Conte

  • Le merveilleux de Jaufré, roman occitan

    0000.jpgJ'ai lu récemment Jaufré, long récit de presque onze mille vers écrit en occitan au début du treizième siècle, et ce qui y est étonnant, c'est le naturel avec lequel le merveilleux s'y met en place, rappelant quasiment Harry Potter. Le chevalier éponyme y combat des géants avec une précision d'action inouïe, des enchaînements de coups méticuleusement décrits, avec aussi les esquives et les feintes – d'une façon assez peu répandue à cette époque, dans la littérature. Le fantastique est de même.

    À un certain moment, un oiseau immense saisit le roi Arthur dans ses pattes et l'emmène dans les hauteurs, le lâche puis le rattrape, comme dans un film hollywoodien. Ce qui est plus étonnant encore, mais cette fois dans le mauvais sens, c'est que cet épisode est expliqué d'une façon très prosaïque: l'enchanteur en titre de la cour d'Arthur s'est amusé à faire peur aux chevaliers et dames de Cardeuil. Cependant sa transformation en oiseau, et d'oiseau en homme est remarquablement présentée, de façon souple et sans heurt; on en admire l'art.

    De même, encore, des chevaliers précédés d'une fée, leur dame, surgissent à la fin d'une fontaine, et tendent une tente immense à une allure inouïe, les dévoilant de véritables elfes, tels par exemple que Tolkien les a dépeints.

    Il y a aussi de la sorcellerie: d'affreux lépreux se nourrissent de sang d'enfants pour améliorer leur sort, et Jaufré est bien sûr obliger de les affronter, voire de les tuer. Mais ce fantastique satanique, typiquement chrétien, est pensé avec une clarté singulière, dont on croit trop l'époque médiévale incapable.

    Un être affronté par Jaufré est explicitement appelé démon, et disparaît et apparaît à volonté.

    Cela prouve que les idées qui courent selon lesquelles les gens du Moyen Âge ne savaient pas faire la différence entre êtres magiques et êtres prosaïques, entre esprits manifestés et hommes incarnés, sont plutôt fausses, on était à cet égard très avisé.

    Le moins beau de notre roman médiéval n'est pas la manière dont le mariage qui fait l'objet d'une grande partie de la trame s'agence. Jaufré et Brunissen se désirent ardemment, mais la seconde refuse d'en rien montrer, et le premier ne se doute absolument pas que son sentiment est partagé. Cependant un ami commun, Mélian, que Jaufré a sauvé d'un sort atroce, s'en aperçoit, et arrange le mariage, que Brunissen feint de n'accepter qu'à contre-cœur, mais à condition qu'il soit approuvé par Arthur. Ce qu'il sera, bien sûr. Par avance, on retrouve, en plus paisible, la trame du Cid de Corneille – pièce dans laquelle, on 0000000.jpgs'en souvient, le roi Fernand organise le mariage de Rodrigue et Chimène, parce que le premier a sauvé Séville des Mores, et malgré le désir affiché de la seconde de ne pas l'épouser. Mais Fernand parvient incidemment, en la piégeant, à lui faire avouer son amour pour le Cid: il lui fait croire qu'il est mort. Il les marie donc. Jaufré ayant probablement été composé en Catalogne, il est remarquable que les deux histoires viennent d'Espagne: l'amour y est consacré par le Roi – puis par une cérémonie religieuse, toute chrétienne.

    Cependant la nuit de noces ne s'effectue que dans le château des jeunes mariés. Et le matin Mélian plaisante Jaufré sur sa nuit. On en rit, et le récit s'arrête. Tout y est idéal, beau, parfait, et même le merveilleux facile est là pour montrer cet idéal cristallisé, cette perfection perdue, rappelant l'âge d'or: alors, n'est-ce pas, les hommes fréquentaient les enchanteurs et les fées, et l'amour se prolongeait toujours en mariage! 

    Ce n'est pas un merveilleux dont le sens symbolique soit bien clair, n'en déplaise aux mânes de René Guénon: il n'est souvent là que pour le jeu. De nouveau comme dans Harry Potter, il est fait pour le plaisir, sans implication morale toujours marquée. Il peut en avoir une, quand la fée de Gibel remercie Jaufré de l'avoir sauvée d'un monstre: grâce à cela, le chevalier devient le protégé du monde élémentaire, qu'elle gouverne; mais cela peut n'avoir été mis que pour la joie du merveilleux. Art du fantastique qui manifeste beaucoup de science; mais peut-être aussi de la décadence.

  • Le combat de Capitaine Europe (17)

    eternals-makkari-header.jpgDans le dernier épisode de cette histoire fascinante, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait d'être rejoint par Captain Europa dans sa lutte contre celle qui avait enlevé le Père Noël, Dame Sinislën, maîtresse du Canigou. Ils venaient de se déclarer que seul le combat pouvait les départager.

    Alors, sans ajouter un mot, Sinislën leva les bras, laissant pendre ses larges manches, et des nuées de serpents volants, tout flamboyants, et tout pareils à de vivantes braises, s'en échappèrent, et se jetèrent sur l'Homme-Corbeau – tandis que les araignées s'élançaient sur le nouvel arrivant, qui toutefois n'avait point lâché son bras. Aussi lança-t-elle sa main gauche sur ses yeux – lesquels aussitôt jetèrent un feu bleu, dont la main en question fut repoussée et blessée, brûlée et consumée. Puis Captain birdman 001 copy - Copy.jpgEuropa renversa à terre Dame Sinislën, qui en hurla et vomit mille injures, l'accusant de mille vices de mâle abject et d'homme corrompu. Des mains de Captain Europa sortirent alors des nuées d'étoiles rangées en faisceaux, qui percutèrent bruyamment les araignées attaquantes – et les anéantirent et les détruisirent, soit d'emblée grâce à l'impact, soit juste après en se collant à elles ou en pénétrant leurs circuits et systèmes. Car ces étincelles en groupes les disloquèrent, les déchirèrent, les rompirent – et elles hurlèrent, crissèrent, s'enfuirent, moururent.

    Cependant, l'Homme-Corbeau s'employait aussi à bien faire, et sa rapidité anéantit de même les treize serpents lancés par les manches de Sinislën – soit à la main, soit par le rayon blanc de son opale frontale, soit par les feux de ses doigts gantés. Et finalement, il n'y eut plus aucun adversaire pour les deux vaillants alliés.

    Ils relevèrent alors Sinislën, que Captain Europa avait maintenue à terre du poids de son pied massif, et la contraignirent à les mener dans la geôle triste où elle 0000.jpgmaintenait prisonnier le Père Noël. Elle les y mena, et fit ouvrir la porte de sa prison.

    Le pauvre était mal en point, rongé par les punaises de son lit sans luxe, mais Captain Europa posa la main sur son épaule, lui marquant sa confiance et son amour, et saint Nicolas en fut tout revigoré, et son regard reprit tout son éclat.

    Jusqu'à son corps redevint plus épais, comme si Captain Europa lui eût transmis le feu des astres, et la force des choses qui meuvent le monde en profondeur, et lui rendent la vie.

    L'Homme-Corbeau se chargea de ramener le Père Noël à son attelage, au bord du lac de Bugarach, afin qu'il continue au plus vite sa mission, et il fut remercié une seconde fois depuis le début de sa vie par le saint patron des petits enfants, qui cependant exprima le regret de ne pouvoir le remercier mieux, puisqu'il manquait de temps. Mais l'Homme-Corbeau l'en excusa volontiers, affirmant qu'il n'avait point agi pour être remercié, mais par pur amour du bien.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • La providence de Capitaine Europe (16)

    00000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série incroyable, chers lecteurs, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, libérateur du Père Noël, alors qu'il s'apprêtait à avoir le sein percé par Dame Sinislën, tutelle du Canigou – et son cœur arraché, palpitant.

    L'Homme-Corbeau, alors qu'elle parlait, murmurait, en ouvrant faiblement les yeux, mais sans la regarder. Une lumière tombait de ces yeux sur le sol, projetant une couleur rouge.

    La dame du Canigou leva le bras, s'apprêtant à plonger son couteau dans le corps de son ancien ami, mais c'est alors qu'une main gantée saisit son poignet immobilisé. Elle se tourna vers l'homme à qui appartenait cette main, et qu'elle n'avait jamais vu: il venait juste de se matérialiser là, sur le pavé de son château haut perché.

