Conte

  • Appendice à l'histoire de ma grand-tante

    Mark Henri.JPGComme annoncé dans les commentaires placés sous l'histoire de ma grand-tante, j'ajoute aujourd'hui à celle-ci un appendice, pour présenter deux photographies que m'a envoyées ma mère après avoir lu les deux articles concernés.

    L'une représente mon arrière-arrière-grand-père, celui qui fut tué d'un coup de hache à Tripoli de Syrie (au Liban), et on peut découvrir qu'il avait bien le type slave ou scandinave, avec sa longue barbe blonde. L'autre représente mon arrière-grand-père, celui qui s'est installé à Limoges, et on peut découvrir qu'il n'avait pas du tout ce type. Sa mère était de genre, elle, très oriental. Or, dans le récit en deux parties que j'ai publié, j'ai dit que le père de ma grand-mère avait ce type slave, parce que je me souvenais que ma grand-mère le disait. Mais j'étais petit, elle est morte à quatre-vingt-deux ans il y a déjà plus de vingt ans, et j'ai dû confondre.

    Peut-être l'air respiré peut-il aussi influencer les gènes, et après tout les Juifs installés en Pologne étaient souvent bien obligés Henri Markel-page-001.jpgd'inhaler l'air qui était exhalé par d'autres, lorsqu'ils étaient dans les mêmes pièces ou dans le même espace. Il est possible qu'on en méconnaisse l'importance dans la formation de l'organisme.

    À présent je vis au pied des Pyrénées, et je me sens continuellement le désir de parler occitan et de ressasser le souvenir des Cathares. Je lis des livres sur le sujet, en latin et en occitan; j'y reviendrai.

    J'ai souvent pris l'accent des régions où je suis allé, surtout quand je trouvais qu'il donnait du rythme et de la mélodie au langage, et on me dit que j'ai l'accent belge ou suisse, québécois ou comtois – selon les cas. Mes gènes en ont peut-être été modifiés, peut-être sont-ils plus flexibles et plastiques qu'on l'imagine.

    Mais on peut aussi concevoir, comme je l'ai fait, des amours illicites dans ma famille. Je n'en sais rien. J'ai du reste bien des origines belges, même si elles sont lointaines, et mon père est réputé avoir l'accent belge aussi, curieusement. Il a toujours un corps de grand Flamand, comme on dit. Même s'il a surtout aimé la Savoie. Car de son côté, les origines sont flamandes, savoyardes et dauphinoises. L'histoire de sa famille maternelle, venue de Roubaix, est intéressante et ressemble à celle de ma grand-tante du côté maternel, car il s'agissait de Flamands installés en région parisienne pour créer une scierie. Elle n'a pas marché, cela n'avait rien à voir avec l'évolution industrielle parisienne. Mon père ironisait en marquant le manque de clairvoyance de son grand-père Van Den Bruwaene. Mais je n'ai pas entendu dire qu'il en eût fait un rêve de réussite grandiose. C'est donc moins tragique que comique, c'est différent de l'histoire de ma grand-tante. D'ailleurs, à Roubaix, mon arrière-grand-père était bottier. Ce n'était pas très romantique.

  • Suite de l'histoire de ma grand-tante

    0000000000000.jpgJe disais, l'autre jour, que ma grand-tante avait beaucoup plus de succès que ma grand-mère sa grande sœur, alors qu'elle était bien moins sérieuse – mais plus belle, et sachant jouer merveilleusement du violoncelle. Mon grand-père, disent certains, avait d'abord essayé de la séduire elle, avant de se rabattre sur ma grand-mère. Plus tard, évoquant sa belle-sœur, il parla d'une personne profondément égoïste...

    Son père la prenant pour un ange, elle se croyait telle à son tour – et vouée à un glorieux destin. Elle s'est d'abord mariée avec un violoniste, belge d'origine, et a fait deux enfants avec lui, mais à la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle a rencontré une sorte d'espion américain, et est partie avec lui et son violoncelle en Amérique, persuadée qu'elle y ferait fortune, et qu'on admirerait son talent. Et c'est là que commence une histoire que je filmerais volontiers à la manière de Martin Scorsese dans son Casino – comme le récit d'une élévation glorieuse, au faîte de l'humanité, et une retombée brutale et sinistre dans les tréfonds de la Terre, destin funeste.

    Car elle a commencé, ma grand-tante, par abandonner ses deux enfants français, qui du coup ont été très proches de ma mère, étant accueillis les week-ends chez leur tante. Et c'est ainsi que l'un d'eux, que j'aime beaucoup, m'a accueilli à son tour à Tampa, en Floride, où il s'est installé, et qu'il m'a enchanté merveilleusement du récit fabuleux de sa vie, car lui aussi est un talentueux conteur – je veux dire, comme mon amie Rachel l'est, et comme elle dit que je le suis, dans mes histoires de famille. Mais c'est exagéré, je suppose.

    Bref, ma grand-tante n'a pas fait fortune, et s'est surtout mal occupée des nombreux enfants qu'elle a eus aussi en Amérique, les abandonnant plus ou moins tous. Elle en a eu à ma connaissance trois, deux fils et une fille, et celle-ci en particulier a été confiée à un organisme d'adoption: plus tard, effectivement adoptée, elle a grandi choyée puis s'est mariée avec un Américain d'origine irlandaise, est morte dans un accident de voiture après avoir donné naissance à une fille, et celle-ci un jour a contacté ma mère, et est venue nous voir en Savoie.

    Mais pour en revenir à la sœur de ma grand-mère, elle a eu tôt fait de vendre son violoncelle, et son emploi principal a été dame de vestiaire dans un night-club. Elle se droguait, vivait dans une caravane, et est morte isolée. Ma grand-mère, lorsqu'elle parlait d'elle (puisqu'elle lui a survécu une dizaine d'années), communiquait son amère tristesse, ne comprenant pas ce qui s'était passé, le sens de sa vie. Elle lisait beaucoup, s'intéressait à la 00000000000.jpgspiritualité, consultait des prêtres, achetait les œuvres complètes de Pierre Teilhard de Chardin – qu'elle m'a d'ailleurs léguées, et que j'ai lues. Mais la tristesse ne s'en allait pas vraiment.

    Son neveu qui vit à Tampa, donc, me racontait qu'à l'âge de dix-huit ans, il est parti de France pour rejoindre sa mère en Amérique. Il arrive, il la contacte, elle est contente de le revoir, et lui propose de sortir fêter ça. Elle passe la soirée à s'amuser, et ils rentrent. Le lendemain, elle se réveille, et lui propose de recommencer. Son fils ne voulait pas, lui, passer toute sa vie à s'amuser. Il est parti, s'est engagé dans les Marines, et a acquis la nationalité américaine. Puis il a travaillé dur, comme aviateur ou ingénieur. Il a une très belle maison aux limites des Everglades. Et il est drôle et actif. Il a un planeur, et l'utilise régulièrement.

    C'était donc l'histoire de ma grand-tante, dont la fin est brutale. Je m'en excuse. Le temps s'accélère, quand la chute arrive. On monte lentement, par degrés, et on tombe d'un coup. C'est la vie.

  • Histoire de ma grand-tante

    000000000000000.pngMon amie Rachel Salter, qui est conteuse, me dit que mes histoires de famille sont comme des contes, et que je devrais les écrire. J'aurais plus de succès avec elles, peut-être, qu'avec mes récits fantastiques, car on m'a dit bon conteur, mais seulement quand je m'appuie sur mes souvenirs – sinon mon lecteur, me dit-on, est perdu, il ne me suit pas dans l'univers de mes songes.

    J'avais donc une grand-tante à l'histoire passionnante, dramatique ou tragique, et j'oublie toujours son prénom, mais son nom de jeune fille était Markel. Son père était juif, originaire de Lodz, et avait grandi à Tripoli de Syrie, comme on disait alors – car c'est aujourd'hui au Liban. Son propre père – mon arrière-arrière-grand-père – était médecin du port et, fonctionnaire du Grand Turc, ennobli à titre individuel – on l'appelait Markel-Bey. Cependant il aimait jouer, et un jour une grave dispute l'a amené à recevoir un coup de hache sur la tête – donné, pense-t-on, par un Arabe. Toute la famille, épouvantée, a fui à Paris.

    La culture française était naturelle, dans cette maison, et mon arrière-grand-père même avait été mis par son père à l'école des jésuites français. Néanmoins mon arrière-arrière-grand-mère avait gardé ses habitudes orientales, et ne sortait guère de son appartement parisien.

    Mais son mari, visiblement, n'était pas un juif de lignée très pure, car ma mère, son arrière-petite-fille, a fait un de ces tests génétiques dont les Américains ont lancé la mode, et il s'avère que le caractère juif n'est pas très grand en elle, que le caractère scandinave l'est plus. Je laisse au lecteur le soin de comprendre ce que cela signifie: mais en principe, c'est que des femmes de la communauté avaient été mises enceintes pour ainsi dire à 0000000000.jpgl'extérieur, et leurs enfants ensuite élevés selon les coutumes internes. Je suppose qu'elles étaient mariées, au moins au moment de l'accouchement. Mais pas avec leurs amants. Bref. Mon arrière-grand-père Markel était blond, de type slave, et ne jurait que par l'âme russe, ayant lu, et adoré, Dostoïevski et Tolstoï.

