Education

  • La capture de mon moi des astres (Perspectives, LXXXII)

    tacl.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Surgissement des dragons, dans lequel je dis avoir vu devant moi (c'est à dire devant mon double elfique, dans une dimension parallèle) deux chevaliers montés sur deux dragons ailés – dont je n'aurais pas pensé que, brisant les règles de chevalerie de mise dans le monde des Génies, ils oseraient m'attaquer ensemble.

    Mais Tocúl fils d'Arnil en dépassant son maître partit sur ma gauche, tandis que Taclamïn continuait à se diriger droit vers moi d'un vol tranquille et calme, déviant à peine sur ma droite en faisant une courbe; et lentement son dragon ouvrait sa gueule, me laissant voir son gosier de braise.

    Tocúl fit soudain jaillir de ses mains un filet que je n'avais point vu et qui, doré et clair, semblait animé de vie propre, et planer dans les airs en se dirigeant consciemment vers moi, puis en m'entourant soigneusement de toutes ses parties, à la façon d'une raie enveloppant une proie, au fond de l'eau. Brusquement il s'aplatit sur moi, et m'enserra. Je ne pouvais plus bouger, ni mon bon cheval, lui aussi prisonnier. Mais les vertus du filet nous empêchèrent de tomber au sol.

    Brièvement je me débattis, avant de constater la vanité de cet effort. Cela donna toutefois à Taclamïn le temps d'arriver jusqu'à moi, et de me donner un coup de poing magistral de sa main gantée d'argent, ce qui fit jaillir un éclair à mes yeux, avant que ne fusse complètement étourdi, et ne visse mille étincelles tourner en moi en furie. Une formidable douleur étreignait ma mâchoire, mais je n'en entendis pas moins une grossière injure à mon encontre de Taclamïn, dès qu'il m'eut frappé.

    Puis je me sentis saisi et emporté, pris aussi mon cheval, mais je ne distinguai que peu de chose; tout tournait autour de moi – j'étais sonné, comme on dit, et mes pensées embrouillées me paraissaient éclater et courir en tous sens sans que pusse déceler en elles le moindre sens. Les voix de mes ennemis fulguraient comme des coups de tonnerre pleines de haine à mes oreilles endolories, et je me demandai si je survivrais à cette capture, et ce que ces maufaés me voulaient.

    Reprenant finalement mes esprits, je vis que j'étais couché sur des dalles blanches, les mains liées derrière moi. Mais comme mes jambes étaient libres, je tâchai sans tarder de relever mon buste pour m'asseoir, ce que je parvins à faire. Je regardai alors calmement autour de moi, ne voulant pas montrer de peur. Les chevaliers de Taclamïn à quelque distance m'entouraient, placés dans une salle, et le visage invisible, caché par un heaume fermé; leurs yeux mêmes n'étaient guère dans leurs visières que des reflets bizarres, et ils ne bougeaient pas. On eût dit des statues, ou ce que les mortels nomment des robots, et qu'ils fussent éteints, à l'arrêt – ou, comme on dit, en veille.

    Mais sur un dais qu'on pouvait gravir de cinq marches, devant moi était un trône doré, et sur ce trôné doré était assis Taclamïn. Et debout à sa droite était Tocúl le Borgne, et, à sa gauche, assis sur un siège en retrait, était un homme dont je n'ai pas encore parlé, mage noir de l'entourage de la mère de Taclamïn, cousin infâme nommé Silesïn le Fourbe, et fils de Ducmïn l'Acerbe. Ses yeux perçants rayonnaient de haine et de raillerie mêlées, et dès que je l'eus vu je mesurai le mal qui était en lui, et qui formait autour de sa tête une ombre sombre, dans laquelle il me semblait parfois apercevoir un éclat, comme un œil. Certainement il avait accueilli un être de l'abîme par goût de la fausse puissance que sa race donne aux imprudents qui se vouent à eux. Le corps de Silesïn vibrait, et une électricité singulière l'habitait, laissait parfois courir des étincelles dans ses yeux ou au bout de ses doigts, qui sur ses genoux en tressautaient. Sa bouche aussi semblait contenir un feu, quand il l'entrouvrait. Il appartenait assurément à une race très ancienne, lui-même, quoique son apparence humaine pût donner le change aux naïfs.

    (À suivre.)

  • L'école et l'égalité en France, au sein du Confinement

    000000.jpgLa loi dit que l'instruction obligatoire n'existe en France que jusqu'à seize ans, et elle est sans doute rationnelle, mais il est curieux que tant de lois ne soient pas suivies dans leur esprit par les gouvernements qui sont censés veiller à leur exécution, ou projeter de les changer si elles leur déplaisent. Car un professeur de l'instruction publique reçoit continuellement des injonctions pour garder les élèves bien au-delà de l'âge légal non pas seulement dans son cours, mais même dans l'établissement où il travaille, et dont il n'a pourtant pas la charge globale.

    Combien j'ai vu d'élèves qui, ayant seize ans ou plus, ne se plaisaient apparemment pas en cours, puisqu'ils cherchaient plutôt à entraver son déroulement, et que, pour autant, il était proscrit de mettre à la porte même pour une séance, la loi l'interdisant au professeur (bien qu'officiellement il soit maître de sa classe – encore une contradiction).

    On raconte même que quand un élève de seize ou plus ne vient plus en cours sans avoir de justification valable, ce n'est pas à l'administration du lycée de s'interroger sur sa volonté de continuer à venir ou non, mais aux professeurs de le contraindre à venir, en le mettant en retenue. Il ne s'agit pas de prévenir les parents: ils sont généralement au courant; mais de demander aux professeurs de faire la police officieuse.

    À l'armée, raconte-t-on, on laisse aux simples soldats les actions sur lesquelles le règlement pourrait trouver à redire. Peut-être que c'est pareil dans l'administration civile.

    Pendant le confinement, l'inquiétude du Gouvernement était grande, de laisser les enfants des catégories sociales dites défavorisées dans leurs familles, sans contact avec les professeurs fonctionnaires. Pourquoi? Il a parlé d'égalité. Mais on peut soupçonner qu'il a surtout peur de la marginalisation, et donc de naissances de 0000000000.pngcommunautés autonomes, et incontrôlables par sa police. Car en France, si l'État n'est pas policier, c'est qu'on a instruit à la population de se soumettre d'elle-même, on lui a enjoint de recevoir avec joie ou au moins résignation les directives d'un Gouvernement qui n'a que le bien du peuple en tête, et l'égalité pour tous. Mais si les enfants sont éloignés de l'école, ils ne sentiront plus le lien organique avec le Gouvernement, et leur faire payer des impôts sera très difficile, et plus généralement leur faire respecter la loi.

    L'identification du peuple au Gouvernement est de fait très moyenne. Si dans le monde il y a pire, il y a aussi mieux. En France, l'État est volontiers regardé comme lointain, et artificiel.

    L'école sert ce que les choses n'empirent pas. Autrefois elle servait à les améliorer, mais cela n'a marché que brièvement, et maintenant on est davantage sur la défensive - on essaie surtout de sauver les meubles.

    Dans la logique du Gouvernement, toutefois, cette préoccupation n'est en rien contraire au souci de l'égalité. Ce dernier n'est pas simplement, comme on pourrait croire, la face jolie et plutôt mensongère d'une action gouvernementale surtout soucieuse de survie. La logique est de dire que le salut de l'être humain vient de son adhésion à l'État: celui-ci est la voie par laquelle l'humanité s'accomplit dans son être spirituel profond, tout comme dans son être matériel. Il n'y a qu'une seule chose, du reste, disent les philosophes officiels: le bien-être matériel crée le bien-être spirituel. Car l'État étant terrestre, sa divinisation se confond avec le matérialisme théorique.

    On n'imagine pas possible que des communautés prennent effectivement leur autonomie, et se débrouillent correctement dans une sorte de médiocrité dorée, laissant le soin aux individus de se sauver par eux-mêmes. Ce serait l'Apocalypse. La seconde mort de Dieu. Donc il est nécessaire de tout faire pour ramener les jeunes au lycée, même quand ils ont passé seize ans.

    La question se pose dès lors de savoir pourquoi on ne change pas la loi. Est-ce pour donner l'illusion de la liberté? C'est vrai qu'on parle moins de celle-ci que de l'égalité. Elle fait peur à des âmes qui, je pense, vénèrent l'État plus qu'il n'est sensé.

  • Le surgissement des dragons (Perspectives, LXXXI)

    000000000000 (2).jpgCe texte fait suite à celui appelé La Première attaque de Taclamïn, dans lequel je parle de l'attaque dont mon double démonique fit l'objet, de la part de chevaliers dont je m'échappai en volant dans les airs, grâce à mon cheval ailé.

    Il y avait, à mi-hauteur de la tour, une terrasse, ornée de lanternes jaunes des plus gracieuses, et ceinte d'un parapet surmonté d'élégantes sculptures, représentant des animaux ou des guerriers saints, ailés et de la race des Dormïns, mais dont le visage fier était déformé par l'orgueil et le désir. Je les voyais, intrigué, de loin; j'étais étonné qu'un sculpteur eût osé donner de telles passions à des êtres aussi nobles. On reconnaissait leurs noms, en effet, à leurs armoiries; il y avait là Dal, Alar, Dëlïndor, Diénïn et d'autres encore. Mais l'artiste avait marqué leurs traits d'une fierté sans limites, avait même épaissi leurs muscles, multiplié leurs pierreries, leurs ors et leurs ornements, sur leurs armes et leurs hauberts, et ce n'était en rien conforme à la tradition, qui les montre modestes et simples, humbles et sans prétention, pleins d'attention pour autrui et dont la force s'appuyait surtout sur une volonté qu'habitaient des êtres purs, auxquels ils rendaient constamment hommage, étant des gens qui priaient et méditaient sur les mystères du ciel. Leur but était essentiellement de donner leur corps et leurs membres à des entités sublimes, mais sur ce parapet, on eût dit qu'ils tiraient leur force d'eux-mêmes, qu'ils étaient eux-mêmes les dieux. Il y avait là une manifeste hérésie, dont certainement le seigneur de la tour était coupable.

