Génie doré de Paris

  • CLXXVI: la défaite du robot vert

    000000.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé notre héros, le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait d'apparaître clairement, pour la première fois, à une troupe de Parisiens amassés sur les ponts et les berges de la Seine.

    Et quand cet être parut, il importait peu de connaître réellement sa nature – s'il était un surhomme du futur qui, par des moyens techniques inconnus, avait remonté le temps et maintenant volait dans les airs comme s'ils étaient pour lui de l'eau; s'il était quelque ange revêtu d'une combinaison, pour mieux se rendre visible aux simples mortels; ou s'il était un de ces génies antiques, gardiens des cités, ayant pris l'apparence d'un héros de bande dessinée. Tout ce qui importait, c'est qu'en le voyant parcourir le ciel parisien, et laisser derrière lui une traîne d'étincelles dans un flux vert, on retrouvait l'espoir, l'enthousiasme, l'amour pour l'humanité et le monde – et que Paris, enfin, renouait avec sa propre âme!

    Mais pour le Génie d'or, la tâche était loin d'être achevée – les sacrifices loin d'être tous accomplis. Et son élan le porta, en effet, vers le robot vert de Fantômas, mais le maintenant dans l'air avec prudence, afin d'éviter, cette fois, la mauvaise surprise d'un coup inopiné. Sa course étant plus lente, lorsque les antennes du robot lui signalèrent sa présence et l'amenèrent à allonger la main pour le frapper comme il avait fait précédemment, le Génie d'or effectua soudain un cercle rapide pour l'éviter, puis s'élança vers le crâne lisse et poli de la machine humanoïde, pour, dans sa rage, le briser d'un seul coup de son puissant bâton cosmique.

    Une gerbe d'étincelles jaillit de la faille ainsi créée, puis une fumée noire cracha ses volutes, et, après avoir tremblé et titubé, d'un seul coup le robot s'écroula. De nouveau de la tête défoncée surgit un hideux gnome, mais cette fois le Génie d'or – Solcum le Preux – était prêt. S'abaissant jusqu'au sol il plaça ses pieds devant lui, et, se mettant en garde, attendit de voir si ce petit être mou disposait d'importants pouvoirs.

    Or, sous ses yeux, le nain se transforma en un serpent extrêmement vif, dont les yeux brillants étaient rouges. Avant qu'il n'eût eu le temps de réagir, le monstre enroula ses anneaux sur sa cuisse, monta le long de son corps, puis, de sa bouche effilée qui avait pris la forme d'un bec, il asséna un violent coup au ventre protégé de Don 00000.jpgSolcum. Deux de ses mailles sautèrent, et un trou se fit dans la peau du Génie. Il jura, et une eau de lumière surgit, s'écoulant de la plaie. Car, nous l'avons déjà vu, de telle sorte était son sang.

    Le chevalier de la Lune prit le serpent dans la main gauche, et pressa sa gueule de ses doigts puissants; il lui ordonna aussitôt de reprendre sa forme de nain, et de se soumettre à lui. Mais le serpent ne fit que siffler, et cracher un venin qui, au contact de la cuirasse dorée du Génie, fuma et dégagea une nauséabonde odeur. De nouveau l'armure du Génie fut abîmée, et du sang clair apparut, dans un tremblement du corps; car il l'avait touché à la poitrine. Pris de colère le Génie pressa la main davantage, et la tête du monstre fut écrasée dans sa paume. Inerte, le serpent s'affaissa, et tomba sans vie quand le Génie la rouvrit.

    Alors il plaça, contre ses deux plaies, où un filet de lumière liquide continuait à fuir, son joyau vert, et une fumée en jaillit, mais il ne cria pas. Et quand il le retira, les plaies étaient closes; le liquide ne coulait plus.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la lutte que le Génie d'or mena contre le robot bleu.

  • Le combat des Titans (Perspectives, LXXXIX)

    00.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Délivrance de Radûmel, dans lequel je rapporte que sous les traits de mon double elfique, Radûmel le Fin, j'ai vu un géant tué devenir un dragon vivant.

    Sous cette forme de serpent avait-il traversé les espaces stellaires – avait-il nagé dans la mer infinie dont les vagues charrient des astres! Et maintenant, privé de son corps humain (quoique sa tête le rappelât toujours), qu'allait-il faire? S'enfuir? Disparaître dans le ciel noir? Se fondre dans des nuées lointaines?

    Or voici qu'il m'attaqua de nouveau, à ma plus grande surprise: il n'était pas aussi vaincu que je le croyais. Car je le vis ouvrir sa gueule énorme et du feu commencer à y germer: à coup sûr il comptait bien, jetant une flamme sur moi, me consumer!

    Et certainement je serais mort et aurais été réduit en cendres, si Isniëcsil, se transformant à son tour, n'avait débordé instantanément de son corps propre, et n'était devenu, lui, une flamme blanche à forme de cheval – et aux yeux, là aussi, terriblement humains, dans leur éblouissante lumière.

    Et je compris alors que ces deux êtres se connaissaient, en ce qu'ils étaient, secrètement, d'un rang égal; qu'ils s'étaient rencontrés parmi les étoiles (dont ils étaient issus), et qu'Isniëcsil avait été envoyé sur Terre justement pour remédier à la présence en son sein de Taclamïn.

    Car un combat cosmique eut lieu alors, et le toit du château de Taclamïn disparut pulvérisé, et les deux combattants s'élevèrent dans les airs – bientôt rejoints par les dragons de Taclamïn et de Tocúl le Borgne, lequel montait l'un d'eux.

    Je compris, encore, que ces dragons avaient été tirés de la nature même de Taclamïn, qu'ils étaient en quelque sorte ses rejetons. De sa propre obscurité maladive étaient-ils sortis, lorsqu'il les avait réveillés dans les profondeurs de sa tour – lorsqu'il avait ouvert une porte les libérant de leur vieille geôle. Car il avait, voici! plongé les mains dans le corps d'un géant et pris les dragons tout jeunes, qui étaient nés de lui, puis les avait élevés. Et en vérité il en avait auparavant posé le germe, et le géant mort n'avait fait que leur donner corps.

    Et je ne sais si vous pouvez comprendre ce que je dis, mais l'action de Taclamïn alors se dédoubla, et c'est à la fois de sa tour et de lui-même, qu'il fit naître ces monstres. Ainsi en est-il souvent, au pays des génies: l'intérieur et l'extérieur se croisent, s'inversent et se mêlent – bientôt se brouillant ils ne font plus qu'un, et ce qu'on dit de ceci peut aussi se dire de cela.

    Pour cette raison beaucoup n'y voient que liens confus que seul le chaos dirige, établissant des rapports entre tout et n'importe quoi: le discernement supérieur nécessaire au regard jeté dans ce monde ne leur est point disponible.

    Et il se trouve que les mots peinent à exprimer ces choses, car ils sont ceux de mortels qui les lient essentiellement à ce qui se trame, à ce qui se joue à l'extérieur d'eux-mêmes – dans le monde illusoire qui leur apparaît comme vrai –, et je ne peux m'exprimer qu'approximativement, pour peindre un monde qui au contraire (nouvelle inversion inattendue) est d'autant plus vrai qu'il semble fictif.

    (À suivre.)

  • CLXXV: la victoire sur le baron d'Abîme

    000000.jpgDans le dernier épisode de cette geste suffocante, nous avons laissé le génie doré de Paris alors qu'il assistait au réveil d'une sourde menace des profondeurs qui s'attaquait, par violentes vagues, aux maisons de Paris, notamment celles des bords de la rivière de Seine. Nous disions que celle-ci d'ordinaire transportait des éclats lumineux qui rendaient vie à la pierre parisienne.

    Cette nuit-là, toutefois, on eût dit que les fées de la Seine avaient été chassées de ses ondes, et que les avaient remplacées d'horribles monstres qui débordaient d'un noir venin, et détruisaient prématurément la ville.

    Sous les coups de boutoir des flots en furie déjà les quais se morcelaient, avalés par la rivière avide, et des humains parmi eux tombaient dans la bouche tourbillonnante d'une entité dont il semblait que les algues douées d'âme n'étaient que les filaments durcis d'une infecte salive.

    Car la Seine entière était devenue démoniaque – et aux Parisiens sa colère semblait venger ses longues humiliations, et les souillures innombrables dont l'avaient polluée les hommes. Et voici qu'elle se révoltait, et que dans sa rage elle se livrait à un esprit de l'abîme – fils de Mardon, et oncle de Fantômas l'Atroce.

    Le Génie d'or à coup sûr devait dompter cette créature – d'abord en assaillant collectivement les monstres d'algues qui, lui livrant passage, lui servaient de hérauts. Car ils ne s'agitaient pas autrement que selon sa volonté noire – avides de sang et de mort, ils étaient seulement ses soldats innombrables. Dans l'ombre de sa gueule oblongue se cristallisaient-ils, et pour refermer la porte du néant dont il tâchait de sortir, le Génie d'or devait d'abord les massacrer.

    Sans tarder il s'y employa, les accablant de ses traits de feu adombrés de vert, les transperçant et les tranchant, les consumant et les morcelant, tout rempli qu'il était de la force de Vénus – dont l'étoile était apparue dans le ciel et brillait, pâle et belle, au-dessus des flots agités de la Seine; et même elle s'y reflétait, y semant des flocons mauves.

    Mais dans le bâton cosmique du Génie d'or les rayons de lumière étaient teintés de vert – et une terreur d'émeraude s'abattit ainsi sur les monstres d'algues, qui furent en peu de temps anéantis.

    L'entité alors se retira. Elle sentait la puissance du Génie d'or – et la présence, derrière lui, d'une haute dame stellaire qui lui faisait peur, la tenait en respect – et qu'elle reconnaissait, dans le même temps. Elle savait qu'elle pouvait la meurtrir profondément, et que la vivante destinée des cieux la soutenait!