    Cela faisait rire mon grand-père son gendre, un Berrichon de souche paysanne au solide sens terrien. Car mon arrière-grand-père était du type exalté, il adorait notamment la musique, et il faut le savoir, pour comprendre l'histoire de ma grand-tante.

    Mais à Paris, il a dû d'abord divorcer d'une cousine qui ne voulait plus de lui, pour je ne sais quelle raison. Il se sentait rejeté de la communauté et, ayant fait comme son père des études de médecine (c'est une tradition juive antique, que les lignées de médecins), lorsqu'il a vu passer une annonce disant que Limoges attendait un médecin, il s'y est rendu. Il y a ouvert un cabinet, y a été bien reçu par une bourgeoisie locale ouverte d'esprit et peu marquée par l'intégrisme catholique (c'est le moins qu'on puisse dire, le Limousin étant réputé progressiste depuis bien longtemps), et s'y est marié avec une femme qui lui a fait néanmoins promettre de ne jamais faire allusion à son judaïsme. Et ils ont fait des enfants – deux filles, ma grand-mère et ma grand-tante.

    L'aînée, ma grand-mère, était une femme très sérieuse, vénérant son père et voulant toujours lui plaire; elle est devenue dentiste. C'était rare, à cette époque, qu'une femme devienne dentiste – mais à Limoges, comme je l'ai dit, on prônait l'Égalité.

    Cependant un drame habitait le cœur de ma grand-mère: c'est que son père était en adoration devant sa cadette, ma grand-tante, parce qu'elle jouait merveilleusement du violoncelle et, belle et fine, faisait l'admiration de la ville. Il organisait chez lui des concerts où elle montrait son talent, et son bonheur était au comble, quand on le félicitait pour ses filles, et surtout pour la seconde. Ma pauvre grand-mère n'était pas totalement satisfaite de son sort, et comme mon père assure que même mon grand-père s'est d'abord, sans succès, intéressé à sa sœur, on comprend que le nœud qui s'est fait alors dans son âme n'ait jamais vraiment été dénoué. Mais je continuerai cette histoire plus tard.

  • Gonzague de Reynold et le roi des Nuithons

    000000.jpgIl y a, dans les Contes et légendes de la Suisse héroïque (1913) de Gonzague de Reynold (1880-1970), un récit étrange, qui évoque un trésor caché dans le lit de la Sarine et gardé par des Nains dont le roi se nomme Nuithon. Un rapport existe peut-être avec le peuple germanique des Nuithons, cité par Tacite, mais au Moyen Âge, on a parlé de Notons pour désigner des sortes de démons: Chrétien de Troyes y fait allusion dans Yvain. Les philologues établissent, eux, un lien avec Neptune, et le fait est que les êtres fabuleux dont le nom ressemble à celui-là sont généralement liés à l'eau: on connaît, à Genève, la Pierre à Niton, demeure du bon génie du lac – et peut-être de la cité!

    En son temps, James Fazy (1794-1878) avait célébré cet esprit qu'on représente souvent comme un homme petit. Jeune, il avait composé un roman sur les barons d'Yvoire, dans lequel il assurait que Niton était un génie descendu des montagnes, et qu'il avait bâti le château d'Yvoire pour surveiller les passages sur le lac. Ensuite on l'avait canonisé sous la forme de saint Niton, quoiqu'il remontât à l'époque des Allobroges, et puis il avait disparu. Mais il continue à animer le lac, ses vagues, ses flots, et si on veut échapper aux tempêtes il faut lui rendre hommage!

    Ce qui est quoi qu'il en soit remarquable, dans l'allégorie de Gonzague de Reynold, est que son Nuithon est clairement le génie de la Suisse profonde et pérenne contre les dieux venus d'ailleurs. Car, ayant entendu parler de son trésor, ceux de l'Olympe et ceux d'Asgard envoient des émissaires armés pour s'en emparer. Sur les bords de la Sarine se rencontrent les Centaures venus de Grèce et les Walkyries venues de Suède pour décider du sort du trésor. Ils se battent, et même si les Walkyries ne sont que trois, elles balaient aisément l'assaut des nombreux Centaures. Toutefois Nuithon parvient à garder le trésor.

    Les dieux décident de s'unir et demandent à un certain Ogo, géant des montagnes né à l'époque où les montagnes sont nées, de s'emparer du trésor. Cet Ogo renvoie probablement aux Alpes primitives, antérieures à l'apparition de la vie en Suisse, et donc de l'humanité, de la société. Nuithon, rusé, se déguise, et demande à Ogo de l'aider à traverser une rivière. Il le tue alors d'un coup de couteau à la nuque. Ensuite, seul maître du trésor, il 0000.jpgle distribue aux hommes, pour qui au fond il le gardait, puisqu'il était bon et sage: c'était les dieux païens, qui ne l'étaient pas, et lui, mystérieusement, se liait au seul vrai Dieu.

    C'est l'être le plus lié aux éléments qui est le plus christique, et Reynold s'emploie à réécrire divers mythes pour glorifier la Suisse: Sigurd par exemple vient attaquer Nuithon à son tour, mais il est pareillement tué. On se souvient que le Sigurd de la mythologie scandinave attaque un Nain ayant pris la forme d'un Dragon pour s'emparer de son trésor. Wagner l'a raconté. Mais on reconnaît aussi, avec Ogo sur la rivière, le mythe réécrit de saint Christophe. Au reste Ogo n'est pas méchant, et Nuithon apparaît comme impitoyable. Mais il a une mission. L'ambiguïté morale du récit le rend très moderne – curieux, fort, surprenant, bien plus original qu'on pourrait croire.

    La figure du Nuithon restera avec Gonzague de Reynold jusqu'à la fin de sa vie: de même qu'en Norvège on représente le génie local sous les traits d'un troll au long nez et aux yeux entièrement noirs, on peut représenter le génie de la Suisse sous les traits de Nuithon. Plusieurs liens du reste existent, entre la Suisse et la Scandinavie, et Reynold s'emploie à les rappeler: une partie de la population suisse, montre-t-il, vient de Suède.

    Le merveilleux y est en tout cas encore très vigoureux, à en croire l'écrivain fribourgeois!

  • La capture de mon moi des astres (Perspectives, LXXXII)

    tacl.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Surgissement des dragons, dans lequel je dis avoir vu devant moi (c'est à dire devant mon double elfique, dans une dimension parallèle) deux chevaliers montés sur deux dragons ailés – dont je n'aurais pas pensé que, brisant les règles de chevalerie de mise dans le monde des Génies, ils oseraient m'attaquer ensemble.

    Mais Tocúl fils d'Arnil en dépassant son maître partit sur ma gauche, tandis que Taclamïn continuait à se diriger droit vers moi d'un vol tranquille et calme, déviant à peine sur ma droite en faisant une courbe; et lentement son dragon ouvrait sa gueule, me laissant voir son gosier de braise.

    Tocúl fit soudain jaillir de ses mains un filet que je n'avais point vu et qui, doré et clair, semblait animé de vie propre, et planer dans les airs en se dirigeant consciemment vers moi, puis en m'entourant soigneusement de toutes ses parties, à la façon d'une raie enveloppant une proie, au fond de l'eau. Brusquement il s'aplatit sur moi, et m'enserra. Je ne pouvais plus bouger, ni mon bon cheval, lui aussi prisonnier. Mais les vertus du filet nous empêchèrent de tomber au sol.

    Brièvement je me débattis, avant de constater la vanité de cet effort. Cela donna toutefois à Taclamïn le temps d'arriver jusqu'à moi, et de me donner un coup de poing magistral de sa main gantée d'argent, ce qui fit jaillir un éclair à mes yeux, avant que ne fusse complètement étourdi, et ne visse mille étincelles tourner en moi en furie. Une formidable douleur étreignait ma mâchoire, mais je n'en entendis pas moins une grossière injure à mon encontre de Taclamïn, dès qu'il m'eut frappé.

    Puis je me sentis saisi et emporté, pris aussi mon cheval, mais je ne distinguai que peu de chose; tout tournait autour de moi – j'étais sonné, comme on dit, et mes pensées embrouillées me paraissaient éclater et courir en tous sens sans que pusse déceler en elles le moindre sens. Les voix de mes ennemis fulguraient comme des coups de tonnerre pleines de haine à mes oreilles endolories, et je me demandai si je survivrais à cette capture, et ce que ces maufaés me voulaient.

    Reprenant finalement mes esprits, je vis que j'étais couché sur des dalles blanches, les mains liées derrière moi. Mais comme mes jambes étaient libres, je tâchai sans tarder de relever mon buste pour m'asseoir, ce que je parvins à faire. Je regardai alors calmement autour de moi, ne voulant pas montrer de peur. Les chevaliers de Taclamïn à quelque distance m'entouraient, placés dans une salle, et le visage invisible, caché par un heaume fermé; leurs yeux mêmes n'étaient guère dans leurs visières que des reflets bizarres, et ils ne bougeaient pas. On eût dit des statues, ou ce que les mortels nomment des robots, et qu'ils fussent éteints, à l'arrêt – ou, comme on dit, en veille.

