Génie doré de Paris

  • La douce mort d'Isniëcsil (Perspectives, XCIII)

    000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Anéantissement de l'Homme-Dragon, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'assistais désormais à l'agonie de mon puissant cheval ailé Isniëcsil.

    Je m'approchai de lui, et posai la main sur son encolure. Il me regarda de son œil brillant, et voici! pour la première fois de sa vie il me parla: pour la première fois de ma vie, je l'entendis parler! Et il me dit: «Radûmel, Radûmel, me voici parvenu au seuil de l'autre vie, me voici parvenu sous le porche de la mort. Et je ne t'ai jamais parlé, et ne t'ai jamais dit ce que je pensais, ce que je ressentais – ni quel était mon but, en restant auprès de toi et en te servant de mes pouvoirs magiques.

    «Non, je ne t'ai jamais rien dit, et voici que, au moment de quitter ce monde, le désir me prend de te le dire, d'ouvrir la bouche pour t'adresser la parole – chose peut-être que tu n'aurais jamais crue possible d'un cheval. Mais une grâce m'a été donnée, pour que je puisse le faire. Alors, écoute.»

    Et j'écoutai. Et mon cheval bien-aimé me révéla des choses que je ne puis redire ici, mais qui m'aidèrent, par la suite, à accomplir mes missions. Car l'image, en l'entendant, de Rémi Mogenet m'apparut, et sa vie, et sa naissance, et sa mort, et je compris ce que je lui devais – quelles étaient les obligations que j'avais vis à vis de ce mortel que je dédoublais – pour ainsi dire dans le monde des génies, que les hommes appellent démons.

    Mais il ne s'agit pas de ce que moi j'ai appelé démons, quand j'ai parlé de Taclamïn ou des Umulers. Alors j'ai caractérisé les alliés de Mardon le Maudit – bien qu'ils fussent aussi, par ailleurs, de la race des génies. Un jour prochain, peut-être, je serai en mesure de révéler ce que me dit ce jour-là Insniëcsil. Mais sachez que, ayant terminé son discours et ses révélations, il rendit l'âme. Et je lui fermai les yeux, et restai auprès de lui en pleurant, agenouillé jusqu'au soir, priant et me remettant encore en mémoire ses hauts faits, et l'amour que je lui avais voué.

    Puis, finalement, au soleil couchant – et la lune en son croissant apparaissant derrière moi –, je dressai un bûcher, et, péniblement (mais en me faisant aider de quelques guerriers qui m'avaient rejoint, après la victoire finale des Dormïns sur les Umulers), je hissai le corps d'Isniëcsil dessus, et y boutai le feu.

    Je le regardai longtemps brûler dans les flammes qui jaillirent – ses ailes faisant d'étranges étincelles, dorées et virevoltantes, au milieu du brasier –, et soudain, une forme enflammée sortit de son corps, qui lui ressemblait, et s'élança vers le ciel, où elle disparut bien vite! Elle franchit les nuages, épars sous la clarté lunaire, et ne fut qu'une étoile filante, avant de se fondre dans l'azur sombre. En moi résonna une étrange cloche, au moment de cette disparition; et je fus stupéfait.

    Je compris alors que mon cheval avait en réalité la nature de ce que les hommes mortels appellent un phénix – et que je le reverrais un jour, quand les dieux le voudraient! Je fermai les yeux, et voici! mon cœur était en paix.

    Puis, je me rendis auprès d'Ithälun et de Solcüm, qui se reposaient et conversaient après la bataille, peut-être m'attendant. Mais aussi je reconnus, avec eux, deux Dormïns augustes, aux ailes flamboyantes, et ils discutaient entre eux des affaires du monde, de ce qui s'était passé, et de ce qui se passerait encore dans les temps à venir.

    Or, quand ils me virent arriver, ils se turent, et vers moi leurs yeux tournèrent.

    (À suivre.)

  • CXXXI: le carnage de la place du Costa Rica

    000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, chers lecteurs, nous avons laissé le grand robot bleu de Fantômas, créé par sa sorcellerie séculaire, alors qu'il était en train d'attaquer Paris dans la rue Reynouard, et qu'il venait de repousser une contre-attaque de notre gendarmerie d'élite.

    Mais depuis l'arrière du monstre l'hélicoptère qui avait fait retraite revint, et tira un missile sur son dos lisse et bleu. Il le percuta, et le robot fut projeté en avant, et un creux dans son dos apparut, qui n'alla pas jusqu'à rompre sa formidable carapace protectrice. Lorsque la poussière de l'explosion se dissipa, on le vit un seul genou à terre, et déjà relevant la tête. Alors il se produisit quelque chose d'inattendu: sa tête pivota sur elle-même, à la façon d'une toupie, sans que son cou se tendît, privilège de la machine. Et le second hélicoptère, voyant cela, se mit à le canarder de ses mitrailleuses intégrées, mais les balles traçantes ne faisaient que le ceindre de lignes lumineuses, car elles rebondissaient, comme l'avaient fait celles des policiers à pied, sur sa carapace formidable. Et voici! de ces deux yeux sortirent deux rayons de feu, et la guêpe de fer fut traversée de part en part et, le réservoir atteint, s'écroula dans une gerbe de flammes brûlantes.

    Les gendarmes et les policiers restés en vie, et qui avaient pris place plus loin protégés par des engins plus forts, se prirent à fuir, saisis d'une incontrôlable panique, et l'état-major tremblant résolut d'adopter une nouvelle stratégie en érigeant des barrages sur le chemin qu'on pensait que le monstre prendrait. Des blindés et des sacs de sable postés tout au bout de la rue 000000000.jpgReynouard, juste devant la place du Costa Rica, et de courageux policiers se postèrent derrière, tirant de loin sur le robot, espérant toucher, qui une jointure, qui un œil, qui un trou ouvert pour laisser passer les rayons de feu ou les missiles incorporés aux doigts: car on vit, à un certain moment, s'ouvrir le bout de ces doigts, et de petits missiles en partir, qui explosèrent sur les tas de sacs ou sur les blindages de protection. On s'étonnait, véritablement, de ces incroyables ressources. Et finalement le robot bleu leva la main, ouvrit la paume, et de cette paume un surprenant rayon bleu surgit, qui dispersa les sacs de sable et de ciment et tua douze policiers. Le chaos régnait absolument, la fin du monde semblait proche.

    Courageusement on créa, au milieu de l'avenue Kléber, un autre barrage, plus fort et mieux bâti qu'auparavant, et des chars d'assaut furent placés là; trois hélicoptères alignés restaient au-dessus des immeubles, dans l'attente de l'attaque. On pensait en effet que le monstre voudrait sans doute se diriger vers l'Arc-de-Triomphe et le boulevard des Champs-Élysées, afin de multiplier ses destructions affreuses, et atteindre le cœur de Paris, et de la France.

    Il avait bien cette intention, et résolument il dépassa la place du Costa Rica et s'engagea dans l'avenue Kléber,

    Son goût pour la ruine ne connut alors plus de frein, car il semblait prendre plaisir à aller de droite et de gauche dans la large avenue, et à déraciner les arbres qui l'ornent si joliment, à écraser les voitures garées sur les voies latérales, à défoncer les immeubles élégants de cette artère fameuse.

    Et de sa main il abattit un hélicoptère qui s'approchait, en lançant un nouveau rayon bleu, vibrant comme un éclair. Ce qu'on lançait sur lui depuis le barrage créé ne semblait que l'irriter et le nourrir de rage et de puissance, et sa haute taille qui lui permettait de dépasser les immeubles de sa tête métallique et rigide donnait le sentiment à tous qu'il était invincible, qu'on ne pouvait point l'arrêter, que même une bombe atomique le laisserait indemne et toujours aussi dangereux. Et quelle bombe atomique de toute façon pouvait être jetée en plein Paris?

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette bataille intense.

  • L'anéantissement de l'Homme-Dragon (Perspectives, XCIII)

    0000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Bataille céleste, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'elfe fin, je venais d'assister à la bataille la plus extraordinaire qui fût jamais, et qu'un miracle venait d'enserrer l'homme-dragon Taclamïn dans des cercles se resserrant, et le faisant hurler de douleur et supplier qu'on l'épargne.

    Alors je vis un être ailé apparaître devant le monstre, et voici! il plongea la main dans le cœur de Taclamïn – au-dessous de son œil rouge, dans la partie la plus noire, la plus obscure de son corps de fumée. Et je vis l'ange retirer un éclat de ce corps maudit, luisant doucement dans sa main – et qui avait des reflets rouges, jaunes et bleus.

    L'ange le prit et le serra contre sa poitrine, où il entra lentement, avant de disparaître tout à fait. Quand il retira sa main, elle était vide. Cependant il l'agita, et des fragments de lumière tombèrent, neige, jusqu'au sol.

    Pendant ce temps le monstre Taclamïn avait cessé ses plaintes et tenait le menton baissé, inconscient. La nuée dont était fait son corps s'apaisa, et se laissa dissiper tout à fait par les cercles se resserrant. Et sans que Taclamïn fît entendre aucun son nouveau, il disparut bientôt dans un point flamboyant des cercles verts resserrés à l'extrême – et où bientôt la teinte verte elle-même disparut, pour ne laisser briller qu'un globe étincelant.

    Il n'était pas plus gros qu'une balle de tennis; et l'ange le prit, et s'éleva vers les hauteurs, et bientôt on ne vit plus que ce globe, pareil à une étoile qui s'élançait vers les lointains des astres. Et puis il se fondit à son tour dans l'azur profond, et la robe de l'ange jeta un dernier reflet blanc, et ce fut tout.

