Culture

  • Les contes de fées de madame d'Aulnoy

    00000000000000.jpgDepuis ma jeunesse estudiantine, j'étais curieux des contes de fées de Mme d'Aulnoy (1651-1705). Les programmateurs de l'Agrégation de Lettres ayant eu l'idée inattendue d'en imposer une sélection cette année, j'ai eu l'occasion de les découvrir.

    Je me crois plus ou moins spécialiste du merveilleux, même quand il n'est inséré qu'accessoirement dans la grande littérature. Assez abondant chez Fénelon et La Fontaine, il l'est davantage encore chez Mme d'Aulnoy, il l'est autant que chez les auteurs modernes de fantasy qui en contiennent le plus. Les programmateurs du concours démontrent ainsi qu'en France, le merveilleux a été aussi abondant qu'ailleurs, et qu'eux-mêmes ne lui sont pas hostiles: pas du tout.

    Bariolé et chargé, celui de Mme d'Aulnoy me rappelle celui de Sophie Audouin-Mamikonian, l'équivalent français de J. K. Rowling dont je lisais la série Tara à ma fille, quand elle était petite. J'ai bien dû lire des auteurs de fantasy équivalents, quand j'étais petit moi-même. Mais il y avait généralement chez eux une cruauté, une noirceur philosophique que Mme d'Aulnoy n'affiche pas particulièrement. Et quand la philosophie était plus chrétienne, comme chez Tolkien, le merveilleux était pris plus au sérieux, plus profondément lié à la religion.

    Car Mme d'Aulnoy s'appuie sur le merveilleux gaulois, tel qu'il était déployé dans la littérature médiévale, mais avec tout le plaisir du jeu qu'on observe chez les auteurs les plus récents – je dirais postérieurs à Tolkien: dans sa lignée, mais plus légers.

    Souvent son merveilleux est ornemental et sert à décorer plaisamment des contes moraux, satiriques ou galants. À la rigueur, certains d'entre eux pourraient s'en passer.

    Mais quand il devient central dans l'évolution narrative – quand, par exemple, la transformation d'êtres laids en êtres beaux par 00000000000.jpgles fées est absolument nécessaire à l'histoire d'amour –, un phénomène curieux se produit, qui m'a fasciné – notamment dans le récit du Rameau d'or. Car l'amour parfait semble s'accomplir dans un monde parallèle, rêvé, où les âmes prennent une forme idéale, et se rencontrent. L'aspect curieux de la chose est qu'en rien l'individu ne reste seul, au sein de ce beau songe: grâce aux fées, on peut y vivre à deux.

    Mais on n'y vit qu'à deux. Les parents sont laissés dans le monde ordinaire, où les amants sont crus morts, puisque disparus dans un autre. Le reste de l'humanité s'est envolé, pour le couple béni.

    C'est beau, et en même temps il y a quelque chose d'illusoire et de triste, dans cette idée. Cela me rappelle Pierre Teilhard de Chardin disant que le couple était une étape nécessaire à l'appréhension du Christ, esprit de l'humanité entière – et même, ultérieurement, du Père, esprit de tout l'univers créé. Il n'était pas une fin en soi, comme il peut l'être dans le paganisme, ou l'hédonisme. Cependant, le pouvoir de la fée ne s'étend pas plus loin.

    Et sous ce rapport ce conte assez beau et émouvant, mais inquiétant, fait songer à Lord Dunsany (1878-1957) et à sa Fille du roi des Elfes (1924). On se souvient qu'il se termine par l'intégration par Jupiter de deux amants dans un grand globe de lumière hors du monde. Cet Irlandais optimiste, amateur de merveilleux, de nature et de traditions celtiques est peut-être l'auteur qui se rapproche le plus de madame d'Aulnoy. C'est un compliment, pour les deux.

  • La notion de dérive sectaire

    00000000000.pngLes officines gouvernementales françaises ont défini un principe assez connu dans l'espace francophone appelé dérive sectaire, et sa manifestation juridique est curieuse. Car elle ne se traduit aucunement en droit, elle n'a aucun reflet dans les lois. Il s'agit simplement d'un dispositif administratif autorisant les fonctionnaires à agir selon le sentiment qu'ils ont d'une dérive sectaire.

    De fait, il ne peut s'agir de rien d'autre que d'un sentiment, puisque la notion a une résonance clairement morale, et la raison pour laquelle elle ne se traduit pas dans les lois est évidente: le principe de liberté de conscience ne le permettrait pas.

    Mais il est curieux que l'administration, qui s'appuie sur des lois en théorie si justes, cherche au fond à les contourner en agissant directement au nom de principes supérieurs, si sacrés que personne n'ose les contester: oui, à tout le peuple, la dérive sectaire apparaît comme une chose horrible, devant être combattue, même si l'appréciation en est floue, même si les principes fondamentaux de la République ne permettent pas qu'elle se traduise dans les lois.

    Il s'agit à mon sens d'une survivance de la croyance au diable qui, reproduite dans le système philosophique officiel, rationaliste et scientiste, devient une croyance à l'idéologie régressive, réactionnaire et superstitieuse. Comme disait un prêtre catholique, en 000000000.jpgAfrique on lutte contre la sorcellerie, en Europe on lutte contre les superstitions. Mais il s'agit du même réflexe; et il n'est pas vrai qu'on en ait changé parce que, dans les esprits, l'autorité morale et spirituelle est passée des docteurs de l'Église – saint Thomas d'Aquin, saint François de Sales, sainte Catherine de Sienne – à la philosophie des Lumières – Voltaire et son équipe.

    Un certain universitaire appelé James A. Beckford a publié, en 2004, un article dans un volume appelé Regulating Religion. Case Studies Around the World; il se nomme 'Laïcité', 'Dystopia', and the Reaction to New Religious Movements in France. Il rappelle que la république française n'est pas réellement neutre, mais cherche, par ses institutions culturelles – ou même son action répressive – à favoriser voire à imposer un certain courant rationaliste, scientiste et positiviste que tout le monde identifie parfaitement comme étant une culture laïque, républicaine, humaniste, et tout le reste habituel.

    Cela se recoupe avec mes propres recherches sur l'origine de l'Italie laïque – et les lettres privées du franc-maçon savoyard Albert Blanc (1835-1904), qui déclarait qu'il n'y aurait pas de liberté, au sein de la Nation, pour l'Église catholique, mais que la religion rationaliste la remplacerait par l'intermédiaire des universités et autres institutions culturelles subventionnées d'État.

    Je ne crois pas, à vrai dire, à un tel système, mis à mal simplement par l'influence américaine: le peuple ne comprend plus la logique française, reposant sur la certitude non prouvée que le rationalisme rend libre, et qu'il peut donc être obligatoire sans enfreindre le premier principe de toute république normalement constituée – la liberté. Ce qui est libre est d'abord le choix religieux. Et même si la neutralité du gouvernement américain a aussi ses limites, celles-ci n'en apparaissent pas moins comme meilleures que celles de la France, parce que plus larges.

    Si réellement le rationalisme doit sauver le monde et rendre libre l'humanité, le citoyen instruit comprend mal pourquoi il ne peut pas être librement choisi, déjà. Quel être humain normal ne choisit pas la liberté, lorsqu'elle se présente à lui? C'est aussi une question de confiance, et quel gouvernement apparaît comme légitime si, élu, il n'a aucune confiance dans les choix personnels de ceux qui votent? La logique n'en est pas claire et la cohérence américaine apparaissant comme plus grande, le peuple est simplement attiré par elle, inexorablement.

    En Savoie, on trouve la logique suisse également très cohérente, mais à Paris, on y résiste sans doute avec plus de succès qu'à la logique américaine. Le rapport de force n'est pas le même: évidemment.

  • Templiers et cathares: quels liens ont-ils?

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    Il est étonnant que, lorsqu'il s'agit du pays dit cathare, en Occitanie, on évoque également les templiers (notamment pour Rennes-le-Château), comme s'il y avait un lien fort entre les deux, alors qu'on peut lire, dans La Chanson de la croisade albigeoise, que ce sont les Français, Simon de Montfort puis le futur roi Louis VIII, qui sont accompagnés des Templiers. Les Templiers font partie des croisés, et non de ceux que les Français persécutent. Les templiers ont combattu les cathares et les seigneurs languedociens leurs alliés. La confusion vient d'une perspective historique trop globale. Comme, après avoir anéanti les cathares, les rois de France ont anéanti les templiers, on se dit que les deux groupes étaient objectivement liés. C'est corroboré par Harvey Spenser Lewis, le fondateur de l'AMORC, qui, les embrassant dans une même sphère chatoyante, assure que les cathares et les templiers conservaient en secret l'héritage de l'initiation antique.

    Mais il n'en est pas ainsi. En tout cas du point de vue de la succession historique. Car, d'un point de vue mystique, il y avait peut-être des points communs. La tendance à vénérer une image très solaire de Jésus-Christ, à rejeter des objets du culte trop terrestres – et donc à s'opposer jusqu'à un certain point au catholicisme officiel – a pu se retrouver dans les deux cas. Un autre trait pouvait les lier: l'influence orientale. Les cathares, dit-on, venaient des Bogomiles, en Bulgarie – de chrétiens peut-être marqués par le bouddhisme: on le connaissait, en Orient. Et les templiers, pense-t-on, ont reçu de l'Orient une influence déterminante, dont certains pensent qu'elle les a amenés à négliger le Jésus historique, pour ne vénérer qu'une image très 0000000000.jpgmystique et pure du Christ – mêlée à Dieu, perdue dans sa lumière sublime; ce qui rejoint l'arianisme.