    Mais sur un dais qu'on pouvait gravir de cinq marches, devant moi était un trône doré, et sur ce trôné doré était assis Taclamïn. Et debout à sa droite était Tocúl le Borgne, et, à sa gauche, assis sur un siège en retrait, était un homme dont je n'ai pas encore parlé, mage noir de l'entourage de la mère de Taclamïn, cousin infâme nommé Silesïn le Fourbe, et fils de Ducmïn l'Acerbe. Ses yeux perçants rayonnaient de haine et de raillerie mêlées, et dès que je l'eus vu je mesurai le mal qui était en lui, et qui formait autour de sa tête une ombre sombre, dans laquelle il me semblait parfois apercevoir un éclat, comme un œil. Certainement il avait accueilli un être de l'abîme par goût de la fausse puissance que sa race donne aux imprudents qui se vouent à eux. Le corps de Silesïn vibrait, et une électricité singulière l'habitait, laissait parfois courir des étincelles dans ses yeux ou au bout de ses doigts, qui sur ses genoux en tressautaient. Sa bouche aussi semblait contenir un feu, quand il l'entrouvrait. Il appartenait assurément à une race très ancienne, lui-même, quoique son apparence humaine pût donner le change aux naïfs.

    (À suivre.)

  • Le surgissement des dragons (Perspectives, LXXXI)

    000000000000 (2).jpgCe texte fait suite à celui appelé La Première attaque de Taclamïn, dans lequel je parle de l'attaque dont mon double démonique fit l'objet, de la part de chevaliers dont je m'échappai en volant dans les airs, grâce à mon cheval ailé.

    Il y avait, à mi-hauteur de la tour, une terrasse, ornée de lanternes jaunes des plus gracieuses, et ceinte d'un parapet surmonté d'élégantes sculptures, représentant des animaux ou des guerriers saints, ailés et de la race des Dormïns, mais dont le visage fier était déformé par l'orgueil et le désir. Je les voyais, intrigué, de loin; j'étais étonné qu'un sculpteur eût osé donner de telles passions à des êtres aussi nobles. On reconnaissait leurs noms, en effet, à leurs armoiries; il y avait là Dal, Alar, Dëlïndor, Diénïn et d'autres encore. Mais l'artiste avait marqué leurs traits d'une fierté sans limites, avait même épaissi leurs muscles, multiplié leurs pierreries, leurs ors et leurs ornements, sur leurs armes et leurs hauberts, et ce n'était en rien conforme à la tradition, qui les montre modestes et simples, humbles et sans prétention, pleins d'attention pour autrui et dont la force s'appuyait surtout sur une volonté qu'habitaient des êtres purs, auxquels ils rendaient constamment hommage, étant des gens qui priaient et méditaient sur les mystères du ciel. Leur but était essentiellement de donner leur corps et leurs membres à des entités sublimes, mais sur ce parapet, on eût dit qu'ils tiraient leur force d'eux-mêmes, qu'ils étaient eux-mêmes les dieux. Il y avait là une manifeste hérésie, dont certainement le seigneur de la tour était coupable.

    Bientôt mon attention fut surtout attirée par un mouvement que je découvris sur cette terrasse. Car, surgissant de l'arrière de la tour, où devait se trouver une porte que je ne voyais pas, un dragon ailé que montait un fier chevalier couronné d'or marcha quelques pas, monta sur le parapet puis s'élança dans les airs pour voler vers moi. Et le chevalier avait aussi l'épée nue, et je reconnus un être d'une grande noblesse, car ses yeux fulguraient à travers le heaume fermé, et une double flamme ornait ses épaules, souvenir d'ailes divines. Le feu qu'il exhalait était tel qu'une obscurité était autour de lui, comme s'il repoussait par son éclat la clarté du soleil (qui alors se couchait), et ce génie m'apparut comme ayant des origines célestes, comme étant de la race de ceux que les hommes appellent les anges, habitants des étoiles – de Vénus, de Mercure voire de la Lune. On comprend, comme je le compris plus tard moi-même, qu'il s'agissait de Taclamïn, seigneur de la tour, sans doute accouru en oyant dire que je montais un cheval ailé et que moi aussi j'étais d'une haute origine, trop élevée pour ses chevaliers – quoique point trop pour lui, loin de là!

    Derrière lui, je vis un autre dragon ailé s'élancer – celui, je l'appris également plus tard, du demi-géant Tocúl le Borgne, fidèle bras droit du seigneur dela tour, habile comme personne ne l'est à dompter et à monter les dragons ailés – fils de la Terre et du Ver d'Abîme. Deux guerriers fiers ainsi s'apprêtaient à m'affronter, et je vis tôt que la rapidité de leur vol ne permettrait pas à mon brave Isniecsil de les semer s'il les fuyait – et d'ailleurs j'avais foi en ma force, et voulais l'exercer contre ces ennemis, ne les pensant pas assez fourbes pour m'attaquer ensemble.

    (À suivre.)

  • La première attaque de Taclamïn (Perspectives, LXXX)

    0000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Triste Pensée de Taclamïn, dans lequel je parle, sous l'identité d'un double démonique, d'un seigneur-démon orgueilleux qui voulait devenir le seul dieu de la Terre, et qui avait, à l'entrée d'une vallée, créé une magnifique tour au collier de rubis, qui faisait croire, tant son éclat était grand, à la bonté de son cœur.

    Or, arrivé en ces lieux à la fin d'une douce journée, je ne fus pas loin de croire que les rubis de la tour étaient ceux du collier de Vesper – qu'on dit l'étoile de Vénus, celle que comme un diadème elle porte au front. Car ils soutenaient la lumière rayonnante du soleil même, alors que derrière moi il déclinait sur l'horizon. Et soudain parut, à côté de lui, effectivement, comme une première étoile, la douce Vesper aux rayons chatoyants. Et il devait bien y avoir un lien avec les rubis de la tour rangés en collier autour de son sommet, car dès qu'elle parut, ces rubis s'allumèrent, comme éveillés à une vie nouvelle, comme répondant à un appel. Ils devinrent de véritables lampadaires, mais des lampadaires vivants, et qui faisaient comme signe à l'étoile qu'ils aimaient. D'elle étaient-ils venus? Est-ce sa lumière, que Taclamïn était parvenu à capter?

    Je doutais toujours moins que le bâtisseur et propriétaire de cette tour ne fût un grand homme, et je me promettais de le féliciter et de le louer, de l'aimer et de le congratuler, dès que j'aurais l'heureuse occasion de le rencontrer.

    C'est alors que, au bas de la tour, une porte s'ouvrit, coulissant dans la paroi, laissant vide une ouverture sombre. Dans un bruit de tonnerre, deux chevaliers sortirent. Leurs armures étaient brillantes, et du feu jaillissait des sabots de leurs chevaux tandis qu'ils se précipitaient vers moi.

    Au lieu de venir paisiblement et amicalement, ils s'élançaient l'épée nue au poing, et voici! j'étais très étonné de leur attitude, et me demandais ce que j'avais bien pu faire à leur maître ou à eux-mêmes. Je ne pus faire que je ne sortisse à mon tour mon épée brillante et ne plaçasse à mon bras gauche mon bouclier ovale, puis ne baissasse la visière de mon heaume et ne me tinsse prêt à répondre à leur assaut.

    Mais de loin je les hélai, tâchant de comprendre ce qui les poussait à agir ainsi. Ils ne me répondirent pas et, sombres et fiers, continuèrent à galoper vers moi.

    Ne voulant point me battre et préférant croire en une méprise, j'ordonnai à mon cheval chéri le brave Isniecsil de déployer ses ailes de feu et de m'emmener dans les airs, hors de portée des deux chevaliers agressifs. Ainsi fit-il, et les chevaliers eurent beau frapper l'air de leurs cris et tracer des moulinets de leurs épées, je me tenais tranquillement dans les hauteurs, me dirigeant vers la claire lumière des rubis servant de collier à la tour phallique, heureux de pouvoir sentir l'air du soir glisser sur moi à travers mon haubert.

    (À suivre.)

  • Olivier de Robert à Villlelongue

    01.jpgIl est au pied des Pyrénées un conteur assez fameux, disciple d'Henri Gougaud, appelé Olivier de Robert, et j'ai vu de lui un spectacle dans la noble cité de Villlelongue – assez petite et perdue dans des collines couvertes de vignes: l'endroit est joli.

    Il m'a intéressé surtout lorsqu'il digressait, car ses contes ne sont pas, en eux-mêmes, ce qui marque le plus. Ils sont surtout l'occasion de digresser de façon amusante. Il m'a alors bien fait rire.

    Le ressort en est le tableau satirique de la vie locale, surtout paysanne. On est inséré dans l'esprit des vallées des départements de l'Aude et de l'Ariège. On en apprend sur les mœurs de la campagne, les manières de parler.