    Revenu à moi après cette vision incroyable, je descendis vite les étages de la cour par un escalier étroit en pierre, et courus, après être sorti par la porte désertée, vers mon cheval ailé Isniëcsil, qui, tombé à terre, avait été oublié de moi durant le mystère de l'anéantissement de l'Homme-Dragon. Je me précipitai vers lui, et l'atteignis rapidement, tant sont véloces les jambes des elfes. Dans ma conscience de simple mortel qui subsistait, ou parfois resurgissait, je m'étonnais de me voir, moi-même, glisser sur l'herbe plus que courir sur la terre, car tels sont les génies, que le sol ne les attache pas comme les hommes de chair et de sang.

    Isniëcsil s'était lourdement abattu. Il peinait à se remettre debout. Je craignis qu'il n'eût une patte brisée.

    Mais ses ailes avaient ralenti sa chute. Et il n'avait, en vérité, que de superficielles blessures.

    La plus grave était une plaie à son flanc, probablement faite par la main de Taclamïn au plus fort de la bataille. Je la soignai, une fois la bête remise debout; et en peu de jours nous pûmes quitter ces lieux. Avant cela, nous fûmes bien aidés par les habitants de la ville voisine, qui, tout heureux que nous eussions débarrassé la vallée de l'Elfe-Démon, nous faisaient fête et nous donnaient tout ce dont nous pouvions avoir besoin pour nous remettre et retrouver nos forces.

    Et puis, au bout de sept jours, nous les saluâmes, et repartîmes, pour faire face, comme on dit, à de nouvelles aventures. Et voici que maintenant, après toutes ces années passées avec mon cheval chéri (car il s'en est encore écoulé beaucoup, après cette victoire sur l'un des plus formidables démons de la Terre), il était allongé sur le sol, cette fois mortellement blessé, tombé du ciel après un nouvel affrontement contre le Diable – soit que, vieilli, il n'eût plus la force d'antan, soit, simplement, que son heure fût venue, et qu'il n'y eût plus rien à dire ni à faire, qu'à constater son départ de ce monde, et à l'honorer comme je pouvais.

    (À suivre.)

  • CLXXIX: l'effroyable échec des policiers

    000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série brutale, nous avons laissé un robot géant bleu alors qu'il dévastait la rue Reynouard, à Paris, et que peu de héros étaient accourus pour aider les gens, Jean Levau, double terrestre du Génie d'or, restant une magnifique exception.

    La police, de son côté, était arrivée rapidement sur les lieux et, tâchant d'abord de se frayer un chemin dans la foule en fuite et de mettre à couvert les personnes blessées – de les recueillir et de les confier à des pompiers et des ambulances –, elle se mit bientôt en position, et commença un combat qu'elle crut pouvoir être à son avantage. 

    Mais il ne se passa guère de temps avant qu'elle ne s'aperçoive tristement que la victoire serait évidemment pour l'ennemi! Car de leurs pistolets et fusils les agents tirèrent sur le monstre métallique une nuée de balles, mais aucune ne put lui faire le moindre mal. Toutes rebondissaient sur sa peau d'acier, touchant même des fenêtres et des murs de part et d'autre, certaines revenant même vers les policiers pour les raser. Ils les entendaient, sifflant à leurs oreilles. Et on dut arrêter cette attaque quand une balle qui avait rebondi toucha à la jambe un ordinaire fuyard, provoquant une blessure heureusement sans gravité. Un policier s'élança pour le recueillir et l'emmener vers une ambulance, et cela provoqua l'arrêt des tirs, qui ne reprirent pas.

    Alors le monstre tourna la tête vers eux et jeta de ses yeux deux rayons de feu, qui atteignirent les camions blindés derrière lesquels, craignant une riposte, beaucoup de policiers s'étaient réfugiés. Et deux furent rompus et enflammés, par la force du jet. 

    Trois policiers furent blessés, dont un grièvement, et les autres s'enfuirent, avant même que la retraite eût été annoncée. Il ne restait plus, devant le grand robot, qu'un camion de pompiers. Et il était conduit par Jules Dosat, un courageux caporal né en Aquitaine, et devenu pompier de Paris pour venir en aide aux habitants. Il descendit du camion et, au lieu de s'enfuir, voulut essayer quelque chose; car il s'empara de la lance d'incendie, et projeta l'eau sous pression sur le géant de fer. Il espérait le ralentir, apparemment.

    Et le robot, en effet, s'arrêta. Des interstices entre ses plaques et tiges de métal articulées accueillaient-elles une eau qui gêna ses circuits électriques? Toujours est-il que les yeux lumineux du monstre clignotèrent, grésillèrent, et que les membres firent des mouvements saccadés.

    Mais un circuit de secours dut prendre le relais, car l'instant d'après le monstre fut pris d'un tremblement, et ses yeux se rallumèrent et ses mouvements redevinrent fluides, et il ramassa une voiture automobile de la marque Peugeot, garée le long du trottoir, et de ses deux mains la lança sur le camion de pompier et le courageux caporal. Celui-ci eut à peine le temps de s'écarter, et la voiture tombante l'évita. Mais il ne demanda pas son reste, et s'enfuit à son tour.

    Alors la gendarmerie d'élite fit son apparition. Des hélicoptères bruyants se montrèrent, et des blindés plus lourds. Et des mitrailleuses entrèrent en action, et le monstre parut gêné, mais il se saisit d'une autre voiture, et la lança sur l'hélicoptère de combat le plus proche, et il s'effondra dans une gerbe de feu, ne 000000000000000000.jpglaissant aucune chance à ses occupants de rester en vie. Prudemment, l'hélicoptère qui le secondait s'éleva dans les airs, et s'éloigna.

    Pendant ce temps, depuis une voiture blindée une roquette fut lancée sur le monstre, atteint au genou. Une explosion eut lieu, créant une abondante fumée. Mais l'instant d'après le robot surgit de cette fumée, intact. 

    On lança des missiles plus gros, et le monstre d'acier, vif et fort, les écartait du bras avant que la pointe ne le heurtât. Ils continuaient leur route vers les immeubles derrière, où ils creusaient de profonds trous; ils en firent même s'écrouler un, touché aux fondations. De nouveau on s'arrêta, et on recula.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette effroyable histoire.

     

  • La bataille céleste (Perspectives, XCII)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Affrontement des Orcs lents, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'elfe fin, je venais de détruire sept ennemis en quelques instants, et levai désormais le regard vers le ciel, où se déroulait un fier combat entre mon cher cheval ailé Isniëcsil et l'homme-dragon Taclamïn.

    Il était véritablement titanesque. Je ne saurais le décrire comme il convient. Il se déroulait à un tout autre niveau, et déployait une tout autre intensité que celui que je venais de livrer, pourtant plus intense et fracassant qu'aucun combat livré sur Terre auparavant.

    Imaginez mille orages s'affrontant, et marchant par troupes, puis se déchaînant les uns contre les autres; imaginez mille flots bondissants bataillant, rugissant, se battant comme des chiens, dans la mer sinistre et tempétueuse; imaginez des montagnes s'écroulant, de la terre s'effondrant, des flammes jaillissant dans des ouragans de brutalité inouïe; et vous vous rendrez à peine compte du dixième de ce qui se passait sous mes yeux et du sentiment que j'en eus, lorsque je contemplai ce duel dont les coups faisaient trembler jusqu'aux étoiles, faisaient tressauter jusqu'aux planètes! On ne saurait le redire: cela relève incontestablement de l'Indicible. Je crus la dernière heure du monde arrivée, et que les dieux mêmes ne pouvaient plus rien pour le sauver!

    Dans ce combat, impossible de dire qui avait le meilleur, qui avait le dessous. Une nuée formidable ceinte d'éclairs noyait les formes à ma vue pourtant aguerrie d'elfe ancien, de génie noble et vieux – car, quoique j'eusse l'air d'un jeune homme, sous mes yeux avait coulé le flot d'innombrables siècles. Parfois je distinguais une aile, un sabot, un bras, une face horrible et grimaçante, un œil étincelant et rouge, une crinière flamboyante, et l'instant d'après tout retournait dans un amas d'éclairs et de nuées cosmiques.

    Je pensai qu'un tel combat pouvait durer jusqu'à ce que les étoiles tombent, et que le ciel soit recomposé. Mais il arriva finalement quelque chose. Un rayon vint de plus haut encore, d'au-delà des constellations ultimes – de ce champ que certains, parmi les hommes mortels, ont appelé le Premier Mobile, et qu'anime, dit-on, un divin amour cosmique!

    Et voici! la nuée d'apocalypse fut frappée par ce rayon, et deux parts s'en issirent; et dans l'une je vis distinctement mon cher cheval, renversé et tournant dans l'air en mouvant les sabots, et tâchant de retrouver son équilibre en battant de ses deux ailes l'air qui en tonnait; mais dans l'autre je ne vis qu'une obscurité noire et fumeuse, entourée d'un cercle flamboyant, dans le même temps vert et brillant. Puis le cercle se démultiplia, se scinda, pour former plusieurs cercles attachés en un point, et enserrer cette fumée agitée qui jetait des foudres, et au sein de laquelle je distinguai cependant, bientôt, un point rouge flamboyant – l'œil de Taclamïn, comme je n'en doutais pas.

    Et un cri de rage et de tempête sortit de cette fumée et de ces cercles verts, et elle se débattit, tentant de repousser, de briser les cercles; mais ils tournaient autour d'elle comme des anges armés de lances – de lances qui se fussent recourbées en s'efforçant d'enserrer le monstre abject dans des liens insécables. Et les cercles toujours davantage en se resserrant étincelaient, et la nuée noire criait toujours plus fort, faisant trembler l'air jusqu'au bout de l'horizon – et aussi la tour où je me tenais encore.

