Conte

  • La bataille céleste (Perspectives, XCII)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Affrontement des Orcs lents, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'elfe fin, je venais de détruire sept ennemis en quelques instants, et levai désormais le regard vers le ciel, où se déroulait un fier combat entre mon cher cheval ailé Isniëcsil et l'homme-dragon Taclamïn.

    Il était véritablement titanesque. Je ne saurais le décrire comme il convient. Il se déroulait à un tout autre niveau, et déployait une tout autre intensité que celui que je venais de livrer, pourtant plus intense et fracassant qu'aucun combat livré sur Terre auparavant.

    Imaginez mille orages s'affrontant, et marchant par troupes, puis se déchaînant les uns contre les autres; imaginez mille flots bondissants bataillant, rugissant, se battant comme des chiens, dans la mer sinistre et tempétueuse; imaginez des montagnes s'écroulant, de la terre s'effondrant, des flammes jaillissant dans des ouragans de brutalité inouïe; et vous vous rendrez à peine compte du dixième de ce qui se passait sous mes yeux et du sentiment que j'en eus, lorsque je contemplai ce duel dont les coups faisaient trembler jusqu'aux étoiles, faisaient tressauter jusqu'aux planètes! On ne saurait le redire: cela relève incontestablement de l'Indicible. Je crus la dernière heure du monde arrivée, et que les dieux mêmes ne pouvaient plus rien pour le sauver!

    Dans ce combat, impossible de dire qui avait le meilleur, qui avait le dessous. Une nuée formidable ceinte d'éclairs noyait les formes à ma vue pourtant aguerrie d'elfe ancien, de génie noble et vieux – car, quoique j'eusse l'air d'un jeune homme, sous mes yeux avait coulé le flot d'innombrables siècles. Parfois je distinguais une aile, un sabot, un bras, une face horrible et grimaçante, un œil étincelant et rouge, une crinière flamboyante, et l'instant d'après tout retournait dans un amas d'éclairs et de nuées cosmiques.

    Je pensai qu'un tel combat pouvait durer jusqu'à ce que les étoiles tombent, et que le ciel soit recomposé. Mais il arriva finalement quelque chose. Un rayon vint de plus haut encore, d'au-delà des constellations ultimes – de ce champ que certains, parmi les hommes mortels, ont appelé le Premier Mobile, et qu'anime, dit-on, un divin amour cosmique!

    Et voici! la nuée d'apocalypse fut frappée par ce rayon, et deux parts s'en issirent; et dans l'une je vis distinctement mon cher cheval, renversé et tournant dans l'air en mouvant les sabots, et tâchant de retrouver son équilibre en battant de ses deux ailes l'air qui en tonnait; mais dans l'autre je ne vis qu'une obscurité noire et fumeuse, entourée d'un cercle flamboyant, dans le même temps vert et brillant. Puis le cercle se démultiplia, se scinda, pour former plusieurs cercles attachés en un point, et enserrer cette fumée agitée qui jetait des foudres, et au sein de laquelle je distinguai cependant, bientôt, un point rouge flamboyant – l'œil de Taclamïn, comme je n'en doutais pas.

    Et un cri de rage et de tempête sortit de cette fumée et de ces cercles verts, et elle se débattit, tentant de repousser, de briser les cercles; mais ils tournaient autour d'elle comme des anges armés de lances – de lances qui se fussent recourbées en s'efforçant d'enserrer le monstre abject dans des liens insécables. Et les cercles toujours davantage en se resserrant étincelaient, et la nuée noire criait toujours plus fort, faisant trembler l'air jusqu'au bout de l'horizon – et aussi la tour où je me tenais encore.

    Mais je m'aperçus bientôt qu'en se resserrant implacablement – en diminuant toujours plus leur diamètre –, les cercles ne laissaient pour autant rien échapper de la nature fantasmale de Taclamïn – et le réduisaient, l'anéantissaient, le mettaient en poudre, le dispersaient dans le vide dont il aurait mieux fait de ne jamais sortir, à l'aube des temps! Et le cri de rage se transforma en hurlement, puis il devint un terrible gémissement, un atroce cri de douleur – et mes cheveux se dressèrent sur ma tête, car je n'avais jamais ouï éclater une telle souffrance. Et des sanglots vinrent, et des supplications, et sans doute des prières.

    (À suivre.)

  • Le mouton, la mitoune et le trésor de Rennes-le-Château

    000000000.jpgDans Le Guide du Razès insolite de Stéphanie Buttegeg publié en 2016 aux éditions de l'Œil du Sphinx, on découvre des faits étranges, qui se recoupent avec les fantasmagories ordinaires sur Rennes-le-Château et l'abbé Saunière. 

    Le livre raconte qu'un certain berger appelé Paris, dans les environs de ce noble village, a un jour découvert un trésor après avoir suivi une brebis égarée. Or, il existe, par ailleurs, une légende locale, présente dans un autre ouvrage, évoquant les fées qui prennent justement l'apparence de brebis, et qui se jouent ainsi des bergers. Car elles apparaissent et disparaissent, égarant les âmes, et entraînant les mortels vers des puits ou des gouffres. On les appelle, en ce lieu, les Mitounes, mot dont je ne connais pas l'origine.

    Mais il existe encore, à Rennes-le-Château, une autre tradition fabuleuse, celle de son curé Saunière ayant trouvé un trésor, d'une part, et ayant eu la vision de Marie Madeleine dans une grotte voisine, d'autre part. J'ai déjà signalé que la grotte en question était probablement celle réputée habitée par les Mitounes.

    Sans doute, on prétend que Saunière a trouvé un trésor sous l'autel de l'église de Rennes-le-Château, justement vouée à sainte Marie Madeleine. Il l'a déplacé pour en créer un autre plus neuf et, là, aurait trouvé un merveilleux  butin – ou au moins des manuscrits incroyables, recelant des secrets extraordinaires sur Jésus.

    Il est difficile de ne pas voir que deux éléments initiaux se sont mêlés confusément: la tradition du berger Paris, d'une part, celle de l'abbé Saunière, d'autre part; et le lien, étrangement, ce sont les Mitounes. Car si, sous l'autel de l'église Sainte-Marie 212.jpgMadeleine - autel qui représente justement Marie Madeleine –, on a trouvé un trésor, c'est que Marie Madeleine a guidé la main de l'abbé: c'est elle qui, en rêve, lui a donné l'idée de réparer son église – qui d'autre?

    Mais c'est aussi une bonne fée, assurément, qui a animé la brebis poursuivie par le berger Paris pour qu'il se dirige vers le trésor qu'il a trouvé. En tout cas la structure de l'histoire est la même: pris d'une inspiration subite, sans véritable fondement rationnel, un être humain effectue des mouvements, déplace son corps ou des objets, pour trouver un trésor. De même, c'est une impulsion psychique inexplicable qui a guidé l'abbé Saunière vers la grotte aux fées locale, où il a cru voir l'ombre de Marie Madeleine.

    Ainsi tout se recoupe, et on peut en tirer que ce sont les Mitounes, encore et toujours, qui ont inspiré tout cela.

    On m'a dit que sous Rennes-le-Château, dans la vallée de la Salz, on avait facilement des visions. C'est alchimique: le sel et le soufre des sources du lieu cristallisent les images de l'âme – matérialisent les rêves. L'eau chauffée par le soufre de toute façon dilate l'âme en s'imprégnant dans le corps et en se mêlant à l'eau corporelle – qui, plus qu'on ne le sait, a un rapport avec les images que l'on crée en soi. Ces images semblent alors s'arracher de soi-même, et devenir objectives, épaissies, si l'on peut dire, par le sel, et animées par le soufre. Rennes-les-Bains a connu beaucoup de visionnaires. Et ce sont les curistes qui ont rendu célèbres les environs.

    Sous la montagne, disaient les légendes locales, il y avait des anges déchus: des formes de cornes imprimées dans la roche seraient le souvenir de leur chute. Mais cela peut être aussi les cornes des brebis – ou des fées qui ont pris leur apparence! Ce sont des fées cornues, pour ainsi dire.

    Jules Michelet disait que dans les Pyrénées, la Terre restait vivante – et en voulait pour preuve les sources d'eaux chaudes. Ce 000000000.jpgsont peut-être les anges déchus encore vivants, encore remuants dans leur sommeil! Et de leur souffle il sort des mitounes, éveillant les hommes à de fabuleuses visions.