    Surprise, elle le regarda, et vit un costume bleu sur lequel couraient des étoiles jaunes, lentes, douces, luisantes. Son visage était caché par un masque, et une lumière auréolait son front, dans laquelle on voyait des points colorés briller de façon singulière. Un jaillissement d'ailes transparentes était à ses épaules – mais davantage comme une flamme légère, intermittente et mouvante, que comme de véritables plumes physiques fixées à de quelconques omoplates. Tout son corps scintillait d'énergie, et ses yeux bleus ne montraient pas de prunelle, mais luisaient de façon uniforme à la fleur de son masque, d'un bleu plus foncé. Curieusement, au lieu d'être simplement cousues sur son costume, les étoiles y bougeaient, comme si un petit ciel s'y était concentré. Et ce costume d'ailleurs n'était pas de simple tissu, mais chatoyait comme s'il fût d'un métal inconnu, naturellement bleu.

    Toi! s'écria dame Sinislën. Qui es-tu? Comment oses-tu? Et comment as-tu pu?

    - Je suis Captain Europa, répondit l'homme inconnu. Je suis le protecteur de l'Europe éternelle, et le Canigou est aussi sous ma garde. Le sont encore le Razès, le Quercorb et toute l'Occitanie – avec en leur sein le mont Bugarach et le secret des deux Rennes. Et tu ne dois pas faire ce que tu t'apprêtais à faire, car c'est mal, et ceux qui m'ont donné les pouvoirs qui sont les miens ne le permettront pas.

    Sa voix avait un léger accent, comme s'il ne fût point français de naissance, mais elle n'en avait pas moins une mâle autorité, en 0000000000.jpgmême temps qu'une curieuse qualité mélodique.

    - L'Europe? demanda Sinislën. Quelle est cette plaisanterie? Ce n'est rien, que cette Europe, il n'y a là aucune identité, aucun génie, et les dieux se moquent d'elle, pour eux elle n'existe pas!

    - Détrompe-toi, répondit Captain Europa. Elle existe bien, et son ange aux cieux m'a commandé de te le dire, et de t'annoncer qu'en accord avec les dieux il avait décidé de te retirer la garde du Canigou, que tu as trop déshonoré, et de le confier à une autre.

    - Non, tu ne le feras pas! répondit, tremblante de colère, Dame Sinislën. Je t'en empêcherai.

    - Tu ne le peux, dit l'Homme-Corbeau, qui s'était levé et dirigé vers les deux êtres. Crains la puissance de Captain Europa conjuguée à la mienne.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser cet épisode, et de renvoyer au prochain, quant au combat de Captain Europa et de l'Homme-Corbeau contre Dame Sinislën et ses alliés angoissants.

  • L'Homme-Corbeau vaincu (15)

    00000000.jpgDans le dernier épisode de cette minisérie de Noël s'éternisant, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors que, transformé en une nuée de corbeaux, il essayait de lutter contre des araignées-machines que la dame du Canigou, déesse insigne, avait lancées contre lui.

    Soudain, un éclair jaillit, et les corbeaux disparurent.

    À terre, l'Homme-Corbeau gisait, blessé, étendu, se tenant sur un coude, mais affaibli, l'œil fermé, quoiqu'il respirât trop bruyamment pour être inconscient, et qu'il ne faisait, visiblement, que reprendre son souffle.

    Une araignée seulement était détruite en totalité. À deux il manquait plusieurs pattes, et elles bougeaient en se traînant, et en crissant. Les trois autres n'avaient que des blessures superficielles, et pouvaient se mouvoir comme à l'accoutumée. Lentement, Sinislën s'approcha, pour donner à l'Homme-Corbeau, elle-même, le coup de grâce!

    Et elle dit: Vois-tu, Homme-Corbeau, tu n'aurais jamais dû sortir de ta boutique, tu n'aurais jamais dû prendre cette apparence de super-héros – croire que tu étais devenu une sorte d'ange terrestre, et que l'idée de ta transfiguration fût rien de plus qu'un fantasme vide. Je ne sais, en vérité, comment, de bouquiniste handicapé de Limoux, vendant tristement de vieux livres en face de l'église paroissiale (la tristement nommée Saint-Martin – car je hais ce saint, ce visionnaire insensé, ce voyant de Jésus-Christ, vil partageur de manteaux vides), je ne sais comment, te dressant de ton fauteuil roulant, tu as pu acquérir ces membres 0000.jpgpuissants que tu as, et ces nombreux pouvoirs. Je ne sais comment, non plus, tu peux mener cette vie ordinaire de boutiquier chétif et malingre, le jour, et, la nuit, te transformer en apparence de demi-dieu – quel sorcier t'a donné des membres de métal qu'anime l'électricité, ou quelle ruse t'a donné cette identité mensongère. Mais je sais que, moi aussi (et je voulais te le montrer), je peux te donner le change, te faire croire à ma bonté et à ma faiblesse – et créer des machines vivantes, prélude à une nouvelle race qui bientôt envahira le monde, mais en restant à mon service. Et je sais, aussi, que tu vas maintenant mourir, alors même que si tu t'étais soumis à moi, tu aurais pu vivre – et même dignement, et même glorieusement, car tu aurais été le serviteur de la plus puissante dame de l'univers, celle par qui transite le féminin sacré! Comme tel on t'aurait honoré, et maintenant tu ne seras plus qu'un tas de poussière – car tu n'es qu'un infâme!

    Et ayant dit ces mots elle sortit un couteau brillant de sa parure sombre.

    Les yeux écarquillés, et flamboyants, elle s'approcha, pour plonger cette lame avide dans le sein de l'Homme-Corbeau, et en arracher son cœur palpitant.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite effrayante de cette étrange aventure.

  • Le combat des araignées (14)

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cette obscure série, nous avons laissé le gardien secret du Razès, futur libérateur du Père Noël capturé, alors qu'il assistait à la matérialisation, sous ses yeux, d'étranges araignées-robots, sorties d'une porte faite d'ombre.

    Soudain l'Homme-Corbeau vit apparaître, derrière la dernière araignée de la file, Sinislën même, dans l'encadrement de la porte d'ombre. Elle arborait son visage le plus froid et le plus cruel, et sa pâleur faisait quasiment d'elle le génie de la mort. Ses yeux étaient rouges comme la braise, et elle portait une armure sombre, brillant à peine à la clarté des étoiles sous son manteau pourpre. Elle parla, et voici! sa voix glacée était comme des mots de pierre, d'où ne sourdaient que des haines. Et elle dit: Jamais tu n'aurais dû venir ici, Homme-Corbeau, jamais tu n'aurais dû revenir! Dommage pour toi. Maintenant tu vas périr. Les araignées de Sultûl vont te dévorer, et te plonger dans le monde des morts. Tel est apparemment ton destin. J'aurais aimé qu'il en fût autrement, et que notre amitié pût évoluer autrement, mais personne ne pouvait l'empêcher, pas même les Dieux. Adieu, Homme-Corbeau. Heureuse de t'avoir connu. Mais il faut à présent que tu disparaisses.

    Et d'un geste de Sinislën les araignées se mirent en marche, d'un seul mouvement. L'Homme-Corbeau se mit en garde, se concentra, et un rayon blanc jaillit de son opale frontale, puissant et continu. Hélas les araignées n'en furent aucunement détruites. À peine ralentirent-elles un instant. L'Homme-Corbeau crut les entendre rire, mais peut-être était-ce le rire abominable de Sinislën. Il recula.

    Et il disparut. Son corps se fragmenta en une nuée de flocons, qui bientôt fut agitée et écartée, pendant que des corbeaux semblaient surgir, en nombre, de l'obscurité qu'elle contenait. Et ce nombre s'attaqua aux six araignées de métal sorties de l'ombre, et de leurs becs et serres les piquèrent, les blessèrent, et 0000.jpgdu sang huileux, jaune sale, coula de leurs plaies et pattes brisées.

