie locale, et la légende du roi Arthur restait ambiguë, la figure de Merlin, devin réputé voué au Christ sans être prélat, l'exprimant tout entière.

    Cette tradition a fait naître l'idée que les Celtes étaient chrétiens sans le savoir quand les Romains étaient impies; au début du dix-septième siècle, on la trouve exprimée chez Honoré d'Urfé, à propos des Gaulois. Et en tout cas, cela donnait au merveilleux celtique une légitimité morale que n'avait pas le merveilleux d'inspiration grecque.

    Le résultat en est que, même chez les classiques français, le merveilleux d'inspiration grecque reste discret, ou peu convaincant, artificiel, l'habitude ayant été prise de le considérer comme une illusion démoniaque. Et somme toute, l'intervention divine la plus marquante, dans le théâtre de Racine, reste celle d'Athalie, inspirée de la Bible. Mais, dans les contes de Perrault, se posant comme issus de la tradition gauloise, les fées ont aussi une certaine force de suggestion que n'a pas Vénus nommée par Phèdre chez le même Racine.

    J'en donnerai des exemples une autre fois, cet article commençant à être long.

  • Une excursion à Bugarach

    20210610_110025.jpegComme beaucoup de mystiques qui ont gravi le pic de Bugarach, j'ai aussi mon expérience à raconter. La première fois que je suis allé au sommet, il ne faisait pas beau. C'était avec mon fils, venu me voir dans le Languedoc. Et bien sûr, je n'ai rien vu d'extraordinaire, sinon une belle vue en haut et, surtout, une file de vautours volant ensemble, mais de façon curieuse. Car ils volaient les uns à la suite des autres, non pas en se suivant de près, mais en laissant un intervalle régulier entre eux, qui était assez long, comme si une ligne les attachait, mais très à distance, seulement ponctuée de façon éparse de leurs corps physiques. Je les voyais surgir l'un après l'autre de derrière un rocher, et suivre exactement la même ligne – comme si une route existait là, que je ne voyais pas. Et cela donne une image nouvelle des mystères de la nature.

    Car plusieurs auteurs, observant des vols organisés d'oiseaux, ont remarqué que, collectivement, ils traçaient des figures. Le cinéaste Terrence Malick s'est souvent employé à les filmer, suggérant un ordre secret des choses. Mais les vols en foule sont 20210610_113829.jpegfaciles à filmer. Les vols de mes rapaces, qui se suivaient à intervalles réguliers mais assez longs, donnent une image similaire, mais plus profonde de l'organisation d'une troupe d'oiseaux.

    À la conscience imaginative, le chemin qu'ils suivaient s'illuminait d'or, et un esprit était en lui, qu'on pouvait représenter par un être surmontant les oiseaux, et les chevauchant. Ils suivaient une direction précise, une idée qu'ils n'avaient pas, mais que leur instinct sentait, et qu'avait une personne que je ne voyais pas. Et cet instinct lumineux, on pouvait, sur chaque oiseau, le représenter sous la forme d'un lutin le chevauchant.

    J'ai vu, dans ma conscience imaginative, ces oiseaux montés de lutins armés, qui les dirigeaient de rênes invisibles. Et je ne doutais plus que c'était ce qu'on avait pris pour des extraterrestres, en ne distinguant pas bien ce qui relève de la conscience imaginative humaine de la réalité physique.

    Ces lutins sont ce qu'on appelle en occultisme les sylphes, lesquels habitent l'air, lui donnent forme, et dirigent par conséquent les oiseaux, en même 20210610_122220.jpegtemps que ceux-ci leur donnent un point d'appui dans l'espace physique, et donc, de leur vol, de leur élan, les soutiennent dans leurs efforts!

