Génie doré de Paris

  • CLXXIII: la bataille des monstres d'algues

    genie d'or.jpgDans le dernier épisode de cette puérile série, nous avons laissé le génie doré de Paris alors qu'il venait d'être solidement saisi par des algues douées de personnalité au fond de la Seine, où il avait été auparavant projeté par le coup retentissant du grand robot rouge de Fantômas.

    Or ne se débattit-il d'abord que faiblement, le choc qu'il avait reçu l'ayant meurtri. Puis, se secouant et se réveillant, il fit soudain jaillir, de son bâton cosmique, un feu nouveau. Il entoura la gemme verte aux facettes bien taillées que son bâton maintenant à son bout supérieur, puis courut le long du sceptre même, et du bras droit du Génie d'or, qui tenait le bâton. Ensuite il remplit son buste, et, partant dans trois directions à la fois, sa tête, son autre bras et le bas de son corps, jusqu'aux jambes et aux pieds; et en faisant cela il étincelait et jetait de fins éclairs, et des pieds, du haut de la tête et de la main gauche ce feu vert s'exhala en gerbes de lumière, et le Génie d'or sembla plus fort, et vibrant de vouloir, et prêt à combattre d'une puissance renouvelée.

    Une fois de plus la clarté de Vénus, passant par la Lune réfléchissante, l'avait transformé, transfiguré, lui avait rendu tout son être de guerrier. Car est venue l'heure de le révéler: si la demeure ordinaire du Génie d'or et de sa dame Ithälun était le puissant château de la Lune, ils tenaient leurs pouvoirs du château de Vénus – de l'étoile qu'on appelle telle. En ce sens étaient-ils bénis, et dignes d'imposer la justice dans l'univers, et en particulier sur Terre. De cet astre tenaient-ils la gemme enchantée qu'ils avaient ajustée au bout du sceptre qu'ils avaient forgé dans leurs forges, en demandant aux Nains de remplir cet office. Et maintenant, de ce sceptre cosmique, le Génie d'or se servait, en projetant devant lui ce qu'on pourrait appeler son feu mystique. Et il était plein de vigueur. Quoique immortel, le Génie d'or grâce à lui se sentait rajeuni.

    Vibrant de colère, il attrapa de sa main gauche le tentacule qui lui enserrait le cou, et l'écarta sans peine, alors que dix hommes n'auraient pas suffi à en desserrer l'étreinte. Des éclairs surgirent de la gemme astrale, et chacun d'eux était pareil à un trait s'abattant sur d'autres tentacules, qui en furent sans tarder tranchés. Ceux qui ne l'avaient pas saisi se rétractèrent, frissonnant de peur, car il avait sans y mettre d'importants efforts consumé les sept bras qui lui avaient saisi différentes parties du corps. En bas, dans la vase, on comprit sa puissance, si on n'eut pas l'esprit assez éveillé pour en connaître la source. Toutefois, ou pour cette raison même, on persévéra dans le dessein de s'emparer du Génie d'or, et de l'amener aux bouches d'ombre de ces créatures, pour le déchirer et le partager, le dévorer et le dépecer. Et de nouveaux tentacules, rapides, vifs et tendus, s'élancèrent vers lui.

    La bataille devint furieuse. Et plusieurs Parisiens, depuis la rive, virent bouillonner l'eau du fleuve, et bondir à la surface des tentacules irrités, dans des gerbes d'écume. Ils étaient éclairés par la clarté de la Lune, les rayons de 000000.pngl'étoile du Berger et de simples lampadaires – car la nuit venait de tomber sur la ville sainte de l'immortelle France. L'effroi répandu en fut immense. On commença à courir, au hasard, ou à rester pétrifié par cette vision, dangereusement fasciné, et comme cette peur et cet envoûtement nourrissaient les bêtes putrides en leur faisant parvenir des effluves d'âme, elles aussi eurent soudain plus de force, et certaines, avides de sang humain, s'employèrent à se saisir des mortels ainsi mis à portée par leur folie propre.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser la suite au prochain, et découvrir plus tard la manière dont le Génie d'or se débarrassa finalement des monstres d'algues qui l'oppressaient – si du moins il y parvint, car peut-être fut-ce là la fin de ses aventures.

  • La prétention de Taclamïn (Perspectives, LXXXVI)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Dialogue des Génies, dans lequel je dis qu'un orgueilleux seigneur m'a entendu lui demander, alors que j'avais pris la forme de mon double elfique Radûmel le Fin, ce qu'il avait fait de mon cheval ailé Isniëcsil, et à quelle race lui-même appartenait.

    – Vil prétentieux», me répondit la voix en tremblant de rage, «petit gnome sans raison, qui es-tu pour oser faire la moindre demande à notre souveraineté? Tu n'avais pas entendu parler de nous, dis-tu. Et la faute en serait la nôtre? Depuis des siècles notre tour s'élève sur ces rivages, et tu n'es qu'un paltoquet sans noblesse véritable.

    «Sache que nous nous nommons les Oritëmer, et que nous venons de la haute terre de Dúniac, que les hommes dans leur folie appellent l'étoile de Vénus, et qui est d'une grande beauté. Or, l'eau qui sépare votre terre de notre île est si légère qu'aucun navire d'ici n'a jamais pu la franchir – traverser la mer luisante qu'elle constitue. L'air aussi en est trop léger pour que les hommes mortels l'inhalent, et survivent.

    «Mais tu sais que les Génies pourraient naviguer là, et atteindre cette terre – si elle n'était trop élevée pour eux, et si une barrière infranchissable de guerriers luisants montés sur des dragons n'en gardaient l'entrée, que jamais ils ne pourraient vaincre, eussent-ils la taille et la force des Géants de l'ancien temps. En tout cas l'eau et l'air n'en sont point trop légers, pour leur haute nature.

    «Notre race, donc, daigna franchir cette mer de gaz en sens inverse, pour vous illuminer et vous guider; car tant les Génies que les Hommes de la Terre ne suivent guère que leurs bas instincts, qu'inspire le vil Mardon, et leur être profond est enténébré. En devenant nos élèves, ils s'arracheront à leur destin funeste, et deviendront tels que des anges – au lieu de rester à ramper aux pieds du Malin séculaire. Au lieu de rester tels que des bêtes, ils deviendront de vrais êtres humains, libres et purs! Suivez donc notre lumière, entrez-y – dissolvez-vous-y, même, si vous le voulez –, et vous serez heureux.

    «Quant à ton cheval, que tu prétends ton ami, il est dans mon écurie, car je l'ai reconnu pour être d'une haute lignée, et non fait pour un être vil comme toi, qui suis sans même t'en rendre compte les injonctions du Malin dans sa caverne, lorsqu'il chuchote à ton oreille ses abjects conseils. Continuellement ses démons te suivent et te parlent dans des murmures que tu prends pour des souffles du vent, fou que tu es. Mais sois mon serviteur, et je te sauverai.

    «Cependant, ton cheval, tu ne le reverras pas, car j'ai décidé d'en faire la monture de mon prochain fils, mon épouse enceinte étant sur le point d'accoucher. Lui seul en est digne; pour toi, sache que continuer à le monter pourrait le souiller et ternir sa pure netteté, pendant que tu pourrais de ton côté te laisser étourdir par la flamme tournoyante de sa crinière blanche, et courir de grands dangers à cause de cela, ah, ah!» Ayant dit ces mots en effet il rit, et dans la salle les autres rirent aussi, se moquant de moi et tâchant de me rabaisser, alors qu'ils ne me connaissaient même pas. Je sentais le poids de leur rire et de leur regard méprisant sur mes épaules; mais mon âme n'en fut pas vaincue.

    (À suivre.)

  • CLXXII: histoire secrète des monstres de la Seine

    0000000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série répugnante, nous avons laissé notre récit dans une digression sur l'histoire des monstres végétaux tapis au fond du célèbre fleuve qui traverse Paris avant de s'écouler vers la Normandie. Je disais qu'on doutait de leur existence, voire qu'on affirmait qu'elle était un mensonge.

    Des hommes tombés dans la Seine et qui en avaient réchappé l'avaient pourtant raconté: ils avaient senti s'enrouler autour de leurs jambes des algues animées, pouvant être aisément pris pour des tentacules. Et ils avaient eu du mal à s'en débarrasser lorsque, nageant pour regagner la rive, ils en avaient éprouvé le besoin. Ils avaient eu le sentiment distinct qu'elles les poursuivaient, qu'elles étaient mues par des désirs précis, et une volonté évidente de leur nuire et de les enfouir sous l'eau, de les faire mourir.

    Quelques-uns, inquiétés par cette résistance occulte, avaient ouvert les yeux dans l'eau verte, et avaient vu, dans une obscurité effrayante, des yeux briller de la couleur de l'acier. Ils les scrutaient, avaient un air malin, et une intelligence cruelle en eux les avait plus effrayés encore que la perspective de mourir noyés tenus par les bras ondoyants partant du pourtour invisible de ces yeux.

    Et lorsque des gens étaient tombés dans l'eau à plusieurs, deux fois un nageur sauvé en avait vu d'autres attirés dans les profondeurs glauques par ces tentacules fins et disparaître à jamais de la surface de la terre. Cela ne constitue-t-il pas un témoignage suffisamment probant? Fous sont ceux qui nient sans savoir, parce qu'ils ne veulent rien croire qu'eux n'aient pas vu. Ils se comportent en aveugles qui nieraient les couleurs, c'est certain.