    Sagement elle retourna dans les profondeurs du fleuve, dont les flots se calmèrent. Ils cessèrent d'avaler les façades qui bordaient la rivière, et la nuée de furies qui entourait l'entité rentra avec elle dans sa grotte inconnue, 0000000.jpgpour ne plus reparaître.

    Le Génie d'or put alors sortir de l'eau, et dans la gerbe d'écume, retenu par la force du flot, il ne put aller aussi vite que d'habitude. Cela eut pour effet de le laisser voir, tiré par sa gemme étincelante qui lui faisait comme une étoile au-dessus de la tête – de le laisser voir, dis-je, par plusieurs Parisiens, qui s'étonnèrent de cette forme d'homme à la cuirasse dorée, au heaume noir et que ceignait une ombre verte que traversaient les rayons bleus de ses yeux étincelants. Ils crièrent au miracle, ne surent ce qu'ils voyaient, ni quoi en dire, et la rumeur en peu de temps traversa Paris.

    Mais dans l'immédiat, comme plusieurs curieux, insouciants du danger, s'étaient amassés le long des berges et sur les ponts proches, une clameur se fit entendre, car le peuple spontanément reconnaissait en lui un sauveur, le protecteur céleste, l'ange de Paris, et l'être que tous attendaient depuis des décennies – parce qu'on avait proclamé que les protecteurs occultes n'existaient pas, mais qu'au lieu d'en éteindre le désir, cela l'avait sourdement embrasé.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser place au prochain. Alors, le robot vert enfin sera vaincu!

  • La délivrance de Radûmel

    000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Surgissement d'Isniëcsil, dans lequel je rapporte que sous les traits de mon double elfique Radûmel le Fin, je suis parvenu à invoquer mon cheval ailé Isniëcsil, et qu'ayant surgi, il a conduit Taclamïn le Fort à chercher à me tuer.

    Isniëcsil tenta de lui donner un coup d'aile, mais Taclamïn était d'une agilité incroyable, au vu de sa haute taille – car il mesurait presque quatre mètres de haut, vous le croirez si vous voulez. Il évita, je ne sais trop comment, l'aile du cheval magique pourtant plus rapide que l'éclair, puis le bouscula de son épaule puissante. Le cheval fit un pas de côté, et je fus découvert.

    Taclamïn leva son épée pour me trancher en deux de haut en bas – mais il n'eut pas le temps de l'abaisser, car Isniëcsil lui donna un coup de sabot dont jaillirent mille étincelles dès qu'il toucha son bouclier de bronze. Et Taclamïn fut repoussé.

    L'instant d'après, Isniëcsil abaissa ses dents jusqu'à mes liens et, je ne sais trop comment (à nouveau), il les rompit d'un seul coup. Comme, orgueilleux et sûr de lui, Taclamïn avait laissé à mon côté ma bonne épée Ilëtral, je la sortis de son fourreau qu'ornaient des pierres précieuses, et elle jeta un éclair, et je me fendis pour toucher d'estoc le ventre du géant royal.

    Malgré ses vertus reconnues, son fil pur et sa pointe parfaite, elle n'entama pas l'étonnante cotte de mailles de Taclamïn, et celui-ci eut tôt fait de se remettre, et de lever encore son épée pour me punir de ma témérité.

    Mais de nouveau Isniëcsil intervint et, cette fois, toucha le monstre de son aile virevoltante, et dans une gerbe de feu projeta son ennemi vers son propre trône, au sommet de son dais. Il renversa ce trône puis tomba sur sa mère, qu'il comprima de sa masse formidable. Elle hurla, effrayée et enragée à la fois.

    Tout le monde dans la salle était stupéfait. J'en profitai pour bondir sur Taclamïn et, lui délaçant le heaume, plaçai la pointe de mon épée à son cou, lui intimant l'ordre de se soumettre et de jurer sa foi au nom d'Alar, de Dordïn et de tous les Très Hauts; et de se considérer désormais comme mon vassal, et par là celui d'Ithälun ma Sainte Dame, princesse de la Lune et épouse de Solcum le Génie d'or.

    Ses yeux de braise s'allumèrent, jetant comme une flamme, et entre ses dents serrées il murmura une insulte. Je lui enfonçai l'épée dans le cou, et un sang bouillonnant jaillit.

    Mais Taclamïn n'était pas mort, car ce corps n'était pour lui qu'une enveloppe. À la façon d'une machine, ses yeux s'éteignirent, mais un souffle enflammé s'éleva brusquement de l'arrière de son crâne, et prit dans l'air la forme que je lui avais vue, quand il s'était adressé à moi auparavant.

    Le bas de son corps, toutefois, m'apparut comme celui d'un serpent: sous sa grosse tête, un long corps s'étirait noir, touchant le sol de sa pointe mais semblant flotter dans l'air. Sa nature, à lui aussi, tenait du dragon, et je compris soudain qu'un lien plus profond que je ne l'avais cru l'unissait à ses montures aux ailes de peau. Il était en vérité un dragon à visage d'homme, et n'arborait un corps entièrement humain que pour donner le change, et faire croire à sa normalité. Il était véritablement un monstre, et son âme était faite de ténèbres, et quiconque l'eût vu sous son authentique apparence eût refusé de le prendre pour un roi et de lui prêter hommage – si du moins il n'eût pas été de sa propre espèce, maudite et menteuse, dissimulée et minable.

    (À suivre.)

  • CLXXIV: la victoire sur les choses d'algues (de l'immortel génie de Paris)

    00000000.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors que sous ses yeux des monstres de la Seine s'employaient à saisir de leurs tentacules des êtres humains se tenant debout sur ses rives.

    Cela eut pour effet d'inquiéter et de troubler le Génie d'or, dont la mission première était de protéger les Parisiens, et qui sentait que par sa bataille contre les monstres d'algues au contraire il les mettait en péril. Et peut-être était-ce le dessein de ces monstres, mais ils avaient aussi une faim spontanée de chair humaine; et cela se dédoublait en eux, car il n'y a là rien qui s'oppose.

    Quand, dans un amas de bulles bouillonnantes et de cris étouffés par les ondes, le Génie d'or vit un homme attrapé à la surface puis tiré sous l'eau, il s'élança vers le tentacule filandreux qui l'enserrait, et (ayant fixé son bâton à sa ceinture) de ses propres mains il le déchira. Exerçant de sa puissante poigne deux poussées contraires, il tourna le bras étiré du monstre en deux sens à la fois, et la peau finit par s'en rompre, et la chair aussi. Une volute de sang noir se déversa dans l'eau déjà sombre, la rendant plus obscure encore qu'elle n'était.

    Si le Génie d'or n'avait pas utilisé son bâton, qu'on le sache, c'était pour ne pas blesser l'homme mortel, autour duquel le tentacule s'était trois fois enroulé. Mais dès que ce lien eut été rompu, et que l'homme eut pu regagner la surface et recommencer à respirer, le Génie d'or put de son côté reprendre son sceptre gemmé, et l'allumer pour écarter l'obscurité de devant ses yeux.

    Heureux fut-il, car la souffrance issue de cette rupture de tentacule fit vibrer et frémir non seulement le monstre qui le possédait, mais l'ensemble de sa communauté, unie par un étrange courant nerveux qui ne laissait guère aux monstres pris individuellement d'initiative propre. Tous donc se débattirent et rugirent, se secouèrent dans leurs liens et firent trembler le lit du fleuve et tout le sol de Paris avec lui, par des ondes de choc d'une portée formidable. On entendit un sourd grondement monter des profondeurs – comme si une menace enfouie se réveillait, effroyable et sinistre.

    Et voici! de hautes vagues bondirent dans l'air, se jetant sur les façades des maisons, en détruisant quatre – et les faisant s'écrouler dans le flot débordant. Et des hommes et des femmes furent emportés – et, je le dirai, plusieurs 00000000.jpgse noyèrent, hélas!

    Paris avait peur, et le peuple se mit à fuir les bords de Seine – où pourtant si souvent il avait cherché fraîcheur et bonheur, douceur et paix. Car les flots ondoyants reflétaient paresseusement et délicatement les rayons du soleil, et emmenaient avec eux le souffle du plateau de Langres, parfumé et pur. Si Paris la vieille contenait encore des étincelles de vie, elle le devait, pensait-on, à ces ondes onctueuses, qui les faisaient pénétrer mystérieusement la pierre des quais. Là elles engendraient une lumière obscure, inconnue et merveilleuse, dont il semblait que la pierre rajeunissait et retrouvait sa nature antique, mêlée à la plante et à la terre, leur servant de nourriture et de ferment. Ainsi empêchaient-elles sa mort prématurée, son effritement attristant. Se maintenant solide par ce miracle, elle se peuplait dans ses creux de gnomes encore joyeux, qui l'entretenaient et la polissaient, la rendant toujours plus semblable au cristal le plus pur. Et Paris trouvait là son socle, et son immortalité relative.

    Mais il est temps, nobles lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la suite de cette étrange aventure du génie matérialisé de Paris.

  • Le surgissement d'Isniëcsil (Perspectives, LXXXVII)

    00000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Prétention de Taclamïn, dans lequel – toujours sous les traits de mon double elfique Radûmel le Fin – je rapporte avoir conversé avec un seigneur orgueilleux venu de l'étoile de Vénus. Il venait de m'annoncer qu'il projetait d'offrir mon bon cheval ailé Isniëcsil à son prochain fils, pas encore né.