    Mais des oiseaux morts également jonchèrent la place, et leur sang rouge coulait aussi, et l'on entendait, venant d'on ne sait où, un gémissement, dans l'air. Sinislën regardait la bataille sans rien dire, les yeux flamboyants, attendant l'issue. Et parfois un serpent jaillissait de sa main pour saisir un corbeau imprudent passé près d'elle: ou était-ce un tentacule fin, détendu de sa main infâme? Car la queue restait accrochée à ce qu'elle portait sous la manche. Et le corbeau saisi était instantanément emporté, et avalé dans l'obscurité de cette manche, et alors le gémissement reprenait.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser ce récit de cauchemar, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Le Père Noël attaqué à Bugarach (13)

    000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange et singulière série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait de voir d'horribles formes noires se détacher d'une porte qu'il avait crue faite de matière dure et solide.

    Il s'agissait d'araignées grosses, lentes, silencieuses, effrayantes, se suivant à la file, et se touchant les pattes comme pour communiquer. Il semblait à l'Homme-Corbeau qu'elles se matérialisaient devant lui, au fur et à mesure qu'elles sortaient de la porte obscure, de ce seuil fait d'ombre, et qu'elles devenaient dures et métalliques sous ses yeux.

    Une vie luisante habitait leurs membres, le long desquels couraient des éclairs silencieux. Elles avaient assurément quelque chose qui relevait de la machine, mais il était clair qu'une vie propre les animait, et une conscience, car leurs yeux flamboyaient en se tournant vers l'Homme-Corbeau, ou au moment où leurs pattes se touchaient, et, même, l'Homme-Corbeau entendit un chuchotement venir d'elles, ou comme un lointain murmure. Et il disait, dans la langue secrète de Sinislën, que l'Homme-Corbeau avait appris à déchiffrer il y a peu: C'est lui, c'est lui, c'est lui le pervers violeur de notre maîtresse insigne, lui, le séducteur diabolique de notre belle dame. Oui, c'est lui, c'est lui, celui qui l'a contrainte, qui l'a forcée, qui l'a trompée, l'a soumise par ses charmes, ses sortilèges, ses belles paroles, et l'a humiliée, lui a fait perdre sa splendeur, a cherché à 00000000000.jpglui voler son trône pour lui-même, prétextant l'ordre supérieur des anges! C'est lui, c'est lui – continuait le chuchotement sifflant, âpre, métallique, aigu –, c'est lui, c'est lui, que nous devons abattre, déchirer, démembrer, morceler, dévorer, anéantir, mes sœurs, ce mâle immonde, cet animal dégoûtant; c'est lui, c'est lui, le souilleur de la pureté canigolienne, le corrupteur des blanches Pyrénéides, l'empoisonneur de la vierge des montagnes! Il faut le détruire, le tuer, le dissoudre, le réduire en bouillie, le mettre en pièces, l'émietter à l'infini! Oui, il faut, il faut, il faut, mes sœurs, oui il faut, il faut, il faut le réduire en bouillie, l'émietter à l'infini, le mettre en pièces, le dévorer, le démembrer, le morceler, l'anéantir.

    Et ainsi de suite. Car elles répétaient obsessionnellement la même chose, continuellement, toujours, comme une chanson, mais une chanson hideuse, pleine de rythmes mais sans mélodies gracieuses, âpre comme la mort, laide comme le mal.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Le Père Noël attaqué à Bugarach (12)

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, chers lecteurs, nous avons laissé notre récit alors que l'Homme-Corbeau, gardien secret du Razès, s'élançait dans les airs vers le Canigou, où on lui avait dit qu'était enfermé l'être véritable du Père Noël sous la surveillance de Sinislën, la déesse du mont célèbre. Il se disait qu'elle devait l'attendre!

    Et de fait, vers lui il vit venir un dragon, et il reconnut celui qu'on nommait Saboul, que Sinislën s'était employé à élever dans son château, malgré les interdictions reçues d'en haut. Dans le plus grand secret, fourbe et menteuse, arrachant aux ténèbres l'œuf d'un dragon qui y avait été banni par le guerrier Dal fils d'Alar, elle avait entrepris cette œuvre de sorcière – donnant même, à Saboul, depuis l'année précédente, de nouvelles forces, de nouveaux pouvoirs.

    Cela avait été plus fort qu'elle et, soit ruse, soit folie, soit stupidité, elle n'avait pas pu s'empêcher de retomber dans ses travers antérieurs, continuant à s'efforcer de retrouver son trône perdu, et persuadée qu'on voulait lui voler ce qui lui appartenait légitimement, sans regard pour la vérité ou la raison.

    C'est ce que se dit l'Homme-Corbeau en voyant arriver vers lui le dragon Saboul – qu'il ne mit pas beaucoup de temps à abattre, malgré ses pouvoirs renouvelés. Car, furieux d'avoir été joué, d'avoir été trahi, il fit partir sans attendre le feu pur de sa pierre d'opale blanche, et le dragon le reçut en plein visage.

    Il tenta bien de répondre par un feu de ses yeux de braise et de sa bouche fumante, mais le rayon pur de l'Homme-Corbeau l'arrêta dans son mol élan, dispersant les flammes et les annihilant – et le gardien secret du Razès fut rapidement sur lui, et lui enfonça sans tarder une de ses serres dans le cou, ce qui fit jaillir un sang noir, et précipita le dragon vers le sol en un vol 6b4c878bf5fa2ed1fb8aa6153a714a50 (1).jpgtournoyant.

    L'Homme-Corbeau n'attendit pas de voir s'il allait s'écraser ou se rattraper avant de toucher le sol brun d'hiver, et continua son vol rapide vers le Canigou, arrivant bientôt en vue du château élancé et imposant de Dame Sinislën.

    Il franchit sans encombres les remparts en passant par-dessus, et se posa sur l'étage supérieur où, à sa grande surprise, ne l'attendait aucun garde. Que signifiait ce silence, cette immobilité des lieux? Il était perplexe. Le château était comme abandonné. Bug lui avait-il menti? Sinislën pourrait-elle n'être qu'une victime, à son tour? Le Doute étreignit l'Homme-Corbeau, étendant ses tentacules rouges jusqu'à son cœur.

    Il en contempla l'œil vitreux, puis, se secouant, il s'avança en détournant le regard vers la porte donnant sur l'étage inférieur, noire et lourde, immobile dans son arche de pierre. Elle semblait faite de ténèbres tendues, et une curieuse exhalaison s'en évaporait, légère et fine, à peine perceptible – mais tout de même réelle, et que l'œil aiguisé de l'Homme-Corbeau ne manqua pas de distinguer. Et puis soudain, sans qu'elle s'ouvre aucunement, de la noirceur même de la porte que l'Homme-Corbeau croyait être en métal, des formes se détachèrent, hideuses et silencieuses, dangereuses, effroyables.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser place au prochain, dans laquelle Sinislën la Vulcanienne apparaîtra aux yeux du gardien secret du Razès – Homme-Corbeau aux yeux perçants.

  • Le Père Noël à Bugarach (11)

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cet étrange récit, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il interrogeait Bug le Troll pour savoir où était l'être véritable du Père Noël au-delà de sa dépouille vide déjà récupérée. Bug venait d'ironiser sur ce qu'il pourrait bien lui faire s'il refusait de le lui dire.

    - Écoute, répliqua l'Homme-Corbeau, écoute bien: si tu me dis la vérité, je t'épargnerai. Mais si tu me la caches, je ne pourrai simplement pas répondre de mes actes, car la vie du Père Noël est en jeu, et son âme. Et je ne peux permettre aucun retard dans le règlement de cette mission, entends-tu?

    - Bien, fit Bug. Je vais donc te le dire. Mais tu seras surpris et déçu, Homme-Corbeau. Oui, tu le seras. Car nous n'avons pas commis ce crime de notre propre chef, je dois te le dire: comment cela eût-il été possible? Ne sommes-nous pas, en dernière instance, les serviteurs de la dame auguste qui trône en haut du Canigou? De dame Sinislën que tu pensais aimer, et dont tu pensais qu'elle t'aimait? Oui, c'est elle qui nous a demandé d'accomplir ce méfait, d'effectuer cette mission, et maintenant si tu veux récupérer l'être véritable du Père Noël, il faut que tu te rendes chez elle, car c'est là qu'il est, et non ici! Il y a peu, elle est venue le chercher, ou plutôt un de ses démons volant sur l'air grâce à un bâton enchanté – comme qui dirait une motocyclette de l'air. Il l'a emporté, et il est maintenant chez elle, dans son palais, où elle le tient, comme l'an passé, enfermé! Car elle a recommencé son méfait, même si cette fois elle BIRDMAN.jpgespérait s'en cacher en se servant de nous. Elle t'a menti, Homme-Corbeau, et elle était réellement complice, l'an passé, elle n'a jamais digéré sa défaite. Débrouille-toi avec cela, maintenant!