    Je ne sais si à ce peuple d'anges déchus vivant dans les Pyrénées appartient celui que H. P. Lovecraft nommait Chaugnar Faugn – extraterrestre méchant à tête d'éléphant dont il disait avoir rêvé, et auquel il assurait que les anciens Basques vouaient un culte. Son ami Frank Belknap Long en a fait une nouvelle, plus tard. Il y a toute une mythologie, dans les Pyrénées.

  • La fantasmagorie des dragons: légendes dorées et orientalisme

    000.jpgQuand j'étais petit, je lisais J. R. R. Tolkien qui assimilait le dragon au Mal, comme le faisait la tradition chrétienne. La Légende dorée de Jacques de Voragine en présente beaucoup de méchants, conformément à deux traditions majeures: la biblique, avec notamment l'Apocalypse de Jean, et la grecque, avec tous les monstres qu'attaquent les héros de la mythologie. Les dragons y symbolisent les forces élémentaires terrestres que les hommes essaient de dominer, de dompter, voire d'expulser si elles sont oppressantes, parce qu'elles empêchent l'humanité de s'arracher à l'animalité, et d'être pleinement elle-même.

    De fait, le paganisme des peuples civilisés rejoignait le christianisme en cela, qu'il y était important de gouverner ses passions – voire de les anéantir, dans le stoïcisme – plutôt que de les servir pour qu'elles livrent en retour des récompenses. Les peuples combattus par les héros grecs sacrifiaient fréquemment des êtres humains à des divinités monstrueuses dans l'espoir de gagner au pire la sécurité, au mieux des bienfaits importants – richesse et prospérité. Hercule était réputé avoir mis aux sacrifices humains, en même temps que d'avoir anéanti l'Hydre de Lerne...

    Et Tolkien était dans cette tradition, qui existait également chez les anciens Germains et Celtes, ainsi que le montrent les légendes de Sigurd, de Beowulf, de Tristan, de Lancelot, d'Yvain – tous pourfendeurs de serpents géants, souvent jeteurs de feu. Même saint Colomba, 00.jpgen Écosse, est réputé avoir vaincu le serpent diabolique du Loch Ness.

    Mais j'ai vu apparaître, dans une seconde phase de la fantasy, des esprits rusés qui voulaient renouer avec le culte des dragons. J'ai beaucoup aimé, jeune, le roman Earthsea, d'Ursula K. Le Guin, en tout cas les deux premiers tomes. Car dans le troisième, devenue taoïste, elle s'efforce de réhabiliter les dragons sur le modèle chinois. Elle les montre sages et justes, bienveillants et intelligents.

    À partir de là toute une mode s'est développée, et on a même lié le dragon à la kundalini et à Marie-Madeleine, on en a fait des divinités du bonheur terrestre, propres à plaire à ceux qui rêvaient du paradis sur Terre dans la lignée de Karl Marx, mais ayant besoin d'un langage plus fleuri que le sien. On a vu des mystiques prétendre que le Christ lui-même était un dragon, que les catholiques étaient méchants et impies d'avoir tué les dragons – d'autant plus qu'ils vivaient encore à une époque récente, assurent-ils. Car la confusion est aisée, entre les plans spirituel et physique,  dès qu'on vénère des divinités renvoyant aux forces élémentaires terrestres.

    Jacques de Voragine faisait pourtant l'éloge de ceux qui domptaient les dragons plutôt que de les tuer, créant ainsi une hiérarchie parmi les saints: saint Sylvestre, vainqueur du dragon de Rome, était supérieur à saint Georges, disait-il. Mais pour le mysticisme matérialiste cela est encore trop, de dompter ses passions, puisque sans elles le miracle du paradis terrestre est difficile à croire.

    En un sens, Karl Marx se dévoile ainsi comme renouant avec des cultes archaïques.

    Naturellement, si réhabiliter les dragons invite seulement à une meilleure connaissance du monde élémentaire, cela n'a pas d'effet mauvais. Mais les éléments n'en doivent pas moins rester dominés par la conscience morale, qu'ils ne contiennent pas, et qui, selon les anciens philosophes, vient du ciel, des étoiles. C'est ce que pensait Cicéron, et je lui donne raison. Le dragon, en soi, reste légitimement un symbole du mal.

  • De l'amour de l'Homme-Corbeau pour sa bonne cité de Limoux en Languedoc (21)

    178727439_803472327256857_1858873339664196166_n.jpgDans le dernier épisode de cette surprenante série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il racontait à ses nouveaux amis (Captain Europa et Inimön) son origine comme super-héros – véritable seconde naissance. Il venait de dire qu'après un accident de voiture il s'était retrouvé costumé miraculeusement, et debout près d'une femme lumineuse qui avait visiblement été l'instigatrice de ce prodige.

    Cependant, il tourna les yeux vers la voiture et, à sa grande stupéfaction, il se reconnut, mort, les yeux fixes et ouverts, là où il avait été l'instant d'avant.

    Il en fut horrifié, et se tourna vers la dame, qui le regarda à son tour, fixement. Soudain elle leva les bras, et le corps mort qu'il avait été se dissipa – disparut dans une fine fumée, à la façon d'une eau qui se vaporise.

    Il cria, mais elle lui posa la main sur le bras, et parla en français d'une voix douce et belle, et lui apprit que s'il retirait son costume il redeviendrait Roger Maziès mais ne pourrait plus jamais marcher, que c'était le prix à payer du don qu'elle lui faisait! Avec son costume cependant il disposait d'immenses pouvoirs, qu'il lui faudrait mettre au service de l'humanité locale – ou de toute, s'il en avait l'occasion. Et ayant dit ces mots, elle disparut dans un éclair, après avoir fait avec sa main un étrange signe.

    L'Homme-Corbeau, ébloui, mit longtemps à retrouver la vue – et, quand il la retrouva, il vit une clarté passer entre les arbres, là où il l'avait distinguée pour la première fois. Mais l'instant d'après elle s'estompa à son tour.

    Resté seul il médita longtemps sur ce qui venait de lui être dit. Puis il devint effectivement le gardien enchanté du Razès et l'ami privé des fées – lesquelles il revit, en vérité, plus tard, et qui lui expliquèrent davantage ce qui s'était passé. Mais, comme 162482645_935995157230487_8104911560943723284_n.jpghomme ordinaire, il ne pouvait plus, en effet, marcher, et handicapé il restait dans ce corps artificiel que les fées assurément lui avaient fait – dans un but mystérieux, qu'il ne lui appartenait pas de révéler, si même il l'avait jamais compris.

    Sous son identité ordinaire il avait choisi de devenir bouquiniste, car il adorait la sagesse des temps anciens, et sa pension d'invalidité lui permettait de vendre ces livres sans s'inquiéter de sa subsistance, et donc de leur rentabilité. Et il l'était à Limoux car, y étant né, il l'aimait comme une femme, une déesse au corps immense – fait de maisons, de rues, et d'humains!

    Ayant entendu ce récit, Captain Europa rit, et Inimön aussi. Tous les trois ils s'embrassèrent, et l'Homme-Corbeau prit congé de la seconde, après que le premier eut pris congé des deux autres: car tout en les saluant gracieusement il disparut, s'effaçant dans l'air – avec Sinislën qu'il tenait, et qui continuait à le maudire, en se débattant.

    L'Homme-Corbeau et Inimön promirent de se revoir pour régler les affaires importantes d'Occitanie et discuter des problèmes et des secrets de la vie qu'on y mène, puis le gardien béni du Razès rentra à Limoux, reprenant sa forme de bouquiniste handicapé, et regagnant la chambre qu'il possédait au-dessus de son aimable boutique. Il alluma son lustre, regarda par la fenêtre la façade de l'église Saint-Martin, l'admira un instant, contempla dans la vitre son visage abîmé par son accident de jadis, et dit: Joyeux Noël, Roger Maziès! Puis sur le verre apparut le visage de l'Homme-Corbeau, qui lui fit un clin d'œil.

    Et, chers amis, c'est la fin de cette belle aventure!

  • De la mystérieuse origine de l'Homme-Corbeau, bouquiniste ordinaire à Limoux (20)

    000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, alias Roger Maziès, alors qu'il venait d'entendre Captain Europa lui demander s'il était vrai que, sous son identité ordinaire, il était handicapé et bouquiniste à Limoux.

