Fiction

  • Carcassonne et ses légendes fondatrices

    Dame_carcas.jpgAu treizième siècle, à l'époque des croisades contre les Albigeois, les Languedociens se pensaient différents des Français, et cela venait de leur langue, mais aussi, sans doute, du royaume wisigoth. Je ne crois pas que cela venait des Arabes venus jusqu'à Poitiers, mais il y avait un lien profond entre les royaumes arabes et les Wisigoths, pour deux raisons.

    D'abord, parce que les Arabes avaient vaincu les Wisigoths, et donc se pensaient leurs successeurs légitimes. Ensuite, parce que l'arianisme des Wisigoths les éloignait des Francs et les rapprochait des musulmans, comme cela a été dit par Henry Corbin. L'influence franque – et, sans doute, la tendance proprement chrétienne demeurée dans l'arianisme – a suscité la Reconquête espagnole – même lorsqu'elle a pu être le fait de Wisigoths de souche.

    Il est donc très intéressant que dans les traditions locales, Carcassonne doive son nom à une Sarrasine appelée Dame Carcas – qui, après la mort de son mari calife, aurait longtemps résisté aux Francs, avant de se rendre.

    Était-elle réellement arabe? Les Francs n'appelaient pas Sarrasins forcément ce que nous appellerions tel, et leurs préoccupations ethniques étaient plus limitées que nous ne parvenons à le concevoir: pour eux, les peuples étaient subordonnés à la religion; et ils se distinguaient surtout des Wisigoths ariens par le catholicisme romain. De même, ils pouvaient aisément confondre les musulmans wisigoths ou arabes, ou les musulmans et les ariens: les noms qu'ils leur donnaient émanaient de courants majoritaires, à peu près comme quand ils ont appelé les Germains des Allemands, parce qu'ils combattaient surtout les Alamans, parmi les Germains. D'un point de vue historique, eux-mêmes étaient des Germains vivant en Gaule.

    Dame Carcas est réputée avoir donné une âme à Carcassonne en tenant en respect Charlemagne: c'est là l'extraordinaire de la chose. Ce génie féminin, de nature au fond élémentaire, rappelle les fées qui protégeaient les châteaux anciens, avant qu'ils ne fussent pris par des princes modernes.

    Car finalement Carcas a épousé un comte carolingien, et s'est convertie au christianisme – miracle de l'amour qui, lui, rappelle le mariage de la princesse sarrasine d'Orange avec le pair Guillaume de Gellone dans La Prise d'Orange, chanson de geste qui le raconte. La Sarrasine était constamment aussi la sorcière, ou la femme orientale issue d'une civilisation plus haute, plus raffinée, mais ne connaissant pas Dieu au sens vrai.

    Elle place Carcassonne peut-être dans la lumière de Vénus, puisque la cité, selon une autre légende, aurait été fondée par le fils de cette déesse, le Troyen Énée.

    Mais il restait encore à se lier à Jésus-Christ, et quand Charlemagne, admiratif de la résistance de Carcas, s'en est allé, la dame d'elle-même s'est rendue, et ralliée à lui. Elle l'a fait librement, sous le possible coup d'une illumination!

    Et il y a là, dans cette dame à la fois hérétique et indomptable, tout ce qui vivra après dans l'âme des cathares et des troubadours.

    Il y a peut-être aussi ce qui vivait, comme force élémentaire, dans l'Aude même, comme rivière fondatrice. Le nom du département, pour le coup, aurait un vrai sens.

    L'Aragon, au départ, n'était qu'une rivière; ensuite c'est devenu un royaume.

    Le destin de l'Aude? On ne sait.

    (Comme l'indique le premier commentaire ci-dessous, la première image de cet article vient de Wikipedia et est libre de droits; la seconde a été supprimée, faute d'une autorisation des héritiers de son créateur.  Elle représentait un élément de festival local, une figure géante en pâte à papier.)

  • Suite de l'histoire de saint Louis et du Minotaure

    saint louis.jpgRécemment, j'ai assuré avoir eu une révélation sur une aventure glorieuse du roi saint Louis en Pays cathare: au-dessus du château de Peyrepertuse, dans les Corbières, est un plan rocheux incliné à l'extrême, où il s'est tenu debout pour affronter le minotaure qui terrorisait là le peuple. Le monstre demandait, comme de juste, des sacrifices de jeunes filles, étant le fils du minotaure plus connu qui logeait autrefois en Grèce, sur l'île de Crète, et que Thésée, on le sait bien, tua avec l'aide d'Ariane.

    Je ne sais pas à vrai dire comment il a engendré un fils, mais c'est un fait est que ce second minotaure habitait sur les rochers de Peyrepertuse, et ravageait les cités s'il n'avait pas ce qu'il voulait – aussi lui accordait-on les sacrifices demandés. Mais le peuple, quand il entendit dire que saint Louis était de passage en Occitanie, fit envoyer des vœux de salut par un délégué, et livrer par lui ses doléances. Le Roi l'écouta avec attention, puis vint jusqu'au château de Peyrepertuse et demanda au seigneur du lieu, Guillaume, pourquoi il ne faisait rien pour débarrasser son château et ses villes de la menace du monstre. Celui-ci avoua son impuissance, et prétendit que le minotaure était invincible, qu'il habitait là depuis l'aube des temps, était plus ancien que les hommes, était comme un dieu en cet endroit austère, et qu'on ne pouvait rien faire d'autre que le respecter. Entendant ces paroles, le roi saint Louis devint rouge, et fit d'amers reproches à Guillaume de Peyrepertuse, et le traita même de fou. Il ordonna qu'il s'ôte de sa vue et parte en exil, et s'arma.