    Et puis d'autres légendes encore existaient, qui disaient que des saints, des mages, des héros avaient, dans l'ancien temps, enfermé dans des grottes des monstres infestant la Seine et s'attaquant aux riverains, dans leur cruauté dévorante. Il existe même une tradition qui affirme que des sorciers avaient un jour institué un culte 00000000000000000000000.jpginfâme dans lequel pour apaiser ces créatures, ou pour s'emparer de leur force, on accomplissait des sacrifices humains en leur honneur, jetant dans la Seine à leur intention des enfants, des vierges, des étrangers. Cela ne saurait n'être qu'un mensonge, il faut bien qu'il y ait dessous de la réalité.

    Un jour, Fantômas, donc, avait rouvert les portes closes de leurs prisons, créé une faille dans leur grotte entièrement fermée, en échange de services que ces monstres lui rendraient. L'œuvre accomplie jadis par des hommes et des femmes sages, il la détruisait ainsi d'un coup, par pur désir de se hisser au sommet, et de régner sur les autres êtres, de devenir le roi de la terre.

    Il avait procédé à des rituels incantatoires, et d'elles-mêmes les prisons s'étaient rouvertes, et les monstres d'algues avaient pu dégager leurs bras des grottes percées par le haut. Car ils les avaient longs, et filandreux. Et maintenant, ils tenaient le Génie d'or, gardien secret de Paris, ange fait homme grâce à la matière imaginale de Jean Levau, et ils se réjouissaient, et leur faim se doublait du désir de revanche contre lui et les siens, ainsi que nous l'avons dit.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la bataille qui opposa le Génie d'or aux monstres d'algues.

  • Le dialogue des Génies (Perspectives, LXXXV)

    000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Voix du génie-roi, dans lequel je dis qu'une entité mystérieuse, portée par le corps du roi Taclamïn (qui se tenait devant moi sur un trône) m'a demandé mon nom et ma maison, dans ce monde des génies où, Rémi Mogenet, je m'étais dédoublé en Radûmel le Fin.

    Mais il y avait comme une menace, dans cet ordre donné, et peut-être comme le désir de m'assujettir à une volonté autre. Car si cet être me parlait de l'intérieur, quelle chance y avait-il qu'il ne connût pas mes pensées ordinaires – ni mon nom, ni mon lignage, ni le lieu dont j'étais le gardien? Car vous le savez, nous, génies, ne sommes pas tant propriétaires que gardiens du lieu que nous habitons – et le sommes au nom des anges très hauts que les hommes appellent des dieux, et auxquels seuls les lieux appartiennent, puisqu'ils les ont créés.

    Certains génies, dotés de prérogatives spéciales, ont aussi créé des lieux – donné forme à des morceaux de l'univers qu'ensuite les hommes mortels appellent des pays. Mais ils en furent alors chargés par ces mêmes dieux, qui leur en confièrent l'exclusif pouvoir – leur ayant donné un sceptre surmonté d'une pierre, signe de leur puissance. Et il ne faisait pas de doute que les terres ainsi créées appartenaient bien aux dieux qui avaient donné ce sceptre, puisque celui-ci une fois rendu, le génie qui l'avait manié n'avait plus le pouvoir de créer rien – ne l'ayant point par lui-même. Et il en était désormais seulement le gardien.

    Mais je m'écarte de mon sujet – pour simplement expliquer une expression propre à mon peuple (tel que je l'avais intégré en devenant Radûmel le Fin – puisqu'ainsi était-il nommé – depuis mon âme d'homme mortel de Rémi Mogenet – puisque tel est le nom que les hommes m'ont donné, dans leur monde d'illusions et de fumées).

    Or donc, je déclinai mon nom et ma maison – ne pouvant faire que je n'obéisse à cette voix tonnante, issue d'un rang plus élevé que le mien, quoique la volonté en fût clairement mauvaise. Et je déclarai que j'étais Radûmel, dit le Fin, fils d'Anûl et de Tirëminel de la maison digne de Segän la Grande (ou Segwän, comme disent parfois les humains) – enfin, ami franc d'Ithälun la Belle.

    À ces noms, la bouche d'ombre s'élargit et un cri de colère en sortit, qui me prosterna vers le sol dallé, malgré ma position accroupie, et mes mains liées dans le dos. Aussi mon visage s'écrasa sur les dalles, comme si ma tête avait été frappée, ou giflée par un vent. Les yeux de Taclamïn lançaient des éclairs, et la bouche de Doulad aussi s'ouvrit en une grimace de rage – mais aucun son n'en sortit. J'entendis toutefois ses dents grincer, après, comme si la colère de l'esprit qui me parlait à l'intérieur se transmettait à elle directement – comme si elle n'était pour lui, à l'image même de son fils, qu'une vaine enveloppe.

    Il était clair que cette maison à laquelle j'appartenais était haïe de cette cour – je ne savais pour quelle raison.

    Un sifflement prolongé se fit entendre, et puis ces paroles: «Bien», me dit-on, «bien; de ces gens maudits, qui dit qu'il ne faut pas qu'ils existent? Un jour ils pourront servir d'esclaves, ou de pâture aux gens réellement dignes de régner, et de recevoir les sacrifices augustes des gens de foi. Peu importe. Dis-nous, dis-nous ce que tu es venu faire ici, et de quel droit tu as cru pouvoir emprunter ce passage – et aussi, de quel être et comment tu as reçu le cheval ailé, fierté des génies, joyau de la Terre, qui t'a porté dans les airs au moment où nous t'avons capturé? Réponds sans barguigner, car tu es en notre merci, et tu ne peux t'échapper.»

    À ces mots je répondis: «Je vous dirai, seigneur, je vous dirai tout cela sans faute. Mais d'abord dites-moi, je vous en prie, ce que vous avez fait de mon cheval, ce doux Isniëcsil dont vous parliez – et qui êtes-vous, vous-même. Car je ne comprends pas ce qui m'arrive, n'ayant point été prévenu de votre règne, de vos lois, de rien de ce qui vous concerne, n'ayant découvert votre château qu'aujourd'hui même.

    (À suivre.)

  • CLXXI: filles des algues et des Gargouilles, levez-vous!

    00000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette fascinante série, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait d'être projeté au fond de la Seine – où tentaient désormais de le saisir d'ignobles monstres tapis dans la vase, et qu'avait éveillés Fantômas de ses charmes secrets. S'ils étaient toujours rattachés par leurs jambes au sol, le démon avait au moins pu libérer leurs bras.

    Filles des anciennes gargouilles et des monstres d'algues que la Terre connaissait autrefois, ces viles créatures (appelées Docuniëlim) gardaient une haine farouche des êtres marchant à l'air libre ou se mouvant dans la lumière, hommes et anges. Leur jalousie à leur égard était sans limites, car elles continuaient à croire qu'ils leur avaient volé leur suprématie – et qu'ils l'avaient fait par traîtrise, sans aucune justice.

    Avec joie avaient-elles reçu le secours, puis la prière de Fantômas – puisqu'il s'agissait de leur donner le moyen de capturer un des génies stellaires dont elles avaient le plus eu à se plaindre, par le passé. Il les avait fait tant souffrir, lors des combats qui avaient eu lieu alors que l'être humain n'était qu'un songe, et que venant des étoiles des êtres avaient mis à bas leur règne infâme! Elles s'en souvenaient, de lui, de ses coups, de sa joie quand il les vit abattues; et elles lui en voulaient mortellement.

    Qu'il se fût mêlé à la substance corporelle d'un mortel ne les déconcertait en rien. Qu'il se fût bâti une enveloppe terrestre grâce aux projections psychiques de Jean Levau (elles-mêmes subtilement chargées de matière terrestre) n'atténuait en rien, non, leur désir de se egor-perepelitsa-beauty1.jpgvenger de lui et, à travers lui, de tous ses semblables! Cet homme-ange, ce génie au corps semi-palpable logeant dans la Lune était pour elles la proie idéale, qui saurait assouvir leur faim de sang.

    À la racine de leurs bras, elles conservaient en effet une bouche, un trou renforcé d'un bec qui leur permettait d'attraper, de digérer et de dissoudre les êtres qu'elles avalaient – pieuvres végétales d'un genre nouveau, algues animales des profondeurs glauques de la Seine ondoyante. Il était difficile de distinguer leurs bras de tentacules – ou même de lèvres effilées, amenant directement ce qu'elles saisissaient dans leur gueule, qui manifestait par des tourbillons le plaisir qu'elle avait à manger: c'est ainsi qu'elle faisait disparaître la proie dans sa noirceur.

    Êtres primitifs par excellence, nées à l'époque dite de la Lémurie, elles en avaient gardé des formes étranges, rappelant à l'être humain ses cauchemars les plus obscurs, et lui faisant croire qu'elles n'avaient point de volonté propre, qu'elles n'étaient mues, comme des plantes, que par des lois extérieures à elles-mêmes.

    Il n'en était rien. C'était là une grossière erreur, car ces êtres étaient de véritables monstres!

    Des légendes les avaient évoquées; des contes avaient été faits sur elles. On prétendait, parmi les gens intelligents, qu'elles avaient été inventées par les nourrices pour faire peur aux enfants. Pour les tenir sages et calmes, on leur aurait dit que des monstres d'algues allaient surgir de la Seine et venir les chercher, sans que cela correspondît à rien. Ces affirmations étaient, de nouveau, de grossières erreurs, communes à ceux dont l'intelligence ne pénètre pas les choses, aussi aiguisée semble-t-elle être à l'ignorant.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode inquiétant, pour renvoyer au prochain, quant à ce qui concerne ces êtres hideux de la Seine qui vivaient dans sa vase.

  • La voix du génie-roi (Perspectives, LXXXV)

    000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Regard de Doulad, dans lequel je dis que le roi des génies Taclamïn, après être resté longtemps immobile et pareil à une statue, venait d'esquisser un sourire.

    Tout se détendit dans la salle.

    Car, pendant le croisement de nos regards, à Taclamïn et à moi, tout le monde s'était figé – même le temps s'était comme arrêté. Et la lumière des piliers gemmés avait décru – comme si, en se fixant dans l'air, elle avait cessé de pouvoir éclairer les choses.