    Mais je m'aperçus bientôt qu'en se resserrant implacablement – en diminuant toujours plus leur diamètre –, les cercles ne laissaient pour autant rien échapper de la nature fantasmale de Taclamïn – et le réduisaient, l'anéantissaient, le mettaient en poudre, le dispersaient dans le vide dont il aurait mieux fait de ne jamais sortir, à l'aube des temps! Et le cri de rage se transforma en hurlement, puis il devint un terrible gémissement, un atroce cri de douleur – et mes cheveux se dressèrent sur ma tête, car je n'avais jamais ouï éclater une telle souffrance. Et des sanglots vinrent, et des supplications, et sans doute des prières.

    (À suivre.)

  • CLXXVIII: le surgissement de Jean Levau

    00000000.jpgDans le dernier épisode de cette série brutale, nous avons laissé un robot géant bleu alors qu'il dévastait la rue Reynouard, à Paris, et qu'il faisait fuir sous ses pas les foules épouvantées. 

    Car les familles qui vivaient dans les immeubles en avant de son chemin remplissaient maintenant le bout de la rue, se précipitant le plus loin possible de lui – qui marchait assez lentement, puisqu'il prenait le temps de tout détruire sur son passage. Certains, sans doute âgés ou têtus, ne voulurent point quitter leurs appartements – et lamentablement ils mouraient quand le robot parvenait jusqu'à eux, ne survivant que rarement à sa rage énorme de vandale métallique.

    Une nuée de piétons courait cependant comme elle pouvait vers la place du Costa Rica afin d'échapper à sa furie – et les gens se bousculaient, se poussaient, tombaient, se piétinaient les uns les autres en tâchant d'échapper à la mort. Oubliant tout ce qui faisait d'eux des êtres humains, et la bonté, et la pitié, ils n'entendaient plus qu'eux-mêmes, n'écoutaient plus que la voix qui leur ordonnait de rester vivants. Seules quelques mères s'occupèrent de sauver leurs enfants – et même, rares, quelques pères. Dans cette foule affolée, on eût dit que la bestialité avait remplacé l'humanité. 

    Il y eut, toutefois, de glorieuses exceptions.

    Car, en ce jour, on distingua clairement ceux que la peur ne ravalait pas, et qui restaient saints et purs dans leur souci de se sauver. S'occupant encore des autres dans l'affolement général, ils étonnèrent, car on soupçonnait peu ceux qui faisaient ainsi preuve d'héroïsme qu'ils en fussent jamais capables, tandis que ceux dont on vantait constamment les mérites quand aucun péril ne se dressait, étaient les premiers à fuir, pleutres pitoyables.

    Ces cœurs braves furent, certes, bien moins nombreux qu'on ne l'aurait voulu, au vu de tant de beaux discours prononcés dans des salons confortables sur la nullité des autres. Ils n'en existèrent pas moins; et voici, à eux seuls ne sauvèrent-ils pas l'humanité perdue de Paris, ce jour-là? Leur éclat donnait l'impression que des astres étaient descendus sur terre par leur entremise, et que l'obscurité avait été repoussée, qui enfouissait les âmes dans la lamentable Rude-Nexus-Origin-recreation-WC.jpganimalité. Ils étaient, sans le savoir, les fidèles disciples du Génie d'or – prenaient en eux son éclat, venu aussi du ciel. Or parmi eux, le croirez-vous? se distingua surtout Jean Levau, venu tout exprès de son arrondissement du nord pour aider les gens, tant il avait été imprégné des vertus morales de son double, l'être lunaire aux ancêtres étoilés!

    D'avoir fréquenté en effet, en toute conscience, cet être étrange, angélique ou démonique, avait peu à peu développé en lui des facultés spéciales, notamment une forme de prescience, et de seconde vue. À l'avance il avait vu, en rêve, mais sans être complètement endormi, ce qui allait se passer, avait perçu que ses frères humains, parisiens ou non, français ou pas, auraient besoin de lui dans la rue Reynouard, et qu'une catastrophe allait survenir. Ayant pris le métro, il se précipita vers la rue assiégée, et commença à aider les vieillards, les femmes, les enfants, les faibles, à se dégager de la foule pressée, dans laquelle plus d'un étouffa, parce que la précipitation de ceux qui étaient descendus de leurs immeubles et couraient vers la place du Costa Rica faisait comme un entonnoir à ce mouvement vif.

    Au loin il voyait le robot Adûcalër écraser de son pied immonde des gens qu'il négligeait même de regarder, et qui étaient tombés en fuyant, et ses cheveux dressés sur sa tête attendaient l'intervention du Génie d'or, que Jean savait dans les parages. Mais où était-il? se demandait-il; pourquoi n'intervenait-il pas plus vite? Il chassait rapidement ces pensées angoissantes de son âme, afin de mieux s'occuper, lui-même, des gens dont il pouvait s'occuper, seule tâche dont il devait se soucier, la volonté du Génie d'or, ou plus généralement des dieux, n'étant point en son pouvoir, et le mystère de leurs desseins restant impénétrable.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, consacré une tentative ratée des policiers d'arrêter le terrible robot Adûcalër.

  • L'affrontement des Orcs lents (Perspectives, XCI)

    1564978406c4bfc51557e92e19a79c2f4943917234.jpgCe texte fait suite à celui appelé La transfiguration de Radûmel, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'Elfe fin, je me suis senti transfiguré par l'aile d'un ange, au moment de devoir combattre sept Orcs ralentis par l'éloignement de leur maître sorcier.

    Je tirai mon épée, et elle jeta un foudre. Deux Orcs s'arrêtèrent et se protégèrent les yeux, comme s'ils en avaient été frappés. Je bondis, et coupai la tête au premier. Puis, me retournant dans le même élan, j'enfonçai la même épée dans le cœur du second, là où une maille avait sauté lors d'un précédent combat – ou bien avait été mal ajustée lors de la fabrication. Tous les deux s'écroulèrent, et ils me parurent le faire lentement, tant j'allais vite.

    J'en vis un troisième lever son bouclier et en même temps son épée, et il croyait peut-être avoir largement le temps de me frapper, mais, je ne sais comment, l'instant d'après, j'étais derrière lui, coupant sa jambe droite au-dessus du genou.

    Un quatrième parvint à abattre son épée vers moi, mais je l'évitai en sautant et, d'un coup de pied magistral, lui donnai un tel coup que son heaume bondit. Tout en remettant pied à terre, j'abattis ma lame fulgurante sur le haut de son crâne informe et bosselé, et elle s'enfonça jusqu'à la gorge, laissant tomber, sur chacune de ses épaules, une moitié de tête avec son sang noir et sa cervelle grise.

    Je sentis alors une pointe toucher mon flanc droit, mais j'étais si vif qu'elle n'eut pas le temps de s'enfoncer – que déjà je tournai sur moi-même et coupai le bras qui m'avait frappé, et une partie de la poitrine qu'il longeait, tant le coup fut violent.

    Le sixième Orc fut plus difficile à vaincre, étant plus vif et moi-même commençant à ralentir, fatigué par ces efforts intenses. Mais, après une passe d'armes brève dont la salle retentit et dont des étincelles naquirent à nos lames et à nos hauberts, je parvins à lui enfoncer mon épée dans la gorge, où était un défaut de sa cotte de mailles pourtant serrée et finement tissée ailleurs. Il s'écroula en vomissant un flot de sang.

    Le dernier manqua de me surprendre, car il avait une hache et, occupé par le précédent, je n'avais pu lui faire face. D'un coup d'épée rapide je détournai sa lame lourde, mais le choc me fit ployer et poser un genou à terre, et il s'apprêta à me trancher la tête. Je plaçai d'un mouvement vif mon épée au-dessus, et en fus encore une fois protégé. Toutefois je m'affalai sur le sol, vaincu par la force déployée par le monstre. Et je n'attendis pas d'être tué. Car roulant sur moi-même je me retournai brusquement, et lançai mon pied sur son ventre; il poussa un cri, et je le saisis à la gorge et l'attirai à son tour à terre. Je délaçai son heaume, mieux tenu et forgé que les autres, et il me supplia de l'épargner.

    J'hésitai un instant; mais le constatant il reprit confiance, sourit, se moqua de moi, pensant que je n'oserais pas le tuer, et une noire fureur me saisit. Comme il vit la colère emplir mes yeux, il m'insulta et me cracha au visage, et mon bras ne m'obéit plus: déjà sa tête roulait, brisée au menton par la violence d'un coup imprécis.

    Je me relevai sur un genou, soufflant, suant, et tremblant. Sur moi était une nuée sombre.

    J'attendis de reprendre mes esprits, voyant que dans la salle tout était calme et mort. Puis, je me mis sur mes pieds, levai le regard, et scrutai le combat entre mon cheval ailé chéri et l'abominable Taclamïn.

    (À suivre.)

  • CLXXVII: l'épisode du robot bleu

    eternals-640x361 (2).jpgDans le dernier épisode de cette geste étrange, nous avons laissé le gardien secret de Paris appelé Génie d'or alors qu'il venait de vaincre un nouveau robot de Fantômas et s'être lui-même soigné des plaies qu'il en avait reçues.

    Il tourna le regard vers le nord; au-dessus des immeubles de la rue Reynouard la tête d'un robot bleu se voyait, dépassant des toits. Il faisait trembler le sol bétonné à chaque pas, et détruisait en passant, de ses gros poings carrés, les beaux édifices s'élevant à droite et à gauche de son chemin fatal. Dans une pluie de débris ils s'écroulaient, soulevant des nuées de poussière et créant un fracas terrible; et, quand son coup se contentait de s'enfoncer dans une façade sans y faire rien d'autre qu'un trou, il complétait son œuvre de destruction rageuse en assénant un grand coup depuis les hauteurs, en plaçant son poing derrière lui. Et alors les immeubles s'en écroulaient d'autant plus vite, et on voyait les habitants qui n'avaient pas pu fuir tomber avec les gravats ou être éjectés et propulsés à la façon de pantins. Leurs cris mêmes, horrible chose à dire, étaient noyés dans le tonnerre des bâtiments ruinés, et leurs vies semblaient ne plus signifier rien.