    Car, au-delà des Bogomiles, l'arianisme a certainement favorisé, aussi, le catharisme. Cette hérésie, répandue chez les Wisigoths était réputée proche en plusieurs points de l'Islam par Henry Corbin. Elle faisait du Fils un simple reflet terrestre du Père, resté supérieur. Cela portait au mysticisme, et en même temps à négliger le monde, à ne pas croire en ses métamorphoses. On attendait surtout d'en sortir pour rejoindre Dieu. À l'inverse, le roi de France voulait qu'on pût dire qu'il instituait des règles justes pour créer une cité idéale dont il fût le chef. Ces mysticismes échevelés donc le gênaient.

    Comme les templiers n'étaient pas reconnus spécialement hérétiques, c'est une rivalité directe avec le roi de France avide de leur or qui les a perdus. Mais c'est aussi parce que le catharisme amenait le Languedoc à ne plus payer ses impôts que le roi de France y est intervenu. L'ordre matériel devait s'imposer.

    En tout cas, au treizième siècle, les templiers servaient encore d'auxiliaires fidèles au Roi, ce n'est qu'au siècle suivant qu'ils seront anéantis par Philippe-le-Bel. Donc les templiers ont combattu les cathares, et il est absurde de les lier historiquement.

  • Des premiers hommes peints comme silhouettes (Pline l'Ancien)

    000000000.jpgJ'ai commencé à lire le livre sur la peinture de Pline l'Ancien, avant de devoir, pour les besoins de l'agrégation de littérature, reprendre L'Âne d'or d'Apulée: car j'ai déjà dit que je lisais du latin tous les jours, mais le programme prime. Or, Pline dit une chose singulière, qui ouvre à un abîme de réflexions. Il affirme qu'à l'origine, les personnages peints n'étaient que des formes grises, des ombres, des silhouettes, à côté desquelles on plaçait des noms.

    La rêverie va alors dans deux directions. D'une part, elle se lie à la pensée que la peinture est un art à deux dimensions. À cause de cela, Rudolf Steiner disait que l'invention de la perspective, dont le rationalisme progressiste est si fier, est une marque du matérialisme moderne – et qu'elle entretient, crée une illusion, relève d'emblée du trompe-l'œil! Elle essaye de faire de la peinture un art à trois dimensions, ce qu'elle n'est pas. Or, que reste-t-il des choses que l'on représente, quand il n'y a plus que deux dimensions? Des contours. Impossible, lorsque la technique est première, de dessiner autre chose – puisque le corps, dans son avancée en trois dimensions, ses volumes, ne peut être rendu sans mensonge.

    Pline parlait de la peinture grecque. Nous savons que l'égyptienne, parce qu'elle aussi n'était qu'à deux dimensions, ne peignait que des profils. Un œil suffit à imaginer l'autre. Un profil plat, c'est ce que sont les êtres peints. De profil, le volume en tant qu'il s'avance vers le peintre n'a pas d'importance: le contour indique la forme pleinement.

    Mieux encore, Blaise Cendrars a édité des contes africains dans lesquels les êtres spirituels, lorsqu'ils apparaissaient aux hommes – lorsqu'ils évoluaient sur Terre –, sortes de démons, d'elfes, de fées, étaient plats – n'étaient, justement, que des profils 0000000000000.jpgplats! Ils n'avaient pas d'épaisseur. Et cela rappelle une autre affirmation de Rudolf Steiner, selon laquelle, j'en ai déjà parlé, le monde spirituel n'a rien à voir avec une éventuelle quatrième dimension, qui ne fait qu'ajouter de la matière au monde, mais tout avec un monde en deux dimensions: le premier stade du monde spirituel est un monde qui n'a que deux dimensions, qui a des formes, mais pas d'épaisseur.

    C'est le monde éthérique – celui qui conserve les souvenirs évanescents, circulant pour ainsi dire dans l'air. Là sont les restes des héros, en tant qu'ils ne sont pas physiques – il reste d'eux leurs formes, qui sont grandioses, belles, pour ainsi dire étoilées, parce que, dans leur forme, on distingue déjà le divin qui s'est déposé en eux de leur vivant. L'éthérique, en effet, est accessible aisément au divin.

    Donc on peignait d'abord de belles formes, des silhouettes pures, dans lesquelles l'initié reconnaissait, au-delà du nom d'un mortel dont l'on avait gardé la mémoire, le flux divin, posé, descendu dans les silhouettes – les habitant, les imprégnant, les épanouissant, leur faisant pour ainsi dire une aura, leur assurant une gloire.

    L'écrivain Jean de Pingon a raconté, dans son roman Le Peintre et l'alchimiste, une vision d'êtres spirituels, ou d'extraterrestres, dans une montagne de Savoie: simples formes noires aux traits indistincts, ils étaient entourés de halos verts. Belle vision.

    La peinture a commencé ainsi, en représentant le monde à deux dimensions qui gardait le souvenir des formes héroïques. Ensuite elle a prétendu représenter le monde à trois dimensions, et a développé la perspective, pour donner l'illusion du volume. Peut-être qu'un jour prochain elle représentera à nouveau ce monde à deux dimensions héroïque des premiers temps. L'impressionnisme, je pense, y tend. On le ressent. La perspective n'y a plus la même importance. Comme dans les romans de Proust, le flux spirituel, ou éternel, y emporte les figures dans un ballet sublime, transpose le monde extérieur dans le songe, sans lui faire perdre rien de sa substance intime. Ainsi, l'Esprit apparaît mieux.

  • Le conseil des hauts anges (Perspectives, XCIV)

    000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Douce Mort d'Isniëcsil, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'ai rencontré des hommes ailés appelés Dormïns après avoir salué une dernière fois mon cheval ailé appelé Isniëcsil. Au moment où j'arrivai auprès d'eux, ils se turent, et tournèrent vers moi leurs yeux.

    Ils m'attendaient donc. Je m'approchai, et vins jusqu'à eux. Les deux Dormïns, appelés Soloñ et Timalt, étaient grands, et, dans leurs armures dorées, resplendissaient. Leurs yeux lumineux contenaient des couleurs changeantes et, malgré ma propre origine céleste de génie habitant sur Terre, j'avais peine à soutenir leur regard. Leurs cheveux semblaient contenir des lueurs, dans l'étrange nébuleuse étoilée qu'ils figuraient à leurs fronts; tous deux étaient blonds.

    Des pierres précieuses ornaient leurs armures, jetant des feux; et j'avais curieusement l'impression qu'ils avaient pris des morceaux de la voûte cosmique, et s'en étaient revêtus. Ils respiraient la force, et une inéluctabilité était sur eux. Leur taille élevée ne l'expliquait pas entièrement, ni leurs muscles, ni leur généreuse poitrine d'hommes puissants. D'ailleurs je vis avec eux une femme, qui était plus petite, quoique tout de même élancée, et dont les membres étaient plus fins; elle se nommait Asëtïn, et l'on ne pouvait constater en elle la même force, si on se fiait à l'épaisseur de ses membres; mais elle avait sur elle le même air inéluctable que ses deux compagnons. Et sa beauté était grande, et faisait pièce à celle d'Ithälun. Mais son rayonnement était plus pur, et plus impressionnant. Je me songeai face à des dieux, ou du moins face à de hauts anges.

    Or, parvenu à leur hauteur, je m'inclinai, les saluant, et leur demandai leur nom; je ne pus faire que je ne leur donnasse pas le mien pour commencer, cependant. Ils savaient qui j'étais; et de leur voix douce, semblant venir de bien plus loin que leur forme sensible, ils me donnèrent les leurs, sans me dire ce qu'ils signifiaient. Ils ne livrèrent pas ceux de leurs parents, mais me dirent le lieu de leur naissance: et Soloñ me dit qu'il venait de Solatil, qui est le nom qu'en sa langue on donne à l'étoile de Vénus, et Timalt me dit qu'il venait aussi de l'étoile de Vénus, mais Asëtïn me révéla qu'elle venait de Müstön, qui est en sa langue l'étoile de Mars. Ils étaient venus ensemble, unis par un même dessein. Puis tous les trois me regardèrent, s'arrêtant de parler, et même de bouger; et je n'entendis plus rien, et je crus que le temps s'était arrêté.

    J'eus d'étranges visions. Des formes lumineuses tournaient autour de moi dans un espace clos et noir. Mais je ne saurais rien en redire, tant cela fut fugace et imprécis. J'eus cependant l'impression de recevoir un message, mais aussi que les yeux éclatants des trois anges, braqués sur moi, me perçaient de part en part, et voyaient plus loin, dans mon cœur, que je n'eusse pu jamais voir. Je me sentais percé à jour, mes secrets entièrement dévoilés.

    Puis j'entendis un vent souffler, et le silence, donc, se briser. Et Timalt me dit – et ses yeux s'allumèrent encore davantage: «Or donc, Radûmel le Fin, tu prêtes ton corps de songe éveillé à un mortel, pour qu'il accomplisse sa mission. Comme c'est beau et noble! Je t'envie! Car ainsi tu seras rédimé, et ramené en des royaumes plus hauts. Mais sais-tu bien quelle est cette mission, et as-tu saisi en quoi il s'agissait pour toi d'un véritable sacrifice?»

    Je restai coi, ne comprenant pas bien, en réalité, ce qu'il me disait. Asëtïn rit. Je fus parcouru d'un frisson. Je tentai de dire quelques mots, mais ils ne sortirent pas de ma bouche de manière audible. Ils ne furent que des souffles murmurés, des sons épars dénués de sens.