    Et il m'avait semblé, alors, que j'étais entouré de statues qu'un seul feu traversait, venu de Taclamïn et de sa mère. Ils étaient comme le foyer de leurs âmes, et par eux leurs yeux brillaient, malgré leur immobilité.

    Or, dès que Taclamïn eut esquissé son narquois sourire, la lumière recommença à briller normale, et les guerriers de la salle recommencèrent à frémir, à bouger, à respirer – et à faire cliqueter leurs armures dorées et se froisser leurs vêtements soyeux, lesquels ils portaient par dessus leurs armures.

    Taclamïn entrouvrit à ce moment la bouche, et je crus qu'un son allait en sortir – au moins quelque murmure indistinct, quelque chuchotement. Mais je n'entendis rien.

    Et pourtant je perçus quelque chose. De moi-même une voix inconnue semblait jaillir, en moi-même elle semblait résonner. Je sursautai, tant la surprise était grande: car il n'advient pas, si ce n'est en rêve, qu'en soi-même on entende une autre voix que la sienne. Or justement, c'est ce qui m'arriva alors.

    Je ne doutai pas que ce fût Taclamïn qui s'adressait ainsi à moi, en passant directement par les pensées. Je m'étonnai, car Taclamïn, tel que je le voyais de mes yeux, assis sur un trône doré, m'apparut comme un simple signe, l'indication d'une présence qui n'était pas en réalité dans le corps qui se tenait devant moi, mais en moi, dans les profondeurs de mon âme, dans la partie obscure où l'on dit que d'ordinaire se trouvent les démons.

    Ce n'est pas que la personne visible de Taclamïn fût inutile à mon âme, mais qu'elle ne servait qu'à éveiller une voix qui était aussi la mienne – mais sans l'être tout à fait. Qui était à la fois, étrangement, extérieure et intérieure – mienne et autre.

    Jamais je n'avais ressenti une telle chose. Assurément Taclamïn manifestait par là une grande puissance.

    Or, cette voix jaillie de mes profondeurs obscures fut en moi comme un roulement d'orage, et elle grandit jusqu'à m'emplir tout à fait, à tel point que même s'il y avait eu du bruit dans cette salle, ce qui n'était pas le cas, je ne l'aurais certainement pas entendu.

    À mesure que cette voix résonnait en moi, les yeux de Taclamïn s'animaient – envoyant des éclairs et clignotant au rythme des paroles prononcées. Et voici! dans l'air un autre être m'apparut, qui était un visage énorme, avec une bouche d'ombre qui l'occupait de plus de la moitié, si une telle chose est possible sans qu'il s'agît d'un monstre. Et le fait est que cet être était effrayant, et que j'eus l'idée qu'il s'agissait du véritable visage de Taclamïn, tel qu'il se manifestait dans l'air que je respirais, inhalais et exhalais, se tenant donc autant en moi qu'au dehors, et dédoublant, ainsi, le visage humain que j'apercevais sur le cou de celui qui était assis devant moi sur son trône d'or. J'eus un frisson, en ayant cette pensée, et, même, quelques cheveux se dressèrent sur ma tête.

    Je fermai les yeux, mais le visage revint à ma conscience, et je compris qu'il était projeté par mes propres yeux sur la paroi de l'air ou de mes paupières – et qu'il les utilisait pour se manifester différemment, d'une manière plus vraie que d'ordinaire. Il essayait littéralement de me posséder – et, en vérité, il y parvenait bien.

    D'abord je ne compris rien à ces mots qui étaient pour moi tels que des roulements d'orage. Mais, de même que des yeux plongés dans l'obscurité finissent par s'y habituer, et par distinguer les objets que la surprise jusque-là leur cachait; de même que, dans le flot d'une langue inconnue, on ne perçoit d'abord qu'un torrent dénué de sens, avant que, peu à peu, les sons émis s'ordonnent en idées qu'on saisit – de même, m'accoutumant à cette parole tonnante, je vainquis progressivement ma peur et des mots distincts me parvinrent, dans lesquels je perçus l'exigence plutôt banale de décliner mon nom et ma maison d'appartenance.

    (À suivre.)

  • CLXX: le combat du robot rouge

    0000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série incroyable, nous avons laissé le puissant génie de Paris à l'armure d'or et à la cape noire alors que, par la voie des airs, où il était hissé par son bâton enchanté, il se précipitait vers la tour Eiffel, attaquée par un grand robot rouge à la solde de Fantômas – qui d'ailleurs, de sa science subtile, l'avait forgé.

    Il n'attendit pas cette fois de mieux connaître les ressources de son ennemi, et l'attaqua directement, fondant sur lui à la vitesse de l'éclair – et les Parisiens qui le virent ne surent s'il s'agissait d'un missile inconnu de l'armée nationale ou d'une météorite tombant opportunément, ou providentiellement, sur le monstre de fer. Mais le robot était doté d'une sorte de radar – et il l'avait senti venir, l'avait perçu à l'avance. Et, au moment où le Génie d'or crut pouvoir le frapper de toute la force de son élan, ce robot (que l'on nommait Dacün) fit brusquement jaillir sa main droite, à une allure que nul n'aurait cru possible pour un être aussi gros, et frappa en plein vol l'imprudent assaillant.

    À vrai dire, le choc fut si brutal qu'un doigt du robot sauta, et qu'un autre se brisa. Mais le Génie d'or fut lui aussi sonné, et envoyé au loin – jusque dans la Seine, où il chut dans une grande gerbe d'eau écumeuse. Le monstre, pensant en avoir fini avec lui, retourna à sa tâche destructrice dirigée contre le monument le plus célèbre et le plus admiré de la capitale française.

    Mais c'était mal connaître le Génie d'or que de croire que ce simple coup eût pu le vaincre et tuer. Certes, il en avait reçu un choc inhabituel même pour lui, et son corps en avait été meurtri. Mais non brisé; car sa volonté forte le refaisait sans cesse, et il n'était pas de chair et d'os, comme le sont les hommes mortels, mais d'un souffle lumineux qui s'épaississait lorsqu'il le lui ordonnait. Seule son armure endommagée pouvait mettre plus de temps à se refaire, et des mailles s'en rompirent, à la poitrine gauche.

    Plus grave, néanmoins, est que quand Fantômas le vit, par les yeux du monstre rouge, tomber dans l'eau verdâtre du fleuve parisien, il s'empressa de tisser un sortilège et de lancer sur lui, par des formules incantatrices, des monstres des profondeurs, que jusque-là la vase avait maintenus cachés aux yeux des hommes: ils s'y 00000000000.jpgdissimulaient comme des larves. Jadis un sort les avait attachés au sol, à la façon d'algues, et ils y étaient enchaînés par les pieds et la taille. Souvent les hommes avaient pris leurs cheveux pour des plantes. Mais, quoiqu'ils fussent ainsi emprisonnés et empêchés de nuire aux hommes mortels – quoique les anges qui les avaient vaincus, ayant revêtu comme le Génie d'or armures brillantes et épées de feu, les avaient bien maintenus sous la coupe des gnomes qui commandaient à la terre –, ces êtres n'en étaient pas moins munis de longs bras griffus, et de mains que Fantômas parvint à libérer: car ils avaient été, lors de leur enchaînement dans l'or, placés le long de leur corps, mais Fantômas avait au moins ouvert cette brèche, dans leur prison. Et dès qu'il le leur eut ordonné, ils allongèrent ces bras immenses, pouvant s'étirer à l'infini, et s'étaient saisis du Génie d'or immergé, pour l'attirer dans leur immonde grotte, et éventuellement le dévorer.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer aux prochains, quant à la description détaillée de ces monstres, de leur tempérament et de leurs desseins, et bien sûr aussi ce que fit le Génie d'or pour se sortir de leurs griffes.

  • Le regard de Doulad (Perspectives, LXXXIV)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Trône de Taclamïn le Grand, où je décris la salle royale de Taclamïn l'elfe-ange et la mine orgueilleuse de celui-ci, ainsi que sa mère.

    Or, Doulad, assise en retrait, un peu dans l'ombre mais sur un dais, regardait son fils comme s'il eût été son protégé, maintenant les yeux fixés sur lui. De curieuses lueurs les traversaient, comme si elle envoyait par eux des pensées, et que ces pensées passassent en volant d'elle à son fils, le contrôlant à distance. Car son regard était intense, et les mains du marionnettiste s'y sentaient.

    De mes yeux propre de génie, puisque j'avais désormais la forme de Radûmel, je distinguais des visages, des signes, des choses dans ces lueurs qui allaient d'elle à lui, et devinais qu'il s'agissait d'un langage, que dans ces yeux étaient des paroles, qu'ensuite il n'avait qu'à penser et répéter, tel un robot. Elle avait sur lui cette puissante influence.

    Sans doute, pour elle, il avait beau avoir un corps distinct, il n'était pas réellement détaché d'elle et appartenait toujours à son ventre astral, était toujours dans la bulle de son âme, l'étrange globe dans lequel d'autres yeux que ceux que je lui voyais étaient ouverts, et brillaient. Il n'avait pas de bulle propre, pour ainsi dire, et sa propre âme était en retrait, obscurcie. Mais en souffrait-il? Je ne sais. Il avait la tête légèrement tournée vers sa mère, comme s'il l'écoutait, ou voulait toujours pouvoir la regarder, s'il en avait le loisir. Toutefois elle le maintenait dans son trône et le visage tourné vers ses sujets, car elle savait que l'illusion que par lui elle tissait était nécessaire à son règne.