    Du moins, Olivier de Robert pense en apprendre, entretenant la complicité avec les citoyens qui partagent ses habitudes. Il pense révéler par exemple que Il est bien brave, n'a pas le même sens dans le nord que dans le sud. Mais le sens du sud est connu partout.

    Il m'a surtout fait rire quand il a parlé du C15, la camionnette chérie des paysans. Il raconte que ses exemplaires hantent les routes de l'Ariège obsessionnellement, que quand on dépasse le C15 qui bloquait la circulation en roulant lentement, on le retrouve aussitôt devant soi. Changer la répétition en hallucination est drôle. Cela crée une image inattendue.

    Olivier de Robert est moins fort quand il essaie de faire pleurer, notamment parce que son merveilleux est ornemental et n'a pas de substance propre. Il y avait une fée, tout de même, et cela m'a fait plaisir; mais elle était surtout un ressort extérieur et de principe, et était oooooo.jpgmentionnée comme telle.

    Pour émouvoir, il parle du bon chien qui est mort, des paysans qui ne sortent guère de chez eux, des problèmes de la vie ordinaire. Je ne suis pas spécialement bouleversé, je dois le dire. J'ai connu cela en Savoie, je n'y vois rien de dramatique ni d'important.

    La tragédie doit étendre le malheur vers l'infini, en faire une loi divine – et désespérer et épouvanter. Mais les auteurs de spectacles publics ne le font guère, car ils savent qu'on vient les voir plutôt pour se détendre, passer un moment agréable, et pas vivre une expérience profonde et perturbante. Pour émouvoir, ils en restent à des choses simples – sur lesquelles il est de bon ton de s'émouvoir, pour ainsi dire par solidarité républicaine. Un chien meurt, un paysan n'ose pas sortir de chez lui, larmes. C'est l'habitude.

    Olivier de Robert est à la fois conteur à l'ancienne mode et humoriste du monde rural actuel. Il y a dedans l'esprit des contes, mais aussi celui de Georges Feydeau. C'est un mélange. Le public français n'aime pas avoir peur. Ou avoir à s'émerveiller devant les Mystères. Mais il aime rire, et je dois dire que moi aussi, et qu'Olivier de Robert m'a fait rire. Les figures qu'il crée et qui exagèrent de façon burlesque les aléas de la vie ont ce sympathique effet.

  • La triste pensée de Taclamïn (Perspectives, LXXIX)

    taclam.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Tour de Taclamïn, dans lequel je parle, sous l'identité d'un double démonique, d'une tour fabuleuse bâtie par la science du ciel.

    Face à cette tour splendide (admirable même pour le peuple des génies, qui n'avaient pas tous la science issue du ciel de Taclamïn), je ne doutais pas, dans ma naïveté, que le seigneur n'en fût un homme riche et bon, sage et généreux. Je devinais que les rubis brillants du sommet guidaient les voyageurs la nuit, créant de nouvelles étoiles sur terre, à portée de tous. Certainement, songeais-je, le but d'un tel seigneur était de secourir les gens, de leur rendre service, et, servant d'exemple, de tirer toutes les âmes vers le bien. La beauté de la lumière qu'il créait par ses arts devait, soulevant les cœurs d'enthousiasme, animer en eux le désir de bien faire – condition nécessaire à la fusion de chacun avec la flamme douce qui émanait des rubis. Or elle en suscitait le désir, et ses feux suaves touchaient étonnamment les consciences, faisant naître en elles l'image d'hommes et de femmes dansant dans une atmosphère vermeille, entourés d'éclairs d'or, et vivant dans une coupe. Il n'était pas d'âme qui ne voulût les rejoindre.

    Tel était l'art de Taclamïn qu'il avait, dans ces pierres, sans doute capté la lumière des étoiles, et emprisonné. Vivante et pure elle rayonnait en palpitant, comme un souffle l'animait qui la faisait trembler et clignoter, et on sentait en elle une présence glorieuse, un rayon divin qui s'y reposait.

    Il est peut-être vrai que le grand-père de Taclamïn, l'auguste Anum, n'avait eu aucune intention mauvaise, en enseignant l'art de capter les étoiles à son fils, et à plusieurs mages parmi les génies: il pensait réellement rendre service, et partager ses bienfaits. Il n'était pas venu sur Terre les mains vides et, cherchant à se faire aimer et à se justifier de son mariage impie, de ses noces désapprouvées par les membres de son peuple céleste, il avait déployé des trésors de bonté pour faire le bien autour de lui. Mais déjà son fils avait montré de l'orgueil, se prétendant déçu par le manque de reconnaissance des gens de la Terre, et son petit-fils était pire, car il avait développé, au contact de certains mauvais esprits de l'abîme qu'il croyait seuls dignes de fréquentation, une tendance à la cruauté et à l'arrogance; il était devenu pour une large part un magicien noir, notamment par l'intermédiaire de sa mère, puissante sorcière ayant des démons dans son cousinage.

    Pour autant, sa ruse était suffisamment grande pour n'en rien laisser paraître, et pour faire croire qu'il marchait dans les travées de tous ses aïeux, y compris et surtout de son saint grand-père – qu'il n'avait que le bien du peuple au cœur dans toutes ses entreprises. Ce n'était pourtant pas le cas.

    Il croyait certes faire le bien des gens; mais il savait bien que c'était malgré eux. Il croyait leur faire honneur, pour ainsi dire, en buvant leur sang, et en l'intégrant à son noble organisme: il disait qu'ainsi leur vie se transfigurait en la sienne! C'est pourquoi il pratiquait en toute bonne conscience le sacrifice abject des êtres humains, persuadé que sa folie était de la raison, et que ses rêves étaient des vérités objectives, que ce qui l'arrangeait correspondait à des lois.

    Et vide de piété vraie il insultait souvent les anges, les habitants du ciel dont il sentait qu'ils s'opposaient à lui. Il les prétendait fourbes et hypocrites, et assurait que leurs cousins qui vivaient dans l'abîme leur étaient bien supérieurs; qu'eux avaient pour dessein de libérer la Terre, et, par son intermédiaire, de la changer en étoile. Mais il le concevait comme s'il devait devenir le dieu de cette étoile, et régner sans partage sur tous ses habitants. Il se vantait de ses hautes origines, et affichait son mépris pour tous les autres. En vérité, aucune aspiration n'existait en lui pour faire progresser la liberté, l'égalité et la fraternité – de transformer les êtres terrestres en dieux. Il voulait seulement qu'ils fussent ses esclaves, et que lui soit un dieu absolu, suprême, sublime, fourbe qu'il était lui-même!

    (À suivre.)

  • Workshop à Edimbourg: pensées de Rudolf Steiner sur la valeur éducative du conte

    87064616_1009883066071698_2525642405877645312_o.jpgLe 21 mars prochain, mon amie Rachel Salter, conteuse de son état, et moi animerons un workshop au Storytelling Center d’Edimbourg. Le thème en est Storytelling for Children in Rudolf Steiner's Thought: la valeur éducative des contes dans la pensée de Rudolf Steiner. Vous pouvez en découvrir, sur l’affiche ci-contre, la présentation avec le lieu, l’heure et le prix, pour ceux qui auraient, comme nous, le courage de se déplacer jusque-là!

    Les exemples seront essentiellement tirés des contes de Duncan Williamson (1928-2007), conteur de la communauté nomade qui conservait dans ses récits la tradition la plus ancienne et la plus sainte de la mythologie écossaise, évoquant des rois et des fées et ne tombant jamais dans le burlesque délirant auquel s’adonnent la plupart des conteurs francophones que j’ai vus: il gardait beaucoup de dignité, et se rapportait au monde spirituel avec fraîcheur et beauté, ne cherchait pas à en rajouter pour faire rire, même s’il avait beaucoup d’humour. Son lien avec Rudolf Steiner est donc patent, car c’est ce type de contes que le philosophe autrichien recommandait pour les enfants, sérieux et graves sans être lourds et pesants. Pour lui, en effet, les contes contenaient, sous forme allégorique ou symbolique, les vérités spirituelles et, comme je l’ai dit la semaine dernière, il rejoignait à cet égard J. R. R. Tolkien et le romantisme allemand, avec toute la tradition des Märchen que chercha à illustrer Novalis. Les êtres spirituels qui vivent sur Terre sont souvent le sujet des contes de Duncan Williamson, et ils s’y comportent comme Steiner a dit qu’ils se comportaient. C’est pour cette raison qu’un recueil de ses contes a été publié par la maison d’édition anthroposophique Floris, sise à Edimbourg et l’une des plus importantes du monde anglophone. C’est pour cette raison aussi que Rachel Salter a pu dire avec succès des contes de Duncan Williamson devant la Branche Henry Dunant, à Genève, de la Société anthroposophique suisse. Ils ont été très appréciés des personnes présentes, montrant comme l’amour des chiens subsiste au-delà de la mort, et de quelle manière les fées aiment rendre service aux pauvres gens et sont en contact permanent avec Dieu, qu’elles s’entendent très bien avec lui, contrairement à ce qu’ont dit certains. A Noël, en particulier, Dieu aime rendre visite aux fées!