    On lui fit des reproches, à son tour, Robert d'Artois son frère lui dit qu'il ne pouvait pas affronter lui-même le minotaure – et qu'il devait le laisser faire à quelqu'un d'autre, à un chevalier vaillant qui combattrait pour lui. Mais saint Louis ne voulut pas, arguant du fait qu'il était roi, et que, nouveau maître du château, il devait montrer sa bravoure. D'ailleurs, il était écrit – l'évêque de Carcassonne le lui avait dit – que seul un roi pourrait vaincre le monstre – qui avait aussi un statut royal, de par son ancienneté et sa noblesse.

    Les armes de Louis étaient rutilantes, et dans son haubert finement maillé il brillait dans les salles du château où il passait pour se rendre sur le plan incliné. On pensait qu'il n'y tiendrait jamais debout, et qu'il ne pourrait jamais grimper la pente, armé comme il était, mais on eut une immense surprise: car saint Louis se mit à marcher sur le plan incliné comme s'il était horizontal – et lui-même se tenait debout à angle droit, comme si la pesanteur n'avait aucune prise sur son corps. Il échappait aux lois habituelles que la Terre impose aux choses qui viennent d'elle – comme s'il était entré dans une autre dimension, aux principes inconnus.

    Il monta vers le sommet de la roche et, derrière, le minotaure apparut, immense, cornu, puissant et cruel comme un diable. Le combat s'ensuivit. Et pourquoi le décrire en détail? Le monstre était bien plus fort que saint Louis 00000000000.jpgmais, malgré son armure, le roi de France était plus vif, plus léger. Et, en tournant autour de la bête à corps d'homme, il lui enfonça à plusieurs reprises son épée dans les flancs, avant de lui couper la tête, une fois cet ennemi affaibli. Il ne prit, de son côté, qu'un seul coup au front, et le heaume luisant ne put faire qu'il ne saignât de l'arcade sourcilière, tant la main du minotaure était lourde et âpre.

    On acclama le roi, on le remercia, et c'est ainsi que le peuple à l'entour commença à payer joyeusement l'impôt, pour être bien protégé par le roi de France et ses chevaliers. Car il n'y eut plus de sacrifices humains, et les jeunes filles désormais trouvèrent toutes des maris à leur gré, ou devinrent nonnes si elles voulaient rester vierges, selon leurs vœux propres, exprimés librement. Telle est, en effet, la vertu du roi de France, du moins le dit-on.

  • La capture de mon moi des astres (Perspectives, LXXXII)

    tacl.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Surgissement des dragons, dans lequel je dis avoir vu devant moi (c'est à dire devant mon double elfique, dans une dimension parallèle) deux chevaliers montés sur deux dragons ailés – dont je n'aurais pas pensé que, brisant les règles de chevalerie de mise dans le monde des Génies, ils oseraient m'attaquer ensemble.

    Mais Tocúl fils d'Arnil en dépassant son maître partit sur ma gauche, tandis que Taclamïn continuait à se diriger droit vers moi d'un vol tranquille et calme, déviant à peine sur ma droite en faisant une courbe; et lentement son dragon ouvrait sa gueule, me laissant voir son gosier de braise.

    Tocúl fit soudain jaillir de ses mains un filet que je n'avais point vu et qui, doré et clair, semblait animé de vie propre, et planer dans les airs en se dirigeant consciemment vers moi, puis en m'entourant soigneusement de toutes ses parties, à la façon d'une raie enveloppant une proie, au fond de l'eau. Brusquement il s'aplatit sur moi, et m'enserra. Je ne pouvais plus bouger, ni mon bon cheval, lui aussi prisonnier. Mais les vertus du filet nous empêchèrent de tomber au sol.

    Brièvement je me débattis, avant de constater la vanité de cet effort. Cela donna toutefois à Taclamïn le temps d'arriver jusqu'à moi, et de me donner un coup de poing magistral de sa main gantée d'argent, ce qui fit jaillir un éclair à mes yeux, avant que ne fusse complètement étourdi, et ne visse mille étincelles tourner en moi en furie. Une formidable douleur étreignait ma mâchoire, mais je n'en entendis pas moins une grossière injure à mon encontre de Taclamïn, dès qu'il m'eut frappé.

    Puis je me sentis saisi et emporté, pris aussi mon cheval, mais je ne distinguai que peu de chose; tout tournait autour de moi – j'étais sonné, comme on dit, et mes pensées embrouillées me paraissaient éclater et courir en tous sens sans que pusse déceler en elles le moindre sens. Les voix de mes ennemis fulguraient comme des coups de tonnerre pleines de haine à mes oreilles endolories, et je me demandai si je survivrais à cette capture, et ce que ces maufaés me voulaient.

    Reprenant finalement mes esprits, je vis que j'étais couché sur des dalles blanches, les mains liées derrière moi. Mais comme mes jambes étaient libres, je tâchai sans tarder de relever mon buste pour m'asseoir, ce que je parvins à faire. Je regardai alors calmement autour de moi, ne voulant pas montrer de peur. Les chevaliers de Taclamïn à quelque distance m'entouraient, placés dans une salle, et le visage invisible, caché par un heaume fermé; leurs yeux mêmes n'étaient guère dans leurs visières que des reflets bizarres, et ils ne bougeaient pas. On eût dit des statues, ou ce que les mortels nomment des robots, et qu'ils fussent éteints, à l'arrêt – ou, comme on dit, en veille.