    (À suivre.)

  • Autonomie, liberté et biodynamie

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    J'ai été surpris, quand je me suis mêlé, sur Twittter, à des controverses relatives à la biodynamie – j'ai été surpris de constater que, pour une grande partie des ennemis de la biodynamie, les méthodes agricoles devaient être dirigées depuis l'extérieur, depuis l'État. Les détracteurs de la biodynamie n'étaient généralement pas des agriculteurs mais des fonctionnaires, qui parlaient tout à fait comme si les agriculteurs n'étaient que les exécutants de directives venues d'en haut. Si on le leur avait demandé à froid, ils auraient sans doute admis que l'agriculteur était un homme libre, mais dans la polémique relative à la biodynamie, ils parlaient réellement comme s'il n'était qu'un employé de la République – un domestique de la Nation!

    À leurs yeux teintés du rouge de Karl Marx et de Maximilien Robespierre, les enjeux de l'agriculture étaient avant tout nationaux: il s'agissait de nourrir le Peuple. Généralement anonymes et ne se réclamant officiellement de rien, mais agissant tout de même avec autorité et avec la certitude d'une légitimité, je n'ai pu établir qu'une seule filiation spirituelle, parmi ces détracteurs: attaquant plus personnellement Rudolf Steiner que les autres, auteur d'une vidéo sur Youtube contre moi et la croyance aux esprits élémentaires, son représentant avouait, assez honnêtement, son admiration pour René Guénon, franc-maçon traditionaliste converti à l'Islam et croyant que le monde spirituel ne pouvait être connu qu'à travers des symboles consacrés; il en voulait à Steiner d'avoir estimé qu'on pouvait le connaître directement, par des forces intérieures couronnées de grâce divine. Au reste, Guénon n'était pas nationaliste, et il n'est pas sûr qu'il aurait lui aussi pensé que les agriculteurs devaient être principalement au service de l'État: il ne faisait pas de politique.

    Une autre sorte de détracteurs de la biodynamie était constituée par des agriculteurs qui ne croyaient pas à ces vertus, et la discussion était eux était également audible, au fond plutôt sympathique. Mais la sorte la plus nombreuse était faite de représentants officieux du gouvernement, désireux de maintenir l'agriculture sous la coupe de l'État. Et comme le régime français n'est tout de même pas communiste et laisse officiellement libres les entreprises agricoles, la discussion était alors difficile, puisque la question de cette liberté était éludée au profit de considérations prétendument objectives sur l'efficacité pratique de la biodynamie – justement ce qui fait souci à ceux qui pensent que l'agriculture est d'abord là pour fournir la Nation en alimentation bon marché. La qualité même est définie par eux selon des critères tout extérieurs, totalement indépendants des goûts et choix personnels des producteurs et des consommateurs – calculés selon ce dont le citoyen de la République a scientifiquement besoin, quoi qu'il veuille, ressente ou pense. Et peu importe que les lois laissent libres les producteurs et les 00000000000.jpgconsommateurs: il y a une partie des gens qui pensent qu'il faut quand même diriger les choses à cet égard.

    Si la biodynamie est légale, elle gêne les objectifs nationaux, les programmes quinquennaux, elle fait échapper la production et la consommation alimentaires à l'État.

    Mais j'aime l'esprit des lois, inspiré par l'ange de la Liberté, comme auraient dit Victor Hugo et André Breton. Au fond, la biodynamie est romantique, et lie la science à l'art, met de la poésie dans la vie. La république qui protège cette liberté s'imprègne de ses forces célestes: car la liberté vient bien des étoiles. Et elle y trouve, mystérieusement, sa légitimité. C'est aussi le sentiment des individus qui fait vivre la République; et il faut savoir faire confiance au monde: les oiseaux trouvent de quoi se vêtir et se nourrir, et comment? Par la grâce, la même grâce qui a inspiré Steiner quand il a conçu la biodynamie, et qui touche les agriculteurs, quand ils sont motivés à la pratiquer.

  • Paysans et instruction (Savoie et biodynamie)

    00000000000.jpgJ'ai évoqué, dans un précédent article, le sentiment de l'archevêque de Chambéry Alexis Billiet (1783-1873) sur la nécessité d'instruire les paysans, dans la Savoie de son temps – et c'est très intéressant, car cela parle, peut parler encore à notre époque, relativement au choix libre d'effectuer la biodynamie notamment.

    Billiet dirigeait l'éducation en Savoie, car elle était alors prérogative de l'Église; et il a écrit un mémoire sur l'état de la chose, qui porte à une méditation profonde.

    Il disait que l'instruction était indispensable aux masses laborieuses, parce que, sans instruction, on ne pouvait être bon chrétien: il fallait savoir lire et écrire si on voulait saisir les prières et les passages de l'Évangile commentés en chaire. Il y fallait certaines facultés intellectuelles, et il n'était pas question de laisser les fidèles dans la bêtise, une piété sans discernement.

    Mais Billiet admettait, aussi, que l'instruction était nécessaire à l'autonomie: les paysans devaient pouvoir être libres face à l'administration, et pour cela encore il fallait savoir lire, écrire, compter. Il y voyait un avantage objectif qui relevait de l'humanisme, et sans doute ses propres origines paysannes ont pu l'aider à orienter son esprit en ce sens. Il avait bénéficié, déjà, de l'instruction primaire financée par les communes sur ordre du roi de Sardaigne. D'autres avaient été dans ce cas avant lui – tel saint Pierre Favre, au seizième siècle: on se souvient que, natif des environs de Thônes, puis devenu compagnon de chambrée, à la Sorbonne, de saint Ignace de Loyola et de saint François Xavier, il fut le premier prêtre jésuite de l'histoire.

    Il y avait, toutefois, encore un sens chrétien à cette volonté d'affranchir les paysans: il ne s'agissait pas les délivrer de l'Église mais de la noblesse (dont, je le rappelle, il n'était pas, lui-même). Et il ne s'agissait pas de les délivrer de la noblesse dans un esprit révolutionnaire mais parce que, disait-il, certains nobles ne cherchaient pas à faire des paysans de bons chrétiens: pour améliorer les rendements, pour accroître les profits, ils les laissaient dans l'ignorance – espérant, ainsi, les maintenir dans la servitude! Libérer les paysans des nobles, les rendre autonomes, c'était donc les faire vraiment chrétiens, et les prêtres devaient les soutenir dans cette émancipation.

    Elle était surtout effective dans les montagnes – disait notre homme, qui venait de Tarentaise: les paysans des plaines (ce qu'on nomme, en Savoie, l'avant-pays) étaient plus asservis, leur instruction moins bonne. L'histoire de Samoëns, que je connais bien, le confirme: la cité faucignerande a donné naissance à nombre d'écrivains distingués et d'entrepreneurs actifs, de Hyacinthe-000000000.jpgSigismond Gerdil à Marie-Louise Cognac-Jaÿ.

    Billiet condamnait néanmoins l'instruction secondaire, qui endoctrinait dans un sens matérialiste et athée – et détournait les paysans de la religion, pervertissant l'instruction de ses vrais buts!

    Et je vois dans tout cela un rapport avec la biodynamie, qui n'est pas enseignée dans les universités, mais nécessite une instruction; qui n'est pas recommandée par les classes dirigeantes (dans les chambres d'agriculture), mais s'articule bien avec une dévotion intelligente et nourrie de christianisme – et qui, enfin, rend libres les paysans en leur laissant fixer des prix décents, au lieu de les asservir aux objectifs industriels du gouvernement, qui veut baisser les prix de l'alimentation afin de soutenir la consommation de biens technologiques. J'y reviendrai.

  • Biodynamie et agriculture d'excellence

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    Je crois que la biodynamie peut marcher très bien en France, parce qu'elle nécessite une certaine instruction, et les autorités ont toujours été exigeantes quant aux capacités de réflexion des agriculteurs. On pourrait penser que le but en était la soumission aux méthodes matérialistes fondées sur le critère de quantité, et la biodynamie se centre sur la qualité, et en explore les mystères. Mais peu importe: toute faculté de compréhension, même de la logique matérialiste, est bienvenue, en ce qu'elle développe l'intelligence. La biodynamie ne renvoie pas à des pensées préétablies à apprendre par cœur et à appliquer servilement, mais nécessite la capacité à réfléchir.

    Le matérialisme nie, certes, qu'il y ait aucun phénomène cosmique dans la croissance et la reproduction végétales, comme l'assure la biodynamie. Mais est-il sincère? Car il sait être incapable de prouver que tout est chimique et mécanique puisqu'il ne peut pas reproduire les phénomènes en cause – il ne peut pas créer des graines de synthèse, par exemple, ou faire fleurir du bois mort! La vérité est plutôt qu'il est agnostique: il admet qu'il existe des forces inconnues, à l'œuvre, mais nie qu'on puisse jamais les comprendre: à ses yeux, il s'agit de rester passif face à l'apparition des tiges, des fleurs, des fruits – face au phénomène de métamorphose des plantes. On a le droit, pensent les adeptes de ce refus, de s'appuyer sur la tradition paysanne et de se soumettre à ces forces inconnues comme le faisaient en toute ignorance, mais en s'appuyant sur leur instinct 00000000000.jpgprofond, les agriculteurs anciens; mais c'est un crime, que d'essayer de comprendre les métamorphoses, qui certes n'ont rien de mécanique, mais impliquent des choses trop subtiles pour l'esprit humain, ou trop dangereuses!