    Je répondis au roi ainsi: «Bien que tu ne m'aies pas encore donné ton nom, te contentant de nommer ton peuple, je vais te dire quelque chose, toi qui sembles ici le roi. Ce n'est pas moi qui ai contraint le noble Isniëcsil à courber l'échine en face de moi et à se mettre à mon service.

    «Un jour, alors que je passais dans son pré des montagnes d'Iril, il m'a vu, et s'est approché. Il m'a collé le museau sur la joue, et s'est ainsi déclaré mon ami. Depuis, nous avons vécu maintes aventures ensemble, et il m'a toujours été fidèle.

    «Je ne sais pourquoi il m'a choisi, ni si je le méritais, mais j'ose penser que sa volonté est plus sacrée que la tienne, et que ce n'est pas toi qui pourras décider de son sort, ni de celui auquel il veut appartenir. Sais-tu déjà sur quel air il faut siffler, pour l'appeler? Écoute.»

    Alors je fis entendre, de ma bouche arrondie dans ce dessein, un doux sifflement, à la fois clair et profond, qui portait bien plus loin que sa douceur pouvait le laisser supposer. Et il résonna à travers les murs, et sous nous nous entendîmes hennir, et voici! une joie immense était dans ce cri de cheval, et la salle où nous étions parut s'en éclairer, un vent souffla, et mon cœur se souleva d'amour. Comme d'un rocher brûlé par le soleil une soudaine source d'eau pure avait jailli, et voici! les murs en vibrèrent, et nous perçûmes un bruit d'écroulements – fracassant et mêlé de cris horribles.

    C'était Isniëcsil, dont la mystérieuse puissance s'éveillait.

    Le mur à notre droite s'effondra, et nous vîmes des sabots d'or, puis des ailes de flamme – et des soldats entouraient Isniëcsil, armés et hurlants, mais de sa queue, de sa tête, de ses pieds et, donc, de ses ailes, il les dispersait comme autant de fétus de paille.

    Dans un nuage de poussière éclatant le cheval miraculeux bondit, et stupéfait Taclamïn tourna la tête et se dressa – et même se leva, épouvanté, mais portant aussitôt la main à l'épée posée sur son trône. Il cria: «Aux armes! Et qu'on tue immédiatement ce vil sorcier!»

    Il parlait de moi, par ces derniers mots, me montrant du doigt.

    Mais déjà Isniëcsil se précipitait et, se plaçant sur ma tête, m'entourait de ses pattes blanches, pour me défendre contre tout téméraire ennemi. Les autres n'osèrent attaquer, ni s'approcher, quoiqu'ils eussent l'épée nue, et qu'un bouclier protégeât leur corps. D'un coup d'aile Isniëcsil envoya des rayons de feu vers eux, et ils en furent tués ou repoussés, soufflés par leur force.

    Alors Taclamïn lui-même descendit les marches de son dais – poussé par l'ardent regard de sa mère, qui s'était levée de son siège et dont une furie déformait le visage. Puis, de sa haute taille, il entreprit d'assaillir directement Isniëcsil dans l'espoir de m'atteindre et de me tuer.

    (À suivre.)

  • CLXXIII: la bataille des monstres d'algues

    genie d'or.jpgDans le dernier épisode de cette puérile série, nous avons laissé le génie doré de Paris alors qu'il venait d'être solidement saisi par des algues douées de personnalité au fond de la Seine, où il avait été auparavant projeté par le coup retentissant du grand robot rouge de Fantômas.

    Or ne se débattit-il d'abord que faiblement, le choc qu'il avait reçu l'ayant meurtri. Puis, se secouant et se réveillant, il fit soudain jaillir, de son bâton cosmique, un feu nouveau. Il entoura la gemme verte aux facettes bien taillées que son bâton maintenant à son bout supérieur, puis courut le long du sceptre même, et du bras droit du Génie d'or, qui tenait le bâton. Ensuite il remplit son buste, et, partant dans trois directions à la fois, sa tête, son autre bras et le bas de son corps, jusqu'aux jambes et aux pieds; et en faisant cela il étincelait et jetait de fins éclairs, et des pieds, du haut de la tête et de la main gauche ce feu vert s'exhala en gerbes de lumière, et le Génie d'or sembla plus fort, et vibrant de vouloir, et prêt à combattre d'une puissance renouvelée.

    Une fois de plus la clarté de Vénus, passant par la Lune réfléchissante, l'avait transformé, transfiguré, lui avait rendu tout son être de guerrier. Car est venue l'heure de le révéler: si la demeure ordinaire du Génie d'or et de sa dame Ithälun était le puissant château de la Lune, ils tenaient leurs pouvoirs du château de Vénus – de l'étoile qu'on appelle telle. En ce sens étaient-ils bénis, et dignes d'imposer la justice dans l'univers, et en particulier sur Terre. De cet astre tenaient-ils la gemme enchantée qu'ils avaient ajustée au bout du sceptre qu'ils avaient forgé dans leurs forges, en demandant aux Nains de remplir cet office. Et maintenant, de ce sceptre cosmique, le Génie d'or se servait, en projetant devant lui ce qu'on pourrait appeler son feu mystique. Et il était plein de vigueur. Quoique immortel, le Génie d'or grâce à lui se sentait rajeuni.

    Vibrant de colère, il attrapa de sa main gauche le tentacule qui lui enserrait le cou, et l'écarta sans peine, alors que dix hommes n'auraient pas suffi à en desserrer l'étreinte. Des éclairs surgirent de la gemme astrale, et chacun d'eux était pareil à un trait s'abattant sur d'autres tentacules, qui en furent sans tarder tranchés. Ceux qui ne l'avaient pas saisi se rétractèrent, frissonnant de peur, car il avait sans y mettre d'importants efforts consumé les sept bras qui lui avaient saisi différentes parties du corps. En bas, dans la vase, on comprit sa puissance, si on n'eut pas l'esprit assez éveillé pour en connaître la source. Toutefois, ou pour cette raison même, on persévéra dans le dessein de s'emparer du Génie d'or, et de l'amener aux bouches d'ombre de ces créatures, pour le déchirer et le partager, le dévorer et le dépecer. Et de nouveaux tentacules, rapides, vifs et tendus, s'élancèrent vers lui.

    La bataille devint furieuse. Et plusieurs Parisiens, depuis la rive, virent bouillonner l'eau du fleuve, et bondir à la surface des tentacules irrités, dans des gerbes d'écume. Ils étaient éclairés par la clarté de la Lune, les rayons de 000000.pngl'étoile du Berger et de simples lampadaires – car la nuit venait de tomber sur la ville sainte de l'immortelle France. L'effroi répandu en fut immense. On commença à courir, au hasard, ou à rester pétrifié par cette vision, dangereusement fasciné, et comme cette peur et cet envoûtement nourrissaient les bêtes putrides en leur faisant parvenir des effluves d'âme, elles aussi eurent soudain plus de force, et certaines, avides de sang humain, s'employèrent à se saisir des mortels ainsi mis à portée par leur folie propre.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser la suite au prochain, et découvrir plus tard la manière dont le Génie d'or se débarrassa finalement des monstres d'algues qui l'oppressaient – si du moins il y parvint, car peut-être fut-ce là la fin de ses aventures.

  • La prétention de Taclamïn (Perspectives, LXXXVI)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Dialogue des Génies, dans lequel je dis qu'un orgueilleux seigneur m'a entendu lui demander, alors que j'avais pris la forme de mon double elfique Radûmel le Fin, ce qu'il avait fait de mon cheval ailé Isniëcsil, et à quelle race lui-même appartenait.

    – Vil prétentieux», me répondit la voix en tremblant de rage, «petit gnome sans raison, qui es-tu pour oser faire la moindre demande à notre souveraineté? Tu n'avais pas entendu parler de nous, dis-tu. Et la faute en serait la nôtre? Depuis des siècles notre tour s'élève sur ces rivages, et tu n'es qu'un paltoquet sans noblesse véritable.

    «Sache que nous nous nommons les Oritëmer, et que nous venons de la haute terre de Dúniac, que les hommes dans leur folie appellent l'étoile de Vénus, et qui est d'une grande beauté. Or, l'eau qui sépare votre terre de notre île est si légère qu'aucun navire d'ici n'a jamais pu la franchir – traverser la mer luisante qu'elle constitue. L'air aussi en est trop léger pour que les hommes mortels l'inhalent, et survivent.

    «Mais tu sais que les Génies pourraient naviguer là, et atteindre cette terre – si elle n'était trop élevée pour eux, et si une barrière infranchissable de guerriers luisants montés sur des dragons n'en gardaient l'entrée, que jamais ils ne pourraient vaincre, eussent-ils la taille et la force des Géants de l'ancien temps. En tout cas l'eau et l'air n'en sont point trop légers, pour leur haute nature.

    «Notre race, donc, daigna franchir cette mer de gaz en sens inverse, pour vous illuminer et vous guider; car tant les Génies que les Hommes de la Terre ne suivent guère que leurs bas instincts, qu'inspire le vil Mardon, et leur être profond est enténébré. En devenant nos élèves, ils s'arracheront à leur destin funeste, et deviendront tels que des anges – au lieu de rester à ramper aux pieds du Malin séculaire. Au lieu de rester tels que des bêtes, ils deviendront de vrais êtres humains, libres et purs! Suivez donc notre lumière, entrez-y – dissolvez-vous-y, même, si vous le voulez –, et vous serez heureux.

    «Quant à ton cheval, que tu prétends ton ami, il est dans mon écurie, car je l'ai reconnu pour être d'une haute lignée, et non fait pour un être vil comme toi, qui suis sans même t'en rendre compte les injonctions du Malin dans sa caverne, lorsqu'il chuchote à ton oreille ses abjects conseils. Continuellement ses démons te suivent et te parlent dans des murmures que tu prends pour des souffles du vent, fou que tu es. Mais sois mon serviteur, et je te sauverai.

