Culture

  • Double visite à Rennes-le-Château

    107806229_10158145490097420_7715635240610545885_o.jpgJ'ai dit ce que je pensais de la tradition inaugurée par L'Énigme sacrée, un livre romanesque sur Rennes-le-Château et son célèbre abbé Béranger Saunière. Mais je n'ai pas fait le récit de ma double visite sur les lieux mêmes.

    Autrefois, je ne connaissais pas la France du sud-ouest. Je connaissais l'est de la Lorraine à la Provence, le centre – surtout berrichon –, l'ouest breton et normand, et Paris. Mais j'ai déménagé en Occitanie, et cela a été l'occasion de la découvrir – et de me rendre à Rennes-le-Château, qui m'a surpris: car c'était en fait très intéressant, plus que je ne m'y attendais, plus même que le livre qui me l'avait fait connaître vingt ans auparavant.

    Et ce qui m'a surtout frappé, c'est le décor coloré et vivace de l'église, tel que Béranger Saunière l'a conçu, avec ses anges rutilants et son diable spectaculaire, ses mille ornements élégants et féeriques. On sentait une ferveur 107796362_10158146930157420_8364215314274686640_o.jpgtoute poétique à l'égard des figures de la mythologie catholique – en particulier Marie Madeleine, à laquelle l'église est dédiée.

    La place du merveilleux y est inhabituellement grande, pour une église – d'ordinaire plus sobre, et fondée sur le souvenir historique des saints, des prêtres, des grands hommes de l'Institution. Saunière aimait les anges et les saints anciens et mystérieux, et pour moi son style vibre du même enthousiasme que l'Art Nouveau, les Préraphaélites, l'architecture de Gaudí et la poésie de son compatriote Jacint Verdaguer – ou la basilique Notre-Dame de Fourvière, à Lyon, la cathédrale Saint-Pierre de Rennes, en Bretagne. Cela correspond à une volonté de rénover le merveilleux chrétien – ses couleurs chatoyantes, ses formes élancées et enchanteresses.

    De voir cela dans une église de village est étonnant, mais il y a plus: Saunière a fait bâtir un jardin avec une maison et des tours dans un style directement Art Nouveau, et il se comportait dans sa paroisse en grand seigneur.

    Or, ses ennuis ont commencé quand l'évêque s'est plaint de n'avoir pas reçu la part de l'argent qu'il recevait ou trouvait, et il l'a interdit d'officier – et l'a fait remplacer. Mais le nouveau curé n'avait pas son succès, et les dames continuaient de venir écouter ses sermons, délivrés dans la chapelle de l'élégante maison qu'il avait bâtie dans son parc pour recevoir ses illustres visiteurs.

    Il faut dire qu'il était actif politiquement, et proclamait la grandeur des rois de France et la nullité de la République. Cela alimentait autour de lui une certaine effervescence.

    Il faisait des fouilles pour trouver des tombeaux d'anciens seigneurs, et on a commencé à murmurer qu'il avait trouvé un trésor. Il semble qu'il ait surtout bénéficié des largesses des dames, qu'il séduisait par son charme – et qu'il se soit aussi rendu coupable d'escroqueries, de trafic de messes: il en promettait plus qu'il ne pouvait en faire. Il avait ce 118306480_10158258302657420_8649696882559809480_o.jpgcôté arrogant et brigand des Chouans, qui a fait rêver en Bretagne et en Vendée.

    Originaire d'un village tout proche dont son père avait été maire, il faisait somptueusement de sa petite cure un centre mystique, dont il était la lumière. Comme il était inventif et talentueux – comme il avait même du génie –, toute sorte de légendes sont nées sur lui – car le génie a une origine mystérieuse, et au lieu de la voir dans la divinité, on essaie de la placer dans des traditions terrestres antérieures. Comme il y a tout près une grotte dite de la Madeleine, on a songé à un temple, à un centre de mystère, et on a fouillé en ce sens; mais cela n'a rien donné. On a songé aussi au Graal.

    Or le Graal est peut-être surtout une coupe formée par la ronde des anges dans les airs – et à laquelle l'abbé Saunière a pu porter ses lèvres.

    Il y avait une tendance générale de l'époque au retour du merveilleux, comme si les anges faisaient résonner des chants qu'on n'avait plus entendus depuis longtemps. Rennes-le-Château le manifeste avec beaucoup de grâce. C'est sa principale qualité, et cela explique qu'on ait rêvé sur ce lieu, ou qu'on l'ait mêlé à des rêves plus globaux. Cela l'explique principalement.

  • L'Énigme sacrée, ou l'histoire d'un besoin

    00000.jpgJ'ai exprimé récemment mon scepticisme à la lecture de L'Énigme sacrée, le livre qui a révélé l'existence de l'abbé Saunière, de Rennes-le-Château et de Pierre Plantard au monde. Mais il a eu un immense succès, notamment grâce au Da Vinci Code, roman qui en a repris les thèses. Pourquoi?

    J'ai exprimé mon scepticisme en comparant l'histoire romanesque racontée dans ce livre aux éléments de mythologie française et chrétienne, dont je suis un adepte. Mais ce livre n'est pas paru dans une telle ambiance, il n'est pas paru au Moyen-Âge.

    À l'époque de sa parution, le public était nourri de matérialisme historique, et d'une version des faits reposant sur la mécanique des rapports humains. En replaçant dans l'histoire européenne et française des personnages légendaires, les auteurs du livre faisaient rêver, même si le merveilleux en avait été supprimé. D'ailleurs, cela arrangeait bien le lecteur ordinaire, pour qui le merveilleux est le signe de la fiction. Il reste spontanément matérialiste, même quand il a le goût des secrets, des énigmes et du romanesque.

    Le merveilleux n'en était pas moins suggéré, faisant dans le livre comme un brouillard, ou un fond sonore. Il y avait déjà le secret des initiations de Jésus et Marie-Madeleine. On les disait issus de grands centres de mystères, où l'on suppose que toute sorte de phénomènes magiques surviennent, où l'on affirme que les âmes se hissent à un niveau divin – même si, derrière ces mots, on ne place pas toujours des figures très concrètes. Déjà René Guénon, le principal occultiste français, ne parlait des dieux que comme de principes abstraits, et focalisait le besoin de merveilleux sur de mystérieuses lignées d'initiés, qu'il disait conformes dans leurs principes de vie aux archétypes divins. Cela donnait à ces gens obscurs, n'ayant pas laissé de documents administratifs, une aura ressortissant au fantastique, et L'Énigme sacrée faisait pareil avec les templiers, ou plusieurs sociétés secrètes aux noms poétiques et aux rituels inconnus – et même l'abbé Saunière, le curé de Rennes-le-Château, était effectivement nimbé de merveilleux, parce que, dans son église, il avait créé 0000000000.jpgde rutilantes décorations pleines d'anges, et installé sous le bénitier un gros diable à la figure aussi frappante qu'expressive. D'où venait sa capacité au merveilleux, à une époque dominée par le Naturalisme, c'était une nouvelle énigme, mais, au lieu de chercher la réponse dans les profondeurs de l'âme de l'abbé – et dans les liens entre les âmes et les dieux –, on établissait un lien historique avec des initiés qui se seraient transmis des secrets divins, et jusqu'au Saint-Graal était de la partie!

    Cependant, derrière le goût général du romanesque et des énigmes policières, il y avait encore autre chose, de spécifique à cette histoire, et qui est lié à ce que Charles Duits a exposé dans son livre La Seule Femme vraiment noire – mais de de manière bien plus frappante que Henry Lincoln et ses amis: ce qu'on appelle la voie du féminin divin. J'y reviendrai une prochaine fois.

  • Rennes-le-Château et ses mystères

    000000000.jpgDepuis de nombreuses années, j'entends parler de Rennes-le-Château et de l'abbé Saunière. Un poète genevois appelé Charles P. Marie (aujourd'hui disparu) m'a un jour prêté le fameux livre L'Énigme sacrée (de Lincoln, Leigh et Baigent), dont il faisait grand cas. Je l'ai parcouru et ai découvert l'existence de ce mystère d'Occitanie, et des théories sur Jésus et Marie-Madeleine qui auraient donné naissance à la lignée des mérovingiens aboutissant à Pierre Plantard. Ce dernier vivant à Annemasse, cela m'amusait bien.

    Je ne savais pas que plus tard j'habiterais et travaillerais au pied de Rennes-le-Château. Depuis, je m'y suis rendu deux fois.

    Avant de dire ce que j'en ai pensé, je dirai ce que je pense du livre en question. Car il est important au moins en ce qu'il a déclenché un engouement incroyable en faveur de ce qu'on appelle le Pays cathare, notamment en Grande-Bretagne. On est venu en masse s'installer au pied des Pyrénées – et comme l'économie locale, dominée par la culture de la vigne, était relativement molle, une effervescence quasi magique est apparue, dont il reste des traces.

    Ce fut généralement des feux de paille. La mode s'en est vite étiolée, et les entreprises créées à cette occasion sont peu nombreuses à s'être installées dans la durée.

    Pourtant l'engouement à un moment donné fut si énorme qu'on crut à une nouvelle ère spirituelle, inaugurée depuis le département français de l'Aude (depuis devenu le plus pauvre de France, sans qu'on sache si cela a un rapport)!

    Mais pour moi, je n'ai pas été profondément frappé par ces mystères, qui manquaient singulièrement de merveilleux au sens propre. Aucun ange n'intervenait, ni aucun elfe, et le mystère de Jésus en était ramené à de l'humain banal.

    Le pire n'était pas forcément l'idée que le fils de Marie aurait survécu à la Crucifixion et serait devenu un falot père de famille – mais que les mérovingiens descendraient de lui et auraient donné naissance à Pierre Plantard!