    Car s'il y a bien une chose que ne saisit pas le matérialisme, c'est la métamorphose. Comment on passe de la feuille à la fleur; comment on passe de la fleur au fruit. L'esprit ordinaire ne se pose pas la question: cela relève de l'évidence. On est si habitué à contempler ces phénomènes qu'on ne cherche plus à les saisir par la pensée. Mais quand Rudolf Steiner dit que la fleur surgit sous l'influence conjuguée du soleil et de certaines planètes; quand il dit que les forces terrestres suffisent à la croissance des plantes mais que la Lune seule produit en elles des graines, il frappe l'esprit: il étonne. Et là, deux possibilités existent.

    Soit l'âme a été bien formée, et l'étonnement ne crée pas de peur, et la pensée essaie de saisir la validité de telles affirmations et finit, selon moi, par en convenir; soit il crée de la peur, et le sentiment rejette toute idée de ce genre, sans attendre de la vérifier.

    Pourquoi crée-t-il de la peur? Parce que ces forces existent aussi dans le corps humain, et dans l'âme humaine, à un niveau inconscient. Le maîtrise n'est plus là, parce qu'il s'agit de forces en elles-mêmes conscientes, agissant hors de la conscience humaine. Il s'agit de mystères, et cela fait chavirer l'esprit. On se trouve face à un abîme dont surgissent par éclairs les pensées étincelantes, et cela fait peur. On a peur de tomber. Et des conséquences.

    Car ces métamorphoses ont évidemment une portée morale, chez l'être humain. La poésie l'a souvent montré. Les fruits de la passion, les fruits de l'action sainte, nous les connaissons. Les fleurs de la pensée aussi. Ils impliquent beaucoup. Ils impliquent une possibilité, dans l'univers, de jugement. Car il y a les plantes qui fructifient, et les autres; et celles qui fructifient se lient au ciel. Cela fait peur, on voudrait que cela n'existe pas. Mais la biodynamie tend à montrer que cela existe.

    Pour le saisir, il faut de l'instruction, minimalement; pas d'endoctrinement, mais de l'instruction – l'exercice de la pensée, la faculté à discerner. Et cela complique l'exercice du gouvernement – l'existence de la pensée libre! Beaucoup aimeraient pouvoir s'en passer, chez les autres. L'archevêque de Chambéry Alexis Billiet en parlait, en son temps. J'y reviendrai.

     

  • Biodynamie et Occitanie

    0000000000000.pngJ'ai expliqué, dans un précédent article, pourquoi la biodynamie, qui crée des produits alimentaires d'excellence, peut soutenir profondément une économie française désindustrialisée, et est réellement rationnelle dans ses perspectives économiques. Elle l'est en général, mais je pense qu'elle l'est particulièrement pour la France, et notamment certaines régions qui vivent difficilement l'évolution économique, comme l'Occitanie ou la Corse.

    Et cela, à deux égards, sous deux rapports différents.

    D'abord, il me semble, à moi – de façon peut-être subjective – que l'esprit méridional n'est pas très adapté à la rationalisation scientifique du travail telle que la voulait Henry Ford (1863-1947). On peut bien l'y contraindre – et, mû par l'amour des machines qui étreint le monde entier, constater à cet égard des progrès –, mais en général les programmes d'industrialisation de ces régions a été un échec – a fait long feu.

    Pas seulement en France. En Italie, les industriels piémontais et lombards, à la demande du gouvernement romain, ont tâché par exemple de soutenir l'industrialisation de la Sardaigne; le résultat en a davantage été la pollution que la richesse. Et il faut admettre qu'en Corse et en Occitanie, il en va de même – en particulier dans le département de l'Aude, que j'ai eu l'honneur 00000000000.jpgd'habiter quelque temps. (Car je vis désormais à Toulouse, pour préparer le concours de l'Agrégation.) On y a fait des chapeaux, des sacs, on s'y est adonné à l'industrie textile alors que c'était un pays de bergers, mais il n'en reste que peu de choses. Quelques usines fournissent en chapeaux l'industrie du cinéma, mais cela ne suffit pas à enrichir un département, et le tourisme n'y a été qu'artificiellement nourri par les contes relatifs à Bugarach et Rennes-le-Château: là encore, cela a fait long feu.

    Même le souvenir cathare (que n'avaient guère les locaux, catholiques à la mode ordinaire) s'étiole. La solution n'est pas là, pour la vallée de l'Aude – où, passé l'effet des fantasmes sur Marie-Madeleine et les extraterrestres, on se demande ce qu'on peut faire. Il n'y a qu'à Narbonne et à Leucate, au nord-est du département, qu'on se divertit à la mer – et c'est le seul endroit qui marche vraiment, d'un point de vue économique.

    Mais curieusement, c'est aussi là qu'on trouve le vigneron qui marche le mieux aussi – et qui a ses champs justement entre Narbonne et Leucate: 0000000000000.jpgGérard Bertrand. Or, il a adopté la biodynamie, et l'affiche ouvertement.

    Le fait est que la vallée de l'Aude reste viticole, et que les vins font partie de l'excellence française: le gouvernement n'a pas pu ne pas s'apercevoir qu'elle permettait de la maintenir à un haut niveau.

    Le vin ne s'achète en effet pas seulement pour sa quantité, car ce n'est pas un produit de première nécessité: dans la viticulture, 0000000000000.jpgla réduction de la production ne nuit pas à l'autonomie alimentaire nationale. Ce qui compte est la qualité, le goût, les saveurs, et l'effet de la biodynamie a été à cet égard constaté, sinon compris.

    Mais le goût est une sensation, appartient à l'âme humaine, et, sous ce rapport, ne peut pas être mesuré mathématiquement.

    Il est donc évident que Gérard Bertrand est la locomotive qui montre le chemin aux vignerons de la vallée de l'Aude, et sans doute à toute l'Occitanie, voire à la France entière. Mais, à terme, il est probable que le maraîchage et l'élevage même seront saisis dans cette dynamique biodynamique, si je puis dire, car la quantité est politiquement nécessaire, mais la qualité est humainement indispensable. Et la biodynamie la permet vraiment, contrairement à ce que disent ceux qui, ne comprenant pas comment la qualité se créée, ne parlent soit que de quantité, soit que de tradition. De fait, la vallée de l'Aude produit également de la viande de qualité, mais les revenus sont bas, et, pour sauver les agriculteurs, je pense que la biodynamie vient à point.

    Il y a une autre raison pour laquelle les Français en général peuvent très bien réussir en biodynamie, mais je la donnerai une autre fois.

  • Biodynamie et économie

    000000000000000000.jpgLes vins biodynamiques ont beaucoup de succès, et quelques sceptiques s'en plaignent, estimant que la biodynamie n'est qu'un discours de fantaisie destiné à tromper les gens. Je n'en crois rien, et pense que le public est légitimement attiré par elle, que les produits biodynamiques contiennent des qualités spéciales, senties d'instinct.

    Il y a cependant un enjeu politique. J'ai été dernièrement surpris d'entendre que le gouvernement français acceptait de faire la promotion des emplois disponibles dans l'agriculture car, depuis au moins De Gaulle, la politique industrielle de la France est de vider les campagnes, d'accroître la productivité agricole par les engrais chimiques et la mécanisation, et de concentrer l'investissement dans la croissance technologique. De Gaulle, je pense, était encore tout obsédé par la défaite face à une Allemagne industriellement plus performante – ainsi que par la suprématie américaine sous ce rapport. Il cherchait l'autonomie alimentaire et technologique – dans son esprit encore marqué par Louis XIV et l'absolutisme monarchique, la fierté française et son esprit d'indépendance voire de domination: au fond, beaucoup croyaient que la suprématie américaine ne durerait pas, que le capitalisme allait s'effondrer, et en ce sens les prévisions illusoires du communisme arrangeaient De Gaulle, et expliquent au moins autant que son pragmatisme ses alliances de fait avec ses militants, ou même avec l'Union soviétique de Kroutchev.

    Or, la biodynamie, en s'appuyant sur des pratiques demandant beaucoup de bras, en proposant des emplois intéressants et motivants, en vendant à un bon prix des produits rares, brise ce contrôle indirect par l'État de la production agricole et alimentaire – et, dans le même temps, la logique industrialiste de la 000000000000.jpgFrance depuis plusieurs décennies. Cela fait peur aux souverainistes de la logique gaulliste, mais aussi aux communistes qui persistent à croire aux bénéfices issus de l'étatisation de la production agricole, c'est à dire à sa non insertion dans l'économie de marché.

    Car, contrairement à ce que laissent entendre ses détracteurs, la biodynamie s'insère justement dans l'économie normale et rationnelle, celle qui ne crée pas artificiellement des prix bas pour pallier aux manquements de l'État à l'égard des pauvres, ou bien pour favoriser indirectement la consommation de biens industriels – mais simplement celle dont le prix varie en fonction, d'une part, des coûts de production, d'autre part de la valeur accordée par les consommateurs aux produits. En un sens, c'est l'agriculture chimique, avec sa soumission aux principes nationalistes et communistes, qui est économiquement irrationnelle – artificiellement soutenue par des fantasmes dépassés.