    «Cependant, ton cheval, tu ne le reverras pas, car j'ai décidé d'en faire la monture de mon prochain fils, mon épouse enceinte étant sur le point d'accoucher. Lui seul en est digne; pour toi, sache que continuer à le monter pourrait le souiller et ternir sa pure netteté, pendant que tu pourrais de ton côté te laisser étourdir par la flamme tournoyante de sa crinière blanche, et courir de grands dangers à cause de cela, ah, ah!» Ayant dit ces mots en effet il rit, et dans la salle les autres rirent aussi, se moquant de moi et tâchant de me rabaisser, alors qu'ils ne me connaissaient même pas. Je sentais le poids de leur rire et de leur regard méprisant sur mes épaules; mais mon âme n'en fut pas vaincue.

    (À suivre.)

  • CLXXII: histoire secrète des monstres de la Seine

    0000000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série répugnante, nous avons laissé notre récit dans une digression sur l'histoire des monstres végétaux tapis au fond du célèbre fleuve qui traverse Paris avant de s'écouler vers la Normandie. Je disais qu'on doutait de leur existence, voire qu'on affirmait qu'elle était un mensonge.

    Des hommes tombés dans la Seine et qui en avaient réchappé l'avaient pourtant raconté: ils avaient senti s'enrouler autour de leurs jambes des algues animées, pouvant être aisément pris pour des tentacules. Et ils avaient eu du mal à s'en débarrasser lorsque, nageant pour regagner la rive, ils en avaient éprouvé le besoin. Ils avaient eu le sentiment distinct qu'elles les poursuivaient, qu'elles étaient mues par des désirs précis, et une volonté évidente de leur nuire et de les enfouir sous l'eau, de les faire mourir.

    Quelques-uns, inquiétés par cette résistance occulte, avaient ouvert les yeux dans l'eau verte, et avaient vu, dans une obscurité effrayante, des yeux briller de la couleur de l'acier. Ils les scrutaient, avaient un air malin, et une intelligence cruelle en eux les avait plus effrayés encore que la perspective de mourir noyés tenus par les bras ondoyants partant du pourtour invisible de ces yeux.

    Et lorsque des gens étaient tombés dans l'eau à plusieurs, deux fois un nageur sauvé en avait vu d'autres attirés dans les profondeurs glauques par ces tentacules fins et disparaître à jamais de la surface de la terre. Cela ne constitue-t-il pas un témoignage suffisamment probant? Fous sont ceux qui nient sans savoir, parce qu'ils ne veulent rien croire qu'eux n'aient pas vu. Ils se comportent en aveugles qui nieraient les couleurs, c'est certain.

    Et puis d'autres légendes encore existaient, qui disaient que des saints, des mages, des héros avaient, dans l'ancien temps, enfermé dans des grottes des monstres infestant la Seine et s'attaquant aux riverains, dans leur cruauté dévorante. Il existe même une tradition qui affirme que des sorciers avaient un jour institué un culte 00000000000000000000000.jpginfâme dans lequel pour apaiser ces créatures, ou pour s'emparer de leur force, on accomplissait des sacrifices humains en leur honneur, jetant dans la Seine à leur intention des enfants, des vierges, des étrangers. Cela ne saurait n'être qu'un mensonge, il faut bien qu'il y ait dessous de la réalité.

    Un jour, Fantômas, donc, avait rouvert les portes closes de leurs prisons, créé une faille dans leur grotte entièrement fermée, en échange de services que ces monstres lui rendraient. L'œuvre accomplie jadis par des hommes et des femmes sages, il la détruisait ainsi d'un coup, par pur désir de se hisser au sommet, et de régner sur les autres êtres, de devenir le roi de la terre.

    Il avait procédé à des rituels incantatoires, et d'elles-mêmes les prisons s'étaient rouvertes, et les monstres d'algues avaient pu dégager leurs bras des grottes percées par le haut. Car ils les avaient longs, et filandreux. Et maintenant, ils tenaient le Génie d'or, gardien secret de Paris, ange fait homme grâce à la matière imaginale de Jean Levau, et ils se réjouissaient, et leur faim se doublait du désir de revanche contre lui et les siens, ainsi que nous l'avons dit.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la bataille qui opposa le Génie d'or aux monstres d'algues.

  • Le dialogue des Génies (Perspectives, LXXXV)

    000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Voix du génie-roi, dans lequel je dis qu'une entité mystérieuse, portée par le corps du roi Taclamïn (qui se tenait devant moi sur un trône) m'a demandé mon nom et ma maison, dans ce monde des génies où, Rémi Mogenet, je m'étais dédoublé en Radûmel le Fin.

    Mais il y avait comme une menace, dans cet ordre donné, et peut-être comme le désir de m'assujettir à une volonté autre. Car si cet être me parlait de l'intérieur, quelle chance y avait-il qu'il ne connût pas mes pensées ordinaires – ni mon nom, ni mon lignage, ni le lieu dont j'étais le gardien? Car vous le savez, nous, génies, ne sommes pas tant propriétaires que gardiens du lieu que nous habitons – et le sommes au nom des anges très hauts que les hommes appellent des dieux, et auxquels seuls les lieux appartiennent, puisqu'ils les ont créés.

    Certains génies, dotés de prérogatives spéciales, ont aussi créé des lieux – donné forme à des morceaux de l'univers qu'ensuite les hommes mortels appellent des pays. Mais ils en furent alors chargés par ces mêmes dieux, qui leur en confièrent l'exclusif pouvoir – leur ayant donné un sceptre surmonté d'une pierre, signe de leur puissance. Et il ne faisait pas de doute que les terres ainsi créées appartenaient bien aux dieux qui avaient donné ce sceptre, puisque celui-ci une fois rendu, le génie qui l'avait manié n'avait plus le pouvoir de créer rien – ne l'ayant point par lui-même. Et il en était désormais seulement le gardien.

    Mais je m'écarte de mon sujet – pour simplement expliquer une expression propre à mon peuple (tel que je l'avais intégré en devenant Radûmel le Fin – puisqu'ainsi était-il nommé – depuis mon âme d'homme mortel de Rémi Mogenet – puisque tel est le nom que les hommes m'ont donné, dans leur monde d'illusions et de fumées).

    Or donc, je déclinai mon nom et ma maison – ne pouvant faire que je n'obéisse à cette voix tonnante, issue d'un rang plus élevé que le mien, quoique la volonté en fût clairement mauvaise. Et je déclarai que j'étais Radûmel, dit le Fin, fils d'Anûl et de Tirëminel de la maison digne de Segän la Grande (ou Segwän, comme disent parfois les humains) – enfin, ami franc d'Ithälun la Belle.

    À ces noms, la bouche d'ombre s'élargit et un cri de colère en sortit, qui me prosterna vers le sol dallé, malgré ma position accroupie, et mes mains liées dans le dos. Aussi mon visage s'écrasa sur les dalles, comme si ma tête avait été frappée, ou giflée par un vent. Les yeux de Taclamïn lançaient des éclairs, et la bouche de Doulad aussi s'ouvrit en une grimace de rage – mais aucun son n'en sortit. J'entendis toutefois ses dents grincer, après, comme si la colère de l'esprit qui me parlait à l'intérieur se transmettait à elle directement – comme si elle n'était pour lui, à l'image même de son fils, qu'une vaine enveloppe.

    Il était clair que cette maison à laquelle j'appartenais était haïe de cette cour – je ne savais pour quelle raison.

    Un sifflement prolongé se fit entendre, et puis ces paroles: «Bien», me dit-on, «bien; de ces gens maudits, qui dit qu'il ne faut pas qu'ils existent? Un jour ils pourront servir d'esclaves, ou de pâture aux gens réellement dignes de régner, et de recevoir les sacrifices augustes des gens de foi. Peu importe. Dis-nous, dis-nous ce que tu es venu faire ici, et de quel droit tu as cru pouvoir emprunter ce passage – et aussi, de quel être et comment tu as reçu le cheval ailé, fierté des génies, joyau de la Terre, qui t'a porté dans les airs au moment où nous t'avons capturé? Réponds sans barguigner, car tu es en notre merci, et tu ne peux t'échapper.»

    À ces mots je répondis: «Je vous dirai, seigneur, je vous dirai tout cela sans faute. Mais d'abord dites-moi, je vous en prie, ce que vous avez fait de mon cheval, ce doux Isniëcsil dont vous parliez – et qui êtes-vous, vous-même. Car je ne comprends pas ce qui m'arrive, n'ayant point été prévenu de votre règne, de vos lois, de rien de ce qui vous concerne, n'ayant découvert votre château qu'aujourd'hui même.

    (À suivre.)

  • CLXXI: filles des algues et des Gargouilles, levez-vous!

    00000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette fascinante série, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait d'être projeté au fond de la Seine – où tentaient désormais de le saisir d'ignobles monstres tapis dans la vase, et qu'avait éveillés Fantômas de ses charmes secrets. S'ils étaient toujours rattachés par leurs jambes au sol, le démon avait au moins pu libérer leurs bras.

    Filles des anciennes gargouilles et des monstres d'algues que la Terre connaissait autrefois, ces viles créatures (appelées Docuniëlim) gardaient une haine farouche des êtres marchant à l'air libre ou se mouvant dans la lumière, hommes et anges. Leur jalousie à leur égard était sans limites, car elles continuaient à croire qu'ils leur avaient volé leur suprématie – et qu'ils l'avaient fait par traîtrise, sans aucune justice.

