Culture

  • Le merveilleux de Jaufré, roman occitan

    0000.jpgJ'ai lu récemment Jaufré, long récit de presque onze mille vers écrit en occitan au début du treizième siècle, et ce qui y est étonnant, c'est le naturel avec lequel le merveilleux s'y met en place, rappelant quasiment Harry Potter. Le chevalier éponyme y combat des géants avec une précision d'action inouïe, des enchaînements de coups méticuleusement décrits, avec aussi les esquives et les feintes – d'une façon assez peu répandue à cette époque, dans la littérature. Le fantastique est de même.

    À un certain moment, un oiseau immense saisit le roi Arthur dans ses pattes et l'emmène dans les hauteurs, le lâche puis le rattrape, comme dans un film hollywoodien. Ce qui est plus étonnant encore, mais cette fois dans le mauvais sens, c'est que cet épisode est expliqué d'une façon très prosaïque: l'enchanteur en titre de la cour d'Arthur s'est amusé à faire peur aux chevaliers et dames de Cardeuil. Cependant sa transformation en oiseau, et d'oiseau en homme est remarquablement présentée, de façon souple et sans heurt; on en admire l'art.

    De même, encore, des chevaliers précédés d'une fée, leur dame, surgissent à la fin d'une fontaine, et tendent une tente immense à une allure inouïe, les dévoilant de véritables elfes, tels par exemple que Tolkien les a dépeints.

    Il y a aussi de la sorcellerie: d'affreux lépreux se nourrissent de sang d'enfants pour améliorer leur sort, et Jaufré est bien sûr obliger de les affronter, voire de les tuer. Mais ce fantastique satanique, typiquement chrétien, est pensé avec une clarté singulière, dont on croit trop l'époque médiévale incapable.

    Un être affronté par Jaufré est explicitement appelé démon, et disparaît et apparaît à volonté.

    Cela prouve que les idées qui courent selon lesquelles les gens du Moyen Âge ne savaient pas faire la différence entre êtres magiques et êtres prosaïques, entre esprits manifestés et hommes incarnés, sont plutôt fausses, on était à cet égard très avisé.

    Le moins beau de notre roman médiéval n'est pas la manière dont le mariage qui fait l'objet d'une grande partie de la trame s'agence. Jaufré et Brunissen se désirent ardemment, mais la seconde refuse d'en rien montrer, et le premier ne se doute absolument pas que son sentiment est partagé. Cependant un ami commun, Mélian, que Jaufré a sauvé d'un sort atroce, s'en aperçoit, et arrange le mariage, que Brunissen feint de n'accepter qu'à contre-cœur, mais à condition qu'il soit approuvé par Arthur. Ce qu'il sera, bien sûr. Par avance, on retrouve, en plus paisible, la trame du Cid de Corneille – pièce dans laquelle, on 0000000.jpgs'en souvient, le roi Fernand organise le mariage de Rodrigue et Chimène, parce que le premier a sauvé Séville des Mores, et malgré le désir affiché de la seconde de ne pas l'épouser. Mais Fernand parvient incidemment, en la piégeant, à lui faire avouer son amour pour le Cid: il lui fait croire qu'il est mort. Il les marie donc. Jaufré ayant probablement été composé en Catalogne, il est remarquable que les deux histoires viennent d'Espagne: l'amour y est consacré par le Roi – puis par une cérémonie religieuse, toute chrétienne.

    Cependant la nuit de noces ne s'effectue que dans le château des jeunes mariés. Et le matin Mélian plaisante Jaufré sur sa nuit. On en rit, et le récit s'arrête. Tout y est idéal, beau, parfait, et même le merveilleux facile est là pour montrer cet idéal cristallisé, cette perfection perdue, rappelant l'âge d'or: alors, n'est-ce pas, les hommes fréquentaient les enchanteurs et les fées, et l'amour se prolongeait toujours en mariage! 

    Ce n'est pas un merveilleux dont le sens symbolique soit bien clair, n'en déplaise aux mânes de René Guénon: il n'est souvent là que pour le jeu. De nouveau comme dans Harry Potter, il est fait pour le plaisir, sans implication morale toujours marquée. Il peut en avoir une, quand la fée de Gibel remercie Jaufré de l'avoir sauvée d'un monstre: grâce à cela, le chevalier devient le protégé du monde élémentaire, qu'elle gouverne; mais cela peut n'avoir été mis que pour la joie du merveilleux. Art du fantastique qui manifeste beaucoup de science; mais peut-être aussi de la décadence.

  • Renouveaux mystiques, illusions des affects

    0000000000000000000.jpgLes anciens Juifs ont vivement critiqué l'habitude égyptienne, ou plus généralement idolâtre, de vénérer, à travers des images, les proches, de faire d'eux des dieux. Ils voulaient qu'on n'adore et ne vénère que Yahvé, entité cosmique pensante se reflétant dans les profondeurs de soi, par-delà les attachements terrestres. Ce n'est pas, bien sûr, qu'ils aient réprouvé l'amour filial, mais que Dieu devait rester à leurs yeux un concept absolument objectif, indépendant des destinées et affections personnelles.

    Mais l'époque moderne tend à ressusciter l'ancienne Égypte. Et ce qui le suggère est le succès, à sa sortie, du roman de Robert Heinlein Stranger in a Strange Land (1961). Les hippies, en particulier, l'ont adoré. Car que raconte-t-il?

    Il dit qu'un être humain élevé par des Martiens et mis par eux en relation constante avec les Old Ones – les ancêtres désincarnés –, avait non seulement des pouvoirs démesurés, mais aussi une vraie connaissance du monde spirituel. Or, cela l'amenait à rejeter tout esprit de possession personnelle, et donc à pratiquer l'amour libre, et à considérer que chaque être pour lequel il avait de l'affection était un dieu. Tout sentiment de sa part pouvant se relier aux forces cosmiques divines, il pouvait appeler Dieu tout ce qui en lui suscitait de l'intérêt. Il vivait dans un beau monde. Naturellement, à la fin du livre, il était martyrisé par les représentants des religions traditionnelles. Et comme les hippies liaient celles-ci à la bourgeoisie et au capitalisme, on a vu apparaître l'idée que tout serait divin sans l'intrusion dans le monde des riches capitalistes, de ceux qui ont une propriété et un capital privés – que la terre appartenait à tout le monde, et qu'en la libérant du Capital on lui rendrait sa fertilité paradisiaque initiale – pour ainsi dire sa fertilité martienne! Et c'est ainsi que beaucoup de ces hippies se sont 000000.jpginstallés n'importe où pour  poursuivre leur rêve de transformation du monde, sans se soucier des titres de propriété ni de rien. Sauf, bien sûr, qu'une fois installés, ils se sentaient à leur tour propriétaires, et s'étonnaient qu'on leur demande des comptes.

    On peut, certes, vivre dans la fiction que tout est à tout le monde, que la terre qu'on occupe est sacrée, et qu'on est entouré d'êtres sublimes – comme le faisaient les anciens Égyptiens. Parce qu'on se pense délivré de tout égoïsme, on dit que tout ce qu'on aime est divin, et que cela n'a rien à voir avec l'égoïsme spontané, que c'est aussi objectif que le message de Michael Smith, le Terrien jadis élevé sur Mars, qui avait établi un lien entre ses affections personnelles et les entités cosmiques. C'est toute une philosophie mystique, assez répandue en Occident.

  • La providence de Capitaine Europe (16)

    00000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série incroyable, chers lecteurs, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, libérateur du Père Noël, alors qu'il s'apprêtait à avoir le sein percé par Dame Sinislën, tutelle du Canigou – et son cœur arraché, palpitant.

    L'Homme-Corbeau, alors qu'elle parlait, murmurait, en ouvrant faiblement les yeux, mais sans la regarder. Une lumière tombait de ces yeux sur le sol, projetant une couleur rouge.

    La dame du Canigou leva le bras, s'apprêtant à plonger son couteau dans le corps de son ancien ami, mais c'est alors qu'une main gantée saisit son poignet immobilisé. Elle se tourna vers l'homme à qui appartenait cette main, et qu'elle n'avait jamais vu: il venait juste de se matérialiser là, sur le pavé de son château haut perché.

    Surprise, elle le regarda, et vit un costume bleu sur lequel couraient des étoiles jaunes, lentes, douces, luisantes. Son visage était caché par un masque, et une lumière auréolait son front, dans laquelle on voyait des points colorés briller de façon singulière. Un jaillissement d'ailes transparentes était à ses épaules – mais davantage comme une flamme légère, intermittente et mouvante, que comme de véritables plumes physiques fixées à de quelconques omoplates. Tout son corps scintillait d'énergie, et ses yeux bleus ne montraient pas de prunelle, mais luisaient de façon uniforme à la fleur de son masque, d'un bleu plus foncé. Curieusement, au lieu d'être simplement cousues sur son costume, les étoiles y bougeaient, comme si un petit ciel s'y était concentré. Et ce costume d'ailleurs n'était pas de simple tissu, mais chatoyait comme s'il fût d'un métal inconnu, naturellement bleu.