    L'Homme-Corbeau soupira, et dit: Oui, cela est parfaitement vrai, chers amis nouveaux. Et il est parfaitement vrai, aussi, que sous cette identité je me nomme Roger Maziès.

    L'Homme-Corbeau, ou Roger Maziès, pressé de dire la vérité, raconta ainsi qu'il avait perdu l'usage de ses jambes dans un accident de voiture, alors qu'il passait dans la forêt de Chalabre, roulant trop vite sur quelque obscure route déserte. Soudain un chevreuil avait surgi, il avait tâché de l'éviter, et était sorti de la route.

    Il fit plusieurs tonneaux dans la pente, qui n'était point raide cependant. Mais des souches d'arbres coupés défoncèrent allègrement sa voiture, et il en fut mortellement blessé. Pire encore, à demi inconscient, il ne put appeler aucun secours, son téléphone étant de toute façon gravement endommagé. Bloqué dans la carcasse de la voiture, il n'eut d'éclairs de conscience que pour comprendre qu'il n'avait aucune chance de s'en sortir.

    Comme c'était le soir, la nuit tomba bien vite, et, abandonné de tous, il sentait sa vie le quitter, voyait son sang couler de ses plaies, et le froid vint, ainsi, alors que son corps même perdait sa chaleur.

    Il attendait donc la mort, pleurant et souffrant, pensant à ce qu'il avait fait de bien et à ce qu'il avait fait de mal, et se demandant quelles peines l'attendaient au-delà de sa vie, quand, soudain, une clarté, dans la forêt, attira son attention. Elle 000000000000.jpgbougeait, et, de la brume de lumière qu'elle constituait, il vit bientôt se détacher, gracieuse, une femme belle comme il n'en avait jamais vu. Il pensa qu'il rêvait, mais elle s'approcha, glissant sur le sol comme si elle marchait sur l'air, et devint toujours plus précise, à sa vue étonnée.

    Et voici! tout près de lui elle murmura une phrase dans une langue inconnue, s'agenouilla, passa la main par la fenêtre brisée de la voiture, et le toucha. Une lumière se fit en Roger Maziès, une chaleur même en ses membres, et, chose étonnante, l'instant d'après il était debout près d'elle, dans son costume rutilant d'Homme-Corbeau, tel qu'on le connaît.

    Mais il est temps, chers amis lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite et à la fin de cette merveilleuse histoire.

  • Du règne déchu de Chaugnar Faugn (19)

    0000.jpgDans le dernier épisode de cette finissante série, nous avons laissé notre récit alors que la nymphe céleste Inimön venait d'annoncer qu'elle devait protéger le pays d'un certain Chaugnar Faugn, mystérieux mentor de Sinislën.

    Qui est ce Chaugnar Faugn? osa demander l'Homme-Corbeau. Car c'est la première fois que j'en entends parler.

    - Ne prononce pas trop haut son nom, intervint Captain Europa; et Inimön fut peut-être imprudente de le dire devant toi: vois, comme à l'entendre, Sinislën s'est éveillée, ouvrant grands ses yeux flamboyants, semblant retrouver de la vigueur, une force qu'elle semblait avoir perdue. De l'abîme monte un flux qui la secoue.

    Car il s'agit d'un être terrible, auquel dès l'aube des temps les Pyrénées servirent de prison: même, elles furent par les dieux bâties dans ce dessein. Mais continuellement il s'efforce de se libérer, susurrant des mensonges aux oreilles endormies des hommes – ainsi que des fées, comme Sinislën le montre. Il leur demande des sacrifices pour se renforcer et briser ses chaînes – et se cherche des disciples toujours plus puissants, et toujours plus nombreux. Et s'il fut remis au fond de l'abîme jadis par le bon saint Sernin, fameux évêque de Toulouse, il s'est depuis remis de cette chute. Et voici! de 000000000000 (2).jpgnouveau il gravit la paroi de sa geôle, grimpant vers la surface, y pointant même le bout de sa trompe par d'obscures grottes effrayantes.

    Par bonheur, Inimön, qui est douce mais peut être aussi une vaillante guerrière, veille, et referme continuellement les trous par lesquels passe sa trompe – et combat les suppôts de cet être immonde, notamment lorsqu'ils prennent rang parmi les Gnomes. Car la magie les rend alors énormes et forts, et c'est ce qui est arrivé, en vérité, à Bug et Arach.

    - Je comprends, fit l'Homme-Corbeau. Et ne veux point en savoir plus. Sachez seulement, belle Inimön, que je serai toujours là pour vous aider, s'il le faut, contre ce Chaugnar Faugn ou ses suppôts.

    - Je le sais, fit Inimön de sa voix douce et mélodieuse. Oui, je le sais bien, Homme-Corbeau – ou devrais-je dire: Roger Maziès?

    - Tu connais mon nom de simple mortel! s'exclama l'Homme-Corbeau. Mais comment?

    À cette question, Inimön ne fit que sourire. Mais Captain Europa prit la parole, et demanda: À ce propos, Homme-Corbeau, j'ai entendu, quoique de loin, Sinislën, quand elle s'est adressée à toi. Est-il vrai que, comme elle l'a dit, sous ton identité de simple mortel tu es handicapé et exerces le métier de bouquiniste à Limoux? Comment cela est-il possible? Dis-le nous, s'il te plaît, car cela, même Inimön l'ignore, je crois.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser le récit de l'Homme-Corbeau au prochain.

  • Du renouvellement des fées (18)

    0000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale, nous avons laissé le protecteur secret de la haute vallée de l'Aude – j'ai nommé monseigneur l'Homme-Corbeau – alors qu'il venait de rendre au Père Noël libéré son célèbre attelage au bord du lac de Bugarach.

    Puis, après avoir regardé le bienfaiteur des enfants s'élancer vers les étoiles et disparaître dans les lointains de la nuit avancée, il soupira, conservant à l'œil le dernier point brillant qu'il en avait vu au loin, à l'oreille le dernier tintement de clochette qu'il en avait entendu même au-delà, et d'un coup déploya ses ailes grandes et noires. Un vent se leva, et des vagues se créèrent, sur le lac. Mais quand il eut bondi et commencé à battre l'air de ses ailes à la force incroyable, ce fut une bourrasque, qui en vint, et une vague plus haute s'incurva et retomba bruyamment sur la rive en face, l'inondant en brisant quelques branches au passage. (Les malheureuses, détachées de l'arbre nourricier, en furent plus tard réduites à nourrir de chaleur quelque poêle humain.)

    Poursuivant son vol fracassant dans le ciel qui commençait à s'éclaircir, l'Homme-Corbeau retourna bien vite au Canigou, où l'attendait le protecteur de la sainte Europe. Entrant dans la salle du trône, il eut la surprise de voir, avec lui, non pas Sinislën – qui, quoiqu'elle fût là, était ceinte de liens de lumière colorée, faisant des cercles contraignants autour de son corps –, mais une autre dame, aux traits très doux, aux yeux chatoyants – et qui lui rappela les images que l'on crée habituellement de Marie-Madeleine, la sainte amie de Jésus-Christ. Il lui demanda, ému et tremblant, si elle était elle, et l'entendant elle rit d'un rire frais, cristallin. Captain Europa à son tour sourit. Et de sa voix mélodieuse et pure la femme répondit qu'il n'en était rien, que l'Homme-Corbeau la confondait avec sa maîtresse, femme divine trônant au ciel aux côtés d'un être plus divin encore et de leurs deux plus proches amis, un homme et une femme qu'on ne saurait nommer, mais 000000000000.jpgque tous les gens avisés connaissent. Or cette maîtresse l'avait-elle à cette heure envoyée, qu'il le sût! pour la représenter sur Terre – puisqu'elle-même vivait, comme de juste, parmi les étoiles; et c'est pourquoi, sans doute, elle avait pris à ses yeux ses traits.

    Qu'il sût, également, qu'on la nommait communément Inimön la Douce, et qu'à la demande de Captain Europa elle serait dorénavant la nouvelle fée du Canigou, puisqu'elle était soumise aux justes anges du ciel. Sinislën en effet était déchue à jamais de son rang, et elle serait emmenée dans les astres pour y être jugée, malheur à elle, et y entendre la sentence et les peines rédemptrices qui lui seraient certainement infligées.