    Bientôt mon attention fut surtout attirée par un mouvement que je découvris sur cette terrasse. Car, surgissant de l'arrière de la tour, où devait se trouver une porte que je ne voyais pas, un dragon ailé que montait un fier chevalier couronné d'or marcha quelques pas, monta sur le parapet puis s'élança dans les airs pour voler vers moi. Et le chevalier avait aussi l'épée nue, et je reconnus un être d'une grande noblesse, car ses yeux fulguraient à travers le heaume fermé, et une double flamme ornait ses épaules, souvenir d'ailes divines. Le feu qu'il exhalait était tel qu'une obscurité était autour de lui, comme s'il repoussait par son éclat la clarté du soleil (qui alors se couchait), et ce génie m'apparut comme ayant des origines célestes, comme étant de la race de ceux que les hommes appellent les anges, habitants des étoiles – de Vénus, de Mercure voire de la Lune. On comprend, comme je le compris plus tard moi-même, qu'il s'agissait de Taclamïn, seigneur de la tour, sans doute accouru en oyant dire que je montais un cheval ailé et que moi aussi j'étais d'une haute origine, trop élevée pour ses chevaliers – quoique point trop pour lui, loin de là!

    Derrière lui, je vis un autre dragon ailé s'élancer – celui, je l'appris également plus tard, du demi-géant Tocúl le Borgne, fidèle bras droit du seigneur dela tour, habile comme personne ne l'est à dompter et à monter les dragons ailés – fils de la Terre et du Ver d'Abîme. Deux guerriers fiers ainsi s'apprêtaient à m'affronter, et je vis tôt que la rapidité de leur vol ne permettrait pas à mon brave Isniecsil de les semer s'il les fuyait – et d'ailleurs j'avais foi en ma force, et voulais l'exercer contre ces ennemis, ne les pensant pas assez fourbes pour m'attaquer ensemble.

    (À suivre.)

  • La première attaque de Taclamïn (Perspectives, LXXX)

    0000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Triste Pensée de Taclamïn, dans lequel je parle, sous l'identité d'un double démonique, d'un seigneur-démon orgueilleux qui voulait devenir le seul dieu de la Terre, et qui avait, à l'entrée d'une vallée, créé une magnifique tour au collier de rubis, qui faisait croire, tant son éclat était grand, à la bonté de son cœur.

    Or, arrivé en ces lieux à la fin d'une douce journée, je ne fus pas loin de croire que les rubis de la tour étaient ceux du collier de Vesper – qu'on dit l'étoile de Vénus, celle que comme un diadème elle porte au front. Car ils soutenaient la lumière rayonnante du soleil même, alors que derrière moi il déclinait sur l'horizon. Et soudain parut, à côté de lui, effectivement, comme une première étoile, la douce Vesper aux rayons chatoyants. Et il devait bien y avoir un lien avec les rubis de la tour rangés en collier autour de son sommet, car dès qu'elle parut, ces rubis s'allumèrent, comme éveillés à une vie nouvelle, comme répondant à un appel. Ils devinrent de véritables lampadaires, mais des lampadaires vivants, et qui faisaient comme signe à l'étoile qu'ils aimaient. D'elle étaient-ils venus? Est-ce sa lumière, que Taclamïn était parvenu à capter?

    Je doutais toujours moins que le bâtisseur et propriétaire de cette tour ne fût un grand homme, et je me promettais de le féliciter et de le louer, de l'aimer et de le congratuler, dès que j'aurais l'heureuse occasion de le rencontrer.

    C'est alors que, au bas de la tour, une porte s'ouvrit, coulissant dans la paroi, laissant vide une ouverture sombre. Dans un bruit de tonnerre, deux chevaliers sortirent. Leurs armures étaient brillantes, et du feu jaillissait des sabots de leurs chevaux tandis qu'ils se précipitaient vers moi.

    Au lieu de venir paisiblement et amicalement, ils s'élançaient l'épée nue au poing, et voici! j'étais très étonné de leur attitude, et me demandais ce que j'avais bien pu faire à leur maître ou à eux-mêmes. Je ne pus faire que je ne sortisse à mon tour mon épée brillante et ne plaçasse à mon bras gauche mon bouclier ovale, puis ne baissasse la visière de mon heaume et ne me tinsse prêt à répondre à leur assaut.

    Mais de loin je les hélai, tâchant de comprendre ce qui les poussait à agir ainsi. Ils ne me répondirent pas et, sombres et fiers, continuèrent à galoper vers moi.

    Ne voulant point me battre et préférant croire en une méprise, j'ordonnai à mon cheval chéri le brave Isniecsil de déployer ses ailes de feu et de m'emmener dans les airs, hors de portée des deux chevaliers agressifs. Ainsi fit-il, et les chevaliers eurent beau frapper l'air de leurs cris et tracer des moulinets de leurs épées, je me tenais tranquillement dans les hauteurs, me dirigeant vers la claire lumière des rubis servant de collier à la tour phallique, heureux de pouvoir sentir l'air du soir glisser sur moi à travers mon haubert.

    (À suivre.)

  • L’impôt par l’école: ou les vrais buts de l'éducation

    route-baisse-francele-2018_0_729_303.jpgLorsque des politiques protestent qu’il faut payer des impôts, ils invoquent les routes, les hôpitaux et les écoles. Ils assurent ainsi qu’ils font le bien du peuple – qui en doute en permanence. Mais cela a aussi un effet sur les écoles, chargées de faire la promotion de la République généreuse. Dans les faits, les professeurs français sont les plus mal payés d’Europe, alors que les impôts français sont les plus gros d’Europe. Le peuple n’est pas toujours dupe, même quand il ne trouve rien à répondre aux arguments que les politiques lui infligent.

    L’effet sur l’éducation, j’en ai déjà parlé, en est bien mauvais. Cela immobilise le professeur et le pétrifie, engoncé qu’il est dans les lois et les buts du Gouvernement. Il est chargé de donner un visage amène et chaleureux à 00.jpgl’État, doit parler toujours avec douceur même aux élèves les plus agressifs, doit se montrer ému par les problèmes familiaux que certainement ils ont – ou sociaux, ou que sais-je? Peu importe que l’éducation doive aussi faire obstacle au mal, quelle que soit son origine: l’important n’est pas là, mais de montrer le visage bienveillant du Gouvernement.

    Car il l’est, bienveillant, oh oui, et il l’est parce que Machiavel l’a dit: un Gouvernement qui n’a pas l’air bienveillant n’a aucune chance de se faire obéir du peuple – et de faire rentrer les impôts. Les politiques sont pénétrés de cette vérité cachée à tous, quoique révélée en son temps par Victor Hugo, que les impôts peuvent être très chers à recouvrer, et qu’en ce cas cela signifie que le peuple n’adhère pas aux projets du Gouvernement.

    Il est égoïste, dira-t-on: il ne veut pas financer les routes qui assurent la possibilité de commercer, les hôpitaux qui soignent et sauvent des vies et, surtout, les écoles qui éclairent les masses et leur permettront à terme de hopital_tulle-4684102.jpggagner de l'argent. Oui, le Gouvernement, lui, est tellement généreux! Il sait en tout cas que si le peuple n’en est pas persuadé, il ne paiera pas d’impôts, et qu’il n’aura pas d’argent, et donc pas de pouvoir. Car la police elle-même n’obéit que si elle est payée.

    Il sait aussi, bien sûr, que si les gens n’ont pas de métier productif, il n’aura pas d’impôts à ramasser. Il s’agit donc, sous couvert de rendre service aux futurs employés, de leur faire faire le plus possible des travaux productifs. Il s’agit de les former en ce sens, plus que de les éduquer.

    Si l’État réellement était assez généreux pour avoir le sens du Droit, que ferait-il? Il ferait payer l’école par ceux qui le peuvent, et se contenterait de donner de l’argent à ceux qui ne le peuvent pas, sous forme de bourses proportionnées aux revenus maigres. Quitte à ne demander qu’une somme symbolique à ceux qui n’ont vraiment rien, pour fournir à leur place l’argent manquant. Dès lors, la liberté d’éduquer, privilège des parents, fonctionnerait à plein et, d’un autre côté, les professeurs pourraient s’adonner pleinement aussi à leurs véritables tâches. Et quelles sont-elles? C'est qu'en plus de former à de futurs métiers, ils éduquent pour élever et éclairer Cicero.jpgl’être humain, non pour qu’il entre dans les travées fixées par le Gouvernement en accord avec le Patronat, mais pour deux raisons: d’une part pour qu’il puisse s’adapter à tous les métiers possibles voire en crée lui-même de nouveaux – car le Patronat et le Gouvernement n’ont pas la science infuse de ce qui rapporte, et beaucoup d'excellents métiers n’existent pas encore, comme on s'en rend trop peu compte. D’autre part, il s’agit d’aider l’individu à s’accomplir spirituellement dans cette vie, non pas seulement pour gagner de l’argent et payer ses impôts, mais pour vivre une vraie vie d’être humain sur la Terre, et déverser en ce monde l’humanité vraie, enfouie dans les profondeurs de l’âme et reflétant les splendeurs du Ciel, comme disait à peu près Cicéron. Car le but de la vie, disait aussi celui-ci, est bien de transfigurer la Terre. Et l’âme humaine ennoblie en est le moyen. Ce n’est pas simplement d’être un bon citoyen ou un bon travailleur.

    D’ailleurs, le bon travailleur et le bon citoyen trouvent leurs inspirations dans les profondeurs de l’âme qui touchent au Ciel, et non dans les objectifs misérables d’un matérialisme à court terme.