    Prétendre descendre des rois a toujours quelque chose de ridicule. Notamment en République. 0000000.jpgMon ami Charles P. Marie, à son tour, établissait des généalogies qui le faisaient remonter au roi Mithridate, qu'a chanté Jean Racine. Il y avait un lien évident avec l'extrême-droite, à laquelle appartenaient et mon ami, et Plantard, et l'abbé Saunière même. D'ailleurs dans ma famille aussi, on a prétendu que les Mogenet descendaient des Plantagenêt. La belle affaire. Il n'en faut pas moins travailler pour vivre.

    Certains ont dit que tout cela était néopaïen. Voire. La mythologie mérovingienne ancienne établit que Mérovée descendait d'un dieu serpent de la mer – à la façon des rois du Cambodge. C'est en réalité mille fois plus intéressant que ce qu'a raconté Plantard, qui n'a rien ajouté à la mythologie française. Je trouve même que la mythologie carolingienne, avec ses anges parlant à Charlemagne, est plus intéressante que ce qu'il a dit – bien qu'il ait clairement voulu la saper.

    Donc, je n'ai pas été séduit. Mais pourquoi le public l'a été, c'est une question importante, sur laquelle je reviendrai.

  • Le château de Peyrepertuse, ou saint Louis combattant le Minotaure

    0000000000.jpgJe suis allé deux fois au château de Peyrepertuse, dans le département gaulois de l'Aude, et il est localement très connu, appartenant à la liste des châteaux dits cathares, parce qu'il a subi le siège des Français pendant la croisade contre ceux-ci, et l'a fait pour deux raisons. La première est qu'il a pu, dans les faits, abriter des cathares. La seconde (en fait plus importante) est qu'il dépendait du roi d'Aragon, qui, dans cette croisade, s'opposait aux Français, parce qu'il ne croyait pas justifié de s'en prendre aux cathares.

    Le royaume d'Aragon était issu d'un comté établi, selon la tradition, par Charlemagne pour défendre les Pyrénées contre les Maures. On ne sait si le comte était lui-même franc, wisigoth ou autre chose, mais à l'origine il portait bien un nom germanique. Par la suite, il a été baptisé selon des noms qu'on trouve dans le Nouveau Testament – Pierre, ou Jacques.

    Il y a eu un moment où ces comtes ont pris leur indépendance et se sont proclamés rois: ils ne dépendaient plus d'un empereur. Cela leur permit de passer des alliances avec certains princes musulmans, au grand dam des Français et du pape.

    Il y a un air oriental, païen et troubadour dans cette lignée de rois pyrénéens, éteinte après que l'ultime héritière eut épousé le roi de Castille. Le royaume, en tant que tel, a été supprimé au dix-huitième siècle, ce qui a occasionné des révoltes à Barcelone, la capitale. Car l'essentiel de l'Aragon était constitué par les Catalans – et on 00000000.jpgcomprend mieux la situation en Catalogne aujourd'hui, quand on sait cela. On comprend mieux aussi la situation au treizième siècle, puisqu'une bonne partie de l'actuelle France était alors aragonaise. Non seulement le Roussillon, détaché de la Catalogne au dix-septième siècle par Louis XIV, mais aussi une partie de l'Occitanie proprement dite, notamment le sud du département de l'Aude et la vallée des Corbières – où se dresse le château de Peyrepertuse, donc, un des plus importants de la région.

    Or, c'est finalement saint Louis qui l'a pris, au treizième siècle, et fait reculer le roi d'Aragon vers le sud, mais il l'a aussi rebâti, à sa manière caractéristique. Car le château impressionne pour deux raisons. La première est qu'il est perché au sommet d'une crête de rochers aigus, et domine des abîmes: il se voit de loin, se mêle à la montagne, et fait songer. La seconde est qu'il est gros et, surtout, admirablement bâti, pour ce qu'il en reste, dans le style français déjà rationnel et rigoureux, avec de petites pierres blanches parfaitement alignées et des lignes gothiques – ce qui, dans cette région proche de la Méditerranée, est inattendu.

    Il y a deux châteaux, en fait, plantés sur deux rochers distincts: un gros, un petit, et le gros a une église vouée à la vierge Marie, et le petit une chapelle vouée à saint Georges: deux saints habituels chez les guerriers, mais la sainte Vierge est la patronne de la France et de tous les catholiques, et saint Georges est le patron de la Catalogne. Au-dessus des ruines assez abondantes encore, un plan rocheux incliné reçoit en juin des touffes d'herbe d'un vert pur et splendide, et cela plonge dans un monde de visions: on se dit qu'au bout, il y a quelque chose – tout en haut. Or, une révélation m'en est venue: c'est là, sur ce plan dangereusement incliné, où un homme peut à peine se tenir debout, que saint Louis a abattu jadis un minotaure – de la lignée dite de Minos. Mais j'en parlerai une autre fois.

  • Un cycle de conférences de Rudolf Steiner

    000000000.jpgJ'ai lu un recueil de conférences de Rudolf Steiner consacré aux Mythes et mystères égyptiens, et plusieurs choses m'ont frappé.

    La première est le refus de ramener les vieux symboles à des idées prosaïques, et en ce sens Steiner était beaucoup plus proche qu'on ne saurait le croire de David Lynch, le cinéaste célèbre, qui refuse de donner des interprétations accessibles à l'entendement de ses films. Steiner, rappelle son épouse dans une préface, détestait les explications données aux contes et aux légendes, parce que, comme David Lynch, il a un point de vue totalement opposé à l'intellectuel qui cherche ces explications. Pour lui, le symbole n'a pas été créé dans un but conscient, pour illustrer une idée et faire naître certains sentiments: cela n'a rien à voir. Dans les faits, les symboles sont simplement nés de perceptions du monde spirituel, elles en sont l'effet imaginatif, ou plastique. Naturellement, si on les contemple, on remonte à ces perceptions; mais il n'y a jamais eu d'intention derrière, sinon providentielle. Il s'agissait de donner forme à un sentiment, manifestant l'action réelle des dieux – Isis ou Osiris, ici.

    Le second point est le refus de la nostalgie d'une quelconque tradition, et l'idée impressionnante que ce n'est pas seulement le monde physique, extérieur, qui a évolué, changé de visage – mais aussi le monde spirituel, qui n'a absolument rien d'immuable. C'est même parce qu'il est évolutif que le monde physique a changé de forme, puisque de celui-ci, il est continuellement la cause. Cela rejette dans les cordes, si on peut dire, les tenants d'une mystérieuse et illusoire Tradition qui souvent s'en prennent à Steiner, parce qu'il dit des choses sur le monde spirituel qui sont différentes de celles que disent les anciens Indiens, par exemple. Mais il affirme, lui-même, que la venue du Christ sur la Terre a changé le visage du monde spirituel en tant qu'il est en relation avec l'être humain – qu'elle a même changé spirituellement la Terre, l'a irriguée d'une force nouvelle, d'une qualité inconnue. Les anges ont changé de forme, pour ainsi dire, et les anciens dieux ont réellement été remplacés par des dieux nouveaux – liés à ceux que les chrétiens ont vénérés sous les noms des saints anges, ou simplement des saints du ciel. Il ne s'agit pas seulement d'une évolution pour ainsi dire idéologique, qui a fait passer de Python à Apollon puis saint Georges, mais d'un changement substantiel au sein du monde des esprits, où vivent Python, Apollon et saint Georges. Et il est vrai, il l'admet, que les formes des anciens dieux sont 0000000000000.jpgdésormais vides, de telle sorte que les percevoir est percevoir une strate du monde spirituel vide de divinité, qui est comme un tombeau, et où ne se se meuvent que des esprits qui sont comme morts, quoiqu'en soi un esprit ne puisse mourir: c'est un paradoxe. C'est là ce que vivent ceux qu'on nommait autrefois les anges déchus, les démons.

    Il dit, aussi, qu'on peut encore percevoir ces êtres, mais qu'ils ne sont pas importants à percevoir. Et il dit, enfin, qu'il ne faut pas rejeter le monde moderne et sa science, mais ajouter, à la seconde, l'esprit vivant, trouver où il se manifeste. Il ne remet en rien en cause les avancées de la science moderne; et il rejette l'idée qu'il serait important de connaître un quelconque dogme anthroposophique – un quelconque tableau de la hiérarchie des anges, par exemple. L'important n'est pas là, et la méditation sur la hiérarchie des anges n'est pas faite pour qu'on la retienne par cœur et qu'on la fasse remplacer le tableau des molécules, elle est faite pour nourrir le sentiment de l'esprit, et enseigner à le distinguer dans la vie quotidienne, ou dans les lois physiques.

    Il entend ajouter quelque chose, proposer quelque chose de complémentaire; et s'il est vrai que nombre de ses adeptes ne le comprennent pas et s'appuient sur lui pour rejeter la science moderne, il est vrai aussi que ses détracteurs, qu'ils soient spiritualistes ou matérialistes, ne veulent simplement pas s'ouvrir à la réalité ou même à la possibilité du monde spirituel dans la vie ordinaire, peut-être par peur de ce que cela implique moralement.

  • Une chronique du temps des cathares

    000000000000.jpgJ'y ai déjà fait plusieurs fois allusion: j'ai lu une chronique latine du treizième siècle qui présente les événements de la croisade contre les cathares. Elle a été écrite par un curé important du comté de Toulouse, Guillaume de Puylaurens, et prend parti pour le roi de France contre les seigneurs occitans, lesquels protégeaient les cathares, et d'autres hérétiques. L'auteur avait beau être natif de Toulouse et aimer sincèrement sa famille comtale, il restait du parti de l'Église catholique, et attribuait les malheurs d'Occitanie au laxisme des seigneurs locaux – au premier rang desquels, donc, le comte de Toulouse, qui ne protégeait pas, disait-il, l'évêque local: car le peuple, séduit par les hérésies, ne versait plus la dîme due au clergé, et le danger sur les routes pour l'évêque était constant, le comte de Toulouse ne prenant pas même la peine de fournir des escortes.