    Inimön rappela à l'Homme-Corbeau, toutefois, que son nom ne devrait jamais faire l'objet de prières particulières, car elle devait de toute façon veiller avec attention sur les hommes – notamment pour les préserver de la menace du terrible Chaugnar Faugn, le véritable mentor secret de Sinislën (quoiqu'elle ne l'eût jamais nommé, et se prétendît, évidemment, la fidèle servante de la Mère divine).

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser la suite de cette histoire à une fois prochaine.

  • Le merveilleux de Jaufré, roman occitan

    0000.jpgJ'ai lu récemment Jaufré, long récit de presque onze mille vers écrit en occitan au début du treizième siècle, et ce qui y est étonnant, c'est le naturel avec lequel le merveilleux s'y met en place, rappelant quasiment Harry Potter. Le chevalier éponyme y combat des géants avec une précision d'action inouïe, des enchaînements de coups méticuleusement décrits, avec aussi les esquives et les feintes – d'une façon assez peu répandue à cette époque, dans la littérature. Le fantastique est de même.

    À un certain moment, un oiseau immense saisit le roi Arthur dans ses pattes et l'emmène dans les hauteurs, le lâche puis le rattrape, comme dans un film hollywoodien. Ce qui est plus étonnant encore, mais cette fois dans le mauvais sens, c'est que cet épisode est expliqué d'une façon très prosaïque: l'enchanteur en titre de la cour d'Arthur s'est amusé à faire peur aux chevaliers et dames de Cardeuil. Cependant sa transformation en oiseau, et d'oiseau en homme est remarquablement présentée, de façon souple et sans heurt; on en admire l'art.

    De même, encore, des chevaliers précédés d'une fée, leur dame, surgissent à la fin d'une fontaine, et tendent une tente immense à une allure inouïe, les dévoilant de véritables elfes, tels par exemple que Tolkien les a dépeints.

    Il y a aussi de la sorcellerie: d'affreux lépreux se nourrissent de sang d'enfants pour améliorer leur sort, et Jaufré est bien sûr obliger de les affronter, voire de les tuer. Mais ce fantastique satanique, typiquement chrétien, est pensé avec une clarté singulière, dont on croit trop l'époque médiévale incapable.

    Un être affronté par Jaufré est explicitement appelé démon, et disparaît et apparaît à volonté.

    Cela prouve que les idées qui courent selon lesquelles les gens du Moyen Âge ne savaient pas faire la différence entre êtres magiques et êtres prosaïques, entre esprits manifestés et hommes incarnés, sont plutôt fausses, on était à cet égard très avisé.

    Le moins beau de notre roman médiéval n'est pas la manière dont le mariage qui fait l'objet d'une grande partie de la trame s'agence. Jaufré et Brunissen se désirent ardemment, mais la seconde refuse d'en rien montrer, et le premier ne se doute absolument pas que son sentiment est partagé. Cependant un ami commun, Mélian, que Jaufré a sauvé d'un sort atroce, s'en aperçoit, et arrange le mariage, que Brunissen feint de n'accepter qu'à contre-cœur, mais à condition qu'il soit approuvé par Arthur. Ce qu'il sera, bien sûr. Par avance, on retrouve, en plus paisible, la trame du Cid de Corneille – pièce dans laquelle, on 0000000.jpgs'en souvient, le roi Fernand organise le mariage de Rodrigue et Chimène, parce que le premier a sauvé Séville des Mores, et malgré le désir affiché de la seconde de ne pas l'épouser. Mais Fernand parvient incidemment, en la piégeant, à lui faire avouer son amour pour le Cid: il lui fait croire qu'il est mort. Il les marie donc. Jaufré ayant probablement été composé en Catalogne, il est remarquable que les deux histoires viennent d'Espagne: l'amour y est consacré par le Roi – puis par une cérémonie religieuse, toute chrétienne.

    Cependant la nuit de noces ne s'effectue que dans le château des jeunes mariés. Et le matin Mélian plaisante Jaufré sur sa nuit. On en rit, et le récit s'arrête. Tout y est idéal, beau, parfait, et même le merveilleux facile est là pour montrer cet idéal cristallisé, cette perfection perdue, rappelant l'âge d'or: alors, n'est-ce pas, les hommes fréquentaient les enchanteurs et les fées, et l'amour se prolongeait toujours en mariage! 

    Ce n'est pas un merveilleux dont le sens symbolique soit bien clair, n'en déplaise aux mânes de René Guénon: il n'est souvent là que pour le jeu. De nouveau comme dans Harry Potter, il est fait pour le plaisir, sans implication morale toujours marquée. Il peut en avoir une, quand la fée de Gibel remercie Jaufré de l'avoir sauvée d'un monstre: grâce à cela, le chevalier devient le protégé du monde élémentaire, qu'elle gouverne; mais cela peut n'avoir été mis que pour la joie du merveilleux. Art du fantastique qui manifeste beaucoup de science; mais peut-être aussi de la décadence.

  • Le combat de Capitaine Europe (17)

    eternals-makkari-header.jpgDans le dernier épisode de cette histoire fascinante, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait d'être rejoint par Captain Europa dans sa lutte contre celle qui avait enlevé le Père Noël, Dame Sinislën, maîtresse du Canigou. Ils venaient de se déclarer que seul le combat pouvait les départager.

    Alors, sans ajouter un mot, Sinislën leva les bras, laissant pendre ses larges manches, et des nuées de serpents volants, tout flamboyants, et tout pareils à de vivantes braises, s'en échappèrent, et se jetèrent sur l'Homme-Corbeau – tandis que les araignées s'élançaient sur le nouvel arrivant, qui toutefois n'avait point lâché son bras. Aussi lança-t-elle sa main gauche sur ses yeux – lesquels aussitôt jetèrent un feu bleu, dont la main en question fut repoussée et blessée, brûlée et consumée. Puis Captain birdman 001 copy - Copy.jpgEuropa renversa à terre Dame Sinislën, qui en hurla et vomit mille injures, l'accusant de mille vices de mâle abject et d'homme corrompu. Des mains de Captain Europa sortirent alors des nuées d'étoiles rangées en faisceaux, qui percutèrent bruyamment les araignées attaquantes – et les anéantirent et les détruisirent, soit d'emblée grâce à l'impact, soit juste après en se collant à elles ou en pénétrant leurs circuits et systèmes. Car ces étincelles en groupes les disloquèrent, les déchirèrent, les rompirent – et elles hurlèrent, crissèrent, s'enfuirent, moururent.

    Cependant, l'Homme-Corbeau s'employait aussi à bien faire, et sa rapidité anéantit de même les treize serpents lancés par les manches de Sinislën – soit à la main, soit par le rayon blanc de son opale frontale, soit par les feux de ses doigts gantés. Et finalement, il n'y eut plus aucun adversaire pour les deux vaillants alliés.

    Ils relevèrent alors Sinislën, que Captain Europa avait maintenue à terre du poids de son pied massif, et la contraignirent à les mener dans la geôle triste où elle 0000.jpgmaintenait prisonnier le Père Noël. Elle les y mena, et fit ouvrir la porte de sa prison.

    Le pauvre était mal en point, rongé par les punaises de son lit sans luxe, mais Captain Europa posa la main sur son épaule, lui marquant sa confiance et son amour, et saint Nicolas en fut tout revigoré, et son regard reprit tout son éclat.

    Jusqu'à son corps redevint plus épais, comme si Captain Europa lui eût transmis le feu des astres, et la force des choses qui meuvent le monde en profondeur, et lui rendent la vie.

    L'Homme-Corbeau se chargea de ramener le Père Noël à son attelage, au bord du lac de Bugarach, afin qu'il continue au plus vite sa mission, et il fut remercié une seconde fois depuis le début de sa vie par le saint patron des petits enfants, qui cependant exprima le regret de ne pouvoir le remercier mieux, puisqu'il manquait de temps. Mais l'Homme-Corbeau l'en excusa volontiers, affirmant qu'il n'avait point agi pour être remercié, mais par pur amour du bien.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • La providence de Capitaine Europe (16)

    00000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série incroyable, chers lecteurs, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, libérateur du Père Noël, alors qu'il s'apprêtait à avoir le sein percé par Dame Sinislën, tutelle du Canigou – et son cœur arraché, palpitant.