    Mais sur un dais qu'on pouvait gravir de cinq marches, devant moi était un trône doré, et sur ce trôné doré était assis Taclamïn. Et debout à sa droite était Tocúl le Borgne, et, à sa gauche, assis sur un siège en retrait, était un homme dont je n'ai pas encore parlé, mage noir de l'entourage de la mère de Taclamïn, cousin infâme nommé Silesïn le Fourbe, et fils de Ducmïn l'Acerbe. Ses yeux perçants rayonnaient de haine et de raillerie mêlées, et dès que je l'eus vu je mesurai le mal qui était en lui, et qui formait autour de sa tête une ombre sombre, dans laquelle il me semblait parfois apercevoir un éclat, comme un œil. Certainement il avait accueilli un être de l'abîme par goût de la fausse puissance que sa race donne aux imprudents qui se vouent à eux. Le corps de Silesïn vibrait, et une électricité singulière l'habitait, laissait parfois courir des étincelles dans ses yeux ou au bout de ses doigts, qui sur ses genoux en tressautaient. Sa bouche aussi semblait contenir un feu, quand il l'entrouvrait. Il appartenait assurément à une race très ancienne, lui-même, quoique son apparence humaine pût donner le change aux naïfs.

    (À suivre.)

  • L'hostilité aux mortels (Perspectives, LXI)

    60272946db5c060a79a60ba338f3df2e.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Demeure illuminée, dans lequel je rapporte avoir rencontré un étrange garde d'une étrange demeure, en compagnie de ma dame conductrice. Ils se sont mis à discuter, et le premier utilisait une langue que je ne connaissais pas, la seconde un français archaïque.

    D'après ce que me dit plus tard Ithälun, donc, voici quelle fut la teneur de leurs propos échangés: «Salut à toi, noble garde, sage Ocalön! commença par dire la reine des fées.

    - Halte! répondit abruptement cet Ocalön.

    - Ne me reconnais-tu pas? repartit la plus belle des dames.

    - Si fait, rétorqua Ocalön.

    - Eh bien, ne puis-je passer?

    - Toi, oui, lui, non, dit-il en me montrant d'un signe.

    - Pourquoi? Ne sais-tu pas qui il est?

    - Si fait.

    - Alors?

    - Il n'entrera pas.

    - Ton seigneur, est-il d'accord?

    - Je pense.

    - Mais tu n'es pas sûr?

    - Non.

    - Pourquoi alors cette décision, de ta part?

    - Parce que nul mortel n'est jamais entré ici, et qu'il ne le faut pas.

    - Pour quelle raison, je te prie?»

    Ocalön ne répondit pas. De son œil entièrement rouge, il me lança un rayon, qui m'atteignit à l'estomac: je le sentis le traverser, et une douleur y vint. Puis il regarda à nouveau la belle immortelle, et resta coi. Ithälun reprit: «Laisse-moi passer, ou il t'en cuira, car son ton seigneur est mon vassal.»

    Ocalön serra les dents, et un feu diffus rayonna de son œil. Sa main se ferma plus étroitement sur son arme. Pendant un certain temps, il ne bougea pas. Ithälun le fixait, le visage flamboyant, sans bouger non plus. Soudain, Ocalön baissa le front, et recula. Il me laissait passer. Ithälun avança le pied, et je lui emboîtai le pas.

    Nous parvînmes devant la porte close; Ithälun tourna la tête vers Ocalön, qui, sans lever la tête, prononça une sourde parole que je ne compris pas, et qu'Ithälun ne voulut jamais me traduire. Aussitôt, les lourds battants s'ouvrirent, découvrant une salle rayonnante de différentes couleurs: c'était comme si une obscurité était remplie de feux légers, volant, flottant, et flamboyant de toutes les teintes de l'arc-en-ciel. J'étais interloqué. Je m'attendais à trouver des hommes, ou des meubles; mais derrière cette porte qu'un mot d'Ocalön avait ouverte, ne se trouvait qu'une obscurité traversée de ces feux de couleurs, qui semblaient se mouvoir selon une volonté variée - mais dont je n'eusse su dire si elle était douée d'intelligence, ou non. Elle aurait pu aussi bien être celle de lucioles.

    «Viens», me dit cependant celle qui me guidait. Et elle s'avança vers ces lueurs flottantes et volantes, colorées et douces. Or, au moment où je crus entrer dans leur troupe étrange, je vis des ombres se créer, des formes s'épanouir, et que ces feux étaient des pierres précieuses qui luisaient sur des fronts et des pourpoints, des bustes et des broches, des agrafes et des doigts. À vrai dire, je sursautai, car les êtres qui portaient ces gemmes semblaient être apparus d'un coup - et d'abord leur forme me parut imprécise, mais à mesure que je regardais, elle prit l'apparence d'êtres humains - quoique très beaux et légers, rayonnants, sveltes et souples sur leurs pieds touchant à peine le sol, et laissant derrière eux des traînées vagues de clarté.

    (À suivre.)

  • Les Grands Anciens à New York (48)

    viracocha.jpg(Dans le dernier volet de cet étrange récit de voyage en Amérique, j'ai raconté m'être retrouvé devant d'épouvantables hommes-bêtes, dont l'un rappelait l'araignée, l'autre le serpent, un autre encore le lion, une autre l'aigle, et un cinquième la pieuvre.)

    L'homme debout, qui m'avait déjà parlé, éclata de rire encore, quand il vit ma surprise. Les trois êtres assis sourirent, celui du milieu plus faiblement que les deux autres, ayant comme plus de dignité.

    Hésitant, je dis: Qui..., qui êtes-vous? Who are you? Que voulez-vous me faire?

    L'homme debout s'écria: Ah, Rémi! petit Français. Nous avons une communication, à te faire. Tu as voulu visiter New York et connaître ses mystères. Nous sommes heureux de nous présenter à toi, nous, les Grands Anciens!

    Les Grands Anciens? Quelle était cette plaisanterie? S'agissait-il de Cthulhu, de Nyarlathotep, d'Azathoth, que j'avais devant moi – les terribles demi-dieux mis à jour, ou plutôt, inventés par Howard Phillips Lovecraft et suscités, prétendait-il, par le terrible livre de magie qu'il appelait le Nécronomicon? Ils ne ressemblaient même pas à ce qu'il avait dit, et j'aurais aussi bien pu me trouver face aux Éternels de Jack Kirby, avec toutefois quelques bizarreries. Ces êtres étaient entre les deux.