    Toi! s'écria dame Sinislën. Qui es-tu? Comment oses-tu? Et comment as-tu pu?

    - Je suis Captain Europa, répondit l'homme inconnu. Je suis le protecteur de l'Europe éternelle, et le Canigou est aussi sous ma garde. Le sont encore le Razès, le Quercorb et toute l'Occitanie – avec en leur sein le mont Bugarach et le secret des deux Rennes. Et tu ne dois pas faire ce que tu t'apprêtais à faire, car c'est mal, et ceux qui m'ont donné les pouvoirs qui sont les miens ne le permettront pas.

    Sa voix avait un léger accent, comme s'il ne fût point français de naissance, mais elle n'en avait pas moins une mâle autorité, en 0000000000.jpgmême temps qu'une curieuse qualité mélodique.

    - L'Europe? demanda Sinislën. Quelle est cette plaisanterie? Ce n'est rien, que cette Europe, il n'y a là aucune identité, aucun génie, et les dieux se moquent d'elle, pour eux elle n'existe pas!

    - Détrompe-toi, répondit Captain Europa. Elle existe bien, et son ange aux cieux m'a commandé de te le dire, et de t'annoncer qu'en accord avec les dieux il avait décidé de te retirer la garde du Canigou, que tu as trop déshonoré, et de le confier à une autre.

    - Non, tu ne le feras pas! répondit, tremblante de colère, Dame Sinislën. Je t'en empêcherai.

    - Tu ne le peux, dit l'Homme-Corbeau, qui s'était levé et dirigé vers les deux êtres. Crains la puissance de Captain Europa conjuguée à la mienne.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser cet épisode, et de renvoyer au prochain, quant au combat de Captain Europa et de l'Homme-Corbeau contre Dame Sinislën et ses alliés angoissants.

  • Cicéron et la république de droit divin

    00000.jpgJ'ai lu le livre III des Fins de Cicéron, publié à part aux Belles-Lettres sous le titre Le Bien et le Mal, après l'avoir acheté à Lyon au cours d'une visite rendue à ma fille, il y a déjà deux ans. L'essence de la morale et même de la spiritualité romaines s'y trouve, inspirée par les Stoïciens, sous une forme dialoguée imitée de Platon, et bien sûr, comme toujours quand on lit la philosophie romaine, on découvre que ce qu'on attribue communément (notamment en France) au christianisme émane en fait de l'ancienne Rome.

    Ce qui m'a frappé est la fin car le début, très théorique, essaie, dans la bouche de vieux Romains initiés, de traduire en mots latins les concepts philosophiques grecs, et ce n'est pas très facile à suivre. Cicéron dit en effet qu'il faut conformer son comportement à la Nature, mais il entend par là bien autre chose que nous, quand nous disons une telle chose. Nous prenons volontiers exemple, à partir de cet adage, sur le comportement des animaux et, lorsqu'on a un reste de moralité, on invente que les bêtes se comportent bien, pour éviter d'avoir à imiter leurs cruautés. Or pour Cicéron il s'agit de bien autre chose, pour la bonne et simple raison qu'il place les dieux dans la Nature. Car par ce mot il entend l'univers entier, le cosmos.

    Et il dit une chose à la fois belle et singulière, que ce que nous attendons des dieux – de l'amour, de l'indulgence, des services rendus –, nous l'attendrons forcément, dans la cité, des autres, et l'exigerons forcément de nous-mêmes, à notre tour. L'élan moral humain a son fondement dans l'imagination des dieux, foncièrement morale.

    Cela fait allusion à d'autres textes de Cicéron dans lesquels il affirme que les étoiles se comportent dans le ciel selon un mode de mesure, de paix, de sérénité, d'équilibre – que nous imitons sur terre, dans la cité, notamment lorsque nous instituons une justice. La justice est l'expression des dieux que nous concevons, parce que nous les concevons vivant dans le ciel, parmi les étoiles, parce que nous concevons les étoiles comme leur émanation première sur le plan physique. En somme, Cicéron parle d'une république de droit divin.

    Et c'était la pensée romaine. Pour Cicéron, la communauté étant à l'image de l'ensemble, étant davantage le reflet de l'univers que l'individu, elle est davantage que lui habitée par les dieux. Il faut donc être prêt à se sacrifier à elle, car elle continue, immortelle, au-delà de soi, et c'est en elle que l'on vit, au-delà de sa mort.

    Celui qui voudrait nier que la république romaine était de droit divin doit lire les récits sur sa fondation, dans laquelle les dieux interviennent effectivement, à travers les oracles. Il n'est pas vrai que la république implique l'absence de divinité au fondement 000000000000.jpgde ses lois. En fait, à Rome, c'était le contraire, on estimait que les dieux étaient davantage derrière la république que derrière les royautés arbitraires.

    C'est pourquoi cette république avait ses héros, et ses épopées, souvent magnifiques, comme celle de Lucain, rendant hommage à Pompée transfiguré après sa mort. (Il vivait sur l'orbe lunaire, dans une lumière dorée, donc parmi les dieux.)

    On critique, en France, les allusions de la république américaine à Dieu, mais c'est finalement conforme à l'esprit républicain originel. C'est la république française, qui ne l'est pas. Et pourquoi? Parce que les Français ne parviennent pas à concevoir le divin autrement qu'à travers un monarque. Ils ont ce côté césarien, transmis par la vénération des Gaulois pour Auguste. Même De Gaulle, quand il a rétabli un semblant de sacralité, s'est référé au catholicisme et à la figure césarienne. Il semble impossible, curieusement, d'en sortir. Marivaux avait beau dire que les dieux voulaient que les hommes et les femmes participent de façon égale à la création des lois, on continue à considérer que les femmes ne seront les égales des hommes que si on renie les dieux. Curieuse manie, plutôt néfaste.

  • Un guide du Razès très insolite

    000000.jpgMon ami Philippe Marlin, chef des éditions de l'Œil du Sphinx, m'a donné un livre qu'il a récemment réédité, le Guide du Razès insolite, de Stéphanie Buttegeg, qui est guide professionnelle dans la haute vallée de l'Aude. 

    De fait, le Razès est une ancienne seigneurie de cette région, sise dans le département français de l'Aude, mais qui, après la dissolution de l'Empire romain, fut intégrée à la Gothie, le royaume des Wisigoths dirigé depuis Toulouse puis depuis Barcelone; puis aux royaumes arabes qui avaient absorbé cette Gothie; puis à l'empire carolingien; puis au comté de Toulouse et au royaume d'Aragon, alternativement ou en imbrication. Cependant ce livre ne parle pas tellement de cela, faisant remonter l'histoire au mieux aux carolingiens, plus souvent à la Croisade contre les Albigeois, comme on disait autrefois – aujourd'hui plutôt les Cathares, cela fait davantage rêver.

    J'ai toujours aimé les livres consacrés aux mystères régionaux, surtout la part qu'ils contiennent de légendes enchantées, les interventions de saints du ciel, d'anges, d'ogres, de démons, de fées. Mais le livre de Stéphanie Buttegeg n'en parle pas beaucoup. Il y a une allusion aux lutins Bug et Arach qui ont reçu des pouvoirs de Jupiter pour protéger la vallée de la Sals; aux anges déchus dont les cornes auraient laissé leurs empreintes sur des rochers de Rennes-les-Bains; aux fées lavandières, et c'est tout.

    Stéphanie Buttegeg consacre beaucoup de pages aux rochers de Rennes-les-Bains, sans doute parce qu'un écrivain local, Henri Boudet (1837-1915), en a lui-même parlé, affirmant, de façon hallucinatoire, qu'ils ont été taillés et amenés là par l'Homme. Et c'est vrai, Rennes-les-Bains contient de si belles pierres, ayant de si belles formes, qu'il est difficile de croire à 00000.jpgune origine naturelle. On songe à de la sculpture. Mais souvent la nature est artiste. Un poète mystique et surréaliste à la fois, Malcolm de Chazal, a eu presque cent ans plus tard le même genre de visions pour les rochers de l'Île Maurice. Il en était plus conscient que Boudet, qui pensait faire de l'Histoire. 