    Car la région du Bugarach en général, et le sommet du Bugarach en particulier, sont presque toujours battus de vents énergiques, et on peut s'y représenter des esprits puissants et rageurs. On dit, on raconte que les gnomes de la terre se sont dressés contre eux, il y a des millions d'années, et qu'il en est venu le mont Bugarach. Mais à son sommet rôdent toujours les ennemis, montés sur des rapaces! Le troll de Bugarach, géant pétrifié gardant la région des vents âpres, se tient ferme sous leurs assauts, après avoir jailli du sol – c'est ce qui a donné son air particulier au rocher, dont les parties les plus anciennes se trouvent au-dessus, ce qui prouve un élan spécifique, une action déterminée.

    La fée de la vallée l'a permis, dit-on. Les anges étaient d'accord. Dieu. À présent la montagne protège les bergers. Du moins elle les protégeait quand il y en avait. Depuis qu'il y en a plus, le sentiment de protection s'est étendu à l'humanité entière, dans la pensée universaliste mais peut-être mal dirigée de certains mystiques. On a parlé de dôme invisible, de fin du monde, d'extraterrestres, mais on a sans doute manqué de modestie. On a voulu dramatiser, augmenter l'importance d'un fait spirituel local, en le rendant universel. On s'est inquiété. On en a rajouté.

    Ma vision du Bugarach n'en est bien sûr pas moins fiable.

  • L'anéantissement de l'Homme-Dragon (Perspectives, XCIII)

    0000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Bataille céleste, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'elfe fin, je venais d'assister à la bataille la plus extraordinaire qui fût jamais, et qu'un miracle venait d'enserrer l'homme-dragon Taclamïn dans des cercles se resserrant, et le faisant hurler de douleur et supplier qu'on l'épargne.

    Alors je vis un être ailé apparaître devant le monstre, et voici! il plongea la main dans le cœur de Taclamïn – au-dessous de son œil rouge, dans la partie la plus noire, la plus obscure de son corps de fumée. Et je vis l'ange retirer un éclat de ce corps maudit, luisant doucement dans sa main – et qui avait des reflets rouges, jaunes et bleus.

    L'ange le prit et le serra contre sa poitrine, où il entra lentement, avant de disparaître tout à fait. Quand il retira sa main, elle était vide. Cependant il l'agita, et des fragments de lumière tombèrent, neige, jusqu'au sol.

    Pendant ce temps le monstre Taclamïn avait cessé ses plaintes et tenait le menton baissé, inconscient. La nuée dont était fait son corps s'apaisa, et se laissa dissiper tout à fait par les cercles se resserrant. Et sans que Taclamïn fît entendre aucun son nouveau, il disparut bientôt dans un point flamboyant des cercles verts resserrés à l'extrême – et où bientôt la teinte verte elle-même disparut, pour ne laisser briller qu'un globe étincelant.

    Il n'était pas plus gros qu'une balle de tennis; et l'ange le prit, et s'éleva vers les hauteurs, et bientôt on ne vit plus que ce globe, pareil à une étoile qui s'élançait vers les lointains des astres. Et puis il se fondit à son tour dans l'azur profond, et la robe de l'ange jeta un dernier reflet blanc, et ce fut tout.

    Revenu à moi après cette vision incroyable, je descendis vite les étages de la cour par un escalier étroit en pierre, et courus, après être sorti par la porte désertée, vers mon cheval ailé Isniëcsil, qui, tombé à terre, avait été oublié de moi durant le mystère de l'anéantissement de l'Homme-Dragon. Je me précipitai vers lui, et l'atteignis rapidement, tant sont véloces les jambes des elfes. Dans ma conscience de simple mortel qui subsistait, ou parfois resurgissait, je m'étonnais de me voir, moi-même, glisser sur l'herbe plus que courir sur la terre, car tels sont les génies, que le sol ne les attache pas comme les hommes de chair et de sang.

    Isniëcsil s'était lourdement abattu. Il peinait à se remettre debout. Je craignis qu'il n'eût une patte brisée.

    Mais ses ailes avaient ralenti sa chute. Et il n'avait, en vérité, que de superficielles blessures.

