Education

  • La notion de dérive sectaire

    00000000000.pngLes officines gouvernementales françaises ont défini un principe assez connu dans l'espace francophone appelé dérive sectaire, et sa manifestation juridique est curieuse. Car elle ne se traduit aucunement en droit, elle n'a aucun reflet dans les lois. Il s'agit simplement d'un dispositif administratif autorisant les fonctionnaires à agir selon le sentiment qu'ils ont d'une dérive sectaire.

    De fait, il ne peut s'agir de rien d'autre que d'un sentiment, puisque la notion a une résonance clairement morale, et la raison pour laquelle elle ne se traduit pas dans les lois est évidente: le principe de liberté de conscience ne le permettrait pas.

    Mais il est curieux que l'administration, qui s'appuie sur des lois en théorie si justes, cherche au fond à les contourner en agissant directement au nom de principes supérieurs, si sacrés que personne n'ose les contester: oui, à tout le peuple, la dérive sectaire apparaît comme une chose horrible, devant être combattue, même si l'appréciation en est floue, même si les principes fondamentaux de la République ne permettent pas qu'elle se traduise dans les lois.

    Il s'agit à mon sens d'une survivance de la croyance au diable qui, reproduite dans le système philosophique officiel, rationaliste et scientiste, devient une croyance à l'idéologie régressive, réactionnaire et superstitieuse. Comme disait un prêtre catholique, en 000000000.jpgAfrique on lutte contre la sorcellerie, en Europe on lutte contre les superstitions. Mais il s'agit du même réflexe; et il n'est pas vrai qu'on en ait changé parce que, dans les esprits, l'autorité morale et spirituelle est passée des docteurs de l'Église – saint Thomas d'Aquin, saint François de Sales, sainte Catherine de Sienne – à la philosophie des Lumières – Voltaire et son équipe.

    Un certain universitaire appelé James A. Beckford a publié, en 2004, un article dans un volume appelé Regulating Religion. Case Studies Around the World; il se nomme 'Laïcité', 'Dystopia', and the Reaction to New Religious Movements in France. Il rappelle que la république française n'est pas réellement neutre, mais cherche, par ses institutions culturelles – ou même son action répressive – à favoriser voire à imposer un certain courant rationaliste, scientiste et positiviste que tout le monde identifie parfaitement comme étant une culture laïque, républicaine, humaniste, et tout le reste habituel.

    Cela se recoupe avec mes propres recherches sur l'origine de l'Italie laïque – et les lettres privées du franc-maçon savoyard Albert Blanc (1835-1904), qui déclarait qu'il n'y aurait pas de liberté, au sein de la Nation, pour l'Église catholique, mais que la religion rationaliste la remplacerait par l'intermédiaire des universités et autres institutions culturelles subventionnées d'État.

    Je ne crois pas, à vrai dire, à un tel système, mis à mal simplement par l'influence américaine: le peuple ne comprend plus la logique française, reposant sur la certitude non prouvée que le rationalisme rend libre, et qu'il peut donc être obligatoire sans enfreindre le premier principe de toute république normalement constituée – la liberté. Ce qui est libre est d'abord le choix religieux. Et même si la neutralité du gouvernement américain a aussi ses limites, celles-ci n'en apparaissent pas moins comme meilleures que celles de la France, parce que plus larges.

    Si réellement le rationalisme doit sauver le monde et rendre libre l'humanité, le citoyen instruit comprend mal pourquoi il ne peut pas être librement choisi, déjà. Quel être humain normal ne choisit pas la liberté, lorsqu'elle se présente à lui? C'est aussi une question de confiance, et quel gouvernement apparaît comme légitime si, élu, il n'a aucune confiance dans les choix personnels de ceux qui votent? La logique n'en est pas claire et la cohérence américaine apparaissant comme plus grande, le peuple est simplement attiré par elle, inexorablement.

    En Savoie, on trouve la logique suisse également très cohérente, mais à Paris, on y résiste sans doute avec plus de succès qu'à la logique américaine. Le rapport de force n'est pas le même: évidemment.

  • Le conseil des hauts anges (Perspectives, XCIV)

    000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Douce Mort d'Isniëcsil, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'ai rencontré des hommes ailés appelés Dormïns après avoir salué une dernière fois mon cheval ailé appelé Isniëcsil. Au moment où j'arrivai auprès d'eux, ils se turent, et tournèrent vers moi leurs yeux.

    Ils m'attendaient donc. Je m'approchai, et vins jusqu'à eux. Les deux Dormïns, appelés Soloñ et Timalt, étaient grands, et, dans leurs armures dorées, resplendissaient. Leurs yeux lumineux contenaient des couleurs changeantes et, malgré ma propre origine céleste de génie habitant sur Terre, j'avais peine à soutenir leur regard. Leurs cheveux semblaient contenir des lueurs, dans l'étrange nébuleuse étoilée qu'ils figuraient à leurs fronts; tous deux étaient blonds.

    Des pierres précieuses ornaient leurs armures, jetant des feux; et j'avais curieusement l'impression qu'ils avaient pris des morceaux de la voûte cosmique, et s'en étaient revêtus. Ils respiraient la force, et une inéluctabilité était sur eux. Leur taille élevée ne l'expliquait pas entièrement, ni leurs muscles, ni leur généreuse poitrine d'hommes puissants. D'ailleurs je vis avec eux une femme, qui était plus petite, quoique tout de même élancée, et dont les membres étaient plus fins; elle se nommait Asëtïn, et l'on ne pouvait constater en elle la même force, si on se fiait à l'épaisseur de ses membres; mais elle avait sur elle le même air inéluctable que ses deux compagnons. Et sa beauté était grande, et faisait pièce à celle d'Ithälun. Mais son rayonnement était plus pur, et plus impressionnant. Je me songeai face à des dieux, ou du moins face à de hauts anges.

    Or, parvenu à leur hauteur, je m'inclinai, les saluant, et leur demandai leur nom; je ne pus faire que je ne leur donnasse pas le mien pour commencer, cependant. Ils savaient qui j'étais; et de leur voix douce, semblant venir de bien plus loin que leur forme sensible, ils me donnèrent les leurs, sans me dire ce qu'ils signifiaient. Ils ne livrèrent pas ceux de leurs parents, mais me dirent le lieu de leur naissance: et Soloñ me dit qu'il venait de Solatil, qui est le nom qu'en sa langue on donne à l'étoile de Vénus, et Timalt me dit qu'il venait aussi de l'étoile de Vénus, mais Asëtïn me révéla qu'elle venait de Müstön, qui est en sa langue l'étoile de Mars. Ils étaient venus ensemble, unis par un même dessein. Puis tous les trois me regardèrent, s'arrêtant de parler, et même de bouger; et je n'entendis plus rien, et je crus que le temps s'était arrêté.

    J'eus d'étranges visions. Des formes lumineuses tournaient autour de moi dans un espace clos et noir. Mais je ne saurais rien en redire, tant cela fut fugace et imprécis. J'eus cependant l'impression de recevoir un message, mais aussi que les yeux éclatants des trois anges, braqués sur moi, me perçaient de part en part, et voyaient plus loin, dans mon cœur, que je n'eusse pu jamais voir. Je me sentais percé à jour, mes secrets entièrement dévoilés.

    Puis j'entendis un vent souffler, et le silence, donc, se briser. Et Timalt me dit – et ses yeux s'allumèrent encore davantage: «Or donc, Radûmel le Fin, tu prêtes ton corps de songe éveillé à un mortel, pour qu'il accomplisse sa mission. Comme c'est beau et noble! Je t'envie! Car ainsi tu seras rédimé, et ramené en des royaumes plus hauts. Mais sais-tu bien quelle est cette mission, et as-tu saisi en quoi il s'agissait pour toi d'un véritable sacrifice?»

    Je restai coi, ne comprenant pas bien, en réalité, ce qu'il me disait. Asëtïn rit. Je fus parcouru d'un frisson. Je tentai de dire quelques mots, mais ils ne sortirent pas de ma bouche de manière audible. Ils ne furent que des souffles murmurés, des sons épars dénués de sens.

    (À suivre.)

  • Paysans et instruction (Savoie et biodynamie)

    00000000000.jpgJ'ai évoqué, dans un précédent article, le sentiment de l'archevêque de Chambéry Alexis Billiet (1783-1873) sur la nécessité d'instruire les paysans, dans la Savoie de son temps – et c'est très intéressant, car cela parle, peut parler encore à notre époque, relativement au choix libre d'effectuer la biodynamie notamment.

    Billiet dirigeait l'éducation en Savoie, car elle était alors prérogative de l'Église; et il a écrit un mémoire sur l'état de la chose, qui porte à une méditation profonde.

    Il disait que l'instruction était indispensable aux masses laborieuses, parce que, sans instruction, on ne pouvait être bon chrétien: il fallait savoir lire et écrire si on voulait saisir les prières et les passages de l'Évangile commentés en chaire. Il y fallait certaines facultés intellectuelles, et il n'était pas question de laisser les fidèles dans la bêtise, une piété sans discernement.

    Mais Billiet admettait, aussi, que l'instruction était nécessaire à l'autonomie: les paysans devaient pouvoir être libres face à l'administration, et pour cela encore il fallait savoir lire, écrire, compter. Il y voyait un avantage objectif qui relevait de l'humanisme, et sans doute ses propres origines paysannes ont pu l'aider à orienter son esprit en ce sens. Il avait bénéficié, déjà, de l'instruction primaire financée par les communes sur ordre du roi de Sardaigne. D'autres avaient été dans ce cas avant lui – tel saint Pierre Favre, au seizième siècle: on se souvient que, natif des environs de Thônes, puis devenu compagnon de chambrée, à la Sorbonne, de saint Ignace de Loyola et de saint François Xavier, il fut le premier prêtre jésuite de l'histoire.