    L'histoire racontée par la chronique est horrible, les croisades tuant sauvagement toute sorte de gens, et surtout détruisant ce qu'on pourrait nommer une civilisation, faite d'amour profane et de mysticisme libre, mêlant les chants aux dames et les rêveries orientales sur Jésus-Christ, autorisant la traduction en occitan du Nouveau Testament, créant une atmosphère douce et belle – à laquelle était certainement lié l'esprit des Pyrénées, longtemps resté indépendant du monde romain. Car les principaux seigneurs impliqués contre le roi de France, au cours de cette croisade, étaient le comte de Toulouse, le comte de Foix et le roi d'Aragon. Ils liaient Toulouse à Barcelone par le biais de Foix et d'Andorre, dont le seigneur était comme le gardien d'un Passage.

    Je suis allé à Foix et Andorre, et ce sont des lieux merveilleux, qui m'ont beaucoup parlé, comme si j'y avais déjà été. Il y avait là une femme, qui faisait l'objet d'une dispute, et j'en ai eu la vision. Mais quelle est-elle, je ne sais plus.

    Ce que raconte surtout la chronique, c'est la chute de la maison de Toulouse, dont le comté est finalement revenu au roi de France, et dont la lignée s'est éteinte. Guillaume de Puylaurens confirme que le peuple adorait cette famille, et détestait les Français menés par Simon de Montfort. Quand le dernier comte est mort, la tristesse fut immense. Mais le prestige du roi de France d'un autre côté était assez grand pour que le peuple se console de ce nouveau prince dès son arrivée.

    Le comte de Foix tenta de résister en s'appuyant sur ses châteaux inexpugnables des montagnes, mais il dut lui aussi se soumettre, et, tout en gardant d'importantes prérogatives, devenir l'obligé du roi de France.

    Pour Guillaume de Puylaurens, l'Occitanie est une nation – mais l'Église romaine ne regardait pas comme nécessaire que le chef d'une nation en fût issu; elle aspirait au contraire à recréer l'Empire romain, un pays dont 0000.jpgla structure politique surplomberait les nations. C'est la véritable origine de la France, et le mythe de la nation française unifiée fut inventé pour échapper à l'influence de Rome. L'Occitanie était regardée comme issue des Wisigoths, même si ceux-ci restaient éternellement blâmés pour leur appartenance à l'arianisme – auquel, du reste, on rattachait le catharisme. Guillaume de Puylaurens était dans une contradiction manifeste.

    Mais il était un pragmatique, et la puissance du roi de France, bien organisée, héritant de l'ancienne Rome, rationalisée et au positionnement clair, était faite pour durer, et s'imposer dans le monde moderne. L'Occitanie avait quelque chose d'archaïque et de féerique qui la ramenait vers le paganisme antique – elle touchait même à l'Islam, auquel s'alliait parfois le roi d'Aragon, tout en participant avec le roi de Castille à la fameuse Reconquête espagnole. Ce n'était pas fait pour durer, même si le rêve en est resté, et si la Culture en a rallumé le flambeau depuis le Romantisme.

  • Michel Houellebecq et le communisme

    000000.jpgDans son roman Plateforme, Michel Houellebecq évoque le communisme, tel qu'il s'est matérialisé à Cuba. Un vieux Cubain sincèrement communiste y raconte l'échec profond du rêve des fondateurs, à cause de l'égoïsme humain spontané. Les Cubains n'ayant pas plus que n'importe qui le sens du collectif, dès que quelque chose était à tout le monde chacun le prenait pour soi, le mettait chez lui, l'offrait à ses enfants, à ses parents, à ses cousins – et, de cette sorte, les usines se vidaient de tout leur matériel, volé par les particuliers pour leur entourage.

    Car Houellebecq reste quand même convaincu que la base sociale de l'humanité existe, à travers la famille. Il le dit dans Soumission: si l'islamisme marche mieux que le communisme, c'est parce qu'il s'appuie sur la famille, cellule collective fondamentale. C'est en fait donner raison aux royalistes qui fondaient l'État sur l'hérédité et la notion de lignée, c'est à dire de famille. Or, cela n'a pas marché non plus, et l'illusion persiste, en lui, qu'il existe chez l'individu un instinct social naturel. Mais je ne crois pas que cela soit le cas.

    Je ne dis pas cela pour qu'on rompe avec sa famille, mais le fait est que l'individu peut survivre, gagner sa vie, s'affirmer dans l'existence même sans sa famille – même en ayant rompu avec elle. C'est possible. Et que les Cubains ramènent le matériel des usines à la maison et en fassent cadeau à leurs proches renvoie seulement au tissu social que l'individu se crée lui-même – ne serait-ce qu'en naissant. Car il n'est pas aussi sûr que le croient les matérialistes que la naissance soit une action passive, et, en Asie, la vie de Bouddha le montre bien choisissant sa famille avant de naître – et un récit de Platon, on le sait, va dans le même sens.

    Mais peut-être qu’alors on se soucie peu du corps politique auquel on appartiendra? Rudolf Steiner dit qu’on est attiré à la fois par un lieu, une langue et une famille – mais non par un quelconque État.

    Le Cubain de Plateforme qui pleure la fin de son rêve affirme que les fondateurs étaient pourtant d'un communisme sincère – ce dont je doute, Fidel Castro ayant donné l'exemple notoire du profit égoïste qu'on 0000.jpgpouvait tirer de la gloire acquise pour combler d’énormes besoins sexuels. Mais on peut toujours dire que les femmes éblouies étaient d'accord. Oui, mais souvent les hommes sont aussi d'accord pour faire des cadeaux à ce type de triomphateurs glorieux, et l'enrichissement des puissants ne relève pas toujours du vol, contrairement à l’idée reçue. Il ne faut pas se focaliser sur l'argent.

    Bref, l'individu est plus fort que le collectif, dans le sentiment humain, et Houellebecq en fait s'en désole. On sait qu'il est d'une famille communiste, et qu'il lisait Aragon en public en pleurant, quand il était jeune.

    Cependant, il a rejeté Pierre Teilhard de Chardin, le seul pour moi qui ait trouvé une collectivité pour laquelle on ait des sentiments forts: c'est l’humanité planétaire. Le défaut de Cuba est d'être trop petite. Celui de la France aussi. Et même celui de la Russie.

    En n'enfermant pas l'individu dans la nation ou la famille, l'universalisme le laisse libre et le consacre, car seuls les individus libres peuvent tisser des liens au-delà des corps politiques – aux États-Unis quand on est cubain, par exemple!

    Le communisme a toujours été trop partiel – déjà socialement, en postulant que la classe bourgeoise, détentrice de capitaux, n'avait pas de légitimité. C'est complètement absurde, elle fait partie de l'humanité au même titre que le reste.

  • La visite de Montségur

    0000000.jpgMes enfants sont venus me visiter dans ma nouvelle région, et cela a été, pour eux comme pour moi, l'occasion de la découvrir. Car nous avons toujours aimé les visites naturelles et culturelles, les avons toujours pratiquées. Pas seulement en vacances, au loin: même en Savoie, en Suisse et aux alentours, nous avons parcouru les lieux.

    Et à présent nous les parcourions dans ce qu'on appelle le pays cathare, avec ses châteaux célèbres: Peyrepertuse, Montségur, Puilaurens, Quéribus, Puivert, Foix; avec ses cités: Carcassonne, Foix, Toulouse, Rennes-le-Château; et avec ses montagnes: le Cardou, le Bugarach, et celles qui entourent Ax-les-Thermes. Sans essayer de suivre la chronologie, puisque j'ai parfois visité deux fois de suite ces lieux, mes enfants n'étant pas venus me voir au même moment, j'évoquerai ici, porté par le souvenir et les idées qui m'en viennent, ce que ces visites m'ont inspiré.

    Et je commencerai par Montségur, qui était mythique, car mon amie Rachel Salter et ses amis propres, marqués par le souvenir cathare, en parlaient beaucoup. C'est là, en effet, qu'eut lieu un brûlement de cathares important, au treizième siècle, et c'est là, aussi, que les derniers cathares s'étaient réfugiés, vivant au sommet d'une montagne, sous les murailles d'un château perché sur une falaise, dans des maisons s'étageant sur les pentes comme les villages tibétains.

    Et de fait, l'atmosphère est véritablement tibétaine, car, depuis cette sommité, on peut admirer, tout autour, un paysage d'une grande beauté, dont les lointains se fondent dans le ciel bleu (en général), rempli de magnifiques montagnes et de vallées s'étendant à l'infini – car impossibles à distinguer du ciel dans l'éclat lumineux de l'air.

    Il est évident que, dans un tel lieu, la spiritualité sera spécifique. La force de la lumière est si grande qu'on peut y percevoir, sans passer par les textes, les présences divines, et de quelle manière elles ont formé les montagnes, qui leur servaient pour ainsi dire de coquilles. Certaines montagnes environnantes sont si hautes que même en juin, des plaques de neige s'y voient encore – et leurs rochers purs et brillants indiquent les astres, comme des doigts.

    On comprend que les catholiques romains (et français) n'aient pas compris la vie spirituelle d'un lieu semblable, qui laissait toute son importance à l'appréhension des forces de la nature reflétant la volonté divine. À Rome et à la Sorbonne, on raisonnait logiquement à partir des textes; à Montségur, on contemplait les cycles cosmiques et 0000000.jpghumains à partir des vagues de lumière roulant sur les Pyrénées.