    Cependant, il semble que le gouvernement actuel de la France ait pris la mesure du problème, pour plusieurs raisons. D'abord, par pragmatisme: si, dans les faits, les produits biodynamiques sont à forte valeur ajoutée (contredisant les prévisions positivistes assurant que cela serait pour toujours réservé aux machines), la taxe qui en est issue est bénéfique pour l'État, et les excédents commerciaux, lorsque les produits biodynamiques français (les vins, donc) se vendent bien à l'étranger, sont bénéfiques aussi pour l'État. Ensuite, par ouverture d'esprit: les vins biodynamiques marchent réellement bien, et récemment Le Monde a admis l'efficacité des pratiques, même si elles restent intellectuellement difficiles à saisir; il serait économiquement suicidaire de ne pas soutenir cette branche sous prétexte que les matérialistes contestent la validité scientifique de la démarche. Le sectarisme n'est pas forcément là où on croit – et il nuit toujours. Enfin, l'industrialisation de la France a vécu et, comme l'a énoncé Michel Houellebecq dans La Carte et le territoire (2010), l'avenir économique du pays repose probablement davantage sur les produits alimentaires d'excellence, traditionnels, issus d'un terroir renouvelé et dynamisé, renaissant de ses cendres justement grâce à la biodynamie.

    Inutile de revenir en arrière. Une bonne partie du territoire français semble irrémédiablement vouée à l'agriculture, et ne pas pouvoir suivre le chemin technologique suivi à outrance par la Chine. Il faut l'assumer; la biodynamie le permet.

  • La douce mort d'Isniëcsil (Perspectives, XCIII)

    000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Anéantissement de l'Homme-Dragon, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'assistais désormais à l'agonie de mon puissant cheval ailé Isniëcsil.

    Je m'approchai de lui, et posai la main sur son encolure. Il me regarda de son œil brillant, et voici! pour la première fois de sa vie il me parla: pour la première fois de ma vie, je l'entendis parler! Et il me dit: «Radûmel, Radûmel, me voici parvenu au seuil de l'autre vie, me voici parvenu sous le porche de la mort. Et je ne t'ai jamais parlé, et ne t'ai jamais dit ce que je pensais, ce que je ressentais – ni quel était mon but, en restant auprès de toi et en te servant de mes pouvoirs magiques.

    «Non, je ne t'ai jamais rien dit, et voici que, au moment de quitter ce monde, le désir me prend de te le dire, d'ouvrir la bouche pour t'adresser la parole – chose peut-être que tu n'aurais jamais crue possible d'un cheval. Mais une grâce m'a été donnée, pour que je puisse le faire. Alors, écoute.»

    Et j'écoutai. Et mon cheval bien-aimé me révéla des choses que je ne puis redire ici, mais qui m'aidèrent, par la suite, à accomplir mes missions. Car l'image, en l'entendant, de Rémi Mogenet m'apparut, et sa vie, et sa naissance, et sa mort, et je compris ce que je lui devais – quelles étaient les obligations que j'avais vis à vis de ce mortel que je dédoublais – pour ainsi dire dans le monde des génies, que les hommes appellent démons.

    Mais il ne s'agit pas de ce que moi j'ai appelé démons, quand j'ai parlé de Taclamïn ou des Umulers. Alors j'ai caractérisé les alliés de Mardon le Maudit – bien qu'ils fussent aussi, par ailleurs, de la race des génies. Un jour prochain, peut-être, je serai en mesure de révéler ce que me dit ce jour-là Insniëcsil. Mais sachez que, ayant terminé son discours et ses révélations, il rendit l'âme. Et je lui fermai les yeux, et restai auprès de lui en pleurant, agenouillé jusqu'au soir, priant et me remettant encore en mémoire ses hauts faits, et l'amour que je lui avais voué.

    Puis, finalement, au soleil couchant – et la lune en son croissant apparaissant derrière moi –, je dressai un bûcher, et, péniblement (mais en me faisant aider de quelques guerriers qui m'avaient rejoint, après la victoire finale des Dormïns sur les Umulers), je hissai le corps d'Isniëcsil dessus, et y boutai le feu.

    Je le regardai longtemps brûler dans les flammes qui jaillirent – ses ailes faisant d'étranges étincelles, dorées et virevoltantes, au milieu du brasier –, et soudain, une forme enflammée sortit de son corps, qui lui ressemblait, et s'élança vers le ciel, où elle disparut bien vite! Elle franchit les nuages, épars sous la clarté lunaire, et ne fut qu'une étoile filante, avant de se fondre dans l'azur sombre. En moi résonna une étrange cloche, au moment de cette disparition; et je fus stupéfait.

    Je compris alors que mon cheval avait en réalité la nature de ce que les hommes mortels appellent un phénix – et que je le reverrais un jour, quand les dieux le voudraient! Je fermai les yeux, et voici! mon cœur était en paix.

    Puis, je me rendis auprès d'Ithälun et de Solcüm, qui se reposaient et conversaient après la bataille, peut-être m'attendant. Mais aussi je reconnus, avec eux, deux Dormïns augustes, aux ailes flamboyantes, et ils discutaient entre eux des affaires du monde, de ce qui s'était passé, et de ce qui se passerait encore dans les temps à venir.

    Or, quand ils me virent arriver, ils se turent, et vers moi leurs yeux tournèrent.

    (À suivre.)

  • Parution officielle du Comte Vert de Savoie

    000000000000000.jpgLe 12 juillet dernier, Le Comte Vert de Savoie, poème héroïque d'Antoine Jacquemoud, a été officiellement mis en vente, après une période de souscription fructueuse. On peut le trouver sur Amazon, au prix de 17,94 €. Le Tour Livres, dont je suis le directeur littéraire, l'a réédité.

    Il a été publié une première fois en 1844 mais il était depuis introuvable. À l'heure où je vous parle, les souscripteurs l'ont reçu ou devraient le recevoir incessamment. J'ai quelques soucis avec les souscripteurs suisses, Amazon refusant de livrer les livres chez eux; je ne sais pas pourquoi mais je suppose que c'est un problème commercial. Un esprit avisé saura me le dire quelque jour prochain.

    Je rappelle que ce poème en douze chants et en alexandrins fait l'éloge du comte de Savoie Amédée VI, qui vivait et régnait au quatorzième siècle dans les trois départements français de Savoie, de Haute-Savoie et de l'Ain, ainsi qu'en Suisse dans le Valais francophone, dans le Pays de Vaud, et en Italie dans le Val d'Aoste et en Piémont – bref sur trois pays dits nationaux actuels.

    Il était aimé des anciens Savoisiens, et c'est sur lui, en général, que s'est concentrée leur littérature épique. En tout cas en 1838 l'Académie de Savoie a lancé un concours de poésie à sa gloire, et Antoine Jacquemoud l'a gagné, pour la vigueur de son imagination, la justesse de sa langue et la noblesse de ses conceptions.

    Il a adopté complètement la mythologie traditionnelle savoisienne, dynastique et catholique, qui faisait des princes de Savoie des protecteurs de leur peuple, non seulement de leur vivant mais après leur mort, et qui les mettait en relation intime avec les anges de Dieu. Mais, plus que cela, romantique, il a créé le portrait d'un individu héroïque qui n'était pas en relation mécaniquement avec la divinité, parce que son sang l'y obligeait, parce que l'hérédité l'y contraignait, mais par choix personnel, par amour de l'idée pure – de l'idée pure du vrai Dieu –, sa foi personnelle. En ce sens, il était pleinement chrétien, et le christianisme pour la 0000000000.pngdynastie savoisienne n'était pas un simple succédané, déguisé, du paganisme, mais une vraie religion nouvelle, qui accordait à l'être humain et à son libre arbitre, à ses choix et à ses capacités de jugement une importance spécifique, parfaitement comprise par Jacquemoud et annonçant évidemment la liberté moderne.

    Sans doute, pour Jacquemoud et la plupart des Savoisiens, la liberté faisait tourner le cœur vers Dieu, et renforçait le lien qu'on établissait avec lui. Mais ils n'étaient pas sans savoir qu'elle faisait courir le risque de l'impiété et du déni fou. Jacquemoud constate que dans les plaines d'en bas (la France), cela a eu de funestes effets. Mais il assure qu'en Savoie on a su conserver le lien avec les traditions antiques tout en développant l'individualité libre, et qu'à ce titre la Savoie est un pays béni, visité quotidiennement par Dieu, et que le Comte Vert en est un représentant parfait, dès le Moyen-Âge!

    C'est ce que j'ai essayé de faire ressortir dans ma préface.

    J'ai placé aussi des notes, pour faciliter la compréhension. Et en tout cas le livre est maintenant disponible, après bien des tribulations! Car c'est dès 2016 que le projet est né, à la demande d'un éditeur qui s'est finalement défaussé, sans donner de raison. Je l'ai donc édité moi-même, dans ma propre maison, et le fait est qu'éditer un poème héroïque n'est pas chose aisée, cela ne se fait plus guère. Seuls les grands éditeurs parisiens, apparemment, en connaissent les tenants et les aboutissants.

    Mais enfin, moi aussi, maintenant.

  • Les mystères de Lagrasse: monastère public, monastère privé

    000000000000.jpgL'abbaye de Lagrasse, dans les Corbières, entre Carcassonne et Narbonne, surprend par son dédoublement.

    Il existe, en effet, une partie publique, appartenant à l'État, et une partie privée, appartenant à l'Église. La première, médiévale, est la plus ancienne et a été arrachée aux moines à la Révolution, la seconde, classique, leur a été laissée, ou restituée, pour qu'ils puissent y habiter.

    Cette abbaye était dans les temps anciens une des plus importantes d'Occident. Avant de la visiter, j'avais téléchargé, et commencé à lire une Gesta Karoli Magni ad Carcasonnam et Narbonam, texte latin du treizième siècle traduit ensuite en 0000000000.jpgprovençal, et racontant justement la fondation de l'abbaye. C'était lié aux guerres de Charlemagne dans le Languedoc contre les Sarrasins. Sept ermites d'origines diverses résidaient dans la combe où leurs successeurs se trouvent – belle et arrosée de charmantes rivières, surmontée de rochers que des pins constellent. La Gesta la décrit assez bien.