    Tout ce qui m'apparut ainsi en divination fondée sur mille indices observés me fut confirmé par la suite. Au reste, ce genre de phénomènes est courant dans le monde des génies, et il n'est pas facile aux uns de le cacher aux autres, car même si certains sont très doués pour tisser des prestiges et cacher le vrai, l'œil des génies n'est pas bloqué comme celui des mortels par un voile épais appelé matière, illusion suprême tissée par un dieu très puissant, et ils peuvent toujours saisir par instants ce qui se trame dans l'ombre, aucun voile tissé par l'un d'eux n'ayant l'épaisseur et la dureté de la matière que tisse le dieu noir pour les mortels naïfs. Ainsi est-il plus difficile de les tromper. Mais ce n'est pas impossible pour autant, et Doulad s'employait à donner le change et à faire croire à la royauté libre et fière de son fils Taclamïn; d'ailleurs lui-même y croyait, et jouait le jeu, fou qu'il était.

    J'attendais qu'il s'adressât à moi. Il le devait. Mais il prenait soin de laisser s'installer un angoissant silence. Tout dévoué qu'il était à sa mère, tout semblable qu'il était à un pantin entre ses doigts, il n'en était pas moins rusé, en lui-même, comme si de puissants esprits des ténèbres l'inspiraient dans ses actions. À coup sûr sa mère les avait mis en lui, afin qu'il régnât en maître. Il était leur esclave, mais grâce à eux il assujettissait les âmes les plus fortes. En un sens, il était un véritable initié, s'il en avait perdu son âme. Il avait quelque chose de ce qu'on appelle un mage noir. Et telle était aussi sa mère, nommée à juste titre sorcière par ses ennemis.

    Taclamïn demeurait assis, parfaitement immobile, sur son trône doré, et, comprenant quel était son jeu, malgré mon angoisse je m'employai à rester de même assis sur les dalles polies, le regardant sans ciller. Ses yeux de feu me remplissaient de clarté, et même de la chaleur piquante m'en vint à la racine des cheveux et aux joues, ainsi que le long de l'échine, et bientôt je commençai à transpirer. Mais je maintins mon regard dans le sien. Soudain, il esquissa un sourire.

    (À suivre.)

  • CLXIX: le spectre robotique

    0000000000.jpgDans le dernier épisode de ce récit de croisade du bon génie de Paris contre Fantômas et ses inventions diaboliques, nous avons laissé le premier alors qu'il venait de renverser le grand robot vert Aclanïm au pied de la tour Montparnasse qu'il avait lui tenté de renverser. Et il venait de voir, s'échappant du crâne brisé de la machine humanoïde, un gnome-limace qui s'était enfui au sol sous les gravats entassés de la tour attaquée.

    Descendu jusqu'au sol le Génie d'or de sa force énorme souleva les gravats les plus lourds, tâchant de retrouver le gnome, mais au moment où il l'aperçut à nouveau sous les gravats soulevés et s'apprêtait donc à se jeter sur lui, il le vit s'élancer dans un trou de caniveau, creusé le long du trottoir. Il poussa un juron, et songea à arracher la plaque de béton de ses bras puissants, ou bien à la détruire d'un éclair de son bâton cosmique, mais son geste s'arrêta, quand il se souvint que d'autres robots, à d'autres endroits de la capitale, attaquaient les habitants et détruisaient les bâtiments. Il décida qu'il n'avait point le temps de s'occuper de cet être vil, qu'il fallait renvoyer à plus tard la mission de le capturer. D'ailleurs, il était de son devoir de respecter les constructions humaines, et il n'était pas sûr de pouvoir retrouver le monstre, l'intérieur des chaussées étant rempli de failles et d'interstices par lesquels il pouvait aisément disparaître.

    Désirant être sûr que son combat de la tour Montparnasse était bien fini, il se retourna vers le robot effondré, dont des fumées s'élevaient. Or soudain – nouveau prodige étrange – il crut voir, dans ces fumées, la forme à peine distincte d'un homme, qui éprouvait apparemment le plus grand mal à conserver des contours fermes et clairs. Le moindre souffle d'air l'étirait, le faisait osciller, le déformait, le rendant tel qu'un monstre – et en lui une sorte de bouche s'ouvrit dans un cri, sans qu'on puisse d'abord rien entendre.

    Mais un vent plus fort que les autres survint, et le spectre (car c'en était un) fut balayé, morcelé, dissipé, et un grand son strident retentit dans l'air – comme lorsque tombe un obus, mais semblant monter, plus que descendre. Le Génie d'or, quoiqu'il ne fût lui-même pas humain, mesura l'horreur de cette ombre qui avait cru pouvoir devenir, 00000000 (2).jpgou redevenir humaine en habitant un robot, et qui, à présent, était dans un abîme de néant pire que l'ancien – plus bas encore, s'il est possible. Car la raison ne saurait décrire une telle chose, en vérité. Elle est au-delà des mots du langage humain. L'évoquer même allusivement fait frissonner, et c'est une des choses que l'on ne mentionne jamais qu'en chuchotant, tant le mystère en est grand, et affreux. Nul n'a jamais pu savoir l'issue du destin de ceux qui tombent à cette hauteur, si l'on peut dire.

    Le Génie d'or toutefois n'avait point le temps de s'appesantir. Il savait qu'il devrait aussi détruire les six autres robots, que cela relevait de la nécessité absolue, et qu'il n'était pas question de faire du sentiment. C'était son devoir, et la faiblesse ne pouvait être dite de la bonté, en ces matières.

    En prenant son envol il se tourna dans l'air vers la tour Eiffel, tenant, comme à l'accoutumée, son bâton magique haut au-dessus de lui, puisque son feu le tirait à volonté. Là-bas, en effet, un grand robot rouge tâchait d'abattre la fameuse tour en tordant ses piliers de fer, et tout autour les gens, tant parisiens que touristes, s'enfuyaient en hurlant. À mesure qu'il s'avançait, il le voyait toujours plus distinctement – tandis que le vent soulevait et faisait claquer sa cape noire, et que le soleil faisait briller son armure dorée de ses doux rayons. L'humanoïde mécanique était d'un beau vermillon, assez semblable à Aclanïm dans son abord – avec ses bras épais, ses jambes puissantes, et le feu qu'il jetait de ses doigts sur la tour pour la rompre dans ses attaches. Tout autour de lui, des hélicoptères de l'armée française volaient, mais il les abattait un à un de ses missiles digitaux, fulgurants et meurtriers. Sa puissance ne semblait pas inférieure à celle du robot vert, loin de là!

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain quant à l'affrontement entre le grand robot rouge, et le génie doré de Paris.

  • Le trône de Taclamïn le Grand (Perspectives, LXXXIII)

    000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Capture de mon moi des astres, dans lequel je dis m'être réveillé, après avoir reçu un coup étourdissant, sur le sol d'une salle royale où se tenaient des chevaliers et des conseillers maléfiques.

    Le plus impressionnant toutefois restait Taclamïn, toujours surmonté de sa double flamme figurant comme deux ailes célestes. Elle en était du moins le souvenir certain, et dans sa rougeur légère on distinguait parfois le fil de plumes d'or, brillant comme un reflet – ou quelque spectre oublié qui, de moment en moment, croit pouvoir revenir sous les yeux des mortels.

    Le regard ardent de Taclamïn jetait devant lui d'autres lueurs, semblant être des lampes accrochées à son front; il rayonnait et défiait en quelque sorte la lumière répandue dans la salle depuis de curieux diamants incrustés dans des piliers de marbre: eux aussi luisaient, faisant émaner d'eux une clarté singulière, qui semblait ondoyer, ou palpiter, procéder par vagues, comme s'il se fût agi d'un souffle. Une vie était dans ces pierres, comme si un être céleste y avait été capturé, dont le cœur, en battant, créait la lumière dont avait besoin Taclamïn. Assurément les rayons des étoiles y avaient été enroulés, et un cœur y demeurant, un point central, doué de conscience et pareil aux génies des lampes, dans les contes orientaux. La clarté en était rutilante, pleine de curieux éclats scintillants. Une neige eût pu aussi lui servir de comparaison. L'art de Taclamïn ou de ses conseillers était véritablement consommé.

    Au plafond, des mosaïques polies représentaient des êtres effrayants, mais couronnés et glorieux, qui étaient sans doute de la famille du maître des lieux. Leur forme était repoussante, imprécise, inquiétante, mais ils tenaient des sceptres étincelants, et des êtres planétaires étaient assemblés autour d'eux agenouillés et soumis. Je reconnus le visage de ces êtres retardataires qui ont rejeté le chemin normal des hauts anges sous prétexte d'acquérir des vertus divines (et plus hautes encore), et qui à leur tour furent rejetés du ciel et confinés sur terre, mis en prison et sous la garde des génies, si cela est possible. Taclamïn et sa mère adoraient ces êtres qui étaient pour eux des cousins, et s'efforçaient certainement de les libérer et de leur donner les moyens de regagner les trônes perdus – persuadés qu'ils avaient été traités injustement, comme eux l'étaient!

    Des ombres torturées étaient représentées sortant de leur bouche, et se dirigeant vers le pays des hommes; on les voyait entourer ceux-ci, tenir leurs bras, s'enfouir dans leurs corps par leurs bouches et leurs nez, leurs yeux et leurs oreilles, et devenir leurs véritables conducteurs, tandis que les anges étaient tués, soumis ou enchaînés, repoussés au loin. C'était le projet de ces êtres, à moins que ce tableau ne racontât quelque chose qui était déjà arrivé... Je ne saurais le dire, mais c'était plus qu'effrayant, si l'on y songeait bien, c'était véritablement épouvantable.