    Il y avait, toutefois, encore un sens chrétien à cette volonté d'affranchir les paysans: il ne s'agissait pas les délivrer de l'Église mais de la noblesse (dont, je le rappelle, il n'était pas, lui-même). Et il ne s'agissait pas de les délivrer de la noblesse dans un esprit révolutionnaire mais parce que, disait-il, certains nobles ne cherchaient pas à faire des paysans de bons chrétiens: pour améliorer les rendements, pour accroître les profits, ils les laissaient dans l'ignorance – espérant, ainsi, les maintenir dans la servitude! Libérer les paysans des nobles, les rendre autonomes, c'était donc les faire vraiment chrétiens, et les prêtres devaient les soutenir dans cette émancipation.

    Elle était surtout effective dans les montagnes – disait notre homme, qui venait de Tarentaise: les paysans des plaines (ce qu'on nomme, en Savoie, l'avant-pays) étaient plus asservis, leur instruction moins bonne. L'histoire de Samoëns, que je connais bien, le confirme: la cité faucignerande a donné naissance à nombre d'écrivains distingués et d'entrepreneurs actifs, de Hyacinthe-000000000.jpgSigismond Gerdil à Marie-Louise Cognac-Jaÿ.

    Billiet condamnait néanmoins l'instruction secondaire, qui endoctrinait dans un sens matérialiste et athée – et détournait les paysans de la religion, pervertissant l'instruction de ses vrais buts!

    Et je vois dans tout cela un rapport avec la biodynamie, qui n'est pas enseignée dans les universités, mais nécessite une instruction; qui n'est pas recommandée par les classes dirigeantes (dans les chambres d'agriculture), mais s'articule bien avec une dévotion intelligente et nourrie de christianisme – et qui, enfin, rend libres les paysans en leur laissant fixer des prix décents, au lieu de les asservir aux objectifs industriels du gouvernement, qui veut baisser les prix de l'alimentation afin de soutenir la consommation de biens technologiques. J'y reviendrai.

  • La douce mort d'Isniëcsil (Perspectives, XCIII)

    000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Anéantissement de l'Homme-Dragon, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'assistais désormais à l'agonie de mon puissant cheval ailé Isniëcsil.

    Je m'approchai de lui, et posai la main sur son encolure. Il me regarda de son œil brillant, et voici! pour la première fois de sa vie il me parla: pour la première fois de ma vie, je l'entendis parler! Et il me dit: «Radûmel, Radûmel, me voici parvenu au seuil de l'autre vie, me voici parvenu sous le porche de la mort. Et je ne t'ai jamais parlé, et ne t'ai jamais dit ce que je pensais, ce que je ressentais – ni quel était mon but, en restant auprès de toi et en te servant de mes pouvoirs magiques.

    «Non, je ne t'ai jamais rien dit, et voici que, au moment de quitter ce monde, le désir me prend de te le dire, d'ouvrir la bouche pour t'adresser la parole – chose peut-être que tu n'aurais jamais crue possible d'un cheval. Mais une grâce m'a été donnée, pour que je puisse le faire. Alors, écoute.»

    Et j'écoutai. Et mon cheval bien-aimé me révéla des choses que je ne puis redire ici, mais qui m'aidèrent, par la suite, à accomplir mes missions. Car l'image, en l'entendant, de Rémi Mogenet m'apparut, et sa vie, et sa naissance, et sa mort, et je compris ce que je lui devais – quelles étaient les obligations que j'avais vis à vis de ce mortel que je dédoublais – pour ainsi dire dans le monde des génies, que les hommes appellent démons.

    Mais il ne s'agit pas de ce que moi j'ai appelé démons, quand j'ai parlé de Taclamïn ou des Umulers. Alors j'ai caractérisé les alliés de Mardon le Maudit – bien qu'ils fussent aussi, par ailleurs, de la race des génies. Un jour prochain, peut-être, je serai en mesure de révéler ce que me dit ce jour-là Insniëcsil. Mais sachez que, ayant terminé son discours et ses révélations, il rendit l'âme. Et je lui fermai les yeux, et restai auprès de lui en pleurant, agenouillé jusqu'au soir, priant et me remettant encore en mémoire ses hauts faits, et l'amour que je lui avais voué.

    Puis, finalement, au soleil couchant – et la lune en son croissant apparaissant derrière moi –, je dressai un bûcher, et, péniblement (mais en me faisant aider de quelques guerriers qui m'avaient rejoint, après la victoire finale des Dormïns sur les Umulers), je hissai le corps d'Isniëcsil dessus, et y boutai le feu.

    Je le regardai longtemps brûler dans les flammes qui jaillirent – ses ailes faisant d'étranges étincelles, dorées et virevoltantes, au milieu du brasier –, et soudain, une forme enflammée sortit de son corps, qui lui ressemblait, et s'élança vers le ciel, où elle disparut bien vite! Elle franchit les nuages, épars sous la clarté lunaire, et ne fut qu'une étoile filante, avant de se fondre dans l'azur sombre. En moi résonna une étrange cloche, au moment de cette disparition; et je fus stupéfait.

    Je compris alors que mon cheval avait en réalité la nature de ce que les hommes mortels appellent un phénix – et que je le reverrais un jour, quand les dieux le voudraient! Je fermai les yeux, et voici! mon cœur était en paix.

    Puis, je me rendis auprès d'Ithälun et de Solcüm, qui se reposaient et conversaient après la bataille, peut-être m'attendant. Mais aussi je reconnus, avec eux, deux Dormïns augustes, aux ailes flamboyantes, et ils discutaient entre eux des affaires du monde, de ce qui s'était passé, et de ce qui se passerait encore dans les temps à venir.

    Or, quand ils me virent arriver, ils se turent, et vers moi leurs yeux tournèrent.

    (À suivre.)

  • La bataille céleste (Perspectives, XCII)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Affrontement des Orcs lents, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'elfe fin, je venais de détruire sept ennemis en quelques instants, et levai désormais le regard vers le ciel, où se déroulait un fier combat entre mon cher cheval ailé Isniëcsil et l'homme-dragon Taclamïn.

    Il était véritablement titanesque. Je ne saurais le décrire comme il convient. Il se déroulait à un tout autre niveau, et déployait une tout autre intensité que celui que je venais de livrer, pourtant plus intense et fracassant qu'aucun combat livré sur Terre auparavant.

    Imaginez mille orages s'affrontant, et marchant par troupes, puis se déchaînant les uns contre les autres; imaginez mille flots bondissants bataillant, rugissant, se battant comme des chiens, dans la mer sinistre et tempétueuse; imaginez des montagnes s'écroulant, de la terre s'effondrant, des flammes jaillissant dans des ouragans de brutalité inouïe; et vous vous rendrez à peine compte du dixième de ce qui se passait sous mes yeux et du sentiment que j'en eus, lorsque je contemplai ce duel dont les coups faisaient trembler jusqu'aux étoiles, faisaient tressauter jusqu'aux planètes! On ne saurait le redire: cela relève incontestablement de l'Indicible. Je crus la dernière heure du monde arrivée, et que les dieux mêmes ne pouvaient plus rien pour le sauver!

    Dans ce combat, impossible de dire qui avait le meilleur, qui avait le dessous. Une nuée formidable ceinte d'éclairs noyait les formes à ma vue pourtant aguerrie d'elfe ancien, de génie noble et vieux – car, quoique j'eusse l'air d'un jeune homme, sous mes yeux avait coulé le flot d'innombrables siècles. Parfois je distinguais une aile, un sabot, un bras, une face horrible et grimaçante, un œil étincelant et rouge, une crinière flamboyante, et l'instant d'après tout retournait dans un amas d'éclairs et de nuées cosmiques.

    Je pensai qu'un tel combat pouvait durer jusqu'à ce que les étoiles tombent, et que le ciel soit recomposé. Mais il arriva finalement quelque chose. Un rayon vint de plus haut encore, d'au-delà des constellations ultimes – de ce champ que certains, parmi les hommes mortels, ont appelé le Premier Mobile, et qu'anime, dit-on, un divin amour cosmique!

    Et voici! la nuée d'apocalypse fut frappée par ce rayon, et deux parts s'en issirent; et dans l'une je vis distinctement mon cher cheval, renversé et tournant dans l'air en mouvant les sabots, et tâchant de retrouver son équilibre en battant de ses deux ailes l'air qui en tonnait; mais dans l'autre je ne vis qu'une obscurité noire et fumeuse, entourée d'un cercle flamboyant, dans le même temps vert et brillant. Puis le cercle se démultiplia, se scinda, pour former plusieurs cercles attachés en un point, et enserrer cette fumée agitée qui jetait des foudres, et au sein de laquelle je distinguai cependant, bientôt, un point rouge flamboyant – l'œil de Taclamïn, comme je n'en doutais pas.

    Et un cri de rage et de tempête sortit de cette fumée et de ces cercles verts, et elle se débattit, tentant de repousser, de briser les cercles; mais ils tournaient autour d'elle comme des anges armés de lances – de lances qui se fussent recourbées en s'efforçant d'enserrer le monstre abject dans des liens insécables. Et les cercles toujours davantage en se resserrant étincelaient, et la nuée noire criait toujours plus fort, faisant trembler l'air jusqu'au bout de l'horizon – et aussi la tour où je me tenais encore.

    Mais je m'aperçus bientôt qu'en se resserrant implacablement – en diminuant toujours plus leur diamètre –, les cercles ne laissaient pour autant rien échapper de la nature fantasmale de Taclamïn – et le réduisaient, l'anéantissaient, le mettaient en poudre, le dispersaient dans le vide dont il aurait mieux fait de ne jamais sortir, à l'aube des temps! Et le cri de rage se transforma en hurlement, puis il devint un terrible gémissement, un atroce cri de douleur – et mes cheveux se dressèrent sur ma tête, car je n'avais jamais ouï éclater une telle souffrance. Et des sanglots vinrent, et des supplications, et sans doute des prières.

    (À suivre.)