    Cela dit, parfois, il découvrait peut-être de vrais menhirs, ou de vraies mines de fer, car il y en avait autrefois, dans la vallée de la Sals. On exploitait aussi le sel de l'eau. Donc il y avait beaucoup de cabanes d'ouvriers, que Boudet fait souvent remonter aux Gaulois. Poésie, poésie!

    L'autre grand écrivain local est le cathariste Déodat Roché (1877-1978), qui, lui, a imaginé des temples gnostiques dans de belles grottes. La beauté des formes naturelles manifeste les esprits des éléments, crée une impression de mystère, et les historiens fantaisistes, au lieu d'être simplement poètes, font des romans sur des temples celtiques, des églises templières, des présences maçonniques fantasmées, des restes miraculeux de communautés antiques!

    L'impression d'ensemble est que cette région était surtout imprégnée d'un catholicisme populaire, souvent naïf, et que les bizarreries locales sont issues de la simplicité d'interprétation des locaux, ou de leurs goûts personnels. Loin des grands centres, au fond plutôt délaissés, les gens du coin laissaient libre cours à leur fantaisie, sans lien avec la théologie ou la science officielles, ni rien de ce qui imprégnait les cités importantes. Les seigneurs, issus des croisades ou des guerres de religion, connaissaient mal la région, ne lui étaient pas attachés, la quittaient facilement, et le peuple, laissé à lui-même, procédait comme il pouvait, lorsqu'il édifiait des églises ou s'organisait en cités. C'est peut-être ce qui a rendu la région anticléricale et socialiste.

    Mais il y a aussi une nature vive, qui a sans doute stimulé l'imagination – de très jolis endroits déjà pyrénéens, de vastes espaces lumineux, des rochers pittoresques, des sources chaudes et des mines profondes, de quoi de toute façon faire rêver!

    Guide du Razès insolite
    Stéphanie Buttegeg
    Éditions de l'Œil du Sphinx, 2015
    420 pages
    18 €.

  • L'Homme-Corbeau vaincu (15)

    00000000.jpgDans le dernier épisode de cette minisérie de Noël s'éternisant, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors que, transformé en une nuée de corbeaux, il essayait de lutter contre des araignées-machines que la dame du Canigou, déesse insigne, avait lancées contre lui.

    Soudain, un éclair jaillit, et les corbeaux disparurent.

    À terre, l'Homme-Corbeau gisait, blessé, étendu, se tenant sur un coude, mais affaibli, l'œil fermé, quoiqu'il respirât trop bruyamment pour être inconscient, et qu'il ne faisait, visiblement, que reprendre son souffle.

    Une araignée seulement était détruite en totalité. À deux il manquait plusieurs pattes, et elles bougeaient en se traînant, et en crissant. Les trois autres n'avaient que des blessures superficielles, et pouvaient se mouvoir comme à l'accoutumée. Lentement, Sinislën s'approcha, pour donner à l'Homme-Corbeau, elle-même, le coup de grâce!

    Et elle dit: Vois-tu, Homme-Corbeau, tu n'aurais jamais dû sortir de ta boutique, tu n'aurais jamais dû prendre cette apparence de super-héros – croire que tu étais devenu une sorte d'ange terrestre, et que l'idée de ta transfiguration fût rien de plus qu'un fantasme vide. Je ne sais, en vérité, comment, de bouquiniste handicapé de Limoux, vendant tristement de vieux livres en face de l'église paroissiale (la tristement nommée Saint-Martin – car je hais ce saint, ce visionnaire insensé, ce voyant de Jésus-Christ, vil partageur de manteaux vides), je ne sais comment, te dressant de ton fauteuil roulant, tu as pu acquérir ces membres 0000.jpgpuissants que tu as, et ces nombreux pouvoirs. Je ne sais comment, non plus, tu peux mener cette vie ordinaire de boutiquier chétif et malingre, le jour, et, la nuit, te transformer en apparence de demi-dieu – quel sorcier t'a donné des membres de métal qu'anime l'électricité, ou quelle ruse t'a donné cette identité mensongère. Mais je sais que, moi aussi (et je voulais te le montrer), je peux te donner le change, te faire croire à ma bonté et à ma faiblesse – et créer des machines vivantes, prélude à une nouvelle race qui bientôt envahira le monde, mais en restant à mon service. Et je sais, aussi, que tu vas maintenant mourir, alors même que si tu t'étais soumis à moi, tu aurais pu vivre – et même dignement, et même glorieusement, car tu aurais été le serviteur de la plus puissante dame de l'univers, celle par qui transite le féminin sacré! Comme tel on t'aurait honoré, et maintenant tu ne seras plus qu'un tas de poussière – car tu n'es qu'un infâme!

    Et ayant dit ces mots elle sortit un couteau brillant de sa parure sombre.

    Les yeux écarquillés, et flamboyants, elle s'approcha, pour plonger cette lame avide dans le sein de l'Homme-Corbeau, et en arracher son cœur palpitant.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite effrayante de cette étrange aventure.

  • Hautes et basses fréquences dans la réalisation mystique

    000000000.jpgIl existe de curieuses théories spiritualistes, assez différentes de ce dont je me suis nourri. Il est dit, dans certains milieux, que les âmes pures et nobles vibreraient selon de hautes fréquences, contrairement aux âmes viles, qui vibreraient sur des basses fréquences

    Cela me paraît plutôt matérialiste: je ne pense pas que les âmes vibrent, en fait, plutôt le corps vibre lorsque l'âme est éveillée. La vie de l'âme n'est pas, en soi, la vie du corps, et il n'est pas légitime, à mes yeux, de la ramener à des fréquences ondulatoires – au fond de nature physique. Au reste, Rudolf Steiner dénonçait, déjà, ce genre de confusion.

    Le plus singulier, si on veut vraiment regarder les choses sous cet angle (qui peut pour ainsi dire servir de métaphore), est que l'homme équilibré a forcément une fréquence moyenne, normale, et pas du tout une haute ni bien sûr une basse fréquence. Pourquoi rechercher de hautes fréquences – qui sont évidemment des effets de l'exaltation, de la passion – sans harmonie avec les fréquences modestes de la nature environnante, terrestre – végétale et minérale notamment? Et surtout, quel lien avec les dieux, dans ces hautes fréquences? Les dieux ne sont-ils pas aussi dans l'harmonie, dans la normalité, l'équilibre? En tout cas, n'est-ce pas le sens de l'Incarnation de Jésus-Christ, que Dieu s'est en lui placé dans une fréquence moyenne, normale, équilibrée, humaine?

    Médiocrité dorée, disait le grand poète Horace! Il l'entendait dans un bon sens. Les vrais dieux sont dans la paix de l'âme. Lorsque l'âme est excessivement enflammée, elle s'enroule sur elle-même, se referme sur son propre brasier, se coupe de la divinité réelle. C'est pourquoi très souvent les mystiques ne recherchent pas les êtres du monde spirituel, plutôt les guides passionnés, mais incarnés. Ils ne s'efforcent pas tant de dialoguer avec les anges que de rencontrer les êtres humains qui leur donnent l'impression d'être des anges, parce qu'ils ont un corps électromagnétique – plutôt qu'une âme – vibrant sur de hautes 0000.jpgfréquences. Et ce qui les fait rêver n'est pas tant ces anges que les maîtres ascensionnés – dont parlaient René Guénon et Gustav Meyrink, deux écrivains également assez mystiques.

    Et que je ne déteste pas, mais ils réduisaient trop les êtres spirituels à ces hommes dits ascensionnés. Or, je crois que les plus nobles anges ne se placent pas dans les âmes qui ont monté, mais dans celles qui, comme le disait Horace, ont entretenu en elles l'harmonie, la paix, la sérénité, l'équilibre – et qui sont parfaitement humaines, en cela, comme Jésus-Christ l'était.

    Ces âmes sont entre le Ciel et la Terre, vivent pleinement leur vie terrestre, avec toutes les valeurs morales qu'elle implique, et en même temps élèvent le regard vers le Ciel, les Anges – sans chercher à se confondre avec eux, ou même à les supplanter. L'amour d'un merveilleux qui cristallise les anges n'est pas celui du fantastique qui grandit la stature humaine sans raison valable. La sagesse chrétienne le rappelle, même si c'est parfois avec raideur.

  • Confinement et sociabilité

    0000.jpegUn argument pour s'en prendre à la fermeture des restaurants et cafés pendant la pandémie est que les Français seraient un peuple particulièrement sociable, ayant besoin de vivre en groupe pour s'épanouir spirituellement et émotionnellement. Il faudrait donc en tenir compte. Et limiter les interdictions, car sinon les Français vont avoir de graves problèmes mentaux.