  • La triste pensée de Taclamïn (Perspectives, LXXIX)

    taclam.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Tour de Taclamïn, dans lequel je parle, sous l'identité d'un double démonique, d'une tour fabuleuse bâtie par la science du ciel.

    Face à cette tour splendide (admirable même pour le peuple des génies, qui n'avaient pas tous la science issue du ciel de Taclamïn), je ne doutais pas, dans ma naïveté, que le seigneur n'en fût un homme riche et bon, sage et généreux. Je devinais que les rubis brillants du sommet guidaient les voyageurs la nuit, créant de nouvelles étoiles sur terre, à portée de tous. Certainement, songeais-je, le but d'un tel seigneur était de secourir les gens, de leur rendre service, et, servant d'exemple, de tirer toutes les âmes vers le bien. La beauté de la lumière qu'il créait par ses arts devait, soulevant les cœurs d'enthousiasme, animer en eux le désir de bien faire – condition nécessaire à la fusion de chacun avec la flamme douce qui émanait des rubis. Or elle en suscitait le désir, et ses feux suaves touchaient étonnamment les consciences, faisant naître en elles l'image d'hommes et de femmes dansant dans une atmosphère vermeille, entourés d'éclairs d'or, et vivant dans une coupe. Il n'était pas d'âme qui ne voulût les rejoindre.

    Tel était l'art de Taclamïn qu'il avait, dans ces pierres, sans doute capté la lumière des étoiles, et emprisonné. Vivante et pure elle rayonnait en palpitant, comme un souffle l'animait qui la faisait trembler et clignoter, et on sentait en elle une présence glorieuse, un rayon divin qui s'y reposait.

    Il est peut-être vrai que le grand-père de Taclamïn, l'auguste Anum, n'avait eu aucune intention mauvaise, en enseignant l'art de capter les étoiles à son fils, et à plusieurs mages parmi les génies: il pensait réellement rendre service, et partager ses bienfaits. Il n'était pas venu sur Terre les mains vides et, cherchant à se faire aimer et à se justifier de son mariage impie, de ses noces désapprouvées par les membres de son peuple céleste, il avait déployé des trésors de bonté pour faire le bien autour de lui. Mais déjà son fils avait montré de l'orgueil, se prétendant déçu par le manque de reconnaissance des gens de la Terre, et son petit-fils était pire, car il avait développé, au contact de certains mauvais esprits de l'abîme qu'il croyait seuls dignes de fréquentation, une tendance à la cruauté et à l'arrogance; il était devenu pour une large part un magicien noir, notamment par l'intermédiaire de sa mère, puissante sorcière ayant des démons dans son cousinage.

    Pour autant, sa ruse était suffisamment grande pour n'en rien laisser paraître, et pour faire croire qu'il marchait dans les travées de tous ses aïeux, y compris et surtout de son saint grand-père – qu'il n'avait que le bien du peuple au cœur dans toutes ses entreprises. Ce n'était pourtant pas le cas.

    Il croyait certes faire le bien des gens; mais il savait bien que c'était malgré eux. Il croyait leur faire honneur, pour ainsi dire, en buvant leur sang, et en l'intégrant à son noble organisme: il disait qu'ainsi leur vie se transfigurait en la sienne! C'est pourquoi il pratiquait en toute bonne conscience le sacrifice abject des êtres humains, persuadé que sa folie était de la raison, et que ses rêves étaient des vérités objectives, que ce qui l'arrangeait correspondait à des lois.

    Et vide de piété vraie il insultait souvent les anges, les habitants du ciel dont il sentait qu'ils s'opposaient à lui. Il les prétendait fourbes et hypocrites, et assurait que leurs cousins qui vivaient dans l'abîme leur étaient bien supérieurs; qu'eux avaient pour dessein de libérer la Terre, et, par son intermédiaire, de la changer en étoile. Mais il le concevait comme s'il devait devenir le dieu de cette étoile, et régner sans partage sur tous ses habitants. Il se vantait de ses hautes origines, et affichait son mépris pour tous les autres. En vérité, aucune aspiration n'existait en lui pour faire progresser la liberté, l'égalité et la fraternité – de transformer les êtres terrestres en dieux. Il voulait seulement qu'ils fussent ses esclaves, et que lui soit un dieu absolu, suprême, sublime, fourbe qu'il était lui-même!

    (À suivre.)

  • Workshop à Edimbourg: pensées de Rudolf Steiner sur la valeur éducative du conte

    87064616_1009883066071698_2525642405877645312_o.jpgLe 21 mars prochain, mon amie Rachel Salter, conteuse de son état, et moi animerons un workshop au Storytelling Center d’Edimbourg. Le thème en est Storytelling for Children in Rudolf Steiner's Thought: la valeur éducative des contes dans la pensée de Rudolf Steiner. Vous pouvez en découvrir, sur l’affiche ci-contre, la présentation avec le lieu, l’heure et le prix, pour ceux qui auraient, comme nous, le courage de se déplacer jusque-là!

    Les exemples seront essentiellement tirés des contes de Duncan Williamson (1928-2007), conteur de la communauté nomade qui conservait dans ses récits la tradition la plus ancienne et la plus sainte de la mythologie écossaise, évoquant des rois et des fées et ne tombant jamais dans le burlesque délirant auquel s’adonnent la plupart des conteurs francophones que j’ai vus: il gardait beaucoup de dignité, et se rapportait au monde spirituel avec fraîcheur et beauté, ne cherchait pas à en rajouter pour faire rire, même s’il avait beaucoup d’humour. Son lien avec Rudolf Steiner est donc patent, car c’est ce type de contes que le philosophe autrichien recommandait pour les enfants, sérieux et graves sans être lourds et pesants. Pour lui, en effet, les contes contenaient, sous forme allégorique ou symbolique, les vérités spirituelles et, comme je l’ai dit la semaine dernière, il rejoignait à cet égard J. R. R. Tolkien et le romantisme allemand, avec toute la tradition des Märchen que chercha à illustrer Novalis. Les êtres spirituels qui vivent sur Terre sont souvent le sujet des contes de Duncan Williamson, et ils s’y comportent comme Steiner a dit qu’ils se comportaient. C’est pour cette raison qu’un recueil de ses contes a été publié par la maison d’édition anthroposophique Floris, sise à Edimbourg et l’une des plus importantes du monde anglophone. C’est pour cette raison aussi que Rachel Salter a pu dire avec succès des contes de Duncan Williamson devant la Branche Henry Dunant, à Genève, de la Société anthroposophique suisse. Ils ont été très appréciés des personnes présentes, montrant comme l’amour des chiens subsiste au-delà de la mort, et de quelle manière les fées aiment rendre service aux pauvres gens et sont en contact permanent avec Dieu, qu’elles s’entendent très bien avec lui, contrairement à ce qu’ont dit certains. A Noël, en particulier, Dieu aime rendre visite aux fées!

    C’est sans doute à cause de cela que le poète savoyard Antoine Jacquemoud (1806-1887) a affirmé que Dieu visitait chaque soir le sommet des montagnes: là vivent des fées particulièrement nobles, c’est bien connu. Mais il ne sera pas question de la Savoie lors de ce workshop.

    Duncan Williamson ne sera pas notre seule référence, si elle sera la principale. Nous citerons également les frères Grimm (c’est plus ou moins obligatoire) et des ballades écossaises, ainsi que des comptines, car Steiner a également insisté sur la valeur formatrice de la musique.

    Son idée est que l’imagination libère l’âme et que l’imagination disciplinée, manifestant pour ainsi dire le monde spirituel, forme l’âme de la plus excellente des manières, donnant de bonnes habitudes et dispositions, qu’elle a une valeur thérapeutique et édificatrice majeure, en particulier pour les enfants de sept à quatorze ans. Alors, dit-il, le corps éthérique, fait de rythmes et d’images, domine l’être humain, et c’est par ce biais, par conséquent, qu’on doit éduquer.

    Pour moi Rudolf Steiner est le philosophe majeur du vingtième siècle, et il est marginalisé pour cette raison même, qu’il écrase la plupart des philosophes officiels, sortis des universités, de son génie. Ils ne savent pas quoi faire de ses idées, car elles ruinent leurs édifices théoriques en montrant d’emblée qu’ils spéculent sur un monde des causes qui, comme le disait Joseph de Maistre, est purement spirituel, jamais matériel, et sur lequel il ne sert à rien de spéculer: on a les moyens de le percevoir, ou pas. C’est particulièrement vrai de l’éducation, qui s’adresse à l’humain dans ses profondeurs les plus mystérieuses.

    J’ajoute que ce workshop est réalisé en relation avec des tableaux de John Slavin, peintre écossais dont j’ai plusieurs fois parlé ici, et qui a abondamment illustré les contes de Duncan 3427268154_336dccc9e2_b.jpgWilliamson. Il a aussi peint l’image qui a servi de base à l’affiche présentant notre workshop. Il met l’accent sur la licorne, symbole de l’esprit de pureté et de virginité, manifestation imaginative de l’esprit divin qui s’est incarné dans la sainte Vierge lors de l’Annonciation, selon plusieurs tableaux médiévaux d’inspiration allemande, mais, surtout, emblème de l’Ecosse. Celle-ci aime le virginal, cela se voit dans ses paysages, et aussi dans sa mythologie, ses traditions populaires qui, plus qu’aucune autre d’Europe, peut-être, restituent les vérités du monde spirituel. Duncan Williamson a montré  que les rois n’ont acquis une véritable légitimité que du jour où ils ont fait sculpter, à l’entrée de leur palais, deux magnifiques licornes. Alors l’Esprit-saint a pu descendre sur leur front, et ils ont été prêts à accueillir le christianisme. La Légende dorée montre que les rois écossais et irlandais l’ont accueilli avec une sincérité toute particulière: voyez la vie de saint Patrice par Jacques de Voragine.