    Or, ce qui m'a surpris est que la partie publique, qui se visite à la façon d'un musée, ne contient pas d'allusions à Charlemagne: les présentations historiques sont globales et abstraites, fondées sur des évolutions mécaniques – très commodes, puisqu'elles ôtent tout sens à tout. Pour autant, cette partie publique était élégante, neuve, rutilante, et dans la boutique on ne vendait que des produits neufs, adaptés aux goûts du public ordinaire – souvent mauvais, mais l'important est la forme. Dans la partie tenue par les moines, le matériel était moins élégant, des feuilles dactylographiées à l'ancienne présentaient les faits nus – et Charlemagne était nommé. Leur boutique vendait des icônes et des chapelets et toute sorte de livres, souvent anciens, à la façon d'un bouquiniste – mais des livres en moyenne plus profonds et plus intelligents que ceux de la boutique publique. On y trouvait saint Augustin, Thomas a Kempis, Georges Bernanos, et, curieusement, la trilogie de science-fiction de C. S. Lewis et le Silmarillion de J. R. R. Tolkien! J'y suis resté 000000000000.jpgévidemment bien plus longtemps que dans l'autre, et cela m'a fait dire que tout de même les moines m'étaient plus proches que les fonctionnaires. Sans faits précis, sans actions personnelles, l'histoire est peu de chose.

    Il me semblait, même, que la boutique des moines était bien moins asservie au marché que celle des fonctionnaires, et je m'étonne toujours de ceux qui croient que l'État protège du marché: c'est loin d'être le cas. Il lui faut de l'argent, comme Stendhal le disait des instituteurs laïques!

    On peut reprocher aux moines catholiques de se lier trop au passé; mais le merveilleux de Lewis et Tolkien – si pénétré de christianisme, et en même temps si parlant, si inspiré – montre que ce n'est pas forcément le cas. Il y a un ressort puissant, dans le monde spirituel tel que le conçoivent les chrétiens, et tel que l'ont représenté Lewis et Tolkien. Il parle de forces plus importantes, dans le monde, que celles décrites par Marx et Freud – et qui sont précisément celles qui ont animé Charlemagne et ont fondé l'abbaye de Lagrasse!

  • Les fées de Charles Perrault, anges du peuple gaulois

    00000000.jpgJ'ai évoqué la tradition médiévale qui, à l'antiquité chrétienne braquée contre le paganisme et assimilant les dieux païens aux démons, a ajouté un merveilleux d'inspiration celtique dont la frontière avec le christianisme était plus floue. Il en est né l'idée que les anciens Celtes avaient une spiritualité déjà proche du christianisme, quand ce n'était pas le cas des Romains. On la lit dans L'Astrée d'Honoré d'Urfé, qui honore à cet égard les Gaulois, et le dix-septième siècle la connaissait. Elle a pu jouer un rôle dans la Querelle des Anciens et des Modernes, au sein de laquelle Charles Perrault, l'auteur des fameux Contes de ma mère l'Oye, a pris le parti des Modernes contre Boileau.

    Dans son entourage était une certaine Mademoiselle Lhéritier, avocate de la supériorité des imaginations du monde chrétien sur les créations du paganisme antique, nous dit Catherine Magnien dans l'introduction à son édition des Contes (au Livre de Poche: 2021, p. 29). Mais ce qu'énonce en particulier cette Mlle Lhéritier est ceci: Contes pour contes, il me paraît que ceux de l'antiquité gauloise valent à peu près ceux de l'antiquité grecque; et les fées ne sont pas moins en droit de faire des prodiges que les dieux de la Fable.

    En d'autres termes, les fées sont chrétiennes, appartiennent au monde chrétien – et, au fond, leur droit à faire des prodiges est même plus grand.

    On pensait en effet que les fées appartenaient à la mythologie gauloise, et c'est sans doute le cas. Leur nom vient du latin, mais on le trouve pour la première fois chez Ausone, poète gaulois écrivant en latin. Et, comme je l'ai dit, les Bretons et les Irlandais même convertis au christianisme n'ayant pas renoncé à la croyance aux fées, le Moyen Âge français a concédé au fils d'un elfe qu'était Merlin le droit de faire des divinations justes et de conseiller un roi juste – un roi chrétien, Arthur –, bien qu'on dût admettre qu'il était fils du diable. Mais il s'était racheté par son baptême, disait-on.

    Et dans la littérature irlandaise, l'idée est clairement énoncée: les fées elles-mêmes se convertissent au christianisme, qu'elles préfèrent au druidisme – et elles sont assimilées à des anges qui n'ont qu'à demi péché, et attendent d'être réintégrés au ciel. On trouve cela dans l'histoire de saint Brendan en latin, traduite ensuite en français, au onzième siècle.

    Le Romantisme remettra l'idée à la mode, par exemple avec le Savoyard Maurice Dantand, qui parle d'anges terrestres attendant de revenir au ciel – mais qui n'hésite pas, lui, à dire que les dieux grecs et romains étaient justement ces anges! Les Bretons et les Irlandais s'en étaient gardés, ne puisant que dans leur tradition propre.

    Et les fées des contes, donc, étaient réputées les déesses des Gaulois, mais étaient souvent présentées comme chrétiennes, même au dix-septième siècle. Et Perrault les présente comme réalisant, miraculeusement, les bonnes et les mauvaises intentions, 000000000.jpgle bien et le mal qu'on a en l'âme. Celle de Cendrillon est grandiose, et la moralité présentée à la fin l'assimile à la bonne grâce: mot ambigu, qui désigne à la fois une bonne disposition de l'âme et un don de Dieu. Dans le premier cas, la fée est allégorique, dans le second, angélique. Or, l'allégorie a aussi été un moyen, pour les poètes chrétiens, de justifier le merveilleux.

    À vrai dire, les contes de Perrault ne s'inspirent pas tant qu'on pourrait croire, et qu'il le dit lui-même, des contes gaulois – de la tradition populaire. En tout cas, pas directement. Il imite souvent de contes italiens. À cet égard il rejoint Molière, qui ne faisait souvent que mettre un patin d'antiquité sur le théâtre italien. Perrault se contente de les alléger, de les rendre plus distingués, plus classiques, plus français, les Italiens passant pour fantaisistes à l'excès. Mais ils s'inspiraient, eux-mêmes, de la mythologie bretonne, qu'ils appréciaient, ou des contes populaires locaux. Perrault s'inspire aussi de certains romans médiévaux, tel Perceforest, ce qui confirme tout ce que j'ai dit. Il s'appuyait sur une tradition qui essayait d'intégrer le paganisme celtique à la philosophie chrétienne, et comme la seconde était considérée comme légitime, cela donnait aux fées une force toute particulière, malgré l'épuration des contes italiens ou médiévaux à laquelle il procédait. Il n'en restait que l'essentiel; mais il l'avait bien saisi.

  • Prophétesses et serviteurs

    0000000000000.jpgIl existe dans la culture un archétype: celle de la femme inspiratrice, la devineresse qui prophétise et que les mâles écoutent, exécutant sa parole divine! L'enchanteresse Velléda, si ma mémoire est bonne, est citée par Tacite comme inspirant ainsi les Bretons révoltés contre l'ordre romain.

    La femme est en effet le reflet aisé de la parole des dieux, à laquelle, par la profondeur de ses sentiments, la vigueur de ses intuitions, elle a directement accès. Plus profondément inséré dans la matière terrestre, le mâle a plus de force physique, mais aussi moins d'intuitions fiables. C'est donc sur les conseils de la Pythie qu'il doit agir pour faire évoluer la Terre.

    Mais à cette tradition la philosophie et la théologie ont opposé l'exercice de la pensée claire. De fait, l'insertion du corps masculin dans la matière donne aux pensées un aspect froid qui leur permet d'être libres, et de suivre la pure logique sans être troublées d'aucune bouffée intime. En tout cas c'était la vision des philosophes classiques et de la théologie chrétienne.

    Les Romantiques ont regretté cette évolution qui avait mené à un excès de rationalisme et, dans leur foulée, les Surréalistes ont explicitement rejeté la voie masculine pour renouer avec la voie féminine, intuitive et imaginative. Rudolf Steiner, de même, rappelait que l'être humain à venir réunirait les deux pôles, serait intérieurement androgyne, et qu'il y aurait une unité retrouvée entre le corps, l'âme et l'esprit. L'image d'un couple parfait replaçait Ève dans le flanc d'Adam, et de nouveau la pensée claire s'accordait avec le sentiment profond, et l'action lourde avec le sens du bien et du mal. Et ce qui permettait cette union était évidemment l'amour, au sens mystique mais aussi érotique, puisque la réunion des deux pôles était signifiée dans le couple marié – ce que rappelait aussi un Pierre Teilhard de Chardin, à sa manière: il parlait, pour la femme, de celle qui unissait l'homme au monde.

    Cependant, cette image archétypale de la femme inspiratrice ne débouche pas toujours sur de telles unions entre la pensée et le cœur, et il existe un courant, de genre New Age, qui veut simplement renverser le patriarcat et instaurer le matriarcat, lequel il prétend plus ancien et conforme à la Tradition – ce qui n'est certainement pas vrai, puisque l'humain initial n'était pas différencié sexuellement! Ce courant ne veut pas de la raison claire et veut pouvoir mépriser l'action lourde, et parle finalement 00000.jpgde Jésus comme s'il n'avait fait qu'exécuter dans sa vie les sages conseils de Marie Madeleine – effaçant Râ pour ne laisser parler qu'Isis.

