France

  • Julien l'Apostat et l'agnosticisme parisien

    0000000.jpgJ'ai évoqué récemment la république de droit divin telle que la concevait pour Rome Cicéron, et montré que la république américaine rappelait à cet égard davantage la république romaine que ne le faisait la française. Les Anglais, pour ainsi dire, ont constaté qu'il existait une continuité entre les dieux de Rome et le dieu de la Bible, et ont accepté le principe que les conceptions de Cicéron s'appuient sur la Bible lorsqu'ils ont créé une république sur le continent américain. 

    Cela au fond n'a rien que de très logique, car Cicéron avait raison, de dire qu'une valeur éthique prenait racine dans ce qu'on concevait d'un univers contenant des dieux, des forces morales vivantes et agissantes à travers le cosmos. Si on ne croit pas qu'une valeur morale a son pendant dans l'univers, on ne peut pas croire qu'elle s'imposera jamais, même avec le concours de beaucoup de gens, même avec le concours de la nation entière. La nation n'est pas un démiurge: elle ne change pas les lois naturelles.

    Et la culture américaine s'appuie bien sur l'ancienne république de Rome: à Washington, c'est le style romain qui est de mise dans l'architecture officielle, et le culte des lois et leur enracinement dans le sentiment de la divinité, tel que les textes traditionnels le définissent, est bien en rapport avec ce qu'énonce Cicéron.

    Et pourtant, nous le savons, les Français sont persuadés d'être dans la vraie tradition républicaine lorsqu'ils rejettent la référence à la Bible, dont ils peuvent toujours dire que les Romains ne l'avaient pas. Mais ils avaient la référence à leurs propres dieux, et l'histoire officielle a beau faire croire qu'elle n'était pas sincère, la lecture des anciens textes dit le contraire, ce que ne peuvent nullement ignorer les Américains, qui au fond les étudient plus sérieusement que les Français. Ceux-ci les interprètent pour trouver des arguments allant dans leur sens, plutôt.

    La conscience morale regarde au fond de l'âme et pour Cicéron elle trouvait les dieux, et donc le fondement des lois, et pour les Américains, la Bible rend assez bien aussi ce qu'on peut trouver au fond de soi au cours de ses quêtes intimes.

    Mais si les Français ne se réclament pas réellement de la république de droit divin de l'ancienne Rome, de Cicéron, de Lucain, de quoi se réclament-ils?

    Il y a eu des sénateurs agnostiques, à la fin de l'histoire impériale romaine. L'un de ses représentants les plus en vue est le philosophe Symmaque, qui a lutté contre les chrétiens en réclamant de l'empereur non pas qu'il cesse de subventionner l'Église catholique, qui n'était pas subventionnée, mais pour ne pas qu'il cesse de subventionner les cultes traditionnels romains. Mais ce n'est même pas forcément qu'il était sincère, car son argument était que personne ne savait de quoi réellement étaient faits 000000000000.jpgles dieux, de telle sorte qu'il fallait s'en tenir à la tradition. Ce à quoi les chrétiens, notamment saint Ambroise, ont répondu qu'eux pensaient savoir de quoi était faite la divinité! Ils n'avaient donc pas besoin de cette tradition.

    Ce traditionalisme se retrouve chez une partie des initiés aux mystères de la France éternelle, y compris républicains.

    Mais ce manque de ferveur dans le culte des dieux, ce manque de sincérité peut être symbolisé par un empereur qui a tenté, en vain, de ressusciter les anciens cultes, c'est Julien l'Apostat. Il s'appuyait sur les anciennes traditions sans qu'on puisse dire qu'il ait particulièrement rencontré, au cours de ses voyages initiatiques, Jupiter et les autres. D'ailleurs, comme le disait le poète Prudence, peut-être que s'il les avait rencontrés, ils lui auraient conseillé de se convertir au christianisme! 

    Faute d'avoir fait une telle rencontre, cependant, il s'est surtout occupé à médire de ce christianisme, dont il était jaloux.

    Or Julien l'Apostat a créé à Paris un palais: il était dans le Quartier Latin. Peut-être que l'agnosticisme à la française, par-delà Symmaque, vient tout entier de lui. De son ombre, pour ainsi dire. Planant sur Paris. on y suit clairement sa voie.