    La principale organisatrice de notre workshop, celle qui a permis son existence, est Linda Williamson, la veuve du célèbre conteur, celle qui a transcrit, édité et préfacé ses contes. D’origine américaine, elle est tombée amoureuse de la tradition folklorique écossaise, et a participé à la fondation du Storytelling Center d’Edimbourg, une référence majeure. Son enthousiasme et l’élévation de son esprit ont fait des miracles, et je ne la remercierai jamais assez. D’autant plus que l’Ecosse est le premier pays où j’aie choisi d’aller en voyage, quand j’ai eu l’âge de choisir: j’y étais prédestiné, peut-être depuis une vie antérieure. Un pays magnifique et magique, fait pour les poètes. Comme en Savoie, voire davantage encore, on y est facilement aux portes du monde des elfes!

  • Politique et éducation: charges spéciales

    logo_educ_ensup.jpgLes autorités de tutelle de l’Éducation publique, en France, ont particulièrement à cœur de sauver les âmes perdues, peut-être dans l’espoir de limiter le nombre de rebelles à l’autorité publique – de les contrôler en tout cas, de les surveiller. On donne ainsi aux professeurs fonctionnaires des fonctions policières, des tâches de maintien de l’ordre, d’administration du peuple.

    À vrai dire, c’est surtout donné, officiellement, aux chefs d’établissement. Mais ceux-ci le répercutent sur les enseignants, devenus ainsi les agents de sécurité du Gouvernement.

    Je me suis entendu dire, un jour, que le collège dans lequel j’enseignais, dans les montagnes savoyardes, était le dernier recours des élèves renvoyés ailleurs, qu’ensuite ils n’avaient plus de solution, et que cela liait le collège. J’ai répliqué que celui-ci ne disposait d’aucune faculté spéciale, qu’aucune contrainte extérieure ne pouvait limiter sa liberté, et que les problèmes du gouvernement et de sa police n’étaient pas les siens. Le collège ne peut qu’appliquer la procédure, et renvoyer un élève s’il le mérite, si les faits dont on peut l’accuser y mènent. Un collège n’a pas à se soucier de la situation sociale globale, n’a pas à relayer à cet égard les soucis des politiques. Il n’a pas à protéger des politiques qui n’arrivent pas à régler eux-mêmes le problème – peut-être trop occupés à profiter personnellement de leurs beaux titres.

    Mais dans le lycée où j’ai ensuite enseigné, les mêmes discours existaient – émanant des gouvernements et se répercutant vers les responsables. On se réjouissait avec émerveillement d’un élève sauvé du déclin scolaire par la République triomphante, comme si tout l’effort des enseignants devait être tourné vers ces âmes perdues arrachées à l’enfer social – comme disait Victor Hugo. Car la mythologie est celle des chrétiens, si elle est entièrement placée dans l’espace physique: matérialisme mystique souvent appelé improprement spiritualité laïque. Une âme sauvée, n’est-ce pas, et tout l’univers, ou du moins toute la nation saute de joie. Il était donc plus ou moins interdit d’exclure de cours un élève même mettant en danger la classe dans sa progression – puisque c’était lui ôter l’occasion du salut.

    Thomas a Kempis, dans son Imitation de Jésus-Christ, évoquait quelque chose qui joue peut-être ici: la fausse bonté qui n’est que faiblesse, car les élèves la plupart du temps le ressentaient ainsi, cela n’émanait pas tant de la bonté que de la peur. On avait peur, oui, de ce que les élèves rebelles à l’ordre social pourraient faire à l’extérieur d’une institution d’État, et dans les lycées publics ils étaient sous la surveillance des courroies de machiavel.jpgtransmission de la force publique, mais des courroies de transmission à l’air amène, avec l’apparence du salut dans les yeux, et la bonté au cœur. Car un État, pour être obéi, doit faire croire qu’il ne veut que le bien du peuple, disait Machiavel. Mais le peuple n’est pas toujours dupe, et la faiblesse est souvent interprétée comme telle: dans la lutte pour l’existence, le citoyen finit par menacer les gouvernements de lui donner ce qu’il veut. C’est pourquoi l’enseignant doit se dégager de tout enjeu politique. Il n’a pas à participer à ce jeu. Il doit pouvoir en être libre.

  • Éducation et socialisme

    rose.jpgIl y a dans l’Éducation nationale, en France, l’idée que les institutions scolaires intègrent l’être humain dans le corps social, ce qui lui rend forcément service. C’est sa ligne fondamentale: l’éducation est au service d'un corps social regardé comme un idéal – un horizon indépassable.

    Cette idée est d’origine religieuse, quoiqu’elle ne l’avoue pas. On en trouve la preuve dans le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau. Il y dit que la République doit construire sa propre religion, faire du corps social et de ses valeurs un aboutissement absolu pour l’individu moral. La religion républicaine doit séparer le bien du mal et se substituer aux religions antérieures qui accordent à l’individu seul une latitude infinie pour son propre salut – en particulier le christianisme, le bouddhisme et l’Islam chiite: Rousseau nomme explicitement ces religions à ses yeux malfaisantes, et persécutées à juste titre.

    D’une certaine façon, cette orientation s’est prolongée dans le socialisme voire dans le laïcisme, qui dirigent globalement l’institution éducative. La primauté donnée à l’intégration sociale a quelque chose d’effrayant, et empêche les disciplines enseignées de toucher directement l’individu, comprimées qu’elles sont par le but politique affiché.

    Les effets en sont dévastateurs, et pour moi c’est la raison principale du déclin de l’éducation en France, qui a simplement suivi celui de l’éducation soviétique. D’abord, l’institution d’État disposant d’un quasi monopole, elle n’est soumise à aucune concurrence, et peut librement s’énoncer comme modèle sans crainte de devoir Rousseau-732x380.jpgs’interroger sur des réussites autres. Aucune pratique ne peut se poser comme supérieure aux siennes, puisqu’aucune autre pratique que les siennes n’est légitime. D’emblée, toute proposition alternative est dénigrée, diabolisée au nom de principes supérieurs.

    Les pratiques dans les institutions publiques s’en ressentent. Le but de chaque établissement n’est pas d’enseigner la littérature ou les sciences, mais de sauver, mystiquement, les âmes égarées en les ramenant dans le giron de la République. Le français et l’anglais, l’histoire et la physique n’en sont que les moyens.

    Encore faut-il que la République ait de la substance. Et quand, pour sauver les âmes égarées, on se sent obligé d’accueillir des rebelles impénitents dans les classes, on évacue cette substance, car il devient impossible d’enseigner. Rudolf Steiner disait avec raison qu’on ne pouvait laisser un élève ne rien faire dans une classe; c’est comme la fuite qui dégonfle un pneu. Et la loi coercitive oblige justement à accueillir, sans même pouvoir les exclure de cours (c’est devenu interdit), les élèves en marge, qui refusent de participer au travail proposé. Steiner, oui, était prophète: il a dit ce qui phagocyterait l’institution d’État.

    Il a dit que quand la loi fixait les principes d’éducation, le professeur devenait impuissant. Or l’éducation ne s’appuie pas sur la société et ses dirigeants, mais bien sur les professeurs et ce qu’ils enseignent. L’éducation doit sortir de sa politisation.

  • La tour de Taclamïn (Perspectives, LXXVIII)

    tower.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Marche de Radûmel, dans lequel, me prenant pour un elfe, je raconte le plaisir que j'ai eu à me promener en marchant sur le sol, plutôt qu’en volant sur mon cheval ailé. J’étais alors dans une merveilleuse vallée du pays des génies, appelée Douralmón.

    Et j'admirais le paysage aux contours nets, fixes et purs, si différent de la forêt de nuages aux formes changeantes, et les pentes herbues et fleuries des montagnes me réjouissaient le cœur, semblant tendre vers moi de longs bras pleins d'amour.

    Soudain, je vis au loin la tour de Taclamïn, à l'étonnante beauté. À son service étaient de puissants mages, et, si pervers fût-il, il disposait, lui-même, d’une science hors du commun, qu’il tenait de ses ancêtres angéliques: car il était de haute lignée, et le père de son père était venu sur Terre depuis la Lune; il avait aimé les couleurs de la Terre, ainsi qu'une nymphe qui les avait dans ses yeux, et il l’avait épousée, pour qu'elle lui donne des enfants. Depuis, il était resté sur la Terre, et y avait fondé une puissante maison. Taclamïn ainsi avait eu longtemps des ailes, à l’image de son grand-père, avant de les perdre à l’âge adulte sous l’influence délétère de l’air terrestre. Mais il avait conservé l’art de faire naître de hautes tours des profondeurs, et de manier la roche comme s’il se fût agi de plantes, de la rendre plastique et imprégnée de vie – et quand son donjon était sorti de terre, il était comme un énorme radis de marbre qui eût poussé à vive allure, ou comme quelque phallus géant, ranimé des temps anciens. Car on sait que les Géants avaient une peau de pierre, quoiqu’elle fût vivante, et plastique – quoiqu'elle fût gonflée d'éthérique. Et l'art des mages a souvent consisté à les ranimer, après leur anéantissement sous les coups d'Alar et de Dordïn son père, ainsi que de toute leur maison.

    Et pour accomplir ce prodige, Taclamïn prononça les formules d’éveil qu’il connaissait de son père qui les connaissait du sien, et sa voix résonnait sur les ondes de la rivière voluptueuse, et elle était soutenue par le chœur des mages de la maison de son père - initiés par le père de son père selon les secrets de l’orbe lunaire.