    L'homme qui m'avait parlé reprit la parole: Tu es surpris, me dit-il. Tu as lu et relu Lovecraft, ton cher auteur, et tu nous pensais hideux, effroyables, inhumains absolument, impossibles à distinguer dans l'obscurité des gouffres. Il a exagéré. La peur l'a permis. Il ne s'agit pas de cela. Nous ne sommes pas mauvais, sauvages, barbares, immondes comme il l'a proclamé. Nous pouvons parler, communiquer avec les humains, et nous ne possédons pas leur âme pour leur mal seulement - pour nous nourrir de leur vie et nous sauver par leur sang de Inca_Mask2.pngnos dépouilles pourrissantes! Parmi nous, certes, il est des vampires; mais nous habitons les hommes et vivons parmi eux aussi pour leur propre bien, et leur permettre d'évoluer et connaître la lumière. Car nous la reflétons; nous avons sur nous la clarté de la Lune - et même, jusqu'à un certain point, du Soleil.

    Nous avons, nous l'avouons, un lien avec les idoles que vénéraient les Peaux-Rouges, notamment en pays inca, et tu as peut-être reconnu, en nous, certains traits sculptés par eux sur leurs temples. Il est aussi quelques comics qui nous ont représentés, nous mêlant justement aux dieux incas, et nous disant des extraterrestres. Car nous parlons aux hommes dans leurs rêves, et les artistes inspirés tentent, tant bien que mal, de restituer ce qu'ils ont vu, et de nous comprendre. En plongeant leur regard dans le fond de leurs songes, ils en ressortent une image grandiose, et qui, extérieurement, nous ressemblent. Mais en général, ils expliquent mal ce que réellement nous sommes.

    Les hommes qui vivent en Amérique ont tendance à croire que tout ce qui dépasse l'entendement soit est mauvais, soit s'explique simplement, à partir d'idées sur les machines ou l'évolution des peuples – de ce genre d'idées illusoires dont les mortels se gargarisent, les diffusant naïvement dans leurs lieux d'études et de science. Mais comme tu es français, nous avons voulu nous révéler à toi. Nous avons pensé que tu avais les moyens de mieux saisir ce dont il s'agit, de tomber dans des erreurs moins profondes.

    (À suivre.)

  • Conte de Noël

    095a7ba21944ea6063c175e8ee5c49ca.jpgLa nuit dernière, m'a-t-on raconté ce matin, il s'est produit quelque chose de fâcheux. Le Père Noël a été bloqué sur le mont-Blanc.

    En effet, c'est un secret qu'il faut maintenant révéler, qu'il s'y arrête aux alentours de minuit, pour se reposer quelques instants. Ce qui représente quelques instants pour les mortels peut être assez long chez les êtres enchantés, car le temps n'est pas le même pour eux. Dès qu'ils le désirent, ils le remontent, s'arrachant à l'emprise de la Terre. Et puis ils le descendent, quand ils s'y placent. C'est de cette façon que le Père Noël - saint Nicolas - a tout le loisir d'honorer l'ensemble de ses commandes. Il a d'ailleurs aussi des elfes qui le dédoublent. Il est le maître d'un grand nombre d'êtres élémentaires.

    Chaque année, donc, il séjourne dans le royaume caché de la fée du mont-Blanc; il lui rend visite, l'assure des bonnes intentions à son égard de l'assemblée du Ciel, et c'est un rite qu'apprécie la reine secrète de notre montagne sainte.

    Mais cette année, des brigands du monde immortel étaient passés par une brèche qu'ils avaient pratiquée dans le mur qui entoure la cité de la fée, et celle-ci, avec ses chevaliers et ses nymphes, avait dû fuir, prise par surprise. Ils s'étaient réfugiés dans une partie de leur cité qui est excentrée, et les brigands purent occuper le palais royal (évidemment fait de diamants), et leur chef s'asseoir sur le trône de la fée.

    Ces brigands du monde immortel ont une apparence hideuse; ils sont ce que nous nommons des démons, et peuvent être monstrueux. Certains ont les bras doublés par des tentacules, parfois aussi les jambes, d'autres ont des cornes, d'autres encore des griffes, ou des défenses, comme les sangliers. Dans le septentrion on les appelle des trolls, et ils vivent dans les glaciers du massif du mont-Blanc - en particulier celui des Bossons.

    Lorsque saint Nicolas, descendant de la Voie Lactée, est arrivé dans le royaume de la fée, il fut très surpris de n'être pas accueilli comme d'habitude; tout était désert. Le garde ordinaire - fameux fils de Heimdall - n'était point présent, avec son épée flamboyante. Il est quand même entré, circonspect, faisant glisser son traîneau sur le pavé de cristal.

    Soudain, trois des monstres ci-dessus décrits fondirent sur lui et le ligotèrent, puis l'emmenèrent auprès de leur chef. Celui-ci se réjouit de le voir à sa merci, et pensa qu'il pourrait en tirer une grande rançon, et aussi qu'il pourrait s'emparer de ses pouvoirs et accroître les siens: car saint Nicolas peut matérialiser les rêves des enfants, mais c'est pour mieux les leur rendre; tandis que ce monstre voulait les leur voler, et donc les vampiriser, les assécher complètement de l'intérieur à son profit. Il exigeait en quelque sorte un sacrifice de ces innocents.