    Parfois aussi il lançait, après avoir pris de l'élan, son énorme pied à la base des édifices, puis les achevait d'un coup d'épaule. Et ils s'en effondraient plus effroyablement encore, tuant et broyant, écrasant et assassinant, à la façon d'un monstre de l'enfer que l'art mécanique serait parvenu à matérialiser, après qu'ils avaient été rejetés dans l'abîme par Hercule et les autres héros, ou même les saints de la religion du Christ. Car on dit que non seulement le roi Arthur abattit dans sa jeunesse un ogre qui infestait le Mont-Saint-Michel, mais que Charlemagne tua des géants en Occitanie, et saint Louis abattit un minotaure en Aragon, saint Marcel un dragon à Paris, et que sainte Geneviève chassa les gargouilles qui infestaient la Seine, et que, durant des siècles, grâce à l'action de ces preux chevaliers du vrai Dieu, les créatures de l'enfer se sont cachées, rejetées, confinées dans les profondeurs. Mais enfin, l'art magique de la technologie leur a donné un nouveau corps, une nouvelle voie de sortie, car il leur a permis d'agir sans rompre le serment qui les maintenait sous terre. En effet, les machines mêmes étant faites de matière terrestre, et étant animées par de l'énergie terrestre, les démons, dit-on, ont le droit de s'y lover, et par elles d'agir à la surface, rendue perméable à l'abîme eternals-makkari-header.jpgpar l'invention de ces engins du diable.

    Mais d'aucuns, je le sais, n'hésitent pas à qualifier ces idées de superstitions, affirmant que ces monstres jamais ne furent, alors même que le Génie d'or, il y a de cela de nombreux siècles, les a directement combattus en compagnie de sa mère la nymphe Sëgwan, guerrière accomplie qui sortait de la rivière de Seine tout armée, quand elle combattait les ogres. Il reconnaissait, dans les monstres de fer auxquels il s'opposait, la présence des mêmes larves horribles qu'il avait dû, en un autre temps, abattre, et qui avaient fait naître la légende des monstres abattus par des saints et des héros, dont il était en réalité le parangon et l'archétype, lui-même!

    Or ces robots immondes, aberrations de la nature suscitées par l'ignoble Fantômas, préparaient la venue de ténèbres plus profondes, car ils rompaient les sortilèges qui les avaient maintenus dans les profondeurs, et il faudrait, un jour, revenir les affronter. Mais pour l'heure il suffisait bien d'observer ce robot bleu qui ruinait Paris dans son arrondissement seizième, et faisait fuir les foules devant lui dans l'épouvante.

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode pour renvoyer au prochain, quant à cette effroyable histoire qui voit massacrer sans rémission les malheureux Parisiens.

  • La transfiguration de Radûmel (Perspectives, XC)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Combat des Titans, dans lequel je rapporte qu'il m'est constamment difficile de traduire en mots humains ce que j'ai vécu dans le changeant et troublant pays des génies sous les traits de l'elfe Radûmel, au cheval ailé vaillant affrontant un terrible homme-dragon dans les hauteurs du ciel!

    Quoi qu'il en soit, et pour en revenir à mon récit, je tremblais pour Isniëcsil resté seul face à ces monstres, et me maudissais de ne rien pouvoir faire, cloué au sol – si l'on peut dire, puisque j'étais dans une tour qui par ses poutres, ses pierres et ses dalles surélevait ce sol d'au moins trois cents pieds! Mais cela ne suffisait certes pas à atteindre le lieu élevé où s'étaient rendus mon cher cheval ailé et ses ennemis redoutables.

    De toute façon j'eus bientôt fort à faire – et ma part de devoir à remplir. Car les hommes de Taclamïn restés sur place et vivants, après avoir eux aussi contemplé leur maître gravissant les airs sous sa forme de dragon attaqué par un cheval de clarté, furent rappelés à l'ordre par quelque capitaine au cœur ferme, et ils me regardèrent, et s'avancèrent vers moi l'épée nue, afin de me régler mon compte.

    Ils étaient sept, et je me demandai comment j'allais faire. Mais je remarquai leur étrange lenteur, ou leur curieuse lourdeur – comme si l'éloignement de leur maître leur avait ôté de la vie, et avait embrumé leur esprit et rendu leurs corps plus pesants. Ils étaient tels que des machines vides d'énergie, un volant de voiture sans assistance électrique – et leurs traits tombaient et leurs yeux étaient éteints, et leur âme atone semblait amorphe.

    Tout au contraire je sentis ma vigueur renaître, devenir plus vive – et il me sembla que mes yeux brillaient, car de la clarté s'étendait devant eux, je voyais s'éclairer autour de moi les choses, devenues plus nettes, plus brillantes, jusqu'à rendre diaphanes les armures des ennemis. Leurs défauts s'indiquaient à moi à la façon de trous béants, leurs mailles faibles et lâches me sautaient aux yeux – et même les flux de vie qui irriguaient leurs membres luisaient sous mon regard ainsi que l'auraient fait des lignes de lumière colorée, et je distinguais les bras et les jambes que remplissait un feu défaillant, mais aussi les cœurs mal nourris de clarté sainte, et les veines exsangues, et les âmes mornes et affaissées. Tout m'apparaissait en vision, et la vie pour moi avait soudain perdu tous ses secrets. Dans les crânes mêmes, les pensées obscurcies avaient pris la forme de brouillards épais, spectres vagues qu'agitait une volonté amoindrie, et qui s'échappaient des têtes comme des fumées malades.

    Et dès lors je me sentis prêt à abattre ces sept êtres à moi seul. Car n'était-ce pas quelque ange qui m'indiquant leurs défauts pointait du doigt pour moi les vices de leurs armures, les faiblesses de leurs corps, et me donnait ainsi le pouvoir de les écraser en quelques instants malgré leur nombre? Je me savais transfiguré – et j'en eus la preuve, quand je vis se refléter, sur les épées et les cuirasses de ces Orcs, le feu de mon regard pareil à la clarté d'une lampe, et que je vis mon corps même, comme en un miroir, s'y revêtir d'un éclat inconnu, propre à impressionner jusqu'au fils d'un dieu.

    Un doigt du ciel m'avait assurément touché – et maintenant que l'idée s'en fortifiait, le souvenir en resurgit, fugace: je ne l'avais pas remarqué sur le moment, mais j'avais bien vu une aile de lumière m'effleurer, et un être venir d'en haut et y repartir – je dirais à la vitesse de l'éclair si, dans ma mémoire, le temps n'avait pas semblé s'être brusquement arrêté, le soleil se fixer dans l'espace, l'instant devenir éternel! Une main était sortie de l'infini, oui, et un doigt s'était allongé – et maintenant je devenais l'être humain que je devais être, si je voulais faire le bien auquel j'aspirais.

    (À suivre.)

  • CLXXVI: la défaite du robot vert

    000000.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé notre héros, le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait d'apparaître clairement, pour la première fois, à une troupe de Parisiens amassés sur les ponts et les berges de la Seine.

    Et quand cet être parut, il importait peu de connaître réellement sa nature – s'il était un surhomme du futur qui, par des moyens techniques inconnus, avait remonté le temps et maintenant volait dans les airs comme s'ils étaient pour lui de l'eau; s'il était quelque ange revêtu d'une combinaison, pour mieux se rendre visible aux simples mortels; ou s'il était un de ces génies antiques, gardiens des cités, ayant pris l'apparence d'un héros de bande dessinée. Tout ce qui importait, c'est qu'en le voyant parcourir le ciel parisien, et laisser derrière lui une traîne d'étincelles dans un flux vert, on retrouvait l'espoir, l'enthousiasme, l'amour pour l'humanité et le monde – et que Paris, enfin, renouait avec sa propre âme!

    Mais pour le Génie d'or, la tâche était loin d'être achevée – les sacrifices loin d'être tous accomplis. Et son élan le porta, en effet, vers le robot vert de Fantômas, mais le maintenant dans l'air avec prudence, afin d'éviter, cette fois, la mauvaise surprise d'un coup inopiné. Sa course étant plus lente, lorsque les antennes du robot lui signalèrent sa présence et l'amenèrent à allonger la main pour le frapper comme il avait fait précédemment, le Génie d'or effectua soudain un cercle rapide pour l'éviter, puis s'élança vers le crâne lisse et poli de la machine humanoïde, pour, dans sa rage, le briser d'un seul coup de son puissant bâton cosmique.

    Une gerbe d'étincelles jaillit de la faille ainsi créée, puis une fumée noire cracha ses volutes, et, après avoir tremblé et titubé, d'un seul coup le robot s'écroula. De nouveau de la tête défoncée surgit un hideux gnome, mais cette fois le Génie d'or – Solcum le Preux – était prêt. S'abaissant jusqu'au sol il plaça ses pieds devant lui, et, se mettant en garde, attendit de voir si ce petit être mou disposait d'importants pouvoirs.

    Or, sous ses yeux, le nain se transforma en un serpent extrêmement vif, dont les yeux brillants étaient rouges. Avant qu'il n'eût eu le temps de réagir, le monstre enroula ses anneaux sur sa cuisse, monta le long de son corps, puis, de sa bouche effilée qui avait pris la forme d'un bec, il asséna un violent coup au ventre protégé de Don 00000.jpgSolcum. Deux de ses mailles sautèrent, et un trou se fit dans la peau du Génie. Il jura, et une eau de lumière surgit, s'écoulant de la plaie. Car, nous l'avons déjà vu, de telle sorte était son sang.