  • Le combat de Capitaine Europe (17)

    eternals-makkari-header.jpgDans le dernier épisode de cette histoire fascinante, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait d'être rejoint par Captain Europa dans sa lutte contre celle qui avait enlevé le Père Noël, Dame Sinislën, maîtresse du Canigou. Ils venaient de se déclarer que seul le combat pouvait les départager.

    Alors, sans ajouter un mot, Sinislën leva les bras, laissant pendre ses larges manches, et des nuées de serpents volants, tout flamboyants, et tout pareils à de vivantes braises, s'en échappèrent, et se jetèrent sur l'Homme-Corbeau – tandis que les araignées s'élançaient sur le nouvel arrivant, qui toutefois n'avait point lâché son bras. Aussi lança-t-elle sa main gauche sur ses yeux – lesquels aussitôt jetèrent un feu bleu, dont la main en question fut repoussée et blessée, brûlée et consumée. Puis Captain birdman 001 copy - Copy.jpgEuropa renversa à terre Dame Sinislën, qui en hurla et vomit mille injures, l'accusant de mille vices de mâle abject et d'homme corrompu. Des mains de Captain Europa sortirent alors des nuées d'étoiles rangées en faisceaux, qui percutèrent bruyamment les araignées attaquantes – et les anéantirent et les détruisirent, soit d'emblée grâce à l'impact, soit juste après en se collant à elles ou en pénétrant leurs circuits et systèmes. Car ces étincelles en groupes les disloquèrent, les déchirèrent, les rompirent – et elles hurlèrent, crissèrent, s'enfuirent, moururent.

    Cependant, l'Homme-Corbeau s'employait aussi à bien faire, et sa rapidité anéantit de même les treize serpents lancés par les manches de Sinislën – soit à la main, soit par le rayon blanc de son opale frontale, soit par les feux de ses doigts gantés. Et finalement, il n'y eut plus aucun adversaire pour les deux vaillants alliés.

    Ils relevèrent alors Sinislën, que Captain Europa avait maintenue à terre du poids de son pied massif, et la contraignirent à les mener dans la geôle triste où elle 0000.jpgmaintenait prisonnier le Père Noël. Elle les y mena, et fit ouvrir la porte de sa prison.

    Le pauvre était mal en point, rongé par les punaises de son lit sans luxe, mais Captain Europa posa la main sur son épaule, lui marquant sa confiance et son amour, et saint Nicolas en fut tout revigoré, et son regard reprit tout son éclat.

    Jusqu'à son corps redevint plus épais, comme si Captain Europa lui eût transmis le feu des astres, et la force des choses qui meuvent le monde en profondeur, et lui rendent la vie.

    L'Homme-Corbeau se chargea de ramener le Père Noël à son attelage, au bord du lac de Bugarach, afin qu'il continue au plus vite sa mission, et il fut remercié une seconde fois depuis le début de sa vie par le saint patron des petits enfants, qui cependant exprima le regret de ne pouvoir le remercier mieux, puisqu'il manquait de temps. Mais l'Homme-Corbeau l'en excusa volontiers, affirmant qu'il n'avait point agi pour être remercié, mais par pur amour du bien.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Confinement et sociabilité

    0000.jpegUn argument pour s'en prendre à la fermeture des restaurants et cafés pendant la pandémie est que les Français seraient un peuple particulièrement sociable, ayant besoin de vivre en groupe pour s'épanouir spirituellement et émotionnellement. Il faudrait donc en tenir compte. Et limiter les interdictions, car sinon les Français vont avoir de graves problèmes mentaux.

    Mais j'avoue ne m'être jamais senti français de cette façon, quoique je sois né à Paris et pense en bien parler la langue, et cela me rappelle ce qu'énonçait Voltaire: un vieil abus passe souvent pour une tradition sacrée! Le problème n'est pas seulement le trait de caractère national, mais aussi ce qui est juste pour l'être humain en général. Or, il est clairement défectueux, celui qui ne parvient pas à trouver en lui-même, dans la solitude, les moyens de s'épanouir, de s'équilibrer, de rester sain d'esprit, et qui a besoin, pour cela, de l'engourdissement sensoriel des groupes.

    Il est beau bien sûr de partager une expérience intime, mais l'illusion collective appelée réalité ne peut pas remplacer la connaissance de soi.