  • L'affrontement des Orcs lents (Perspectives, XCI)

    1564978406c4bfc51557e92e19a79c2f4943917234.jpgCe texte fait suite à celui appelé La transfiguration de Radûmel, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel l'Elfe fin, je me suis senti transfiguré par l'aile d'un ange, au moment de devoir combattre sept Orcs ralentis par l'éloignement de leur maître sorcier.

    Je tirai mon épée, et elle jeta un foudre. Deux Orcs s'arrêtèrent et se protégèrent les yeux, comme s'ils en avaient été frappés. Je bondis, et coupai la tête au premier. Puis, me retournant dans le même élan, j'enfonçai la même épée dans le cœur du second, là où une maille avait sauté lors d'un précédent combat – ou bien avait été mal ajustée lors de la fabrication. Tous les deux s'écroulèrent, et ils me parurent le faire lentement, tant j'allais vite.

    J'en vis un troisième lever son bouclier et en même temps son épée, et il croyait peut-être avoir largement le temps de me frapper, mais, je ne sais comment, l'instant d'après, j'étais derrière lui, coupant sa jambe droite au-dessus du genou.

    Un quatrième parvint à abattre son épée vers moi, mais je l'évitai en sautant et, d'un coup de pied magistral, lui donnai un tel coup que son heaume bondit. Tout en remettant pied à terre, j'abattis ma lame fulgurante sur le haut de son crâne informe et bosselé, et elle s'enfonça jusqu'à la gorge, laissant tomber, sur chacune de ses épaules, une moitié de tête avec son sang noir et sa cervelle grise.

    Je sentis alors une pointe toucher mon flanc droit, mais j'étais si vif qu'elle n'eut pas le temps de s'enfoncer – que déjà je tournai sur moi-même et coupai le bras qui m'avait frappé, et une partie de la poitrine qu'il longeait, tant le coup fut violent.

    Le sixième Orc fut plus difficile à vaincre, étant plus vif et moi-même commençant à ralentir, fatigué par ces efforts intenses. Mais, après une passe d'armes brève dont la salle retentit et dont des étincelles naquirent à nos lames et à nos hauberts, je parvins à lui enfoncer mon épée dans la gorge, où était un défaut de sa cotte de mailles pourtant serrée et finement tissée ailleurs. Il s'écroula en vomissant un flot de sang.

    Le dernier manqua de me surprendre, car il avait une hache et, occupé par le précédent, je n'avais pu lui faire face. D'un coup d'épée rapide je détournai sa lame lourde, mais le choc me fit ployer et poser un genou à terre, et il s'apprêta à me trancher la tête. Je plaçai d'un mouvement vif mon épée au-dessus, et en fus encore une fois protégé. Toutefois je m'affalai sur le sol, vaincu par la force déployée par le monstre. Et je n'attendis pas d'être tué. Car roulant sur moi-même je me retournai brusquement, et lançai mon pied sur son ventre; il poussa un cri, et je le saisis à la gorge et l'attirai à son tour à terre. Je délaçai son heaume, mieux tenu et forgé que les autres, et il me supplia de l'épargner.

    J'hésitai un instant; mais le constatant il reprit confiance, sourit, se moqua de moi, pensant que je n'oserais pas le tuer, et une noire fureur me saisit. Comme il vit la colère emplir mes yeux, il m'insulta et me cracha au visage, et mon bras ne m'obéit plus: déjà sa tête roulait, brisée au menton par la violence d'un coup imprécis.

    Je me relevai sur un genou, soufflant, suant, et tremblant. Sur moi était une nuée sombre.

    J'attendis de reprendre mes esprits, voyant que dans la salle tout était calme et mort. Puis, je me mis sur mes pieds, levai le regard, et scrutai le combat entre mon cheval ailé chéri et l'abominable Taclamïn.

    (À suivre.)

  • Napoléon à Nice: souvenirs d'un attentat

    20201029_114515.jpgLe jeudi 29 octobre dernier, jour de l'attentat de la basilique Notre-Dame-de-l'Assomption de Nice, j'étais dans cette ville en visite, et voici ce que j'ai ressenti: le modèle républicain plus ou moins ruiné, morcelé, émietté, pulvérisé. Car je venais de Juan-les-Pins, où je logeais, et j'avais pris le train, et le contrôleur a engagé une conversation parce que je n'étais pas en règle, et il a énoncé qu'on ne contrôlait plus rien, que l'État était défaillant, et que moi, professeur dans l'instruction publique, je devais bien le savoir!

    Et voici ce que j'ai vu, et ce que je crois savoir: l'éducation a supprimé l'autorité issue de la traduction catholique sans la remplacer par une autorité nouvelle authentique, et en feignant de croire au rationalisme éducatif – c'est à dire que, en expliquant bien les choses, les enfants seraient convaincus que les valeurs de la République étaient parfaites, et que la Nation serait unie! On a feint de le croire, dis-je, car on ne s'est jamais posé la question de ce qu'était un enfant – on a juste rêvé à des valeurs nouvelles, et on s'est juste occupé de miner l'autorité catholique. On s'en est occupé parce qu'on croyait qu'il y aurait une tradition philosophique qui serait plus forte, plus grande, plus vaste, mais on ne s'est pas donné les moyens pédagogiques de la faire exister.

    Et on ne l'a pas fait parce que cela demandait des efforts, et que les efforts, c'est fatigant.

    De surcroît on n'impose pas des valeurs qui ne seraient pas en résonance avec l'ordre du monde, et on ne croyait pas réellement que celles-ci l'étaient, on n'a pas fait l'effort de vérifier qu'elles l'étaient.

    J'ai visité, le même triste jour, le musée de la ville, et on y voyait les ors rutilants de l'époque napoléonienne – on y voyait même Napoléon divinisé, et je me demandais quelle mythologie il faudrait pour tourner les enfants vers les valeurs de la République, et si Napoléon ne pouvait pas au moins être un héros envoyé aux hommes par un dieu républicain, puis guidé par les anges de la Liberté, de l'Égalité et de la Fraternité – comme le voulait à peu près Victor Hugo.

    Car entre les rationalistes qui ne veulent pas de mythologie et les traditionalistes qui ne veulent pas d'idées nouvelles, la république française est écrasée dans le néant. C'est à se demander si les rationalistes ne s'en sont pas pris au catholicisme par 1160_xl.jpghaine de la mythologie, s'ils ont vraiment quelque chose à proposer.

    Napoléon a essayé de créer une mythologie qui le justifierait, mais elle aussi s'est émiettée. Elle avait pourtant une certaine beauté, comme le montrait le musée de Nice. Mais elle était artificielle, figée, déjà classique au moment de sa création.

    Toutefois, on voyait des statuettes de l'Empereur monté sur un cheval blanc et entouré d'une cape rouge qui lui faisait comme une flamme, et je les ai aimées, j'ai failli en acheter une. Pour élever les âmes vers les valeurs de la République, cela m'a semblé mieux que les beaux discours. C'est à dire mieux que rien, en pédagogie. Car un discours peut toujours être contesté, les valeurs de la République peuvent toujours être discutées. Est-on assez naïf pour croire que ce n'est pas le cas? Les enfants aiment les images fortes, le merveilleux, le lien avec le ciel, mais ils ne sont pas pour autant stupides!

    Il faudra réformer en profondeur l'éducation, et mettre fin aux illusions du rationalisme. Elles minent la République, en rendant l'éducation inopérante, et en ne créant qu'une autorité factice.

  • La psychologie selon Rudolf Steiner

    00000.jpgMe sachant adepte de Rudolf Steiner, mon ami Pierre-Jean Canquouët m'offre les livres de lui qu'il possède, et un volume, recueil de conférences, se nomme Études psychologiques. Culture pratique de la pensée. Nervosité et le Moi. Tempéraments. Je l'ai lu avec beaucoup d'intérêt et d'enthousiasme, comme généralement je lis Steiner – d'autant plus qu'il aborde des questions pédagogiques et ce que l'étude des tempéraments peut indiquer aux éducateurs pour les aider à effectuer leur métier. Il ne s'agit pas, comme je l'ai lu ici ou là, de classer les élèves selon des qualités qu'ils auraient, mais de faire apparaître leurs tendances profondes, et de trouver des voies d'action pour enseigner auprès d'eux, en même temps que de corriger les excès de ces tendances.

    Le tempérament, dit Steiner, est la partie de l'être humain intermédiaire entre l'esprit profond, immortel, tel qu'il se retrouve de vie en vie, et le corps physique tel qu'il apparaît avec ses traits héréditaires, ses lois héritées de sa famille. Il y a, précise-t-il, quatre tempéraments: le colérique, qui s'appuie sur la volonté personnelle, le moi; le sanguin, qui s'appuie sur le corps des émotions et impulsions, appelé par lui corps astral; le flegmatique, qui s'appuie sur le corps de vie, et témoigne d'une bonne santé extérieure, mais d'une nonchalance intérieure qui peut s'avérer nuisible; et le mélancolique, qui oppose, à l'âme, un corps ressenti comme lourd et difficile à manier, à soulever. Tous ces tempéraments, assure-t-il, sont beaux en soi, car ils témoignent de la diversité de la vie et de l'humanité, et il n'y a pas, jamais à les combattre en tant que tels; il faut juste chercher à corriger les défauts qui leur sont inhérents: la fureur pour les colériques, l'inconstance et l'instabilité pour les sanguins, la paresse et la mollesse pour les flegmatiques, la tristesse et la douleur pour les mélancoliques. À l'inverse, donc, les colériques ont une force personnelle appréciable, les sanguins une sorte de poésie face à la vie, les flegmatiques restent calmes et corporellement sains, et les mélancoliques sont solidement ancrés dans le concret.

    Le paradoxe, en éducation, est qu'on ne doit pas compenser les défauts des tempéraments par des impulsions contraires, mais en poussant le plus loin possible les tendances propres, afin que l'enfant en constate lui-même les limites. Au colérique, il faut opposer une assurance ferme, qui le rassurera, et des exercices 0000.jpgdifficiles, des obstacles, qui l'apaiseront comme un mur apaise finalement un homme lancé à l'assaut du monde! Devant le sanguin, on place de l'affection, et quelques objets sans importance, afin qu'il puisse passer de l'un à l'autre. Au flegmatique, on présente des personnes motivées par ceci ou cela, pour qu'elles le stimulent. Au mélancolique, on raconte d'horribles malheurs, afin qu'il se lasse de sa propre tristesse.