    Mais j'avoue ne m'être jamais senti français de cette façon, quoique je sois né à Paris et pense en bien parler la langue, et cela me rappelle ce qu'énonçait Voltaire: un vieil abus passe souvent pour une tradition sacrée! Le problème n'est pas seulement le trait de caractère national, mais aussi ce qui est juste pour l'être humain en général. Or, il est clairement défectueux, celui qui ne parvient pas à trouver en lui-même, dans la solitude, les moyens de s'épanouir, de s'équilibrer, de rester sain d'esprit, et qui a besoin, pour cela, de l'engourdissement sensoriel des groupes.

    Il est beau bien sûr de partager une expérience intime, mais l'illusion collective appelée réalité ne peut pas remplacer la connaissance de soi.

    Car c'est aussi dans la solitude, en se scrutant dans les profondeurs, qu'on décèle la véritable organisation du monde, subtile et secrète. Et lorsqu'on l'aperçoit, lorsqu'on la distingue, on sort également de la folie qui guette – on trouve une stabilité intérieure, une solidité de représentation, et même un épanouissement affectif.

    Aimer s'étourdir de fausses idées généreuses en s'unissant affectivement dans les restaurants peut amener à ne croire individuellement en rien – à ne pas croire que le monde soit en lui-même de forces morales objectives. De fait, à Paris, on tend volontiers à l'athéisme. 

    Le confinement renvoyant à soi peut aussi être une épreuve salutaire – le moyen de trouver, dans son organisation propre, le reflet de celle du monde, et donc de saisir les forces qui existent objectivement au nord du cœur, comme disait René Char: pas le pôle qui attire le cœur au hasard parce que la société, la nation prend un pli arbitraire – mais celui qui réellement existe près du 0000.jpgcœur, et le tire vers un nord réel, objectif – étoile polaire que les mystiques chrétiens n'assimilaient pas par hasard à la sainte Vierge.

    Elle était l'étoile de la mer qui guide les marins durant leurs longues journées, et elle n'était pas un être illusoire, mais réel – que le nombre y crût ou non n'y changeait rien. On la trouvait au fond de soi, où l'intelligence la reconnaissait pour être la reine des anges – et si la profondeur manquait, on reconnaissait au moins l'un des saints de son peuple béni, parce que les profondeurs de l'âme reflétaient le ciel comme un miroir, et que regarder en soi était dévoiler les êtres célestes dans leur cité sainte.

    Paradoxalement, c'est à partir de cette vie individuelle pleinement assumée que l'on pouvait fonder des sociétés saines, non mues par l'égoïsme partagé, mais par l'amour et le sens de ce qui est juste, de ce qu'il faut faire ensemble. Cela débouche sur des rituels collectifs, ou du moins des projets communs, plus que sur des fêtes. 

    Donc, le confinement, si réellement il est obligatoire, gêne la tradition, mais il est une chance pour l'humain, pris individuellement ou même comme membre d'une communauté. Il peut lui permettre de se refonder lui-même, et par là de refonder ses organisations collectives. C'est pourquoi David Lynch, grand homme d'aujourd'hui, a indiqué que la pandémie avait certainement une valeur providentielle.

  • Marcel Maillet ou le pressentiment de l'Invisible

    0000000.jpgMon ami chablaisien Marcel Maillet m'a envoyé son dernier recueil, Marcher dans le Soleil, et j'ai toujours aimé sa poésie. Avec Christian Bobin, il est le plus grand poète vivant que je connaisse. Mais ce recueil de surcroît est particulièrement excellent, je l'aime spécifiquement, plus que tous les autres.

    Marcel y a acquis une maîtrise, une souplesse, une liberté qu'on ne lui connaissait pas – il était réputé un peu raide. Dans ces nouveaux vers, il s'adonne notamment aux répétitions, aux effets de refrain, au lyrisme, d'une manière déliée et pure, belle, pleine de souffle et de fraîcheur.

    Cependant il reste dans ses thèmes habituels: la nature végétale, minérale ou animale environnante, surtout les oiseaux, dans la mesure où elle peut témoigner d'une présence, d'un pressentiment de l'Invisible – mais d'un pressentiment qui s'enfonce presque toujours dans des questions sans réponse, voire dans des aveux d'ignorance et d'impotence, face au Grand Mystère.

    Les interrogations, souvent totales, contiennent néanmoins des éléments de réponse: Marcel ne demande pas seulement ce qui, dans l'Invisible pressenti, peut bien exister – mais s'il y a un dieu, ou des centauresses criant d'amour, ou des anges, et lorsqu'il s'agit de Jésus-Christ, un timide conditionnel n'empêche pas la réponse d'être cette fois affirmative: il attend au bout du chemin, dira le Poète. Il ne peut quand même pas aller jusqu'à douter de Lui!

    Il est du reste certain, aussi, que les oiseaux sont des messagers de l'Éternité, même s'il ne saisit pas leurs messages, et que le mauve qu'on distingue à la cime de certains arbres à la tombée du jour est une bannière de l'autre monde. C'est particulièrement beau, souvent. C'est plein d'une forme de divination exacte.

    Mais Maillet n'en veut pas moins rester modeste, et même si ses interrogations totales semblent laisser la possibilité de nier, elles n'en permettent pas moins l'énoncé sacré, en ce qu'elles créent les images, les métaphores, les comparaisons donnant à distinguer le dieu multiforme des choses. À cet égard, il rappelle Gérard de Nerval et le Romantisme à la française, qui utilisait la 00000 (3).jpgrhétorique pour suggérer sans l'affirmer le monde divin. Car vivre le mystère, c'est certainement distinguer en son sein des formes énigmatiques, qui ne s'en laissent pas moins cerner, et peuvent être représentées; mais c'est aussi l'exprimer tel qu'il parvient à la conscience, avec son flou, ses tremblements, ses doutes – ses peurs, même.

    Justement, le doute s'exprime émotionnellement par la peur – comme chez Lovecraft. Il faut prendre garde à ce qu'il ne devienne pas une simple posture intellectuelle – une manière d'échapper aux reproches éventuels des clercs agnostiques. Vivre poétiquement le doute, c'est susciter des monstres. Il n'est pas vrai qu'il soit agréable de douter, même si certains moralistes le conseillent. 

    Mais l'important est la beauté des figures de Marcel, leur élan propre, leur feu mystique intime, qui emmène souvent l'âme loin au fond des cercles solaires – en compagnie, donc, de Jésus-Christ, ou de quelque montagne baignée de clarté! La lecture de son livre est un vrai plaisir.

    Marcel Maillet
    Marcher dans le Soleil
    Edilivre, 2020
    90 pages
    10 €.

  • Le tombeau de saint Pierre aux bords de l'Aude

    0000000000.jpgIl est plaisant de remarquer que tant d'auteurs modernes ont élaboré l'idée que la haute vallée de l'Aude contiendrait le tombeau de Jésus-Christ voire de Marie-Madeleine, alors que les légendes locales ne parlent que du tombeau de saint Pierre. De fait, ils ont élaboré l'hypothèse que Marie Madeleine aurait fondé des communautés gnostiques au pied des Pyrénées, dont les cathares seraient issus, et que la persécution de ceux-ci participerait d'un complot de l'Église catholique contre les femmes instructrices. Christian Doumergue oppose, à cet égard, la tradition phallocrate, romaine et matérialiste de saint Pierre, à la tradition spiritualiste, féministe et languedocienne de Marie Madeleine – si pure, si fine!

    Mais je lis le Guide du Razès insolite de la guide locale Stéphanie Buttegeg, publié en 2016 aux éditions de l'Œil du Sphinx, et j'y trouve que dans le village haut perché de Quirbajou, au-dessus de Quillan, existe une tradition d'un tombeau de saint Pierre: le corps du fondateur de l'Église latine y reposerait, selon certains. On pourrait presque, si on était amateur de fables, prétendre qu'il n'a pas été, lui non plus, crucifié, comme le dit la tradition, mais qu'on a mis sur la croix quelqu'un à sa place, et qu'il a fondé en Pays cathare une communauté d'initiés, qui a perduré dans les montagnes autour de Quillan! Et peut-être même, pourquoi pas? que les histoires de Jésus qui n'a pas été crucifié viennent en réalité de celle de saint Pierre qui n'a pas été crucifié.

    Cependant la légende locale ne le dit pas, elle parle seulement du corps de saint Pierre. Au reste, il peut s'agir d'un autre saint Pierre: il y en a plusieurs. 

    En tout cas, cela montre que les montagnes des Pyrénées ne sont pas moins catholiques que le reste de l'ancien monde. L'idée qu'il en est autrement a été volontiers nourrie par les républicains, qui aimaient se référer au paganisme, à 000000000000.jpgdes traditions parallèles. Jules Michelet opposait à cet égard les Pyrénées à la Savoie, qui, disait-il en 1860, était foncièrement catholique. Du moins elle l'était restée (ou l'était redevenue, après 1815).