    Les pensées qui avaient présidé à un tel tableau devaient, elles-mêmes, être montées d'un abîme, et, en un sens, je plaignis ceux qui l'avaient placé sur le plafond d'une salle royale, et ceux qui trônaient dans cette salle sous ces signes affreux. Je devais plaindre en particulier le vil Silesïn, maître officiel de cette tour mais jouet dans les mains de sa mère, la cruelle Doulad, qui se tenait derrière lui. Je ne savais pas encore, quand je la vis, que c'était là son nom; mais qu'elle fût sa mère aux yeux cruels, entièrement rouges et munis seulement d'une étoile d'or où aurait dû se trouver la prunelle, je n'en doutai guère, car elle semblait être plus vieille que lui, plus mûre, et en même temps lui ressemblait beaucoup: il lui avait emprunté ses traits durs et beaux à la fois, froids et splendides, orgueilleux, arrogants et purs, pareils à ceux des dieux. Mais sans la bonté qu'on leur prête, et marqués par l'égoïsme le plus profond. Leurs mâchoires carrées vibraient de tension, comme s'ils n'avaient jamais pu desserrer les dents, et leurs yeux, comme je l'ai dit, jetaient d'âpres feux!

    (À suivre.)

  • CXLVIII: la destruction du Grand Vert

    0000000.jpegLa dernière fois, chers lecteurs, dans cette saga étrange et singulière, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il domptait un robot vert énorme, et s'apprêtait à le tuer; toutefois, il l'avait entendu gémir. Mais il ne voulait pas l'épargner – car trop de vies étaient en jeu.

    D'ailleurs Aclanïm n'était qu'une machine, et son âme, si elle en avait une, retournerait dans le monde obscur dont elle avait été arrachée. (C'était le monde des âmes défuntes, mêlées pour leurs péchés aux ombres démoniaques; Fantômas y avait accès, et y puisait les souffles dont il avait besoin pour animer ses robots.) Sans s'arrêter donc au désespoir qu'il voyait sombrement flamboyer dans l'œil qui restait au monstre – sans se laisser émouvoir non plus par son sort triste et dur –, le Génie d'or se précipita vers la tête d'acier et, d'un coup tournoyant de son sceptre enchanté, il la lui brisa comme il eût fait d'un globe de cristal.

    Or, s'y tenait caché un gnome. Il était assis dans cette tête, tenant des commandes, envoyant le feu dans les membres de la machine. Sur le tableau de bord, devant lui, s'étoilaient des voyants de différentes couleurs, et des boutons les allumaient et les éteignaient quand il les pressait. On eût dit des pierreries brillant de leur propre feu, et cela avait de la beauté; car l'art de Fantômas était profond, puisait aux êtres obscurs dont l'existence précédait celle de l'humanité, et aux hommes les réalisations en sont étonnantes. D'aucuns ont dit que ces êtres étaient des hommes d'une autre planète bien plus avancés dans l'Évolution que ceux de la Terre, et ce n'est point tout à fait exact, mais point tout à fait faux non plus, en un sens, et si on ne le prend pas trop littéralement, cela a de la vérité. Il reste important de savoir que ces êtres sont toujours vivants, quoiqu'ils n'aient plus de corps distincts, s'ils n'en ont jamais eu un. Car ils se mêlaient dès l'origine à l'air, voire n'arboraient que des reflets aux tons changeants, faits apparemment d'eau luisante, ou de nappes ondoyantes, comme s'ils avaient eu le pouvoir de durcir les ondes et de s'en faire des corps semblables à des miroirs. Toutefois étaient-ils sous cet abord assimilés aussi à des illusions, car ils disparaissaient aisément de la vue, dès qu'ils ne voulaient pas qu'on les vît.

    Le gnome à vrai dire les avait connus, et appartenait à un peuple qui s'était allié à Fantômas, lorsqu'il leur avait rendu visite dans leur royaume sous la terre. Il faudrait, assurément, qu'un jour le Génie d'or rende à son tour visite à ces gens, pour savoir s'ils persistaient à nuire aux hommes, et à s'allier à leurs ennemis. Il y songea, en le reconnaissant.

    Mais des gerbes d'étincelles jaillirent du tableau de bord endommagé, et le gnome fut projeté par un souffle d'explosion, hors de cette tête brisée qui fumait abondamment. Il n'en mourut pas, mais roula sur le sol, et se releva aussitôt, tandis que le robot s'écroulait à son tour, dans un grand fracas et en répandant des morceaux de son corps brisé sur le macadam.

    Avec ses petites jambes, mais en boitant, le petit être noirâtre se glissa parmi les débris de la tour et de la machine tombée, et le Génie d'or voulut l'attraper et le ligoter de 000.jpgses liens cachés – créés à la façon de fils d'araignée par l'émeraude brillante de son bâton, quand il l'en commandait – et déjà des rayons ondoyants s'en échappaient, se durcissant en s'étirant et en s'allongeant vers le gnome, comme pour le saisir dans de vivants rets. Mais l'être obscur alors se transforma: ses jambes s'allongèrent jusqu'à devenir deux queues de serpents, et voici qu'il se tortilla, et disparut sous les gravats amoncelés.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui verra le Génie d'or affronter le grand robot rouge, ennemi de la tour Eiffel.

  • La capture de mon moi des astres (Perspectives, LXXXII)

    tacl.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Surgissement des dragons, dans lequel je dis avoir vu devant moi (c'est à dire devant mon double elfique, dans une dimension parallèle) deux chevaliers montés sur deux dragons ailés – dont je n'aurais pas pensé que, brisant les règles de chevalerie de mise dans le monde des Génies, ils oseraient m'attaquer ensemble.

    Mais Tocúl fils d'Arnil en dépassant son maître partit sur ma gauche, tandis que Taclamïn continuait à se diriger droit vers moi d'un vol tranquille et calme, déviant à peine sur ma droite en faisant une courbe; et lentement son dragon ouvrait sa gueule, me laissant voir son gosier de braise.

    Tocúl fit soudain jaillir de ses mains un filet que je n'avais point vu et qui, doré et clair, semblait animé de vie propre, et planer dans les airs en se dirigeant consciemment vers moi, puis en m'entourant soigneusement de toutes ses parties, à la façon d'une raie enveloppant une proie, au fond de l'eau. Brusquement il s'aplatit sur moi, et m'enserra. Je ne pouvais plus bouger, ni mon bon cheval, lui aussi prisonnier. Mais les vertus du filet nous empêchèrent de tomber au sol.

    Brièvement je me débattis, avant de constater la vanité de cet effort. Cela donna toutefois à Taclamïn le temps d'arriver jusqu'à moi, et de me donner un coup de poing magistral de sa main gantée d'argent, ce qui fit jaillir un éclair à mes yeux, avant que ne fusse complètement étourdi, et ne visse mille étincelles tourner en moi en furie. Une formidable douleur étreignait ma mâchoire, mais je n'en entendis pas moins une grossière injure à mon encontre de Taclamïn, dès qu'il m'eut frappé.

    Puis je me sentis saisi et emporté, pris aussi mon cheval, mais je ne distinguai que peu de chose; tout tournait autour de moi – j'étais sonné, comme on dit, et mes pensées embrouillées me paraissaient éclater et courir en tous sens sans que pusse déceler en elles le moindre sens. Les voix de mes ennemis fulguraient comme des coups de tonnerre pleines de haine à mes oreilles endolories, et je me demandai si je survivrais à cette capture, et ce que ces maufaés me voulaient.

    Reprenant finalement mes esprits, je vis que j'étais couché sur des dalles blanches, les mains liées derrière moi. Mais comme mes jambes étaient libres, je tâchai sans tarder de relever mon buste pour m'asseoir, ce que je parvins à faire. Je regardai alors calmement autour de moi, ne voulant pas montrer de peur. Les chevaliers de Taclamïn à quelque distance m'entouraient, placés dans une salle, et le visage invisible, caché par un heaume fermé; leurs yeux mêmes n'étaient guère dans leurs visières que des reflets bizarres, et ils ne bougeaient pas. On eût dit des statues, ou ce que les mortels nomment des robots, et qu'ils fussent éteints, à l'arrêt – ou, comme on dit, en veille.

    Mais sur un dais qu'on pouvait gravir de cinq marches, devant moi était un trône doré, et sur ce trôné doré était assis Taclamïn. Et debout à sa droite était Tocúl le Borgne, et, à sa gauche, assis sur un siège en retrait, était un homme dont je n'ai pas encore parlé, mage noir de l'entourage de la mère de Taclamïn, cousin infâme nommé Silesïn le Fourbe, et fils de Ducmïn l'Acerbe. Ses yeux perçants rayonnaient de haine et de raillerie mêlées, et dès que je l'eus vu je mesurai le mal qui était en lui, et qui formait autour de sa tête une ombre sombre, dans laquelle il me semblait parfois apercevoir un éclat, comme un œil. Certainement il avait accueilli un être de l'abîme par goût de la fausse puissance que sa race donne aux imprudents qui se vouent à eux. Le corps de Silesïn vibrait, et une électricité singulière l'habitait, laissait parfois courir des étincelles dans ses yeux ou au bout de ses doigts, qui sur ses genoux en tressautaient. Sa bouche aussi semblait contenir un feu, quand il l'entrouvrait. Il appartenait assurément à une race très ancienne, lui-même, quoique son apparence humaine pût donner le change aux naïfs.

    (À suivre.)

  • CXLVII: au cœur du combat, pour le Génie d'or

    000000000000000000.jpgLa dernière fois, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il s'employait constamment à sauver des Parisiens de la mort, assaillis par un robot qui s'efforçait de faire tomber de son épaule puissante la tour Montparnasse.

    Voyant cependant qu'il ne pourrait sauver toutes ces vies dont le péril s'accroissait, il décida de s'opposer frontalement à l'œuvre destructrice d'Aclanïm, et, se plaçant de l'autre côté de la tour, appuya de son côté sur le béton pour stabiliser l'édifice. Dès lors, si celui-ci continua de trembler, il cessa de vaciller, et Aclanïm le robot se sentit bloqué dans sa vile entreprise, il perçut que son action n'avait plus l'effet espéré.