    Ayant entendu ces mots, l'Homme-Corbeau ne sut que dire. Il lâcha, tremblant, Bug, qui en éclata de rire. Et la colère de l'Homme-Corbeau revint, et il jeta son pied sur la figure du troll, qui en tomba au sol, malgré la dureté de sa peau et de son corps. Il n'en fut d'ailleurs pas blessé autrement que d'un bleu, si tant est qu'une peau de pierre puisse avoir un bleu!

    Mais l'Homme-Corbeau n'attendit pas de voir ce qui s'en adviendrait. Et tandis qu'Arach se relevait avec peine de sa chute douloureuse, il s'élança, prit son vol, et fonça vers le Canigou, où l'attendait certainement celle qu'il prenait, celle qu'il avait prise pour sa bien-aimée.

    Mais il est temps, agréables lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette fabuleuse histoire.

  • Le Père Noël à Bugarach (10)

    0000000000.jpgDans le dernier épisode de cette sanglante série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, gardien secret du Razès, alors qu'il se précipitait vers le Pic de Bugarach pour venger le Père Noël du lamentable forfait commis contre lui par les deux trolls Arach et Bug.

    Au moment où il devait percuter la roche et, aurait-on dit, lamentablement s'y écraser, voici! l'Homme-Corbeau joignit ses mains longues, les pointa vers l'ouverture pratiquée naguère par Bug, et un rayon fulgurant en sortit, qui fit exploser la roche et agrandit le trou – l'agrandit suffisamment pour laisser passer le svelte corps du gardien du Razès, et lui permettre d'entrer dans la montagne. Là, en effet, se tenaient, dans une énorme caverne, Bug et Arach son frère.

    Pressés l'un contre l'autre parce qu'Arach essayait de consoler Bug et de le soigner en enserrant sa main blessée d'un bandage blanc, ils regardèrent interloqués ce feu qui détruisait leur roche, puis l'Homme-Corbeau fondre sur eux. Étonnés de cette puissance – inconnue en ces lieux depuis le départ de saint Guillaume –, ils ne firent aucun mouvement. Bug même s'arrêta de gémir, et les deux étaient stupéfiés.

    D'abord le Génie du Razès se jeta sur Arach qui l'avait tant insulté et, faisant mine de lui donner un coup de poing, lui donna inopinément un coup d'aile, rapide comme rien ne l'est en ce monde; et ce fut tout juste si Arach ne fut pas tranché en deux.

    Mais sa peau était dure, c'était un troll. Elle était presque semblable à la pierre, et il en fut simplement projeté sur la pierre qui servait de mur à l'arrière de la grotte, et le choc en fut retentissant, et des pierres tombèrent du plafond, et l'Homme-000000000.jpgCorbeau se jeta sur Bug, qui se mit à implorer sa clémence, terrifié et gémissant.

    Alors l'Homme-Corbeau d'une voix rageuse demanda où était le véritable Père Noël, au-delà de la dépouille vide par laquelle Bug l'avait remplacé. Celui-ci d'une voix tremblante répondit qu'il se trouvait ailleurs. Où? demanda en criant l'Homme-Corbeau.
    - Je ne peux te le dire, répondit Bug.
    - Parle, ou je t'arrache les doigts qui te restent, entra en furie l'Homme-Corbeau.
    - Je ne peux te le dire, répéta le troll, car si je te le disais, tu me tuerais de colère, tu me tuerais de déception, tu me tuerais pour passer sur moi ta rage.
    - Tu ferais mieux de parler, car je ne te lâcherai pas jusqu'à ce que tu l'aies fait, et comme ma colère est illimitée, il ne restera rien de toi qu'une bouillie sanglante, si tu ne me le dis pas.
    - Oserais-tu torturer et malmener un prisonnier, toi qu'on dit si juste, si soumis au service du bien? ironisa Bug.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette violente histoire.

  • Le Père Noël à Bugarach (9)

    000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette mini-série auguste, nous avons laissé notre récit alors que nous racontions comment l'Homme-Corbeau, gardien secret du Razès, avait acquis l'opale jeteuse d'éclairs blancs dont il ornait son front.

    Et c'est par cette arme sainte qu'il venait d'anéantir le second doigt de l'horrible Bug, qui en hurla désespéré. Et Arach se fit entendre: il se fondit en insultes obscènes – auxquelles, grave, l'Homme-Corbeau ne répondit pas. Mais il recueillit le Père Noël et son attelage qui menaçait maintenant de tomber, puisque le doigt-câble de Bug ne le retenait plus, et l'emporta au bord du lac de Bugarach, récemment creusé. Il pensait, ainsi, que les rennes pourraient se calmer, se rassurer, boire, reprendre souffle, et il espérait que le Père Noël aussi reprendrait ses esprits. Il se pencha sur lui au doux son du clapotis de l'eau froide, en cette nuit étoilée d'hiver. Mais le regard de saint Nicolas restait toujours vide. Son âme avait réellement été volée, l'avait été complètement.

    L'Homme-Corbeau, comprenant qu'il n'y avait rien à faire – et voyant que les rennes, calmement, buvaient à présent l'onde du lac –, se dressa, et son regard ardent jetait des éclairs, et il serrait les dents de rage, de dépit, et l'esprit de la vengeance monta en lui des profondeurs, et le remplit d'un feu noir.

    D'un coup il déploya ses ailes, immenses dans la nuit, faisant ombre aux étoiles, et on les entendit claquer. Plus d'un habitant crut à un coup de canon. À un avion défiant le mur du son. Quelques illuminés pensèrent à une nouvelle soucoupe volante; quelques révoltés maudirent l'armée française et ses machines de mort; quelques angoissés se crurent spécialement visés par un obus prochain; quelques exaltés imaginèrent une attaque des Russes. Mais ce n'était que l'Homme-Corbeau qui prenait son vol, furieux, avide de vengeance, indigné, pressé de châtier justement les deux trolls coupables d'un horrible crime.

    À la rigueur, celui qui aurait conçu une étoile filante frappant l'air de sa célérité aurait été davantage 00000000.jpgdans le vrai, car, né une seconde fois des anges et en particulier d'Isis, l'Homme-Corbeau avait, dans sa nature, un rapport étroit avec les météores. Mais celui-ci parlait, avait une voix; car c'est en criant sa haine qu'il se précipita vers la falaise du pic, annonçant aux deux malfaiteurs leur mort prochaine.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode terrible, pour renvoyer au prochain, quant à l'affrontement fatal entre l'Homme-Corbeau et ses deux ennemis affreux.

  • Le Père Noël à Bugarach (8)

    00000.jpgDans le dernier épisode de cette mini-série de Noël, nous avons laissé le Père Noël alors que juste devant lui l'Homme-Corbeau, son libérateur, venait de détruire un des deux doigts de Bug le Troll sortis à l'air libre après des siècles de confinement sous la roche du pic aux mille soucoupes volantes.

    Des roches tombèrent du sommet du pic, tant il s'agitait sous la pression de Bug blessé. Mais l'Homme-Corbeau ne s'en inquiéta pas davantage, car ses ailes le protégeaient, et les pierres roulèrent de chaque côté de cet égide de jais aux longues plumes dures comme du métal.

    Il s'employa alors à couper le doigt qui maintenait le Père Noël contre la paroi de pierre.

    Et le vivant câble se resserra, et comme il était enroulé autour du cou du malheureux, l'Homme-Corbeau craignit qu'il ne l'étouffât voire ne le brisât – et déjà les pores dentus de ce doigt maléfique creusaient sa chair qui en devenait sanglante, menaçant même de l'égorger.