    Avec joie avaient-elles reçu le secours, puis la prière de Fantômas – puisqu'il s'agissait de leur donner le moyen de capturer un des génies stellaires dont elles avaient le plus eu à se plaindre, par le passé. Il les avait fait tant souffrir, lors des combats qui avaient eu lieu alors que l'être humain n'était qu'un songe, et que venant des étoiles des êtres avaient mis à bas leur règne infâme! Elles s'en souvenaient, de lui, de ses coups, de sa joie quand il les vit abattues; et elles lui en voulaient mortellement.

    Qu'il se fût mêlé à la substance corporelle d'un mortel ne les déconcertait en rien. Qu'il se fût bâti une enveloppe terrestre grâce aux projections psychiques de Jean Levau (elles-mêmes subtilement chargées de matière terrestre) n'atténuait en rien, non, leur désir de se egor-perepelitsa-beauty1.jpgvenger de lui et, à travers lui, de tous ses semblables! Cet homme-ange, ce génie au corps semi-palpable logeant dans la Lune était pour elles la proie idéale, qui saurait assouvir leur faim de sang.

    À la racine de leurs bras, elles conservaient en effet une bouche, un trou renforcé d'un bec qui leur permettait d'attraper, de digérer et de dissoudre les êtres qu'elles avalaient – pieuvres végétales d'un genre nouveau, algues animales des profondeurs glauques de la Seine ondoyante. Il était difficile de distinguer leurs bras de tentacules – ou même de lèvres effilées, amenant directement ce qu'elles saisissaient dans leur gueule, qui manifestait par des tourbillons le plaisir qu'elle avait à manger: c'est ainsi qu'elle faisait disparaître la proie dans sa noirceur.

    Êtres primitifs par excellence, nées à l'époque dite de la Lémurie, elles en avaient gardé des formes étranges, rappelant à l'être humain ses cauchemars les plus obscurs, et lui faisant croire qu'elles n'avaient point de volonté propre, qu'elles n'étaient mues, comme des plantes, que par des lois extérieures à elles-mêmes.

    Il n'en était rien. C'était là une grossière erreur, car ces êtres étaient de véritables monstres!

    Des légendes les avaient évoquées; des contes avaient été faits sur elles. On prétendait, parmi les gens intelligents, qu'elles avaient été inventées par les nourrices pour faire peur aux enfants. Pour les tenir sages et calmes, on leur aurait dit que des monstres d'algues allaient surgir de la Seine et venir les chercher, sans que cela correspondît à rien. Ces affirmations étaient, de nouveau, de grossières erreurs, communes à ceux dont l'intelligence ne pénètre pas les choses, aussi aiguisée semble-t-elle être à l'ignorant.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode inquiétant, pour renvoyer au prochain, quant à ce qui concerne ces êtres hideux de la Seine qui vivaient dans sa vase.

  • La voix du génie-roi (Perspectives, LXXXV)

    000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Regard de Doulad, dans lequel je dis que le roi des génies Taclamïn, après être resté longtemps immobile et pareil à une statue, venait d'esquisser un sourire.

    Tout se détendit dans la salle.

    Car, pendant le croisement de nos regards, à Taclamïn et à moi, tout le monde s'était figé – même le temps s'était comme arrêté. Et la lumière des piliers gemmés avait décru – comme si, en se fixant dans l'air, elle avait cessé de pouvoir éclairer les choses.

    Et il m'avait semblé, alors, que j'étais entouré de statues qu'un seul feu traversait, venu de Taclamïn et de sa mère. Ils étaient comme le foyer de leurs âmes, et par eux leurs yeux brillaient, malgré leur immobilité.

    Or, dès que Taclamïn eut esquissé son narquois sourire, la lumière recommença à briller normale, et les guerriers de la salle recommencèrent à frémir, à bouger, à respirer – et à faire cliqueter leurs armures dorées et se froisser leurs vêtements soyeux, lesquels ils portaient par dessus leurs armures.

    Taclamïn entrouvrit à ce moment la bouche, et je crus qu'un son allait en sortir – au moins quelque murmure indistinct, quelque chuchotement. Mais je n'entendis rien.

    Et pourtant je perçus quelque chose. De moi-même une voix inconnue semblait jaillir, en moi-même elle semblait résonner. Je sursautai, tant la surprise était grande: car il n'advient pas, si ce n'est en rêve, qu'en soi-même on entende une autre voix que la sienne. Or justement, c'est ce qui m'arriva alors.

    Je ne doutai pas que ce fût Taclamïn qui s'adressait ainsi à moi, en passant directement par les pensées. Je m'étonnai, car Taclamïn, tel que je le voyais de mes yeux, assis sur un trône doré, m'apparut comme un simple signe, l'indication d'une présence qui n'était pas en réalité dans le corps qui se tenait devant moi, mais en moi, dans les profondeurs de mon âme, dans la partie obscure où l'on dit que d'ordinaire se trouvent les démons.

    Ce n'est pas que la personne visible de Taclamïn fût inutile à mon âme, mais qu'elle ne servait qu'à éveiller une voix qui était aussi la mienne – mais sans l'être tout à fait. Qui était à la fois, étrangement, extérieure et intérieure – mienne et autre.

    Jamais je n'avais ressenti une telle chose. Assurément Taclamïn manifestait par là une grande puissance.

    Or, cette voix jaillie de mes profondeurs obscures fut en moi comme un roulement d'orage, et elle grandit jusqu'à m'emplir tout à fait, à tel point que même s'il y avait eu du bruit dans cette salle, ce qui n'était pas le cas, je ne l'aurais certainement pas entendu.

    À mesure que cette voix résonnait en moi, les yeux de Taclamïn s'animaient – envoyant des éclairs et clignotant au rythme des paroles prononcées. Et voici! dans l'air un autre être m'apparut, qui était un visage énorme, avec une bouche d'ombre qui l'occupait de plus de la moitié, si une telle chose est possible sans qu'il s'agît d'un monstre. Et le fait est que cet être était effrayant, et que j'eus l'idée qu'il s'agissait du véritable visage de Taclamïn, tel qu'il se manifestait dans l'air que je respirais, inhalais et exhalais, se tenant donc autant en moi qu'au dehors, et dédoublant, ainsi, le visage humain que j'apercevais sur le cou de celui qui était assis devant moi sur son trône d'or. J'eus un frisson, en ayant cette pensée, et, même, quelques cheveux se dressèrent sur ma tête.

    Je fermai les yeux, mais le visage revint à ma conscience, et je compris qu'il était projeté par mes propres yeux sur la paroi de l'air ou de mes paupières – et qu'il les utilisait pour se manifester différemment, d'une manière plus vraie que d'ordinaire. Il essayait littéralement de me posséder – et, en vérité, il y parvenait bien.

    D'abord je ne compris rien à ces mots qui étaient pour moi tels que des roulements d'orage. Mais, de même que des yeux plongés dans l'obscurité finissent par s'y habituer, et par distinguer les objets que la surprise jusque-là leur cachait; de même que, dans le flot d'une langue inconnue, on ne perçoit d'abord qu'un torrent dénué de sens, avant que, peu à peu, les sons émis s'ordonnent en idées qu'on saisit – de même, m'accoutumant à cette parole tonnante, je vainquis progressivement ma peur et des mots distincts me parvinrent, dans lesquels je perçus l'exigence plutôt banale de décliner mon nom et ma maison d'appartenance.

    (À suivre.)

  • CLXX: le combat du robot rouge

    0000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série incroyable, nous avons laissé le puissant génie de Paris à l'armure d'or et à la cape noire alors que, par la voie des airs, où il était hissé par son bâton enchanté, il se précipitait vers la tour Eiffel, attaquée par un grand robot rouge à la solde de Fantômas – qui d'ailleurs, de sa science subtile, l'avait forgé.

    Il n'attendit pas cette fois de mieux connaître les ressources de son ennemi, et l'attaqua directement, fondant sur lui à la vitesse de l'éclair – et les Parisiens qui le virent ne surent s'il s'agissait d'un missile inconnu de l'armée nationale ou d'une météorite tombant opportunément, ou providentiellement, sur le monstre de fer. Mais le robot était doté d'une sorte de radar – et il l'avait senti venir, l'avait perçu à l'avance. Et, au moment où le Génie d'or crut pouvoir le frapper de toute la force de son élan, ce robot (que l'on nommait Dacün) fit brusquement jaillir sa main droite, à une allure que nul n'aurait cru possible pour un être aussi gros, et frappa en plein vol l'imprudent assaillant.

    À vrai dire, le choc fut si brutal qu'un doigt du robot sauta, et qu'un autre se brisa. Mais le Génie d'or fut lui aussi sonné, et envoyé au loin – jusque dans la Seine, où il chut dans une grande gerbe d'eau écumeuse. Le monstre, pensant en avoir fini avec lui, retourna à sa tâche destructrice dirigée contre le monument le plus célèbre et le plus admiré de la capitale française.

    Mais c'était mal connaître le Génie d'or que de croire que ce simple coup eût pu le vaincre et tuer. Certes, il en avait reçu un choc inhabituel même pour lui, et son corps en avait été meurtri. Mais non brisé; car sa volonté forte le refaisait sans cesse, et il n'était pas de chair et d'os, comme le sont les hommes mortels, mais d'un souffle lumineux qui s'épaississait lorsqu'il le lui ordonnait. Seule son armure endommagée pouvait mettre plus de temps à se refaire, et des mailles s'en rompirent, à la poitrine gauche.