    Le désir de voir dans les traditions populaires autre chose que du catholicisme est sensible dans le livre de Stéphanie Buttegeg, qui, évoquant un triangle doré avec un œil dedans trouvé dans une église, assure qu'il s'agit d'un symbole maçonnique. Mais on le trouve dans les églises au moins depuis la Renaissance: les églises baroques de Savoie en contiennent mille, et c'est une allusion claire à l'œil de Dieu surveillant les âmes, tel qu'on le trouve décrit par exemple chez François de Sales. Stéphanie Buttegeg dit, aussi, qu'un certain taureau trouvé dans les sculptures d'une église ruinée pourrait être une allusion à Mithra. Peut-être; mais dans une église, en principe, il s'agit de saint Luc.

    On trouve également dans son livre l'idée que Bérenger Saunière aurait eu la vision de Marie-Madeleine dans une grotte de Rennes-le-Château. Je l'ai publiée ici; on l'a contestée. On m'a même fait croire que je l'avais inventée. Non, je l'avais bien lue. Je pense que l'abbé Saunière, en ce cas, a été séduit par une mitoune (fée) amoureuse de lui – car souvent les fées étaient amoureuses des curés, mystère du cœur des esprits sans corps. Et elle lui est apparue, les bras tendus, en pleurs, et comme il ne connaissait que le catholicisme de son séminaire, il a cru que c'était Marie-Madeleine. Il s'est avancé, elle s'est envolée en riant. Curieuse apparition. Mais qui peut-être l'a enrichi: là où elle était, il y avait un coffre rempli de pièces d'or, laissé là par quelque cathare pourchassé!

    Bref, j'aime les belles histoires. Mais les moins bonnes ne sont pas celles de La Légende dorée de Jacques de Voragine, et de la tradition catholique.

  • Le Père Noël attaqué à Bugarach (13)

    000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange et singulière série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait de voir d'horribles formes noires se détacher d'une porte qu'il avait crue faite de matière dure et solide.

    Il s'agissait d'araignées grosses, lentes, silencieuses, effrayantes, se suivant à la file, et se touchant les pattes comme pour communiquer. Il semblait à l'Homme-Corbeau qu'elles se matérialisaient devant lui, au fur et à mesure qu'elles sortaient de la porte obscure, de ce seuil fait d'ombre, et qu'elles devenaient dures et métalliques sous ses yeux.

    Une vie luisante habitait leurs membres, le long desquels couraient des éclairs silencieux. Elles avaient assurément quelque chose qui relevait de la machine, mais il était clair qu'une vie propre les animait, et une conscience, car leurs yeux flamboyaient en se tournant vers l'Homme-Corbeau, ou au moment où leurs pattes se touchaient, et, même, l'Homme-Corbeau entendit un chuchotement venir d'elles, ou comme un lointain murmure. Et il disait, dans la langue secrète de Sinislën, que l'Homme-Corbeau avait appris à déchiffrer il y a peu: C'est lui, c'est lui, c'est lui le pervers violeur de notre maîtresse insigne, lui, le séducteur diabolique de notre belle dame. Oui, c'est lui, c'est lui, celui qui l'a contrainte, qui l'a forcée, qui l'a trompée, l'a soumise par ses charmes, ses sortilèges, ses belles paroles, et l'a humiliée, lui a fait perdre sa splendeur, a cherché à 00000000000.jpglui voler son trône pour lui-même, prétextant l'ordre supérieur des anges! C'est lui, c'est lui – continuait le chuchotement sifflant, âpre, métallique, aigu –, c'est lui, c'est lui, que nous devons abattre, déchirer, démembrer, morceler, dévorer, anéantir, mes sœurs, ce mâle immonde, cet animal dégoûtant; c'est lui, c'est lui, le souilleur de la pureté canigolienne, le corrupteur des blanches Pyrénéides, l'empoisonneur de la vierge des montagnes! Il faut le détruire, le tuer, le dissoudre, le réduire en bouillie, le mettre en pièces, l'émietter à l'infini! Oui, il faut, il faut, il faut, mes sœurs, oui il faut, il faut, il faut le réduire en bouillie, l'émietter à l'infini, le mettre en pièces, le dévorer, le démembrer, le morceler, l'anéantir.

    Et ainsi de suite. Car elles répétaient obsessionnellement la même chose, continuellement, toujours, comme une chanson, mais une chanson hideuse, pleine de rythmes mais sans mélodies gracieuses, âpre comme la mort, laide comme le mal.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Aïcha et Ayesha, ou l'œuvre catharisante de H. Rider Haggard

    00000.jpgJ'ai évoqué la possibilité, dans un article récent, que le modèle de Jésus marié avec Marie-Madeleine serait en fait Mahomet époux d'Aïcha. Modèle sourd, inconscient, bien sûr, dans un Languedoc cathariste dont l'héritage islamique, perdu depuis cinq cents ans et le règne de Charlemagne, était enfoui dans les profondeurs. Mais cela m'a fait repenser au beau roman de l'Anglais Henry Rider Haggard, She (1886).

    Il raconte que des Européens rencontrent en Afrique une reine immortelle et blanche, que le peuple local vénère. Elle tombe amoureuse d'un des Européens, essaie de lui donner la même immortalité qu'elle, et commet l'erreur de se baigner à nouveau dans la colonne de feu sortie de terre qui la lui a donnée au temps jadis: elle en vieillit immédiatement, et meurt. 

    Elle était en effet âgée de plusieurs siècles, et avait découvert cette colonne magique par hasard. Elle flamboyait dans une cité abandonnée, construite par on ne sait qui, on ne sait quel peuple magicien, il y a des éons. 

    C'est depuis cette cité que la nouvelle immortelle organise alors son règne et son culte. Or, l'auteur anglais l'a nommée, malicieusement, Aïcha, du nom de la Mère des Croyants dans la tradition musulmane. Il lui donne néanmoins l'âge de deux mille ans, la dit née au Yémen, et amoureuse d'un Grec ancien.

    On pourrait penser que les Anglais qui ont voulu voir Marie-Madeleine dans le Languedoc avaient aussi en tête ce roman très lu, ou l'avaient dans leurs souvenirs inconscients, du moins. La colonne de feu, ne sont-ce pas pas les flots d'eau chaude qui bondissent à Rennes-les-Bains où l'on venait prendre les eaux, flots dont 0000000000000.jpgon espérait justement le rajeunissement – l'immortalité? Il est troublant que, dans la région concernée, courent aussi des rumeurs sur des êtres saints et purs dont le corps serait toujours resté intact, après leur mort. Il y a certainement la recherche d'une immortalisation extérieure, l'intérieur se mêlant au corps par une forme de matérialisme mystique – souvent lié justement à la question de l'amour au sens humain. Car on raconte que Marie-Madeleine aurait connu les voies mystérieuses de la kundalini, et, comme les immortels taoïstes, aurait su se rendre incorruptible dans l'amour sacré. Peut-être que le roman préféré de nos curistes était She!

    Le règne d'une déesse installée sur Terre, et la suprématie qu'elle exerce sur l'Européen qu'elle reconnaît comme la nouvelle incarnation de son ancien amant, rappelle aussi l'idée du féminin sacré, chère aux madeleinistes. Mais le plus étonnant, est que j'aie eu moi-même l'idée de lier Marie-Madeleine du Languedoc à la figure islamique d'Aïcha. Je ne sais comment cela m'est venu, et une dame qui a commenté mon article a assuré que je n'avais pu le trouver seul, que j'avais dû le prendre à quelqu'un: elle se plaignait que je ne cite pas mes sources. Mais cela ne me dit rien, je ne me souviens d'aucune source, et selon mon souvenir l'idée m'est bien venue spontanément.

    À moins que ma source soit justement, en profondeur, le roman de H. Rider Haggard? Dieu sait!

  • Rudolf Steiner et les Cathares

    00000.jpgHarvey Spenser Lewis (1883-1939), le fondateur du Mystique et Ancien Ordre de la Rose-Croix, énonçait que Rudolf Steiner, par ses propres vertus, était parvenu à saisir des secrets rosicruciens dont lui, Lewis, connaissait l'authentique tradition. C'était agréable et sympathique, mais personnellement, je préfère les génies qui trouvent les choses par eux-mêmes aux philosophes qui conservent par devers eux les traditions symboliques et initiatiques. Je pense qu'ils sont plus fiables, puisque, comme le disait Voltaire, les traditions ne sont souvent que de vieux abus. 