    Vite il s'affaira, et de sa griffe fine et précise il le coupa sans toucher la chair de saint Nicolas, ce qui relevait assurément de l'exploit. Puis il consuma le morceau détaché qui tentait de l'attaquer, en jetant, toujours depuis sa pierre d'opale au feu blanc, un trait pur jailli de sa seule pensée.

    Douée en effet d'âme, cette pierre, réagissant à la sienne, lui obéissait. On eût pu dire que son feu était fait de sa pensée – mais dans la mesure où, par la grâce des anges, elle était liée aux astres.

    Un être sublime la lui avait donnée, lorsqu'il avait reçu son nouveau corps; à peine avait-il pu distinguer ses traits, lorsqu'il l'avait vu dans la lumière, et que, plaçant sad5yupe4-b891e8fd-3470-4762-b1ed-c26b46167811.jpg main devant ses yeux éblouis, il tâchait de voir s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme. Mais il n'était ni l'un ni l'autre – ou plutôt il était les deux, il était les deux à la fois.

    Et il avait tendu une main gracieuse, et sur la paume était cette pierre flamboyante; et d'instinct, sans réfléchir, l'Homme-Corbeau avait aussi tendu sa main, et avait pris cette pierre et l'avait placée sur son front – où elle s'était aussitôt incrustée, sans qu'il en ressentît aucun mal. C'était comme si elle avait toujours fait partie de lui. Et dès qu'elle fut ainsi posée sur lui, il vit des mondes fabuleux, comme si elle était un œil – mais un œil qui plonge dans l'Invisible, et y distingue tout, miraculeusement.

    Et des rayons en sortaient, qui chassaient les ombres et dissolvaient l'apparence illusoire des choses, et montraient le monde à nu.

    Mais aussi des éclairs en jaillirent, qui détruisirent les choses mauvaises, contre lesquelles le cœur de l'Homme-Corbeau se tournait.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser place au prochain, dans lequel la suite de la bataille de Bugarach sera exposée.

  • Le Père Noël à Bugarach (7)

    0000.jpgDans le dernier épisode de cette terrible série, nous avons laissé le Père Noël alors que, ligoté sur la paroi du pic de Bugarach par un doigt étiré de Bug le Troll, il était secouru par l'Homme-Corbeau s'efforçant de trancher ce doigt de son rayon frontal blanc, dur et fin comme une lancette.

    On se souvient que Bug était parvenu à faire sortir un second doigt, qui fouillait la chair du Père Noël et y était enfoncé. Bug resserra le doigt qui maintenait immobiles saint Nicolas et son attelage, et libéra le doigt enfoncé.

    Un flot de sang jaillit de la chair du Père Noël, qui en tressauta. Mais il ne cria pas, ne fit mine d'aucun éveil intime – signe qu'il était déjà bien aspiré dans le doigt de Bug, qui était aussi un tube: il avait la faculté de s'ouvrir au bout, et de sucer, à la façon d'un tuyau, la vie de ceux qu'il entendait déguster par ce biais, vampire d'un nouveau genre.

    Le bout ouvert se referma, se constitua en une pointe dure et noire, à la façon d'un ongle ou d'une griffe, et se jeta sur l'Homme-Corbeau, tentant de le transpercer à la poitrine, au cœur, pour boire sa vie aussi, mais plus rapidement, en le tuant tout de suite! Car il n'avait pas de temps à perdre avec ce menu fretin: il méprisait cet homme qu'avaient transformé des fées, mais qui n'était qu'un mortel de l'époque dégénérée dans laquelle les saint Guillaume de Gellone étaient loin d'avoir subsisté.

    Cependant l'Homme-Corbeau, tout modeste qu'il fût de sa lignée, n'était point dénué de tours, et son agilité lui permit d'éviter le doigt lancé de Bug. Car il se tourna de côté, et derechef lança un rayon blanc de son opale frontale, mais cette fois sur ce doigt 000000000000.jpgque, tout fin qu'il fût, il ne manqua pas.

    Le tube vivant s'était jeté sur la paroi de pierre après s'être arraché du corps du Père Noël, faisant une boucle, et en manquant l'Homme-Corbeau il s'écrasa sur le roc – et le sursaut qu'il fit, l'arrêt qu'il dut faire en percutant la surface dure de la montagne permit à l'Homme-Corbeau de jeter son feu en y plaçant toute sa force, toute sa puissance. Le bout du doigt en fut consumé, sa pointe émoussée, sa griffe éradiquée.

    Un second cri retentit dans la montagne – et des injures jaillirent aussi comme des traits acérés, venant d'Arach le frère de Bug. Car il ressentait les peines et les douleurs de son frère Bug, dont il était jumeau, et avec lequel il ne formait pour ainsi dire qu'une seule âme.

    Mais les menaces n'impressionnèrent pas l'Homme-Corbeau – qui était passé par les portes de la mort, déjà une fois en cette vie! Il fit jaillir ses propres griffes au bout de ses doigts comme des serres, saisit le doigt blessé du monstre, puis le déchira, le rompit, le coupa, le lacéra à la vitesse de l'éclair – et un sang noir en bondit, mélange du sang de saint Nicolas et de celui de Bug même, et une puanteur aussitôt s'exhala, comme si des esprits mauvais s'enfuyaient en hurlant de cette chair infâme.

    Mais il est temps, chers amis lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette série brutale et sanglante.

  • Le Père Noël à Bugarach (6)

    00000000000.jpgDans le dernier épisode de cette surprenante série de Noël, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, gardien secret de l'ancien comté du Razès, alors qu'il s'élançait vers le pic de Bugarach où on l'avait prévenu qu'était vicieusement ligotée la pieuse innocence du Père Noël.

    Ayant profondément foi en sa bonne fée – qui, étoile singulière brillant de son éclat particulier, était dans le ciel de la suite de sainte Marie Madeleine –, il arriva à toute allure en vue du Père Noël enchaîné et comme cloué à la paroi du pic de Bugarach par le doigt pareil à un câble de l'horrible Bug, lamentable troll. Il se dit qu'en fait sa tâche serait peut-être aisée: rien ne semblait pouvoir l'empêcher d'arriver jusqu'au bon saint Nicolas – tout était calme et sans obstacles, sans ennemis, sans défenses manifestes.

    Il se plaça bientôt près du saint patron des enfants, et lui parla, lui demandant si cela allait. Le malheureux leva la tête, et l'Homme-Corbeau eut un frisson: son regard était vide, comme si son âme avait été complètement bue.

    Comment cela était-il possible? Il essaya de réveiller son esprit, lui mit la main sur l'épaule – mais le saint aux dix mille cadeaux ne fit que tourner mécaniquement la tête vers la main posée, comme s'il ne comprenait pas la sensation causée par elle, puis recommença à regarder de son air vide son sauveur, avant de baisser à nouveau le front, comme s'il ne signifiait absolument rien pour lui.

    L'Homme-Corbeau se dit: «Quel est ce mystère? Ne reste-t-il plus, sur ce plan terrestre, de cet homme qu'une coque vide? L'âme du Père Noël a-t-elle été bue, 000000000.jpgdéjà, par l'horrible Bug? Quoi qu'il en soit, commençons par trancher ce long doigt rouge infect, qui maintient ici le Père Noël prisonnier.»

    Il se concentra – et un fin rayon blanc de feu cristallisé sortit de la pierre d'opale qu'il portait au front, pour toucher le doigt qui ligotait le Père Noël comme un lasso – entrant dans sa chair, et qui maintenait aussi, dessous, le traîneau suspendu dans les airs, avec les rennes qui beuglaient de temps en temps, mais étaient globalement inertes et effrayés, attachés au traîneau par le timon. Tout de suite, une fumée âcre s'éleva dans les airs, et le doigt tressauta, laissant couler un sang noir. On entendit un cri de rage à l'intérieur de la montagne, et la paroi trembla.

    Mais il est temps, chers amis lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant au récit de la bataille entre Bug et Arach et l'Homme-Corbeau, gardien saint du Razès immortel.

  • Le Père Noël à Bugarach (5)

    0000000000000.jpgDans le dernier épisode de ce conte annuel, nous disions que l'Homme-Corbeau, prévenu par l'ombre divine de saint Guillaume de Gellone, s'était envolé vers le pic de Bugarach pour délivrer le Père Noël enchaîné de ses abominables persécuteurs. Il songeait que l'an passé il n'était venu à bout des ennemis du Père Noël tapis dans le Canigou que grâce à l'intervention inopinée de Captain Corsica, gardien de la Corse éternelle.