    L'Homme-Corbeau, alors qu'elle parlait, murmurait, en ouvrant faiblement les yeux, mais sans la regarder. Une lumière tombait de ces yeux sur le sol, projetant une couleur rouge.

    La dame du Canigou leva le bras, s'apprêtant à plonger son couteau dans le corps de son ancien ami, mais c'est alors qu'une main gantée saisit son poignet immobilisé. Elle se tourna vers l'homme à qui appartenait cette main, et qu'elle n'avait jamais vu: il venait juste de se matérialiser là, sur le pavé de son château haut perché.

    Surprise, elle le regarda, et vit un costume bleu sur lequel couraient des étoiles jaunes, lentes, douces, luisantes. Son visage était caché par un masque, et une lumière auréolait son front, dans laquelle on voyait des points colorés briller de façon singulière. Un jaillissement d'ailes transparentes était à ses épaules – mais davantage comme une flamme légère, intermittente et mouvante, que comme de véritables plumes physiques fixées à de quelconques omoplates. Tout son corps scintillait d'énergie, et ses yeux bleus ne montraient pas de prunelle, mais luisaient de façon uniforme à la fleur de son masque, d'un bleu plus foncé. Curieusement, au lieu d'être simplement cousues sur son costume, les étoiles y bougeaient, comme si un petit ciel s'y était concentré. Et ce costume d'ailleurs n'était pas de simple tissu, mais chatoyait comme s'il fût d'un métal inconnu, naturellement bleu.

    Toi! s'écria dame Sinislën. Qui es-tu? Comment oses-tu? Et comment as-tu pu?

    - Je suis Captain Europa, répondit l'homme inconnu. Je suis le protecteur de l'Europe éternelle, et le Canigou est aussi sous ma garde. Le sont encore le Razès, le Quercorb et toute l'Occitanie – avec en leur sein le mont Bugarach et le secret des deux Rennes. Et tu ne dois pas faire ce que tu t'apprêtais à faire, car c'est mal, et ceux qui m'ont donné les pouvoirs qui sont les miens ne le permettront pas.

    Sa voix avait un léger accent, comme s'il ne fût point français de naissance, mais elle n'en avait pas moins une mâle autorité, en 0000000000.jpgmême temps qu'une curieuse qualité mélodique.

    - L'Europe? demanda Sinislën. Quelle est cette plaisanterie? Ce n'est rien, que cette Europe, il n'y a là aucune identité, aucun génie, et les dieux se moquent d'elle, pour eux elle n'existe pas!

    - Détrompe-toi, répondit Captain Europa. Elle existe bien, et son ange aux cieux m'a commandé de te le dire, et de t'annoncer qu'en accord avec les dieux il avait décidé de te retirer la garde du Canigou, que tu as trop déshonoré, et de le confier à une autre.

    - Non, tu ne le feras pas! répondit, tremblante de colère, Dame Sinislën. Je t'en empêcherai.

    - Tu ne le peux, dit l'Homme-Corbeau, qui s'était levé et dirigé vers les deux êtres. Crains la puissance de Captain Europa conjuguée à la mienne.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser cet épisode, et de renvoyer au prochain, quant au combat de Captain Europa et de l'Homme-Corbeau contre Dame Sinislën et ses alliés angoissants.

  • L'Homme-Corbeau vaincu (15)

    00000000.jpgDans le dernier épisode de cette minisérie de Noël s'éternisant, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors que, transformé en une nuée de corbeaux, il essayait de lutter contre des araignées-machines que la dame du Canigou, déesse insigne, avait lancées contre lui.

    Soudain, un éclair jaillit, et les corbeaux disparurent.

    À terre, l'Homme-Corbeau gisait, blessé, étendu, se tenant sur un coude, mais affaibli, l'œil fermé, quoiqu'il respirât trop bruyamment pour être inconscient, et qu'il ne faisait, visiblement, que reprendre son souffle.

    Une araignée seulement était détruite en totalité. À deux il manquait plusieurs pattes, et elles bougeaient en se traînant, et en crissant. Les trois autres n'avaient que des blessures superficielles, et pouvaient se mouvoir comme à l'accoutumée. Lentement, Sinislën s'approcha, pour donner à l'Homme-Corbeau, elle-même, le coup de grâce!

    Et elle dit: Vois-tu, Homme-Corbeau, tu n'aurais jamais dû sortir de ta boutique, tu n'aurais jamais dû prendre cette apparence de super-héros – croire que tu étais devenu une sorte d'ange terrestre, et que l'idée de ta transfiguration fût rien de plus qu'un fantasme vide. Je ne sais, en vérité, comment, de bouquiniste handicapé de Limoux, vendant tristement de vieux livres en face de l'église paroissiale (la tristement nommée Saint-Martin – car je hais ce saint, ce visionnaire insensé, ce voyant de Jésus-Christ, vil partageur de manteaux vides), je ne sais comment, te dressant de ton fauteuil roulant, tu as pu acquérir ces membres 0000.jpgpuissants que tu as, et ces nombreux pouvoirs. Je ne sais comment, non plus, tu peux mener cette vie ordinaire de boutiquier chétif et malingre, le jour, et, la nuit, te transformer en apparence de demi-dieu – quel sorcier t'a donné des membres de métal qu'anime l'électricité, ou quelle ruse t'a donné cette identité mensongère. Mais je sais que, moi aussi (et je voulais te le montrer), je peux te donner le change, te faire croire à ma bonté et à ma faiblesse – et créer des machines vivantes, prélude à une nouvelle race qui bientôt envahira le monde, mais en restant à mon service. Et je sais, aussi, que tu vas maintenant mourir, alors même que si tu t'étais soumis à moi, tu aurais pu vivre – et même dignement, et même glorieusement, car tu aurais été le serviteur de la plus puissante dame de l'univers, celle par qui transite le féminin sacré! Comme tel on t'aurait honoré, et maintenant tu ne seras plus qu'un tas de poussière – car tu n'es qu'un infâme!

    Et ayant dit ces mots elle sortit un couteau brillant de sa parure sombre.

    Les yeux écarquillés, et flamboyants, elle s'approcha, pour plonger cette lame avide dans le sein de l'Homme-Corbeau, et en arracher son cœur palpitant.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite effrayante de cette étrange aventure.

  • Le combat des araignées (14)

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cette obscure série, nous avons laissé le gardien secret du Razès, futur libérateur du Père Noël capturé, alors qu'il assistait à la matérialisation, sous ses yeux, d'étranges araignées-robots, sorties d'une porte faite d'ombre.

    Soudain l'Homme-Corbeau vit apparaître, derrière la dernière araignée de la file, Sinislën même, dans l'encadrement de la porte d'ombre. Elle arborait son visage le plus froid et le plus cruel, et sa pâleur faisait quasiment d'elle le génie de la mort. Ses yeux étaient rouges comme la braise, et elle portait une armure sombre, brillant à peine à la clarté des étoiles sous son manteau pourpre. Elle parla, et voici! sa voix glacée était comme des mots de pierre, d'où ne sourdaient que des haines. Et elle dit: Jamais tu n'aurais dû venir ici, Homme-Corbeau, jamais tu n'aurais dû revenir! Dommage pour toi. Maintenant tu vas périr. Les araignées de Sultûl vont te dévorer, et te plonger dans le monde des morts. Tel est apparemment ton destin. J'aurais aimé qu'il en fût autrement, et que notre amitié pût évoluer autrement, mais personne ne pouvait l'empêcher, pas même les Dieux. Adieu, Homme-Corbeau. Heureuse de t'avoir connu. Mais il faut à présent que tu disparaisses.

    Et d'un geste de Sinislën les araignées se mirent en marche, d'un seul mouvement. L'Homme-Corbeau se mit en garde, se concentra, et un rayon blanc jaillit de son opale frontale, puissant et continu. Hélas les araignées n'en furent aucunement détruites. À peine ralentirent-elles un instant. L'Homme-Corbeau crut les entendre rire, mais peut-être était-ce le rire abominable de Sinislën. Il recula.