    Tout cela me paraît lumineux et sage, et je ne comprends pas qu'on ait attaqué Steiner sur ces sujets. La vérité est que c'est un peu plus compliqué que de dresser des lois générales inopérantes comme celles que l'on dresse ordinairement, du type: l'enfant cherche à voir les limites. Il est clair qu'on se focalise ici sur les colériques, qui entrent facilement en concurrence avec les professeurs, et qui attendent d'eux une fermeté égale, en intensité, à leur ardeur propre. Évidemment, ce sont eux qui posent le plus de problèmes aux professeurs qui ont un tempérament différent.

    Steiner parle aussi de la nervosité généralisée à l'époque moderne, consécutive à un corps de vie, ou éthérique, affaibli. Le remède, dit-il, en est l'exercice de la mémoire. C'est grâce à la mémoire qu'on peut renforcer son rythme intime et son corps de vie, et donc cesser de passer avec angoisse d'une chose à l'autre, ou de reculer avec terreur face aux tâches à accomplir. Elle donne une assise, aussi curieux que cela paraisse aux esprits simples.

    Cela m'a paru beau, et je n'ai pas d'autres commentaires à faire, tout m'a semblé parfaitement juste.

  • La transfiguration de Radûmel (Perspectives, XC)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Combat des Titans, dans lequel je rapporte qu'il m'est constamment difficile de traduire en mots humains ce que j'ai vécu dans le changeant et troublant pays des génies sous les traits de l'elfe Radûmel, au cheval ailé vaillant affrontant un terrible homme-dragon dans les hauteurs du ciel!

    Quoi qu'il en soit, et pour en revenir à mon récit, je tremblais pour Isniëcsil resté seul face à ces monstres, et me maudissais de ne rien pouvoir faire, cloué au sol – si l'on peut dire, puisque j'étais dans une tour qui par ses poutres, ses pierres et ses dalles surélevait ce sol d'au moins trois cents pieds! Mais cela ne suffisait certes pas à atteindre le lieu élevé où s'étaient rendus mon cher cheval ailé et ses ennemis redoutables.

    De toute façon j'eus bientôt fort à faire – et ma part de devoir à remplir. Car les hommes de Taclamïn restés sur place et vivants, après avoir eux aussi contemplé leur maître gravissant les airs sous sa forme de dragon attaqué par un cheval de clarté, furent rappelés à l'ordre par quelque capitaine au cœur ferme, et ils me regardèrent, et s'avancèrent vers moi l'épée nue, afin de me régler mon compte.

    Ils étaient sept, et je me demandai comment j'allais faire. Mais je remarquai leur étrange lenteur, ou leur curieuse lourdeur – comme si l'éloignement de leur maître leur avait ôté de la vie, et avait embrumé leur esprit et rendu leurs corps plus pesants. Ils étaient tels que des machines vides d'énergie, un volant de voiture sans assistance électrique – et leurs traits tombaient et leurs yeux étaient éteints, et leur âme atone semblait amorphe.

    Tout au contraire je sentis ma vigueur renaître, devenir plus vive – et il me sembla que mes yeux brillaient, car de la clarté s'étendait devant eux, je voyais s'éclairer autour de moi les choses, devenues plus nettes, plus brillantes, jusqu'à rendre diaphanes les armures des ennemis. Leurs défauts s'indiquaient à moi à la façon de trous béants, leurs mailles faibles et lâches me sautaient aux yeux – et même les flux de vie qui irriguaient leurs membres luisaient sous mon regard ainsi que l'auraient fait des lignes de lumière colorée, et je distinguais les bras et les jambes que remplissait un feu défaillant, mais aussi les cœurs mal nourris de clarté sainte, et les veines exsangues, et les âmes mornes et affaissées. Tout m'apparaissait en vision, et la vie pour moi avait soudain perdu tous ses secrets. Dans les crânes mêmes, les pensées obscurcies avaient pris la forme de brouillards épais, spectres vagues qu'agitait une volonté amoindrie, et qui s'échappaient des têtes comme des fumées malades.

    Et dès lors je me sentis prêt à abattre ces sept êtres à moi seul. Car n'était-ce pas quelque ange qui m'indiquant leurs défauts pointait du doigt pour moi les vices de leurs armures, les faiblesses de leurs corps, et me donnait ainsi le pouvoir de les écraser en quelques instants malgré leur nombre? Je me savais transfiguré – et j'en eus la preuve, quand je vis se refléter, sur les épées et les cuirasses de ces Orcs, le feu de mon regard pareil à la clarté d'une lampe, et que je vis mon corps même, comme en un miroir, s'y revêtir d'un éclat inconnu, propre à impressionner jusqu'au fils d'un dieu.

    Un doigt du ciel m'avait assurément touché – et maintenant que l'idée s'en fortifiait, le souvenir en resurgit, fugace: je ne l'avais pas remarqué sur le moment, mais j'avais bien vu une aile de lumière m'effleurer, et un être venir d'en haut et y repartir – je dirais à la vitesse de l'éclair si, dans ma mémoire, le temps n'avait pas semblé s'être brusquement arrêté, le soleil se fixer dans l'espace, l'instant devenir éternel! Une main était sortie de l'infini, oui, et un doigt s'était allongé – et maintenant je devenais l'être humain que je devais être, si je voulais faire le bien auquel j'aspirais.

    (À suivre.)

  • Le serpent intérieur selon René Guénon

    000000.jpgJ'ai marqué ne pas être convaincu, philosophiquement, par René Guénon, mais il faut reconnaître que sa prose constellée de symboles a un éclat singulier. C'est justement dû à la force propre aux symboles – qui demeure souvent par-delà les siècles, même lorsqu'on ne les comprend pas pleinement, et qu'on les ramène à des concepts abstraits, ou bien à des jalons de la vie terrestre.

    En réalité, comme le disait Rudolf Steiner, ils sont la manifestation imaginative d'une vie spirituelle qui est en amont du monde physique, et leur éclat en vient. C'est du lien tissé avec les astres vivants, pour ainsi dire, que les symboles tirent leur puissance – et la poésie qui s'appuie sur eux, leur beauté. À cet égard, Guénon est une sorte de poète symboliste dans la lignée de Mallarmé – et me rappelle, plus encore, feu mon ami Robert Marteau, qui se délectait du rayonnement propre aux vieux symboles religieux, et en tirait de très beaux textes. Car lui aussi se réclamait de la Tradition.

    Mais Guénon ne croyait pas en un monde spirituel accessible à l'entendement – il pensait qu'une divinité insaisissable avait inspiré les symboles aux hommes, et que, par conséquent, il n'y avait pas d'anges. Il n'y avait pas non plus de vies successives, et il prétendait, contre toute apparence, que les vrais Hindous ne croyaient ni aux vies successives, ni aux esprits sans corps des différentes sphères célestes. Il fait penser aux Sadducéens qui, s'appuyant sur la Bible, disaient qu'il n'y avait ni anges, ni résurrection. Les rabbins, essentiellement pharisiens, les qualifiaient d'hérétiques.

    Mais l'intellectualisme en un sens donne raison à Guénon, et il partageait ce trait avec la philosophie occidentale – que pourtant il disait rejeter.

    Cela avait peu de sens. Même l'Islam, auquel il s'était converti, contient une angélologie élaborée, liée aux planètes – ce qui est à prendre au sens littéral, et pas comme symboles de l'initiation. Du reste l'initiation consiste à s'unir aux anges hiérarchisés, par le biais des symboles qui en émanent, et pas autre chose.

    Cependant, en soi, les symboles évoqués par Guénon sont souvent magnifiques, et c'est en particulier le cas du serpent lové dans le bas du corps humain, et qui, pouvant se dresser dans la colonne vertébrale, permet 000000000000000000.jpgjustement l'initiation: l'inconscient alors s'éclaire, et on s'unit à son propre esprit secret, qui est au fond le Double. C'est aussi, au-delà, l'Ange. En Asie, pour cette raison, on s'unit, à l'âge de quatorze ans, à un esprit à forme de serpent qui est comme un guide, au sein des rituels initiatiques.

    En principe, il est lié à la Lune; et à ce qu'en Inde on appelle la kundalini. Quatorze ans est l'éveil, n'est-ce pas, de la vie sexuelle. Une grande chose, parce que d'un grand enjeu – puisqu'elle est si difficile à maîtriser. Mais on en tire aussi un éveil, dit le symbole évoqué par Guénon.

    Le Talmud affirme qu'à la mort, l'ange gardien arrache l'âme du corps, et que cela fait très mal. Or, elle est située dans la colonne vertébrale, est-il précisé.

    Mais je suppose que si le serpent s'est dressé jusqu'à l'occiput, comme on voit dans les représentations des initiés d'Asie, cela fait beaucoup moins mal, puisque la chose s'est déjà faite durant la vie. Le plus douloureux, est quand il faut aller le chercher dans les profondeurs – où, comme aurait dit Freud, on l'a refoulé.

    En montant vers la tête, cet être prend un visage humain. Il se manifeste tel qu'il est réellement. Dans l'évolution individuelle, en Asie, cela n'arrive pas avant vingt-et-un ans. Alors, l'ange prend l'allure d'une femme – d'une fée. De fait, même chez les Arabes, avant la conversion à l'Islam, les anges étaient des femmes, des houris. C'est lié probablement à l'amour courtois de l'Occitanie médiévale. Mais cela devra donner lieu à un autre article.

  • La délivrance de Radûmel

    000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Surgissement d'Isniëcsil, dans lequel je rapporte que sous les traits de mon double elfique Radûmel le Fin, je suis parvenu à invoquer mon cheval ailé Isniëcsil, et qu'ayant surgi, il a conduit Taclamïn le Fort à chercher à me tuer.