    Cependant, tout en volant il se souvint que celui-ci était cette fois occupé par le retour du terrible Lestrygon, et que la plupart des Captains et des Génies gardiens étaient occupés à combattre les démons qui répandaient l'infection spirituelle apparaissant dans l'air sous forme de boules couronnées d'éclairs. Certes, le sorcier-diable Radsal-Tör, rêvant d'immortalité terrestre et à cette fin se nourrissant des peurs et des illusions des ordinaires mortels, avait été provisoirement vaincu à Paris par Captain France, mais il avait laissé derrière une horde d'insidieux disciples, qui poursuivaient son œuvre et par lesquels – si puissants étaient-ils! – les elfes protecteurs et les super-héros veilleurs de la France et de ses régions semblaient submergés au combat, en ce moment. Toute l'Europe du reste était en proie à ces démons, et même Captain Europe avait dû se réveiller de son superbe sommeil pour intervenir et tenter de sauver les pays sous sa garde en attaquant directement la base occulte où, dit-on, avait été recueilli et abrité Radsal-Tör après sa défaite contre Captain France. Mais il s'agit d'une autre histoire, qui ne nous concerne pas ici, et sur laquelle, si Dieu le veut, nous reviendrons à l'occasion, ultérieurement.

    Cependant, il faut l'avouer, l'Homme-Corbeau n'avait point trop à faire, la haute vallée de l'Aude étant relativement protégée des démons qui circulaient surtout dans les grandes villes, et les lieux très peuplés. Mais il avait justement une autre mission, désormais: sauver le Père Noël qui, au contraire, était d'autant plus en danger que la région qu'il avait traversée était déserte, et donc propice à l'action agressive des trolls maléfiques. Car le Père Noël ne pouvant guère se ressourcer dans la foi des enfants 0000.jpget des familles en pénétrant les maisons douces et chaudes, éclairées, illuminées derrière leurs fenêtres d'or, et en se laissant porter par l'amour de ses fidèles adeptes, il était relativement en danger en passant notamment au dessus de Bugarach, ainsi que les faits que nous avons racontés l'ont confirmé.

    Et l'Homme-Corbeau se dit que cette mission serait pour lui extrêmement dangereuse, peut-être plus encore que la précédente, celle de l'an dernier, puisque les trolls Bug et Arach, jadis dotés de puissance par l'ange de Jupiter, pouvaient bien le déchirer et le mettre en pièces, étant trapus, forts, redoutables, épais, pareils à deux géants aux larges épaules. Ayant dévié de leur mission antique, ils étaient devenus sans pitié, âpres, sombres, ténébreux, violents, et ils frappaient sans crainte de faire mal, mais au contraire avec le plaisir d'exercer le plus possible leur puissance. Ils se justifiaient en prétendant qu'ils avaient été abandonnés par les leurs, et cela les rendait colériques et brutaux, cela déchaînait en eux avec vigueur les entités de l'abîme, qui volontiers leur prêtaient leur feu et leurs foudres – lesquels, en imprégnant leurs membres, les rendaient quasiment invincibles!

    Jadis Guillaume de Gellone était parvenu à les vaincre, miraculeusement; l'Homme-Corbeau serait-il en mesure de réitérer un tel exploit? Il en doutait beaucoup. Et pourtant, tout à son devoir, il éprouvait de la joie de sentir derrière lui les entités célestes, de se sentir approuvé par le concert des étoiles, et il volait en s'irriguant de leurs flots de clarté, alors que, dans la nuit sans nuages des Corbières, il se précipitait vers le sommet de ce massif étonnant.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette merveilleuse histoire.

  • Le royaume d'une rivière: de l'Aude à l'Aragon

    0000.jpgOn a beaucoup dit que les départements français n'avaient pas d'âme à cause de leurs noms de rivières, minérales et impersonnelles. Mais il existe bien des royaumes émanés d'une rivière – et en particulier il y eut l'Aragon, né sur les rives d'une rivière du même nom, dans le nord de l'Espagne. Charlemagne, dit-on, en a fait un comté, pour défendre la chrétienté des Sarrasins, puis un des comtes s'est fait roi: l'Aragon n'appartenant pas en propre à la France ou au Saint-Empire, il le pouvait.

    Peut-être pourrait-on imaginer qu'un jour des comtés apparaîtront dans les ruines des départements français – notamment les plus excentrés, les plus proches des montagnes, de la mer, des lieux sauvages. Le département de l'Aude a justement cette tendance, de se définir comme ayant une identité propre. Et c'est logique, car la rivière de l'Aude baigne toutes les villes du département. Plus elle s'approche de la mer, plus celles-ci sont grosses: d'abord il y a Quillan, trois mille habitants, ensuite il y a Limoux, dix mille, 0000000000.jpgpuis Carcassonne, la préfecture, en a quarante-cinq mille, enfin Narbonne, la plus grande, en a cinquante-cinq mille. La République a montré sa tendance à l'abstraction vide en choisissant Carcassonne comme chef-lieu, alors que Narbonne la dépasse. Cela dit, on ne peut pas tout prévoir. À l'époque où le choix a été fait, Carcassonne était plus grosse, plus somptueuse, plus aristocratique, plus élégante. Je l'ai dit déjà, l'effondrement de l'industrie textile l'a ruinée.

    Quelle qualité eut donc l'Aude pour inspirer des fondateurs de cités? On connaît les histoires antiques de héros ayant fait l'amour avec des nymphes de rivières. Il doit y avoir là un fond de vérité, une forme de relation spirituelle intime. Dans les vapeurs d'une rivière une vie invisible, insaisissable, une présence reflète 0000000000.jpgsur les hommes le ciel étoilé, et lui sert de guide. Elle dessine sous ses yeux des figures qui lui montrent la voie, et unissent par conséquent les hommes dans un même esprit. Des lois en sortent, des peuples.

    Honoré d'Urfé en était plus ou moins conscient quand, évoquant la nymphe du Forez qu'il disait orgueilleusement mère des Gaulois, il n'oubliait pas de mentionner le glorieux Lignon, et de louer ses rives idylliques.

    L'écrivain écossais David Lindsay, plus ou moins gnostique, a peint, feignant de décrire une autre planète, la force spirituelle des rivières: il a évoqué des gerbes d'étincelles qui se trouvaient à leur source, et qui, peu à peu, se réduisaient en intensité et en nombre. Et de fait, en haut des montagnes, les torrents semblent déposer sur les rives une vie plus noble, plus pure, plus luisante que dans les plaines paresseuses. On vénérait, à cause de cela, les sources: c'est là que se trouvaient les Nymphes!

    Ces étincelles étaient dites par Lindsay des sortes d'atomes, et je suppose qu'il n'aura pas échappé aux Genevois que le début du Rhône après l'élargissement du Léman est plein de cygnes portant dans leurs ailes ces particules luisantes! J'en ai fait un poème, une fois – présent dans mon dernier recueil.

    Les sources pyrénéennes sont pleines de vertus médicales, c'est connu aussi. Il y a là une logique. Et c'est une de ces vertus qui s'incarna dans le royaume d'Aragon, une autre qui s'incarne dans le département de l'Aude. C'est même elle, pensée vivante de l'eau, qui a créé, dans les âmes, les innombrables illusions dont s'est auréolé le département, ces dernières années. Elle est belle, puissante, mais malicieuse. Ses images chatoyantes peuvent aussi tromper. Bénie soit-elle.

  • Le Père Noël à Bugarach (4)

    00000000.jpgDans le dernier épisode de ce conte annuel de Noël, nous avons fini notre récit alors que nous décrivions le palais éthérique où, lorsqu'il veille sur le Languedoc en général et la vallée de l'Aude en particulier, trône Guillaume de Gellone devenu immortel à la suite d'une grâce divine.