    Et il disparut. Son corps se fragmenta en une nuée de flocons, qui bientôt fut agitée et écartée, pendant que des corbeaux semblaient surgir, en nombre, de l'obscurité qu'elle contenait. Et ce nombre s'attaqua aux six araignées de métal sorties de l'ombre, et de leurs becs et serres les piquèrent, les blessèrent, et 0000.jpgdu sang huileux, jaune sale, coula de leurs plaies et pattes brisées.

    Mais des oiseaux morts également jonchèrent la place, et leur sang rouge coulait aussi, et l'on entendait, venant d'on ne sait où, un gémissement, dans l'air. Sinislën regardait la bataille sans rien dire, les yeux flamboyants, attendant l'issue. Et parfois un serpent jaillissait de sa main pour saisir un corbeau imprudent passé près d'elle: ou était-ce un tentacule fin, détendu de sa main infâme? Car la queue restait accrochée à ce qu'elle portait sous la manche. Et le corbeau saisi était instantanément emporté, et avalé dans l'obscurité de cette manche, et alors le gémissement reprenait.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser ce récit de cauchemar, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Le Père Noël attaqué à Bugarach (13)

    000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange et singulière série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait de voir d'horribles formes noires se détacher d'une porte qu'il avait crue faite de matière dure et solide.

    Il s'agissait d'araignées grosses, lentes, silencieuses, effrayantes, se suivant à la file, et se touchant les pattes comme pour communiquer. Il semblait à l'Homme-Corbeau qu'elles se matérialisaient devant lui, au fur et à mesure qu'elles sortaient de la porte obscure, de ce seuil fait d'ombre, et qu'elles devenaient dures et métalliques sous ses yeux.

    Une vie luisante habitait leurs membres, le long desquels couraient des éclairs silencieux. Elles avaient assurément quelque chose qui relevait de la machine, mais il était clair qu'une vie propre les animait, et une conscience, car leurs yeux flamboyaient en se tournant vers l'Homme-Corbeau, ou au moment où leurs pattes se touchaient, et, même, l'Homme-Corbeau entendit un chuchotement venir d'elles, ou comme un lointain murmure. Et il disait, dans la langue secrète de Sinislën, que l'Homme-Corbeau avait appris à déchiffrer il y a peu: C'est lui, c'est lui, c'est lui le pervers violeur de notre maîtresse insigne, lui, le séducteur diabolique de notre belle dame. Oui, c'est lui, c'est lui, celui qui l'a contrainte, qui l'a forcée, qui l'a trompée, l'a soumise par ses charmes, ses sortilèges, ses belles paroles, et l'a humiliée, lui a fait perdre sa splendeur, a cherché à 00000000000.jpglui voler son trône pour lui-même, prétextant l'ordre supérieur des anges! C'est lui, c'est lui – continuait le chuchotement sifflant, âpre, métallique, aigu –, c'est lui, c'est lui, que nous devons abattre, déchirer, démembrer, morceler, dévorer, anéantir, mes sœurs, ce mâle immonde, cet animal dégoûtant; c'est lui, c'est lui, le souilleur de la pureté canigolienne, le corrupteur des blanches Pyrénéides, l'empoisonneur de la vierge des montagnes! Il faut le détruire, le tuer, le dissoudre, le réduire en bouillie, le mettre en pièces, l'émietter à l'infini! Oui, il faut, il faut, il faut, mes sœurs, oui il faut, il faut, il faut le réduire en bouillie, l'émietter à l'infini, le mettre en pièces, le dévorer, le démembrer, le morceler, l'anéantir.

    Et ainsi de suite. Car elles répétaient obsessionnellement la même chose, continuellement, toujours, comme une chanson, mais une chanson hideuse, pleine de rythmes mais sans mélodies gracieuses, âpre comme la mort, laide comme le mal.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Le Père Noël attaqué à Bugarach (12)

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, chers lecteurs, nous avons laissé notre récit alors que l'Homme-Corbeau, gardien secret du Razès, s'élançait dans les airs vers le Canigou, où on lui avait dit qu'était enfermé l'être véritable du Père Noël sous la surveillance de Sinislën, la déesse du mont célèbre. Il se disait qu'elle devait l'attendre!

    Et de fait, vers lui il vit venir un dragon, et il reconnut celui qu'on nommait Saboul, que Sinislën s'était employé à élever dans son château, malgré les interdictions reçues d'en haut. Dans le plus grand secret, fourbe et menteuse, arrachant aux ténèbres l'œuf d'un dragon qui y avait été banni par le guerrier Dal fils d'Alar, elle avait entrepris cette œuvre de sorcière – donnant même, à Saboul, depuis l'année précédente, de nouvelles forces, de nouveaux pouvoirs.

    Cela avait été plus fort qu'elle et, soit ruse, soit folie, soit stupidité, elle n'avait pas pu s'empêcher de retomber dans ses travers antérieurs, continuant à s'efforcer de retrouver son trône perdu, et persuadée qu'on voulait lui voler ce qui lui appartenait légitimement, sans regard pour la vérité ou la raison.

    C'est ce que se dit l'Homme-Corbeau en voyant arriver vers lui le dragon Saboul – qu'il ne mit pas beaucoup de temps à abattre, malgré ses pouvoirs renouvelés. Car, furieux d'avoir été joué, d'avoir été trahi, il fit partir sans attendre le feu pur de sa pierre d'opale blanche, et le dragon le reçut en plein visage.

    Il tenta bien de répondre par un feu de ses yeux de braise et de sa bouche fumante, mais le rayon pur de l'Homme-Corbeau l'arrêta dans son mol élan, dispersant les flammes et les annihilant – et le gardien secret du Razès fut rapidement sur lui, et lui enfonça sans tarder une de ses serres dans le cou, ce qui fit jaillir un sang noir, et précipita le dragon vers le sol en un vol 6b4c878bf5fa2ed1fb8aa6153a714a50 (1).jpgtournoyant.

    L'Homme-Corbeau n'attendit pas de voir s'il allait s'écraser ou se rattraper avant de toucher le sol brun d'hiver, et continua son vol rapide vers le Canigou, arrivant bientôt en vue du château élancé et imposant de Dame Sinislën.

    Il franchit sans encombres les remparts en passant par-dessus, et se posa sur l'étage supérieur où, à sa grande surprise, ne l'attendait aucun garde. Que signifiait ce silence, cette immobilité des lieux? Il était perplexe. Le château était comme abandonné. Bug lui avait-il menti? Sinislën pourrait-elle n'être qu'une victime, à son tour? Le Doute étreignit l'Homme-Corbeau, étendant ses tentacules rouges jusqu'à son cœur.

    Il en contempla l'œil vitreux, puis, se secouant, il s'avança en détournant le regard vers la porte donnant sur l'étage inférieur, noire et lourde, immobile dans son arche de pierre. Elle semblait faite de ténèbres tendues, et une curieuse exhalaison s'en évaporait, légère et fine, à peine perceptible – mais tout de même réelle, et que l'œil aiguisé de l'Homme-Corbeau ne manqua pas de distinguer. Et puis soudain, sans qu'elle s'ouvre aucunement, de la noirceur même de la porte que l'Homme-Corbeau croyait être en métal, des formes se détachèrent, hideuses et silencieuses, dangereuses, effroyables.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser place au prochain, dans laquelle Sinislën la Vulcanienne apparaîtra aux yeux du gardien secret du Razès – Homme-Corbeau aux yeux perçants.

  • Le Père Noël à Bugarach (11)

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cet étrange récit, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il interrogeait Bug le Troll pour savoir où était l'être véritable du Père Noël au-delà de sa dépouille vide déjà récupérée. Bug venait d'ironiser sur ce qu'il pourrait bien lui faire s'il refusait de le lui dire.

    - Écoute, répliqua l'Homme-Corbeau, écoute bien: si tu me dis la vérité, je t'épargnerai. Mais si tu me la caches, je ne pourrai simplement pas répondre de mes actes, car la vie du Père Noël est en jeu, et son âme. Et je ne peux permettre aucun retard dans le règlement de cette mission, entends-tu?