    Par bonheur, un homme appartenant à la fée du mont-Blanc les vit enlever le Père Noël et le tourmenter, et il courut prévenir sa dame, passant par un souterrain secret que ne connaissaient pas les méchants. Celle-ci eut alors l'idée de faire prévenir Captain Savoy par sa sœur, la propre épouse de ce héros. Elle envoya vers la Lune une de ses nymphes armées, qui put échapper à quelques brigands du monde occulte en donnant des coups d'épée à droite et à gauche, et ainsi la belle épouse de Captain Savoy fut prévenue.

    Or, on sait qu'elle entretient à distance une relation privilégiée avec son époux, qu'elle lui parle au sein de son âme. Celui-ci donc s'éveilla de son sommeil, et s'arracha à sa base secrète du Grand Bec, en Tarentaise, et accourut vers la première montagne de Savoie, pour y délivrer à la fois le Père Noël et la fée du mont-Blanc.

    Muni de la lance et de l'anneau de saint Maurice - lequel les remplit à nouveau de puissance depuis le ciel où il réside -, Captain Savoy attaqua furieusement les démons, qui tentèrent quelques instants de résister, mais 988418_717006645055264_4058087367881277633_n.jpgrapidement n'en purent mais. Il leur envoyait la foudre, depuis sa lance éclatante; et eux en étaient transpercés, ou réduits en miettes. Une fois, l'un d'eux, propre frère du chef, parvint jusqu'à lui en se protégeant de son bouclier; et il tenta de lui infliger un coup de son épée noire, mais Captain Savoy para de sa lance, et de son poing muni de son anneau il l'abattit, par un crochet rudement asséné. Il allait l'achever de la pointe de sa lance, pointe qui brillait comme une étoile, mais le monstre demanda grâce, et le héros eut pitié.

    Les ennemis crurent pouvoir se réfugier dans le palais de la fée, mais c'est alors que celle-ci, suivie de ses guerriers, effectua une sortie, au moment où sa nymphe préférée, entrant directement dans le palais par un passage secret, leur ouvrit la porte, ainsi qu'à Captain Savoy. Dès lors les démons se rendirent.

    On délivra le Père Noël, et il put continuer sa mission; une petite fête fut donnée en l'honneur de Captain Savoy, mais il ne put pas y rester longtemps, car d'autres missions l'appelaient, et il demeurait mélancolique, car cette fête lui faisait penser à celle de ses noces, et il se languissait de sa femme. Les nymphes eurent beau s'efforcer de le dérider, il ne voulut point se laisser aller; il ne le pouvait.

    Et c'est ainsi que cette nuit les enfants eurent leurs cadeaux. Car même s'il était vrai que le Père Noël n'existe pas, comme certains le prétendent, il faudrait bien savoir que c'est lui, saint Nicolas, qui inspire aux femmes et aux hommes le désir de faire des cadeaux aux enfants. Il agit invisiblement dans leur cœur. En quelque sorte il prend leur place, habitant à leur insu leur corps. C'est ce que voient les enfants en vision. Et en ce cas il faut dire que cette affaire du Père Noël kidnappé n'a pas eu lieu seulement cette nuit, mais durant plusieurs jours de la fin de l'automne. À présent l'hiver commence, et naturellement les dons célestes grandissent obscurément en chacun de nous, cherchant à honorer l'enfant spirituel qui est en nous. À cela toujours Captain Savoy aidera!

  • Multiple était la lune d’Hervé Thiellement

    blackcoat381-2015.jpgJ’ai déjà évoqué Hervé Thiellement, qui fut professeur de biologie à l’université de Genève et qui se consacre à l’écriture de romans de science-fiction humanistes et marqués par ses méditations sur l’évolution. Il vient juste de sortir son meilleur livre, Multiple était la lune - suite de Le Dieu était dans la lune. À nouveau la lune qui se prend pour Dieu inquiète la galaxie, qu’elle veut assujettir à sa volonté par ses pouvoirs grandioses. Car ayant évolué, elle a senti s’éveiller en soi la multiplicité des personnalités, comme si elle donnait naissance à diverses espèces dont elle était l’unique esprit. Et son orgueil fait d’elle une sorte d’ange rebelle!
     
    Les êtres pensants auront fort à faire pour déjouer ses plans odieux. Mais la lutte est acharnée, et c’est ce qui en fait le mieux composé des récits d’Hervé Thiellement: car le suspense est ardent, la lune tombant dans une mégalomanie qui en fait une méchante superbe. On est très pris! Comme l’auteur fait parler la lune, fait entrer dans ses pensées, son image s’approfondit dans l’esprit, et marque. L’aspect satirique certes est présent, mais pas au point d’empêcher cette figure du mal de se déployer dans l’âme et de créer de l’angoisse.
     
    C’est d’autant plus impressionnant qu’Hervé Thiellement, rejetant le style académique - le langage d’instituteur dans lequel s’est souvent enfermée la science-fiction -, affecte une langue naturelle, spontanée, populaire, drolatique, et qu’il évoque des mœurs simples et normales, fondées sur le plaisir, l’amour, la fraternité: le contraste avec cette lune fanatique est frappant.
     
    Ce monde contient un merveilleux authentique, avec par exemple des arbres pleins de sagesse dune.gifs’unissant en esprit collectif dont les hommes tirent une instruction majeure - et, comme nous l’avons dit, des corps célestes doués d’âme.
     
    Hervé Thiellement reprend aussi avec humour des éléments connus du genre, telle la planète désertique créée par Frank Herbert, pleine de vers dont les excréments servent d’épices hallucinogènes aux hommes - ou alors de remèdes. Une planète est habitée de Nains de Jardin, dans la tradition de la fantasy; une autre de cloportes pensants dont le comportement finalement anodin et très humain rappelle beaucoup la Métamorphose de Kafka: on se souvient que la première pensée de Grégoire Samsa, en se voyant transformé, est pour son patron: il s’inquiète de sa réaction!
     