    C’est sans doute à cause de cela que le poète savoyard Antoine Jacquemoud (1806-1887) a affirmé que Dieu visitait chaque soir le sommet des montagnes: là vivent des fées particulièrement nobles, c’est bien connu. Mais il ne sera pas question de la Savoie lors de ce workshop.

    Duncan Williamson ne sera pas notre seule référence, si elle sera la principale. Nous citerons également les frères Grimm (c’est plus ou moins obligatoire) et des ballades écossaises, ainsi que des comptines, car Steiner a également insisté sur la valeur formatrice de la musique.

    Son idée est que l’imagination libère l’âme et que l’imagination disciplinée, manifestant pour ainsi dire le monde spirituel, forme l’âme de la plus excellente des manières, donnant de bonnes habitudes et dispositions, qu’elle a une valeur thérapeutique et édificatrice majeure, en particulier pour les enfants de sept à quatorze ans. Alors, dit-il, le corps éthérique, fait de rythmes et d’images, domine l’être humain, et c’est par ce biais, par conséquent, qu’on doit éduquer.

    Pour moi Rudolf Steiner est le philosophe majeur du vingtième siècle, et il est marginalisé pour cette raison même, qu’il écrase la plupart des philosophes officiels, sortis des universités, de son génie. Ils ne savent pas quoi faire de ses idées, car elles ruinent leurs édifices théoriques en montrant d’emblée qu’ils spéculent sur un monde des causes qui, comme le disait Joseph de Maistre, est purement spirituel, jamais matériel, et sur lequel il ne sert à rien de spéculer: on a les moyens de le percevoir, ou pas. C’est particulièrement vrai de l’éducation, qui s’adresse à l’humain dans ses profondeurs les plus mystérieuses.

    J’ajoute que ce workshop est réalisé en relation avec des tableaux de John Slavin, peintre écossais dont j’ai plusieurs fois parlé ici, et qui a abondamment illustré les contes de Duncan 3427268154_336dccc9e2_b.jpgWilliamson. Il a aussi peint l’image qui a servi de base à l’affiche présentant notre workshop. Il met l’accent sur la licorne, symbole de l’esprit de pureté et de virginité, manifestation imaginative de l’esprit divin qui s’est incarné dans la sainte Vierge lors de l’Annonciation, selon plusieurs tableaux médiévaux d’inspiration allemande, mais, surtout, emblème de l’Ecosse. Celle-ci aime le virginal, cela se voit dans ses paysages, et aussi dans sa mythologie, ses traditions populaires qui, plus qu’aucune autre d’Europe, peut-être, restituent les vérités du monde spirituel. Duncan Williamson a montré  que les rois n’ont acquis une véritable légitimité que du jour où ils ont fait sculpter, à l’entrée de leur palais, deux magnifiques licornes. Alors l’Esprit-saint a pu descendre sur leur front, et ils ont été prêts à accueillir le christianisme. La Légende dorée montre que les rois écossais et irlandais l’ont accueilli avec une sincérité toute particulière: voyez la vie de saint Patrice par Jacques de Voragine.

    La principale organisatrice de notre workshop, celle qui a permis son existence, est Linda Williamson, la veuve du célèbre conteur, celle qui a transcrit, édité et préfacé ses contes. D’origine américaine, elle est tombée amoureuse de la tradition folklorique écossaise, et a participé à la fondation du Storytelling Center d’Edimbourg, une référence majeure. Son enthousiasme et l’élévation de son esprit ont fait des miracles, et je ne la remercierai jamais assez. D’autant plus que l’Ecosse est le premier pays où j’aie choisi d’aller en voyage, quand j’ai eu l’âge de choisir: j’y étais prédestiné, peut-être depuis une vie antérieure. Un pays magnifique et magique, fait pour les poètes. Comme en Savoie, voire davantage encore, on y est facilement aux portes du monde des elfes!

  • La tour de Taclamïn (Perspectives, LXXVIII)

    tower.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Marche de Radûmel, dans lequel, me prenant pour un elfe, je raconte le plaisir que j'ai eu à me promener en marchant sur le sol, plutôt qu’en volant sur mon cheval ailé. J’étais alors dans une merveilleuse vallée du pays des génies, appelée Douralmón.

    Et j'admirais le paysage aux contours nets, fixes et purs, si différent de la forêt de nuages aux formes changeantes, et les pentes herbues et fleuries des montagnes me réjouissaient le cœur, semblant tendre vers moi de longs bras pleins d'amour.

    Soudain, je vis au loin la tour de Taclamïn, à l'étonnante beauté. À son service étaient de puissants mages, et, si pervers fût-il, il disposait, lui-même, d’une science hors du commun, qu’il tenait de ses ancêtres angéliques: car il était de haute lignée, et le père de son père était venu sur Terre depuis la Lune; il avait aimé les couleurs de la Terre, ainsi qu'une nymphe qui les avait dans ses yeux, et il l’avait épousée, pour qu'elle lui donne des enfants. Depuis, il était resté sur la Terre, et y avait fondé une puissante maison. Taclamïn ainsi avait eu longtemps des ailes, à l’image de son grand-père, avant de les perdre à l’âge adulte sous l’influence délétère de l’air terrestre. Mais il avait conservé l’art de faire naître de hautes tours des profondeurs, et de manier la roche comme s’il se fût agi de plantes, de la rendre plastique et imprégnée de vie – et quand son donjon était sorti de terre, il était comme un énorme radis de marbre qui eût poussé à vive allure, ou comme quelque phallus géant, ranimé des temps anciens. Car on sait que les Géants avaient une peau de pierre, quoiqu’elle fût vivante, et plastique – quoiqu'elle fût gonflée d'éthérique. Et l'art des mages a souvent consisté à les ranimer, après leur anéantissement sous les coups d'Alar et de Dordïn son père, ainsi que de toute leur maison.

    Et pour accomplir ce prodige, Taclamïn prononça les formules d’éveil qu’il connaissait de son père qui les connaissait du sien, et sa voix résonnait sur les ondes de la rivière voluptueuse, et elle était soutenue par le chœur des mages de la maison de son père - initiés par le père de son père selon les secrets de l’orbe lunaire.

    Or cette tour qui naquit ainsi était haute, lisse, élancée, fine, et d'étranges veines roses la traversaient en s’enroulant autour d’elle, comme autour d'un membre. Et au sommet une couronne de rubis brillants la ceignait, comme à un front, et encore au-dessus était une coupole d'or, comme un chapeau. Elle était magnifique; on n'eût pas pu en voir de plus belle au monde, en ce temps-là, et toutes les tours des mortels étaient imitées de celle-là, soit que Taclamïn les eût invités à l'admirer, soit qu'ils les eussent vus en rêve, à la faveur d'une sortie de leur corps: leurs âmes étaient venues jusqu'au seuil de Taclamïn qui, grâce à ses puissants dons, les avait bien vues; et il les avait laissées faire, il les avait laissées vaguer autour de sa tour et dans son domaine, afin d'accroître son prestige auprès des hommes, et les fasciner sans qu'ils connussent l'origine du charme qu'il leur jetait. Souvent ainsi les hommes accomplissaient ses volontés sans le savoir, pour leur bien ou pour leur mal, et même quelques-uns, éblouis par cette vision, devenaient fous, perdaient la raison, et devenaient les esclaves de Taclamïn, pour leur bien ou pour leur mal. Car d'aucuns exécutèrent ainsi des ordres maléfiques, qui tendaient à immoler des mortels à Taclamïn (souvent des enfants et des jeunes filles), mais souvent aussi Taclamïn leur dispensait par ce biais des enseignements spéciaux, leur montrant de grands secrets, dont l'humanité ensuite profitait.

    (À suivre.)

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, XIII: la destruction de l'Opaclite

    Anima_Victory_Pose.jpgDans le dernier épisode de cette stupéfiante série, nous avons laissé Solicirn l’Opaclite alors qu’il venait d’avoir l’un de ses tentacules tranché par l’Homme-Corbeau.

    Du bras coupé un flot de sang noir jaillissait, ruisseau dangereux et fumant, brûlant et acide. Les héros restés debout s'écartèrent pour ne pas être touchés par le noir venin. Le monstre poussa un hurlement qui fit trembler de peur toute l'Espagne et la France voisine.

    Certains crurent à une explosion nucléaire; d'autres parlèrent de l'effondrement d'une montagne; d'autres d'un tonnerre sans pluie ni chaleur – ce qui n'était point vraisemblable. Nul ne put finalement expliquer ce son effrayant, qui fit se dresser les cheveux sur la tête à tous – se cacher les enfants sous les tables, les animaux dans leurs terriers, les femmes au fond de leurs lits et les hommes dans leurs caves, pétrifiés.

    Sur un ordre de Sinislën le dragon Saboul fit jaillir du feu de sa bouche, ce qui cautérisa la plaie béante de Solicirn, et empêcha son sang venimeux de couler. Mesure salutaire pour lui, bien sûr, mais aussi pour les êtres présents et pour le château de Sinislën, dont même la pierre était rongée par l'acide que ce sang contenait: on la voyait se creuser, fondre, se fissurer sous son action destructrice, dans une fumée nauséabonde que je ne saurais décrire, tant elle dépasse en horreur tout ce que l'être humain peut imaginer.