    Et puis les dieux peuvent changer: évoluer. Saint Augustin le disait: de l'Ancien Testament au Nouveau, Dieu avait changé les lois – avait changé de visage, de personne. Du Père on était passé au Fils, pour ainsi dire. Et qu'est-ce qui permet de s'en apercevoir? Le Saint-Esprit. Et où se dépose-t-il? Sur les individus géniaux.

    H. S. Lewis ajoutait que Steiner savait que, au Moyen Âge, la vraie sagesse était dans des groupes combattus par l'Église catholique, les Templiers et les Cathares. Et, certes, on ne peut pas nier que Steiner ait vigoureusement condamné l'attaque, par Philippe-le-Bel, des Templiers. Pour lui, ceux-ci adoraient noblement le véritable Christ, et le roi de France était démoniaque. Dante avait les mêmes idées: cela apparaît, dans la Divine Comédie. Et Steiner saluait dans ce poème une inspiration véritablement initiatique.

    Mais il faut nuancer – comme toujours avec Steiner. Car il admettait aussi que la spiritualité des Templiers avait quelque chose de dépassé – de luciférien, comme il disait, entendant par là un mysticisme excessif, tentateur et illusoire. Et on retrouve là saint 00000000000000000000000.jpgThomas d'Aquin, dont il se réclamait essentiellement – on le retrouve dans son rejet du mysticisme oriental, mêlant illusoirement l'adoration de Dieu au sensualisme. Steiner admet que, à la fin du treizième siècle, ce qu'avaient si hautement vénéré les Templiers n'était plus ce qu'ils croyaient voir. Qu'il y avait un décalage entre le Christ et l'être de lumière qu'ils adoraient, pour ainsi dire. Léger, mais réel.

    L'Église catholique accuse l'Anthroposophie d'être gnostique, et on pourrait croire que l'Anthroposophie assume ce reproche. Il n'en est rien. Dans ce que j'ai pu lire, Steiner dit bien que la Gnose venait de traditions antérieures au Christ, et donc, à ce titre, ne le comprenait pas de façon parfaite. Qu'elle le confondait avec des concepts dont elle ne voulait pas se séparer. Ce n'est pas qu'il ait jamais justifié aucune violence, contre les gnostiques ou leurs héritiers, mais qu'il admettait simplement leur caractère déviant, non chrétien au sens pur.

    Et ce n'est pas, non plus, qu'il ait approuvé l'Église catholique dans toute sa théologie théorique: pas du tout. Il lui reprochait notamment d'avoir confondu l'âme et l'esprit, pour lui distincts. Mais je n'ai pas lu qu'il ait tellement soutenu la Gnose: non. Or, beaucoup se réclament de lui comme si c'était le cas, se fiant peut-être aux accusations fausses de l'Église catholique à son encontre.

    On peut à mon avis en tirer que le gnosticisme oriental des Cathares n'aurait pas reçu sa totale approbation, et qu'à cet égard il était, encore, dans la tradition de saint Thomas d'Aquin, et aurait démenti sa complète union de pensée avec Déodat Roché (dont j'ai parlé une fois récente) – même si celui-ci se réclamait de lui.

  • Philippe Jaccottet parti

    00000000.jpgÀ l'âge de nonante-cinq ans, un grand poète suisse qui vivait en France s'en est allé, et de beaux hommages lui ont été rendus – comme poète par Jean-Noël Cuénod, comme traducteur par Pascal Décaillet, mes blogueurs préférés. J'ai lu Philippe Jaccottet à plusieurs reprises, lui ai même écrit pour lui faire part de mon travail sur Victor Bérard, dont il avait repris la traduction de l'Odyssée en atténuant son rationalisme – en étant plus fidèle à l'esprit d'Homère, plein de merveilleux et de rêves.

    Toutefois Jaccottet restait un poète de la ligne classique, et ce n'est pas sur la traduction de Leconte de Lisle, celle qui plonge le plus dans le fabuleux (et qui est sans doute ma préférée), qu'il s'est appuyé. Il voulait retrouver Racine ou Chénier, plus peut-être qu'Homère tel que l'ont conçu les Romantiques et les Parnassiens, sorte de prophète de la poésie païenne, mage des temps antiques. 

    Pour moi, Jaccottet restait en ce sens le disciple, peut-être inconscient, de son aîné vaudois Charles-Ferdinand Ramuz, qui intégrait le merveilleux à une vision subjective – celle de ses personnages, dont il reprenait les croyances. C'est ce que j'ai appelé son impressionnisme, même si on ne m'a pas forcément approuvé. Cela faisait effleurer le monde spirituel, sans y pénétrer. Cela promettait, cela suggérait, c'était quand même beau.

    Mais la mort de Philippe Jaccottet, après celle de Julien Gracq, de Jean-Vincent Verdonnet, d'Yves Bonnefoy, donne le sentiment d'une fin d'époque, de la fin d'une époque poétique qui ressuscitait, après les élans surréalistes, le classicisme dans la lignée de 0000000000.jpgPaul Valéry, au fond le plus grand de tous – le plus grand de tous les poètes néoclassiques, comme on pourrait dire. Celui en tout cas que j'ai le plus aimé, parce que, au-delà de sa rigueur de style et de sa netteté et élévation de pensée, il restait incroyablement imagé – notamment dans La Jeune Parque, immense poème. 

    Immense poème qui a énervé André Breton, justement parce qu'il était immense, et semblait démontrer que l'alexandrin et les règles classiques avaient encore une valeur, pouvaient encore porter l'inspiration, la poésie, l'art.

    Et de fait, Jaccottet a écrit de beaux poèmes, suggestifs et pleins de songes, qui rimaient classiquement. Plein de songes et d'attente, d'attente d'un autre monde, plus pur, plus beau, plus solaire. Où le regard toutefois ne distinguait pas forcément très bien les formes.

    Ses poèmes ont été placés une année au programme de l'Agrégation de Littérature comparée, une consécration, et dans la collection de la Pléiade, autre consécration. C'est beau, pour lui, pour la Suisse, pour la littérature, pour les lecteurs, car la poésie reste absolument nécessaire au monde. Paris a approuvé Jaccottet. Or on sait qu'on n'y approuve pas beaucoup les poètes qui, dans la lumière solaire ou lunaire, distinguent des formes particulières, fussent-elles celles d'une jeune parque.

    Le néoclassicisme s'en est-il allé avec Jaccottet? Même Christian Bobin évoque davantage les anges. Mais enfin, il reste pur et net, et son style a gagné d'être contraint par ce qu'on peut appeler le modèle jaccottétien.

  • Le Père Noël à Bugarach (11)

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cet étrange récit, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il interrogeait Bug le Troll pour savoir où était l'être véritable du Père Noël au-delà de sa dépouille vide déjà récupérée. Bug venait d'ironiser sur ce qu'il pourrait bien lui faire s'il refusait de le lui dire.

    - Écoute, répliqua l'Homme-Corbeau, écoute bien: si tu me dis la vérité, je t'épargnerai. Mais si tu me la caches, je ne pourrai simplement pas répondre de mes actes, car la vie du Père Noël est en jeu, et son âme. Et je ne peux permettre aucun retard dans le règlement de cette mission, entends-tu?

    - Bien, fit Bug. Je vais donc te le dire. Mais tu seras surpris et déçu, Homme-Corbeau. Oui, tu le seras. Car nous n'avons pas commis ce crime de notre propre chef, je dois te le dire: comment cela eût-il été possible? Ne sommes-nous pas, en dernière instance, les serviteurs de la dame auguste qui trône en haut du Canigou? De dame Sinislën que tu pensais aimer, et dont tu pensais qu'elle t'aimait? Oui, c'est elle qui nous a demandé d'accomplir ce méfait, d'effectuer cette mission, et maintenant si tu veux récupérer l'être véritable du Père Noël, il faut que tu te rendes chez elle, car c'est là qu'il est, et non ici! Il y a peu, elle est venue le chercher, ou plutôt un de ses démons volant sur l'air grâce à un bâton enchanté – comme qui dirait une motocyclette de l'air. Il l'a emporté, et il est maintenant chez elle, dans son palais, où elle le tient, comme l'an passé, enfermé! Car elle a recommencé son méfait, même si cette fois elle BIRDMAN.jpgespérait s'en cacher en se servant de nous. Elle t'a menti, Homme-Corbeau, et elle était réellement complice, l'an passé, elle n'a jamais digéré sa défaite. Débrouille-toi avec cela, maintenant!

    Ayant entendu ces mots, l'Homme-Corbeau ne sut que dire. Il lâcha, tremblant, Bug, qui en éclata de rire. Et la colère de l'Homme-Corbeau revint, et il jeta son pied sur la figure du troll, qui en tomba au sol, malgré la dureté de sa peau et de son corps. Il n'en fut d'ailleurs pas blessé autrement que d'un bleu, si tant est qu'une peau de pierre puisse avoir un bleu!