    Le Génie d'or, suspendu à son bâton dans les airs, appuyait de sa main libre à la même hauteur que l'épaule du géant, vingt-cinq mètres environ au-dessus du sol, et empêchait ainsi l'édifice de s'écrouler, donnant le temps à ses occupants de sortir par la porte d'en bas après avoir pris l'escalier ou même l'ascenseur – bien que, parmi les vingt-cinq que compte la tour Montparnasse, treize de ces machines endommagées fussent désormais inutilisables.

    Furieux de se sentir ainsi contré, Aclanïm lâcha prise et, se servant de ses rétrofusées pour accélérer sa course et s'appuyer sur l'air, il fit le tour de la tour en un instant pour s'en prendre directement au Génie d'or. Or, celui-ci, comprenant qu'accepter la bataille était donner du répit aux Parisiens que le monstre n'attaquerait plus, s'employa à faire face à cet assaut, pour mieux occuper l'infâme destructeur.

    Aclanïm allongea son bras d'acier à une vitesse stupéfiante, pour un être aussi massif, et se saisit du Génie d'or, qui n'eut pas le temps de se dématérialiser; or, le monstre le serrait trop fortement dans sa main pour qu'il le pût encore, car quand son corps était ainsi saisi par un objet extérieur, il en perdait le contrôle et ne pouvait plus le wallpapersden.com_marvel-eternals-artwork_1400x1050.jpgchanger en brume, le dissiper. Un charme était sur lui, qui l'empêchait d'agir en ce sens.

    Comme le monstre avait laissé ses bras libres, il jeta un rayon vert de son sceptre sur l'œil droit d'Aclanïm, qui était gros et jaune, hideux et vitreux. Grâce à sa volonté, qui commandait directement ce rayon, le Génie d'or le rendit assez fin et pur pour briser la coque de l'œil traversée de foudres. Une flamme en sortit, puis de la fumée, et le monstre desserra brièvement son étreinte, comme surpris. Le Génie d'or prit son élan, et abattit la pointe inférieure de son bâton sur le doigt du robot qui était le plus proche de son menton, et voici qu'il le transperça, et le brisa à son tour, car aucun acier terrestre ne pouvait résister à la puissance de son bâton magique.

    La main du monstre eut un tremblement, et de ses bras le Génie d'or écarta les autres doigts, et se dégagea. Aclanïm ne s'attendait pas à telle vivacité et à une telle force de la part du Génie d'or; il poussa un gémissement, dans lequel son ennemi perçut le désir d'être épargné, déjà. Mais Solcum ne pouvait prendre le risque d'hésiter, et de ce qu'on appelle la fausse bonté: trop de vies de femmes et d'hommes mortels étaient en jeu, et six autres robots géants, chacun d'une teinte différente, ravageaient Paris en d'autres endroits, sans nul autre salut que lui pour ses habitants.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la destruction finale du robot vert et la découverte en son sein d'un étrange pilote caché.

  • Le surgissement des dragons (Perspectives, LXXXI)

    000000000000 (2).jpgCe texte fait suite à celui appelé La Première attaque de Taclamïn, dans lequel je parle de l'attaque dont mon double démonique fit l'objet, de la part de chevaliers dont je m'échappai en volant dans les airs, grâce à mon cheval ailé.

    Il y avait, à mi-hauteur de la tour, une terrasse, ornée de lanternes jaunes des plus gracieuses, et ceinte d'un parapet surmonté d'élégantes sculptures, représentant des animaux ou des guerriers saints, ailés et de la race des Dormïns, mais dont le visage fier était déformé par l'orgueil et le désir. Je les voyais, intrigué, de loin; j'étais étonné qu'un sculpteur eût osé donner de telles passions à des êtres aussi nobles. On reconnaissait leurs noms, en effet, à leurs armoiries; il y avait là Dal, Alar, Dëlïndor, Diénïn et d'autres encore. Mais l'artiste avait marqué leurs traits d'une fierté sans limites, avait même épaissi leurs muscles, multiplié leurs pierreries, leurs ors et leurs ornements, sur leurs armes et leurs hauberts, et ce n'était en rien conforme à la tradition, qui les montre modestes et simples, humbles et sans prétention, pleins d'attention pour autrui et dont la force s'appuyait surtout sur une volonté qu'habitaient des êtres purs, auxquels ils rendaient constamment hommage, étant des gens qui priaient et méditaient sur les mystères du ciel. Leur but était essentiellement de donner leur corps et leurs membres à des entités sublimes, mais sur ce parapet, on eût dit qu'ils tiraient leur force d'eux-mêmes, qu'ils étaient eux-mêmes les dieux. Il y avait là une manifeste hérésie, dont certainement le seigneur de la tour était coupable.

    Bientôt mon attention fut surtout attirée par un mouvement que je découvris sur cette terrasse. Car, surgissant de l'arrière de la tour, où devait se trouver une porte que je ne voyais pas, un dragon ailé que montait un fier chevalier couronné d'or marcha quelques pas, monta sur le parapet puis s'élança dans les airs pour voler vers moi. Et le chevalier avait aussi l'épée nue, et je reconnus un être d'une grande noblesse, car ses yeux fulguraient à travers le heaume fermé, et une double flamme ornait ses épaules, souvenir d'ailes divines. Le feu qu'il exhalait était tel qu'une obscurité était autour de lui, comme s'il repoussait par son éclat la clarté du soleil (qui alors se couchait), et ce génie m'apparut comme ayant des origines célestes, comme étant de la race de ceux que les hommes appellent les anges, habitants des étoiles – de Vénus, de Mercure voire de la Lune. On comprend, comme je le compris plus tard moi-même, qu'il s'agissait de Taclamïn, seigneur de la tour, sans doute accouru en oyant dire que je montais un cheval ailé et que moi aussi j'étais d'une haute origine, trop élevée pour ses chevaliers – quoique point trop pour lui, loin de là!

    Derrière lui, je vis un autre dragon ailé s'élancer – celui, je l'appris également plus tard, du demi-géant Tocúl le Borgne, fidèle bras droit du seigneur dela tour, habile comme personne ne l'est à dompter et à monter les dragons ailés – fils de la Terre et du Ver d'Abîme. Deux guerriers fiers ainsi s'apprêtaient à m'affronter, et je vis tôt que la rapidité de leur vol ne permettrait pas à mon brave Isniecsil de les semer s'il les fuyait – et d'ailleurs j'avais foi en ma force, et voulais l'exercer contre ces ennemis, ne les pensant pas assez fourbes pour m'attaquer ensemble.

    (À suivre.)

  • CXLVI: le défi du Grand Vert

    0000.jpgLa dernière fois, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il s'employait constamment à sauver les Parisiens de la mort, attaqués par un robot vert dans la tour Montparnasse.

    Comprenant qu'il lui serait difficile de tuer le Génie d'or, qui volait et se transportait instantanément d'un lieu à un autre, Aclanïm le Robot doué d'âme décida de multiplier les obstacles aux sauvetages nombreux que Solcum, à la vitesse de l'éclair, entreprenait – et voici! il plaça son épaule contre la tour Montparnasse (haute, comme on sait, de deux cent dix mètres), planta ses crampons rétractables dans le béton du parvis sud, s'arc-bouta et commença à pousser l'édifice, avec encore en son sein des centaines d'hommes et de femmes qui, sentant déjà trembler la tour, hurlèrent de plus belle.

    Aclanïm mesurait, de son côté, presque trente mètres – si large et mystérieuse était la science de Fantômas. Cela le faisait énorme. Et sa force était en proportion, et la tour commença à osciller de droite et de gauche, à mesure qu'il la poussait après avoir allumé ses puissantes rétrofusées, cachées sous ses semelles de fer.

    Des flammes et de la fumée nauséabonde sortaient du béton qui commençait à fondre là où ses pieds s'étaient plantés, et le parvis se craquelait, s'enfonçait, et dessous le plafond du souterrain que parcourait le train se fissurait, tant la pression était vive. Du haut de la tour, pendant ce temps, des gravats tombaient de la façade endommagée à la façon d'une pluie de pierres, et, en s'écrasant au sol, faisaient jaillir des nuages de poussière. Ils se mêlaient à la fumée noirâtre du parvis enfoncé et, en la rencontrant, virevoltaient et s'enroulaient, comme pris d'excitation. L'air devenu épais ne permettait plus de rien distinguer, et une chaleur suffocante se répandait dans les environs, et les derniers Parisiens présents fuyaient le long de l'avenue du Maine, courant sur la route comme des dératés.

    Dans cette épaisseur torride le Génie d'or jetait ses rayons bleutés, à peine visibles désormais; mais de son sceptre à l'émeraude éclatante il créa un vent qui dissipa cette masse suspendue, et bâtit un champ de force, 0000000000000000.jpgentouré d'une fine flamme verte, sur laquelle vinrent se briser et même se dissoudre les gravats qui menaçaient de le toucher. En le touchant, ils s'évaporaient comme une neige frappée par une flamme, et c'est une des choses les plus étonnantes que virent jamais des mortels en leur vie.

    Comme il repoussait les fumées, il réapparaissait constamment aux yeux de ceux qui, même à distance, depuis leurs fenêtres, regardaient ce combat, comme une étoile se montre en passant entre deux nuages; et chaque fois, un éclair partait de sa personne, qui réjouissait inexplicablement les cœurs. On voyait cette lumière transporter des hommes et des femmes depuis la tour et les déposer sur l'avenue, et on n'y comprenait rien, sinon que c'était un miracle inattendu, et qu'on pensait venu le dernier jour des mondes, quand les merveilles s'ajoutent aux merveilles.