    Isniëcsil tenta de lui donner un coup d'aile, mais Taclamïn était d'une agilité incroyable, au vu de sa haute taille – car il mesurait presque quatre mètres de haut, vous le croirez si vous voulez. Il évita, je ne sais trop comment, l'aile du cheval magique pourtant plus rapide que l'éclair, puis le bouscula de son épaule puissante. Le cheval fit un pas de côté, et je fus découvert.

    Taclamïn leva son épée pour me trancher en deux de haut en bas – mais il n'eut pas le temps de l'abaisser, car Isniëcsil lui donna un coup de sabot dont jaillirent mille étincelles dès qu'il toucha son bouclier de bronze. Et Taclamïn fut repoussé.

    L'instant d'après, Isniëcsil abaissa ses dents jusqu'à mes liens et, je ne sais trop comment (à nouveau), il les rompit d'un seul coup. Comme, orgueilleux et sûr de lui, Taclamïn avait laissé à mon côté ma bonne épée Ilëtral, je la sortis de son fourreau qu'ornaient des pierres précieuses, et elle jeta un éclair, et je me fendis pour toucher d'estoc le ventre du géant royal.

    Malgré ses vertus reconnues, son fil pur et sa pointe parfaite, elle n'entama pas l'étonnante cotte de mailles de Taclamïn, et celui-ci eut tôt fait de se remettre, et de lever encore son épée pour me punir de ma témérité.

    Mais de nouveau Isniëcsil intervint et, cette fois, toucha le monstre de son aile virevoltante, et dans une gerbe de feu projeta son ennemi vers son propre trône, au sommet de son dais. Il renversa ce trône puis tomba sur sa mère, qu'il comprima de sa masse formidable. Elle hurla, effrayée et enragée à la fois.

    Tout le monde dans la salle était stupéfait. J'en profitai pour bondir sur Taclamïn et, lui délaçant le heaume, plaçai la pointe de mon épée à son cou, lui intimant l'ordre de se soumettre et de jurer sa foi au nom d'Alar, de Dordïn et de tous les Très Hauts; et de se considérer désormais comme mon vassal, et par là celui d'Ithälun ma Sainte Dame, princesse de la Lune et épouse de Solcum le Génie d'or.

    Ses yeux de braise s'allumèrent, jetant comme une flamme, et entre ses dents serrées il murmura une insulte. Je lui enfonçai l'épée dans le cou, et un sang bouillonnant jaillit.

    Mais Taclamïn n'était pas mort, car ce corps n'était pour lui qu'une enveloppe. À la façon d'une machine, ses yeux s'éteignirent, mais un souffle enflammé s'éleva brusquement de l'arrière de son crâne, et prit dans l'air la forme que je lui avais vue, quand il s'était adressé à moi auparavant.

    Le bas de son corps, toutefois, m'apparut comme celui d'un serpent: sous sa grosse tête, un long corps s'étirait noir, touchant le sol de sa pointe mais semblant flotter dans l'air. Sa nature, à lui aussi, tenait du dragon, et je compris soudain qu'un lien plus profond que je ne l'avais cru l'unissait à ses montures aux ailes de peau. Il était en vérité un dragon à visage d'homme, et n'arborait un corps entièrement humain que pour donner le change, et faire croire à sa normalité. Il était véritablement un monstre, et son âme était faite de ténèbres, et quiconque l'eût vu sous son authentique apparence eût refusé de le prendre pour un roi et de lui prêter hommage – si du moins il n'eût pas été de sa propre espèce, maudite et menteuse, dissimulée et minable.

    (À suivre.)

  • Le surgissement d'Isniëcsil (Perspectives, LXXXVII)

    00000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Prétention de Taclamïn, dans lequel – toujours sous les traits de mon double elfique Radûmel le Fin – je rapporte avoir conversé avec un seigneur orgueilleux venu de l'étoile de Vénus. Il venait de m'annoncer qu'il projetait d'offrir mon bon cheval ailé Isniëcsil à son prochain fils, pas encore né.

    Je répondis au roi ainsi: «Bien que tu ne m'aies pas encore donné ton nom, te contentant de nommer ton peuple, je vais te dire quelque chose, toi qui sembles ici le roi. Ce n'est pas moi qui ai contraint le noble Isniëcsil à courber l'échine en face de moi et à se mettre à mon service.

    «Un jour, alors que je passais dans son pré des montagnes d'Iril, il m'a vu, et s'est approché. Il m'a collé le museau sur la joue, et s'est ainsi déclaré mon ami. Depuis, nous avons vécu maintes aventures ensemble, et il m'a toujours été fidèle.

    «Je ne sais pourquoi il m'a choisi, ni si je le méritais, mais j'ose penser que sa volonté est plus sacrée que la tienne, et que ce n'est pas toi qui pourras décider de son sort, ni de celui auquel il veut appartenir. Sais-tu déjà sur quel air il faut siffler, pour l'appeler? Écoute.»

    Alors je fis entendre, de ma bouche arrondie dans ce dessein, un doux sifflement, à la fois clair et profond, qui portait bien plus loin que sa douceur pouvait le laisser supposer. Et il résonna à travers les murs, et sous nous nous entendîmes hennir, et voici! une joie immense était dans ce cri de cheval, et la salle où nous étions parut s'en éclairer, un vent souffla, et mon cœur se souleva d'amour. Comme d'un rocher brûlé par le soleil une soudaine source d'eau pure avait jailli, et voici! les murs en vibrèrent, et nous perçûmes un bruit d'écroulements – fracassant et mêlé de cris horribles.

    C'était Isniëcsil, dont la mystérieuse puissance s'éveillait.

    Le mur à notre droite s'effondra, et nous vîmes des sabots d'or, puis des ailes de flamme – et des soldats entouraient Isniëcsil, armés et hurlants, mais de sa queue, de sa tête, de ses pieds et, donc, de ses ailes, il les dispersait comme autant de fétus de paille.

    Dans un nuage de poussière éclatant le cheval miraculeux bondit, et stupéfait Taclamïn tourna la tête et se dressa – et même se leva, épouvanté, mais portant aussitôt la main à l'épée posée sur son trône. Il cria: «Aux armes! Et qu'on tue immédiatement ce vil sorcier!»

    Il parlait de moi, par ces derniers mots, me montrant du doigt.

    Mais déjà Isniëcsil se précipitait et, se plaçant sur ma tête, m'entourait de ses pattes blanches, pour me défendre contre tout téméraire ennemi. Les autres n'osèrent attaquer, ni s'approcher, quoiqu'ils eussent l'épée nue, et qu'un bouclier protégeât leur corps. D'un coup d'aile Isniëcsil envoya des rayons de feu vers eux, et ils en furent tués ou repoussés, soufflés par leur force.

    Alors Taclamïn lui-même descendit les marches de son dais – poussé par l'ardent regard de sa mère, qui s'était levée de son siège et dont une furie déformait le visage. Puis, de sa haute taille, il entreprit d'assaillir directement Isniëcsil dans l'espoir de m'atteindre et de me tuer.

    (À suivre.)

  • La prétention de Taclamïn (Perspectives, LXXXVI)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Dialogue des Génies, dans lequel je dis qu'un orgueilleux seigneur m'a entendu lui demander, alors que j'avais pris la forme de mon double elfique Radûmel le Fin, ce qu'il avait fait de mon cheval ailé Isniëcsil, et à quelle race lui-même appartenait.

    – Vil prétentieux», me répondit la voix en tremblant de rage, «petit gnome sans raison, qui es-tu pour oser faire la moindre demande à notre souveraineté? Tu n'avais pas entendu parler de nous, dis-tu. Et la faute en serait la nôtre? Depuis des siècles notre tour s'élève sur ces rivages, et tu n'es qu'un paltoquet sans noblesse véritable.

    «Sache que nous nous nommons les Oritëmer, et que nous venons de la haute terre de Dúniac, que les hommes dans leur folie appellent l'étoile de Vénus, et qui est d'une grande beauté. Or, l'eau qui sépare votre terre de notre île est si légère qu'aucun navire d'ici n'a jamais pu la franchir – traverser la mer luisante qu'elle constitue. L'air aussi en est trop léger pour que les hommes mortels l'inhalent, et survivent.

    «Mais tu sais que les Génies pourraient naviguer là, et atteindre cette terre – si elle n'était trop élevée pour eux, et si une barrière infranchissable de guerriers luisants montés sur des dragons n'en gardaient l'entrée, que jamais ils ne pourraient vaincre, eussent-ils la taille et la force des Géants de l'ancien temps. En tout cas l'eau et l'air n'en sont point trop légers, pour leur haute nature.

    «Notre race, donc, daigna franchir cette mer de gaz en sens inverse, pour vous illuminer et vous guider; car tant les Génies que les Hommes de la Terre ne suivent guère que leurs bas instincts, qu'inspire le vil Mardon, et leur être profond est enténébré. En devenant nos élèves, ils s'arracheront à leur destin funeste, et deviendront tels que des anges – au lieu de rester à ramper aux pieds du Malin séculaire. Au lieu de rester tels que des bêtes, ils deviendront de vrais êtres humains, libres et purs! Suivez donc notre lumière, entrez-y – dissolvez-vous-y, même, si vous le voulez –, et vous serez heureux.

    «Quant à ton cheval, que tu prétends ton ami, il est dans mon écurie, car je l'ai reconnu pour être d'une haute lignée, et non fait pour un être vil comme toi, qui suis sans même t'en rendre compte les injonctions du Malin dans sa caverne, lorsqu'il chuchote à ton oreille ses abjects conseils. Continuellement ses démons te suivent et te parlent dans des murmures que tu prends pour des souffles du vent, fou que tu es. Mais sois mon serviteur, et je te sauverai.