    Plus grave, néanmoins, est que quand Fantômas le vit, par les yeux du monstre rouge, tomber dans l'eau verdâtre du fleuve parisien, il s'empressa de tisser un sortilège et de lancer sur lui, par des formules incantatrices, des monstres des profondeurs, que jusque-là la vase avait maintenus cachés aux yeux des hommes: ils s'y 00000000000.jpgdissimulaient comme des larves. Jadis un sort les avait attachés au sol, à la façon d'algues, et ils y étaient enchaînés par les pieds et la taille. Souvent les hommes avaient pris leurs cheveux pour des plantes. Mais, quoiqu'ils fussent ainsi emprisonnés et empêchés de nuire aux hommes mortels – quoique les anges qui les avaient vaincus, ayant revêtu comme le Génie d'or armures brillantes et épées de feu, les avaient bien maintenus sous la coupe des gnomes qui commandaient à la terre –, ces êtres n'en étaient pas moins munis de longs bras griffus, et de mains que Fantômas parvint à libérer: car ils avaient été, lors de leur enchaînement dans l'or, placés le long de leur corps, mais Fantômas avait au moins ouvert cette brèche, dans leur prison. Et dès qu'il le leur eut ordonné, ils allongèrent ces bras immenses, pouvant s'étirer à l'infini, et s'étaient saisis du Génie d'or immergé, pour l'attirer dans leur immonde grotte, et éventuellement le dévorer.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer aux prochains, quant à la description détaillée de ces monstres, de leur tempérament et de leurs desseins, et bien sûr aussi ce que fit le Génie d'or pour se sortir de leurs griffes.

  • Le regard de Doulad (Perspectives, LXXXIV)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Trône de Taclamïn le Grand, où je décris la salle royale de Taclamïn l'elfe-ange et la mine orgueilleuse de celui-ci, ainsi que sa mère.

    Or, Doulad, assise en retrait, un peu dans l'ombre mais sur un dais, regardait son fils comme s'il eût été son protégé, maintenant les yeux fixés sur lui. De curieuses lueurs les traversaient, comme si elle envoyait par eux des pensées, et que ces pensées passassent en volant d'elle à son fils, le contrôlant à distance. Car son regard était intense, et les mains du marionnettiste s'y sentaient.

    De mes yeux propre de génie, puisque j'avais désormais la forme de Radûmel, je distinguais des visages, des signes, des choses dans ces lueurs qui allaient d'elle à lui, et devinais qu'il s'agissait d'un langage, que dans ces yeux étaient des paroles, qu'ensuite il n'avait qu'à penser et répéter, tel un robot. Elle avait sur lui cette puissante influence.

    Sans doute, pour elle, il avait beau avoir un corps distinct, il n'était pas réellement détaché d'elle et appartenait toujours à son ventre astral, était toujours dans la bulle de son âme, l'étrange globe dans lequel d'autres yeux que ceux que je lui voyais étaient ouverts, et brillaient. Il n'avait pas de bulle propre, pour ainsi dire, et sa propre âme était en retrait, obscurcie. Mais en souffrait-il? Je ne sais. Il avait la tête légèrement tournée vers sa mère, comme s'il l'écoutait, ou voulait toujours pouvoir la regarder, s'il en avait le loisir. Toutefois elle le maintenait dans son trône et le visage tourné vers ses sujets, car elle savait que l'illusion que par lui elle tissait était nécessaire à son règne.

    Tout ce qui m'apparut ainsi en divination fondée sur mille indices observés me fut confirmé par la suite. Au reste, ce genre de phénomènes est courant dans le monde des génies, et il n'est pas facile aux uns de le cacher aux autres, car même si certains sont très doués pour tisser des prestiges et cacher le vrai, l'œil des génies n'est pas bloqué comme celui des mortels par un voile épais appelé matière, illusion suprême tissée par un dieu très puissant, et ils peuvent toujours saisir par instants ce qui se trame dans l'ombre, aucun voile tissé par l'un d'eux n'ayant l'épaisseur et la dureté de la matière que tisse le dieu noir pour les mortels naïfs. Ainsi est-il plus difficile de les tromper. Mais ce n'est pas impossible pour autant, et Doulad s'employait à donner le change et à faire croire à la royauté libre et fière de son fils Taclamïn; d'ailleurs lui-même y croyait, et jouait le jeu, fou qu'il était.

    J'attendais qu'il s'adressât à moi. Il le devait. Mais il prenait soin de laisser s'installer un angoissant silence. Tout dévoué qu'il était à sa mère, tout semblable qu'il était à un pantin entre ses doigts, il n'en était pas moins rusé, en lui-même, comme si de puissants esprits des ténèbres l'inspiraient dans ses actions. À coup sûr sa mère les avait mis en lui, afin qu'il régnât en maître. Il était leur esclave, mais grâce à eux il assujettissait les âmes les plus fortes. En un sens, il était un véritable initié, s'il en avait perdu son âme. Il avait quelque chose de ce qu'on appelle un mage noir. Et telle était aussi sa mère, nommée à juste titre sorcière par ses ennemis.

    Taclamïn demeurait assis, parfaitement immobile, sur son trône doré, et, comprenant quel était son jeu, malgré mon angoisse je m'employai à rester de même assis sur les dalles polies, le regardant sans ciller. Ses yeux de feu me remplissaient de clarté, et même de la chaleur piquante m'en vint à la racine des cheveux et aux joues, ainsi que le long de l'échine, et bientôt je commençai à transpirer. Mais je maintins mon regard dans le sien. Soudain, il esquissa un sourire.

    (À suivre.)

  • CLXIX: le spectre robotique

    0000000000.jpgDans le dernier épisode de ce récit de croisade du bon génie de Paris contre Fantômas et ses inventions diaboliques, nous avons laissé le premier alors qu'il venait de renverser le grand robot vert Aclanïm au pied de la tour Montparnasse qu'il avait lui tenté de renverser. Et il venait de voir, s'échappant du crâne brisé de la machine humanoïde, un gnome-limace qui s'était enfui au sol sous les gravats entassés de la tour attaquée.

    Descendu jusqu'au sol le Génie d'or de sa force énorme souleva les gravats les plus lourds, tâchant de retrouver le gnome, mais au moment où il l'aperçut à nouveau sous les gravats soulevés et s'apprêtait donc à se jeter sur lui, il le vit s'élancer dans un trou de caniveau, creusé le long du trottoir. Il poussa un juron, et songea à arracher la plaque de béton de ses bras puissants, ou bien à la détruire d'un éclair de son bâton cosmique, mais son geste s'arrêta, quand il se souvint que d'autres robots, à d'autres endroits de la capitale, attaquaient les habitants et détruisaient les bâtiments. Il décida qu'il n'avait point le temps de s'occuper de cet être vil, qu'il fallait renvoyer à plus tard la mission de le capturer. D'ailleurs, il était de son devoir de respecter les constructions humaines, et il n'était pas sûr de pouvoir retrouver le monstre, l'intérieur des chaussées étant rempli de failles et d'interstices par lesquels il pouvait aisément disparaître.

    Désirant être sûr que son combat de la tour Montparnasse était bien fini, il se retourna vers le robot effondré, dont des fumées s'élevaient. Or soudain – nouveau prodige étrange – il crut voir, dans ces fumées, la forme à peine distincte d'un homme, qui éprouvait apparemment le plus grand mal à conserver des contours fermes et clairs. Le moindre souffle d'air l'étirait, le faisait osciller, le déformait, le rendant tel qu'un monstre – et en lui une sorte de bouche s'ouvrit dans un cri, sans qu'on puisse d'abord rien entendre.

    Mais un vent plus fort que les autres survint, et le spectre (car c'en était un) fut balayé, morcelé, dissipé, et un grand son strident retentit dans l'air – comme lorsque tombe un obus, mais semblant monter, plus que descendre. Le Génie d'or, quoiqu'il ne fût lui-même pas humain, mesura l'horreur de cette ombre qui avait cru pouvoir devenir, 00000000 (2).jpgou redevenir humaine en habitant un robot, et qui, à présent, était dans un abîme de néant pire que l'ancien – plus bas encore, s'il est possible. Car la raison ne saurait décrire une telle chose, en vérité. Elle est au-delà des mots du langage humain. L'évoquer même allusivement fait frissonner, et c'est une des choses que l'on ne mentionne jamais qu'en chuchotant, tant le mystère en est grand, et affreux. Nul n'a jamais pu savoir l'issue du destin de ceux qui tombent à cette hauteur, si l'on peut dire.

    Le Génie d'or toutefois n'avait point le temps de s'appesantir. Il savait qu'il devrait aussi détruire les six autres robots, que cela relevait de la nécessité absolue, et qu'il n'était pas question de faire du sentiment. C'était son devoir, et la faiblesse ne pouvait être dite de la bonté, en ces matières.

    En prenant son envol il se tourna dans l'air vers la tour Eiffel, tenant, comme à l'accoutumée, son bâton magique haut au-dessus de lui, puisque son feu le tirait à volonté. Là-bas, en effet, un grand robot rouge tâchait d'abattre la fameuse tour en tordant ses piliers de fer, et tout autour les gens, tant parisiens que touristes, s'enfuyaient en hurlant. À mesure qu'il s'avançait, il le voyait toujours plus distinctement – tandis que le vent soulevait et faisait claquer sa cape noire, et que le soleil faisait briller son armure dorée de ses doux rayons. L'humanoïde mécanique était d'un beau vermillon, assez semblable à Aclanïm dans son abord – avec ses bras épais, ses jambes puissantes, et le feu qu'il jetait de ses doigts sur la tour pour la rompre dans ses attaches. Tout autour de lui, des hélicoptères de l'armée française volaient, mais il les abattait un à un de ses missiles digitaux, fulgurants et meurtriers. Sa puissance ne semblait pas inférieure à celle du robot vert, loin de là!

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain quant à l'affrontement entre le grand robot rouge, et le génie doré de Paris.

  • Le trône de Taclamïn le Grand (Perspectives, LXXXIII)

    000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Capture de mon moi des astres, dans lequel je dis m'être réveillé, après avoir reçu un coup étourdissant, sur le sol d'une salle royale où se tenaient des chevaliers et des conseillers maléfiques.