    Il est très beau et très étrange et, lorsqu'il surveille les alentours, il a de singulières jumelles d'or dont les lentilles brillent comme du cristal, et qui grossissent chaque chose, les place sous les yeux comme si elles étaient toutes proches. On dit même qu'elles ont le pouvoir de les amener réellement, qu'elles ouvrent une porte dans l'espace qui permet de se rendre instantanément dans n'importe quel lieu souhaité. Cela n'aurait rien d'étonnant, car ces jumelles sont un don de sainte Marie Madeleine en personne: elle les a apportées de la Lune. Là, des nains célestes les ont forgées en saisissant la substance des rayons du soleil, et en les concentrant et en les cristallisant. C'est du grand art. Du moins le dit-on.

    On prétend, également, que Guillaume de Gellone a reçu son bâton de commandement, pouvant faire office d'épée magique, de saint Jean Baptiste descendu des étoiles – lui, le gardien occulte de Couiza, la ville qui dresse ses bâtiments cuivrés au pied de la colline.

    Car elle a été fondée par des bergers, et ils se sont toujours bien reconnus en lui, et il leur en a toujours marqué une reconnaissance profonde. Il a, dit-on, nommé Guillaume de Gellone auxiliaire de son patronage, et le fils d'Émery de Narbonne a accepté volontiers cette mission, il en a même été vivement flatté.

    Cependant il a reçu une interdiction: de ne plus intervenir de lui-même. Il doit désormais agir à distance, par voie pour ainsi dire télépathique, en passant par un mortel qui n'a pas encore franchi le seuil de la mort. Et qui plus est il doit s'assurer que celui-ci a bien à son tour accepté la mission qu'il lui a donnée, qu'il ne l'accomplit pas comme un automate.

    Or l'an passé, on s'en souvient, un super-héros d'Occitanie fut nommé, révélé au monde! Intermédiaire entre les hommes et les anges – sorte de bon démon –, il surtout était un homme défunt refait par les anges avec l'appui, le soutien et le secours des 000000.jpgfées de la Terre – les fameuses Mitounes, qui peuvent aussi, en plus de leurs illusions, tisser de puissants corps éthériques permettant aux ombres d'agir efficacement, contre le Mal et son armée!

    Et c'est ainsi que l'Homme-Corbeau, protecteur du Razès, a participé à la libération du Père Noël piégé par une dame qui, sans être trop méchante, errait dans son esprit – j'ai nommé la bonne fée du Canigou, la puissante Sinislën.

    Or donc l'Homme-Corbeau, prévenu par l'ombre étincelante de saint Guillaume venue lui rendre visite une nuit, a mis son costume de héros, et s'est précipité, en volant et sous sa forme de corbeau géant, vers le pic de Bugarach pour délivrer le pauvre Père Noël piégé. Il avait bon espoir de résoudre le problème rapidement, ayant déjà résolu celui de l'an passé – quoique avec l'aide de Captain Corsica, toutefois.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange aventure.

  • Le Père Noël à Bugarach (3)

    0000.jpgDans le dernier épisode de ce conte annuel de Noël, nous avons notre récit alors que nous parlions des indécrottables trolls Bug et Arach que Guillaume de Gellone avait enfermés dans le pic qui porte leur nom unifié.

    Or, ces dernières années, beaucoup de gens leur ont au moins sacrifié beaucoup d'énergie, et cela leur a rendu de la vigueur. Ils ont pu, dans la muraille jadis dressée pour les contenir, pratiquer un trou, et Bug, notamment, a pu y faire glisser un de ses doigts, qu'il a fort longs. Ce doigt s'est allongé, allongé, allongé – et, tel un tentacule fin mais solide comme un câble, il s'est enroulé autour du traîneau du Père Noël, et l'a attiré jusqu'au mur, tout près de l'ouverture, où ensuite lui et Arach ont essayé de le faire passer, pour le piéger à jamais, et le dévorer, s'emparer de ses cadeaux et de son feu vital – et redevenir par là les dieux qu'ils étaient dans les temps très anciens, à l'époque où on les adorait, et où on leur sacrifiait des êtres humains!

    Cela a été dur, pour le Père Noël, son traîneau a beaucoup tangué, ses rennes ont été plusieurs fois blessés. Et lui-même a fini plaqué contre la paroi du pic de Bugarach, et le doigt de Bug, s'enroulant autour de son cou, s'est employé à le torturer, déchirant ses habits, plongeant dans sa chair, y creusant des trous grâce à son ongle acéré, y faisant jaillir le sang dont d'ailleurs déjà il se nourrissait, grâce aux petites dents dont étaient munis ses maudits pores, horrible chose à dire. Et Bug finit par pouvoir faire passer un deuxième doigt dans le trou, et avec, le déroulant et l'étirant de façon démesurée, il saccagea les cadeaux, captant de sa bouche énorme, collée près du trou, les effluves d'amour dont les elfes du Père Noël les avaient remplis, en les préparant. Puis il tourmenta les rennes de la même manière, se nourrissant de leur peur et de leur souffrance, de leur sang et de 0000000000000.pngleur vie. Il était infâme, on ne peut pas trouver d'être qui le soit davantage.

    Pendant ce temps Arach n'était pas en reste, car par l'ouverture pourtant petite et presque entièrement bouchée par les deux doigts glissés de son frère Bug, il jetait sur saint Nicolas des paroles fielleuses, injurieuses, immondes, faites pour le désespérer, l'humilier, le meurtrir – car il connaît cet art, le bougre.

    Tout cela, je dois le dire, m'a été dit en rêve par Guillaume de Gellone lui-même – le très saint protecteur de la haute vallée de l'Aude et de tout le Languedoc, qu'il a jadis sauvé du mal. Encore aujourd'hui veille-t-il sur le pays depuis le véritable sommet de Rennes-le-Château, invisible pour les yeux; car, là, se tient un château éthérique, fait de pierres précieuses essentialisées, une sorte de loge tissée de rayons d'astres, et c'est dans sa salle d'arc-en-ciel que se tient Guillaume à la façon d'un ange, mais d'un ange couronné, d'un roi!

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant au sort douloureux du Père Noël en la dernière et récente nuit de Noël.

  • Le Père Noël à Bugarach (2)

    00000000000.jpgDans le dernier épisode de ce conte annuel de Noël, nous avons laissé Guillaume de Gellone alors qu'il venait de refermer la porte des trolls de Bugarach, malencontreusement ouverte par eux avec le secours de quelques sorciers humains.

    Par la suite Guillaume est devenu seigneur du fief, afin de bien surveiller son ouvrage. Et on sait qu'il est le premier seigneur connu de Rennes-le-Château – qui n'est pas loin et qui, surtout, est une belle élévation depuis laquelle on peut surveiller le pic de Bugarach et les autres montagnes environnantes, lesquelles contiennent, dans leurs profondeurs, des trolls et des mitounes, des êtres violents et barbares ou bien de rusées ensorceleuses.

    Pour ces dernières, qui ont voulu le séduire, Guillaume les a du reste assagies, elles sont devenues bien meilleures après qu'il s'est occupé d'elles. Elles se sont mises, sous sa direction, dans la lumière de sainte Marie Madeleine, la fameuse repentie.

    Et c'est pourquoi l'église de Rennes-le-Château a été dédiée à celle-ci: revenant du ciel (où elle était installée depuis son départ de la terre) à la demande du seigneur Guillaume de Gellone, elle a instruit les Mitounes et leur a appris à être bonnes – et à méditer, comme elle, sur les saintes Écritures et la 00000000000.jpgmort de Jésus-Christ, sur la Croix. Car c'est ainsi qu'elle est représentée à Rennes-le-Château, selon les visions authentiques des anciens sages bien meilleures et plus fiables que celles des sages nouveaux qui prétendent corriger les anciens (mais en racontant les choses selon ce qui leur fait plaisir, pour l'essentiel).

    Les mitounes de Rennes-le-Château en ont été adoucies, amendées, et depuis, elles sont douces et bonnes – elles le sont si profondément qu'on les prend souvent pour Marie-Madeleine même. Elles ont pris son visage, à force de vivre dans sa lumière. Car il faut savoir que les Mitounes n'ont pas de visage très distinct: elles peuvent en changer à volonté, en principe. Mais elles ont développé tant d'amour pour Marie-Madeleine qu'elles ont imité en tout point sa forme, ce qui explique que beaucoup d'hommes les aient prises pour la sainte. Cependant elles n'ont pas sa pureté: certaines d'entre elles restent joueuses et malicieuses, et continuent de s'amuser de la naïveté des hommes en prenant toute sorte de formes trompeuses.