    «Cependant, ton cheval, tu ne le reverras pas, car j'ai décidé d'en faire la monture de mon prochain fils, mon épouse enceinte étant sur le point d'accoucher. Lui seul en est digne; pour toi, sache que continuer à le monter pourrait le souiller et ternir sa pure netteté, pendant que tu pourrais de ton côté te laisser étourdir par la flamme tournoyante de sa crinière blanche, et courir de grands dangers à cause de cela, ah, ah!» Ayant dit ces mots en effet il rit, et dans la salle les autres rirent aussi, se moquant de moi et tâchant de me rabaisser, alors qu'ils ne me connaissaient même pas. Je sentais le poids de leur rire et de leur regard méprisant sur mes épaules; mais mon âme n'en fut pas vaincue.

    (À suivre.)

  • Le dialogue des Génies (Perspectives, LXXXV)

    000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Voix du génie-roi, dans lequel je dis qu'une entité mystérieuse, portée par le corps du roi Taclamïn (qui se tenait devant moi sur un trône) m'a demandé mon nom et ma maison, dans ce monde des génies où, Rémi Mogenet, je m'étais dédoublé en Radûmel le Fin.

    Mais il y avait comme une menace, dans cet ordre donné, et peut-être comme le désir de m'assujettir à une volonté autre. Car si cet être me parlait de l'intérieur, quelle chance y avait-il qu'il ne connût pas mes pensées ordinaires – ni mon nom, ni mon lignage, ni le lieu dont j'étais le gardien? Car vous le savez, nous, génies, ne sommes pas tant propriétaires que gardiens du lieu que nous habitons – et le sommes au nom des anges très hauts que les hommes appellent des dieux, et auxquels seuls les lieux appartiennent, puisqu'ils les ont créés.

    Certains génies, dotés de prérogatives spéciales, ont aussi créé des lieux – donné forme à des morceaux de l'univers qu'ensuite les hommes mortels appellent des pays. Mais ils en furent alors chargés par ces mêmes dieux, qui leur en confièrent l'exclusif pouvoir – leur ayant donné un sceptre surmonté d'une pierre, signe de leur puissance. Et il ne faisait pas de doute que les terres ainsi créées appartenaient bien aux dieux qui avaient donné ce sceptre, puisque celui-ci une fois rendu, le génie qui l'avait manié n'avait plus le pouvoir de créer rien – ne l'ayant point par lui-même. Et il en était désormais seulement le gardien.

    Mais je m'écarte de mon sujet – pour simplement expliquer une expression propre à mon peuple (tel que je l'avais intégré en devenant Radûmel le Fin – puisqu'ainsi était-il nommé – depuis mon âme d'homme mortel de Rémi Mogenet – puisque tel est le nom que les hommes m'ont donné, dans leur monde d'illusions et de fumées).

    Or donc, je déclinai mon nom et ma maison – ne pouvant faire que je n'obéisse à cette voix tonnante, issue d'un rang plus élevé que le mien, quoique la volonté en fût clairement mauvaise. Et je déclarai que j'étais Radûmel, dit le Fin, fils d'Anûl et de Tirëminel de la maison digne de Segän la Grande (ou Segwän, comme disent parfois les humains) – enfin, ami franc d'Ithälun la Belle.

    À ces noms, la bouche d'ombre s'élargit et un cri de colère en sortit, qui me prosterna vers le sol dallé, malgré ma position accroupie, et mes mains liées dans le dos. Aussi mon visage s'écrasa sur les dalles, comme si ma tête avait été frappée, ou giflée par un vent. Les yeux de Taclamïn lançaient des éclairs, et la bouche de Doulad aussi s'ouvrit en une grimace de rage – mais aucun son n'en sortit. J'entendis toutefois ses dents grincer, après, comme si la colère de l'esprit qui me parlait à l'intérieur se transmettait à elle directement – comme si elle n'était pour lui, à l'image même de son fils, qu'une vaine enveloppe.

    Il était clair que cette maison à laquelle j'appartenais était haïe de cette cour – je ne savais pour quelle raison.

    Un sifflement prolongé se fit entendre, et puis ces paroles: «Bien», me dit-on, «bien; de ces gens maudits, qui dit qu'il ne faut pas qu'ils existent? Un jour ils pourront servir d'esclaves, ou de pâture aux gens réellement dignes de régner, et de recevoir les sacrifices augustes des gens de foi. Peu importe. Dis-nous, dis-nous ce que tu es venu faire ici, et de quel droit tu as cru pouvoir emprunter ce passage – et aussi, de quel être et comment tu as reçu le cheval ailé, fierté des génies, joyau de la Terre, qui t'a porté dans les airs au moment où nous t'avons capturé? Réponds sans barguigner, car tu es en notre merci, et tu ne peux t'échapper.»

    À ces mots je répondis: «Je vous dirai, seigneur, je vous dirai tout cela sans faute. Mais d'abord dites-moi, je vous en prie, ce que vous avez fait de mon cheval, ce doux Isniëcsil dont vous parliez – et qui êtes-vous, vous-même. Car je ne comprends pas ce qui m'arrive, n'ayant point été prévenu de votre règne, de vos lois, de rien de ce qui vous concerne, n'ayant découvert votre château qu'aujourd'hui même.

    (À suivre.)

  • La voix du génie-roi (Perspectives, LXXXV)

    000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Regard de Doulad, dans lequel je dis que le roi des génies Taclamïn, après être resté longtemps immobile et pareil à une statue, venait d'esquisser un sourire.

    Tout se détendit dans la salle.

    Car, pendant le croisement de nos regards, à Taclamïn et à moi, tout le monde s'était figé – même le temps s'était comme arrêté. Et la lumière des piliers gemmés avait décru – comme si, en se fixant dans l'air, elle avait cessé de pouvoir éclairer les choses.

    Et il m'avait semblé, alors, que j'étais entouré de statues qu'un seul feu traversait, venu de Taclamïn et de sa mère. Ils étaient comme le foyer de leurs âmes, et par eux leurs yeux brillaient, malgré leur immobilité.

    Or, dès que Taclamïn eut esquissé son narquois sourire, la lumière recommença à briller normale, et les guerriers de la salle recommencèrent à frémir, à bouger, à respirer – et à faire cliqueter leurs armures dorées et se froisser leurs vêtements soyeux, lesquels ils portaient par dessus leurs armures.

    Taclamïn entrouvrit à ce moment la bouche, et je crus qu'un son allait en sortir – au moins quelque murmure indistinct, quelque chuchotement. Mais je n'entendis rien.

    Et pourtant je perçus quelque chose. De moi-même une voix inconnue semblait jaillir, en moi-même elle semblait résonner. Je sursautai, tant la surprise était grande: car il n'advient pas, si ce n'est en rêve, qu'en soi-même on entende une autre voix que la sienne. Or justement, c'est ce qui m'arriva alors.

    Je ne doutai pas que ce fût Taclamïn qui s'adressait ainsi à moi, en passant directement par les pensées. Je m'étonnai, car Taclamïn, tel que je le voyais de mes yeux, assis sur un trône doré, m'apparut comme un simple signe, l'indication d'une présence qui n'était pas en réalité dans le corps qui se tenait devant moi, mais en moi, dans les profondeurs de mon âme, dans la partie obscure où l'on dit que d'ordinaire se trouvent les démons.

    Ce n'est pas que la personne visible de Taclamïn fût inutile à mon âme, mais qu'elle ne servait qu'à éveiller une voix qui était aussi la mienne – mais sans l'être tout à fait. Qui était à la fois, étrangement, extérieure et intérieure – mienne et autre.

    Jamais je n'avais ressenti une telle chose. Assurément Taclamïn manifestait par là une grande puissance.

    Or, cette voix jaillie de mes profondeurs obscures fut en moi comme un roulement d'orage, et elle grandit jusqu'à m'emplir tout à fait, à tel point que même s'il y avait eu du bruit dans cette salle, ce qui n'était pas le cas, je ne l'aurais certainement pas entendu.

    À mesure que cette voix résonnait en moi, les yeux de Taclamïn s'animaient – envoyant des éclairs et clignotant au rythme des paroles prononcées. Et voici! dans l'air un autre être m'apparut, qui était un visage énorme, avec une bouche d'ombre qui l'occupait de plus de la moitié, si une telle chose est possible sans qu'il s'agît d'un monstre. Et le fait est que cet être était effrayant, et que j'eus l'idée qu'il s'agissait du véritable visage de Taclamïn, tel qu'il se manifestait dans l'air que je respirais, inhalais et exhalais, se tenant donc autant en moi qu'au dehors, et dédoublant, ainsi, le visage humain que j'apercevais sur le cou de celui qui était assis devant moi sur son trône d'or. J'eus un frisson, en ayant cette pensée, et, même, quelques cheveux se dressèrent sur ma tête.

    Je fermai les yeux, mais le visage revint à ma conscience, et je compris qu'il était projeté par mes propres yeux sur la paroi de l'air ou de mes paupières – et qu'il les utilisait pour se manifester différemment, d'une manière plus vraie que d'ordinaire. Il essayait littéralement de me posséder – et, en vérité, il y parvenait bien.

    D'abord je ne compris rien à ces mots qui étaient pour moi tels que des roulements d'orage. Mais, de même que des yeux plongés dans l'obscurité finissent par s'y habituer, et par distinguer les objets que la surprise jusque-là leur cachait; de même que, dans le flot d'une langue inconnue, on ne perçoit d'abord qu'un torrent dénué de sens, avant que, peu à peu, les sons émis s'ordonnent en idées qu'on saisit – de même, m'accoutumant à cette parole tonnante, je vainquis progressivement ma peur et des mots distincts me parvinrent, dans lesquels je perçus l'exigence plutôt banale de décliner mon nom et ma maison d'appartenance.

    (À suivre.)

  • Le regard de Doulad (Perspectives, LXXXIV)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Trône de Taclamïn le Grand, où je décris la salle royale de Taclamïn l'elfe-ange et la mine orgueilleuse de celui-ci, ainsi que sa mère.