    La plus grave était une plaie à son flanc, probablement faite par la main de Taclamïn au plus fort de la bataille. Je la soignai, une fois la bête remise debout; et en peu de jours nous pûmes quitter ces lieux. Avant cela, nous fûmes bien aidés par les habitants de la ville voisine, qui, tout heureux que nous eussions débarrassé la vallée de l'Elfe-Démon, nous faisaient fête et nous donnaient tout ce dont nous pouvions avoir besoin pour nous remettre et retrouver nos forces.

    Et puis, au bout de sept jours, nous les saluâmes, et repartîmes, pour faire face, comme on dit, à de nouvelles aventures. Et voici que maintenant, après toutes ces années passées avec mon cheval chéri (car il s'en est encore écoulé beaucoup, après cette victoire sur l'un des plus formidables démons de la Terre), il était allongé sur le sol, cette fois mortellement blessé, tombé du ciel après un nouvel affrontement contre le Diable – soit que, vieilli, il n'eût plus la force d'antan, soit, simplement, que son heure fût venue, et qu'il n'y eût plus rien à dire ni à faire, qu'à constater son départ de ce monde, et à l'honorer comme je pouvais.

    (À suivre.)

  • La métaphore selon Proust

    000000000.jpgMa fille lisait Marcel Proust, et je me faisais la réflexion que je n'avais jamais lu Le Temps retrouvé, le dernier volume de son cycle célèbre. Après l'avoir lu elle me l'a prêté, et j'en ai lu une bonne partie, en tout cas je suis allé jusqu'à l'endroit où il définit l'art, et comment selon lui il permet d'accéder à l'éternité.

    On en restitue généralement la partie la plus ordinaire, qui semble donner raison à Blaise Cendrars énonçant, dans Le Lotissement du ciel, que Proust se nourrissait d'illusions: les sensations identiques, d'une époque à l'autre de la vie, unissent le présent au passé, et donnent le sentiment qu'il existe un monde qui les transcende, hors du temps. On reconnaît le thème de la madeleine. Mais cela va plus loin, car poursuivant sa réflexion, Proust parle de la littérature qui met en rapport, au-delà d'elles-mêmes, des choses sur la base d'une qualité commune et qui, à ce titre, domine la matière pour accéder à l'idée pure. Et de mentionner en ce sens la métaphore, qui touche à l'éternité, donc, parce qu'elle saisit l'esprit des choses, le monde spirituel au-delà de l'espace et du temps.

    Lisant cela, je l'ai trouvé grandiose et parfaitement juste. Et il m'a semblé saisir, même, la source du charme infini de la prose de Proust, qui emporte les choses, les souvenirs dans un grand rêve éveillé, qui spiritualise le monde et le hisse vers la sphère de 000000000000000000000.jpgl'esprit sans lui faire perdre ses formes. Elle l'emmène vers un temps sans fin touchant à la féerie – et il est significatif, précisément, que Proust ait adoré, comme il le dit lui-même, les contes des Mille et une Nuits.

    Le monde de ces contes, de fait, se situe dans un espace de métaphores déployées, et devenues à leur tour substances, à ce titre reflets de l'esprit pur, reflets plus vrais que le monde extérieur – fenêtre par conséquent de l'éternité. Mais le génie de Proust est d'avoir, par son système de mises en relations ontologiques débouchant sur une philosophie générale de la vie, fait de l'existence contemporaine une sorte de suite des Mille et une Nuits – un espace dans lequel cette existence devient à son tour conte. Le monde spirituel est celui où les idées sont vivantes, ou les choses, des pensées, en tout cas le monde de l'art fait se rencontrer les phénomènes physiques et la sphère intelligible, comme eût dit Corbin, et tout à coup jusqu'à la vie qu'on a menée devient un prodige, s'inscrit dans quelque grandiose hiérohistoire – prend un sens au regard des dieux.