    Mais l'Homme-Corbeau n'attendit pas de voir ce qui s'en adviendrait. Et tandis qu'Arach se relevait avec peine de sa chute douloureuse, il s'élança, prit son vol, et fonça vers le Canigou, où l'attendait certainement celle qu'il prenait, celle qu'il avait prise pour sa bien-aimée.

    Mais il est temps, agréables lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette fabuleuse histoire.

  • Saint Thomas d'Aquin et les Cathares selon Déodat Roché

    00000000000.jpgEn Occitanie, un grand animateur de la renaissance cathare fut Déodat Roché (1877-1978), à la fois franc-maçon du Grand Orient de France et anthroposophe du premier cercle – ce qui normalement n'est pas trop permis. Originaire d'Arques, village de l'Aude tout proche de Rennes-le-Château et de tous les lieux célèbres de la haute vallée de l'Aude et de la vallée de la Sals, il s'est passionné pour les Cathares, nombreux dans la région au Moyen Âge et qui, soutenus par l'aristocratie locale, avaient suscité une guerre avec les Français proprement dits, impliqués dans la croisade voulue par le pape Innocent III. Il a créé un très beau musée et une belle association dans son village natal, et a écrit de nombreux livres intéressants dont, voyant que je partais m'installer dans ce Pays cathare, mon ami genevois François Gautier m'a donné plusieurs titres – et je les ai parcourus.

    Et j'avoue n'avoir pas été totalement convaincu, même si certaines choses m'ont charmé, notamment l'idée que les Cathares s'exprimaient en symboles, en contes, en histoires fabuleuses – ce qui plaît toujours à un poète. Car Déodat Roché, ébloui par Rudolf Steiner, et aimant les Cathares d'une affection toute locale, a eu tendance à attribuer aux seconds les idées et pensées du premier, comme s'ils ne faisaient qu'un. Mais le fondement en est sans doute surtout en Roché même.

    Il en est une marque probante.

    En vérité, pour les Anthroposophes – parce que Steiner lui-même l'a suggéré – il existe un lien étroit entre le fondateur de l'Anthroposophie et saint 0000000000000.pngThomas d'Aquin. Or celui-ci, dominicain, n'était pas d'accord avec les Cathares sur le rejet de principe du monde physique, et l'a dit, l'a écrit. Il suivait en cela saint Augustin, ennemi des Manichéens, dont selon Roché étaient issus les Cathares. Et le fait est que les Dominicains ont lutté contre les Cathares, en général. Mais, pris en étau par ce constat, Roché a énoncé que la spiritualité de saint Thomas d'Aquin était proche de celle des Cathares. Ce qui n'a pas beaucoup de vraisemblance, car ce noble théologien mettait en avant la pensée solide et logique, dans la foulée d'Aristote, plus que le symbolisme mystique. Il aimait bien sûr les anges et le monde divin, les sentiments qu'ils inspiraient, mais il était classique, et s'appuyait rationnellement sur l'Écriture sainte, pour illustrer ses propos, et non sur ses révélations intimes. C'est sur la base des textes sacrés qu'il évoquait les anges, les démons, le paradis, l'enfer!

    Je n'ai pas lu d'écrit de Steiner sur les Cathares; j'ai pourtant beaucoup lu Steiner. Il n'en parlait sans doute pas beaucoup. Mais on peut deviner ce qu'il pensait de la question en s'appuyant sur ce qu'il énonçait des Templiers et de la Gnose, avec lesquels les Cathares ne sont pas sans raison liés par la tradition philosophique et historique.

    J'y reviendrai, une autre fois.

  • Origines du complotisme dans Marx et Freud

    00000.jpgLe complotisme vient essentiellement du besoin de merveilleux. La philosophie classique le disait, et c'est vrai, mais elle a manqué quelque chose: car ce besoin de merveilleux est légitime, en l'être humain. Et combattre frontalement le complotisme ne mène nulle part, car les amateurs de complotisme ressentent à juste titre comme légitime ce besoin de merveilleux.

    Le problème est seulement qu'il cherche à s'assouvir de façon inappropriée, dans un monde physique qui n'offre pas, même dans ses couches obscures, le merveilleux qu'on attend. Et ce qui le démontre, c'est que les deux grandes philosophies qui ont donné un semblant de justification au complotisme sont celles de Freud et Marx, qui tendent toutes deux à scruter les secrets du fonctionnement du monde et du comportement de l'homme dans les strates cachées de la matière et de la chair.

    Les ennemis du complotisme ne le disent pas, parce qu'en général ils sont matérialistes aussi: mais le fond du complotisme, ou du moins sa justification, est bien chez Freud et Marx. Le second place le diable chez les riches, le premier dans la vie sexuelle – ou il y place Dieu, puisque tout s'en explique; et même chez Marx le diable est si puissant qu'il justifie la domination éternelle du capitalisme, contrairement à ce qu'il a illogiquement prétendu.

    Car une classe sociale à même de créer une superstructure dans laquelle on trouve Dieu en a forcément les attributs. Que Marx ait décrété que ce dieu était méchant n'y change rien, c'est quand même lui qui règne, et annoncer la fin du capitalisme – d'un capitalisme qui met Dieu dans son panier – est faire preuve d'un optimisme irrationnel, de nature mystique.

    Quant à Freud, il plaçait le fondement du comportement humain dans l'érotisme, or le complotisme attribue fréquemment sans preuves d'énormes déviances sexuelles aux puissants de ce monde. 0000000.jpgCela fait vibrer. Et cela donne une image terrestre du diable, comme chez Sade.

    Mais ce n'est pas là qu'est réellement le ressort de la vie du monde. Les strates cachées qui restent dans la sphère physique peuvent exister: il peut y avoir des riches qui abusent, des pervers sexuels qui passent à l'acte; il y en a. Malheureusement, ils n'expliquent rien. Ils ne sont pas dans la sphère où se créent réellement les choses.

    Car de deux choses l'une: soit il existe bien une strate cachée du monde où se crée le mal manifesté – mais cette strate, spirituelle au sens propre, est faite des esprits mauvais qui tentent d'entrer dans les âmes humaines pour agir dans le monde, comme dans l'ancienne théologie catholique; soit il n'y a aucune strate cachée qui puisse assouvir le besoin de merveilleux. Si le besoin de merveilleux est légitime, c'est que sa butée est le monde spirituel. 

    Comme disait Chateaubriand, si le monde a besoin de merveilleux, qu'il scrute la sphère morale – le cœur humain –, car là sont les êtres célestes et infernaux qui s'affrontent. Sur Terre, le monde reste normal.

  • Les eaux thermales de Rennes-les-Bains, ou l'illusion des vapeurs

    FB_IMG_1613238899254.jpgRennes-les-Bains, station thermale de l'Aude, en Occitanie, est déjà dans les Pyrénées, massif si rempli de sources d'eau chaude que Jules Michelet (1798-1874) disait qu'y couvait la chaleur d'une personne. Le cœur de quelque géant foudroyé par Jupiter y bat encore. Le sang qui sort de ses veines n'est pas mort.

    C'est peut-être ce qui poussait H. P. Lovecraft (1890-1937) à imaginer, dans ces Pyrénées, de menaçantes entités maléfiques, ou Maurice Magre (1877-1941), de divines nymphes.

    Cependant les stations thermales n'en sont pas toutes florissantes. Plusieurs se languissent, et de petites villes nées de leur exploitation, au cœur des montagnes, sont à présent tristement vides, abandonnées. Dans le département de l'Aude, c'est venu s'ajouter à la ruine de l'industrie textile car, en contrebas de Rennes-les-Bains, on trouve les villes de Couiza et Espéraza, désertées et ruinées par la fermeture de fabriques de chapeaux et de sacs.

    Rennes-les-Bains n'a plus son ancien lustre, mais beaucoup continuent de raconter ses fables. On cite le livre d'un de ses curés du dix-neuvième siècle, Henri Boudet (1837-1915), qui, type de savant qu'aurait aimé André Breton, a prétendu qu'un cromlech géant était constitué par les rochers naturels des environs, et que le patois local serait celtique et proche de la langue originelle, laquelle serait en même temps l'anglais et l'hébreu. Cela fait rêver, mais la présence inattendue de l'anglais met forcément la puce à l'oreille.

    Joseph de Maistre aussi prétendait que l'anglais venait du celte, et c'est sans doute chez lui que Boudet a trouvé cette idée fausse. Maistre cherchait un peu trop les Celtes où il n'y avait manifestement que des Germains – liant absurdement 0000.jpgCharlemagne à la Gaule éternelle.