    Le plus impressionnant toutefois restait Taclamïn, toujours surmonté de sa double flamme figurant comme deux ailes célestes. Elle en était du moins le souvenir certain, et dans sa rougeur légère on distinguait parfois le fil de plumes d'or, brillant comme un reflet – ou quelque spectre oublié qui, de moment en moment, croit pouvoir revenir sous les yeux des mortels.

    Le regard ardent de Taclamïn jetait devant lui d'autres lueurs, semblant être des lampes accrochées à son front; il rayonnait et défiait en quelque sorte la lumière répandue dans la salle depuis de curieux diamants incrustés dans des piliers de marbre: eux aussi luisaient, faisant émaner d'eux une clarté singulière, qui semblait ondoyer, ou palpiter, procéder par vagues, comme s'il se fût agi d'un souffle. Une vie était dans ces pierres, comme si un être céleste y avait été capturé, dont le cœur, en battant, créait la lumière dont avait besoin Taclamïn. Assurément les rayons des étoiles y avaient été enroulés, et un cœur y demeurant, un point central, doué de conscience et pareil aux génies des lampes, dans les contes orientaux. La clarté en était rutilante, pleine de curieux éclats scintillants. Une neige eût pu aussi lui servir de comparaison. L'art de Taclamïn ou de ses conseillers était véritablement consommé.

    Au plafond, des mosaïques polies représentaient des êtres effrayants, mais couronnés et glorieux, qui étaient sans doute de la famille du maître des lieux. Leur forme était repoussante, imprécise, inquiétante, mais ils tenaient des sceptres étincelants, et des êtres planétaires étaient assemblés autour d'eux agenouillés et soumis. Je reconnus le visage de ces êtres retardataires qui ont rejeté le chemin normal des hauts anges sous prétexte d'acquérir des vertus divines (et plus hautes encore), et qui à leur tour furent rejetés du ciel et confinés sur terre, mis en prison et sous la garde des génies, si cela est possible. Taclamïn et sa mère adoraient ces êtres qui étaient pour eux des cousins, et s'efforçaient certainement de les libérer et de leur donner les moyens de regagner les trônes perdus – persuadés qu'ils avaient été traités injustement, comme eux l'étaient!

    Des ombres torturées étaient représentées sortant de leur bouche, et se dirigeant vers le pays des hommes; on les voyait entourer ceux-ci, tenir leurs bras, s'enfouir dans leurs corps par leurs bouches et leurs nez, leurs yeux et leurs oreilles, et devenir leurs véritables conducteurs, tandis que les anges étaient tués, soumis ou enchaînés, repoussés au loin. C'était le projet de ces êtres, à moins que ce tableau ne racontât quelque chose qui était déjà arrivé... Je ne saurais le dire, mais c'était plus qu'effrayant, si l'on y songeait bien, c'était véritablement épouvantable.

    Les pensées qui avaient présidé à un tel tableau devaient, elles-mêmes, être montées d'un abîme, et, en un sens, je plaignis ceux qui l'avaient placé sur le plafond d'une salle royale, et ceux qui trônaient dans cette salle sous ces signes affreux. Je devais plaindre en particulier le vil Silesïn, maître officiel de cette tour mais jouet dans les mains de sa mère, la cruelle Doulad, qui se tenait derrière lui. Je ne savais pas encore, quand je la vis, que c'était là son nom; mais qu'elle fût sa mère aux yeux cruels, entièrement rouges et munis seulement d'une étoile d'or où aurait dû se trouver la prunelle, je n'en doutai guère, car elle semblait être plus vieille que lui, plus mûre, et en même temps lui ressemblait beaucoup: il lui avait emprunté ses traits durs et beaux à la fois, froids et splendides, orgueilleux, arrogants et purs, pareils à ceux des dieux. Mais sans la bonté qu'on leur prête, et marqués par l'égoïsme le plus profond. Leurs mâchoires carrées vibraient de tension, comme s'ils n'avaient jamais pu desserrer les dents, et leurs yeux, comme je l'ai dit, jetaient d'âpres feux!

    (À suivre.)

  • CXLVIII: la destruction du Grand Vert

    0000000.jpegLa dernière fois, chers lecteurs, dans cette saga étrange et singulière, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il domptait un robot vert énorme, et s'apprêtait à le tuer; toutefois, il l'avait entendu gémir. Mais il ne voulait pas l'épargner – car trop de vies étaient en jeu.

    D'ailleurs Aclanïm n'était qu'une machine, et son âme, si elle en avait une, retournerait dans le monde obscur dont elle avait été arrachée. (C'était le monde des âmes défuntes, mêlées pour leurs péchés aux ombres démoniaques; Fantômas y avait accès, et y puisait les souffles dont il avait besoin pour animer ses robots.) Sans s'arrêter donc au désespoir qu'il voyait sombrement flamboyer dans l'œil qui restait au monstre – sans se laisser émouvoir non plus par son sort triste et dur –, le Génie d'or se précipita vers la tête d'acier et, d'un coup tournoyant de son sceptre enchanté, il la lui brisa comme il eût fait d'un globe de cristal.

    Or, s'y tenait caché un gnome. Il était assis dans cette tête, tenant des commandes, envoyant le feu dans les membres de la machine. Sur le tableau de bord, devant lui, s'étoilaient des voyants de différentes couleurs, et des boutons les allumaient et les éteignaient quand il les pressait. On eût dit des pierreries brillant de leur propre feu, et cela avait de la beauté; car l'art de Fantômas était profond, puisait aux êtres obscurs dont l'existence précédait celle de l'humanité, et aux hommes les réalisations en sont étonnantes. D'aucuns ont dit que ces êtres étaient des hommes d'une autre planète bien plus avancés dans l'Évolution que ceux de la Terre, et ce n'est point tout à fait exact, mais point tout à fait faux non plus, en un sens, et si on ne le prend pas trop littéralement, cela a de la vérité. Il reste important de savoir que ces êtres sont toujours vivants, quoiqu'ils n'aient plus de corps distincts, s'ils n'en ont jamais eu un. Car ils se mêlaient dès l'origine à l'air, voire n'arboraient que des reflets aux tons changeants, faits apparemment d'eau luisante, ou de nappes ondoyantes, comme s'ils avaient eu le pouvoir de durcir les ondes et de s'en faire des corps semblables à des miroirs. Toutefois étaient-ils sous cet abord assimilés aussi à des illusions, car ils disparaissaient aisément de la vue, dès qu'ils ne voulaient pas qu'on les vît.

    Le gnome à vrai dire les avait connus, et appartenait à un peuple qui s'était allié à Fantômas, lorsqu'il leur avait rendu visite dans leur royaume sous la terre. Il faudrait, assurément, qu'un jour le Génie d'or rende à son tour visite à ces gens, pour savoir s'ils persistaient à nuire aux hommes, et à s'allier à leurs ennemis. Il y songea, en le reconnaissant.

    Mais des gerbes d'étincelles jaillirent du tableau de bord endommagé, et le gnome fut projeté par un souffle d'explosion, hors de cette tête brisée qui fumait abondamment. Il n'en mourut pas, mais roula sur le sol, et se releva aussitôt, tandis que le robot s'écroulait à son tour, dans un grand fracas et en répandant des morceaux de son corps brisé sur le macadam.

    Avec ses petites jambes, mais en boitant, le petit être noirâtre se glissa parmi les débris de la tour et de la machine tombée, et le Génie d'or voulut l'attraper et le ligoter de 000.jpgses liens cachés – créés à la façon de fils d'araignée par l'émeraude brillante de son bâton, quand il l'en commandait – et déjà des rayons ondoyants s'en échappaient, se durcissant en s'étirant et en s'allongeant vers le gnome, comme pour le saisir dans de vivants rets. Mais l'être obscur alors se transforma: ses jambes s'allongèrent jusqu'à devenir deux queues de serpents, et voici qu'il se tortilla, et disparut sous les gravats amoncelés.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui verra le Génie d'or affronter le grand robot rouge, ennemi de la tour Eiffel.

  • La capture de mon moi des astres (Perspectives, LXXXII)

    tacl.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Surgissement des dragons, dans lequel je dis avoir vu devant moi (c'est à dire devant mon double elfique, dans une dimension parallèle) deux chevaliers montés sur deux dragons ailés – dont je n'aurais pas pensé que, brisant les règles de chevalerie de mise dans le monde des Génies, ils oseraient m'attaquer ensemble.

    Mais Tocúl fils d'Arnil en dépassant son maître partit sur ma gauche, tandis que Taclamïn continuait à se diriger droit vers moi d'un vol tranquille et calme, déviant à peine sur ma droite en faisant une courbe; et lentement son dragon ouvrait sa gueule, me laissant voir son gosier de braise.

    Tocúl fit soudain jaillir de ses mains un filet que je n'avais point vu et qui, doré et clair, semblait animé de vie propre, et planer dans les airs en se dirigeant consciemment vers moi, puis en m'entourant soigneusement de toutes ses parties, à la façon d'une raie enveloppant une proie, au fond de l'eau. Brusquement il s'aplatit sur moi, et m'enserra. Je ne pouvais plus bouger, ni mon bon cheval, lui aussi prisonnier. Mais les vertus du filet nous empêchèrent de tomber au sol.

    Brièvement je me débattis, avant de constater la vanité de cet effort. Cela donna toutefois à Taclamïn le temps d'arriver jusqu'à moi, et de me donner un coup de poing magistral de sa main gantée d'argent, ce qui fit jaillir un éclair à mes yeux, avant que ne fusse complètement étourdi, et ne visse mille étincelles tourner en moi en furie. Une formidable douleur étreignait ma mâchoire, mais je n'en entendis pas moins une grossière injure à mon encontre de Taclamïn, dès qu'il m'eut frappé.