    Or cette tour qui naquit ainsi était haute, lisse, élancée, fine, et d'étranges veines roses la traversaient en s’enroulant autour d’elle, comme autour d'un membre. Et au sommet une couronne de rubis brillants la ceignait, comme à un front, et encore au-dessus était une coupole d'or, comme un chapeau. Elle était magnifique; on n'eût pas pu en voir de plus belle au monde, en ce temps-là, et toutes les tours des mortels étaient imitées de celle-là, soit que Taclamïn les eût invités à l'admirer, soit qu'ils les eussent vus en rêve, à la faveur d'une sortie de leur corps: leurs âmes étaient venues jusqu'au seuil de Taclamïn qui, grâce à ses puissants dons, les avait bien vues; et il les avait laissées faire, il les avait laissées vaguer autour de sa tour et dans son domaine, afin d'accroître son prestige auprès des hommes, et les fasciner sans qu'ils connussent l'origine du charme qu'il leur jetait. Souvent ainsi les hommes accomplissaient ses volontés sans le savoir, pour leur bien ou pour leur mal, et même quelques-uns, éblouis par cette vision, devenaient fous, perdaient la raison, et devenaient les esclaves de Taclamïn, pour leur bien ou pour leur mal. Car d'aucuns exécutèrent ainsi des ordres maléfiques, qui tendaient à immoler des mortels à Taclamïn (souvent des enfants et des jeunes filles), mais souvent aussi Taclamïn leur dispensait par ce biais des enseignements spéciaux, leur montrant de grands secrets, dont l'humanité ensuite profitait.

    (À suivre.)

  • Séminaire sur Jam et le francoprovençal à l'université de Montpellier

    -montpellier-parvis08_03.jpgMardi 25 février, dans moins d'une semaine, de 17 h 15 à 19 h 15, je serai à l'université de Montpellier (dite Paul Valéry), au département d'Occitan, pour une présentation, conjointe avec Bénédicte Pivot, et sous l'impulsion de Marie-Jeanne Verny, du francoprovençal en général et du poète Jean-Alfred Mogenet (1862-1939), mon arrière-grand-oncle, en particulier - car il a écrit en patois de Samoëns, qui appartient au francoprovençal, dont les frontières correspondent pour moi à celles du vieux royaume de Bourgogne.

    Bénédicte Pivot est maitresse de conférences à l'université Paul-Valéry dans le département des sciences du langage. Elle est spécialiste des mouvements sociaux qui s'articulent autour de la revitalisation, valorisation des langues très en danger, c'est à dire des langues dont l'arrêt de la transmission intergénérationnelle est acté depuis deux ou trois générations avec pour conséquence la quasi absence de locuteurs natifs et/ou ayant une compétence totale dans la langue.

    Elle présentera l'exposé suivant: Le francoprovençal, langue galloromane, est parlé sur une aire géographique qui s'étend de la vallée d'Aoste (Italie), aux cantons romands (Suisse) jusqu'aux limites de l'ancienne région Rhône-Alpes. En France, le francoprovençal connait une vitalité très faible qui menace la survie des parlers. Cette présentation, après avoir exposé le contexte géo-sociolinguistique, développera la problématique de la revitalisation du francoprovençal telle qu'elle s'articule en fonction des différents acteurs engagés dans la reconnaissance et la valorisation de la langue et des pratiques langagières. On questionnera la portée des discours qui posent l'école comme l'acteur principal du retour de la transmission, donc de la sauvegarde de la langue et le rôle que peut jouer une approche patrimonialisante, qui s'appuierait sur les principes d'une langue comme vecteur d'un patrimoine culturel immatériel (PCI, UNESCO) pour la survie du francoprovençal.

    Moi, intervenant en tant qu'éditeur scientifique du volume des poèmes de Jean-Alfred Mogenet et, peut-être, docteur ès Lettres à l'université de Chambéry (dite Savoie Mont-Blanc), je présenterai la thématique suivante: Jean-Alfred Mogenet dit Jam (1862-1939), né et mort à Samoëns (Haute-Savoie), a composé ses poèmes en patois de Samoëns à l'époque où il vivait à Paris. Il les publie de 1910 à 1914 dans L'Écho des paroisses du haut-Giffre (le mensuel paroissial de Samoëns), puis en 1926-1927 (brève reprise) dans le Bulletin paroissial de Samoëns, suite du précédent. Tous ces poèmes ont été réunis, traduits et préfacés dans une édition en volume parue en 2016. De facture classique, ils chantent les objets emblématiques du Samoëns de son enfance, usant surtout de l'art de la personnification.

    Après une présentation de sa vie et de son œuvre, l'exposé partira du paradoxe d'un poète nourri de poésie française classique se consacrant à l'hommage rendu en langue régionale à un village savoyard pour saisir la problématique d'un art à la fois savant et populaire, personnel et traditionnel. S'appuyant sur l'étude des thèmes locaux et ruraux mêlés à une prosodie régulière et littéraire, il montrera la richesse tout individuelle d'un imaginaire fondé sur le souvenir précis, soulevé par l'enthousiasme du sentiment ancestral.

    Je suis heureux de retourner à l'université de Montpellier. J'y ai en effet commencé mes études supérieures. D'ordinaire, les Savoyards vont à Grenoble, à Lyon, à Paris, voire à Genève ou à Lausanne; moi, je ne sais pourquoi, j'ai choisi Montpellier. Je voulais partir loin. Et un ange m'a fait nommer cette ville, m'a donné pour elle du désir.

    J'y ai fait un an de Droit et trois de Lettres, repartant avec ma Licence, et m'inscrivant alors à la Sorbonne. Curieusement, quand j'ai voulu faire une thèse de doctorat sur Tolkien, mon directeur de recherche, François Gallix, m'a orienté vers une collègue de Montpellier! J'ai alors refusé, découragé par l'impression de piétinement. La logo_dep_oc.pngvie m'a finalement ramené vers Montpellier. En particulier, son département d'occitan. Car à l'université de Montpellier, comme étudiant, j'ai appris le latin, mais aussi l'occitan médiéval et l'art des troubadours, avec Gérard Gouiran. Cela m'a beaucoup marqué. J'ai dû vivre, dans une autre vie, une sorte d'initiation cathare, dans cette région languedocienne, puisque je suis irrémédiablement attiré vers elle. J'ai dû m'approcher de la spiritualité de l'ancien royaume des Wisigoths. De l'arianisme, peut-être. Maintenant, j'y présente un poète savoyard qui est de ma famille et dont j'ai parlé abondamment dans ma thèse, il y a comme un coup du destin. Je pense, d'ailleurs, que le plus cathare des docteurs de l'Église catholique, celui qui, tout en restant dans les limites du dogme, a le plus concédé à l'esprit mystique des cathares et des ariens, est François de Sales. Joseph de Maistre a aussi quelque chose de cathare et d'arien, selon moi.

    (Et chez les deux, des tendances poétiques troubadouresques indéniables. Le premier notamment a voué à la sainte Vierge des pages que n'aurait pas désavouées un poète de l'ancienne Occitanie!)

    Rendez-vous donc le 25 de ce mois.

  • Le gouvernement et les manuels

    1377780369.jpgUn manuel scolaire rend apparemment service aux enseignants, mais il est surtout le moyen d’imposer des lignes culturelles, pour le gouvernement. Les poèmes de Victor Hugo y sont coupés lorsqu’ils parlent de Dieu – et cela donne l’avantageuse impression (pour les dirigeants agnostiques), que Victor Hugo ne parlait guère de Dieu. Le merveilleux scientifique peut bien être proposé aux enseignants des séries technologiques, les manuels de littérature des lycées polyvalents ne le contiennent pas, on n’en trouve que dans les manuels des lycées professionnels, ce qui est révélateur de ce que ressentent les élites face à ce merveilleux scientifique – voire face au public des lycées professionnels.

    Cela me rappelle une idée de Philippe Meirieu, célèbre pédagogue ministre, selon laquelle le professeur devait se servir de Harry Potter pour amener les enfants à la grande littérature. Mais personne ne sait si Harry Potter est réellement inférieur à Victor Hugo, seul le gouvernement l'a jugé ainsi.

    Le plus étrange est le sentiment que le professeur ne peut absolument pas choisir d’avoir un manuel ou non, car les fonds pourraient après tout servir à d'autres moyens de reproduction des textes: tous les classiques sont à disposition sur Internet, et tous les établissements scolaires ont des imprimantes et des photocopieuses. Même sans avoir à faire recopier les poèmes aux élèves, les enseignants ont à présent les moyens matériels d'une liberté complète.

    Sous prétexte de protéger les auteurs, on interdit, ou on limite ces moyens nouveaux. Mais les auteurs classiques sont tous libres de droits. Le raisonnement est si dénué de discernement qu'on m'a reproché de ne pas respecter les droits d'auteur parce que j'avais imprimé et photocopié un poème de Baudelaire, auquel 3023519577.jpgj'avais adjoint des notes et des questions conçues par ma seule modeste personne. La confusion est grande, car il s'agit en fait de protéger les éditeurs, et non les auteurs.

    Les auteurs de manuels travaillent surtout pour la gloire, car cette activité leur prend beaucoup de temps, mais les paie bien moins que leurs heures de cours. La seule classe de gens qui vit des manuels scolaires est les éditeurs subventionnés, dont la subsistance dépend entièrement des achats publics. Mais le souci du Gouvernement n'est pas la subsistance des personnes concernées, mais de leurs institutions, commodes pour lui: car le contrôle exercé par l'État sur la culture enseignée passe par ces éditeurs connus, approuvés, avec lesquels les inspecteurs généraux et les ministres entretiennent des rapports étroits. Ces producteurs de manuels obtempèrent sur les lignes voulues par les fonctionnaires et leurs dirigeants élus, et c'est ainsi qu'on peut nationaliser la culture, la restreindre à ce qui est utile politiquement aux partis qui gouvernent.