    Mais il y a plus: c'est que les Anglais ont toujours été de grands amateurs d'eaux thermales, et qu'ils ont beaucoup fait pour le succès de celles des Pyrénées autant que pour celles des Alpes, à Aix-en-Savoie aussi bien qu'à Rennes-les-Bains.

    L'abbé Boudet a dû en rencontrer quelques-uns dès son temps. Or, dans les sources d'eau naturellement chaudes de Rennes-les-Bains, quand elles baignaient agréablement les membres, que pouvait-on faire sinon créer une substance à ses rêves? Dans la vapeur diluant l'eau même du corps, les fantasmes personnels se déploient à l'extérieur de soi – et advient ce qu'on appelle des visions. C'est ainsi que sont nés les fantasmes relatifs à Rennes-le-Château et à Bugarach, tout proches de Rennes-les-Bains, et que visitaient les curistes quand ils ne se baignaient pas. C'est dans ces eaux chaudes qu'agissaient les esprits élémentaires que j'ai appelés les Mitounes, expression de la vie des lieux. Je les ai nommées telles, parce que les paysans locaux les nommaient telles.

    Les rêveries mystiques liées aux cathares qui peuplaient cette région autrefois partagent avec cette eau chaude une dimension sensuelle évidente, qui renvoie encore aux Mitounes, et à ce que Michelet concevait dans les Pyrénées. Plus qu'on ne croit, un lieu peut suggérer des fantaisies, et la sensualité n'étant pas portée à la vérification, on a tôt fait de les assimiler à d'authentiques visions. Mais, de mon point de vue, la clairvoyance montre surtout ce que voyait Lovecraft, ou Michelet. La source des illusions est plus spirituelle, certes, que l'illusion même.

  • Valeur des vies antérieures

    00000.jpgL'autre jour, je racontais à une dame l'anecdote connue de Rudolf Steiner à qui une autre dame avait dit être la réincarnation de Marie-Madeleine. Il lui répondit être bien obligé de lui annoncer qu'elle était la vingt-quatrième qu'il rencontrait. 

    Ce qui prouve que les rêveries sur Marie-Madeleine ne sont pas si récentes qu'on croit, et que la chose en court depuis longtemps dans les milieux occultistes et mystiques. 

    Une grande sainte réputée faire l'amour a quelque chose qui rappelle Vénus. Elle pose la question de la conciliation difficile entre la sainteté et la vie sexuelle – sa force, son attrait. Saint Augustin disait qu'on projetait sur Vénus et Jupiter les mœurs qu'on voulait se justifier d'avoir, la fornication et l'adultère, mais dire cela n'est pas résoudre entièrement la question, puisque l'énigme de la cause de ces désirs demeure – Dieu n'ayant pas pu ne pas les vouloir, puisqu'ils étreignent même les êtres humains qui préféreraient ne pas en avoir.

    Mais, racontant cette anecdote, j'entendis mon interlocutrice répondre que c'était possible, que cette dame s'adressant à Steiner pouvait être la réincarnation de Marie-Madeleine; ce à quoi je concédai: Oui, il y a une chance sur vingt-quatre.

    On raconte souvent des vies antérieures glorieuses, qui justifient au fond un pouvoir en celle-ci – un titre. J'entends parler d'une autre dame encore qui affirme que dans une vie antérieure elle était une grande guide spirituelle, qui avait des centaines d'adeptes de par le monde. En cette vie, elle essaie de réitérer l'exploit; mais elle n'en a qu'une dizaine dans la haute vallée de l'Aude. 000000000000.jpgComment une telle chute a-t-elle pu être possible? Quels péchés a-t-elle commis?

    Nos vies antérieures étaient sans doute aussi banales que nos vies présentes.

    J'aime l'ironie. Mais qu'on pourfende l'illusion des glorieuses vies antérieures ne signifie pas que les vies antérieures soient inexistantes, ni qu'elles soient inutiles à évoquer. La question des péchés commis est justement importante, bien plus que ce qui, dans la vie antérieure, peut justifier telle ou telle prérogative dans la vie présente: pour cela, il  s'agit essentiellement d'égoïsme. Un mal arrive, inexplicable, triste, désespérant, injuste. Comment est-ce possible? 

    Ce qu'on a commis comme mal s'est inscrit dans l'âme, et le bien qu'on fait pour le compenser peut en purifier. Mieux encore, la souffrance subie purifie aussi. Et Spinoza disait que quand on comprenait les causes de ce qui arrive, on l'accepte – philosophiquement. Et on œuvre tout de même créativement, par la pensée et l'action, on dépasse ce qui vient du passé, et on entre courageusement dans l'avenir. Sinon, n'est-ce pas, le mal qu'on subit paraît absurde et arbitraire.

    Quant à ce qu'on a pu faire de bien dans une vie passée, comme de nourrir de sagesse des milliers d'adeptes ou de laver les pieds de Jésus avec ses cheveux, cela empêche qu'on subisse du mal en cette vie; mais le bien qu'on reçoit n'en est pas moins une grâce, face à laquelle il faut rester humble. Les quelques adeptes qu'on a gardés ne sont pas issus des nombreux adeptes qu'on a eus, mais de la bonté des dieux.

  • Jésus et le mariage obligatoire des rabbins

    00000000.jpgCertains, pour assurer que Jésus était marié, s'appuient sur la tradition rabbinique qui dit qu'un homme doit se marier, et que les rabbins étant des hommes, ils doivent en donner l'exemple.

    Mais Jésus dit qu'il ne faut pas imiter les rabbins dans leurs actions, si on doit les écouter avec respect parce qu'ils portent en eux la sagesse antique. Ils l'apprennent par cœur, et la récitent, et à ce titre méritent l'attention. Cependant, il ne faut pas agir comme eux, affirme-t-il. Donc, il ne pouvait pas se sentir obligé de se marier comme eux le faisaient. On peut même estimer que c'est à cela qu'il faisait allusion.

    Et pourquoi? Parce qu'il rejetait les liens du sang, apportant l'idée d'un lien spirituel qui unirait tous les hommes, au-delà des nations. Il ne pouvait donc pas se soucier d'avoir une progéniture. Donc de se marier. Car c'était le souci majeur de l'époque, et des rabbins.

    Il est un autre point profondément significatif, à cet égard: les écrits de saint Paul, qu'à dessein sans doute on traîne absurdement dans la boue. Car Paul, pharisien, était de cette communauté soumise aux rabbins dont est sorti le Talmud, et il devait donc bien savoir ce que recommandaient les rabbins en matière de mariage. Or, il s'opposait frontalement à 000000000000.jpgeux. Et comment aurait-il pu le faire, s'il ne s'était pas appuyé sur la pratique même de Jésus-Christ, dont on se souvenait encore? Qui aurait pu sans cela le suivre?

    Il avait, du reste, le même souci d'universalité et de descendance purement spirituelle, au-delà des nations. Il l'a énoncé explicitement. C'est à ce titre qu'il a conseillé le célibat, et l'a estimé nécessaire aux prêtres chrétiens: cela les différenciait des rabbins, comme déjà, forcément, Jésus s'était différencié d'eux – de la même manière.

    Cela relève de l'évidence la plus claire. 

    L'idée que Jésus s'est marié vient paradoxalement de saint Paul, qui focalise sur lui les ennemis du célibat. Car l'apôtre de Tarse dit que si on ne peut pas se retenir de relations sexuelles, il faut se marier. Et les hommes du commun de lire ces lignes, et de se demander qui peut bien parvenir à se passer de relations sexuelles. Donc Jésus, suivant les recommandations de Paul, quoique à l'avance, a bien dû se marier aussi...

    Mais que Paul en parle montre qu'il considérait qu'on pouvait se passer de relations sexuelles, et le fait est qu'il n'est pas le seul: à Rome, Caton d'Utique, notamment, en avait donné l'exemple. Le prophète Jérémie aussi. Un rabbin célèbre dont j'ai oublié le nom disait ne pas vouloir se marier parce que son seul amour était la torah. Eh bien, il n'a pas été exclu du rabbinat.

    Et il est vraisemblable que si Paul a cru le célibat possible, c'est que lui-même y parvenait, et encore plus vraisemblable que Jésus lui-même y était parvenu, au vu et au su de tous, précédant saint Paul qui, de son propre aveu, s'efforçait de l'imiter, pour conquérir la résurrection, la renaissance, la fécondation intérieure, l'engendrement de soi-même. Il ne connaissait d'amour que mystique, il s'unissait à l'ange, qui, puisqu'il fécondait en lui, prenait peut-être l'apparence d'une femme radieuse. Mais sans mariage terrestre.