    - Bien, fit Bug. Je vais donc te le dire. Mais tu seras surpris et déçu, Homme-Corbeau. Oui, tu le seras. Car nous n'avons pas commis ce crime de notre propre chef, je dois te le dire: comment cela eût-il été possible? Ne sommes-nous pas, en dernière instance, les serviteurs de la dame auguste qui trône en haut du Canigou? De dame Sinislën que tu pensais aimer, et dont tu pensais qu'elle t'aimait? Oui, c'est elle qui nous a demandé d'accomplir ce méfait, d'effectuer cette mission, et maintenant si tu veux récupérer l'être véritable du Père Noël, il faut que tu te rendes chez elle, car c'est là qu'il est, et non ici! Il y a peu, elle est venue le chercher, ou plutôt un de ses démons volant sur l'air grâce à un bâton enchanté – comme qui dirait une motocyclette de l'air. Il l'a emporté, et il est maintenant chez elle, dans son palais, où elle le tient, comme l'an passé, enfermé! Car elle a recommencé son méfait, même si cette fois elle BIRDMAN.jpgespérait s'en cacher en se servant de nous. Elle t'a menti, Homme-Corbeau, et elle était réellement complice, l'an passé, elle n'a jamais digéré sa défaite. Débrouille-toi avec cela, maintenant!

    Ayant entendu ces mots, l'Homme-Corbeau ne sut que dire. Il lâcha, tremblant, Bug, qui en éclata de rire. Et la colère de l'Homme-Corbeau revint, et il jeta son pied sur la figure du troll, qui en tomba au sol, malgré la dureté de sa peau et de son corps. Il n'en fut d'ailleurs pas blessé autrement que d'un bleu, si tant est qu'une peau de pierre puisse avoir un bleu!

    Mais l'Homme-Corbeau n'attendit pas de voir ce qui s'en adviendrait. Et tandis qu'Arach se relevait avec peine de sa chute douloureuse, il s'élança, prit son vol, et fonça vers le Canigou, où l'attendait certainement celle qu'il prenait, celle qu'il avait prise pour sa bien-aimée.

    Mais il est temps, agréables lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette fabuleuse histoire.

  • Le Père Noël à Bugarach (10)

    0000000000.jpgDans le dernier épisode de cette sanglante série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, gardien secret du Razès, alors qu'il se précipitait vers le Pic de Bugarach pour venger le Père Noël du lamentable forfait commis contre lui par les deux trolls Arach et Bug.

    Au moment où il devait percuter la roche et, aurait-on dit, lamentablement s'y écraser, voici! l'Homme-Corbeau joignit ses mains longues, les pointa vers l'ouverture pratiquée naguère par Bug, et un rayon fulgurant en sortit, qui fit exploser la roche et agrandit le trou – l'agrandit suffisamment pour laisser passer le svelte corps du gardien du Razès, et lui permettre d'entrer dans la montagne. Là, en effet, se tenaient, dans une énorme caverne, Bug et Arach son frère.

    Pressés l'un contre l'autre parce qu'Arach essayait de consoler Bug et de le soigner en enserrant sa main blessée d'un bandage blanc, ils regardèrent interloqués ce feu qui détruisait leur roche, puis l'Homme-Corbeau fondre sur eux. Étonnés de cette puissance – inconnue en ces lieux depuis le départ de saint Guillaume –, ils ne firent aucun mouvement. Bug même s'arrêta de gémir, et les deux étaient stupéfiés.

    D'abord le Génie du Razès se jeta sur Arach qui l'avait tant insulté et, faisant mine de lui donner un coup de poing, lui donna inopinément un coup d'aile, rapide comme rien ne l'est en ce monde; et ce fut tout juste si Arach ne fut pas tranché en deux.

    Mais sa peau était dure, c'était un troll. Elle était presque semblable à la pierre, et il en fut simplement projeté sur la pierre qui servait de mur à l'arrière de la grotte, et le choc en fut retentissant, et des pierres tombèrent du plafond, et l'Homme-000000000.jpgCorbeau se jeta sur Bug, qui se mit à implorer sa clémence, terrifié et gémissant.

    Alors l'Homme-Corbeau d'une voix rageuse demanda où était le véritable Père Noël, au-delà de la dépouille vide par laquelle Bug l'avait remplacé. Celui-ci d'une voix tremblante répondit qu'il se trouvait ailleurs. Où? demanda en criant l'Homme-Corbeau.
    - Je ne peux te le dire, répondit Bug.
    - Parle, ou je t'arrache les doigts qui te restent, entra en furie l'Homme-Corbeau.
    - Je ne peux te le dire, répéta le troll, car si je te le disais, tu me tuerais de colère, tu me tuerais de déception, tu me tuerais pour passer sur moi ta rage.
    - Tu ferais mieux de parler, car je ne te lâcherai pas jusqu'à ce que tu l'aies fait, et comme ma colère est illimitée, il ne restera rien de toi qu'une bouillie sanglante, si tu ne me le dis pas.
    - Oserais-tu torturer et malmener un prisonnier, toi qu'on dit si juste, si soumis au service du bien? ironisa Bug.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette violente histoire.

  • Le Père Noël à Bugarach (9)

    000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette mini-série auguste, nous avons laissé notre récit alors que nous racontions comment l'Homme-Corbeau, gardien secret du Razès, avait acquis l'opale jeteuse d'éclairs blancs dont il ornait son front.

    Et c'est par cette arme sainte qu'il venait d'anéantir le second doigt de l'horrible Bug, qui en hurla désespéré. Et Arach se fit entendre: il se fondit en insultes obscènes – auxquelles, grave, l'Homme-Corbeau ne répondit pas. Mais il recueillit le Père Noël et son attelage qui menaçait maintenant de tomber, puisque le doigt-câble de Bug ne le retenait plus, et l'emporta au bord du lac de Bugarach, récemment creusé. Il pensait, ainsi, que les rennes pourraient se calmer, se rassurer, boire, reprendre souffle, et il espérait que le Père Noël aussi reprendrait ses esprits. Il se pencha sur lui au doux son du clapotis de l'eau froide, en cette nuit étoilée d'hiver. Mais le regard de saint Nicolas restait toujours vide. Son âme avait réellement été volée, l'avait été complètement.

    L'Homme-Corbeau, comprenant qu'il n'y avait rien à faire – et voyant que les rennes, calmement, buvaient à présent l'onde du lac –, se dressa, et son regard ardent jetait des éclairs, et il serrait les dents de rage, de dépit, et l'esprit de la vengeance monta en lui des profondeurs, et le remplit d'un feu noir.

    D'un coup il déploya ses ailes, immenses dans la nuit, faisant ombre aux étoiles, et on les entendit claquer. Plus d'un habitant crut à un coup de canon. À un avion défiant le mur du son. Quelques illuminés pensèrent à une nouvelle soucoupe volante; quelques révoltés maudirent l'armée française et ses machines de mort; quelques angoissés se crurent spécialement visés par un obus prochain; quelques exaltés imaginèrent une attaque des Russes. Mais ce n'était que l'Homme-Corbeau qui prenait son vol, furieux, avide de vengeance, indigné, pressé de châtier justement les deux trolls coupables d'un horrible crime.

    À la rigueur, celui qui aurait conçu une étoile filante frappant l'air de sa célérité aurait été davantage 00000000.jpgdans le vrai, car, né une seconde fois des anges et en particulier d'Isis, l'Homme-Corbeau avait, dans sa nature, un rapport étroit avec les météores. Mais celui-ci parlait, avait une voix; car c'est en criant sa haine qu'il se précipita vers la falaise du pic, annonçant aux deux malfaiteurs leur mort prochaine.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode terrible, pour renvoyer au prochain, quant à l'affrontement fatal entre l'Homme-Corbeau et ses deux ennemis affreux.

  • Le Père Noël à Bugarach (8)

    00000.jpgDans le dernier épisode de cette mini-série de Noël, nous avons laissé le Père Noël alors que juste devant lui l'Homme-Corbeau, son libérateur, venait de détruire un des deux doigts de Bug le Troll sortis à l'air libre après des siècles de confinement sous la roche du pic aux mille soucoupes volantes.

    Des roches tombèrent du sommet du pic, tant il s'agitait sous la pression de Bug blessé. Mais l'Homme-Corbeau ne s'en inquiéta pas davantage, car ses ailes le protégeaient, et les pierres roulèrent de chaque côté de cet égide de jais aux longues plumes dures comme du métal.

    Il s'employa alors à couper le doigt qui maintenait le Père Noël contre la paroi de pierre.