    Cela s'accorde avec un certain mysticisme échevelé, qui ne veut pas vérifier par la pensée la justesse des intuitions et qui finit, au bout du compte, par assimiler tous les sentiments personnels à des inspirations sacrées. La place légitime accordée au principe féminin tourne au culte du féminin divin – et comme, sans la Raison, le sentiment se lie aisément à l'égoïsme, on en vient à vénérer des pulsions éminemment corporelles. On a beau voiler un tel matérialisme foncier par des mots ressortissant au mysticisme, les préoccupations n'en demeurent pas moins purement terrestres, puisqu'on ne dépasse pas le sensible physique vers l'esprit pur – puisqu'on n'a pas, en fait, de vie religieuse au sens propre.

    Non qu'il soit mauvais, évidemment, de chercher l'âme des choses sensibles; mais cela ne peut pas remplacer la spiritualité au vrai sens du terme, qui touche à la pensée libre: cela ne peut servir que d'étape intermédiaire. En aucun cas ce n'est la fin de l'initiation, pour ainsi dire. Et qu'il soit au fond nécessaire de passer par ce sentiment profond des choses sensibles, qu'il soit indispensable même au mâle de passer par ce pôle féminin pour appréhender pleinement le réel, ne crée pas en lui un aboutissement dernier. Certes, pour pénétrer l'esprit des choses, il faut passer par l'intuition féminine, c'est à dire le psychisme naturel; mais cela ne saurait être une fin en soi: au-delà reste Dieu, qui n'est pas sexué.

  • Le merveilleux et l'art du conte chez Charles Perrault

    81ZwOBHY+FL.jpgPréparant l'agrégation de lettres, je m'amuse à relire des œuvres qui sont à son intéressant programme, à commencer par les contes de Perrault, qui m'ont attiré déjà il y a quelques années parce que le merveilleux tel qu'il s'est déployé dans la littérature française est pour moi une question importante. On ne peut pas dire qu'il y soit très naturel, ni très facile, l'habitude ayant été de le rejeter comme une marque de croyances naïves, non civilisées.

    La filiation proclamée avec les Grecs et les Romains était à cet égard commode, pour deux raisons. D'abord parce que la prose romaine était déjà assez réaliste, nonobstant L'Âne d'or d'Apulée: les récits historiques se centraient, comme le théâtre de Racine et Corneille, sur les sentiments humains. Ensuite parce que le christianisme avait pour ainsi dire lessivé la mythologie grecque, et que le Moyen Âge ne lui accordait plus de crédit. Les récits alors repris d'Ovide, de Stace et de Virgile édulcoraient leur merveilleux, condamné par saint Augustin et les Pères de l'Église.

    Mais comme le merveilleux est un besoin universel, il a pu revenir, de deux côtés: la Bible, d'abord, qui en contient, et en a transmis aux chroniques franques et aux chansons de geste, ainsi que dans les vies de saints en vers et en prose, latine ou française. On y trouve des saints du ciel et des anges qui interviennent dans le cours des événements, et parfois des divinités agrestes antiques y figurent les démons. Par ailleurs, la mythologie celtique a aussi remis à la mode le merveilleux, après être passée par le latin, en Grande-Bretagne et en Irlande. Elle a en effet résisté à l'épuration chrétienne, de nouveau pour deux raisons.

    La première, naturellement, est que les Bretons et les Irlandais ont été convertis après les Grecs et les Romains, et donc étaient moins profondément convertis au réalisme latinLa seconde était les auteurs latins de ces peuples celtiques étaient eux-mêmes chrétiens, et ne voyaient pas la même opposition entre le christianisme et le paganisme de leurs ancêtres, que les Pères de 000000000.jpgl'Église entre ce christianisme et le paganisme méditerranéen. Sans doute parce l'opposition politique entre les chrétiens et les païens était chez eux moins forte. En tout cas, la vie de saint Brendan, moine irlandais, reprenait clairement des épisodes de la mythologie locale, et la légende du roi Arthur restait ambiguë, la figure de Merlin, devin réputé voué au Christ sans être prélat, l'exprimant tout entière.

    Cette tradition a fait naître l'idée que les Celtes étaient chrétiens sans le savoir quand les Romains étaient impies; au début du dix-septième siècle, on la trouve exprimée chez Honoré d'Urfé, à propos des Gaulois. Et en tout cas, cela donnait au merveilleux celtique une légitimité morale que n'avait pas le merveilleux d'inspiration grecque.

    Le résultat en est que, même chez les classiques français, le merveilleux d'inspiration grecque reste discret, ou peu convaincant, artificiel, l'habitude ayant été prise de le considérer comme une illusion démoniaque. Et somme toute, l'intervention divine la plus marquante, dans le théâtre de Racine, reste celle d'Athalie, inspirée de la Bible. Mais, dans les contes de Perrault, se posant comme issus de la tradition gauloise, les fées ont aussi une certaine force de suggestion que n'a pas Vénus nommée par Phèdre chez le même Racine.

    J'en donnerai des exemples une autre fois, cet article commençant à être long.

  • L'anéantissement de l'Homme-Dragon (Perspectives, XCIII)

    0000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Bataille céleste, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'elfe fin, je venais d'assister à la bataille la plus extraordinaire qui fût jamais, et qu'un miracle venait d'enserrer l'homme-dragon Taclamïn dans des cercles se resserrant, et le faisant hurler de douleur et supplier qu'on l'épargne.

    Alors je vis un être ailé apparaître devant le monstre, et voici! il plongea la main dans le cœur de Taclamïn – au-dessous de son œil rouge, dans la partie la plus noire, la plus obscure de son corps de fumée. Et je vis l'ange retirer un éclat de ce corps maudit, luisant doucement dans sa main – et qui avait des reflets rouges, jaunes et bleus.

    L'ange le prit et le serra contre sa poitrine, où il entra lentement, avant de disparaître tout à fait. Quand il retira sa main, elle était vide. Cependant il l'agita, et des fragments de lumière tombèrent, neige, jusqu'au sol.

    Pendant ce temps le monstre Taclamïn avait cessé ses plaintes et tenait le menton baissé, inconscient. La nuée dont était fait son corps s'apaisa, et se laissa dissiper tout à fait par les cercles se resserrant. Et sans que Taclamïn fît entendre aucun son nouveau, il disparut bientôt dans un point flamboyant des cercles verts resserrés à l'extrême – et où bientôt la teinte verte elle-même disparut, pour ne laisser briller qu'un globe étincelant.

    Il n'était pas plus gros qu'une balle de tennis; et l'ange le prit, et s'éleva vers les hauteurs, et bientôt on ne vit plus que ce globe, pareil à une étoile qui s'élançait vers les lointains des astres. Et puis il se fondit à son tour dans l'azur profond, et la robe de l'ange jeta un dernier reflet blanc, et ce fut tout.

    Revenu à moi après cette vision incroyable, je descendis vite les étages de la cour par un escalier étroit en pierre, et courus, après être sorti par la porte désertée, vers mon cheval ailé Isniëcsil, qui, tombé à terre, avait été oublié de moi durant le mystère de l'anéantissement de l'Homme-Dragon. Je me précipitai vers lui, et l'atteignis rapidement, tant sont véloces les jambes des elfes. Dans ma conscience de simple mortel qui subsistait, ou parfois resurgissait, je m'étonnais de me voir, moi-même, glisser sur l'herbe plus que courir sur la terre, car tels sont les génies, que le sol ne les attache pas comme les hommes de chair et de sang.

    Isniëcsil s'était lourdement abattu. Il peinait à se remettre debout. Je craignis qu'il n'eût une patte brisée.

    Mais ses ailes avaient ralenti sa chute. Et il n'avait, en vérité, que de superficielles blessures.

    La plus grave était une plaie à son flanc, probablement faite par la main de Taclamïn au plus fort de la bataille. Je la soignai, une fois la bête remise debout; et en peu de jours nous pûmes quitter ces lieux. Avant cela, nous fûmes bien aidés par les habitants de la ville voisine, qui, tout heureux que nous eussions débarrassé la vallée de l'Elfe-Démon, nous faisaient fête et nous donnaient tout ce dont nous pouvions avoir besoin pour nous remettre et retrouver nos forces.

    Et puis, au bout de sept jours, nous les saluâmes, et repartîmes, pour faire face, comme on dit, à de nouvelles aventures. Et voici que maintenant, après toutes ces années passées avec mon cheval chéri (car il s'en est encore écoulé beaucoup, après cette victoire sur l'un des plus formidables démons de la Terre), il était allongé sur le sol, cette fois mortellement blessé, tombé du ciel après un nouvel affrontement contre le Diable – soit que, vieilli, il n'eût plus la force d'antan, soit, simplement, que son heure fût venue, et qu'il n'y eût plus rien à dire ni à faire, qu'à constater son départ de ce monde, et à l'honorer comme je pouvais.

    (À suivre.)

  • La métaphore selon Proust

    000000000.jpgMa fille lisait Marcel Proust, et je me faisais la réflexion que je n'avais jamais lu Le Temps retrouvé, le dernier volume de son cycle célèbre. Après l'avoir lu elle me l'a prêté, et j'en ai lu une bonne partie, en tout cas je suis allé jusqu'à l'endroit où il définit l'art, et comment selon lui il permet d'accéder à l'éternité.