    Ce n'est même pas que d'une élection à l'autre les manuels changent beaucoup, même si le gâchis commercial vient aussi de ce que chaque parti élu désire imposer sa ligne – c'est simplement que les partis de gouvernement ont des intérêts communs, fondés sur le culte de la capitale et de l'idole nationale, et la diffusion de ce qu'on appelle les valeurs de la République – mais ce serait un royaume ce serait pareil, les valeurs des rois avaient aussi leurs vertus, je suppose. D'ailleurs cette forme de propagande remonte à eux, je pense.

  • Le merveilleux au bac

    Voyageaucentrede00vernuoft_raw_0011_1.jpgLes défenseurs de l'ordre étatique assurent souvent que l'enseignement officiel, en France, est ouvert d'esprit et reste intéressé par le merveilleux, mais il n'en est rien, ou de façon marginale et relativement hypocrite. Car la philosophie républicaine tend à vider le merveilleux de son contenu et à le ramener à des lois psychologiques préétablies, dans un esprit rationaliste qui ne concède finalement rien à l'essence du merveilleux, qui le réduit constamment à une forme creuse. Et confronté aux nouveaux programmes nationaux du baccalauréat, voulus par Emmanuel Macron, je peux en témoigner.

    Car voici! un élément de merveilleux a bien été placé dans les œuvres à préparer au bac français, comme on dit: les professeurs des séries technologiques ont reçu la possibilité de travailler sur le Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, sans doute le roman le plus imaginatif que celui-ci ait écrit – celui où il a placé le plus de folie. On se souvient peut-être que les personnages découvrent, dans l'abîme des profondeurs, une mer pleine de monstres préhistoriques, et finalement aperçoivent un géant qui conduit un troupeau de mammouths. Verne affirme que le royaume souterrain a gardé le souvenir des époques antérieures, tel un monde des morts matérialisé, et que ces époques étaient pleines de formes incroyables, gigantesques et fantastiques.

    Ce roman doit être étudié à travers la problématique Science et fiction, ce qui invite à faire étudier des textes appartenant au genre du merveilleux scientifique, ce que j'ai fait à travers des récits d'explorateurs découvrant de fabuleux mondes nouveaux: Le Mammouth bleu de Luc Alberny, qui habitait comme moi le département de rosny.jpgl'Aude; Les Navigateurs de l'infini de J. H. Rosny aîné, qui était belge; Les Premiers Hommes sur la Lune de H. G. Wells, qui était anglais; Les Montagnes hallucinées de H. P. Lovecraft, qui était américain, et Autour de la Lune, encore de Jules Verne. Certains élèves étaient enthousiastes, d'autres réticents voire récalcitrants, quelques-uns moqueurs.

    Le problème de cette thématique est qu'elle était libre et réservée aux séries technologiques, auxquelles on pouvait aussi donner à étudier La Princesse de Clèves. Les manuels de littérature du lycée ne contiennent rien sur la question, entièrement orientés qu'ils sont vers les séries dites générales, et cela infériorise d'emblée le merveilleux, tout en feignant de lui donner une place. On lui donne une place, mais étroite et difficile à pratiquer, inférieure aux autres, moins légitime!

    Pour moi, je l'ai choisie parce que c'est une de mes spécialités, et je ne le regrette pas. Mais j'ai senti que cela créait des remous, dans les âmes, et que cette spécialisation dans le merveilleux me met sur une sorte de gril, dans l'éducation d'État. On y feint de croire que la grande littérature ne contient pas de merveilleux explicite, que c'est là trait matérialiste réservé aux paysans et aux ouvriers – adeptes spontanés de la science-fiction. Les intellectuels aiment mieux le merveilleux ramené aux concepts abstraits!

    C'est l'esprit français, élitiste et méprisant, quoi qu'on dise. C'est pourquoi il ne sera jamais mauvais de libéraliser ou de régionaliser l'éducation, dans le pays qu'on dirige depuis Paris.

  • Le sentiment personnel des supérieurs a-t-il une influence légitime?

    darwin.jpgPoursuivant ma réflexion sur la tendance des universitaires et professeurs à partager les mêmes sentiments et à ainsi former une communauté indépendamment d’une véritable réflexion critique, je voudrais parler de ma fille, qui fait des études de lettres et de sociologie à un niveau poussé, sans doute supérieur à celui que j'aie jamais atteint. Parti avec elle en Norvège pour voir son frère qui y vit, j'ai eu l'occasion de converser des sujets de dissertation qu'elle doit traiter, et il y en avait un qui nous a occupés un certain temps, qui était de savoir si la théorie pouvait influencer la pratique et changer les choses en bien – améliorer l'humanité, l'aider à évoluer.

    Je lui ai demandé si elle avait développé l'idée que le darwinisme avait favorisé en Amérique l'esprit d'entreprise en même temps que l'individualisme et l'égoïsme – puisque toutes ces choses sont liées et sont les faces noires et blanches de la même pièce. Moi-même je l'avoue, j'aime les humains, et regarde surtout la faculté des Américains à entreprendre, leur courage à le faire, leur liberté à créer, bien que je sois aussi rebuté, comme presque tout le monde, par la sauvagerie des rapports sociaux.

    Ma fille me répond, justement, que ses professeurs ne veulent absolument pas entendre parler du moindre bienfait permis par le darwinisme social, qu'ils ne font qu'en dire du mal, qu'ils n'y voient que ténèbres et horreur. Que par conséquent elle n'aurait jamais osé faire le moindre paragraphe sur la question, parce que, au-delà de l'objectivité affichée, c'est le sentiment commun aux professeurs qu'il faut considérer dans ces sortes de choses.

    Un pragmatisme lucide, mais qui me montrait ce qui peut-être m'a empêché de réussir dans les études supérieures: le sentiment commun aux professeurs qui corrigent, je m'en moquais complètement. C'est offensant, en un sens. Mais j'aime réellement la logique pure hors de tout communautarisme émotionnel. À ma façon propre, je suis moi aussi un gros individualiste.

    Pour plaisanter à demi, j'ai répondu qu'en ce cas on n'avait qu'à montrer comment la théorie marxiste avait permis de grands progrès sociaux en Chine et en Russie. C'est plus dans la ligne, pour ainsi dire. Plus dans les sentiments de ces gens. Même s'ils disent que non, maintenant qu'on sait ce que ça a donné, moins de bien qu'on pouvait chirac.jpgespérer. Mais moins de mal qu'on le dit parfois, aussi. Cela dit en toute objectivité. Les femmes en Chine sont plus libres qu'au temps de l'Empereur.

    Cela me rappelle Jacques Chirac, qui ne faisait rien mais énonçait ses sentiments en public en pensant qu'ils allaient influencer le peuple. Il aurait fallu pour cela que son avenir dépendît de ses affections personnelles, comme pour les étudiants notés par les professeurs; car s'ils se plient à leurs sentiments, c'est aussi parce qu'ils espèrent avoir un métier et gagner de l'argent. L'argent a plus d'influence qu'on pourrait croire sur les études. Comme en Amérique. C'est seulement qu'en France l'État est proportionnellement plus riche. L'individualisme y est donc moins bien vu.

  • Georges Gusdorf et la mythologie (suite)

    Georges-Gusdorf.jpgJ'ai raconté l'autre jour que mon directeur de thèse m'avait reproché, lors de la soutenance, d'avoir repris des idées de Georges Gusdorf, lequel pourtant il m'avait posé comme base solide de ma réflexion, lors de notre premier entretien. À l'inverse, il s'est plaint que je ne me fusse pas appuyé sur des noms plus populaires, relativement au Romantisme, mais qu'en réalité je ne connaissais pas, et qu'il ne m'a jamais cités. Croyait-il qu'il allait de soi qu'on dût les connaître? Mais pourquoi en serait-il ainsi? Qui fait autorité de façon évidente? Personne.

    Et puis pourquoi me reprocher de m'appuyer sur les idées d'un penseur qu'on m'a conseillé, si on ne l'a pas lu en détail? Peut-être que le nom de Gusdorf faisait chic dans certains milieux autorisés, mais qu'on ne savait pas ce qu'il recouvrait, qu'on croyait évident qu'il synthétisait les choses dans un sens matérialiste et fonctionaliste. La vérité devait faire bondir. Mais étais-je coupable de l'avoir dite?

    J'avais de surcroît prévenu que ce qui m'intéressait était ce dont parlait principalement Gusdorf pour le Romantisme - la dimension mythologique, telle que la comprenaient Frédéric Schlegel et Novalis. Mais était-elle connue de mon directeur de thèse? Après avoir gardé le silence, il a fini par dire: Cette dimension m'intéresse. Mais c'était pour se plaindre, le jour de la soutenance, que je l'eusse exploitée en profondeur. Quel en est le ressort?

    Il devait sentir que j'étais prêt à abandonner. Ce n'était sans doute pas dans son intérêt.

    Le fait est que Georges Gusdorf est un penseur méconnu, morin.jpgEdgar Morin même l'a déclaré, pour des raisons qu'on ne démêle pas bien. Les initiés reconnaissent qu'il a sondé le Romantisme à une profondeur exceptionnelle, mais pour celui qui ne l'a pas lu et s'imagine seulement le connaître, cette profondeur se recoupe forcément avec la vulgate universitaire, la doctrine habituelle – faite plus ou moins d'Existentialisme dégénéré.

    Au fond, j'étais coupable d'avoir réellement lu les livres que lisent les initiés et que citent seulement les autres. On m'a accusé de n'avoir que trop lu les œuvres des auteurs savoisiens que j'étudiais, mais on peut aussi me juger coupable d'avoir trop bien lu Georges Gusdorf! On me l'a cité pour me piéger, peut-être, pensant que je ne parviendrais pas au bout de ses volumes épais, et qu'on pourrait me le reprocher, pointant du doigt mes manques. Mais on n'a pu que pointer du doigt les volumes plus communs qu'effectivement je n'avais pas lus et qui ne m'intéressaient pas, que de toute façon on ne m'avait pas cités, et que je n'étais donc nullement obligé de connaître.