    Et le vivant câble se resserra, et comme il était enroulé autour du cou du malheureux, l'Homme-Corbeau craignit qu'il ne l'étouffât voire ne le brisât – et déjà les pores dentus de ce doigt maléfique creusaient sa chair qui en devenait sanglante, menaçant même de l'égorger.

    Vite il s'affaira, et de sa griffe fine et précise il le coupa sans toucher la chair de saint Nicolas, ce qui relevait assurément de l'exploit. Puis il consuma le morceau détaché qui tentait de l'attaquer, en jetant, toujours depuis sa pierre d'opale au feu blanc, un trait pur jailli de sa seule pensée.

    Douée en effet d'âme, cette pierre, réagissant à la sienne, lui obéissait. On eût pu dire que son feu était fait de sa pensée – mais dans la mesure où, par la grâce des anges, elle était liée aux astres.

    Un être sublime la lui avait donnée, lorsqu'il avait reçu son nouveau corps; à peine avait-il pu distinguer ses traits, lorsqu'il l'avait vu dans la lumière, et que, plaçant sad5yupe4-b891e8fd-3470-4762-b1ed-c26b46167811.jpg main devant ses yeux éblouis, il tâchait de voir s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme. Mais il n'était ni l'un ni l'autre – ou plutôt il était les deux, il était les deux à la fois.

    Et il avait tendu une main gracieuse, et sur la paume était cette pierre flamboyante; et d'instinct, sans réfléchir, l'Homme-Corbeau avait aussi tendu sa main, et avait pris cette pierre et l'avait placée sur son front – où elle s'était aussitôt incrustée, sans qu'il en ressentît aucun mal. C'était comme si elle avait toujours fait partie de lui. Et dès qu'elle fut ainsi posée sur lui, il vit des mondes fabuleux, comme si elle était un œil – mais un œil qui plonge dans l'Invisible, et y distingue tout, miraculeusement.

    Et des rayons en sortaient, qui chassaient les ombres et dissolvaient l'apparence illusoire des choses, et montraient le monde à nu.

    Mais aussi des éclairs en jaillirent, qui détruisirent les choses mauvaises, contre lesquelles le cœur de l'Homme-Corbeau se tournait.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser place au prochain, dans lequel la suite de la bataille de Bugarach sera exposée.

  • Le Père Noël à Bugarach (7)

    0000.jpgDans le dernier épisode de cette terrible série, nous avons laissé le Père Noël alors que, ligoté sur la paroi du pic de Bugarach par un doigt étiré de Bug le Troll, il était secouru par l'Homme-Corbeau s'efforçant de trancher ce doigt de son rayon frontal blanc, dur et fin comme une lancette.

    On se souvient que Bug était parvenu à faire sortir un second doigt, qui fouillait la chair du Père Noël et y était enfoncé. Bug resserra le doigt qui maintenait immobiles saint Nicolas et son attelage, et libéra le doigt enfoncé.

    Un flot de sang jaillit de la chair du Père Noël, qui en tressauta. Mais il ne cria pas, ne fit mine d'aucun éveil intime – signe qu'il était déjà bien aspiré dans le doigt de Bug, qui était aussi un tube: il avait la faculté de s'ouvrir au bout, et de sucer, à la façon d'un tuyau, la vie de ceux qu'il entendait déguster par ce biais, vampire d'un nouveau genre.

    Le bout ouvert se referma, se constitua en une pointe dure et noire, à la façon d'un ongle ou d'une griffe, et se jeta sur l'Homme-Corbeau, tentant de le transpercer à la poitrine, au cœur, pour boire sa vie aussi, mais plus rapidement, en le tuant tout de suite! Car il n'avait pas de temps à perdre avec ce menu fretin: il méprisait cet homme qu'avaient transformé des fées, mais qui n'était qu'un mortel de l'époque dégénérée dans laquelle les saint Guillaume de Gellone étaient loin d'avoir subsisté.

    Cependant l'Homme-Corbeau, tout modeste qu'il fût de sa lignée, n'était point dénué de tours, et son agilité lui permit d'éviter le doigt lancé de Bug. Car il se tourna de côté, et derechef lança un rayon blanc de son opale frontale, mais cette fois sur ce doigt 000000000000.jpgque, tout fin qu'il fût, il ne manqua pas.

    Le tube vivant s'était jeté sur la paroi de pierre après s'être arraché du corps du Père Noël, faisant une boucle, et en manquant l'Homme-Corbeau il s'écrasa sur le roc – et le sursaut qu'il fit, l'arrêt qu'il dut faire en percutant la surface dure de la montagne permit à l'Homme-Corbeau de jeter son feu en y plaçant toute sa force, toute sa puissance. Le bout du doigt en fut consumé, sa pointe émoussée, sa griffe éradiquée.

    Un second cri retentit dans la montagne – et des injures jaillirent aussi comme des traits acérés, venant d'Arach le frère de Bug. Car il ressentait les peines et les douleurs de son frère Bug, dont il était jumeau, et avec lequel il ne formait pour ainsi dire qu'une seule âme.

    Mais les menaces n'impressionnèrent pas l'Homme-Corbeau – qui était passé par les portes de la mort, déjà une fois en cette vie! Il fit jaillir ses propres griffes au bout de ses doigts comme des serres, saisit le doigt blessé du monstre, puis le déchira, le rompit, le coupa, le lacéra à la vitesse de l'éclair – et un sang noir en bondit, mélange du sang de saint Nicolas et de celui de Bug même, et une puanteur aussitôt s'exhala, comme si des esprits mauvais s'enfuyaient en hurlant de cette chair infâme.

    Mais il est temps, chers amis lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette série brutale et sanglante.

  • Le Père Noël à Bugarach (6)

    00000000000.jpgDans le dernier épisode de cette surprenante série de Noël, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, gardien secret de l'ancien comté du Razès, alors qu'il s'élançait vers le pic de Bugarach où on l'avait prévenu qu'était vicieusement ligotée la pieuse innocence du Père Noël.

    Ayant profondément foi en sa bonne fée – qui, étoile singulière brillant de son éclat particulier, était dans le ciel de la suite de sainte Marie Madeleine –, il arriva à toute allure en vue du Père Noël enchaîné et comme cloué à la paroi du pic de Bugarach par le doigt pareil à un câble de l'horrible Bug, lamentable troll. Il se dit qu'en fait sa tâche serait peut-être aisée: rien ne semblait pouvoir l'empêcher d'arriver jusqu'au bon saint Nicolas – tout était calme et sans obstacles, sans ennemis, sans défenses manifestes.

    Il se plaça bientôt près du saint patron des enfants, et lui parla, lui demandant si cela allait. Le malheureux leva la tête, et l'Homme-Corbeau eut un frisson: son regard était vide, comme si son âme avait été complètement bue.

    Comment cela était-il possible? Il essaya de réveiller son esprit, lui mit la main sur l'épaule – mais le saint aux dix mille cadeaux ne fit que tourner mécaniquement la tête vers la main posée, comme s'il ne comprenait pas la sensation causée par elle, puis recommença à regarder de son air vide son sauveur, avant de baisser à nouveau le front, comme s'il ne signifiait absolument rien pour lui.

    L'Homme-Corbeau se dit: «Quel est ce mystère? Ne reste-t-il plus, sur ce plan terrestre, de cet homme qu'une coque vide? L'âme du Père Noël a-t-elle été bue, 000000000.jpgdéjà, par l'horrible Bug? Quoi qu'il en soit, commençons par trancher ce long doigt rouge infect, qui maintient ici le Père Noël prisonnier.»

    Il se concentra – et un fin rayon blanc de feu cristallisé sortit de la pierre d'opale qu'il portait au front, pour toucher le doigt qui ligotait le Père Noël comme un lasso – entrant dans sa chair, et qui maintenait aussi, dessous, le traîneau suspendu dans les airs, avec les rennes qui beuglaient de temps en temps, mais étaient globalement inertes et effrayés, attachés au traîneau par le timon. Tout de suite, une fumée âcre s'éleva dans les airs, et le doigt tressauta, laissant couler un sang noir. On entendit un cri de rage à l'intérieur de la montagne, et la paroi trembla.

    Mais il est temps, chers amis lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant au récit de la bataille entre Bug et Arach et l'Homme-Corbeau, gardien saint du Razès immortel.