    Car c'est aussi dans la solitude, en se scrutant dans les profondeurs, qu'on décèle la véritable organisation du monde, subtile et secrète. Et lorsqu'on l'aperçoit, lorsqu'on la distingue, on sort également de la folie qui guette – on trouve une stabilité intérieure, une solidité de représentation, et même un épanouissement affectif.

    Aimer s'étourdir de fausses idées généreuses en s'unissant affectivement dans les restaurants peut amener à ne croire individuellement en rien – à ne pas croire que le monde soit en lui-même de forces morales objectives. De fait, à Paris, on tend volontiers à l'athéisme. 

    Le confinement renvoyant à soi peut aussi être une épreuve salutaire – le moyen de trouver, dans son organisation propre, le reflet de celle du monde, et donc de saisir les forces qui existent objectivement au nord du cœur, comme disait René Char: pas le pôle qui attire le cœur au hasard parce que la société, la nation prend un pli arbitraire – mais celui qui réellement existe près du 0000.jpgcœur, et le tire vers un nord réel, objectif – étoile polaire que les mystiques chrétiens n'assimilaient pas par hasard à la sainte Vierge.

    Elle était l'étoile de la mer qui guide les marins durant leurs longues journées, et elle n'était pas un être illusoire, mais réel – que le nombre y crût ou non n'y changeait rien. On la trouvait au fond de soi, où l'intelligence la reconnaissait pour être la reine des anges – et si la profondeur manquait, on reconnaissait au moins l'un des saints de son peuple béni, parce que les profondeurs de l'âme reflétaient le ciel comme un miroir, et que regarder en soi était dévoiler les êtres célestes dans leur cité sainte.

    Paradoxalement, c'est à partir de cette vie individuelle pleinement assumée que l'on pouvait fonder des sociétés saines, non mues par l'égoïsme partagé, mais par l'amour et le sens de ce qui est juste, de ce qu'il faut faire ensemble. Cela débouche sur des rituels collectifs, ou du moins des projets communs, plus que sur des fêtes. 

    Donc, le confinement, si réellement il est obligatoire, gêne la tradition, mais il est une chance pour l'humain, pris individuellement ou même comme membre d'une communauté. Il peut lui permettre de se refonder lui-même, et par là de refonder ses organisations collectives. C'est pourquoi David Lynch, grand homme d'aujourd'hui, a indiqué que la pandémie avait certainement une valeur providentielle.

  • Napoléon au pays des fées

    000000000.jpgIl y a, dans le musée Masséna de la Ville de Nice, un air de féerie impériale autour des souvenirs de Napoléon. On y voit, néoclassiques, des nymphes en bronze tenir des chandeliers, et les membres de la famille régnante nimbés de splendeur se posent comme des surhommes, Napoléon Bonaparte bien sûr au premier chef. On se souvient que lors de son couronnement (dont ce musée conserve une représentation célèbre, je crois par François Gérard), Napoléon a revêtu une robe parsemée d'abeilles d'or. Allusion, dit-on, aux mérovingiens: les premiers rois francs n'auraient pas eu le lys pour emblème, mais l'abeille. Bien avant Pierre Plantard, Napoléon se réclamait des mérovingiens!

    Ces abeilles d'or avaient certainement, pour les vieux Francs, une dimension magique, un peu comme la pluie d'or en laquelle Jupiter s'était transformé pour pouvoir s'unir à Danaé et concevoir Persée, héros parfait. Je ne connais aucune légende de dieu transformé en abeilles pour engendrer en une mortelle la lignée de Mérovée, mais le fait est que, nous le savons, les rois eux-mêmes avaient l'idée qu'ils descendaient d'une divinité païenne, un homme-serpent, un triton, car il vivait dans l'eau – dans la mer, je crois.

    Et Napoléon a créé un faste néoclassique sans fantaisie ni réussite durable, pour donner l'impression qu'il vivait parmi les vivants esprits de la France, ou de la Terre, ou de l'Europe, et peut-être que son seul problème a été de ne pas trouver de poète à même de lui créer une mythologie convaincante. Il courtisait Chateaubriand, mais celui-ci ne voulait pas voir en Napoléon l'incarnation de forces bonnes – même s'il lui accordait du génie, une forme de grandeur –, parce qu'il le trouvait cruel et despotique, et surtout non soumis à la religion catholique comme les rois.