    Le chevalier de la Lune prit le serpent dans la main gauche, et pressa sa gueule de ses doigts puissants; il lui ordonna aussitôt de reprendre sa forme de nain, et de se soumettre à lui. Mais le serpent ne fit que siffler, et cracher un venin qui, au contact de la cuirasse dorée du Génie, fuma et dégagea une nauséabonde odeur. De nouveau l'armure du Génie fut abîmée, et du sang clair apparut, dans un tremblement du corps; car il l'avait touché à la poitrine. Pris de colère le Génie pressa la main davantage, et la tête du monstre fut écrasée dans sa paume. Inerte, le serpent s'affaissa, et tomba sans vie quand le Génie la rouvrit.

    Alors il plaça, contre ses deux plaies, où un filet de lumière liquide continuait à fuir, son joyau vert, et une fumée en jaillit, mais il ne cria pas. Et quand il le retira, les plaies étaient closes; le liquide ne coulait plus.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la lutte que le Génie d'or mena contre le robot bleu.

  • Le combat des Titans (Perspectives, LXXXIX)

    00.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Délivrance de Radûmel, dans lequel je rapporte que sous les traits de mon double elfique, Radûmel le Fin, j'ai vu un géant tué devenir un dragon vivant.

    Sous cette forme de serpent avait-il traversé les espaces stellaires – avait-il nagé dans la mer infinie dont les vagues charrient des astres! Et maintenant, privé de son corps humain (quoique sa tête le rappelât toujours), qu'allait-il faire? S'enfuir? Disparaître dans le ciel noir? Se fondre dans des nuées lointaines?

    Or voici qu'il m'attaqua de nouveau, à ma plus grande surprise: il n'était pas aussi vaincu que je le croyais. Car je le vis ouvrir sa gueule énorme et du feu commencer à y germer: à coup sûr il comptait bien, jetant une flamme sur moi, me consumer!

    Et certainement je serais mort et aurais été réduit en cendres, si Isniëcsil, se transformant à son tour, n'avait débordé instantanément de son corps propre, et n'était devenu, lui, une flamme blanche à forme de cheval – et aux yeux, là aussi, terriblement humains, dans leur éblouissante lumière.

    Et je compris alors que ces deux êtres se connaissaient, en ce qu'ils étaient, secrètement, d'un rang égal; qu'ils s'étaient rencontrés parmi les étoiles (dont ils étaient issus), et qu'Isniëcsil avait été envoyé sur Terre justement pour remédier à la présence en son sein de Taclamïn.

    Car un combat cosmique eut lieu alors, et le toit du château de Taclamïn disparut pulvérisé, et les deux combattants s'élevèrent dans les airs – bientôt rejoints par les dragons de Taclamïn et de Tocúl le Borgne, lequel montait l'un d'eux.

    Je compris, encore, que ces dragons avaient été tirés de la nature même de Taclamïn, qu'ils étaient en quelque sorte ses rejetons. De sa propre obscurité maladive étaient-ils sortis, lorsqu'il les avait réveillés dans les profondeurs de sa tour – lorsqu'il avait ouvert une porte les libérant de leur vieille geôle. Car il avait, voici! plongé les mains dans le corps d'un géant et pris les dragons tout jeunes, qui étaient nés de lui, puis les avait élevés. Et en vérité il en avait auparavant posé le germe, et le géant mort n'avait fait que leur donner corps.

    Et je ne sais si vous pouvez comprendre ce que je dis, mais l'action de Taclamïn alors se dédoubla, et c'est à la fois de sa tour et de lui-même, qu'il fit naître ces monstres. Ainsi en est-il souvent, au pays des génies: l'intérieur et l'extérieur se croisent, s'inversent et se mêlent – bientôt se brouillant ils ne font plus qu'un, et ce qu'on dit de ceci peut aussi se dire de cela.

    Pour cette raison beaucoup n'y voient que liens confus que seul le chaos dirige, établissant des rapports entre tout et n'importe quoi: le discernement supérieur nécessaire au regard jeté dans ce monde ne leur est point disponible.

    Et il se trouve que les mots peinent à exprimer ces choses, car ils sont ceux de mortels qui les lient essentiellement à ce qui se trame, à ce qui se joue à l'extérieur d'eux-mêmes – dans le monde illusoire qui leur apparaît comme vrai –, et je ne peux m'exprimer qu'approximativement, pour peindre un monde qui au contraire (nouvelle inversion inattendue) est d'autant plus vrai qu'il semble fictif.

    (À suivre.)

  • CLXXV: la victoire sur le baron d'Abîme

    000000.jpgDans le dernier épisode de cette geste suffocante, nous avons laissé le génie doré de Paris alors qu'il assistait au réveil d'une sourde menace des profondeurs qui s'attaquait, par violentes vagues, aux maisons de Paris, notamment celles des bords de la rivière de Seine. Nous disions que celle-ci d'ordinaire transportait des éclats lumineux qui rendaient vie à la pierre parisienne.

    Cette nuit-là, toutefois, on eût dit que les fées de la Seine avaient été chassées de ses ondes, et que les avaient remplacées d'horribles monstres qui débordaient d'un noir venin, et détruisaient prématurément la ville.

    Sous les coups de boutoir des flots en furie déjà les quais se morcelaient, avalés par la rivière avide, et des humains parmi eux tombaient dans la bouche tourbillonnante d'une entité dont il semblait que les algues douées d'âme n'étaient que les filaments durcis d'une infecte salive.

    Car la Seine entière était devenue démoniaque – et aux Parisiens sa colère semblait venger ses longues humiliations, et les souillures innombrables dont l'avaient polluée les hommes. Et voici qu'elle se révoltait, et que dans sa rage elle se livrait à un esprit de l'abîme – fils de Mardon, et oncle de Fantômas l'Atroce.

    Le Génie d'or à coup sûr devait dompter cette créature – d'abord en assaillant collectivement les monstres d'algues qui, lui livrant passage, lui servaient de hérauts. Car ils ne s'agitaient pas autrement que selon sa volonté noire – avides de sang et de mort, ils étaient seulement ses soldats innombrables. Dans l'ombre de sa gueule oblongue se cristallisaient-ils, et pour refermer la porte du néant dont il tâchait de sortir, le Génie d'or devait d'abord les massacrer.

    Sans tarder il s'y employa, les accablant de ses traits de feu adombrés de vert, les transperçant et les tranchant, les consumant et les morcelant, tout rempli qu'il était de la force de Vénus – dont l'étoile était apparue dans le ciel et brillait, pâle et belle, au-dessus des flots agités de la Seine; et même elle s'y reflétait, y semant des flocons mauves.

    Mais dans le bâton cosmique du Génie d'or les rayons de lumière étaient teintés de vert – et une terreur d'émeraude s'abattit ainsi sur les monstres d'algues, qui furent en peu de temps anéantis.

    L'entité alors se retira. Elle sentait la puissance du Génie d'or – et la présence, derrière lui, d'une haute dame stellaire qui lui faisait peur, la tenait en respect – et qu'elle reconnaissait, dans le même temps. Elle savait qu'elle pouvait la meurtrir profondément, et que la vivante destinée des cieux la soutenait!

    Sagement elle retourna dans les profondeurs du fleuve, dont les flots se calmèrent. Ils cessèrent d'avaler les façades qui bordaient la rivière, et la nuée de furies qui entourait l'entité rentra avec elle dans sa grotte inconnue, 0000000.jpgpour ne plus reparaître.

    Le Génie d'or put alors sortir de l'eau, et dans la gerbe d'écume, retenu par la force du flot, il ne put aller aussi vite que d'habitude. Cela eut pour effet de le laisser voir, tiré par sa gemme étincelante qui lui faisait comme une étoile au-dessus de la tête – de le laisser voir, dis-je, par plusieurs Parisiens, qui s'étonnèrent de cette forme d'homme à la cuirasse dorée, au heaume noir et que ceignait une ombre verte que traversaient les rayons bleus de ses yeux étincelants. Ils crièrent au miracle, ne surent ce qu'ils voyaient, ni quoi en dire, et la rumeur en peu de temps traversa Paris.

    Mais dans l'immédiat, comme plusieurs curieux, insouciants du danger, s'étaient amassés le long des berges et sur les ponts proches, une clameur se fit entendre, car le peuple spontanément reconnaissait en lui un sauveur, le protecteur céleste, l'ange de Paris, et l'être que tous attendaient depuis des décennies – parce qu'on avait proclamé que les protecteurs occultes n'existaient pas, mais qu'au lieu d'en éteindre le désir, cela l'avait sourdement embrasé.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser place au prochain. Alors, le robot vert enfin sera vaincu!

  • La délivrance de Radûmel

    000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Surgissement d'Isniëcsil, dans lequel je rapporte que sous les traits de mon double elfique Radûmel le Fin, je suis parvenu à invoquer mon cheval ailé Isniëcsil, et qu'ayant surgi, il a conduit Taclamïn le Fort à chercher à me tuer.

    Isniëcsil tenta de lui donner un coup d'aile, mais Taclamïn était d'une agilité incroyable, au vu de sa haute taille – car il mesurait presque quatre mètres de haut, vous le croirez si vous voulez. Il évita, je ne sais trop comment, l'aile du cheval magique pourtant plus rapide que l'éclair, puis le bouscula de son épaule puissante. Le cheval fit un pas de côté, et je fus découvert.

    Taclamïn leva son épée pour me trancher en deux de haut en bas – mais il n'eut pas le temps de l'abaisser, car Isniëcsil lui donna un coup de sabot dont jaillirent mille étincelles dès qu'il toucha son bouclier de bronze. Et Taclamïn fut repoussé.