    Il y eut une spiritualité pyrénéenne que ne comprirent ni les Français ni les Romains, et qui leur apparut comme opposée à la raison. Eux vivaient dans des cités où l'on discute, où l'on ergote, et cette liberté de l'âme dans la lumière au sommet des montagnes leur paraissait dangereuse et mauvaise.

    Une amie de mon amie, pianiste appelée Dévayani Canquouët, a créé une composition riche et sonore, romantique et belle, pour rappeler la clarté intérieure du lieu. J'ai eu l'occasion de l'écouter plusieurs fois. Elle ne fait pas état, dans ses notes musicales, de l'atmosphère propre à la combustion, au pied du pech, de deux cents cathares, une fois le château pris et soumis aux rois de France. Moment horrible, sinistre, qu'il est difficile de se représenter.

    Même l'installation, par la suite, d'un seigneur d'Île de France (Guy de Lévis) dans un lieu aussi austère étonne. Le contraste est grand.

    Le rationalisme ainsi imposé à l'Occitanie a-t-il donné de grands résultats? Il semble avoir plus coupé la dynamique propre à la région qu'apporté une dynamique nouvelle. J'y reviendrai, à l'occasion.

  • Michel Houellebecq et les cathares

    00000000.jpgJe ne sais plus dans quelle interview, j'ai lu que Michel Houellebecq adorait La Chanson de la croisade albigeoise. C'est surprenant, car ce texte du treizième siècle, écrit en occitan, passe pour être relativement long et répétitif – et moi-même, ayant commencé sa lecture dans une édition bilingue il y a bien trente ans, ne suis toujours pas arrivé au bout.

    La traduction n'aide pas, à vrai dire: elle est d'Henri Gougaud, et est plus une adaptation selon la langue littéraire moderne, qu'une véritable traduction. Or je m'efforce surtout de lire la version occitane, et les deux textes ne correspondent pas suffisamment.

    Cette Chanson a quand même le charme insigne de chanter les valeurs chevaleresques de la noblesse languedocienne – et Dieu la protège, selon le second auteur de la chanson. (Le premier, Guillaume de Tudèle, était favorable aux croisés français.)

    Dieu la protège mais elle sera finalement vaincue. Et il y a là peut-être la source de la fascination exercée par ce texte sur Michel Houellebecq. Car dans son roman Plateforme (dont j'ai récemment parlé), il est justement question du bonheur sur terre, fait d'amour libre et de belle nature – mais d'un bonheur détruit par des fanatiques religieux. On peut dire que la croisade contre les Albigeois (comme on l'appelle) est l'archétype de cette idée dans l'histoire de France.

    Je lis aussi une chronique latine d'un certain curé de Puylaurens qui vivait en Occitanie à cette époque et était originaire de Toulouse – et dont les liens avec Guillaume de Tudèle sont assez grands, puisque lui aussi est favorable aux croisés, même s'il admet qu'ils se sont en général mal conduits. C'est leur cupidité et leur mépris du peuple local qui dit-il les ont empêchés de vaincre l'hérésie.

    Il raconte un fait frappant. Le roi d'Aragon, qui régnait à Barcelone et était l'allié du comte de Toulouse, a été tué dans une bataille contre Simon de Montfort, chef des croisés. Ce fut une énorme surprise, car il avait mené bien 000000.jpgdes batailles victorieuses en Espagne contre les Maures, et son prestige était immense. Avant la bataille qui lui fut fatale, un prêtre alla voir Simon de Montfort pour le prévenir que Pierre II était un grand chef de guerre. Simon alors sort de sa veste une lettre, peut-être en vers, adressée par ce roi à une dame mariée de Toulouse pour lui annoncer que c'est pour l'amour d'elle qu'il chassera les Français. Et Simon demande si un tel prince, amusé à de telles inepties, peut lui faire peur – à lui qui vient pour des motifs religieux? Car le catharisme s'accordait, sans doute, avec l'atmosphère courtoise et galante qui alors régnait en Occitanie et en Catalogne.

    C'est peut-être cela que regrettait Houellebecq – à travers sa Thaïlande rêvée, faite d'amour et de beau temps, de plages de sable fin et de bungalows en teck. Ne donne-t-il pas l'impression, dans ses dépressions mêmes, d'avoir eu une vie douloureuse parmi les cathares ou les troubadours?

    Une vie antérieure terminée brutalement, j'imagine.

  • Michel Houellebecq et sa plateforme

    0000000000000.jpgOutre Soumission, j'avais encore un autre livre de Michel Houellebecq que je n'avais pas lu quand j'ai redécouvert son nom nimbé d'éloges dans l'autobiographie de Jean-Pierre Dionnet: c'était Plateforme, paru en 2001. Stimulé, je l'ai lu à son tour.

    Il se lit agréablement, car le style en est pur, racinien, à la fois naturel et rythmé, aux mots subtilement choisis – et on attend toujours la scène de sexe qu'il présentera dans ce style, en prenant un air à la fois neutre, objectif, et charmé, avouant ouvertement, sans se départir de son calme, son extase profonde.

    Il y a là une part de provocation, puisque l'auteur n'entrevoit même pas la possibilité d'un bonheur intérieur et purement spirituel, la joie qui émane du bien. Il s'exprime comme s'il était évident que le seul bonheur possible était physique et organique, et que l'amour consistait à prendre son plaisir en en donnant à l'autre. Car d'en donner à l'autre en donne aussi à soi, comme on dit.

    Je pense, néanmoins, que cela existe plus chez la femme que chez l'homme, que la femme tressaille davantage à ce qui surgit en l'homme que le contraire. En un sens, la femme a toujours plus de bonté, moins d'égoïsme, ressent toujours plus en soi ce qui est partagé – qui traverse par exemple un couple, ou la communauté dont elle fait partie. Mais le plaisir qu'elle en tire est aussi égoïste, il n'émane pas d'une idée qu'elle aurait conçue, et à laquelle elle déciderait librement d'adhérer: la joie en est plus directe, au fond plus animale. Par sa nature, la femme est plus ouverte que l'homme aux sentiments d'autrui.

    C'est important, puisque le narrateur du livre de Houellebecq a pensé trouver le bonheur en rencontrant une femme qui a du désir pour lui et cherche à lui donner du plaisir, éprouve du plaisir à lui en donner. Le couple n'a guère de frein et, dans sa recherche de jouissance, pratique l'échangisme – ou s'adjoint, au moins, une seconde femme.

    Finalement, tout cela s'écroule car, pour avoir du plaisir lié aux organes sexuels, il faut en avoir, et la mort en prive. Le narrateur se résigne, après la disparition de son amie Valérie, à se laisser mourir à son tour, la vie n'ayant jamais eu de sens, et la possibilité du plaisir étant pour lui anéantie.

    La provocation se veut involontaire: l'auteur fait comme si tout était normal et évident, et prend un style très sérieux pour parler de ses problèmes sexuels, ou de ses parties de plaisir. Et à un certain moment, je me suis demandé pourquoi il n'évoquait pas avec le même sérieux les fois où il allait aux toilettes, pour la petite commission ou la grosse, car après tout cela se fait, et c'est organique aussi. Cette focalisation sur la vie sexuelle a quelque chose de naïf. Mais c'est émoustillant, puisque le plaisir en est plus grand que le séjour aux toilettes – en moyenne.

    Il est un peu difficile de ressentir le sens du tragique que l'auteur a voulu donner à la fin de son roman, car ce qui est surtout tragique est l'impossibilité d'entrevoir du bonheur par exemple dans l'imagination poétique pure – celle des anges, ou des saints du ciel, dont parle pourtant un Égyptien du livre nostalgique du polythéisme ancien. Houellebecq joue au réaliste, mais on ne sait pas s'il est même sincère, son plaisir à lui étant manifestement celui de 000000000000.jpgl'écriture – et des figures discrètes comme celles des oiseaux de l'Apocalypse, entrevus dans le ciel parisien, ou bien simplement la description détaillée de la belle nature thaïlandaise, ravivant un souvenir. Il y a dans ce réalisme affiché quelque chose qui relève de la pose – de la façade. La posture en est affectée, n'est-ce pas, par les gens intelligents. Houellebecq fait son blasé.

    Mais comme je l'ai dit, c'est un roman agréable, qui concilie poésie et facilité de lecture, émotion de l'écriture et matérialisme ordinaire – et en ce sens il est l'œuvre littéraire d'une époque, adaptée à son temps, et à son public.

  • Les moires de Jean-Pierre Dionnet

    000000000000.jpgJ'ai rencontré Jean-Pierre Dionnet sur Facebook – jamais dans la vraie vie –, et il m'est apparu comme un homme d'une rare ouverture d'esprit: mes explorations de la tradition savoyarde et de l'ésotérisme européen l'intéressaient, il était toujours avide de nouvelles découvertes, comme à l'époque où il a fondé et dirigé le magazine Métal hurlant – que je lisais régulièrement, adolescent.

    Je lisais aussi Les Armées du conquérant, l'une de ses plus célèbres bandes dessinées, et j'aimais son univers howardien, son atmosphère de romanité décadente mêlée d'Afrique.

    Récemment, il a publié aux éditions Hors Collection ses mémoires, appelés Mes Moires, et il a eu la gentillesse de m'en faire parvenir un exemplaire.

    Ils sont passionnants et touchants, et on y découvre un homme fondamentalement bon – porté au bien et à l'amour d'autrui, avec en plus un désir de toucher aux secrets enfouis, de pénétrer les mystères de l'existence, d'entrer en contact avec le monde des esprits. Il n'ose pas totalement s'y essayer et, s'il admire infiniment William Blake, il ne se prétend pas à sa mesure: il effleure l'autre côté, mais n'y vit pas.