    Sinislën elle-même fit jaillir de ses yeux un rayon puissant, bleu et pur; alors Captain Corsica leva son fusil rechargé d'énergie cosmique, et en fit partir son feu habituel; puis l'Homme-Corbeau fit de même avec sa pierre sinslen.jpgd'opale frontale; et, pour finir, le Père Noël les imita de ses mains brandies, y faisant partir un feu scintillant, de couleur claire. Le monstre était attaqué par quatre pourvoyeurs de rayons magiques, et c'était trop pour lui, il se mit à crier.

    Et dans sa langue immonde des mots étaient prononcés, parmi son cri. Et derrière lui un mur s'ouvrit, une porte inconnue se créa que personne n'avait jamais vue, et il la prit, et il s'enfuit. La porte disparut, le mur se referma, et il fut impossible de dire par où Solicirn était parti. Les quatre furent surpris, mais ils se rappelèrent rapidement que, disciple de Mardon, il connaissait sûrement de puissants sortilèges, et les seuils entre les mondes, qu'il avait les moyens de les franchir sans être vu de quiconque. Ils comprirent, aussi, qu'ils avaient vaincu – et qu'ils ne reverraient plus l'immonde Opaclite avant d'innombrables siècles. Ils se regardèrent, et sourirent.

    On s'occupa des blessés, et on se rendit dans le salon de Sinislën, où elle fit servir des rafraîchissements, et de quoi se sustenter.

    Pendant toute cette cérémonie courtoise et gracieuse, son œil souvent s'attardait sur l'Homme-Corbeau, et lui souriait. Cela n'échappa pas au Père Noël et à Captain Corsica, qui proposèrent rapidement de s'en aller. Sinislën accompagna le Père Noël jusqu'à son traîneau attelé des quatre rennes légendaires, et le lui rendit avec joie, et en s'excusant mille fois; et saint Nicolas, patron des enfants, s'en alla en les saluant tous avec chaleur et amour; et dès qu'il furent dans le ciel, ses rennes crièrent de toutes leurs forces leur plaisir.

    À son tour Captain Corsica prit solennellement congé et, regagnant son vaisseau spatial, il repartit vers la Corse par les ondes brillantes de l'air.

    Puis l'Homme-Corbeau et Sinislën rentrèrent pour une dernière tisane, et nul ne sait ce qui s'est passé ensuite. Mais je crois que ces deux se reverront, et qu'ils s'aiment beaucoup.

    Ainsi se termine le conte du Père Noël enlevé ce décembre au Canigou: car ensuite il put sans encombre aucun accomplir sa mission habituelle. Peut-être, l'année prochaine, aurons-nous l'occasion de raconter une de ses nouvelles aventures, de présenter un nouvel obstacle s'opposant à lui et à sa sainte mission. En attendant, je souhaite à tous mes lecteurs une magnifique année – quoiqu'elle soit déjà bien avancée.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, XII: le combat de l'Opaclite

    cf8d611202563c877076ba58064b29ad.jpgDans le dernier épisode de cette série vraiment étrange, nous avons laissé les sept alliés du bien alors qu'ils s'étaient tournés vers l'Opaclite Solicirn de la maison de Mardon, pour le combattre d'un commun élan.

    La première à donner un coup fut Sinislën. Voulant mesurer la force de ses serpents jaillissant de son épaule gauche à celle des tentacules qui servaient de bras à l'Opaclite, elle leur ordonna, de sa pensée, de s'enrouler autour du bras droit déroulé de Solicirn. Et ils le firent – mais sentirent aussitôt la force terrible du monstre, car le tentacule palpitait sous leur étreinte, et ses mouvements étaient à peine gênés par eux. Finalement d'un coup brusque il leva son tentacule, et les serpents ne purent le retenir, et Sinislën fut tirée brutalement en avant, et tomba.

    Le monstre s'apprêtait à fondre sur elle; mais Captain Corsica sortit, plus vif que l'éclair, son fusil magique, qu'il tenait suspendu à sa ceinture, et envoya une rafale d'énergie cosmique qui bloqua le démon et l'empêcha d'avancer – sans toutefois lui faire plus de mal. Mais ce fut assez pour donner le temps à Sinislën de se relever, aidée par l'Homme-Corbeau.

    Comme les deux chevaliers de la fée étaient honteux, et de n'avoir pas remarqué que leur ami Torcamil avait été remplacé par un monstre horrible de la race des Opaclites, et de n'avoir pas été assez rapides pour secourir leur dame avant que ne le fît l'Homme-Corbeau à l’infinie célérité, ils brandirent leurs épées dégainées et se jetèrent d'un commun élan vers le monstre.

    Celui-ci reçut les pointes blanches sur son pourpoint épais de cuir, qui toutefois s'en trouva percé; mais les lames furent arrêtées par la peau même de Solicirn, et n'y entrèrent pas plus que pour y créer des jrhtyxd5lrwfihdapvru.pngégratignures. Pendant ce temps les tentacules inférieurs du monstre s'enroulèrent autour des pieds des deux hommes, puis d'un coup les soulevèrent pour les envoyer violemment contre le mur du fond de la prison – celui-là même dont avait surgi tout à l’heure l'homme-singe aux dents âpres, et aux bras épais.

    Captain Corsica profita de ce mouvement pour attaquer par la droite; il donna un coup de pied violent au flanc du monstre, qui légèrement en plia; mais aussitôt ensuite il étendit son tentacule brûlant vers le cou du bon génie de la Corse, qui en fut saisi et immobilisé, chauffé même d'une manière extrêmement dangereuse.

    Il faut croire que l'Homme-Corbeau était destiné à ne faire qu'aider ses compagnons sans prendre d'initiative propre, car il se jeta sur le tentacule meurtrier et le coupa d'un violent coup du tranchant de sa main - cela étant rendu possible par l'extrême tension du tentacule étiré par Captain Corsica, qui s'était rejeté en arrière de toute sa vigueur. En quelque sorte, c'était une action conjointe qui leur avait permis de réaliser cet exploit, ils avaient mis leurs forces en commun et étaient parvenus à blesser profondément leur ennemi puissant.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette sanglante histoire.

     

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, XI: la métamorphose de l'elfe noir

    tumblr_nevn4jplay1s4e1cqo1_400.jpgDans le dernier épisode de cette subtile série, nous avons laissé la fée du Canigou alors qu'elle venait d'accuser son fidèle chevalier Torcamil de l'avoir induite en erreur et qu'il avait soudainement montré d'étranges signes de corruption sur son beau visage.

    Il dit: «Pauvre folle, pauvre folle, Torcamil est mort, et j'ai pris son apparence. Il a osé venir me défier, moi, Solicirn disciple d'excellence du roi Mardon – et son orgueil l'a perdu. Je me suis revêtu de son armure et même de sa peau, et je me suis présenté devant toi. Mais pas dans le but de te nuire, car je n'ai dit que la vérité que tu ne voulais pas entendre, et ce sont eux, tes nouveaux amis, qui sont d'horribles menteurs.

    « Mais maintenant, regarde – regardez tous, et tremblez, car vous ne me faites pas peur, mais vous allez avoir de bonnes raisons d'avoir peur!» Et soudain le corps de Torcamil se fendit, se rompit et explosa, il fut réduit en miettes; et un monstre horrible à la gueule énorme, aux dents immenses, aux yeux sombres, à la taille de géant et aux bras et jambes tentaculaires – un être immonde apparut devant eux, n'ayant rien à voir avec l'apparence jadis douce de Torcamil.

    L'Homme-Corbeau se demanda comment il avait pu tenir dans le corps normal de l'elfe noir; mais il comprit que le monstre s'y était enroulé, et qu'il avait la faculté de se cacher derrière des silhouettes trompeuses – qu'il avait à sa disposition de singuliers sortilèges le lui permettant.

    Tous comprirent cependant qu'il fallait se mettre en garde, les sept êtres qui demeuraient malgré leurs disputes du côté du bien saisirent tous qu'ils avaient un ennemi commun à combattre. Il y avait Sinislën, bien sûr, et puis son dragon, qui avait pour nom Saboul, et ses deux derniers chevaliers fidèles, Taldil et Socamaler; Captain Corsica, fier et mâle, était de la partie, et l'Homme-Corbeau, renommé Nasül à sa résurrection était rempli du désir de combattre; et le Père Noël aussi était prêt, il avait levé ses mains qui envoyaient des rayons.

    Aucun ne serait de trop pour affronter ce monstre de la race évidente des Opaclites, plus ancienne que l'Homme et même que l'Elfe. Car il appartenait à l'espèce inférieure d'anges qui n'avaient pas voulu suivre les leurs 4185334717.jpglorsqu'ils avaient évolué et étaient partis vers Vénus, et sa puissance était terrifiante, et sa laideur épouvantable. Mais il fallait le vaincre, aucun des sept n'en doutait. Le combat donc commença.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant au déroulement de cette bataille furieuse.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, X: Sinislën apaisée

    sinislen 4.jpgDans le dernier épisode de cette auguste série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, bon génie du Quercorb, alors qu'il venait de proposer ses personnels services à la fée du Canigou furieuse.