    À ce titre, Proust, dans ce dernier volume de son cycle, se déchaîne contre le réalisme, le dit faux et mensonger, mais aussi contre l'engagement politique – à ce titre, il est encore romantique, et préfigure le Surréalisme. Car la métaphore comme entrée dans le monde spirituel, dans l'infini des mystères, a été aussi brandie par André Breton. Dans le cœur le monde s'approfondit, et dans le monde on reconnaît son âme – et c'est ainsi que l'art se déploie, comme expérience mystique et religieuse. Ces explications m'ont donné à saisir pourquoi j'avais trouvé Proust si beau.

  • La bataille céleste (Perspectives, XCII)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Affrontement des Orcs lents, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'elfe fin, je venais de détruire sept ennemis en quelques instants, et levai désormais le regard vers le ciel, où se déroulait un fier combat entre mon cher cheval ailé Isniëcsil et l'homme-dragon Taclamïn.

    Il était véritablement titanesque. Je ne saurais le décrire comme il convient. Il se déroulait à un tout autre niveau, et déployait une tout autre intensité que celui que je venais de livrer, pourtant plus intense et fracassant qu'aucun combat livré sur Terre auparavant.

    Imaginez mille orages s'affrontant, et marchant par troupes, puis se déchaînant les uns contre les autres; imaginez mille flots bondissants bataillant, rugissant, se battant comme des chiens, dans la mer sinistre et tempétueuse; imaginez des montagnes s'écroulant, de la terre s'effondrant, des flammes jaillissant dans des ouragans de brutalité inouïe; et vous vous rendrez à peine compte du dixième de ce qui se passait sous mes yeux et du sentiment que j'en eus, lorsque je contemplai ce duel dont les coups faisaient trembler jusqu'aux étoiles, faisaient tressauter jusqu'aux planètes! On ne saurait le redire: cela relève incontestablement de l'Indicible. Je crus la dernière heure du monde arrivée, et que les dieux mêmes ne pouvaient plus rien pour le sauver!

    Dans ce combat, impossible de dire qui avait le meilleur, qui avait le dessous. Une nuée formidable ceinte d'éclairs noyait les formes à ma vue pourtant aguerrie d'elfe ancien, de génie noble et vieux – car, quoique j'eusse l'air d'un jeune homme, sous mes yeux avait coulé le flot d'innombrables siècles. Parfois je distinguais une aile, un sabot, un bras, une face horrible et grimaçante, un œil étincelant et rouge, une crinière flamboyante, et l'instant d'après tout retournait dans un amas d'éclairs et de nuées cosmiques.

    Je pensai qu'un tel combat pouvait durer jusqu'à ce que les étoiles tombent, et que le ciel soit recomposé. Mais il arriva finalement quelque chose. Un rayon vint de plus haut encore, d'au-delà des constellations ultimes – de ce champ que certains, parmi les hommes mortels, ont appelé le Premier Mobile, et qu'anime, dit-on, un divin amour cosmique!

    Et voici! la nuée d'apocalypse fut frappée par ce rayon, et deux parts s'en issirent; et dans l'une je vis distinctement mon cher cheval, renversé et tournant dans l'air en mouvant les sabots, et tâchant de retrouver son équilibre en battant de ses deux ailes l'air qui en tonnait; mais dans l'autre je ne vis qu'une obscurité noire et fumeuse, entourée d'un cercle flamboyant, dans le même temps vert et brillant. Puis le cercle se démultiplia, se scinda, pour former plusieurs cercles attachés en un point, et enserrer cette fumée agitée qui jetait des foudres, et au sein de laquelle je distinguai cependant, bientôt, un point rouge flamboyant – l'œil de Taclamïn, comme je n'en doutais pas.

    Et un cri de rage et de tempête sortit de cette fumée et de ces cercles verts, et elle se débattit, tentant de repousser, de briser les cercles; mais ils tournaient autour d'elle comme des anges armés de lances – de lances qui se fussent recourbées en s'efforçant d'enserrer le monstre abject dans des liens insécables. Et les cercles toujours davantage en se resserrant étincelaient, et la nuée noire criait toujours plus fort, faisant trembler l'air jusqu'au bout de l'horizon – et aussi la tour où je me tenais encore.