    Un livre qui fuit toute pompe, qui raille l’exaltation religieuse, mais n’en parvient pas moins à créer une galaxie pleine de vie, de couleurs, de tendresse. D’ailleurs les dernières pages évoquent un ordre cosmique qu’on ne peut rompre et qui de lui-même suscite des remèdes aux errements de ses particules. Une fin optimiste et qui au bout du compte est d’un spiritualisme plus authentique que ce qui souvent s’affiche comme tel.

  • Le Monde de Fernando d’Hervé Thiellement

    fernando01.jpgJ’ai déjà évoqué la figure d’Hervé Thiellement, écrivain parisien installé à Genève après y avoir enseigné, à l’université, la biologie. Il y a à peine un mois, il a fait paraître un épais roman, fruit de toute une vie, Le Monde de Fernando, aux éditions Rivière Blanche. L’univers en est futuriste - postapocalyptique. Pendant des millénaires, les humains ont vécu sous terre sous forme de clones, parce que l’utilisation généralisée de bombes atomiques au cours d’une guerre a rendu impropre la vie à la surface. Des généticiens ont mis au point des clones susceptibles de coloniser à nouveau celle-ci une fois le moment venu, et c’est ce que fait un certain Fernando, issu de la lignée artificielle des fernands, répliques d’un homme appelé autrefois Fernand!
     
    Mais les généticiens ont aussi placé des gènes d’homme dans des animaux afin qu’ils développent une intelligence, et lorsque les clones décident d’explorer une terre devenue verdoyante, ils les rencontrent et s’unissent à eux, à la fois physiquement et psychiquement, créant des hybrides et des égrégores - des sphères de pensée au sein desquelles les êtres conscients communiquent directement, sans passer par la parole.
     
    Le roman raconte comment cette humanité du futur progresse sans cesse vers la superconscience, s’unissant aussi à l’esprit de la Terre, et éveillant d’anciens dieux, des êtres vivant à la fois dans les deux mondes, celui de la Pensée et celui du Corps, ou en affrontant d’autres, selon leur tournure d’esprit plus ou moins positive. Hervé Thiellement visiblement a pris l’Égypte pour idéal, puisque ses personnages remodèlent les Sphinx-von-Gizeh.jpgpyramides américaines selon les siennes; les êtres psychiques qui habitent les édifices amérindiens sont d’ailleurs peu sympathiques, contrairement au Sphinx de Gizeh!
     
    Les mœurs dans ce monde sont très libres, et rappellent les années 1970. Le mélange de biotechnologie futuriste et de spiritualisme semble également un reste du psychédélisme festif de cette époque. D’ailleurs Hervé Thiellement, culturellement, s’y réfère.
     
    L’univers du livre est chatoyant. Le style est gai, car il se veut familier, quoiqu’en réalité il soit très travaillé: le langage est celui du peuple de Paris; un rapport avec Boris Vian, ou Robert Desnos, peut être établi!
     
    Le défaut global est peut-être le manque d’épaisseur psychologique: on ne vit pas à l’intérieur des personnages, et on ne partage pas leurs souffrances, leurs doutes, ou leurs espoirs; la chaîne des événements est comme poussée par une logique pleine d’optimisme, que subissent plutôt les âmes. Comme Hervé Thiellement est biologiste, je me suis souvenu en le lisant du grand Lamarck, qui lui aussi voyait la vie et son évolution comme une mécanique grandiose et pleine d’éclat. D’ailleurs sa façon d’embrasser de vastes périodes de temps et d’y saisir des lignes de force se retrouve dans Le Monde de Fernando. Mais cette puissance plastique de la vie est aussi ce qui crée justement le merveilleux, la fantaisie chatoyante de cet univers imaginé.
     
    C’est un livre à lire!

  • Watchmen et la problématique du surhomme

    watchmen.jpgJ’ai relu le roman graphique Watchmen, d’Alan Moore, au sein duquel il questionnait moralement le superhéros. Certains sont des mercenaires sans scrupules, d’autres des pusillanimes riches et sans courage, d’autres des fanatiques de l’ordre moral, d’autres encore des ambitieux démesurés qui veulent métamorphoser le monde, d'autres enfin sont issus d’accidents liés à la technologie moderne et leurs pouvoirs leur ont fait perdre tout intérêt pour l’humanité en général.
     
    Ce remarquable réalisme psychologique touche souvent au burlesque, en même temps qu’il donne de la solidité à un monde au sein duquel les superpouvoirs ne sont pas feints: on nage en plein fantastique.
    Mais il est toujours d’origine humaine, et c’est ce qui me fait penser que cet album n’a pas, en réalité, épuisé le sujet, tel qu’il s’est déployé en Amérique. Il manque en effet la partie de l’univers des superhéros qui a un rapport plus direct avec la mythologie ancienne: qui les fait être surhumains par nature, et les place parmi les hommes parce qu’ils ont une mission à remplir. Le pays des immortels entre alors en relation avec celui des mortels, comme dans Wonder Woman; et même les extraterrestres ont alors une relation avouée avec les anges - ou du moins les génies des peuples. C'est particulièrement sensible chez les New Gods de Jack Kirby. Or, dans Watchmen, la créature extraterrestre n’est qu’un mensonge d’un superhéros dévoyé qui cherche à créer un épouvantail pour l’humanité. La dimension cosmique du cycle créé par les comics ne s’y trouve pas, puisque lorsque les étoiles sont évoquées, elles sont vides: l’homme seul les peuple, lorsqu’il en a le pouvoir. Il n’y a pas ce mélange inextricable d’imagerie populaire et de religiosité qui est le propre de l’Amérique. On est dans un agnosticisme qui reste européen.
     