    Étonnée par ces paroles inattendues, Sinislën tourna vers lui un regard grand ouvert, et ouvrit légèrement la bouche. Le génie du Quercorb soudain lui parut beau, malgré ses origines mortelles. Elle avait méprisé sa race, mais lui semblait faire curieusement exception. On la vit s’adoucir, et son sein se soulever calmement. Une flamme se dissipa en arrière de son corps, sortant de sa colonne vertébrale.

    La voix tremblant quelque peu, elle dit: «Tu me touches d'une bien étrange manière, mortel divinisé qu'on m'a dit t'appeler Homme-Corbeau et qui protèges le Quercorb, au pied des Pyrénées, de ton aile généreuse. Je ne saurais bien expliquer ce que je ressens, après t'avoir écouté parler. Je pense qu'il n'y a aucun mal à accepter tes offres de service, car tu es preux et valeureux, et noble est ton cœur – je l'ai vu et le vois. Il n'y a pas de mensonge dans tes yeux, et ce n'est pas par hasard que tu fus métamorphosé en changé en bon génie du Quercorb après y avoir séjourné comme simple mortel. Les dieux ne font pas d'erreur, je le conçois bien.

    «Mais écoute – et toi aussi, Captain Corsica, écoute-moi –, une fumée épaisse s'est dissipée de mon sein, et je vois bien que la rage m'a aveuglée. Or, je me souviens qu'elle est née du récit d'un de mes trois chevaliers, qui m'a assurée que le Père Noël conspirait dans mon dos etrigan 2.jpgpour que les mortels me dédaignent et me méprisent et s'emploient à me jeter dans l'abîme de l'oubli. Je ne sais plus s'il a raison, ni même ce qui m'a poussée à le croire. Car après tout, quelle apparence y a-t-il à ce que cela soit vrai?

    «Dis-moi, Torcamil», dit-elle en se tournant vers l'un des trois chevaliers terrassés par Captain Corsica et qui, pendant cet échange de paroles, s'étaient relevés en se caressant et en se massant la mâchoire, et les autres parties du corps que le génie de la Corse avait maltraitées; «dis-moi, toi qui as juré de me servir toujours fidèlement et de ne jamais me mentir, d'où tires-tu les choses que tu m'as révélées? Qui te les a dites? Car soudain je me demande si tu n'as pas tout inventé.»

    Torcamil, le troisième chevalier à avoir été abattu par Captain Corsica, avait retiré son heaume, et son beau visage d'elfe se tordait et se disloquait, à ces paroles de sa maîtresse; il grimaçait et devenait hideux – et, lui qui avait eu une belle peau entièrement jaune comme l'or, voici qu'il acquérait d'abominables taches grises sur tout son visage, et que l'or en était délavé, terni, rendu morne et sale.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à l'explication d'une si étrange métamorphose.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, IX: le dialogue des Génies

    stars.jpegDans le dernier épisode de cette série vraiment très étrange, nous avons laissé Captain Corsica, prince caché de la Corse, alors qu’il venait d’interroger Sinislën, bonne fée du Canigou, sur son étrange manière d’agir.

    Sinislën d'abord ne répondit rien. Mais bientôt, d'une voix qui contenait la rage dans des limites fortes, elle dit: «Captain Corsica, je sais ta valeur, et la haute ascendance de ton père, né comme moi dans les étoiles. Mais as-tu pensé justement à mon rang? Regarde-moi comme ta tante, plutôt que comme ta cousine, et songe aux offenses que me font les mortels qui m’oublient, pour n’offrir leurs pensées qu’au Père Noël dans un élan qui humilie les femmes – et les vieilles déesses des montagnes, d’une façon absolument intolérable. Autrefois soulaient-ils me faire de magnifiques offrandes; où sont-elles, à présent? Je les cherche. Je ne les trouve pas!

    - Sinislën, Sinislën», reprit Captain Corsica, «ne sais-tu pas que le cœur des mortels est volatile, qu’il oublie ce qu’il a aimé bien vite, et s’éprend légèrement de rêves qui devant lui passent? Tu le sais, Sinislën, que la consolation des anciennes fées est dans l’orbe lunaire; tu le sais, que tes sœurs y sont parties il y a vingt siècles. Rejoins-les, ou accepte ton destin – accepte de t’effacer, délègue ta puissance, comme mon père Cyrnos l’a fait avec moi – et passe ton chemin. Accepte de demeurer immobile dans les profondeurs du Canigou, et que l’enfant-dieu brille dans le ciel à ta place, et qu’il ait le Père Noël pour officiel messager. Car il en est ainsi!»

    Pendant ces paroles, les yeux de Sinislën lançaient des éclairs et ses joues s'enflammaient, elle serrait les dents, et l’Homme-Corbeau craignit qu’elle ne bondît et ne s’en prît à Captain Corsica comme elle s’en était prise à lui et à saint Nicolas, le doux patron des enfants. Mais elle n’en fit rien, et il en profita pour énoncer ces paroles: «Durs sinislen 3.jpgsont les mots de Captain Corsica, même s’ils sont justes, belle Sinislën. Mais tu dois savoir que tu as encore des adeptes parmi les hommes, qui sont libres et ont souvent des idoles très diverses. Je le sais, car il y a peu encore, je vivais parmi eux; et même si la mémoire de ce temps est pour moi effacée et m'apparaît dorénavant comme un songe, je me souviens que beaucoup en secret te vénéraient, et tournaient leur cœur et leur œil vers toi. Ne sois pas si âpre. Il n’est pas contre toi de complot d'un Père Noël tout prêt à partager avec toi ses succès. Il me l’a dit, il t’apprécie, et à moi tu sembles belles. Si tu le voulais, et cessais de t’en prendre à saint Nicolas, je te le dis, tu pourrais sans peine me compter parmi les plus fidèles de tes chevaliers servants.»

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la réponse que donna la fée du Canigou à ce beau discours.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, VIII: une intervention inattendue

    5ae77273b318edaf3f62fe50_DangerDiabolikArt.jpgDans le dernier épisode de cette série vraiment très étrange, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait de vaincre avec l'aide du Père Noël l'homme-singe des Pyrénées, qui l'avait attaqué dans le couloir où on avait maintenu saint Nicolas prisonnier.

    L'Homme-Corbeau saisit le Père Noël au bras – et l'emmena vers l'escalier qu'il avait descendu, pour qu'ils le remontassent. Mais, devant la file des degrés, ils virent Sinislën et son dragon, avec du feu à la gueule, et trois gardes pareils à des chevaliers armés. Un nouveau combat semblait devoir s'imposer, et cette fois l'Homme-Corbeau ne vit pas qu'il pût avoir l'avantage.

    Il se préparait à donner tout ce qu'il avait sans grand espoir de réussite quand, soudain, un des gardes tomba, frappé par un poing qui jaillit comme la foudre; puis un autre tomba, après s'être tourné – et le troisième enfin subit le même sort, après avoir fait face à son adversaire et brandi son épée et levé son bouclier. Mais cela ne suffit pas, et l'Homme-Corbeau vit un poing le frapper comme une boule de feu, et le garde s'écrouler sans tarder.

    «Qui?», demanda Sinislën – et le dragon leva un œil peureux vers le guerrier qui venait d'agir.

    L'Homme-Corbeau le reconnut sans peine, dès qu'il fut sorti de l'ombre où il s'était tenu après avoir lui aussi descendu les escaliers. C'était Captain Corsica, le bon génie de la Corse – son cousin par alliance!

    Vous savez peut-être que la Corse entretient avec les Pyrénées un lien tout spécial, parce qu'elle en est une partie détachée. Aussi Captain Corsica et son père le vieux Cyrnos ont-ils aisément le regard tourné vers le Canigou, pour eux vrai centre mystique.

    Ils ont vu ce qui s'est passé, et Captain Corsica a sauté dans son vaisseau spatial, qui s'est amarré près du château de Sinislën – là où les bateaux des elfes qui voguent sur les mers de nuages ont l'habitude de sci-fi-kosmicheskiy-korabl.jpgs'amarrer –, puis il est entré dans ce château, et est venu aider l'Homme-Corbeau à régler ce problème.

    Or, dès les coups de poing dévastateurs donnés, il s’est adressé à Sinislën: «Sinislën, Sinislën», dit-il, «fée du Canigou, notre alliée autrefois, que fais-tu aujourd'hui? Comment oses-tu emprisonner le Père Noël juste après qu'il a parcouru la Corse – et que, le long de ses chemins mystiques, il a vogué sur les nuages enroulés autour des Pyrénées? Ne sais-tu pas qu'il est sous ma protection spéciale? As-tu voulu entrer en conflit avec moi, était-ce cela, ton but? Je croyais que nous étions amis, et alliés – alors que fais-tu? Dis-moi!»

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode pour renvoyer au prochain, quant à la suite de ce mystérieux dialogue.