    Or, Doulad, assise en retrait, un peu dans l'ombre mais sur un dais, regardait son fils comme s'il eût été son protégé, maintenant les yeux fixés sur lui. De curieuses lueurs les traversaient, comme si elle envoyait par eux des pensées, et que ces pensées passassent en volant d'elle à son fils, le contrôlant à distance. Car son regard était intense, et les mains du marionnettiste s'y sentaient.

    De mes yeux propre de génie, puisque j'avais désormais la forme de Radûmel, je distinguais des visages, des signes, des choses dans ces lueurs qui allaient d'elle à lui, et devinais qu'il s'agissait d'un langage, que dans ces yeux étaient des paroles, qu'ensuite il n'avait qu'à penser et répéter, tel un robot. Elle avait sur lui cette puissante influence.

    Sans doute, pour elle, il avait beau avoir un corps distinct, il n'était pas réellement détaché d'elle et appartenait toujours à son ventre astral, était toujours dans la bulle de son âme, l'étrange globe dans lequel d'autres yeux que ceux que je lui voyais étaient ouverts, et brillaient. Il n'avait pas de bulle propre, pour ainsi dire, et sa propre âme était en retrait, obscurcie. Mais en souffrait-il? Je ne sais. Il avait la tête légèrement tournée vers sa mère, comme s'il l'écoutait, ou voulait toujours pouvoir la regarder, s'il en avait le loisir. Toutefois elle le maintenait dans son trône et le visage tourné vers ses sujets, car elle savait que l'illusion que par lui elle tissait était nécessaire à son règne.

    Tout ce qui m'apparut ainsi en divination fondée sur mille indices observés me fut confirmé par la suite. Au reste, ce genre de phénomènes est courant dans le monde des génies, et il n'est pas facile aux uns de le cacher aux autres, car même si certains sont très doués pour tisser des prestiges et cacher le vrai, l'œil des génies n'est pas bloqué comme celui des mortels par un voile épais appelé matière, illusion suprême tissée par un dieu très puissant, et ils peuvent toujours saisir par instants ce qui se trame dans l'ombre, aucun voile tissé par l'un d'eux n'ayant l'épaisseur et la dureté de la matière que tisse le dieu noir pour les mortels naïfs. Ainsi est-il plus difficile de les tromper. Mais ce n'est pas impossible pour autant, et Doulad s'employait à donner le change et à faire croire à la royauté libre et fière de son fils Taclamïn; d'ailleurs lui-même y croyait, et jouait le jeu, fou qu'il était.

    J'attendais qu'il s'adressât à moi. Il le devait. Mais il prenait soin de laisser s'installer un angoissant silence. Tout dévoué qu'il était à sa mère, tout semblable qu'il était à un pantin entre ses doigts, il n'en était pas moins rusé, en lui-même, comme si de puissants esprits des ténèbres l'inspiraient dans ses actions. À coup sûr sa mère les avait mis en lui, afin qu'il régnât en maître. Il était leur esclave, mais grâce à eux il assujettissait les âmes les plus fortes. En un sens, il était un véritable initié, s'il en avait perdu son âme. Il avait quelque chose de ce qu'on appelle un mage noir. Et telle était aussi sa mère, nommée à juste titre sorcière par ses ennemis.

    Taclamïn demeurait assis, parfaitement immobile, sur son trône doré, et, comprenant quel était son jeu, malgré mon angoisse je m'employai à rester de même assis sur les dalles polies, le regardant sans ciller. Ses yeux de feu me remplissaient de clarté, et même de la chaleur piquante m'en vint à la racine des cheveux et aux joues, ainsi que le long de l'échine, et bientôt je commençai à transpirer. Mais je maintins mon regard dans le sien. Soudain, il esquissa un sourire.

    (À suivre.)

  • Le trône de Taclamïn le Grand (Perspectives, LXXXIII)

    000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Capture de mon moi des astres, dans lequel je dis m'être réveillé, après avoir reçu un coup étourdissant, sur le sol d'une salle royale où se tenaient des chevaliers et des conseillers maléfiques.

    Le plus impressionnant toutefois restait Taclamïn, toujours surmonté de sa double flamme figurant comme deux ailes célestes. Elle en était du moins le souvenir certain, et dans sa rougeur légère on distinguait parfois le fil de plumes d'or, brillant comme un reflet – ou quelque spectre oublié qui, de moment en moment, croit pouvoir revenir sous les yeux des mortels.

    Le regard ardent de Taclamïn jetait devant lui d'autres lueurs, semblant être des lampes accrochées à son front; il rayonnait et défiait en quelque sorte la lumière répandue dans la salle depuis de curieux diamants incrustés dans des piliers de marbre: eux aussi luisaient, faisant émaner d'eux une clarté singulière, qui semblait ondoyer, ou palpiter, procéder par vagues, comme s'il se fût agi d'un souffle. Une vie était dans ces pierres, comme si un être céleste y avait été capturé, dont le cœur, en battant, créait la lumière dont avait besoin Taclamïn. Assurément les rayons des étoiles y avaient été enroulés, et un cœur y demeurant, un point central, doué de conscience et pareil aux génies des lampes, dans les contes orientaux. La clarté en était rutilante, pleine de curieux éclats scintillants. Une neige eût pu aussi lui servir de comparaison. L'art de Taclamïn ou de ses conseillers était véritablement consommé.

    Au plafond, des mosaïques polies représentaient des êtres effrayants, mais couronnés et glorieux, qui étaient sans doute de la famille du maître des lieux. Leur forme était repoussante, imprécise, inquiétante, mais ils tenaient des sceptres étincelants, et des êtres planétaires étaient assemblés autour d'eux agenouillés et soumis. Je reconnus le visage de ces êtres retardataires qui ont rejeté le chemin normal des hauts anges sous prétexte d'acquérir des vertus divines (et plus hautes encore), et qui à leur tour furent rejetés du ciel et confinés sur terre, mis en prison et sous la garde des génies, si cela est possible. Taclamïn et sa mère adoraient ces êtres qui étaient pour eux des cousins, et s'efforçaient certainement de les libérer et de leur donner les moyens de regagner les trônes perdus – persuadés qu'ils avaient été traités injustement, comme eux l'étaient!

    Des ombres torturées étaient représentées sortant de leur bouche, et se dirigeant vers le pays des hommes; on les voyait entourer ceux-ci, tenir leurs bras, s'enfouir dans leurs corps par leurs bouches et leurs nez, leurs yeux et leurs oreilles, et devenir leurs véritables conducteurs, tandis que les anges étaient tués, soumis ou enchaînés, repoussés au loin. C'était le projet de ces êtres, à moins que ce tableau ne racontât quelque chose qui était déjà arrivé... Je ne saurais le dire, mais c'était plus qu'effrayant, si l'on y songeait bien, c'était véritablement épouvantable.

    Les pensées qui avaient présidé à un tel tableau devaient, elles-mêmes, être montées d'un abîme, et, en un sens, je plaignis ceux qui l'avaient placé sur le plafond d'une salle royale, et ceux qui trônaient dans cette salle sous ces signes affreux. Je devais plaindre en particulier le vil Silesïn, maître officiel de cette tour mais jouet dans les mains de sa mère, la cruelle Doulad, qui se tenait derrière lui. Je ne savais pas encore, quand je la vis, que c'était là son nom; mais qu'elle fût sa mère aux yeux cruels, entièrement rouges et munis seulement d'une étoile d'or où aurait dû se trouver la prunelle, je n'en doutai guère, car elle semblait être plus vieille que lui, plus mûre, et en même temps lui ressemblait beaucoup: il lui avait emprunté ses traits durs et beaux à la fois, froids et splendides, orgueilleux, arrogants et purs, pareils à ceux des dieux. Mais sans la bonté qu'on leur prête, et marqués par l'égoïsme le plus profond. Leurs mâchoires carrées vibraient de tension, comme s'ils n'avaient jamais pu desserrer les dents, et leurs yeux, comme je l'ai dit, jetaient d'âpres feux!

    (À suivre.)

  • La capture de mon moi des astres (Perspectives, LXXXII)

    tacl.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Surgissement des dragons, dans lequel je dis avoir vu devant moi (c'est à dire devant mon double elfique, dans une dimension parallèle) deux chevaliers montés sur deux dragons ailés – dont je n'aurais pas pensé que, brisant les règles de chevalerie de mise dans le monde des Génies, ils oseraient m'attaquer ensemble.

    Mais Tocúl fils d'Arnil en dépassant son maître partit sur ma gauche, tandis que Taclamïn continuait à se diriger droit vers moi d'un vol tranquille et calme, déviant à peine sur ma droite en faisant une courbe; et lentement son dragon ouvrait sa gueule, me laissant voir son gosier de braise.

    Tocúl fit soudain jaillir de ses mains un filet que je n'avais point vu et qui, doré et clair, semblait animé de vie propre, et planer dans les airs en se dirigeant consciemment vers moi, puis en m'entourant soigneusement de toutes ses parties, à la façon d'une raie enveloppant une proie, au fond de l'eau. Brusquement il s'aplatit sur moi, et m'enserra. Je ne pouvais plus bouger, ni mon bon cheval, lui aussi prisonnier. Mais les vertus du filet nous empêchèrent de tomber au sol.

    Brièvement je me débattis, avant de constater la vanité de cet effort. Cela donna toutefois à Taclamïn le temps d'arriver jusqu'à moi, et de me donner un coup de poing magistral de sa main gantée d'argent, ce qui fit jaillir un éclair à mes yeux, avant que ne fusse complètement étourdi, et ne visse mille étincelles tourner en moi en furie. Une formidable douleur étreignait ma mâchoire, mais je n'en entendis pas moins une grossière injure à mon encontre de Taclamïn, dès qu'il m'eut frappé.

    Puis je me sentis saisi et emporté, pris aussi mon cheval, mais je ne distinguai que peu de chose; tout tournait autour de moi – j'étais sonné, comme on dit, et mes pensées embrouillées me paraissaient éclater et courir en tous sens sans que pusse déceler en elles le moindre sens. Les voix de mes ennemis fulguraient comme des coups de tonnerre pleines de haine à mes oreilles endolories, et je me demandai si je survivrais à cette capture, et ce que ces maufaés me voulaient.