    Toutefois, ces Moires en reçoivent une lumière, des couleurs chatoyantes – une bénédiction. On les lit en les dévorant, car Jean-Pierre Dionnet a connu de grands hommes, et il aime en évoquer le souvenir. C'était aussi des hommes qui firtaient avec l'autre monde, et qui tentaient de donner une forme accessible à ce qu'ils en percevaient. Certains étaient l'objet de mon admiration quand je lisais Métal hurlant et achetais les albums des Humanoïdes associés, sa maison d'édition – notamment Philippe Druillet, l'auteur de Lone Sloane. J'aimais aussi Moebius, mais le connaissais moins bien. Je l'appréhendais surtout par les films auxquels il participait, comme Les Maîtres du temps de René Laloux, dont j'adorais l'atmosphère éthérée et subtile. Et il y en avait d'autres – Richard Corben, Jéronaton, Frank Margerin. J'étais un fan des Humanoïdes associés et de leur production.

    Derrière tous ces talents, il y avait Jean-Pierre Dionnet.

    À la Télévision, il consacrait Conan le barbare, le film de John Milius, Mad Max et d'autres choses que j'aimais, et je pense que pendant ces années soufflait un esprit venu des étoiles que Jean-Pierre Dionnet, en mage méconnu, 000000000000000000.jpga capté. Ce n'est pas pour rien que ses Moires sont sous-titrés Un pont sur les étoiles: depuis le ciel un ange avait parlé, qui cherchait à emmener les âmes vers des mondes autres afin qu'elles cessent d'être perdues dans celui-ci, et Jean-Pierre Dionnet l'avait entendu, et lui servait désormais de hérault terrestre.

    Il avait été choisi. Mais pourquoi lui? À cause de sa candeur spontanée, peut-être.

    Il a été élevé chez les Oratoriens, sympathiques disciples de Pierre de Bérulle, et il ne les a en rien reniés. Il a même sous leur férule vécu en Savoie, au pied du Salève, dans le mystique château des Avenières. C'est peut-être là que l'Aile de Feu l'a effleuré.

    Les Oratoriens approuvent François de Sales, le théologien catholique qui conseillait aux âmes de se mettre en relation avec les anges. Et Jean-Pierre Dionnet l'a fait – en s'adaptant à la culture de son temps, qui cherchait à matérialiser ce contact.

    Il dit, lui-même, qu'il a eu quelques révélations, notamment une crise spirituelle en découvrant les scènes mythologiques du Thor de l'inspiré Jack Kirby. Je l'approuve entièrement, j'ai dû avoir la même.

    Il dit, aussi, que cette matière céleste lui a parfois brûlé les doigts, l'a emporté loin de sa vérité propre. Mais il est parvenu à revenir parmi les vivants, et peut maintenant le raconter.

    Un livre indispensable.

  • La soumission de Michel Houellebecq

    000000000.jpgLisant les mémoires de l'excellent Jean-Pierre Dionnet, je retrouve le nom de Michel Houellebecq, seul auteur qu'il cite dont je possède des livres que je n'ai pas lus. Parmi eux, Soumission, paru en 2015 et qui m'intéresse parce qu'il invente un futur singulier, et décalé.

    J'aime la prospective parce qu'on y trouve toujours des situations cocasses, fantasmées – suscitées par la peur ou le désir. Bien plus que la raison, le sentiment les crée. L'âme s'y dévoile, parfois à des profondeurs secrètes – notamment quand il y a du merveilleux. Car dans le futur inconnu, on en met plus volontiers que dans le présent.

    Ce roman suit aussi cette règle: le narrateur y dit avoir une vision de la sainte Vierge se détachant d'une de ses statues, s'élever de son socle et grandir dans l'atmosphère – en un mot, prendre vie.

    Cette vision néanmoins ne s'imposera pas et quelques pages plus loin l'ascension de la vierge Marie se fait sans le narrateur, qui reste sur Terre triste et seul. Comme on sait, seul l'Islam parviendra à le satisfaire – en lui promettant plusieurs femmes aux qualités rares, notamment culinaires et sexuelles.

    L'ironie est bonne, mais je n'y crois guère.

    Pour la justifier, un personnage affirme que la polygamie est naturelle chez les mammifères et que, de cette sorte, la soumission à l'Islam est aussi la soumission à la vraie nature humaine. Mais Michel Houellebecq oublie que l'être 0000000000000.jpghumain n'est pas un mammifère comme les autres, et qu'en lui vit, par surcroît, la nature de l'oiseau. La plupart des oiseaux en effet vivent en couple monogame, et même si, montant de la terre, le désir d'avoir plusieurs femmes étreint constamment l'homme, venant de la lumière, l'idéal de n'en avoir qu'une vient combattre cette pulsion, et justifier les révoltes populaires des célibataires contraints.

    Je sais qu'en Chine, les riches ont beaucoup de concubines, et que beaucoup de célibataires l'acceptent. Mais le sens collectif y est très répandu, alors qu'en Europe il ne l'est pas. On entretient le mythe du contraire, en se référant par exemple à l'Empire romain – comme le fait justement le président musulman de la France future selon Houellebecq. Mais cette forme de fascisme (puisque Mussolini avait la même référence) ne marche pas, simplement parce qu'il n'est pas vrai que le modèle romain parle profondément aux Français. Dans les faits, le principe individuel dit dissolvant ne peut certainement pas accepter, au nom d'une unité latine ou méditerranéenne, une inégalité aussi frappante que celle présentée dans le roman. D'ailleurs, la référence romaine est surtout présente chez Jean-Luc Mélenchon, et l'individualisme majoritaire l'a toujours empêché d'arriver au pouvoir. Soit dit en passant, il est tellement dans son rêve latin qu'il n'a jamais compris pourquoi. Il croit plus ou moins à des complots, refuse d'admettre le réel.

    Michel Houellebecq pense que là où le marxisme a échoué, l'islamisme peut réussir. Son drame est qu'il refuse d'admettre, à son tour, l'évolution vers l'individualisme. Il ne la comprend pas.

    Il dit, judicieusement, que Karl Marx a été remplacé par René Guénon dans les consciences intellectuelles françaises. Cependant, elles n'en sont pas plus insérées dans le réel pour autant. Elles restent dans l'illusion vaporeuse d'une structure collective qui surplomberait l'individu de façon impossible.

    Je crois, moi, à l'individu comme point de départ de structures nouvelles; je crois à l'Esprit saint descendant sur l'Homme – et donc, contrairement à ce qu'affirme dans son livre Houellebecq, l'idée d'un dieu s'incarnant dans un 00000000000000000.jpgindividu non seulement ne me choque pas, mais me paraît le centre du problème humain, la façon dont enfin le monde physique, tel qu'il apparaît avec ses monades, peut s'accorder avec le monde moral, ou spirituel.

    Le rejet de l'individu par les philosophes parisiens est profondément absurde, et constitue l'impasse majeure dans laquelle ils sont engagés, et dont Houellebecq fait régulièrement le constat, sans apporter jamais de solution qui convainque.

    Dans Les Particules élémentaires, il se moquait des illusions de l'humanisme, et c'était drôle; Soumission ne fait que rester amusant. Même si c'est bien mieux écrit, l'imagination est proche, dans son genre, de celle de Pierre Bordage dans Ceux qui sauront, proposant une France alternative royaliste. C'est à dire qu'elle reste sobre.

    C'est agréable à lire, mais, situé entre la satire et la rêverie – ni vraiment l'une ni vraiment l'autre –, ce n'est pas, de Houellebecq, le livre le plus marquant. Seul le passage que j'ai cité sur la sainte Vierge – et qui tente, comme chez Flaubert, de ressusciter la poésie mystique médiévale – est inattendu, surprenant.

  • La poésie de Yeats

    000000000000000.jpgIl y a deux ans, à Dublin, durant un voyage, j'ai acheté un volume de Selected Poems de William Butler Yeats, dans une collection de Modern Classics – et j'ai enfin fini de le lire.

    C'est ardu. Souvent le poète s'exprime allusivement, elliptiquement, créant une atmosphère mystérieuse, incertaine. J'en avais abandonné la lecture peu après mon retour en France, et puis je l'ai reprise car ce style mystérieux me semblait proche de celui de David Lynch, pour lequel je me suis repris de passion après avoir à nouveau regardé sa série Twin Peaks. Je cherchais à rester dans cette ambiance énigmatique et allégorique, souvent pratiquée par les artistes anglophones, quelquefois aussi par les germanophones: Goethe, avec son conte du Serpent vert, en a donné un magnifique exemple, plus tard également Gustav Meyrink, dans ses romans.

    En France, Breton s'y est essayé, mais cela ne m'a pas convaincu. Je pense qu'André Pieyre de Mandiargues est à cet égard plus marquant. Robert Desnos aussi, peut-être.

    On a souvent envie de se perdre, dans ces méandres mystérieux qui mêlent le personnel à l'éternel, le sens profane aux symboles mystiques. On se dit que par le personnel le symbole prend vie, et que l'âme dans ses profondeurs mène à quelque chose de grand et de pur – mais n'apparaissant que par fragments.

    Yeats, dans ses premières années, s'appuyait sur la mythologie irlandaise, qu'il connaissait soit par des adaptations modernes de textes médiévaux, soit par les collectes de contes et de croyances glanés parmi les paysans – et lui-même, un peu voyant, a affirmé avoir aperçu, du coin de l'œil, une dame fée. Dans ses poèmes des jeunes années, il évoque Cuchulain, Oisin et les autres – les fées emportant des enfants –, ajoutant à la mythologie traditionnelle le cœur qu'il y met, et le sentiment dont il l'anime. Mais à vrai dire il ne crée pas lui-même de figures.