    Puis je me sentis saisi et emporté, pris aussi mon cheval, mais je ne distinguai que peu de chose; tout tournait autour de moi – j'étais sonné, comme on dit, et mes pensées embrouillées me paraissaient éclater et courir en tous sens sans que pusse déceler en elles le moindre sens. Les voix de mes ennemis fulguraient comme des coups de tonnerre pleines de haine à mes oreilles endolories, et je me demandai si je survivrais à cette capture, et ce que ces maufaés me voulaient.

    Reprenant finalement mes esprits, je vis que j'étais couché sur des dalles blanches, les mains liées derrière moi. Mais comme mes jambes étaient libres, je tâchai sans tarder de relever mon buste pour m'asseoir, ce que je parvins à faire. Je regardai alors calmement autour de moi, ne voulant pas montrer de peur. Les chevaliers de Taclamïn à quelque distance m'entouraient, placés dans une salle, et le visage invisible, caché par un heaume fermé; leurs yeux mêmes n'étaient guère dans leurs visières que des reflets bizarres, et ils ne bougeaient pas. On eût dit des statues, ou ce que les mortels nomment des robots, et qu'ils fussent éteints, à l'arrêt – ou, comme on dit, en veille.

    Mais sur un dais qu'on pouvait gravir de cinq marches, devant moi était un trône doré, et sur ce trôné doré était assis Taclamïn. Et debout à sa droite était Tocúl le Borgne, et, à sa gauche, assis sur un siège en retrait, était un homme dont je n'ai pas encore parlé, mage noir de l'entourage de la mère de Taclamïn, cousin infâme nommé Silesïn le Fourbe, et fils de Ducmïn l'Acerbe. Ses yeux perçants rayonnaient de haine et de raillerie mêlées, et dès que je l'eus vu je mesurai le mal qui était en lui, et qui formait autour de sa tête une ombre sombre, dans laquelle il me semblait parfois apercevoir un éclat, comme un œil. Certainement il avait accueilli un être de l'abîme par goût de la fausse puissance que sa race donne aux imprudents qui se vouent à eux. Le corps de Silesïn vibrait, et une électricité singulière l'habitait, laissait parfois courir des étincelles dans ses yeux ou au bout de ses doigts, qui sur ses genoux en tressautaient. Sa bouche aussi semblait contenir un feu, quand il l'entrouvrait. Il appartenait assurément à une race très ancienne, lui-même, quoique son apparence humaine pût donner le change aux naïfs.

    (À suivre.)

  • CXLVII: au cœur du combat, pour le Génie d'or

    000000000000000000.jpgLa dernière fois, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il s'employait constamment à sauver des Parisiens de la mort, assaillis par un robot qui s'efforçait de faire tomber de son épaule puissante la tour Montparnasse.

    Voyant cependant qu'il ne pourrait sauver toutes ces vies dont le péril s'accroissait, il décida de s'opposer frontalement à l'œuvre destructrice d'Aclanïm, et, se plaçant de l'autre côté de la tour, appuya de son côté sur le béton pour stabiliser l'édifice. Dès lors, si celui-ci continua de trembler, il cessa de vaciller, et Aclanïm le robot se sentit bloqué dans sa vile entreprise, il perçut que son action n'avait plus l'effet espéré.

    Le Génie d'or, suspendu à son bâton dans les airs, appuyait de sa main libre à la même hauteur que l'épaule du géant, vingt-cinq mètres environ au-dessus du sol, et empêchait ainsi l'édifice de s'écrouler, donnant le temps à ses occupants de sortir par la porte d'en bas après avoir pris l'escalier ou même l'ascenseur – bien que, parmi les vingt-cinq que compte la tour Montparnasse, treize de ces machines endommagées fussent désormais inutilisables.

    Furieux de se sentir ainsi contré, Aclanïm lâcha prise et, se servant de ses rétrofusées pour accélérer sa course et s'appuyer sur l'air, il fit le tour de la tour en un instant pour s'en prendre directement au Génie d'or. Or, celui-ci, comprenant qu'accepter la bataille était donner du répit aux Parisiens que le monstre n'attaquerait plus, s'employa à faire face à cet assaut, pour mieux occuper l'infâme destructeur.

    Aclanïm allongea son bras d'acier à une vitesse stupéfiante, pour un être aussi massif, et se saisit du Génie d'or, qui n'eut pas le temps de se dématérialiser; or, le monstre le serrait trop fortement dans sa main pour qu'il le pût encore, car quand son corps était ainsi saisi par un objet extérieur, il en perdait le contrôle et ne pouvait plus le wallpapersden.com_marvel-eternals-artwork_1400x1050.jpgchanger en brume, le dissiper. Un charme était sur lui, qui l'empêchait d'agir en ce sens.

    Comme le monstre avait laissé ses bras libres, il jeta un rayon vert de son sceptre sur l'œil droit d'Aclanïm, qui était gros et jaune, hideux et vitreux. Grâce à sa volonté, qui commandait directement ce rayon, le Génie d'or le rendit assez fin et pur pour briser la coque de l'œil traversée de foudres. Une flamme en sortit, puis de la fumée, et le monstre desserra brièvement son étreinte, comme surpris. Le Génie d'or prit son élan, et abattit la pointe inférieure de son bâton sur le doigt du robot qui était le plus proche de son menton, et voici qu'il le transperça, et le brisa à son tour, car aucun acier terrestre ne pouvait résister à la puissance de son bâton magique.

    La main du monstre eut un tremblement, et de ses bras le Génie d'or écarta les autres doigts, et se dégagea. Aclanïm ne s'attendait pas à telle vivacité et à une telle force de la part du Génie d'or; il poussa un gémissement, dans lequel son ennemi perçut le désir d'être épargné, déjà. Mais Solcum ne pouvait prendre le risque d'hésiter, et de ce qu'on appelle la fausse bonté: trop de vies de femmes et d'hommes mortels étaient en jeu, et six autres robots géants, chacun d'une teinte différente, ravageaient Paris en d'autres endroits, sans nul autre salut que lui pour ses habitants.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la destruction finale du robot vert et la découverte en son sein d'un étrange pilote caché.

  • Le surgissement des dragons (Perspectives, LXXXI)

    000000000000 (2).jpgCe texte fait suite à celui appelé La Première attaque de Taclamïn, dans lequel je parle de l'attaque dont mon double démonique fit l'objet, de la part de chevaliers dont je m'échappai en volant dans les airs, grâce à mon cheval ailé.

    Il y avait, à mi-hauteur de la tour, une terrasse, ornée de lanternes jaunes des plus gracieuses, et ceinte d'un parapet surmonté d'élégantes sculptures, représentant des animaux ou des guerriers saints, ailés et de la race des Dormïns, mais dont le visage fier était déformé par l'orgueil et le désir. Je les voyais, intrigué, de loin; j'étais étonné qu'un sculpteur eût osé donner de telles passions à des êtres aussi nobles. On reconnaissait leurs noms, en effet, à leurs armoiries; il y avait là Dal, Alar, Dëlïndor, Diénïn et d'autres encore. Mais l'artiste avait marqué leurs traits d'une fierté sans limites, avait même épaissi leurs muscles, multiplié leurs pierreries, leurs ors et leurs ornements, sur leurs armes et leurs hauberts, et ce n'était en rien conforme à la tradition, qui les montre modestes et simples, humbles et sans prétention, pleins d'attention pour autrui et dont la force s'appuyait surtout sur une volonté qu'habitaient des êtres purs, auxquels ils rendaient constamment hommage, étant des gens qui priaient et méditaient sur les mystères du ciel. Leur but était essentiellement de donner leur corps et leurs membres à des entités sublimes, mais sur ce parapet, on eût dit qu'ils tiraient leur force d'eux-mêmes, qu'ils étaient eux-mêmes les dieux. Il y avait là une manifeste hérésie, dont certainement le seigneur de la tour était coupable.

    Bientôt mon attention fut surtout attirée par un mouvement que je découvris sur cette terrasse. Car, surgissant de l'arrière de la tour, où devait se trouver une porte que je ne voyais pas, un dragon ailé que montait un fier chevalier couronné d'or marcha quelques pas, monta sur le parapet puis s'élança dans les airs pour voler vers moi. Et le chevalier avait aussi l'épée nue, et je reconnus un être d'une grande noblesse, car ses yeux fulguraient à travers le heaume fermé, et une double flamme ornait ses épaules, souvenir d'ailes divines. Le feu qu'il exhalait était tel qu'une obscurité était autour de lui, comme s'il repoussait par son éclat la clarté du soleil (qui alors se couchait), et ce génie m'apparut comme ayant des origines célestes, comme étant de la race de ceux que les hommes appellent les anges, habitants des étoiles – de Vénus, de Mercure voire de la Lune. On comprend, comme je le compris plus tard moi-même, qu'il s'agissait de Taclamïn, seigneur de la tour, sans doute accouru en oyant dire que je montais un cheval ailé et que moi aussi j'étais d'une haute origine, trop élevée pour ses chevaliers – quoique point trop pour lui, loin de là!

    Derrière lui, je vis un autre dragon ailé s'élancer – celui, je l'appris également plus tard, du demi-géant Tocúl le Borgne, fidèle bras droit du seigneur dela tour, habile comme personne ne l'est à dompter et à monter les dragons ailés – fils de la Terre et du Ver d'Abîme. Deux guerriers fiers ainsi s'apprêtaient à m'affronter, et je vis tôt que la rapidité de leur vol ne permettrait pas à mon brave Isniecsil de les semer s'il les fuyait – et d'ailleurs j'avais foi en ma force, et voulais l'exercer contre ces ennemis, ne les pensant pas assez fourbes pour m'attaquer ensemble.

    (À suivre.)