    Peut-être que ses origines corses lui donnaient un lien avec les êtres magiques dont l'île orne ses légendes, notamment les 000000000000.pngOgres, ou Orci, réputés à l'origine de bien des choses locales

    Et puis il y avait le lien avec l'Égypte, sa dimension pharaonique, et sa prétention à sonder les destinées, et à s'en rendre maître, à contrôler les éléments, les forces naturelles! Il y avait en lui le sentiment des puissances terrestres, et le désir de briller comme si un flux de lumière venu des profondeurs l'avait nimbé et habillé, couronné. Il était chtonien, comme on dit, et ce n'est pas de la clarté céleste que s'entourait son front, mais des ors des souterrains cachés, des tombeaux égyptiens où dormait encore Isis!

    En un sens, il a donné de l'énergie à une France vieillissante, dont le souffle royal était éteint – était arrivé au bout de son élan. Mais en un autre, cette énergie volcanique a laissé derrière elle des scories qui ensuite ont figé la France, l'ont sclérosée. Et si Napoléon a bien donné l'impression qu'il avait partie liée avec le pays des fées, il a aussi donné l'impression qu'il était illusoire, et qu'il ne participait pas réellement des grandes destinées, de l'ordre universel, de l'évolution de l'Homme.

  • Le Père Noël à Bugarach (8)

    00000.jpgDans le dernier épisode de cette mini-série de Noël, nous avons laissé le Père Noël alors que juste devant lui l'Homme-Corbeau, son libérateur, venait de détruire un des deux doigts de Bug le Troll sortis à l'air libre après des siècles de confinement sous la roche du pic aux mille soucoupes volantes.

    Des roches tombèrent du sommet du pic, tant il s'agitait sous la pression de Bug blessé. Mais l'Homme-Corbeau ne s'en inquiéta pas davantage, car ses ailes le protégeaient, et les pierres roulèrent de chaque côté de cet égide de jais aux longues plumes dures comme du métal.

    Il s'employa alors à couper le doigt qui maintenait le Père Noël contre la paroi de pierre.

    Et le vivant câble se resserra, et comme il était enroulé autour du cou du malheureux, l'Homme-Corbeau craignit qu'il ne l'étouffât voire ne le brisât – et déjà les pores dentus de ce doigt maléfique creusaient sa chair qui en devenait sanglante, menaçant même de l'égorger.

    Vite il s'affaira, et de sa griffe fine et précise il le coupa sans toucher la chair de saint Nicolas, ce qui relevait assurément de l'exploit. Puis il consuma le morceau détaché qui tentait de l'attaquer, en jetant, toujours depuis sa pierre d'opale au feu blanc, un trait pur jailli de sa seule pensée.

    Douée en effet d'âme, cette pierre, réagissant à la sienne, lui obéissait. On eût pu dire que son feu était fait de sa pensée – mais dans la mesure où, par la grâce des anges, elle était liée aux astres.

    Un être sublime la lui avait donnée, lorsqu'il avait reçu son nouveau corps; à peine avait-il pu distinguer ses traits, lorsqu'il l'avait vu dans la lumière, et que, plaçant sad5yupe4-b891e8fd-3470-4762-b1ed-c26b46167811.jpg main devant ses yeux éblouis, il tâchait de voir s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme. Mais il n'était ni l'un ni l'autre – ou plutôt il était les deux, il était les deux à la fois.

    Et il avait tendu une main gracieuse, et sur la paume était cette pierre flamboyante; et d'instinct, sans réfléchir, l'Homme-Corbeau avait aussi tendu sa main, et avait pris cette pierre et l'avait placée sur son front – où elle s'était aussitôt incrustée, sans qu'il en ressentît aucun mal. C'était comme si elle avait toujours fait partie de lui. Et dès qu'elle fut ainsi posée sur lui, il vit des mondes fabuleux, comme si elle était un œil – mais un œil qui plonge dans l'Invisible, et y distingue tout, miraculeusement.

    Et des rayons en sortaient, qui chassaient les ombres et dissolvaient l'apparence illusoire des choses, et montraient le monde à nu.

    Mais aussi des éclairs en jaillirent, qui détruisirent les choses mauvaises, contre lesquelles le cœur de l'Homme-Corbeau se tournait.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser place au prochain, dans lequel la suite de la bataille de Bugarach sera exposée.