    L'instant d'après, Isniëcsil abaissa ses dents jusqu'à mes liens et, je ne sais trop comment (à nouveau), il les rompit d'un seul coup. Comme, orgueilleux et sûr de lui, Taclamïn avait laissé à mon côté ma bonne épée Ilëtral, je la sortis de son fourreau qu'ornaient des pierres précieuses, et elle jeta un éclair, et je me fendis pour toucher d'estoc le ventre du géant royal.

    Malgré ses vertus reconnues, son fil pur et sa pointe parfaite, elle n'entama pas l'étonnante cotte de mailles de Taclamïn, et celui-ci eut tôt fait de se remettre, et de lever encore son épée pour me punir de ma témérité.

    Mais de nouveau Isniëcsil intervint et, cette fois, toucha le monstre de son aile virevoltante, et dans une gerbe de feu projeta son ennemi vers son propre trône, au sommet de son dais. Il renversa ce trône puis tomba sur sa mère, qu'il comprima de sa masse formidable. Elle hurla, effrayée et enragée à la fois.

    Tout le monde dans la salle était stupéfait. J'en profitai pour bondir sur Taclamïn et, lui délaçant le heaume, plaçai la pointe de mon épée à son cou, lui intimant l'ordre de se soumettre et de jurer sa foi au nom d'Alar, de Dordïn et de tous les Très Hauts; et de se considérer désormais comme mon vassal, et par là celui d'Ithälun ma Sainte Dame, princesse de la Lune et épouse de Solcum le Génie d'or.

    Ses yeux de braise s'allumèrent, jetant comme une flamme, et entre ses dents serrées il murmura une insulte. Je lui enfonçai l'épée dans le cou, et un sang bouillonnant jaillit.

    Mais Taclamïn n'était pas mort, car ce corps n'était pour lui qu'une enveloppe. À la façon d'une machine, ses yeux s'éteignirent, mais un souffle enflammé s'éleva brusquement de l'arrière de son crâne, et prit dans l'air la forme que je lui avais vue, quand il s'était adressé à moi auparavant.

    Le bas de son corps, toutefois, m'apparut comme celui d'un serpent: sous sa grosse tête, un long corps s'étirait noir, touchant le sol de sa pointe mais semblant flotter dans l'air. Sa nature, à lui aussi, tenait du dragon, et je compris soudain qu'un lien plus profond que je ne l'avais cru l'unissait à ses montures aux ailes de peau. Il était en vérité un dragon à visage d'homme, et n'arborait un corps entièrement humain que pour donner le change, et faire croire à sa normalité. Il était véritablement un monstre, et son âme était faite de ténèbres, et quiconque l'eût vu sous son authentique apparence eût refusé de le prendre pour un roi et de lui prêter hommage – si du moins il n'eût pas été de sa propre espèce, maudite et menteuse, dissimulée et minable.

    (À suivre.)

  • CLXXIV: la victoire sur les choses d'algues (de l'immortel génie de Paris)

    00000000.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors que sous ses yeux des monstres de la Seine s'employaient à saisir de leurs tentacules des êtres humains se tenant debout sur ses rives.

    Cela eut pour effet d'inquiéter et de troubler le Génie d'or, dont la mission première était de protéger les Parisiens, et qui sentait que par sa bataille contre les monstres d'algues au contraire il les mettait en péril. Et peut-être était-ce le dessein de ces monstres, mais ils avaient aussi une faim spontanée de chair humaine; et cela se dédoublait en eux, car il n'y a là rien qui s'oppose.

    Quand, dans un amas de bulles bouillonnantes et de cris étouffés par les ondes, le Génie d'or vit un homme attrapé à la surface puis tiré sous l'eau, il s'élança vers le tentacule filandreux qui l'enserrait, et (ayant fixé son bâton à sa ceinture) de ses propres mains il le déchira. Exerçant de sa puissante poigne deux poussées contraires, il tourna le bras étiré du monstre en deux sens à la fois, et la peau finit par s'en rompre, et la chair aussi. Une volute de sang noir se déversa dans l'eau déjà sombre, la rendant plus obscure encore qu'elle n'était.

    Si le Génie d'or n'avait pas utilisé son bâton, qu'on le sache, c'était pour ne pas blesser l'homme mortel, autour duquel le tentacule s'était trois fois enroulé. Mais dès que ce lien eut été rompu, et que l'homme eut pu regagner la surface et recommencer à respirer, le Génie d'or put de son côté reprendre son sceptre gemmé, et l'allumer pour écarter l'obscurité de devant ses yeux.

    Heureux fut-il, car la souffrance issue de cette rupture de tentacule fit vibrer et frémir non seulement le monstre qui le possédait, mais l'ensemble de sa communauté, unie par un étrange courant nerveux qui ne laissait guère aux monstres pris individuellement d'initiative propre. Tous donc se débattirent et rugirent, se secouèrent dans leurs liens et firent trembler le lit du fleuve et tout le sol de Paris avec lui, par des ondes de choc d'une portée formidable. On entendit un sourd grondement monter des profondeurs – comme si une menace enfouie se réveillait, effroyable et sinistre.

    Et voici! de hautes vagues bondirent dans l'air, se jetant sur les façades des maisons, en détruisant quatre – et les faisant s'écrouler dans le flot débordant. Et des hommes et des femmes furent emportés – et, je le dirai, plusieurs 00000000.jpgse noyèrent, hélas!

    Paris avait peur, et le peuple se mit à fuir les bords de Seine – où pourtant si souvent il avait cherché fraîcheur et bonheur, douceur et paix. Car les flots ondoyants reflétaient paresseusement et délicatement les rayons du soleil, et emmenaient avec eux le souffle du plateau de Langres, parfumé et pur. Si Paris la vieille contenait encore des étincelles de vie, elle le devait, pensait-on, à ces ondes onctueuses, qui les faisaient pénétrer mystérieusement la pierre des quais. Là elles engendraient une lumière obscure, inconnue et merveilleuse, dont il semblait que la pierre rajeunissait et retrouvait sa nature antique, mêlée à la plante et à la terre, leur servant de nourriture et de ferment. Ainsi empêchaient-elles sa mort prématurée, son effritement attristant. Se maintenant solide par ce miracle, elle se peuplait dans ses creux de gnomes encore joyeux, qui l'entretenaient et la polissaient, la rendant toujours plus semblable au cristal le plus pur. Et Paris trouvait là son socle, et son immortalité relative.

    Mais il est temps, nobles lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la suite de cette étrange aventure du génie matérialisé de Paris.

  • Le surgissement d'Isniëcsil (Perspectives, LXXXVII)

    00000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Prétention de Taclamïn, dans lequel – toujours sous les traits de mon double elfique Radûmel le Fin – je rapporte avoir conversé avec un seigneur orgueilleux venu de l'étoile de Vénus. Il venait de m'annoncer qu'il projetait d'offrir mon bon cheval ailé Isniëcsil à son prochain fils, pas encore né.

    Je répondis au roi ainsi: «Bien que tu ne m'aies pas encore donné ton nom, te contentant de nommer ton peuple, je vais te dire quelque chose, toi qui sembles ici le roi. Ce n'est pas moi qui ai contraint le noble Isniëcsil à courber l'échine en face de moi et à se mettre à mon service.

    «Un jour, alors que je passais dans son pré des montagnes d'Iril, il m'a vu, et s'est approché. Il m'a collé le museau sur la joue, et s'est ainsi déclaré mon ami. Depuis, nous avons vécu maintes aventures ensemble, et il m'a toujours été fidèle.

    «Je ne sais pourquoi il m'a choisi, ni si je le méritais, mais j'ose penser que sa volonté est plus sacrée que la tienne, et que ce n'est pas toi qui pourras décider de son sort, ni de celui auquel il veut appartenir. Sais-tu déjà sur quel air il faut siffler, pour l'appeler? Écoute.»

    Alors je fis entendre, de ma bouche arrondie dans ce dessein, un doux sifflement, à la fois clair et profond, qui portait bien plus loin que sa douceur pouvait le laisser supposer. Et il résonna à travers les murs, et sous nous nous entendîmes hennir, et voici! une joie immense était dans ce cri de cheval, et la salle où nous étions parut s'en éclairer, un vent souffla, et mon cœur se souleva d'amour. Comme d'un rocher brûlé par le soleil une soudaine source d'eau pure avait jailli, et voici! les murs en vibrèrent, et nous perçûmes un bruit d'écroulements – fracassant et mêlé de cris horribles.

    C'était Isniëcsil, dont la mystérieuse puissance s'éveillait.

    Le mur à notre droite s'effondra, et nous vîmes des sabots d'or, puis des ailes de flamme – et des soldats entouraient Isniëcsil, armés et hurlants, mais de sa queue, de sa tête, de ses pieds et, donc, de ses ailes, il les dispersait comme autant de fétus de paille.

    Dans un nuage de poussière éclatant le cheval miraculeux bondit, et stupéfait Taclamïn tourna la tête et se dressa – et même se leva, épouvanté, mais portant aussitôt la main à l'épée posée sur son trône. Il cria: «Aux armes! Et qu'on tue immédiatement ce vil sorcier!»

    Il parlait de moi, par ces derniers mots, me montrant du doigt.

    Mais déjà Isniëcsil se précipitait et, se plaçant sur ma tête, m'entourait de ses pattes blanches, pour me défendre contre tout téméraire ennemi. Les autres n'osèrent attaquer, ni s'approcher, quoiqu'ils eussent l'épée nue, et qu'un bouclier protégeât leur corps. D'un coup d'aile Isniëcsil envoya des rayons de feu vers eux, et ils en furent tués ou repoussés, soufflés par leur force.