    Oui, je l'admets, je ne suis pas sociable, le sentiment de mes supérieurs me laisse de glace, ne m'influence aucunement, je ne veux pas forcément faire partie de leur communauté! C'est ce qu'on a voulu me faire payer. C'est en sens que la science universitaire est toujours plus ou moins de la cooptation. C'est la cause même de la méconnaissance qu'on a de Gusdorf, qui à certains égards me ressemblait: il critiquait la masse des professeurs d'État.

     

  • Baroque et Romantisme: une idée de Georges Gusdorf

    Georges-Gusdorf-in-Wahlstatt.jpgJe me souviens avec une certaine amertume de ma soutenance de thèse notamment parce que, dans son discours inaugural, si on peut l'appeler ainsi, mon directeur de recherche m'a reproché de m'être appuyé sur un auteur que d'emblée, lors de notre premier entretien, il m'avait présenté comme une base sûre et solide: Georges Gusdorf, auteur d'une somme abondante et profonde sur le Romantisme.

    L'avait-il lue, cette somme? Car j'en reprenais des idées qui me plaisaient, et qui le faisaient bondir. La plus précise était que, pour Gusdorf, le Baroque avait préparé, annoncé, préfiguré le Romantisme. Il établissait des rapports clairs, même s'il admettait que le Baroque n'était pas allé aussi loin que le Romantisme, notamment parce qu'il n'avait pas remis en cause la philosophie traditionnelle.

    Mon directeur de thèse, Michael Kohlhauer, était-il idéologiquement marqué? Était-il peu capable de déceler des affinités de style, immergé dans des questions de doctrine? Il m'avait déclaré, lors d'un entretien, être athée. Cela l'a peut-être agacé que je relie le baroque savoyard, religieux, au Romantisme en général. Il aimait surtout dans ce dernier les remises en cause de la philosophie traditionnelle, justement – par exemple chez l'athée Senancour.

    Le fait est que le baroque savoyard est intéressant notamment à cause de François de Sales, qui confirme l'idée de Georges Gusdorf parce qu'il fondait déjà sa pensée sur l'analogie secrète entre les plans physique et spirituel. Sa différence essentielle avec le Romantisme était qu'il déconseillait aux laïcs de s'essayer à déceler ces analogies, il voulait le laisser aux religieux, seuls à même à ses yeux de lier les choses par-delà les apparences.

    On opérait en tout cas par le biais de l'amour divin, parce que lui seul saisit le lien entre le sensible et celui qui l'a créé. C'est en aimant Dieu qu'on comprend le secret de ce qu'il a créé, qu'on saisit le fond spirituel du monde physique. On se met en relation avec lui, par l'amour, au-delà des objets sensibles. Or, somme toute, même le laïc anges.jpgpeut s'y adonner, et François de Sales était original en ce qu'il lui expliquait, à lui aussi, comment s'y prendre, même s'il lui recommandait aussi la prudence.

    Ce n'était pas par la raison, qu'on parvenait à percer le voile des mystères, mais par une intuition baignée de lumière morale et guidée par l'amour divin. Or, le Romantisme a bien développé cette idée – même s'il a aussi combattu, souvent, la recommandation de prudence, parce qu'elle était jusqu'à un certain point liberticide.

    Michael Kohlhauer contestait une autre idée fondamentale de Gusdorf, une des idées auxquelles il tenait le plus: le Romantisme aspirait secrètement à créer des mythologies, des représentations symboliques de l'histoire humaine, ou des lois de la destinée. Il s'en est moqué. Tout est mythologique, on le sait depuis Barthes, prétendait-il. Non, M. Kohlhauer. Toute représentation ne renvoie pas forcément à un monde spirituel symbolisé par des images issues du monde physique. Les mythologies au sens où l'entendait Georges Gusdorf étaient cela, pas des sentiments relevant du fétichisme, comme pour Barthes.

    Mais pourquoi m'avoir posé Gusdorf comme autorité, si en le reprenant à mon compte je me le voyais reprocher? C'est incompréhensible, et grotesque.

  • Égalités face à l’éducation

    ancien-lycee.jpgJe croyais que les lycées étant plus riches que les collèges, puisqu’ils dépendent de la Région alors que les seconds dépendent du Département, il serait plus facile d’organiser des sorties culturelles dans mon nouvel établissement, le lycée de Limoux, mais on me dit qu’on n’y a pas d’argent. À vrai dire, à Boëge, nous faisions payer les parents, mais on me dit qu’à Limoux c’est impossible parce que trop d’entre eux sont pauvres.

    J’avais déjà remarqué que les loyers chers de la Haute-Savoie ne poussaient pas le Gouvernement à adapter les salaires des professeurs, qui après tout sont mieux lotis dans le département de l’Aude; mais apparemment, les enfants de l’Aude ne bénéficient en rien de l’aide gouvernementale. En tout cas pas pour permettre de réaliser les pensées pédagogiques des enseignants, car les élèves ont tous reçu, comme cadeau, un ordinateur de la Région, mais les professeurs, rien. Pourtant on leur recommande de se servir d’un ordinateur pour leurs tâches; ils sont quasiment obligés d’en avoir un chez eux, à présent.

    Plus le Gouvernement est en situation de force parce qu’il apporte l’essentiel de l’argent, moins les enseignants ont de liberté, puisqu’ils ne peuvent pas compter sur les décisions des parents pour les soutenir. Ils sont dès lors obligés de se soumettre à l’État central plus profondément encore, et n’exécuter que les projets culturels proposés par lui.

    C’est bien une question d’argent, je pense, car au lycée de Morez, où j’étais il y a une vingtaine d’années, on en recevait des entreprises locales, puisqu’il y avait des filières de spécialité, et les projets y étaient également plus aisés 1200px-Logo_Occitanie_2017.svg.pngà réaliser. À moins que je me souvienne mal que la première année d’enseignement dans un établissement, on n’accorde jamais rien à un professeur...

    Je pensais que le régionalisme était plus intense en Occitanie qu’en Savoie, c’est la réputation qu’elle a. Et je me disais que c’était beau, parce qu’en même temps il y avait un lien avec la tradition française, puisque l’Occitanie est rattachée à la France depuis le Moyen Âge. Mais je ne suis plus très persuadé, car l’un de mes projets était relatif aux troubadours.

    On ne peut pas tout faire. Le programme officiel, ou les projets officiellement proposés, et les projets individuels pour ainsi dire alternatifs, s’appuyant sur la tradition locale, ou autre chose.

    Peut-être que de toute façon les élèves n’ont pas très envie de ces projets alternatifs, qui ne rapportent rien. De nos jours, vient-on encore au lycée pour une autre raison que l’espoir de gagner de l’argent? L’éducation y est devenue une simple formation. On est inséré dans un protocole au sein duquel on sortira muni de la silhouette d’un petit rouage de la grande machine économique. Même si on sait que des robots pourront un jour faire mieux, à cet égard, que les hommes, on gagne toujours du temps – sans espoir, mais l’avenir est un combat contre le déclin inéluctable, apparemment. C’est la philosophie dominante – Lovecraft l’avait, du reste.

    On subit la fatalité.

  • La marche de Radûmel (Perspectives, LXXVII)

    bellerophon-mark-stockseth.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Seigneur des rançons, dans lequel je raconte qu'un méchant seigneur appelé Taclamïn tourmentait et attaquait les plus nobles chevaliers, lorsqu'ils passaient sur le chemin étroit qui longe d'un côté sa forteresse maudite, de l'autre la rivière Oshicald, et que justement, un jour, je m'engageai, sous les traits de l'elfe Radûmel, sur ce chemin étroit.

    Nous allions au pas, prenant plaisir à marcher sur la terre et à longer la rivière aux gerbes neigeuses, au chant mélodieux, riche et pareil à un chœur d'anges. J'aimais cette allure et ce contact avec le sol – que maintiennent de leurs bras levés les êtres puissants qu’on appelle gnomes, et qui souvent ont la forme de géants. Sous le cristal des pierres, comme à travers une vitre je les voyais grâce à ma seconde vue, reçue en don comme tous les génies. Et marchant sur ces dalles forgées par la terre, sentant pleinement mes pieds et le poids de mes jambes, j’avais le sentiment d'être plus moi-même, de m'appartenir complètement. Alors que j'étais ainsi traversé par les forces d’en bas – qui prolongeaient en rayons les mains fortes des gnomes –, cette marche sur le sol me donnait une conscience claire, aussi curieux que cela paraisse. Et j’en prenais du plaisir – car l’air m'habitait plus nettement, plus purement. J’en remplissais plus aisément mes poumons, et le vent pétillait autour de mon visage, et à mes yeux plus clairs les montagnes scintillaient plus doucement, comme si l’air devant moi eût été transformé, et comme si le souffle rejeté de mes poumons était plus fin, plus subtil. Des bouffées de silice lumineuses sortaient de mes yeux, et ma joie sans mélange me faisait rire sans cause.

    Des pensées plus colorées, plus claires et mieux dessinées emplissaient mon crâne en roulant par vagues légères – et portant mon âme vers les lointains, elles la rendaient plus heureuse.