    Le Génie d'or continuait cependant de sauver ces vies, allant d'un endroit à l'autre, rattrapant de ses bras les hommes et les femmes qui tombaient des fenêtres brisées de la tour désormais chancelante, et il n'avait pas le temps de penser à ce que voyaient de lui les Parisiens qui le regardaient.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à l'affrontement direct qui enfin opposa le Génie d'or au robot Aclanïm.

  • La première attaque de Taclamïn (Perspectives, LXXX)

    0000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Triste Pensée de Taclamïn, dans lequel je parle, sous l'identité d'un double démonique, d'un seigneur-démon orgueilleux qui voulait devenir le seul dieu de la Terre, et qui avait, à l'entrée d'une vallée, créé une magnifique tour au collier de rubis, qui faisait croire, tant son éclat était grand, à la bonté de son cœur.

    Or, arrivé en ces lieux à la fin d'une douce journée, je ne fus pas loin de croire que les rubis de la tour étaient ceux du collier de Vesper – qu'on dit l'étoile de Vénus, celle que comme un diadème elle porte au front. Car ils soutenaient la lumière rayonnante du soleil même, alors que derrière moi il déclinait sur l'horizon. Et soudain parut, à côté de lui, effectivement, comme une première étoile, la douce Vesper aux rayons chatoyants. Et il devait bien y avoir un lien avec les rubis de la tour rangés en collier autour de son sommet, car dès qu'elle parut, ces rubis s'allumèrent, comme éveillés à une vie nouvelle, comme répondant à un appel. Ils devinrent de véritables lampadaires, mais des lampadaires vivants, et qui faisaient comme signe à l'étoile qu'ils aimaient. D'elle étaient-ils venus? Est-ce sa lumière, que Taclamïn était parvenu à capter?

    Je doutais toujours moins que le bâtisseur et propriétaire de cette tour ne fût un grand homme, et je me promettais de le féliciter et de le louer, de l'aimer et de le congratuler, dès que j'aurais l'heureuse occasion de le rencontrer.

    C'est alors que, au bas de la tour, une porte s'ouvrit, coulissant dans la paroi, laissant vide une ouverture sombre. Dans un bruit de tonnerre, deux chevaliers sortirent. Leurs armures étaient brillantes, et du feu jaillissait des sabots de leurs chevaux tandis qu'ils se précipitaient vers moi.

    Au lieu de venir paisiblement et amicalement, ils s'élançaient l'épée nue au poing, et voici! j'étais très étonné de leur attitude, et me demandais ce que j'avais bien pu faire à leur maître ou à eux-mêmes. Je ne pus faire que je ne sortisse à mon tour mon épée brillante et ne plaçasse à mon bras gauche mon bouclier ovale, puis ne baissasse la visière de mon heaume et ne me tinsse prêt à répondre à leur assaut.

    Mais de loin je les hélai, tâchant de comprendre ce qui les poussait à agir ainsi. Ils ne me répondirent pas et, sombres et fiers, continuèrent à galoper vers moi.

    Ne voulant point me battre et préférant croire en une méprise, j'ordonnai à mon cheval chéri le brave Isniecsil de déployer ses ailes de feu et de m'emmener dans les airs, hors de portée des deux chevaliers agressifs. Ainsi fit-il, et les chevaliers eurent beau frapper l'air de leurs cris et tracer des moulinets de leurs épées, je me tenais tranquillement dans les hauteurs, me dirigeant vers la claire lumière des rubis servant de collier à la tour phallique, heureux de pouvoir sentir l'air du soir glisser sur moi à travers mon haubert.

    (À suivre.)

  • CXLV: la bataille du Grand Vert

    robot-roboty-fantasy-art-art-robot-robots-fantastika-kiborg.jpgDans les derniers épisodes de cette étonnante série, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il avait sauvé des humains de l'attaque d'un des robots géants de Fantômas, distincts entre eux selon leur couleur arborée.

    Or, quand le Grand Vert que l'on nommait Aclanïm vit le Génie d’or, vivant bouclier de Paris, agir comme nous l’avons dit, il fut furieux au nom de son maître Fantômas, ayant en lui une forme de conscience animale (un peu comme celle d’un chien), et il tendit sa main lanceuse de missiles vers lui.

    Trois rayons de feu jaillirent, sortant de ses trois plus longs doigts, ouverts à leurs bouts. Difficile était-il d'y distinguer de solides projectiles. Mais certainement ils devaient y être, car les rayons étaient durs et solides, comme si la lumière s'en était cristallisée jusqu'à former des balles.

    Aucun des trois cependant n'atteignit le Génie d'or qui, les ayant vus du coin de l'œil, eut le temps de se dématérialiser et de les laisser passer à travers la brume bleue et scintillante qu'il laissait derrière lui dès qu'il se dématérialisait. Puis, se rematérialisant une dizaine de mètres plus loin (il ne pouvait le faire au-delà de cette distance sans laisser du temps se dérouler, et il n'en avait point à revendre, pour la mission qu'il voulait accomplir), il recommença, sans plus se soucier du Géant vert, à aller et venir pour sauver les Parisiens effarés, en les prenant par la taille ou le bras et en les suspendant au-dessus du sol, puis en les déposant à terre le plus rapidement qu'il le pouvait sans les blesser.

    À vrai dire, il allait, dans cette tâche, si vite, et il dégageait à chacun de ses vols tant de brume bleue mêlée de clarté que les mortels qu'il saisissait n'avaient guère le temps de le distinguer. Et ils étaient stupéfaits, et se pensaient les heureux bénéficiaires d'un miracle: un vent bleu, dirent-ils plus tard, s'était emparé d'eux, puis les avait fait tourner sur eux-mêmes avant de les poser délicatement à terre, et ils s'étaient sentis comme soutenus sur un coussin d'air teinté d'azur. Ils rêvaient tout éveillés, et on s'étonna bien, en les entendant, de ces genie d'or.jpgapparitions fantastiques qui leur avaient apparemment rendu service. On se perdit, comme d'habitude, en conjectures, mais on ne sut démêler ce qui s'était passé – et, en tout cas, personne ne voulut jamais songer à un être pensant qui eût agi, dans ce vent bleu et brumeux que parsemaient mille clartés. Si prompts sont les mortels à se croire seuls doués de raison, avec leur pauvre cerveau de chair!

    Quelques-uns seulement osèrent parler d'extraterrestres; mais on noya leur idée judicieuse sous des considérations abstraites relatives au nombre de planètes habitables dans l'univers – et on mentionna que certainement, ces êtres ne pouvaient point se soucier des humains, trop insignifiants dans le grand tout.

    Ô pauvres orgueilleux qui prennent fierté de leurs raisonnements sous prétexte de modestie lucide! Ils ne savent pas que les extraterrestres ne sont pas si loin que l'on doive à leur sujet invoquer les galaxies lointaines – et que, mêlés aux défunts et, dans les temps anciens, pères des hommes, ils se soucient constamment d'eux, lesquels ils aiment et chérissent!

    Car c'est par amour que le Génie d'or sauvait les Parisiens de la mort, et contrait les menées de Fantômas en affrontant ses robots immondes. Et il était un habitant de l'orbe lunaire, où il voyait passer les ombres de ceux qui mouraient, mais aussi de ceux qui naissaient, aussi curieux que cela paraisse à l'esprit ordinaire.

    Mais il est temps, bienheureux lecteur, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite et à la reprise de cette merveilleuse aventure. La prochaine fois, nous verrons le Génie d'or au corps à corps avec le Grand Vert, Aclanïm.

  • La triste pensée de Taclamïn (Perspectives, LXXIX)

    taclam.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Tour de Taclamïn, dans lequel je parle, sous l'identité d'un double démonique, d'une tour fabuleuse bâtie par la science du ciel.

    Face à cette tour splendide (admirable même pour le peuple des génies, qui n'avaient pas tous la science issue du ciel de Taclamïn), je ne doutais pas, dans ma naïveté, que le seigneur n'en fût un homme riche et bon, sage et généreux. Je devinais que les rubis brillants du sommet guidaient les voyageurs la nuit, créant de nouvelles étoiles sur terre, à portée de tous. Certainement, songeais-je, le but d'un tel seigneur était de secourir les gens, de leur rendre service, et, servant d'exemple, de tirer toutes les âmes vers le bien. La beauté de la lumière qu'il créait par ses arts devait, soulevant les cœurs d'enthousiasme, animer en eux le désir de bien faire – condition nécessaire à la fusion de chacun avec la flamme douce qui émanait des rubis. Or elle en suscitait le désir, et ses feux suaves touchaient étonnamment les consciences, faisant naître en elles l'image d'hommes et de femmes dansant dans une atmosphère vermeille, entourés d'éclairs d'or, et vivant dans une coupe. Il n'était pas d'âme qui ne voulût les rejoindre.

    Tel était l'art de Taclamïn qu'il avait, dans ces pierres, sans doute capté la lumière des étoiles, et emprisonné. Vivante et pure elle rayonnait en palpitant, comme un souffle l'animait qui la faisait trembler et clignoter, et on sentait en elle une présence glorieuse, un rayon divin qui s'y reposait.

    Il est peut-être vrai que le grand-père de Taclamïn, l'auguste Anum, n'avait eu aucune intention mauvaise, en enseignant l'art de capter les étoiles à son fils, et à plusieurs mages parmi les génies: il pensait réellement rendre service, et partager ses bienfaits. Il n'était pas venu sur Terre les mains vides et, cherchant à se faire aimer et à se justifier de son mariage impie, de ses noces désapprouvées par les membres de son peuple céleste, il avait déployé des trésors de bonté pour faire le bien autour de lui. Mais déjà son fils avait montré de l'orgueil, se prétendant déçu par le manque de reconnaissance des gens de la Terre, et son petit-fils était pire, car il avait développé, au contact de certains mauvais esprits de l'abîme qu'il croyait seuls dignes de fréquentation, une tendance à la cruauté et à l'arrogance; il était devenu pour une large part un magicien noir, notamment par l'intermédiaire de sa mère, puissante sorcière ayant des démons dans son cousinage.