    Plus tard il s'est détaché de cette mythologie pour présenter des thèmes plus personnels, volontiers tirés de ses obsessions – notamment de ses souvenirs de Maud Gonne, ou d'autres femmes qu'il n'a pas pu avoir – y compris la fille de la même Maud Gonne, partie selon lui avec un paltoquet, un écrivain français médiocre.

    Il chante souvent ses ancêtres, tentant d'apparaître comme de noble lignée – et on dit que, à cause de cela, il était jaloux de son compatriote Lord Dunsany, écrivain fantastique appartenant à une illustre famille (et dont les figures étaient plus claires, parfois jusqu'à la légèreté).

    Et puis il dit que le monde ne cesse de dégénérer et de s'abaisser – rappelant par là son amitié avec Ezra Pound, qui était un défenseur de Mussolini et, un peu comme l'Italien Julius Evola, chantait la distinction de l'initié et de 00000000000000000.jpgl'homme assez élevé spirituellement pour mépriser la politique. Ce n'est pas que Yeats n'ait pas milité pour l'indépendance de l'Irlande, à sa manière. Mais il trouvait que la république créée n'était pas à la mesure de ses rêves: il avait aspiré à bien davantage.

    Il faut dire qu'il dirigeait la Golden Dawn, une société initiatique à laquelle appartenaient aussi Arthur Machen, Bram Stoker, Aleister Crowley, et d'autres écrivains fantastiques à mystères. Ses poèmes le réflètent par leur ton élevé et ouvert sur une brume chargée pour ainsi dire d'électricité, de présences sublimes. Mais celles-ci ne sont pas aisées à distinguer.

    Je suis content d'avoir lu ce recueil. Peut-être qu'un jour je lirai plus en détail ses poèmes de jeunesse, souvent publiés à part: de s'être appuyé sur la mythologie irlandaise ne lui a pas nui. Son style pompeux pour évoquer ses problèmes personnels, avec ses formes raffinées et ses images subtiles, ne convainc pas toujours autant. Beau en soi, il laisse le lecteur à distance, un peu perdu dans l'occultisme qui lui était cher.

  • Le Farinet de Ramuz

    0000000000000000.jpgOn m'a apporté de Savoie le roman de Ramuz appelé Farinet ou la fausse monnaie – car les Savoyards cultivés lisent volontiers Ramuz, qui au fond parle d'eux. Il situait souvent l'action de ses livres parmi les montagnards catholiques du Valais francophone, consacrant leur vision du monde en l'épousant jusque dans leur style, leur langage.

    Et ce roman est un bon roman, qui m'a intéressé aussi à cause de son sujet: j'avais entendu parler de Farinet, le Robin des Bois des Alpes – un faux-monnayeur que les montagnards aimaient, et protégeaient.

    Ramuz enjolive, assurant qu'il créait ses pièces de l'or trouvé dans la montagne – de telle sorte que sa monnaie à lui avait objectivement plus de valeur que celle du Gouvernement, qui impose une valeur abstraite à la monnaie en papier, depuis environ Napoléon, du moins pour l'Europe: car en Chine, cela se fait depuis plus longtemps. Ramuz assure que les Valaisans ne sont pas convaincus par cette pratique, et qu'ils préfèrent le bon or de Farinet.

    C'est poétique, car cet or des montagnes est naturel, c'est un don de Dieu – et le fait est que la partie la plus enchanteresse du roman est celle où la nature est dépeinte, avec ses montagnes qui sont des personnes (c'est dit explicitement), qui ont une âme, des sentiments, une pensée, une volonté. Laquelle? Celle de favoriser la liberté. Car Farinet meurt en proclamant que celle-ci vit avec lui, il en fait une personne, un peu comme Jean-Claude Mayor faisait de la Mort et du Destin des gens réels qu'il rencontrait lors de ses séances d'escalade.

    Farinet n'a pas voulu se soumettre, au bout du compte – même s'il en a eu la tentation. Et le roman lui donne raison: s'il s'était soumis, cela aurait été en abandonnant la femme qui l'aimait et s'occupait de lui, avait assuré sa survie pendant toute sa cavale – alors qu'il se cachait en haut des montagnes, dans des grottes, ou dans des caves de vieilles tours, accessibles seulement de lui.

    Le récit est poétique aussi en décrivant l'action du soleil quand les nuages s'écartent: un passage le dit bon archer, parce qu'il envoie ses flèches 000000000000000.Jpegentre les masses blanches.

    La mort de Farinet rappelle celle des bons brigands du cinéma, puisqu'il meurt en riant, acculé par les gendarmes et les narguant, jusqu'à ce qu'ils réussissent à l'abattre. Cela en fait un véritable héros, une force de la nature et du peuple. La liberté qui vit auprès de lui, comme il dit, est la fée qui le fait héros au sens vrai.

    C'est allégorique, et peut-être que les montagnes personnifiées, comme au Tibet, auraient pu lui envoyer leurs nymphes, comme dans l'histoire de Milarépa. Le merveilleux, chez Ramuz, est plus suggéré que pleinement présent. Même quand il était explicite au départ, il le gomme ensuite.

    C'est arrivé, dans Le Règne de l'esprit malin: d'abord il avait décrit des anges venant chasser, soutenus par l'innocence d'une enfant, un diable incarné – plus tard il les a transformés en lumière gracieuse, entourant ladite enfant. Les éditions successives le montrent.

    Le roman n'en est pas moins très agréable à lire, et les montagnes sont bien décrites, si le village où évolue Farinet est un peu miséreux, triste – un peu trop réaliste à mon goût.

  • René Guénon et l'Évolution, suite

    00000000000.jpgJ'ai évoqué le philosophe mystique René Guénon, qui critiquait les concepts occidentaux relatifs à l'Évolution – ou plutôt les rejetait sans chercher à expliquer pourquoi la paléontologie établissait des faits rendant difficile la vraisemblance de ses conceptions abstraites, ou les observations de Charles Darwin sur les mécanismes évolutifs dans le règne végétal ou animal semblaient contredire l'idée d'une révélation primordiale dont toute tradition culturelle, comme il en avait l'idée, serait descendue. À cet égard, il a vivement critiqué H. P. Blavatsky et Rudolf Steiner, parce qu'ils avaient osé mêler des concepts mystiques, notamment venus de l'Inde, à des idées prétendument occidentales, c'est à dire évolutionnistes ou darwinistes.

    Steiner s'en est expliqué abondamment, car il approuvait les idées de Ernst Haeckel (1834-1919), proches de Darwin. Il en a parlé dans son autobiographie, si ma mémoire est bonne: il a déclaré que l'Évolution ne mettait en rien en cause une vision spirituelle de l'histoire, puisqu'il était possible de concevoir que, à chaque transformation, un élément céleste intervenait, qui en était l'origine cachée. Et cela rappelle la réalité des rituels asiatiques, qui placent, à chaque étape de l'évolution individuelle, la venue d'un nouvel esprit en l'être humain, qui permet justement ses transformations successives. Si je me souviens bien, au Cambodge et au Laos, on dit qu'à la puberté, un esprit ayant la forme d'un serpent se place dans l'âme, et que c'est la source des transformations physiques qui surviennent alors: car le rituel ne crée pas la chose, il permet seulement qu'elle se passe parfaitement bien, harmonieusement. Puis, à l'âge de vingt-et-un ans, un esprit ayant la forme d'une femme, équivalent de nos anges gardiens, vient se placer à son tour dans l'âme, et achever la transformation de l'être 000000000.jpghumain vers l'âge adulte. Périodiquement une transformation survient – depuis en fait les hauteurs, depuis le secret du monde spirituel. Or Steiner l'a toujours dit: ce qui est valable pour l'individu l'est pour l'humanité entière, il est donc absurde de ne pas voir une évolution dans l'humanité, et le problème est seulement d'en avoir une vision assez juste pour qu'elle s'accorde avec les faits recensés par la paléontologie.

    L'autre problème est bien sûr de ne pas succomber à la tentation de voir dans de simples mécanismes la cause réelle des transformations. Celle-ci reste mystérieuse. Steiner rappelait que Darwin n'avait pas prétendu déceler les causes profondes des phénomènes qu'il observait, il en présentait seulement les mécanismes de surface. C'est une simple erreur du matérialisme, de considérer que les causes se trouvent dans ce qui est mécanique. Le mécanique n'est que l'écho d'impulsions antérieures.

    Bref, Steiner était assez proche de Teilhard de Chardin. Et c'est à leurs hautes conceptions, intuitivement élaborées, que s'en prenait Guénon, non parce qu'elles entachaient la spiritualité orientale, comme il le prétendait, mais parce qu'elles s'inséraient subtilement dans les données de la science et dans le détail du réel, tandis qu'il aimait à en rester aux grandes idées abstraites.

    Et si Guénon est très aimé en France, c'est aussi à cause de cela, qu'on y aime les mécanismes de la pensée abstraite, mais qu'on n'y aime pas ce qui crée un tableau vivant entrelaçant le connu et l'inconnu; cela fait peur, cela fait trembler, cela inquiète. C'est pourtant ainsi qu'il est nécessaire de procéder, si on veut rester crédible.