  • Jésus prophète mahométan

    00000000000.jpgL'idée de certains, que Jésus aurait été marié, rappelle une chose simple, c'est le prophète Muhammad, qui lui a été marié. Chez les chrétiens qui attribuent une femme et des enfants à Jésus, y a-t-il un Islam mal assumé?

    Il y a là une logique. Les chrétiens imprégnés de l'idée de Jésus marié sont souvent imprégnés de traditions orientales, et qu'est d'autre l'Islam qu'une branche du christianisme imprégnée de tradition orientale? 

    On raconte que les cathares croyaient Jésus marié, notamment avec Marie-Madeleine. Un ancien chroniqueur affirme qu'il est saint que Béziers ait été prise le jour de la Sainte-Marie de Magdala parce que les hérétiques à son sujet y blasphémaient. Or, Béziers a appartenu aux royaumes arabes, avec tout le Languedoc, et il est simple de considérer que le christianisme cathare du Languedoc a été influencé par les figures de la tradition mahométane, et en a reçu une coloration spécifique.

    Même s'il fallait se référer plutôt à l'arianisme wisigoth, pour cette région nommée d'abord la Gothie, cela peut aisément se relier à l'Islam – d'abord parce que les commentateurs ont globalement dit que l'arianisme et l'Islam avaient beaucoup de traits communs (notamment la référence à la gnose), ensuite parce que même si on ne sait pas ce que l'arianisme pensait de Jésus et de ses relations avec Marie-Madeleine, on sait qu'il considérait que le Fils n'était pas consubstantiel au Père, et donc que Jésus n'avait nul besoin d'incarner la perfection sur Terre. Il pouvait être marié, cela ne changeait rien – il n'était pas, dieu incarné, au-delà des sexes ou de la nature terrestre.

    Mais il faut se poser la question d'un christianisme qui ne donnerait pas la possibilité à l'être humain de spiritualiser entièrement la relation amoureuse. Car qu'il y ait eu de l'amour entre Jésus et Marie-Madeleine ne fait aucun doute; mais les catholiques ont estimé qu'il s'exerçait sur un plan entièrement supérieur, où le corps physique n'agissait plus. 

    Et c'est là le mystère propre au christianisme, selon moi: il promet un corps glorieux qui ne pèche plus, mais reste quand même réel, substantiel – pleinement présent au monde. Il ne promet pas, comme les Orientaux, une dissolution dans la splendeur universelle – lumineuse selon les optimistes, après tout ténébreuse selon les athées, qui en un sens sont ici lucides. (Car qu'est-ce qu'un paradis dans lequel on n'existerait plus comme individu – ou être pensant –, sinon un enfer?)

    Si on veut dire que Marie-Madeleine était elle-même une initiée de haut rang, il faut savoir que, dans la tradition islamique, Aïcha, troisième épouse de 2042358300.jpgMahomet, est dans le même cas, et qu'elle a enseigné des choses saintes, et qu'elle est nommée Mère des Croyants. Autant dire incarnation de la Mère divine! Manifestation d'Isis! 

    Il est après tout possible que l'idée de Marie-Madeleine femme de Jésus soit venue du modèle d'Aïcha femme de Mahomet. Que cela ait été conscient ou pas, c'est très vraisemblable.

  • Napoléon à Nice: souvenirs d'un attentat

    20201029_114515.jpgLe jeudi 29 octobre dernier, jour de l'attentat de la basilique Notre-Dame-de-l'Assomption de Nice, j'étais dans cette ville en visite, et voici ce que j'ai ressenti: le modèle républicain plus ou moins ruiné, morcelé, émietté, pulvérisé. Car je venais de Juan-les-Pins, où je logeais, et j'avais pris le train, et le contrôleur a engagé une conversation parce que je n'étais pas en règle, et il a énoncé qu'on ne contrôlait plus rien, que l'État était défaillant, et que moi, professeur dans l'instruction publique, je devais bien le savoir!

    Et voici ce que j'ai vu, et ce que je crois savoir: l'éducation a supprimé l'autorité issue de la traduction catholique sans la remplacer par une autorité nouvelle authentique, et en feignant de croire au rationalisme éducatif – c'est à dire que, en expliquant bien les choses, les enfants seraient convaincus que les valeurs de la République étaient parfaites, et que la Nation serait unie! On a feint de le croire, dis-je, car on ne s'est jamais posé la question de ce qu'était un enfant – on a juste rêvé à des valeurs nouvelles, et on s'est juste occupé de miner l'autorité catholique. On s'en est occupé parce qu'on croyait qu'il y aurait une tradition philosophique qui serait plus forte, plus grande, plus vaste, mais on ne s'est pas donné les moyens pédagogiques de la faire exister.