    Pour autant, sa ruse était suffisamment grande pour n'en rien laisser paraître, et pour faire croire qu'il marchait dans les travées de tous ses aïeux, y compris et surtout de son saint grand-père – qu'il n'avait que le bien du peuple au cœur dans toutes ses entreprises. Ce n'était pourtant pas le cas.

    Il croyait certes faire le bien des gens; mais il savait bien que c'était malgré eux. Il croyait leur faire honneur, pour ainsi dire, en buvant leur sang, et en l'intégrant à son noble organisme: il disait qu'ainsi leur vie se transfigurait en la sienne! C'est pourquoi il pratiquait en toute bonne conscience le sacrifice abject des êtres humains, persuadé que sa folie était de la raison, et que ses rêves étaient des vérités objectives, que ce qui l'arrangeait correspondait à des lois.

    Et vide de piété vraie il insultait souvent les anges, les habitants du ciel dont il sentait qu'ils s'opposaient à lui. Il les prétendait fourbes et hypocrites, et assurait que leurs cousins qui vivaient dans l'abîme leur étaient bien supérieurs; qu'eux avaient pour dessein de libérer la Terre, et, par son intermédiaire, de la changer en étoile. Mais il le concevait comme s'il devait devenir le dieu de cette étoile, et régner sans partage sur tous ses habitants. Il se vantait de ses hautes origines, et affichait son mépris pour tous les autres. En vérité, aucune aspiration n'existait en lui pour faire progresser la liberté, l'égalité et la fraternité – de transformer les êtres terrestres en dieux. Il voulait seulement qu'ils fussent ses esclaves, et que lui soit un dieu absolu, suprême, sublime, fourbe qu'il était lui-même!

    (À suivre.)

  • CXLIV: les desseins secrets de Fantômas

    fantomas 1.jpgDans le dernier épisode de cette série retentissante, nous disions que Fantômas commençait à acquérir de l'autorité parmi le peuple grâce à ses mensonges.

    Pourtant il ne comptait pour rien la vie des mortels ordinaires, qu’il méprisait. Et il en haïssait d’autant plus le Génie d’or qui, lui, aimait les mortels, alors même qu'ils lui étaient inférieurs par nature, et de naissance. Il manifestait ainsi la volonté sainte des êtres célestes qui l'avaient envoyé. Fantômas, de son côté, n'exécutait que celle des esprits de l'abime, auxquels il s'était voué.

    Or, il ne voulait pas croire qu'il y eût de vraies différences entre les entités grandioses d'en haut et les entités profondes d'en bas; il ne les comprenait pas, les niait! À ses yeux, tous les êtres plus anciens que les hommes étaient semblables, et les plus accessibles étaient simplement les meilleurs, les plus intéressés au progrès de l'humanité. Ceux qui s'étaient mêlés à la Terre l'avaient fait, croyait-il, par pure bonté. Il ne voyait pas leurs vices, et qu'ils s'étaient liés à la Terre faute d'avoir pu gagner le Ciel où vivaient leurs frères – faute de pouvoir vivre ailleurs. Car ils se nourrissaient d'elle comme des vampires – comme des sangsues se nourrissent de leurs proies.

    Et s'il frayait avec les démons restés sur Terre, c'est parce qu’ils restaient seuls à sa portée: les autres les avaient laissés en arrière, notamment pour rejoindre l'orbe lunaire – ou bien de Mercure, voire de Vénus!

    Souvent les les hommes leur servaient d'esclaves inconscients, ils les habitaient à la façon de pantins, de coques vides, aspirant leur essence vitale, et régnant sur Terre par leur intermédiaire. Car eux étaient trop évanescents fantomas 2.jpgpour avoir prise directement sur la matière; pour cela, ils devaient se servir des corps humains comme de véhicules. Fantômas l'avait remarqué mais, au lieu de s'en plaindre ou de s'en effrayer, il en avait tiré son parti, persuadé qu'il pourrait contrôler ceux qui s'étaient emparés de lui, en négociant: il jouait le rôle du maréchal Pétain face au chancelier Hitler. Dans les faits, lui jadis noble romain, il était l'esclave particulier de ces êtres, quoiqu'il se crût leur ami, et se gonflait d'orgueil à cette pensée. À ses yeux, il s'agissait d'extraterrestres venus d'une autre galaxie qui s'étaient révélés à lui il y avait de cela de nombreux siècles, et qui cherchaient à aider l'humanité malgré leurs congénères des étoiles qui restaient indifférents au sort des hommes; il ne voyait pas, dans ces pensées, la fourberie et le mensonge.

    Par leur art, quoi qu'il en soit, il s'était créé un corps de brume épaissie qui avait traversé le temps et l'avait rendu immortel. Parce que cet art avait donné de réels fruits, il faisait confiance à ces êtres. Il agissait en égoïste, aveuglé par de profondes illusions.

    Lorsqu'il apparaissait aux autres hommes, ils le haïssaient: il était devenu laid, comme un cadavre animé. La brume dont il était constamment entouré puait affreusement, était grasse et sale. Ses yeux rouges étaient pareils à la braise, et on le disait un démon, quoiqu'il eût encore en lui quelque chose d'humain. Mais c'est par lui, par ce reste de corps vivant que les démons au sens propre s'exprimaient, et agissaient de façon privilégiée. Le trompant, ils lui avaient fait croire que son projet de robots dévastateurs géants était né de lui, mais ils l'avaient instillé dans son esprit, et lui avaient même montré comment s'y prendre.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode. La prochaine fois, nous reprendrons le cours de la bataille menée par le Génie d'or contre les robots énormes de Fantômas, en particulier Aclanïm, autrement appelé le Grand Vert.

  • La tour de Taclamïn (Perspectives, LXXVIII)

    tower.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Marche de Radûmel, dans lequel, me prenant pour un elfe, je raconte le plaisir que j'ai eu à me promener en marchant sur le sol, plutôt qu’en volant sur mon cheval ailé. J’étais alors dans une merveilleuse vallée du pays des génies, appelée Douralmón.

    Et j'admirais le paysage aux contours nets, fixes et purs, si différent de la forêt de nuages aux formes changeantes, et les pentes herbues et fleuries des montagnes me réjouissaient le cœur, semblant tendre vers moi de longs bras pleins d'amour.

    Soudain, je vis au loin la tour de Taclamïn, à l'étonnante beauté. À son service étaient de puissants mages, et, si pervers fût-il, il disposait, lui-même, d’une science hors du commun, qu’il tenait de ses ancêtres angéliques: car il était de haute lignée, et le père de son père était venu sur Terre depuis la Lune; il avait aimé les couleurs de la Terre, ainsi qu'une nymphe qui les avait dans ses yeux, et il l’avait épousée, pour qu'elle lui donne des enfants. Depuis, il était resté sur la Terre, et y avait fondé une puissante maison. Taclamïn ainsi avait eu longtemps des ailes, à l’image de son grand-père, avant de les perdre à l’âge adulte sous l’influence délétère de l’air terrestre. Mais il avait conservé l’art de faire naître de hautes tours des profondeurs, et de manier la roche comme s’il se fût agi de plantes, de la rendre plastique et imprégnée de vie – et quand son donjon était sorti de terre, il était comme un énorme radis de marbre qui eût poussé à vive allure, ou comme quelque phallus géant, ranimé des temps anciens. Car on sait que les Géants avaient une peau de pierre, quoiqu’elle fût vivante, et plastique – quoiqu'elle fût gonflée d'éthérique. Et l'art des mages a souvent consisté à les ranimer, après leur anéantissement sous les coups d'Alar et de Dordïn son père, ainsi que de toute leur maison.

    Et pour accomplir ce prodige, Taclamïn prononça les formules d’éveil qu’il connaissait de son père qui les connaissait du sien, et sa voix résonnait sur les ondes de la rivière voluptueuse, et elle était soutenue par le chœur des mages de la maison de son père - initiés par le père de son père selon les secrets de l’orbe lunaire.

    Or cette tour qui naquit ainsi était haute, lisse, élancée, fine, et d'étranges veines roses la traversaient en s’enroulant autour d’elle, comme autour d'un membre. Et au sommet une couronne de rubis brillants la ceignait, comme à un front, et encore au-dessus était une coupole d'or, comme un chapeau. Elle était magnifique; on n'eût pas pu en voir de plus belle au monde, en ce temps-là, et toutes les tours des mortels étaient imitées de celle-là, soit que Taclamïn les eût invités à l'admirer, soit qu'ils les eussent vus en rêve, à la faveur d'une sortie de leur corps: leurs âmes étaient venues jusqu'au seuil de Taclamïn qui, grâce à ses puissants dons, les avait bien vues; et il les avait laissées faire, il les avait laissées vaguer autour de sa tour et dans son domaine, afin d'accroître son prestige auprès des hommes, et les fasciner sans qu'ils connussent l'origine du charme qu'il leur jetait. Souvent ainsi les hommes accomplissaient ses volontés sans le savoir, pour leur bien ou pour leur mal, et même quelques-uns, éblouis par cette vision, devenaient fous, perdaient la raison, et devenaient les esclaves de Taclamïn, pour leur bien ou pour leur mal. Car d'aucuns exécutèrent ainsi des ordres maléfiques, qui tendaient à immoler des mortels à Taclamïn (souvent des enfants et des jeunes filles), mais souvent aussi Taclamïn leur dispensait par ce biais des enseignements spéciaux, leur montrant de grands secrets, dont l'humanité ensuite profitait.

    (À suivre.)