    Alors Taclamïn lui-même descendit les marches de son dais – poussé par l'ardent regard de sa mère, qui s'était levée de son siège et dont une furie déformait le visage. Puis, de sa haute taille, il entreprit d'assaillir directement Isniëcsil dans l'espoir de m'atteindre et de me tuer.

    (À suivre.)

  • CLXXIII: la bataille des monstres d'algues

    genie d'or.jpgDans le dernier épisode de cette puérile série, nous avons laissé le génie doré de Paris alors qu'il venait d'être solidement saisi par des algues douées de personnalité au fond de la Seine, où il avait été auparavant projeté par le coup retentissant du grand robot rouge de Fantômas.

    Or ne se débattit-il d'abord que faiblement, le choc qu'il avait reçu l'ayant meurtri. Puis, se secouant et se réveillant, il fit soudain jaillir, de son bâton cosmique, un feu nouveau. Il entoura la gemme verte aux facettes bien taillées que son bâton maintenant à son bout supérieur, puis courut le long du sceptre même, et du bras droit du Génie d'or, qui tenait le bâton. Ensuite il remplit son buste, et, partant dans trois directions à la fois, sa tête, son autre bras et le bas de son corps, jusqu'aux jambes et aux pieds; et en faisant cela il étincelait et jetait de fins éclairs, et des pieds, du haut de la tête et de la main gauche ce feu vert s'exhala en gerbes de lumière, et le Génie d'or sembla plus fort, et vibrant de vouloir, et prêt à combattre d'une puissance renouvelée.

    Une fois de plus la clarté de Vénus, passant par la Lune réfléchissante, l'avait transformé, transfiguré, lui avait rendu tout son être de guerrier. Car est venue l'heure de le révéler: si la demeure ordinaire du Génie d'or et de sa dame Ithälun était le puissant château de la Lune, ils tenaient leurs pouvoirs du château de Vénus – de l'étoile qu'on appelle telle. En ce sens étaient-ils bénis, et dignes d'imposer la justice dans l'univers, et en particulier sur Terre. De cet astre tenaient-ils la gemme enchantée qu'ils avaient ajustée au bout du sceptre qu'ils avaient forgé dans leurs forges, en demandant aux Nains de remplir cet office. Et maintenant, de ce sceptre cosmique, le Génie d'or se servait, en projetant devant lui ce qu'on pourrait appeler son feu mystique. Et il était plein de vigueur. Quoique immortel, le Génie d'or grâce à lui se sentait rajeuni.

    Vibrant de colère, il attrapa de sa main gauche le tentacule qui lui enserrait le cou, et l'écarta sans peine, alors que dix hommes n'auraient pas suffi à en desserrer l'étreinte. Des éclairs surgirent de la gemme astrale, et chacun d'eux était pareil à un trait s'abattant sur d'autres tentacules, qui en furent sans tarder tranchés. Ceux qui ne l'avaient pas saisi se rétractèrent, frissonnant de peur, car il avait sans y mettre d'importants efforts consumé les sept bras qui lui avaient saisi différentes parties du corps. En bas, dans la vase, on comprit sa puissance, si on n'eut pas l'esprit assez éveillé pour en connaître la source. Toutefois, ou pour cette raison même, on persévéra dans le dessein de s'emparer du Génie d'or, et de l'amener aux bouches d'ombre de ces créatures, pour le déchirer et le partager, le dévorer et le dépecer. Et de nouveaux tentacules, rapides, vifs et tendus, s'élancèrent vers lui.

    La bataille devint furieuse. Et plusieurs Parisiens, depuis la rive, virent bouillonner l'eau du fleuve, et bondir à la surface des tentacules irrités, dans des gerbes d'écume. Ils étaient éclairés par la clarté de la Lune, les rayons de 000000.pngl'étoile du Berger et de simples lampadaires – car la nuit venait de tomber sur la ville sainte de l'immortelle France. L'effroi répandu en fut immense. On commença à courir, au hasard, ou à rester pétrifié par cette vision, dangereusement fasciné, et comme cette peur et cet envoûtement nourrissaient les bêtes putrides en leur faisant parvenir des effluves d'âme, elles aussi eurent soudain plus de force, et certaines, avides de sang humain, s'employèrent à se saisir des mortels ainsi mis à portée par leur folie propre.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser la suite au prochain, et découvrir plus tard la manière dont le Génie d'or se débarrassa finalement des monstres d'algues qui l'oppressaient – si du moins il y parvint, car peut-être fut-ce là la fin de ses aventures.

  • La prétention de Taclamïn (Perspectives, LXXXVI)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Dialogue des Génies, dans lequel je dis qu'un orgueilleux seigneur m'a entendu lui demander, alors que j'avais pris la forme de mon double elfique Radûmel le Fin, ce qu'il avait fait de mon cheval ailé Isniëcsil, et à quelle race lui-même appartenait.

    – Vil prétentieux», me répondit la voix en tremblant de rage, «petit gnome sans raison, qui es-tu pour oser faire la moindre demande à notre souveraineté? Tu n'avais pas entendu parler de nous, dis-tu. Et la faute en serait la nôtre? Depuis des siècles notre tour s'élève sur ces rivages, et tu n'es qu'un paltoquet sans noblesse véritable.

    «Sache que nous nous nommons les Oritëmer, et que nous venons de la haute terre de Dúniac, que les hommes dans leur folie appellent l'étoile de Vénus, et qui est d'une grande beauté. Or, l'eau qui sépare votre terre de notre île est si légère qu'aucun navire d'ici n'a jamais pu la franchir – traverser la mer luisante qu'elle constitue. L'air aussi en est trop léger pour que les hommes mortels l'inhalent, et survivent.

    «Mais tu sais que les Génies pourraient naviguer là, et atteindre cette terre – si elle n'était trop élevée pour eux, et si une barrière infranchissable de guerriers luisants montés sur des dragons n'en gardaient l'entrée, que jamais ils ne pourraient vaincre, eussent-ils la taille et la force des Géants de l'ancien temps. En tout cas l'eau et l'air n'en sont point trop légers, pour leur haute nature.

    «Notre race, donc, daigna franchir cette mer de gaz en sens inverse, pour vous illuminer et vous guider; car tant les Génies que les Hommes de la Terre ne suivent guère que leurs bas instincts, qu'inspire le vil Mardon, et leur être profond est enténébré. En devenant nos élèves, ils s'arracheront à leur destin funeste, et deviendront tels que des anges – au lieu de rester à ramper aux pieds du Malin séculaire. Au lieu de rester tels que des bêtes, ils deviendront de vrais êtres humains, libres et purs! Suivez donc notre lumière, entrez-y – dissolvez-vous-y, même, si vous le voulez –, et vous serez heureux.

    «Quant à ton cheval, que tu prétends ton ami, il est dans mon écurie, car je l'ai reconnu pour être d'une haute lignée, et non fait pour un être vil comme toi, qui suis sans même t'en rendre compte les injonctions du Malin dans sa caverne, lorsqu'il chuchote à ton oreille ses abjects conseils. Continuellement ses démons te suivent et te parlent dans des murmures que tu prends pour des souffles du vent, fou que tu es. Mais sois mon serviteur, et je te sauverai.

    «Cependant, ton cheval, tu ne le reverras pas, car j'ai décidé d'en faire la monture de mon prochain fils, mon épouse enceinte étant sur le point d'accoucher. Lui seul en est digne; pour toi, sache que continuer à le monter pourrait le souiller et ternir sa pure netteté, pendant que tu pourrais de ton côté te laisser étourdir par la flamme tournoyante de sa crinière blanche, et courir de grands dangers à cause de cela, ah, ah!» Ayant dit ces mots en effet il rit, et dans la salle les autres rirent aussi, se moquant de moi et tâchant de me rabaisser, alors qu'ils ne me connaissaient même pas. Je sentais le poids de leur rire et de leur regard méprisant sur mes épaules; mais mon âme n'en fut pas vaincue.

    (À suivre.)

  • CLXXII: histoire secrète des monstres de la Seine

    0000000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série répugnante, nous avons laissé notre récit dans une digression sur l'histoire des monstres végétaux tapis au fond du célèbre fleuve qui traverse Paris avant de s'écouler vers la Normandie. Je disais qu'on doutait de leur existence, voire qu'on affirmait qu'elle était un mensonge.

    Des hommes tombés dans la Seine et qui en avaient réchappé l'avaient pourtant raconté: ils avaient senti s'enrouler autour de leurs jambes des algues animées, pouvant être aisément pris pour des tentacules. Et ils avaient eu du mal à s'en débarrasser lorsque, nageant pour regagner la rive, ils en avaient éprouvé le besoin. Ils avaient eu le sentiment distinct qu'elles les poursuivaient, qu'elles étaient mues par des désirs précis, et une volonté évidente de leur nuire et de les enfouir sous l'eau, de les faire mourir.

    Quelques-uns, inquiétés par cette résistance occulte, avaient ouvert les yeux dans l'eau verte, et avaient vu, dans une obscurité effrayante, des yeux briller de la couleur de l'acier. Ils les scrutaient, avaient un air malin, et une intelligence cruelle en eux les avait plus effrayés encore que la perspective de mourir noyés tenus par les bras ondoyants partant du pourtour invisible de ces yeux.

    Et lorsque des gens étaient tombés dans l'eau à plusieurs, deux fois un nageur sauvé en avait vu d'autres attirés dans les profondeurs glauques par ces tentacules fins et disparaître à jamais de la surface de la terre. Cela ne constitue-t-il pas un témoignage suffisamment probant? Fous sont ceux qui nient sans savoir, parce qu'ils ne veulent rien croire qu'eux n'aient pas vu. Ils se comportent en aveugles qui nieraient les couleurs, c'est certain.