    On en restitue généralement la partie la plus ordinaire, qui semble donner raison à Blaise Cendrars énonçant, dans Le Lotissement du ciel, que Proust se nourrissait d'illusions: les sensations identiques, d'une époque à l'autre de la vie, unissent le présent au passé, et donnent le sentiment qu'il existe un monde qui les transcende, hors du temps. On reconnaît le thème de la madeleine. Mais cela va plus loin, car poursuivant sa réflexion, Proust parle de la littérature qui met en rapport, au-delà d'elles-mêmes, des choses sur la base d'une qualité commune et qui, à ce titre, domine la matière pour accéder à l'idée pure. Et de mentionner en ce sens la métaphore, qui touche à l'éternité, donc, parce qu'elle saisit l'esprit des choses, le monde spirituel au-delà de l'espace et du temps.

    Lisant cela, je l'ai trouvé grandiose et parfaitement juste. Et il m'a semblé saisir, même, la source du charme infini de la prose de Proust, qui emporte les choses, les souvenirs dans un grand rêve éveillé, qui spiritualise le monde et le hisse vers la sphère de 000000000000000000000.jpgl'esprit sans lui faire perdre ses formes. Elle l'emmène vers un temps sans fin touchant à la féerie – et il est significatif, précisément, que Proust ait adoré, comme il le dit lui-même, les contes des Mille et une Nuits.

    Le monde de ces contes, de fait, se situe dans un espace de métaphores déployées, et devenues à leur tour substances, à ce titre reflets de l'esprit pur, reflets plus vrais que le monde extérieur – fenêtre par conséquent de l'éternité. Mais le génie de Proust est d'avoir, par son système de mises en relations ontologiques débouchant sur une philosophie générale de la vie, fait de l'existence contemporaine une sorte de suite des Mille et une Nuits – un espace dans lequel cette existence devient à son tour conte. Le monde spirituel est celui où les idées sont vivantes, ou les choses, des pensées, en tout cas le monde de l'art fait se rencontrer les phénomènes physiques et la sphère intelligible, comme eût dit Corbin, et tout à coup jusqu'à la vie qu'on a menée devient un prodige, s'inscrit dans quelque grandiose hiérohistoire – prend un sens au regard des dieux.

    À ce titre, Proust, dans ce dernier volume de son cycle, se déchaîne contre le réalisme, le dit faux et mensonger, mais aussi contre l'engagement politique – à ce titre, il est encore romantique, et préfigure le Surréalisme. Car la métaphore comme entrée dans le monde spirituel, dans l'infini des mystères, a été aussi brandie par André Breton. Dans le cœur le monde s'approfondit, et dans le monde on reconnaît son âme – et c'est ainsi que l'art se déploie, comme expérience mystique et religieuse. Ces explications m'ont donné à saisir pourquoi j'avais trouvé Proust si beau.

  • Loaf nous quitte

    0000000000.jpgQuand j'étais jeune, je fréquentais, à Annecy, des musiciens du genre punk – ou alors des artistes liés aux Beaux-Arts, car il y en a une école dans la ville. Il y avait de bonnes choses et de moins bonnes, mais une des meilleures était le personnage surnommé Loaf, et dont le vrai nom était Lionel Darvey. Il tenait un fanzine rock intitulé Shaglatoo, consacré aux concerts dans les environs, et il y publiait des textes, et il était bon avec moi, très gentil, car il publiait mes poèmes, et disait les aimer. C'était une âme très sensible, très belle, et il était passionné de rock. Dans la vie il était machiniste au Centre Bonlieu, complexe annécien de salles de spectacles. Je l'aimais beaucoup, il était toujours plein de bonté.

    Extérieurement il avait l'air d'un biker ou d'un membre des Motorheads, d'un punk américain, mais en fait il était très agréable, paisible et souriant.

    Un jour, je me souviens, il a accepté de publier dans son fanzine un récit de fantasy, de genre poétique, que j'avais écrit, et un gars que je connaissais aussi, dont le nom était Francis Ribard, a critiqué mon texte, il a déclaré que la fantasy était stérile parce que dénuée de réalité. Elle était surtout, dans mon cas, faite de style fleuri, et donnait à personnifier des lieux, des saisons, elle était de nature mythologique. Et cela ne lui plaisait pas. Il s'est mis à faire l'éloge de la science-fiction qui, elle, s'appuyait sur le réel, posait des problèmes sociaux, et n'entrait pas, surtout, dans les mystères des elfes et des anges, comme je le faisais dans mes textes, mais restait rationnelle.

    C'était un milieu qui se voulait artiste et ouvert d'esprit mais avait les mêmes préjugés matérialistes que la bourgeoisie dominante. L'alternatif ne va pas jusqu'à remettre en cause la vision du monde habituelle, en général; il se contente d'avoir des 000000000.jpgsolutions radicales aux problèmes sociaux.

    J'ai proposé à Loaf une réponse à ces critiques, vantant l'art pur comme transformant bien plus sûrement et plus profondément la vie que les engagements politiques de convention. Il a accepté.

    À sa publication le détracteur était furieux, mais enfin, Loaf m'avait permis de m'exprimer. Par la suite, Shaglatoo a arrêté de me publier, voulant se recentrer sur sa vocation première, et éviter de se perdre dans des polémiques abstraites. Et moi j'ai arrêté de fréquenter ce milieu. Mais j'ai gardé ma reconnaissance à Loaf.

    Récemment j'ai renoué, par Facebook, avec un ancien ami commun, le peintre Thierry Xavier, qui, proche de Loaf, a annoncé sa mort, d'un cancer des poumons. J'ai été ému. Je l'aimais. J'ai eu des pensées pour lui. Il continue son chemin, et ses sentiments purs l'aident certainement, lui servent certainement de véhicule, dans l'autre monde – de merkaba, comme on dit. Requiet in pace.

  • Le moi qui crée tout, ou la pensée illusoire des mystiques

    2155225081.2.pngIl s'est développé, sous l'influence des philosophies orientales, l'idée que le moi profond de l'être humain était celui qui créait le monde tel qu'il apparaissait. Le matérialisme s'y mêlant, on a même pu énoncer que le monde physique était créé par le cerveau; mais le cerveau étant lui-même physique, on ne voit pas comment c'est possible – car il a bien fallu qu'il soit créé avant qu'il ne crée. Cette simple vérité ramène à la dualité traditionnelle en Occident, d'un dieu créateur et d'une conscience humaine qui ne crée que des illusions. L'évêque d'Annecy Louis Rendu s'étonnait d'ailleurs de cette faculté: comment est-il possible que l'esprit puisse créer l'image du monde, et que cette image ne soit qu'un leurre? Joseph de Maistre, auparavant, l'avait dit: l'homme, par lui-même, ne crée rien, et les révolutionnaires qui pondent des constitutions idéales ne changent strictement rien à la réalité de la France, tournée vers la monarchie, le culte du seigneur de Paris.

    Qui avait créé ce penchant? Dieu. Et Dieu n'est pas le moi de chaque être humain terrestre, mais le moi de l'infini, disait Victor Hugo.

    Naturellement, cette faculté de créer des illusions rappelle que l'homme a été créé à l'image de Dieu et que, à terme, il pourrait, à son tour, créer des mondes. Mais dans les faits, seule la grâce divine peut donner à ses idées la possibilité d'une réalisation. C'est du moins la logique catholique restituée par Joseph de Maistre.

    On peut imaginer que, à terme, le moi de l'être humain se confonde véritablement avec le moi de l'infini. Et certains sans doute peuvent s'imaginer que, dès cette vie, dans les limites de leur corporéité terrestre, ils ont atteint ce niveau. Ce qui flatte l'amour-propre est aisé à croire. Ce qu'on espère, on invente facilement des théories qui en assurent la matérialisation. À cet égard, le mysticisme est très commode.

    On tombe dans la magie: si on visualise avec force ce qu'on désire, pensent certains, cela finit par devenir vrai. Si on joue un rôle qu'on maintient, on devient son masque. Si on adopte constamment la posture d'un grand initié, on finit par gagner sa vie sans travailler.

    Comme, dans les faits, on reste aussi seul dans ces pensées que le bourgeois gentilhomme quand il se croyait Grand Mamamouchi, on développe surtout la faculté à vivre aux dépends des autres, et il y a toujours des gens assez naïfs pour s'y 000000000000000.jpglaisser prendre – ou des systèmes de protection sociale assez généreux pour permettre tout de même la subsistance sur Terre. Le tout est alors d'étouffer assez sa conscience pour penser qu'on le mérite largement. Qu'on est même injustement traité, puisqu'on gagne quand même moins que ceux qui travaillent. Et pour cela, il y a, efficace, l'enivrement à partir de concepts mystiques: pour le coup, cela peut marcher.

    Pourtant, même les spiritualités orientales montrent que le moi ne se lie à la divinité que quand on n'agit plus de façon personnelle, mais quand, dans l'amour, on se voue totalement aux lois divines, dénuées d'égoïsme et d'affections physiques. Naturellement, on peut ergoter à l'infini en prétendant que si on aime des êtres corporels, c'est qu'ils sont divins, des anges du ciel, des extraterrestres cachés, des maîtres ascensionnés, que c'est donc mystique et pur. Mais les anges parfois déchoient. Une mère aime son fils même quand il est en prison; elle trouve aisément qu'il n'a pas eu de chance. Le plus sain est encore quand aucune spiritualité illusoire ne s'y mêle, et que la morale traditionnelle elle-même apparaît comme émanée du ciel, y compris quand on n'est pas arrangé par elle. Il y a finalement, là, une spiritualité plus authentique que dans le moi étendu artificiellement à l'univers entier.