    Mais je m'aperçus bientôt qu'en se resserrant implacablement – en diminuant toujours plus leur diamètre –, les cercles ne laissaient pour autant rien échapper de la nature fantasmale de Taclamïn – et le réduisaient, l'anéantissaient, le mettaient en poudre, le dispersaient dans le vide dont il aurait mieux fait de ne jamais sortir, à l'aube des temps! Et le cri de rage se transforma en hurlement, puis il devint un terrible gémissement, un atroce cri de douleur – et mes cheveux se dressèrent sur ma tête, car je n'avais jamais ouï éclater une telle souffrance. Et des sanglots vinrent, et des supplications, et sans doute des prières.

    (À suivre.)

  • Le mouton, la mitoune et le trésor de Rennes-le-Château

    000000000.jpgDans Le Guide du Razès insolite de Stéphanie Buttegeg publié en 2016 aux éditions de l'Œil du Sphinx, on découvre des faits étranges, qui se recoupent avec les fantasmagories ordinaires sur Rennes-le-Château et l'abbé Saunière. 

    Le livre raconte qu'un certain berger appelé Paris, dans les environs de ce noble village, a un jour découvert un trésor après avoir suivi une brebis égarée. Or, il existe, par ailleurs, une légende locale, présente dans un autre ouvrage, évoquant les fées qui prennent justement l'apparence de brebis, et qui se jouent ainsi des bergers. Car elles apparaissent et disparaissent, égarant les âmes, et entraînant les mortels vers des puits ou des gouffres. On les appelle, en ce lieu, les Mitounes, mot dont je ne connais pas l'origine.

    Mais il existe encore, à Rennes-le-Château, une autre tradition fabuleuse, celle de son curé Saunière ayant trouvé un trésor, d'une part, et ayant eu la vision de Marie Madeleine dans une grotte voisine, d'autre part. J'ai déjà signalé que la grotte en question était probablement celle réputée habitée par les Mitounes.

    Sans doute, on prétend que Saunière a trouvé un trésor sous l'autel de l'église de Rennes-le-Château, justement vouée à sainte Marie Madeleine. Il l'a déplacé pour en créer un autre plus neuf et, là, aurait trouvé un merveilleux  butin – ou au moins des manuscrits incroyables, recelant des secrets extraordinaires sur Jésus.

    Il est difficile de ne pas voir que deux éléments initiaux se sont mêlés confusément: la tradition du berger Paris, d'une part, celle de l'abbé Saunière, d'autre part; et le lien, étrangement, ce sont les Mitounes. Car si, sous l'autel de l'église Sainte-Marie 212.jpgMadeleine - autel qui représente justement Marie Madeleine –, on a trouvé un trésor, c'est que Marie Madeleine a guidé la main de l'abbé: c'est elle qui, en rêve, lui a donné l'idée de réparer son église – qui d'autre?

    Mais c'est aussi une bonne fée, assurément, qui a animé la brebis poursuivie par le berger Paris pour qu'il se dirige vers le trésor qu'il a trouvé. En tout cas la structure de l'histoire est la même: pris d'une inspiration subite, sans véritable fondement rationnel, un être humain effectue des mouvements, déplace son corps ou des objets, pour trouver un trésor. De même, c'est une impulsion psychique inexplicable qui a guidé l'abbé Saunière vers la grotte aux fées locale, où il a cru voir l'ombre de Marie Madeleine.

    Ainsi tout se recoupe, et on peut en tirer que ce sont les Mitounes, encore et toujours, qui ont inspiré tout cela.