    Il est vrai que l’extraterrestre tendait à matérialiser l’être angélique, comme en général dans la
    science-fiction: on en fait une créature pensante plus évoluée, par exemple, et disposant d’une technologie supérieure. Mais la dimension transcendantale de ces êtres venus d’ailleurs pour aider les humains ou au contraire les attaquer, pour les guider ou les surveiller, n’a échappé au fond à personne. Si Alan Moore refuse d’entrer dans ce cosmos peuplé d’entités vivantes, pensantes, sentantes, c’est wonder_woman.gifprobablement qu’il a perçu, ne serait-ce qu’obscurément, qu’il était directement issu de la mythologie universelle.
     
    Or, personnellement, je ne crois pas à la possibilité de créer d’authentiques surhommes par la seule intelligence humaine, par la volonté consciente et la technologie; et je dois dire que ce qui m’a le plus fasciné dans les superhéros, c’est justement leur lien avec la mythologie antique. Je comprends donc qu’il raille les sortes de superhéros qui me paraissent illusoires, mais je reste dubitatif sur l’idée, énoncée par certains, qu’il aurait rendu le superhéros désormais impossible: le divin peut encore être symbolisé par des figures.

  • Degolio X: le double extraterrestre

    Dans le dernier épisode de cette curieuse série, nous avons laissé Charles de Gaulle au moment où il dialoguait intérieurement avec son double, sur le toit d’un immeuble où devait venir un malandrin 2380595394.jpgcroyant pouvoir échapper à la justice. Or, lorsqu’il prit connaissance du nom de génie par lequel cet être énigmatique se caractérisait, il demeura perplexe: cela lui semblait étrange. Et il lui demanda: Appartenez-vous donc à cette catégorie d'êtres qu'on nomme Extraterrestres?

    Or, l’être répondit: Si on utilise les mots des hommes, en un sens, c'est exact; nombre d’êtres de mon peuple apparaissent sous la forme de créatures des étoiles, naviguant dans des vaisseaux d'or au sein de l’éther! Mais il existe un gouffre entre ce que croient les mortels, à cet égard, et ce qu'il en est vraiment. Nous ne venons pas d’une planète au sens où vous l'entendez. Vos ancêtres, lorsqu'ils appelaient de cette façon la sphère parcourue par les corps célestes, s'approchaient bien davantage de la vérité. Ils faisaient de nous, car ils nous connaissaient déjà, des génies planétaires, sans nous donner une nature matérielle comme vous. Il est vrai que nous différons les uns des autres selon l'astre dont nous émanons. Cela se reconnaît par exemple au joyau qui brille à nos fronts: il a une teinte qui n'est pas la même selon que nous venons de tel ou tel. Pour autant, nous ne vivons pas dans un corps physique tiré de ces planètes comme vous le faites sur la Terre; nous en sommes affranchis. Nous sommes seulement liés aux forces qui font mouvoir les astres: elles sont pour nous ce qu'est pour vous le corps visible.

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    Alors De Gaulle s'étonna: Mais comment se fait-il en ce cas que tu m'apparaisses, et que je puisse te toucher?

    L'autre rétorqua: Sache que j'ai reçu des puissances d'en haut le pouvoir de me matérialiser sur Terre, dès qu'un mortel en aurait émis la prière, et m'eût donné, par l'ardeur de son imagination et de sa foi, un corps dans lequel m'insérer. Il s'agit de ce que vous appeliez autrefois un miracle: une pensée qui monte vers les dieux, et qu'incarne un génie. Car lorsque les êtres humains font naître de leur âme de belles formes, elles sont pour nous comme une ravissante femme, dont nous tombons amoureux, et à laquelle nous éprouvons le besoin irrépressible de nous unir. Tel est le pouvoir qu'ils méconnaissent! Je suis bien là, quoi qu'il en soit; je ne suis en rien une illusion: je peux agir sur Terre, grâce à toi!

    L'homme du 18 juin 1940 allait de surprise en surprise. Il insista, demandant quel rapport existait exactement entre lui et les astres qu'on put voir; car cela le laissait perplexe: il avait beaucoup de mal à le comprendre. L'être fit alors cette révélation: Ce que vous appelez l'espace physique est pour nous ouvert; nous le parcourons comme vous voulons. Il n'est à nos yeux qu'une ombre. En réalité, nous touchons les étoiles du doigt, comme le disaient vos vieux poètes lorsqu'ils parlaient de l'homme avant sa chute; le ciel n'est pour nous qu'un plafond que nous voyons. Cristallin, il porte comme une onde les vaisseaux des anges. Et nous montons dedans, à l'occasion.

    1552440676.jpgSonge à ceci: dans la mer de l'âme, des pensées se cristallisent: elles sont les êtres vivants qui nagent dans les ondes intérieures. Dans le ciel, bien plus que vos savants ne s'en sont rendu compte, il en est ainsi. Car ce qui est à l'intérieur de l'être humain est justement un morceau du véritable ciel, tandis que le ciel visible n'est qu'une projection. Je ne puis t'en dire plus: il te faudra grandir, pour que saisisses le sens de ces paroles; aucun mot ne saurait mieux les expliquer. Sache seulement que pour nous ce que vous appelez planètes ne sont que les ports permettant de passer d'un monde à l'autre: on pourrait aussi les dire des portes. Mais je ne t'en dirai pas davantage.

    Charles de Gaulle demeura un instant songeur. Autour de lui le temps s'était comme arrêté; il éprouvait une sorte de vertige. Cependant, la force lui revint de demander des précisions sur le pouvoir qu'il avait eu de l'invoquer; pouvait-il au moins dire encore quelques mots, à ce sujet?