    Reprenant finalement mes esprits, je vis que j'étais couché sur des dalles blanches, les mains liées derrière moi. Mais comme mes jambes étaient libres, je tâchai sans tarder de relever mon buste pour m'asseoir, ce que je parvins à faire. Je regardai alors calmement autour de moi, ne voulant pas montrer de peur. Les chevaliers de Taclamïn à quelque distance m'entouraient, placés dans une salle, et le visage invisible, caché par un heaume fermé; leurs yeux mêmes n'étaient guère dans leurs visières que des reflets bizarres, et ils ne bougeaient pas. On eût dit des statues, ou ce que les mortels nomment des robots, et qu'ils fussent éteints, à l'arrêt – ou, comme on dit, en veille.

    Mais sur un dais qu'on pouvait gravir de cinq marches, devant moi était un trône doré, et sur ce trôné doré était assis Taclamïn. Et debout à sa droite était Tocúl le Borgne, et, à sa gauche, assis sur un siège en retrait, était un homme dont je n'ai pas encore parlé, mage noir de l'entourage de la mère de Taclamïn, cousin infâme nommé Silesïn le Fourbe, et fils de Ducmïn l'Acerbe. Ses yeux perçants rayonnaient de haine et de raillerie mêlées, et dès que je l'eus vu je mesurai le mal qui était en lui, et qui formait autour de sa tête une ombre sombre, dans laquelle il me semblait parfois apercevoir un éclat, comme un œil. Certainement il avait accueilli un être de l'abîme par goût de la fausse puissance que sa race donne aux imprudents qui se vouent à eux. Le corps de Silesïn vibrait, et une électricité singulière l'habitait, laissait parfois courir des étincelles dans ses yeux ou au bout de ses doigts, qui sur ses genoux en tressautaient. Sa bouche aussi semblait contenir un feu, quand il l'entrouvrait. Il appartenait assurément à une race très ancienne, lui-même, quoique son apparence humaine pût donner le change aux naïfs.

    (À suivre.)

  • L'école et l'égalité en France, au sein du Confinement

    000000.jpgLa loi dit que l'instruction obligatoire n'existe en France que jusqu'à seize ans, et elle est sans doute rationnelle, mais il est curieux que tant de lois ne soient pas suivies dans leur esprit par les gouvernements qui sont censés veiller à leur exécution, ou projeter de les changer si elles leur déplaisent. Car un professeur de l'instruction publique reçoit continuellement des injonctions pour garder les élèves bien au-delà de l'âge légal non pas seulement dans son cours, mais même dans l'établissement où il travaille, et dont il n'a pourtant pas la charge globale.

    Combien j'ai vu d'élèves qui, ayant seize ans ou plus, ne se plaisaient apparemment pas en cours, puisqu'ils cherchaient plutôt à entraver son déroulement, et que, pour autant, il était proscrit de mettre à la porte même pour une séance, la loi l'interdisant au professeur (bien qu'officiellement il soit maître de sa classe – encore une contradiction).

    On raconte même que quand un élève de seize ans ou plus ne vient plus en cours sans avoir de justification valable, ce n'est pas à l'administration du lycée de s'interroger sur sa volonté de continuer à venir ou non, mais aux professeurs de le contraindre à venir, en le mettant en retenue. Il ne s'agit pas de prévenir les parents: ils sont généralement au courant; mais de demander aux professeurs de faire la police officieuse.

    À l'armée, raconte-t-on, on laisse aux simples soldats les actions sur lesquelles le règlement pourrait trouver à redire. Peut-être que c'est pareil dans l'administration civile.

    Pendant le confinement, l'inquiétude du Gouvernement était grande, de laisser les enfants des catégories sociales dites défavorisées dans leurs familles, sans contact avec les professeurs fonctionnaires. Pourquoi? Il a parlé d'égalité. Mais on peut soupçonner qu'il a surtout peur de la marginalisation, et donc de naissances de 0000000000.pngcommunautés autonomes, et incontrôlables par sa police. Car en France, si l'État n'est pas policier, c'est qu'on a instruit à la population de se soumettre d'elle-même, on lui a enjoint de recevoir avec joie ou au moins résignation les directives d'un Gouvernement qui n'a que le bien du peuple en tête, et l'égalité pour tous. Mais si les enfants sont éloignés de l'école, ils ne sentiront plus le lien organique avec le Gouvernement, et leur faire payer des impôts sera très difficile, et plus généralement leur faire respecter la loi.

    L'identification du peuple au Gouvernement est de fait très moyenne. Si dans le monde il y a pire, il y a aussi mieux. En France, l'État est volontiers regardé comme lointain, et artificiel.

    L'école sert ce que les choses n'empirent pas. Autrefois elle servait à les améliorer, mais cela n'a marché que brièvement, et maintenant on est davantage sur la défensive - on essaie surtout de sauver les meubles.

    Dans la logique du Gouvernement, toutefois, cette préoccupation n'est en rien contraire au souci de l'égalité. Ce dernier n'est pas simplement, comme on pourrait croire, la face jolie et plutôt mensongère d'une action gouvernementale surtout soucieuse de survie. La logique est de dire que le salut de l'être humain vient de son adhésion à l'État: celui-ci est la voie par laquelle l'humanité s'accomplit dans son être spirituel profond, tout comme dans son être matériel. Il n'y a qu'une seule chose, du reste, disent les philosophes officiels: le bien-être matériel crée le bien-être spirituel. Car l'État étant terrestre, sa divinisation se confond avec le matérialisme théorique.

    On n'imagine pas possible que des communautés prennent effectivement leur autonomie, et se débrouillent correctement dans une sorte de médiocrité dorée, laissant le soin aux individus de se sauver par eux-mêmes. Ce serait l'Apocalypse. La seconde mort de Dieu. Donc il est nécessaire de tout faire pour ramener les jeunes au lycée, même quand ils ont passé seize ans.

    La question se pose dès lors de savoir pourquoi on ne change pas la loi. Est-ce pour donner l'illusion de la liberté? C'est vrai qu'on parle moins de celle-ci que de l'égalité. Elle fait peur à des âmes qui, je pense, vénèrent l'État plus qu'il n'est sensé.

  • Le surgissement des dragons (Perspectives, LXXXI)

    000000000000 (2).jpgCe texte fait suite à celui appelé La Première attaque de Taclamïn, dans lequel je parle de l'attaque dont mon double démonique fit l'objet, de la part de chevaliers dont je m'échappai en volant dans les airs, grâce à mon cheval ailé.

    Il y avait, à mi-hauteur de la tour, une terrasse, ornée de lanternes jaunes des plus gracieuses, et ceinte d'un parapet surmonté d'élégantes sculptures, représentant des animaux ou des guerriers saints, ailés et de la race des Dormïns, mais dont le visage fier était déformé par l'orgueil et le désir. Je les voyais, intrigué, de loin; j'étais étonné qu'un sculpteur eût osé donner de telles passions à des êtres aussi nobles. On reconnaissait leurs noms, en effet, à leurs armoiries; il y avait là Dal, Alar, Dëlïndor, Diénïn et d'autres encore. Mais l'artiste avait marqué leurs traits d'une fierté sans limites, avait même épaissi leurs muscles, multiplié leurs pierreries, leurs ors et leurs ornements, sur leurs armes et leurs hauberts, et ce n'était en rien conforme à la tradition, qui les montre modestes et simples, humbles et sans prétention, pleins d'attention pour autrui et dont la force s'appuyait surtout sur une volonté qu'habitaient des êtres purs, auxquels ils rendaient constamment hommage, étant des gens qui priaient et méditaient sur les mystères du ciel. Leur but était essentiellement de donner leur corps et leurs membres à des entités sublimes, mais sur ce parapet, on eût dit qu'ils tiraient leur force d'eux-mêmes, qu'ils étaient eux-mêmes les dieux. Il y avait là une manifeste hérésie, dont certainement le seigneur de la tour était coupable.

    Bientôt mon attention fut surtout attirée par un mouvement que je découvris sur cette terrasse. Car, surgissant de l'arrière de la tour, où devait se trouver une porte que je ne voyais pas, un dragon ailé que montait un fier chevalier couronné d'or marcha quelques pas, monta sur le parapet puis s'élança dans les airs pour voler vers moi. Et le chevalier avait aussi l'épée nue, et je reconnus un être d'une grande noblesse, car ses yeux fulguraient à travers le heaume fermé, et une double flamme ornait ses épaules, souvenir d'ailes divines. Le feu qu'il exhalait était tel qu'une obscurité était autour de lui, comme s'il repoussait par son éclat la clarté du soleil (qui alors se couchait), et ce génie m'apparut comme ayant des origines célestes, comme étant de la race de ceux que les hommes appellent les anges, habitants des étoiles – de Vénus, de Mercure voire de la Lune. On comprend, comme je le compris plus tard moi-même, qu'il s'agissait de Taclamïn, seigneur de la tour, sans doute accouru en oyant dire que je montais un cheval ailé et que moi aussi j'étais d'une haute origine, trop élevée pour ses chevaliers – quoique point trop pour lui, loin de là!

    Derrière lui, je vis un autre dragon ailé s'élancer – celui, je l'appris également plus tard, du demi-géant Tocúl le Borgne, fidèle bras droit du seigneur dela tour, habile comme personne ne l'est à dompter et à monter les dragons ailés – fils de la Terre et du Ver d'Abîme. Deux guerriers fiers ainsi s'apprêtaient à m'affronter, et je vis tôt que la rapidité de leur vol ne permettrait pas à mon brave Isniecsil de les semer s'il les fuyait – et d'ailleurs j'avais foi en ma force, et voulais l'exercer contre ces ennemis, ne les pensant pas assez fourbes pour m'attaquer ensemble.

    (À suivre.)