    On m'a dit que sous Rennes-le-Château, dans la vallée de la Salz, on avait facilement des visions. C'est alchimique: le sel et le soufre des sources du lieu cristallisent les images de l'âme – matérialisent les rêves. L'eau chauffée par le soufre de toute façon dilate l'âme en s'imprégnant dans le corps et en se mêlant à l'eau corporelle – qui, plus qu'on ne le sait, a un rapport avec les images que l'on crée en soi. Ces images semblent alors s'arracher de soi-même, et devenir objectives, épaissies, si l'on peut dire, par le sel, et animées par le soufre. Rennes-les-Bains a connu beaucoup de visionnaires. Et ce sont les curistes qui ont rendu célèbres les environs.

    Sous la montagne, disaient les légendes locales, il y avait des anges déchus: des formes de cornes imprimées dans la roche seraient le souvenir de leur chute. Mais cela peut être aussi les cornes des brebis – ou des fées qui ont pris leur apparence! Ce sont des fées cornues, pour ainsi dire.

    Jules Michelet disait que dans les Pyrénées, la Terre restait vivante – et en voulait pour preuve les sources d'eaux chaudes. Ce 000000000.jpgsont peut-être les anges déchus encore vivants, encore remuants dans leur sommeil! Et de leur souffle il sort des mitounes, éveillant les hommes à de fabuleuses visions.

    Je ne sais si à ce peuple d'anges déchus vivant dans les Pyrénées appartient celui que H. P. Lovecraft nommait Chaugnar Faugn – extraterrestre méchant à tête d'éléphant dont il disait avoir rêvé, et auquel il assurait que les anciens Basques vouaient un culte. Son ami Frank Belknap Long en a fait une nouvelle, plus tard. Il y a toute une mythologie, dans les Pyrénées.

  • La fantasmagorie des dragons: légendes dorées et orientalisme

    000.jpgQuand j'étais petit, je lisais J. R. R. Tolkien qui assimilait le dragon au Mal, comme le faisait la tradition chrétienne. La Légende dorée de Jacques de Voragine en présente beaucoup de méchants, conformément à deux traditions majeures: la biblique, avec notamment l'Apocalypse de Jean, et la grecque, avec tous les monstres qu'attaquent les héros de la mythologie. Les dragons y symbolisent les forces élémentaires terrestres que les hommes essaient de dominer, de dompter, voire d'expulser si elles sont oppressantes, parce qu'elles empêchent l'humanité de s'arracher à l'animalité, et d'être pleinement elle-même.

    De fait, le paganisme des peuples civilisés rejoignait le christianisme en cela, qu'il y était important de gouverner ses passions – voire de les anéantir, dans le stoïcisme – plutôt que de les servir pour qu'elles livrent en retour des récompenses. Les peuples combattus par les héros grecs sacrifiaient fréquemment des êtres humains à des divinités monstrueuses dans l'espoir de gagner au pire la sécurité, au mieux des bienfaits importants – richesse et prospérité. Hercule était réputé avoir mis aux sacrifices humains, en même temps que d'avoir anéanti l'Hydre de Lerne...

    Et Tolkien était dans cette tradition, qui existait également chez les anciens Germains et Celtes, ainsi que le montrent les légendes de Sigurd, de Beowulf, de Tristan, de Lancelot, d'Yvain – tous pourfendeurs de serpents géants, souvent jeteurs de feu. Même saint Colomba, 00.jpgen Écosse, est réputé avoir vaincu le serpent diabolique du Loch Ness.

    Mais j'ai vu apparaître, dans une seconde phase de la fantasy, des esprits rusés qui voulaient renouer avec le culte des dragons. J'ai beaucoup aimé, jeune, le roman Earthsea, d'Ursula K. Le Guin, en tout cas les deux premiers tomes. Car dans le troisième, devenue taoïste, elle s'efforce de réhabiliter les dragons sur le modèle chinois. Elle les montre sages et justes, bienveillants et intelligents.