  • René Guénon et l'Évolution

    000000000000.jpgJ'ai récemment parlé de René Guénon, à propos d'une vidéo publiée sur Youtube me concernant. Je l'ai un peu lu, pas beaucoup, car il s'en prenait à H. B. Blavatsky et à Rudolf Steiner, que j'aime bien. Il leur reprochait d'avoir penché vers l'évolutionnisme – d'avoir intégré, à leurs concepts tirés de l'Inde, des idées selon lui typiquement occidentales. Ayant fréquenté d'abord des occultistes proches des milieux catholiques, il rappelait ces religieux chrétiens stigmatisés par Pierre Teilhard de Chardin – enfermés dans la tradition dogmatique et en inadéquation complète avec les découvertes de la science moderne.

    Car la succession des espèces et des hominidés est simplement un fait établi par la paléontologie, et rejeter l'Occident parce qu'il a pu l'établir est plutôt ridicule. C'est vrai, les anciennes traditions spirituelles ne présentent pas les choses de cette façon. Elles prétendent pourtant bien présenter les choses telles qu'elles se sont déroulées. Comment dès lors concilier les deux?

    Faute d'imagination, la plupart ne le font pas. Soit ils s'enferment dans une mystérieuse Tradition qui embrasse généreusement tout ce qui a pu s'écrire dans le monde avant l'invention de la science moderne (et des progrès considérables, en particulier, des sciences naturelles); soit ils rejettent les traditions spirituelles anciennes pour ne s'en tenir qu'aux faits réputés avérés – en se contentant d'établir entre eux des liens simplistes, de nature mécanique. Parmi les tenants de la Tradition, certains, notamment en Amérique, se contentent de la Bible, d'autres, comme Guénon, brandissent l'Inde. Bien.

    Mais justement, si Guénon détestait l'imagination, s'il la disait vide de sens, c'est qu'elle a été déployée par quelques génies pour créer un lien entre les faits établis de l'Évolution, et les vérités des traditions spirituelles anciennes. Pensons déjà au dogme fondamental de Guénon, relatif à la Tradition primordiale. Il suppose une révélation initiale dont on ne voit pas comment elle peut s'accorder avec les faits établis par la paléontologie. Est-elle advenue quand l'homme, prenant conscience de lui-même, s'est détaché du règne animal? Quand le monde a été créé, alors que l'homme n'existait pas encore physiquement? Au temps des dinosaures? Personne ne le sait, et même, on peut se demander0000000000000.jpg si, à aucun moment du temps tel que le déroule l'histoire naturelle, elle a jamais pu avoir lieu.

    Pierre Teilhard de Chardin pensait qu'elle avait eu lieu progressivement, pour ainsi dire: car il postulait une entité cosmique située dans l'avenir de l'humanité, au bout de son histoire, et, par voie de désir et d'aspiration, lui parlant depuis cet avenir, et lui faisant des révélations successives. Cela peut paraître fou, mais il s'est clairement exprimé en ce sens – et lui-même a admis, en privé, avoir été illuminé de cette façon, par un Christ qui, disait-il, était plus lui que lui-même, et se tenait au bout du chemin de l'humanité, dans le centre cosmique dont progressivement elle se rapproche.

    Conception grandiose, puisqu'elle concilie l'histoire extérieure de l'humanité, telle que nous la connaissons – avec ses évolutions et ses progrès, notamment vers toujours plus de conscience rationnelle –, et la mystique chrétienne, tendue vers une divinité devant unir les hommes, et les transfigurer.

    Mais je ne pense pas que Guénon se soit jamais intéressé à Teilhard de Chardin; il a bien davantage critiqué Steiner – plus proche de Teilhard qu'on pourrait l'imaginer, même si lui aussi était occultiste. J'y reviendrai une autre fois.

  • René Guénon et les farfadets

    000000.jpgUn adepte de René Guénon (1886-1951), sorte de philosophe mystique, m'a cité dans une vidéo qu'il a publiée sur Youtube, montrant aussi une photo que j'avais prise et diffusée sur Twitter – d'une statuette de troll posée sur une valise dans l'aéroport de Stavanger, où je venais de l'acheter. Il a le nez long, les yeux noirs, et un bonnet aux couleurs norvégiennes. J'en ai tiré l'idée qu'il était tel qu'un genius loci – et j'ai commenté en disant que sans les farfadets, aucun pays n'aurait de visage distinct.

    Le genius loci en effet, était une entité spirituelle importante, dans l'ancienne Rome, on lui vouait un culte – et on attendait de lui la lumière des destins propices.

    Mais ce n'était pas propre à l'ancienne Rome. Les cités gauloises étaient aussi vouées à des tutelles – comme on appelait encore les divinités protectrices. Et jusqu'à aujourd'hui, en Thaïlande, au Cambodge, ailleurs en Asie, on vénère les esprits de la maison, et ceux du pays.

    On pensait qu'ils avaient guidé l'action des fondateurs de la cité, mais qu'ils étaient liés aussi au pays, à sa forme, qu'ils guidaient obscurément les règnes minéral, végétal et animal dans les limites spatiales de leur puissance. On pensait, même, que les limites spatiales de leur puissance créaient ce qu'on appelle les frontières naturelles..

    La mode en est revenue avec le Romantisme, et plusieurs Savoyards ont parlé d'un esprit élémentaire qui donnait ou avait donné sa forme à leur pays, et orientait les goûts spontanés des gens – si leur conscience devait être liée à Dieu et à l'Intelligence, si leurs choix, même collectifs, devaient se fonder sur la Raison.

    Ma boutade était la réponse à une critique, sur Twitter, de la croyance de Rudolf Steiner en les gnomes et autres esprits élémentaires. Je pensais qu'en me référant à la culture universelle et à l'idée du génie du lieu, je montrerais qu'il n'y avait pas de justification à s'en prendre à cette croyance, inexistante seulement dans l'Europe moderne.

    Il faut dire que les chrétiens ont combattu le culte de ces génies du lieu – avant de les remplacer par les anges ou les saints protecteurs. Le Christ seul devait protéger tout – sans anges, sans entités subordonnées pour le servir. À 00000000.jpgla rigueur, le rationalisme français qui ne veut admettre que l'allégorie abstraite de Marianne, parmi les êtres fabuleux, est de leur lignée.

    On pouvait attendre d'un adepte de René Guénon plus de compréhension de l'ancienne tradition, puisque ce philosophe disait la vénérer, mais son empressement à s'en prendre à Rudolf Steiner, que Guénon détestait, ne l'a pas tiré vers cette voie, et l'a d'autant moins fait que, en guise de Tradition, Guénon ne s'intéressait qu'à des concepts abstraits et rejetait la religion populaire – fondée sur des imaginations variées et particularisées du monde spirituel, non globalisantes. Il a lui-même déclaré que l'imagination était une simple illusion, qu'elle détournait des grandes idées qu'on peut appréhender grâce à un mystérieux intellect intuitif dont il se prévalait. Cela lui faisait, contre les faits, condamner l'évolutionnisme, et tout l'Occident. J'y reviendrai, une autre fois.

  • Spinoza et l'intellect divin

    00000000000000000.jpgJ'ai déjà dit ailleurs que j'avais entrepris la lecture du volume de Baruch, ou Benoît de Spinoza appelé l'Éthique. Je lis le latin et aime le faire, et celui de ce livre est répétitif, les concepts étant toujours les mêmes, et restant assez abstraits pour ne pas être marqués par le monde extérieur – au fond plus varié. Même pour les qualités et les défauts dont il parle, Spinoza avoue que son vocabulaire n'est pas approprié: alors que les mots ont été inventés à partir de ressentis, lui élabore ses concepts à partir de principes mathématiques émanant de postulats.

    Le premier d'entre eux est que le corps et l'esprit chercheraient d'abord à se conserver, à se perpétuer. Il en déduit ensuite les sentiments de joie et de tristesse, selon qu'on y parvient ou non. Comme le corps finit toujours par mourir, on devrait être toujours triste, selon cette logique, si l'esprit en son essence n'était pas éternel – surtout quand il raisonne selon les voies de la raison pure: il est alors en symbiose avec Dieu, et l'esprit qui raisonne logiquement aime Dieu, et Dieu l'aime, puisque le plaisir qu'on a à raisonner logiquement est divin.

    Cet aspect du livre de Spinoza est sympathique, poétique et mystique, et donne à son tour de l'agrément au lecteur. J'aime moi aussi la logique pure.

    Qu'il oppose le corps à l'esprit ne peut pas vraiment être critiqué en théorie, il est conforme en cela à la tradition philosophique – non seulement chrétienne, mais même antique, et universelle. Ce qui est inquiétant, dans sa pensée, est la place erronée qu'il accorde à l'imagination, rejetée du côté du corps alors que le genre seul de l'allégorie nous montre ce qu'elle a d'intermédiaire – et témoigne, en même temps, de l'aspiration du sentiment à aller non seulement plus loin que la matière extérieure, mais aussi qu'à ce que peut saisir l'entendement, jusque par la logique pure.

    Car il est entendu que l'imagination répond à un désir. Mais elle le fait mieux, malgré son caractère évanescent, que les choses physiques ou les concepts abstraits, tout purs qu'ils soient. Spinoza prétend en effet que si on 0000000000000000.jpgcomprend parfaitement la source des désirs – si on les ramène clairement au besoin du corps de se perpétuer –, alors on vainc ses passions, parce qu'on est débarrassé des illusions, et qu'on est entré dans le champ rationnel. Mais c'est absurde, car aucune passion ne peut être définitivement expliquée par des raisons extérieures: elles dépassent toujours le cadre dans lequel on les tient.