    Et on ne l'a pas fait parce que cela demandait des efforts, et que les efforts, c'est fatigant.

    De surcroît on n'impose pas des valeurs qui ne seraient pas en résonance avec l'ordre du monde, et on ne croyait pas réellement que celles-ci l'étaient, on n'a pas fait l'effort de vérifier qu'elles l'étaient.

    J'ai visité, le même triste jour, le musée de la ville, et on y voyait les ors rutilants de l'époque napoléonienne – on y voyait même Napoléon divinisé, et je me demandais quelle mythologie il faudrait pour tourner les enfants vers les valeurs de la République, et si Napoléon ne pouvait pas au moins être un héros envoyé aux hommes par un dieu républicain, puis guidé par les anges de la Liberté, de l'Égalité et de la Fraternité – comme le voulait à peu près Victor Hugo.

    Car entre les rationalistes qui ne veulent pas de mythologie et les traditionalistes qui ne veulent pas d'idées nouvelles, la république française est écrasée dans le néant. C'est à se demander si les rationalistes ne s'en sont pas pris au catholicisme par 1160_xl.jpghaine de la mythologie, s'ils ont vraiment quelque chose à proposer.

    Napoléon a essayé de créer une mythologie qui le justifierait, mais elle aussi s'est émiettée. Elle avait pourtant une certaine beauté, comme le montrait le musée de Nice. Mais elle était artificielle, figée, déjà classique au moment de sa création.

    Toutefois, on voyait des statuettes de l'Empereur monté sur un cheval blanc et entouré d'une cape rouge qui lui faisait comme une flamme, et je les ai aimées, j'ai failli en acheter une. Pour élever les âmes vers les valeurs de la République, cela m'a semblé mieux que les beaux discours. C'est à dire mieux que rien, en pédagogie. Car un discours peut toujours être contesté, les valeurs de la République peuvent toujours être discutées. Est-on assez naïf pour croire que ce n'est pas le cas? Les enfants aiment les images fortes, le merveilleux, le lien avec le ciel, mais ils ne sont pas pour autant stupides!

    Il faudra réformer en profondeur l'éducation, et mettre fin aux illusions du rationalisme. Elles minent la République, en rendant l'éducation inopérante, et en ne créant qu'une autorité factice.

  • La transfiguration de Radûmel (Perspectives, XC)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Combat des Titans, dans lequel je rapporte qu'il m'est constamment difficile de traduire en mots humains ce que j'ai vécu dans le changeant et troublant pays des génies sous les traits de l'elfe Radûmel, au cheval ailé vaillant affrontant un terrible homme-dragon dans les hauteurs du ciel!

    Quoi qu'il en soit, et pour en revenir à mon récit, je tremblais pour Isniëcsil resté seul face à ces monstres, et me maudissais de ne rien pouvoir faire, cloué au sol – si l'on peut dire, puisque j'étais dans une tour qui par ses poutres, ses pierres et ses dalles surélevait ce sol d'au moins trois cents pieds! Mais cela ne suffisait certes pas à atteindre le lieu élevé où s'étaient rendus mon cher cheval ailé et ses ennemis redoutables.

    De toute façon j'eus bientôt fort à faire – et ma part de devoir à remplir. Car les hommes de Taclamïn restés sur place et vivants, après avoir eux aussi contemplé leur maître gravissant les airs sous sa forme de dragon attaqué par un cheval de clarté, furent rappelés à l'ordre par quelque capitaine au cœur ferme, et ils me regardèrent, et s'avancèrent vers moi l'épée nue, afin de me régler mon compte.

    Ils étaient sept, et je me demandai comment j'allais faire. Mais je remarquai leur étrange lenteur, ou leur curieuse lourdeur – comme si l'éloignement de leur maître leur avait ôté de la vie, et avait embrumé leur esprit et rendu leurs corps plus pesants. Ils étaient tels que des machines vides d'énergie, un volant de voiture sans assistance électrique – et leurs traits tombaient et leurs yeux étaient éteints, et leur âme atone semblait amorphe.