     

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, VII: saint Nicolas retrouvé

    c292b6741d3fb924bdedae59490556f7.jpgDans le dernier épisode de cette série vraiment très étrange, nous avons laissé le génie du Quercorb l'Homme-Corbeau alors qu'il poursuivait la dame Sinislën dans les couloirs de son château en volant et en rasant les murs.

    À la fin, autour de lui, le silence se fit, et il dut s'arrêter.

    Ne sachant où aller, il décida de descendre un escalier qu'il vit au-delà d'un seuil – et bien lui en prit, car il menait à la geôle où le Père Noël était gardé prisonnier. D'abord il trouva un couloir, et des torches l'éclairaient, mais le fond en était obscur, et inquiétant. Une présence sourde semblait le guetter, comme s'il y eût eu un garde qu’il ne voyait pas.

    Il avança avec précaution, et passa le long de portes munies de panneaux coulissants, et il crut entendre une voix qui gémissait. Il fit coulisser le panneau, et vit, assis sur un lit de fer, saint Nicolas qui pleurait - et, tout affaissé, murmurait: «Pauvres, pauvres enfants qui n'auront pas de cadeaux cette année en Occitanie. Que vont-ils devenir? Dieu ait pitié, et les prenne en sa sauvegarde.»

    Alors l'Homme-Corbeau dit: «Père Noël, Père Noël, je suis venu pour vous libérer. Écartez-vous, je vais faire exploser la porte.» Le bon ange des petits enfants fit: «Hein?» en levant la tête – et aussitôt l'Homme-Corbeau fit jaillir un blanc éclair de sa pierre d'opale frontale, et la porte fut fracassée.

    Il entra joyeusement, et s'apprêtait à se diriger vers saint Nicolas pour le réconforter, et l'emmener avec lui, quand soudain il sentit dans son dos lui une vive douleur, et entendit derrière lui un rugissement formidable. Il venait d'être assailli par une autre bête de garde de Sinislën, le sinistre homme-singe des Pyrénées – aux lFemcMwo.jpglongues griffes et au museau massif, comme en ont les gorilles. Mais il avait le poil blanc, et ses yeux jaunes avaient en eux une malignité tout humaine. Il se tenait d'ailleurs sur ses deux jambes de derrière, et c'est en faisant aller sa main griffue de gauche à droite qu'il avait lacéré le dos de l'Homme-Corbeau.

    Celui-ci se rendit compte de tout cela en se retournant malgré sa sanglante blessure, et il bondit et donna un coup de pied latéral à ce monstre, qui en plia sous le choc. Mais brièvement, car il était fort et musclé. Déjà il s'apprêtait à se jeter sur l'Homme-Corbeau et à le mettre en pièces.

    Un rayon sortit alors des mains levées de saint Nicolas, et le monstre en fut projeté en arrière, et son poil enflammé. Alors l'Homme-Corbeau fit partir un second coup de pied, cette fois fouetté, qui frappa le monstre en pleine face, ce qui projeta sa tête en arrière et manqua de le renverser. Un second coup de poing suivi d'un autre coup de pied latéral le terrassa, et le sang coula de ses blessures, notamment de sa gueule et de ses oreilles. Ses yeux fermés signèrent à l’œil de l’Homme-Corbeau sa victoire. Faiblement, on l'entendait gémir.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, VI: la réplique de l'Homme-Corbeau

    Avengers-Endgame-Adam-Warlock-Theory (2).jpgDans le dernier épisode de cette étrange mini-série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, libérateur du Père Noël, alors que Sinislën, la fée du Canigou, venait de l'enserrer dans des serpents étrangement attachés à son épaule.

    Mais l'Homme-Corbeau ne fut pas démuni pour autant. Depuis la pierre d'opale qui était à son front, alors que ses bras étaient plaqués contre son corps comme par des lassos serrés, il tira de petits jets de feu blanc et vif qui touchèrent les serpents qui l'entouraient et les transpercèrent. Pareils à des aiguilles, ils étaient aussi purs comme de la glace, et les serpents en furent affaiblis, notamment par la douleur.

    Alors ils relâchèrent leur étreinte, et de ses bras puissants l'Homme-Corbeau put se libérer, et de ses jambes souples il put se jeter vers Sinislën.

    Mais elle était plus forte qu'il n'y paraissait, car si son corps était mince et flexible, elle n'en reçut pas moins sa venue d'un coup de poing gauche au menton qui le mit aussitôt à terre. Ce n'est pas qu'il fût assommé, mais que la violence du coup l'avait déséquilibré, alors qu'il thu,dra.jpgallait mi-planant, mi-bondissant vers son ennemie. Il fut à terre, mais la surprise ne le pétrifia pas, il y roula et se releva, en caressant à peine son menton endolori. Puis il se mit en garde, et évita un second coup de poing en se baissant, et asséna à la belle un coup direct au ventre, afin de l'essouffler, puis un crochet au visage, afin de l'étourdir.

    Elle était plus résistante qu'il ne le croyait et, en réponse, elle lui donna un coup de pied à la poitrine qui le fit reculer et comme engloutir par sa propre cape, soudain projetée devant lui, alors que son corps était projeté en arrière sous la violence du coup. Et il tomba à nouveau, alors que Sinislën n'avait fait que se courber un peu, lorsqu'elle avait reçu le coup à l'estomac, sans se plaindre ni gémir, sans faire entendre aucune marque de faiblesse. L'Homme-Corbeau comprit qu'il avait à faire à un être surpuissant, et que son apparence de femme belle et mince ne devait en aucun cas à cet égard l'induire en erreur. Il utilisa une arme secrète: alors qu'il était toujours à terre, un rayon jaillit de son rubis suspendu à la gorge, qui toucha de plein fouet la belle Sinislën.

    Cette fois, elle accusa le coup, posant un genou à terre et poussant un cri. Et elle décida de s'enfuir, comprenant qu'elle ne serait pas la plus forte. L'Homme-Corbeau se releva et commença à la poursuivre. Mais dès qu'elle eut franchi la porte qui menait à l'intérieur du château, elle disparut dans son dédale – et lui la perdit, malgré sa rapidité, et qu'il eût déployé ses ailes, volant dans les couloirs en rasant les murs.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

     

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, V: l'intrusion de l'Homme-Corbeau

    dragon 01.jpgDans le dernier épisode de cette série de Noël, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait de se tourner de manière à empêcher un nouveau jet de feu de dragon de le toucher.

    Ayant ainsi évité le second trait, il crut pouvoir foncer vers la source de cette attaque, et s'il évita bien un troisième feu en tournant sur lui-même – s'il fut bien sur le point d'atteindre le dragon et de lui tordre le cou en le saisissant dans son vol –, il ne put éviter un coup tiré à bout portant – et, croyez-le si vous voulez, son corps fut aussitôt dissous en une nuée de corbeaux, comme si une enveloppe avait été rompue, laissant libres ces oiseaux enfermés.

    Car il faut savoir que l'Homme-Corbeau est comme l'âme collective des corbeaux du Quercorb, et que son corps humain en un sens est illusoire. (En un autre, cependant, ce sont les corbeaux du Quercorb qui sont illusoires, et qui ne font que manifester l'Homme-Corbeau, pour ainsi dire l'ange des corbeaux du Quercorb!)

    Et tous ces corbeaux se jetèrent comme un seul homme sur le dragon – le piquèrent de leurs becs, le griffèrent de leurs pattes, le giflèrent de leurs ailes –, jusqu'à ce que, ensanglanté, épuisé, épouvanté, il s'enfuît pour se terrer dans les profondeurs du château, à la grande surprise de Sinislën, qui pensait en avoir fini avec cet intrus, et pouvoir féliciter son dragon, et se réjouir avec lui de cette facile victoire.

    Puis (car elle regardait cette bataille depuis la promenade de guet), elle vit les corbeaux apparus soudainement se diriger vers un point unique, noir et sombre, brumeux ou fumeux, et y disparaître comme s'ils se fondaient dans la nuit étoilée. Mais l'instant d'après, lorsque cette brume se fut dissipée, elle vit l'Homme-Corbeau reconstitué, plus beau et noble que jamais, plus majestueux et fier. Il se tenait immobile devant elle, ses yeux noirs tournés vers les siens; mais ils restaient impénétrables.

    Elle lui dit alors: Étranger, espèce d'homme-corbeau, tu as plus d'un tour dans ton sac. Mais je n'ai pas qu'un dragon à ma disposition, j'ai aussi quelques tours pleins de ruse aussi! sinislen.jpgEt ce disant, elle leva son bras droit, et l'Homme-Corbeau put voir qu'à la place d'un bras, il y avait un groupe de serpents fixés à son épaule, sifflants et dansants – ainsi que d'odieux tentacules doués de gueules et d'yeux. Et d'un coup, à la vitesse de la lumière, ils bondirent vers lui et l'enserrèrent. Fixant sur lui sa propre enveloppe, ils ne pouvaient lui laisser le loisir de se changer en nuée de corbeaux, pensait avec raison Sinislën la belle!

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la suite de ce mémorable combat.