    Charles Duits par exemple dénonçait l'illusion matérialiste selon laquelle le désir sexuel était une production de la nature qui voulait se perpétuer grâce à l'acte génésique. Il y a là bien davantage, disait-il. Sa source véritable est l'amour cosmique, le sentiment d'amour qui traverse les mondes et s'exprime dans les corps. Il en est le reflet. Or, de cela, Spinoza ne peut pas prendre conscience, puisqu'il postule que Dieu n'a aucun sentiment – comme si un sentiment non émané de l'intellect ne pouvait pas avoir de légitimité, ne pouvait pas refléter une loi cosmique. Il part même du principe que Dieu n'a pas de corps, alors qu'on pourrait lui rétorquer que Dieu a pour corps l'univers entier, et qu'il est faux que, comme il le prétend, l'esprit et le corps soient séparés l'un de l'autre, et que Dieu ne soit que dans le premier.

    Il postule que Dieu est intellect pur. Mais c'est simplement diviniser l'intellect pur. Or, Dieu ne serait pas Dieu s'il n'était pas partout – et, par conséquent, il est aussi dans le corps et les sentiments. Il n'y a pas le même visage – et c'est la véritable origine du dogme de la trinité: selon l'endroit où il se trouve, Dieu a un masque différent. Mais il est quand même partout, et ne le voir que dans l'activité intellectuelle relève de l'égocentrisme des philosophes, dont l'activité noble et belle les persuade aisément qu'ils participent de l'éternité et de la divinité, plus que les autres hommes. On reconnaît, là, leur orgueil ordinaire.

    Spinoza s'étonne d'ailleurs de ce que soient si rares les âmes qui maîtrisent leurs passions, puisque c'est si facile. Oui, en théorie, tout est facile, mais cela aurait dû lui mettre la puce à l'oreille: sans l'imagination vive de Dieu, l'âme reste imperméable à toutes les belles raisons théoriques que les philosophes peuvent élaborer. Et au moment d'agir, quoi qu'elle ait appris en cours de spinozisme, elle retombe dans ses travers habituels. C'est fatal. Il faut la transformer, la raisonner ne suffit pas!

  • L'androïde qui collationne au lieu d'agir, face au professeur Raoult

    000000000.jpegRevoyant avec mon fils, qui ne l'avait jamais vu, le grand classique du cinéma qu'est Alien, j'ai eu soudain l'impression, en suivant à nouveau ses actions déroulées, d'un lien fort entre l'androïde appelé Ash et la méthode scientiste qui a prétendu devoir régler le problème des remèdes au coronavirus d'une façon abstraite, détachée de l'enjeu humain.

    Car, on s'en souvient, dans ce film de Ridley Scott de 1979, un cargo interstellaire est dérouté pour intégrer un monstre extraterrestre à son bord et l'amener sur Terre, où on compte en faire une arme. Les instigateurs de cette action n'ont rien révélé à l'équipage, estimant qu'il était expandable – qu'il pouvait être sacrifié. Et de fait, pour se reproduire, ce monstre doit forcément tuer un être vivant, il se nourrit de vie humaine. Or sa puissance ne peut pas être contrôlée, en tout cas pas par de simples marchands, comme sont les membres de cet équipage.

    Dans le vaisseau spatial, un homme est au courant, et travaille en fait pour le gouvernement qui a eu cette idée – c'est le responsable scientifique et médical, dont on découvrira qu'il n'est qu'un robot, une machine. Or, une fois le monstre à bord, il s'emploie à le protéger sous divers prétextes – notamment, dit-il, parce qu'on ne sait pas ce qui peut se produire si on le frappe, si on le blesse, si on le tue. Pendant ce temps, les 000000000000.jpgmembres de l'équipage sont massacrés, mais lui continue à étudier le monstre d'une façon abstraite. Et au moment où la situation est désespérée parce que le capitaine du vaisseau a disparu, cet androïde continue de dire qu'il rassemble les données, qu'il ne sait toujours pas quelle solution existe. Cela surprend beaucoup les autres, qu'il poursuive ainsi des recherches théoriques alors que, en tant que responsable médical, il est censé se soucier de la vie des humains. Mais il ne se soucie que du monstre – s'avouant du reste fasciné par sa pureté élémentaire, en deçà de toute morale, incarnant la force fondamentale du vivant, égoïste et brute.

    Sa forme, élaborée par H. R. Giger, correspond idéalement à cela, puisqu'il n'a pas d'yeux: aucune lumière n'est en lui. Il n'est pas loin du squelette animé. De la machine organique.

    Bref, le médecin cesse d'être intéressé par la vie humaine, ce qu'il veut, c'est découvrir le secret que représente le monstre, au sein d'une quête quasi mystique. Il cherche à saisir la force de vie qui l'anime, à apprendre à la manipuler, sans plus se soucier du reste.

    Or, dans l'affaire Didier Raoult, si on peut dire, on avait un médecin qui cherchait des remèdes à portée, pour soigner les gens, et des théoriciens qui cherchaient à saisir le secret des choses en mathématisant le vivant, ne se souciant que de l'avenir, et de la maîtrise totale des processus que permettrait une démarche expérimentale absolument sûre. On n'était pas loin de considérer que le facteur humain au sens individuel et réel était une donnée abstraite et que l'émotion qu'on en tirait était de l'ordre de l'irrationnel.

    Je ne veux accuser personne; mais le culte du modèle mathématique et de la méthode parfaite tend bien à cela, qu'on le veuille ou non. Il y a là quelque chose qui relève de l'androïde, d'une vie relevant de l'intellect pur et qui est détachée de la vie au sens large. Le postulat selon lequel cette dernière est illusoire et seuls sont réels les rapports mathématiques, souvent adopté par les physiciens, peut mener à une forme d'inhumanité – il faut l'avouer.

  • Les doubles virtuels selon Tron

    000000000.jpgQuand j'étais petit, j'adorais le cinéma fantastique – surtout la fantasy et la science-fiction, et tout ce qui déployait l'imagination de façon convaincante. Un jour est sorti le film Tron, de Steven Lisberger, et on y plongeait dans un monde virtuel devenu vivant, animé de lui-même.

    Les décors en sont étranges et oniriques – et l'histoire est mystique, car un être humain est plongé dans ce monde par une entité virtuelle qui a pris miraculeusement vie, mais il y a aussi ceci: dans ce monde, les hommes-programmes (doués, donc, d'une conscience autonome) croient qu'il existe des users, des entités d'un monde plus réel qui les ont créés, les utilisent, jouent en se servant d'eux et peuvent leur donner salut, reconnaissance et puissance. Le chevaleresque héros de l'histoire – le Tron du titre –, entre en contact avec son créateur, un homme de chair appelé Alan Bradley, et obtient de lui des pouvoirs spéciaux pour qu'il abatte le monstre qui, ayant pris le premier conscience de lui-même, est devenu, de ce monde, un tyran abominable. La scène est sacrale, puisque ce Tron reçoit ses dons dans une clarté sublime, après avoir levé les bras dans un geste invocatoire: son disque personnel, à la fois une arme et une base de données individuelles, s'élève seul dans cette clarté, et revient dix fois plus luisant. La science-fiction américaine est souvent ainsi remplie d'un mysticisme étrange, d'un genre nouveau.

    Toute l'aventure du mortel transporté dans ce monde, lui aussi doté de pouvoirs spéciaux grâce à son origine, ne se déroule que dans un instant bref. Elle dure longtemps dans l'autre monde, mais une microseconde dans le 000.jpgnôtre. J'ai déjà évoqué cette tendance à distendre le temps dans le sens d'un allongement dans l'autre monde – alors que dans les mythologies anciennes, c'était au contraire une seconde dans l'autre monde qui durait mille jours dans le nôtre. L'auteur qui a le mieux pratiqué cela est aussi américain, il s'agit de Stephen R. Donaldson, dans sa série de Thomas Covenant, qui voit un homme plonger dans un monde fabuleux purement intérieur: il y a passe des mois, mais, comme dans le rêve, lorsqu'il revient, il ne s'est passé dans la réalité que quelques minutes.

    Il y a ici une singulière inversion, comme si les Américains ne voulaient pratiquer l'art de la mythologie que si le point de vue était changé – que si l'homme de chair devenait le dieu dont émanait le monde autre, merveilleux par essence. La particularité en est que ce monde autre est bien vivant par lui-même, que l'intérieur de l'être humain est pour ces auteurs réellement fait de substances animées, et traversées de forces morales objectives.

    Car que le monde de Tron soit une image de l'être humain intérieur a été dévoilé par le réalisateur, Steven Lisberger même. Il a déclaré que l'idée du film lui était venue à partir d'une question fascinante: l'être humain projette-t-il, dans le monde virtuel, des doubles de lui-même, lorsqu'il crée des programmes, ou simplement les 00000000000.jpgutilise? Car les personnages de cet univers dédoublent les êtres humains réels: les acteurs sont les mêmes, seuls leurs costumes et leurs noms sont différents. Steven Lisberger a eu une vision: les programmes personnifiés ont pris leur âme des êtres humains qui les ont créés. Le monde second prend vie parce que l'humanité le prend comme véhicule de son action.

    Ces fétiches technologiques rappellent les outils personnifiés de la poésie patoise de mon arrière-grand-oncle. Mais ici c'est plus élaboré, et troublant. Car, en se complexifiant, ce monde virtuel acquiert un charme, et de l'autonomie. Les doubles qui les peuplent émergent vers une conscience de soi inquiétante, grâce à un psychisme humain plus élastique et détachable qu'on pourrait croire.

    Il s'agit bien d'inversion théologique, puisque H. B. Blavatsky, dans ses livres publiés aux États-Unis, dit que les hommes étaient au départ de tels doubles sans conscience, créés par des entités plus hautes pour se déplacer et évoluer dans le monde. Steven Lisberger s'est-il imaginé que le monde virtuel des programmes était cela pour l'Homme? Étrange féerie, se situant dans un monde inférieur, élémentaire. Mais féerie américaine typique, aussi.