    Tout au contraire je sentis ma vigueur renaître, devenir plus vive – et il me sembla que mes yeux brillaient, car de la clarté s'étendait devant eux, je voyais s'éclairer autour de moi les choses, devenues plus nettes, plus brillantes, jusqu'à rendre diaphanes les armures des ennemis. Leurs défauts s'indiquaient à moi à la façon de trous béants, leurs mailles faibles et lâches me sautaient aux yeux – et même les flux de vie qui irriguaient leurs membres luisaient sous mon regard ainsi que l'auraient fait des lignes de lumière colorée, et je distinguais les bras et les jambes que remplissait un feu défaillant, mais aussi les cœurs mal nourris de clarté sainte, et les veines exsangues, et les âmes mornes et affaissées. Tout m'apparaissait en vision, et la vie pour moi avait soudain perdu tous ses secrets. Dans les crânes mêmes, les pensées obscurcies avaient pris la forme de brouillards épais, spectres vagues qu'agitait une volonté amoindrie, et qui s'échappaient des têtes comme des fumées malades.

    Et dès lors je me sentis prêt à abattre ces sept êtres à moi seul. Car n'était-ce pas quelque ange qui m'indiquant leurs défauts pointait du doigt pour moi les vices de leurs armures, les faiblesses de leurs corps, et me donnait ainsi le pouvoir de les écraser en quelques instants malgré leur nombre? Je me savais transfiguré – et j'en eus la preuve, quand je vis se refléter, sur les épées et les cuirasses de ces Orcs, le feu de mon regard pareil à la clarté d'une lampe, et que je vis mon corps même, comme en un miroir, s'y revêtir d'un éclat inconnu, propre à impressionner jusqu'au fils d'un dieu.

    Un doigt du ciel m'avait assurément touché – et maintenant que l'idée s'en fortifiait, le souvenir en resurgit, fugace: je ne l'avais pas remarqué sur le moment, mais j'avais bien vu une aile de lumière m'effleurer, et un être venir d'en haut et y repartir – je dirais à la vitesse de l'éclair si, dans ma mémoire, le temps n'avait pas semblé s'être brusquement arrêté, le soleil se fixer dans l'espace, l'instant devenir éternel! Une main était sortie de l'infini, oui, et un doigt s'était allongé – et maintenant je devenais l'être humain que je devais être, si je voulais faire le bien auquel j'aspirais.

    (À suivre.)

  • Le visage de Captain France

    124838107_2063034247164416_1172931686214681188_n.jpgSur un autre blog, dépendant aussi de Tamedia, j'ai élaboré le mythe de Captain France, protecteur de l'éternel Hexagone, en le prétendant né de l'union secrète entre Charles de Gaulle et la bonne fée de la France, advenue dans un monde parallèle, une dimension autre. Ils se sont aimés, comme des amants. Et dix lunes plus tard, un demi-dieu en est né, qui ensuite est intervenu dans les affaires humaines, pour lutter notamment contre le démon du coronavirus. Il l'a vaincu, mais temporairement seulement.

    Certains ont dit que cette histoire était sans âme, n'était pas née des profondeurs du cœur; je n'en crois rien. Une muse, croyez-le bien, était sur moi, quand j'ai enchaîné ces récits étranges. Si elle me parlait, cela passait bien par le cœur. Les anges sont une réalité, et ils protègent réellement les cités; et entre les anges et les hommes souvent des formes se cristallisent, qui ne protègent plus en théorie, mais dans la vie même de la Terre, dans l'espace physique.

    Les unions entre les mortels valeureux ou vertueux et les esprits féminins des choses sont aussi des réalités, comme le rappelle l'amour qui eut lieu entre Ulysse et Calypso, et entre toutes les dévotes et la personne divine du Christ, appelée par elles leur époux.

    Naturellement, ce sont des réalités invisibles, qu'on ne perçoit qu'en passant par son âme. Il ne s'agit pas de réalités visibles sur lesquelles on verse un sentiment assez ardent pour leur donner un visage magique qu'on sort en fait de soi-même. Il s'agit d'autre chose.

    Et le devinerez-vous? la figure a assez bien marché pour qu'un abonné de la page Facebook Captain Savoy donne à ce Captain France un visage visible, crée son image visuelle. C'est celle qui est en tête de ce billet. L'amour de la France a peut-être trouvé une voie d'expression, une voie d'arrachement au rejet du patriotisme des classes intellectuelles modernes.