    Plus tard, Guillaume de Gellone est devenu religieux, à son tour – totalement imprégné de l'ange qui vivait en lui, vivait avec lui, et le guidait dans sa vie de guerrier preux. Mais il faut dire que malgré tous ses efforts il ne put jamais convertir au bien, comme il avait fait avec les Mitounes, les trolls Bug et Arach, qui sont restés ses ennemis, ses ennemis irréductibles jusqu'au bout, êtres abominables, sorciers infernaux qui ont appris des Mitounes à tisser des illusions aussi, se faisant passer auprès des hommes pour d'absurdes sauveurs venus d'une autre planète. Cependant ils ne l'ont pas fait pour jouer, mais pour servir d'obscurs et égoïstes desseins, en vrais démons qu'ils sont.

    Mais ces explications ont pris de la place, et nous devons remettre à la prochaine fois le récit du Père Noël capturé proprement dit.

  • Le Père Noël à Bugarach (1)

    000000000000.jpgChaque année, le Père Noël est freiné dans sa mission par des exhalaisons terrestres malignes, qui font souffrir ses rennes et lui-même le tourmentent, car dans ces exhalaisons se trouvent des êtres maléfiques qui en profitent pour s'arracher à la terre où on les a jadis confinés, ils parviennent à se recouvrir de ces exhalaisons comme d'un vêtement les protégeant des rayons des étoiles – lesquels leur font si mal.

    Et il faut dire une chose: ces exhalaisons sont créées par les passions humaines – les mensonges, les peurs, les haines, tout ce qui est négatif dans l'âme, et justement s'en exhale. Ils donnent aux monstres une force, un corps, un pouvoir de résister aux êtres d'en haut qui les surveillent, d'échapper brièvement à leur action. Il leur donne une puissance inconnue autrefois, quand l'homme ne commettait pas toutes les fautes qu'il commet aujourd'hui, et qu'il ne recevait que de belles visites, comme celle du Père Noël. Car alors, rien ne faisait obstacle à sa course 000000000000.jpgdans les vapeurs qui s'élevaient de la terre, et il se rendait très souvent dans les villages, entrait très souvent dans les maisons, passait tout près des toits. Ce n'est plus le cas, cependant.

    Or, cette année, saint Nicolas a été particulièrement gêné dans sa mission habituelle par deux trolls effroyables – nommés Bug et Arach, violeurs bien connus des nuits languedociennes. Il passait, la nuit du 24 au 25 décembre, au-dessus de leur antre, nommé communément le pic de Bugarach – montagne des Corbières arides, dans le département français de l'Aude.

    Des fables ont été racontées sur elle: des extraterrestres y auraient une base, et ils s'apprêtaient à emmener les âmes pures dans leur soucoupe volante. Il n'en est rien. Le pic de Bugarach, énorme rocher incliné, est en réalité le couvercle soulevé d'un royaume de trolls très dangereux. Leur puissance leur a permis, il y a de nombreux siècles, de soulever la dalle posée sur leur 00000000.jpgempire par l'archange saint Michel, à l'époque où il abattit les démons et vainquit les dragons.

    Il y avait, dans cette vallée, il y a très longtemps, des sacrifices humains, destinés à conférer à ces trolls une puissance nouvelle, et à les amener à la partager avec certains mortels pervers et ambitieux – ceux qui avaient établi cette coutume du sacrifice humain. Et les trolls, grâce à cette nourriture pour eux apprêtée, étaient parvenus à soulever le plafond de leur prison, et c'est ce qui donne au pic de Bugarach sa forme si spécifique.

    Ils n'ont pas pu achever leur entreprise, bien sûr: un ange de l'armée de Michel a guidé jusque-là le fameux Guillaume de Gellone, lui a confié une épée fulgurante, et après avoir repoussé leurs assauts il a blessé mortellement, ou du moins gravement ces deux trolls immondes, qui ont dû rebrousser chemin – se réfugier dans leur vieil antre. Puis, prêtant sa bouche à l'ange, il a refermé, en la scellant d'un enchantement puissant, la porte de leur royaume maudit, érigeant même une muraille nouvelle pour bloquer l'ouverture récemment pratiquée, ce qui a rendu leur prison finalement encore plus solide qu'avant. Car l'ange, passant par Guillaume, ordonna à la roche de se reformer, et elle ne put qu'obéir.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, avant de revenir, la prochaine fois, au drame du Père Noël cette année.

  • Carcassonne et ses légendes fondatrices

    Dame_carcas.jpgAu treizième siècle, à l'époque des croisades contre les Albigeois, les Languedociens se pensaient différents des Français, et cela venait de leur langue, mais aussi, sans doute, du royaume wisigoth. Je ne crois pas que cela venait des Arabes venus jusqu'à Poitiers, mais il y avait un lien profond entre les royaumes arabes et les Wisigoths, pour deux raisons.

    D'abord, parce que les Arabes avaient vaincu les Wisigoths, et donc se pensaient leurs successeurs légitimes. Ensuite, parce que l'arianisme des Wisigoths les éloignait des Francs et les rapprochait des musulmans, comme cela a été dit par Henry Corbin. L'influence franque – et, sans doute, la tendance proprement chrétienne demeurée dans l'arianisme – a suscité la Reconquête espagnole – même lorsqu'elle a pu être le fait de Wisigoths de souche.

    Il est donc très intéressant que dans les traditions locales, Carcassonne doive son nom à une Sarrasine appelée Dame Carcas – qui, après la mort de son mari calife, aurait longtemps résisté aux Francs, avant de se rendre.

    Était-elle réellement arabe? Les Francs n'appelaient pas Sarrasins forcément ce que nous appellerions tel, et leurs préoccupations ethniques étaient plus limitées que nous ne parvenons à le concevoir: pour eux, les peuples étaient subordonnés à la religion; et ils se distinguaient surtout des Wisigoths ariens par le catholicisme romain. De même, ils pouvaient aisément confondre les musulmans wisigoths ou arabes, ou les musulmans et les ariens: les noms qu'ils leur donnaient émanaient de courants majoritaires, à peu près comme quand ils ont appelé les Germains des Allemands, parce qu'ils combattaient surtout les Alamans, parmi les Germains. D'un point de vue historique, eux-mêmes étaient des Germains vivant en Gaule.

    Dame Carcas est réputée avoir donné une âme à Carcassonne en tenant en respect Charlemagne: c'est là l'extraordinaire de la chose. Ce génie féminin, de nature au fond élémentaire, rappelle les fées qui protégeaient les châteaux anciens, avant qu'ils ne fussent pris par des princes modernes.

    Car finalement Carcas a épousé un comte carolingien, et s'est convertie au christianisme – miracle de l'amour qui, lui, rappelle le mariage de la princesse sarrasine d'Orange avec le pair Guillaume de Gellone dans La Prise d'Orange, chanson de geste qui le raconte. La Sarrasine était constamment aussi la sorcière, ou la femme orientale issue d'une civilisation plus haute, plus raffinée, mais ne connaissant pas Dieu au sens vrai.

    Elle place Carcassonne peut-être dans la lumière de Vénus, puisque la cité, selon une autre légende, aurait été fondée par le fils de cette déesse, le Troyen Énée.

    Mais il restait encore à se lier à Jésus-Christ, et quand Charlemagne, admiratif de la résistance de Carcas, s'en est allé, la dame d'elle-même s'est rendue, et ralliée à lui. Elle l'a fait librement, sous le possible coup d'une illumination!

    Et il y a là, dans cette dame à la fois hérétique et indomptable, tout ce qui vivra après dans l'âme des cathares et des troubadours.

    Il y a peut-être aussi ce qui vivait, comme force élémentaire, dans l'Aude même, comme rivière fondatrice. Le nom du département, pour le coup, aurait un vrai sens.

    L'Aragon, au départ, n'était qu'une rivière; ensuite c'est devenu un royaume.

    Le destin de l'Aude? On ne sait.

    (Comme l'indique le premier commentaire ci-dessous, la première image de cet article vient de Wikipedia et est libre de droits; la seconde a été supprimée, faute d'une autorisation des héritiers de son créateur.  Elle représentait un élément de festival local, une figure géante en pâte à papier.)