    À partir de là toute une mode s'est développée, et on a même lié le dragon à la kundalini et à Marie-Madeleine, on en a fait des divinités du bonheur terrestre, propres à plaire à ceux qui rêvaient du paradis sur Terre dans la lignée de Karl Marx, mais ayant besoin d'un langage plus fleuri que le sien. On a vu des mystiques prétendre que le Christ lui-même était un dragon, que les catholiques étaient méchants et impies d'avoir tué les dragons – d'autant plus qu'ils vivaient encore à une époque récente, assurent-ils. Car la confusion est aisée, entre les plans spirituel et physique,  dès qu'on vénère des divinités renvoyant aux forces élémentaires terrestres.

    Jacques de Voragine faisait pourtant l'éloge de ceux qui domptaient les dragons plutôt que de les tuer, créant ainsi une hiérarchie parmi les saints: saint Sylvestre, vainqueur du dragon de Rome, était supérieur à saint Georges, disait-il. Mais pour le mysticisme matérialiste cela est encore trop, de dompter ses passions, puisque sans elles le miracle du paradis terrestre est difficile à croire.

    En un sens, Karl Marx se dévoile ainsi comme renouant avec des cultes archaïques.

    Naturellement, si réhabiliter les dragons invite seulement à une meilleure connaissance du monde élémentaire, cela n'a pas d'effet mauvais. Mais les éléments n'en doivent pas moins rester dominés par la conscience morale, qu'ils ne contiennent pas, et qui, selon les anciens philosophes, vient du ciel, des étoiles. C'est ce que pensait Cicéron, et je lui donne raison. Le dragon, en soi, reste légitimement un symbole du mal.

  • De l'amour de l'Homme-Corbeau pour sa bonne cité de Limoux en Languedoc (21)

    178727439_803472327256857_1858873339664196166_n.jpgDans le dernier épisode de cette surprenante série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il racontait à ses nouveaux amis (Captain Europa et Inimön) son origine comme super-héros – véritable seconde naissance. Il venait de dire qu'après un accident de voiture il s'était retrouvé costumé miraculeusement, et debout près d'une femme lumineuse qui avait visiblement été l'instigatrice de ce prodige.

    Cependant, il tourna les yeux vers la voiture et, à sa grande stupéfaction, il se reconnut, mort, les yeux fixes et ouverts, là où il avait été l'instant d'avant.

    Il en fut horrifié, et se tourna vers la dame, qui le regarda à son tour, fixement. Soudain elle leva les bras, et le corps mort qu'il avait été se dissipa – disparut dans une fine fumée, à la façon d'une eau qui se vaporise.

    Il cria, mais elle lui posa la main sur le bras, et parla en français d'une voix douce et belle, et lui apprit que s'il retirait son costume il redeviendrait Roger Maziès mais ne pourrait plus jamais marcher, que c'était le prix à payer du don qu'elle lui faisait! Avec son costume cependant il disposait d'immenses pouvoirs, qu'il lui faudrait mettre au service de l'humanité locale – ou de toute, s'il en avait l'occasion. Et ayant dit ces mots, elle disparut dans un éclair, après avoir fait avec sa main un étrange signe.

    L'Homme-Corbeau, ébloui, mit longtemps à retrouver la vue – et, quand il la retrouva, il vit une clarté passer entre les arbres, là où il l'avait distinguée pour la première fois. Mais l'instant d'après elle s'estompa à son tour.

    Resté seul il médita longtemps sur ce qui venait de lui être dit. Puis il devint effectivement le gardien enchanté du Razès et l'ami privé des fées – lesquelles il revit, en vérité, plus tard, et qui lui expliquèrent davantage ce qui s'était passé. Mais, comme 162482645_935995157230487_8104911560943723284_n.jpghomme ordinaire, il ne pouvait plus, en effet, marcher, et handicapé il restait dans ce corps artificiel que les fées assurément lui avaient fait – dans un but mystérieux, qu'il ne lui appartenait pas de révéler, si même il l'avait jamais compris.

    Sous son identité ordinaire il avait choisi de devenir bouquiniste, car il adorait la sagesse des temps anciens, et sa pension d'invalidité lui permettait de vendre ces livres sans s'inquiéter de sa subsistance, et donc de leur rentabilité. Et il l'était à Limoux car, y étant né, il l'aimait comme une femme, une déesse au corps immense – fait de maisons, de rues, et d'humains!