    Et puis d'autres légendes encore existaient, qui disaient que des saints, des mages, des héros avaient, dans l'ancien temps, enfermé dans des grottes des monstres infestant la Seine et s'attaquant aux riverains, dans leur cruauté dévorante. Il existe même une tradition qui affirme que des sorciers avaient un jour institué un culte 00000000000000000000000.jpginfâme dans lequel pour apaiser ces créatures, ou pour s'emparer de leur force, on accomplissait des sacrifices humains en leur honneur, jetant dans la Seine à leur intention des enfants, des vierges, des étrangers. Cela ne saurait n'être qu'un mensonge, il faut bien qu'il y ait dessous de la réalité.

    Un jour, Fantômas, donc, avait rouvert les portes closes de leurs prisons, créé une faille dans leur grotte entièrement fermée, en échange de services que ces monstres lui rendraient. L'œuvre accomplie jadis par des hommes et des femmes sages, il la détruisait ainsi d'un coup, par pur désir de se hisser au sommet, et de régner sur les autres êtres, de devenir le roi de la terre.

    Il avait procédé à des rituels incantatoires, et d'elles-mêmes les prisons s'étaient rouvertes, et les monstres d'algues avaient pu dégager leurs bras des grottes percées par le haut. Car ils les avaient longs, et filandreux. Et maintenant, ils tenaient le Génie d'or, gardien secret de Paris, ange fait homme grâce à la matière imaginale de Jean Levau, et ils se réjouissaient, et leur faim se doublait du désir de revanche contre lui et les siens, ainsi que nous l'avons dit.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la bataille qui opposa le Génie d'or aux monstres d'algues.

  • Le dialogue des Génies (Perspectives, LXXXV)

    000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Voix du génie-roi, dans lequel je dis qu'une entité mystérieuse, portée par le corps du roi Taclamïn (qui se tenait devant moi sur un trône) m'a demandé mon nom et ma maison, dans ce monde des génies où, Rémi Mogenet, je m'étais dédoublé en Radûmel le Fin.

    Mais il y avait comme une menace, dans cet ordre donné, et peut-être comme le désir de m'assujettir à une volonté autre. Car si cet être me parlait de l'intérieur, quelle chance y avait-il qu'il ne connût pas mes pensées ordinaires – ni mon nom, ni mon lignage, ni le lieu dont j'étais le gardien? Car vous le savez, nous, génies, ne sommes pas tant propriétaires que gardiens du lieu que nous habitons – et le sommes au nom des anges très hauts que les hommes appellent des dieux, et auxquels seuls les lieux appartiennent, puisqu'ils les ont créés.

    Certains génies, dotés de prérogatives spéciales, ont aussi créé des lieux – donné forme à des morceaux de l'univers qu'ensuite les hommes mortels appellent des pays. Mais ils en furent alors chargés par ces mêmes dieux, qui leur en confièrent l'exclusif pouvoir – leur ayant donné un sceptre surmonté d'une pierre, signe de leur puissance. Et il ne faisait pas de doute que les terres ainsi créées appartenaient bien aux dieux qui avaient donné ce sceptre, puisque celui-ci une fois rendu, le génie qui l'avait manié n'avait plus le pouvoir de créer rien – ne l'ayant point par lui-même. Et il en était désormais seulement le gardien.

    Mais je m'écarte de mon sujet – pour simplement expliquer une expression propre à mon peuple (tel que je l'avais intégré en devenant Radûmel le Fin – puisqu'ainsi était-il nommé – depuis mon âme d'homme mortel de Rémi Mogenet – puisque tel est le nom que les hommes m'ont donné, dans leur monde d'illusions et de fumées).

    Or donc, je déclinai mon nom et ma maison – ne pouvant faire que je n'obéisse à cette voix tonnante, issue d'un rang plus élevé que le mien, quoique la volonté en fût clairement mauvaise. Et je déclarai que j'étais Radûmel, dit le Fin, fils d'Anûl et de Tirëminel de la maison digne de Segän la Grande (ou Segwän, comme disent parfois les humains) – enfin, ami franc d'Ithälun la Belle.

    À ces noms, la bouche d'ombre s'élargit et un cri de colère en sortit, qui me prosterna vers le sol dallé, malgré ma position accroupie, et mes mains liées dans le dos. Aussi mon visage s'écrasa sur les dalles, comme si ma tête avait été frappée, ou giflée par un vent. Les yeux de Taclamïn lançaient des éclairs, et la bouche de Doulad aussi s'ouvrit en une grimace de rage – mais aucun son n'en sortit. J'entendis toutefois ses dents grincer, après, comme si la colère de l'esprit qui me parlait à l'intérieur se transmettait à elle directement – comme si elle n'était pour lui, à l'image même de son fils, qu'une vaine enveloppe.

    Il était clair que cette maison à laquelle j'appartenais était haïe de cette cour – je ne savais pour quelle raison.

    Un sifflement prolongé se fit entendre, et puis ces paroles: «Bien», me dit-on, «bien; de ces gens maudits, qui dit qu'il ne faut pas qu'ils existent? Un jour ils pourront servir d'esclaves, ou de pâture aux gens réellement dignes de régner, et de recevoir les sacrifices augustes des gens de foi. Peu importe. Dis-nous, dis-nous ce que tu es venu faire ici, et de quel droit tu as cru pouvoir emprunter ce passage – et aussi, de quel être et comment tu as reçu le cheval ailé, fierté des génies, joyau de la Terre, qui t'a porté dans les airs au moment où nous t'avons capturé? Réponds sans barguigner, car tu es en notre merci, et tu ne peux t'échapper.»

    À ces mots je répondis: «Je vous dirai, seigneur, je vous dirai tout cela sans faute. Mais d'abord dites-moi, je vous en prie, ce que vous avez fait de mon cheval, ce doux Isniëcsil dont vous parliez – et qui êtes-vous, vous-même. Car je ne comprends pas ce qui m'arrive, n'ayant point été prévenu de votre règne, de vos lois, de rien de ce qui vous concerne, n'ayant découvert votre château qu'aujourd'hui même.

    (À suivre.)

  • CLXXI: filles des algues et des Gargouilles, levez-vous!

    00000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette fascinante série, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait d'être projeté au fond de la Seine – où tentaient désormais de le saisir d'ignobles monstres tapis dans la vase, et qu'avait éveillés Fantômas de ses charmes secrets. S'ils étaient toujours rattachés par leurs jambes au sol, le démon avait au moins pu libérer leurs bras.

    Filles des anciennes gargouilles et des monstres d'algues que la Terre connaissait autrefois, ces viles créatures (appelées Docuniëlim) gardaient une haine farouche des êtres marchant à l'air libre ou se mouvant dans la lumière, hommes et anges. Leur jalousie à leur égard était sans limites, car elles continuaient à croire qu'ils leur avaient volé leur suprématie – et qu'ils l'avaient fait par traîtrise, sans aucune justice.

    Avec joie avaient-elles reçu le secours, puis la prière de Fantômas – puisqu'il s'agissait de leur donner le moyen de capturer un des génies stellaires dont elles avaient le plus eu à se plaindre, par le passé. Il les avait fait tant souffrir, lors des combats qui avaient eu lieu alors que l'être humain n'était qu'un songe, et que venant des étoiles des êtres avaient mis à bas leur règne infâme! Elles s'en souvenaient, de lui, de ses coups, de sa joie quand il les vit abattues; et elles lui en voulaient mortellement.

    Qu'il se fût mêlé à la substance corporelle d'un mortel ne les déconcertait en rien. Qu'il se fût bâti une enveloppe terrestre grâce aux projections psychiques de Jean Levau (elles-mêmes subtilement chargées de matière terrestre) n'atténuait en rien, non, leur désir de se egor-perepelitsa-beauty1.jpgvenger de lui et, à travers lui, de tous ses semblables! Cet homme-ange, ce génie au corps semi-palpable logeant dans la Lune était pour elles la proie idéale, qui saurait assouvir leur faim de sang.

    À la racine de leurs bras, elles conservaient en effet une bouche, un trou renforcé d'un bec qui leur permettait d'attraper, de digérer et de dissoudre les êtres qu'elles avalaient – pieuvres végétales d'un genre nouveau, algues animales des profondeurs glauques de la Seine ondoyante. Il était difficile de distinguer leurs bras de tentacules – ou même de lèvres effilées, amenant directement ce qu'elles saisissaient dans leur gueule, qui manifestait par des tourbillons le plaisir qu'elle avait à manger: c'est ainsi qu'elle faisait disparaître la proie dans sa noirceur.

    Êtres primitifs par excellence, nées à l'époque dite de la Lémurie, elles en avaient gardé des formes étranges, rappelant à l'être humain ses cauchemars les plus obscurs, et lui faisant croire qu'elles n'avaient point de volonté propre, qu'elles n'étaient mues, comme des plantes, que par des lois extérieures à elles-mêmes.

    Il n'en était rien. C'était là une grossière erreur, car ces êtres étaient de véritables monstres!

    Des légendes les avaient évoquées; des contes avaient été faits sur elles. On prétendait, parmi les gens intelligents, qu'elles avaient été inventées par les nourrices pour faire peur aux enfants. Pour les tenir sages et calmes, on leur aurait dit que des monstres d'algues allaient surgir de la Seine et venir les chercher, sans que cela correspondît à rien. Ces affirmations étaient, de nouveau, de grossières erreurs, communes à ceux dont l'intelligence ne pénètre pas les choses, aussi aiguisée semble-t-elle être à l'ignorant.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode inquiétant, pour renvoyer au prochain, quant à ce qui concerne ces êtres hideux de la Seine qui vivaient dans sa vase.