    Or, lorsque je volais sur le dos d’Isniecsil, mes pensées éblouies se dissolvaient dans les hauteurs, au lieu de garder leurs contours purs; et sans doute j’aimais aussi cela. Mais je ressentais de l'étouffement, si cela durait trop longtemps, comme si mon âme était emportée par des démons vivant et riant dans l’air, heureux de voir que je devenais leur esclave sans rémission possible, sans pouvoir rien refuser de ce qu’ils voulaient. Car, pourquoi le cacher? quoique né génie, j’étais la proie d’esprits plus élevés, quand je m’efforçais de m’élever et le faisais trop vite. Quoique né sur l’orbe lunaire, je me perdais dans les nuées où vivent les esprits puissants et lumineux de Lucifer, quand je m'envolais sur des ailes trop généreuses, porté sans en être digne vers le soleil. Non préparé, je sentais alors fondre mon âme, s'échapper de mon corps et de ma conscience, et devenir la proie d'êtres que je ne saurais nommer, mais qui avaient leur côté terrifiant. Je n'étais plus moi-même, ne contrôlais plus rien, et la peur m'étreignait, comme si j'eusse été avalé par un monstre plus ancien que la Terre, peut-être même que la Lune, et qui me broyait sans pitié. L'image de la mort surgissait en moi, au lieu que je me sente libéré de la Terre, et alors je ressentais le besoin de revenir sur le sol, et de le fouler de mes pieds agiles.

    Marchant ainsi sur le gazon bordant la rivière Oshicald, je comprenais mieux le choix des anciens hommes, de laisser leurs ailes et de conserver leur pensée claire, pendant que leurs frères oiseaux renonçaient à cette dernière pour conserver ces ailes, ainsi que le raconte le célèbre conte de l'Origine des Hommes-Oiseaux, fait à nous par Dame Ithälun quand les nuits s'allongent, et que les étoiles font dans leur ciel une apparition plus précoce. Car par elle, qui se souvenait du grand séjour lunaire, et avait vécu sur l'orbe d'argent de l'astre des nuits, om se rendent les dieux et où vivent ceux que les mortels nomment les anges, connaissions-nous les profonds mystères de l'histoire des génies, qui est aussi celle des hommes mortels; car la seconde n'a jamais fait que refléter la première, comme un principe se déployant en matière.

    (À suivre.)

  • Le seigneur des rançons (Perspectives, LXXVI)

    58e1b4e6eae0bb1fd279925b6a599bda.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Destin du cheval volant, dans lequel je raconte que mon cheval ailé Isniecsil m'avait transporté partout dans le monde, m'exposant à des épreuves dont je m'étais toujours sorti.

    Or, je dois dire que, la plupart du temps, c'est grâce à ce cheval, Isniecsil, que j'avais passé victorieusement ces épreuves. Car il me lançait vers l'ennemi, et me donnait mystérieusement une énergie qui me semblait venue de nulle part – dont je ne comprenais pas la source énigmatique, mais qui me revigorait périodiquement. Car, lorsque je le montais, dès que sonnait l'heure de midi une force nouvelle entraient dans tous mes membres, et mes bras se mettaient en feu, et mes jambes, et ma poitrine, et mes yeux – et leur éclat terrorisait mes adversaires, qui ne savaient, non plus, d'où me venait cette puissance inattendue, par laquelle je dominais soudainement un ennemi sûr de m'écraser. Ah! quelles grâces me sont venues d'Isniecsil! Quelles bontés eut-il pour moi! Je me devais de lui être infiniment reconnaissant.

    Je me souviens d'un jour en particulier où, à l'entrée d'une vallée – de cette vallée appelée Douralmón, où coule la rivière dite Oshicald, et qu'ornent des pentes pleines de fleurs blanches aux vertus merveilleuses, que les gens du lieu nomment Silupar –, nous dûmes affronter un seigneur hostile, qui entendait asservir ou tuer les voyageurs qui passaient le long de sa tour, entrant dans la terre d'Oxud par un étroit défilé – longeant la rivière abondante, pareille à un torrent, et qu'à cet endroit on ne pouvait traverser.

    Ce seigneur, répondant au nom de Taclamïn, croyait de son devoir de veiller au seuil de Douralmón, et de réduire à l'esclavage tous les chevaliers qui voulaient y entrer. Or, il y avait, un peu plus loin, la noble cité d’Oxud, favorable aux chevaliers, et remplie d'un trésor admirable, dont la seule vision ennoblissait le cœur d'une fabuleuse façon. Mais lui, Taclamïn, se disait le gardien de cette cité d’Oxud, quoique ses habitants ne l'agréassent nullement, ne lui eussent nullement donné ce titre; et il profitait de l'attrait d’Oxud pour asservir et rançonner les voyageurs, fussent-ils des plus nobles et des plus dignes.

    Il avait avec lui une armée d'hommes grands, enfants dégénérés des géants de jadis, et deux dragons servaient de monture à son fidèle lieutenant Tocúl le Borgne ainsi qu’à lui-même, lorsqu’ils poursuivaient dans les airs les chevaliers bénéficiant, de leur côté, de la vitesse de chevaux rapides – ou bien, comme moi, de chevaux si rapides qu’ils en étaient ailés, que des ailes de flamme leur poussaient aux épaules! Et immanquablement, ces dragons – venus de siècles enfouis, antérieurs à l'apparition des hommes mortels sur la Terre – les rattrapaient et les mettaient en pièces, ou au moins les contraignaient à se rendre. Car non seulement ils volaient à la vitesse de l'éclair, mais de leurs yeux, pareils à des gemmes, jaillissaient des rayons de feu rouges qui assommaient tous les ennemis qu'ils voulaient. Et Taclamïn et Tocul leur commandaient, dès que l'envie leur en prenait, de les utiliser, et ils le faisaient, et ils vainquaient ainsi leurs adversaires les plus fiers – maudits soient-ils!

    Or, nous voulûmes un jour entrer dans cette vallée, Isniecsil et moi. Nous le fîmes sans crainte, car Taclamïn était parvenu à garder le plus grand secret sur ses criminelles activités, et nous ne savions point que Douralmón était ainsi gardée par ce qu'on appelle un seigneur brigand – voué au Malin, allié objectif de Mardon. Qui sait d'ailleurs si celui-ci ne lui avait pas directement fourni les deux dragons dont il usait, en les arrachant au gouffre où les avait jetés le héros Dal, au temps où il avait constaté qu'ils exécutaient les basses œuvres des mauvais esprits, et qu’ils le faisaient avec plaisir? Temps terribles, funestes et grandioses à la fois, où l’on vit des montagnes s’écrouler, et d’autres naître ailleurs. Je m’en souviens, car si j’étais alors tout jeune, j’étais déjà né, bien que cela remonte à six millénaires et demi. Si longue est la vie des génies, sur la Terre!

    (À suivre.)

  • Le destin du cheval volant (Perspectives, LXXV)

    pegase.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Fin de la bataille séculaire, dans lequel j'explique que les hommes ailés de la Lune doivent venir aider les hommes saints de la Terre s'ils les appellent, parce que des êtres solaires répercutent auprès d'eux leurs ordres, et qu'ils ne peuvent s'en esquiver.

    Il est bien, en effet, des extraterrestres, comme l'ont conçu les savants parmi les hommes; mais ils n'ont pas la forme qu'ils imaginent, car le système planétaire dans lequel nous vivons est un immense géant, et en son sein vivent des races différentes, qui s'entraident les unes les autres pour assurer à l'énorme organisme la vie, la santé et la liberté.

    Il évolue dans l'espace cosmique, saluant ses frères les étoiles fixes – ou systèmes planétaires extérieurs, comme le disent les savants parmi les hommes. Là est le secret de l'univers.

    Du moins l'ai-je cru, en recevant, de l'esprit peut-être fantasmé de Radumel, des renseignements étranges!

    Par ses yeux extraordinaires, à même de percer le voile des mondes, je vis aussi les Dormïns, elfes aux grandes ailes d'or – et leur armée s'avançait lentement, dans le ciel, en laissant derrière elle des lignes de lumière – une pour chaque rang de guerriers étincelants. C'était splendide, et jamais je n'avais rien vu d'aussi pur. Un moment cosmique semblait être advenu, une heure immense semblait avoir sonné au clocher de l'éternité.

    L'horloge des temps avait annoncé l'avènement d'une armée sainte, et proclamé l'ouverture du passage menant à l'Homme Divisé, qui devait désormais être réuni!

    Je me levai, et m'en allai dans la direction qu'ils suivaient. Je vis bientôt, couché, le cheval que j'avais monté, le brave Isniecsil. Il respirait avec peine. Ses ailes étaient brisées. Les plumes en étaient rompues. Car elles n'étaient pas comme celles des oiseaux périssables. Quoique vivantes, elles avaient un rapport avec un vêtement, étaient comme une parure sur le dos. Et elles pouvaient se détacher – et se briser.

    Tout autour de son corps, mais surtout derrière, ces plumes dorées luisaient encore, à la clarté du soleil matinal, et l'œil de rubis d'Isniecsil, toujours allumé, était plein de tristesse et d'angoisse. Je m'agenouillai près de lui et, ce faisant, une douleur au flanc gauche remonta jusqu'à mon cerveau – si je puis dire. J'y portait instinctivement la main, et un sang luisant et clair, semblable à celui que j'avais vu couler du flanc d'Ithälun, se montra à mes yeux, quand j'eus relevé la main.

    J'avais été blessé, et une chaleur visqueuse descendant de mon front m'indiqua que j'avais été aussi frappé à la tête, et que mon inconscience en avait été l'effet funeste, mais ordinaire. Cependant je ne pensais pas avoir été blessé à mort, tandis que mon cheval respirait fort, et que son âme s'apprêtait visiblement à partir de son corps.

    Hélas! il m'avait si souvent transporté dans les nuées, il m'avait si souvent servi, m'avait tant aimé, et je l'avais tant aimé aussi! Ensemble, nous avions parcouru des chemins obscurs ou lumineux, luisant des couleurs de l'arc-en-ciel ou s'adombrant sous les collines, et avions franchi des seuils fatidiques que gardaient des créatures étranges. Souvent nous avions dû affronter celles-ci, et en général nous les avions vaincues, passant glorieusement les épreuves par lesquelles l'âme s'élève, et s'initie aux mystères du monde.

    (À suivre.)