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    - Voyons, répliqua alors l’être étrange, comment est-il possible que tu ne l'aies pas compris? Ne te souvient-il donc pas de la fée qui te fit l’offrande d’un anneau qu’ornait un saphir rayonnant? Cela ne devrait-il pas achever de t’éclairer pleinement? Moi-même lorsqu'ellle te l'a donné j'étais présent: tu m'as vu. Par le pouvoir de cette dame tu acquis celui de tisser dans l'éthérique une forme idéale, dans laquelle je ne pouvais pas ne pas désirer de venir: elle était pour moi pareille à une sirène, son chant était doux, gracieux, magnifique! Je n'eusse su résister: tel est le pouvoir de la pierre, lorsqu'elle est allumée par le feu humain! Sache que si j'avais refusé d'y céder, j'eusse souffrir plus que tu ne pourras jamais l'imaginer. Car telle est la loi divine: l'on doit s'y plier, ou devenir mauvais, et prendre la forme hideuse d'un monstre. Certains de mes semblables sont tombés dans cette funeste erreur: les dieux me gardent de les imiter! Au demeurant, j'accomplis une mission que je regarde comme légitime; cette dame qui te fit ce don brille aussi à mes yeux, mais elle a par surcroît l'éclat d'une infinie sagesse: elle se lie aux dieux. Dans mon royaume je suis l'un de ses chevaliers: je la sers du mieux possible. Mais maintenant, il faut mettre fin à cette discussion. Vois!

    L'être se tourna soudain en direction d'une trappe qui, sur le toit de l'immeuble, s'ouvrait: le brigand en sortit, croyant avoir échappé à cet ange de justice! Car il n’avait pas vu l’ombre solide de l’être étrange, ou s'il l'avait vue, il n'avait naturellement pas compris de quoi il s'agissait; pour lui, ce n'était qu'une ombre parmi d'autres, créée par un voile jeté sur la lumière, en cette nuit où luisait la Lune, et où la ville était éclairée par ses réverbères. Il se dirigea sans se douter de rien, sans crainte aucune, apaisé, se croyant en sécurité, jusqu’au bord du toit, pour regarder ce qui se passait en bas. Il s'étonnait, tout de même, de n’avoir entendu aucun bruit dans l’escalier.

    Ce qui arriva alors sera raconté une fois prochaine.

  • Degolio VI: le mystère des songes

    rêve.jpgDans le dernier épisode de cette mystérieuse série, nous avons raconté comment Charles de Gaulle, après avoir vécu quelque chose d’extraordinaire, s’était retrouvé inconscient sur le trottoir de Paris, pensant avoir rêvé. D’abord, il crut pouvoir oublier ces événements étranges, mais lorsqu’il dormait, il faisait des rêves qui sans cesse les lui remettaient en mémoire. En particulier, il revoyait la fée, qui ressemblait tant à Marianne, et son chevalier servant, qui ressemblait tant au génie de la liberté qui est sur la colonne de Juillet, place de la Bastille; et tantôt elle lui souriait gentiment, les yeux brillants, et lui disait des mots doux, et tantôt elle le regardait d’un air sévère et lui tournait le dos, et il ne comprenait pas ce que cela signifiait. Une nuit, même, elle prononça, avec douceur, le mot amour, et il s’approcha d’elle et posa ses lèvres contre les siennes. Elle était si belle! Une autre nuit, pendant qu’elle parlait avec son chevalier, il lui prit la main, et elle se laissa faire. Mais d’autres nuits, au contraire, elle s’en allait avec le génie de la Liberté, et lui marquait du mépris, semblant penser beaucoup de mal de lui. En vérité, il ne savait plus à quel saint se vouer. Car il l’aimait; mais il se demandait si c’était légitime, et si elle n’était pas une pure illusion de ses sens, une séduction du malin, si le diable ne se riait pas de lui, et de ses doutes!
     
    Un jour, n’en pouvant plus, et tourmenté au possible, il décida de retourner sur les lieux où il avait cru voir l’immeuble ouvrir ses portes devant lui et l’attirer dans ses profondeurs pour retrouver la belle fée. Or, il eut beau parcourir en tous sens la rue qu’il avait alors empruntée, il ne retrouva aucun immeuble qui ressemblât à celui dans lequel il avait pénétré: aucune porte n’était entourée de statues de surhommes fils d’Hercule, et le mystère resta pour lui entier.
     
    Il retourna plusieurs nuits de suite dans cette même rue, ne parvenant pas à dormir, torturé par l’amour qu’il vouait à une femme qu’il pensait n’exister que dans ses songes!
     
    Degolio.jpgMais un soir, alors qu’il errait dans les rues entourant celle de l’immeuble, quelque chose arriva. Dans une ruelle obscure, il entendit des cris étouffés et des menaces. Il s’approcha, et vit que deux hommes étaient en train de s’en prendre à une femme et brandissaient sous ses yeux un couteau dont la lame brillait sous l’éclat de la lune, qui alors était pleine. Et elle, pleurait, et tremblait. Aussitôt, De Gaulle se sentit pétrifié: l’horreur l’avait saisi. Et voici qu’à son auriculaire droit une grande flamme bleue jaillit!
     
    Et il vit se détacher de lui une forme, qui d’abord fut imprécise, mais qui bientôt se cristallisa, se matérialisa, et devint un héros portant une cape et un casque noir des plus étranges, puisque ne laissant aucun espace apparent pour les yeux ou la bouche. Seules quatre raies de lumière bleue ornaient son visage sombre; il y en avait deux de chaque côté de son nez, et elles partaient d’endroits qui eussent pu être des yeux ou des joues et s’effilaient jusqu’au bas du visage après avoir abandonné leur forme oblique pour devenir verticales. Là où aurait dû se trouver la bouche, un renforcement prolongeait la mâchoire inférieure, et sur ce renforcement était tracé la lettre G en rouge brillant.
     
    Mais cet épisode est long: la description du héros sera achevée une autre fois, si la possibilité en existe.