    Ayant entendu ce récit, Captain Europa rit, et Inimön aussi. Tous les trois ils s'embrassèrent, et l'Homme-Corbeau prit congé de la seconde, après que le premier eut pris congé des deux autres: car tout en les saluant gracieusement il disparut, s'effaçant dans l'air – avec Sinislën qu'il tenait, et qui continuait à le maudire, en se débattant.

    L'Homme-Corbeau et Inimön promirent de se revoir pour régler les affaires importantes d'Occitanie et discuter des problèmes et des secrets de la vie qu'on y mène, puis le gardien béni du Razès rentra à Limoux, reprenant sa forme de bouquiniste handicapé, et regagnant la chambre qu'il possédait au-dessus de son aimable boutique. Il alluma son lustre, regarda par la fenêtre la façade de l'église Saint-Martin, l'admira un instant, contempla dans la vitre son visage abîmé par son accident de jadis, et dit: Joyeux Noël, Roger Maziès! Puis sur le verre apparut le visage de l'Homme-Corbeau, qui lui fit un clin d'œil.

    Et, chers amis, c'est la fin de cette belle aventure!

  • De la mystérieuse origine de l'Homme-Corbeau, bouquiniste ordinaire à Limoux (20)

    000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, alias Roger Maziès, alors qu'il venait d'entendre Captain Europa lui demander s'il était vrai que, sous son identité ordinaire, il était handicapé et bouquiniste à Limoux.

    L'Homme-Corbeau soupira, et dit: Oui, cela est parfaitement vrai, chers amis nouveaux. Et il est parfaitement vrai, aussi, que sous cette identité je me nomme Roger Maziès.

    L'Homme-Corbeau, ou Roger Maziès, pressé de dire la vérité, raconta ainsi qu'il avait perdu l'usage de ses jambes dans un accident de voiture, alors qu'il passait dans la forêt de Chalabre, roulant trop vite sur quelque obscure route déserte. Soudain un chevreuil avait surgi, il avait tâché de l'éviter, et était sorti de la route.

    Il fit plusieurs tonneaux dans la pente, qui n'était point raide cependant. Mais des souches d'arbres coupés défoncèrent allègrement sa voiture, et il en fut mortellement blessé. Pire encore, à demi inconscient, il ne put appeler aucun secours, son téléphone étant de toute façon gravement endommagé. Bloqué dans la carcasse de la voiture, il n'eut d'éclairs de conscience que pour comprendre qu'il n'avait aucune chance de s'en sortir.

    Comme c'était le soir, la nuit tomba bien vite, et, abandonné de tous, il sentait sa vie le quitter, voyait son sang couler de ses plaies, et le froid vint, ainsi, alors que son corps même perdait sa chaleur.

    Il attendait donc la mort, pleurant et souffrant, pensant à ce qu'il avait fait de bien et à ce qu'il avait fait de mal, et se demandant quelles peines l'attendaient au-delà de sa vie, quand, soudain, une clarté, dans la forêt, attira son attention. Elle 000000000000.jpgbougeait, et, de la brume de lumière qu'elle constituait, il vit bientôt se détacher, gracieuse, une femme belle comme il n'en avait jamais vu. Il pensa qu'il rêvait, mais elle s'approcha, glissant sur le sol comme si elle marchait sur l'air, et devint toujours plus précise, à sa vue étonnée.

    Et voici! tout près de lui elle murmura une phrase dans une langue inconnue, s'agenouilla, passa la main par la fenêtre brisée de la voiture, et le toucha. Une lumière se fit en Roger Maziès, une chaleur même en ses membres, et, chose étonnante, l'instant d'après il était debout près d'elle, dans son costume rutilant d'Homme-Corbeau, tel qu'on le connaît.

    Mais il est temps, chers amis lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite et à la fin de cette merveilleuse histoire.