    D'où vient-il? Sans doute de ce qu'il reposait sur l'illusion d'un roi, ou d'un homme incarnant sur Terre l'esprit collectif, national. Les présidents essaient d'entretenir à leur profit cette illusion, et tout le monde s'en plaint, 00000.jpgpersonne ne croit que cela soit crédible. Non pas tellement, comme le pensent la plupart des gens, que les présidents effectifs ne soient pas dignes d'un tel honneur, et qu'on pourrait trouver le divin représentant du peuple ailleurs; mais qu'au fond aucun mortel ne peut remplir convenablement cet office. Il faut passer par une forme plus pure, celle du super-héros, il faut passer par la fiction, par des êtres intermédiaires entre des anges et des hommes parce que dans leur corps même ils sont pareils aux elfes, vivant dans l'astral plus que dans le terrestre. Et c'est ce que j'ai fait avec Captain France et le démon du coronavirus.

    D'autres internautes ont salué cette invention, et se sont écriés enfin librement, sans plus de complexes: Vive la France! Il n'y a pas même, dans cette figure que j'ai créée, l'alibi de la République, comme pour le Garde républicain créé par d'autres. Non: c'est juste la France, le pays des Francs!

    Une nouvelle ère débute-t-elle?

  • Chants et conjurations: un nouveau recueil de poésie

    0000.jpgJ'ai la joie de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil de poésie: Chants et Conjurations. Il est paru aux éditions de l'Œil du Sphinx, tenues par mon ami Philippe Marlin, passionné de Jacques Bergier, de H. P. Lovecraft et des mystères de Rennes-le-Château.

    Mieux encore, il est préfacé par l'excellent Jean-Noël Cuénod, poète et ancien journaliste à la Tribune de Genève, un homme dont j'aime les textes, et dont j'avoue que j'adore la préface, totalement dans ma ligne. Ce n'est pas un hasard si ses termes mêmes se recoupent avec le texte de quatrième de couverture: on y retrouve l'Imaginal cher à Henry Corbin, car ma démarche est celle-ci: porter par les rythmes traditionnels les images puisées au fond de soi, afin qu'elles s'objectivent et deviennent mythologie.

    Je suis fier de ce recueil, heureux d'avoir collaboré avec des personnes que j'estime excellentes, qui ont des références culturelles que je chéris: Corbin, Bergier, Lovecraft, donc.

    Le recueil est assez abondant et, malgré une domination du vers classique, d'un style assez varié, avec le genre hugolien du discours cosmique mêlé d'images grandioses, le genre épique de La Légende des siècles également hugolien, des vers plus lyriques, des contes à la manière médiévale, des sonnets, des poèmes inspirés par l'Oulipo, d'autres par le Surréalisme, des ballades à la mode de Villon et Charles d'Orléans, des poèmes en vers libres plus évanescents et plus modernes, des chants de la nature à la façon de Lamartine, il y a un peu de tout.

    Beaucoup de ces poèmes ont été composés à l'occasion des réunions des Poètes de la Cité, que j'ai longtemps présidées, 00000.jpgfixant des thèmes ou des formes, et m'astreignant à les suivre et à les exécuter. Vous le savez, les Poètes de la Cité sont une association genevoise, et donc c'est un recueil profondément genevois. C'est pourquoi la préface de Jean-Noël Cuénod, l'un des écrivains genevois que j'aime le plus, me fait infiniment plaisir.

    Pour autant, l'éditeur est plutôt parisien et amateur de littérature fantastique, de la poésie de Lovecraft ou de Clark Ashton Smith, et c'est aussi toute ma culture d'origine, car je suis né à Paris et ai commencé à lire des livres issus de cette ligne, elle a formé mon style, et peut-être mes idées. J'ai composé des vers inspiré par ceux de Tolkien, de Lovecraft, de Robert E. Howard, de Smith, et accessoirement ceux des poètes classiques français, et je suis heureux de ce nouveau livre et de sa forme: elle correspond à ma sensibilité profonde.

    On peut en écouter lire un poème accompagné de musique dans un document visuel créé à l'occasion de sa parution, et le commander directement sur Amazon, au prix modeste de 10 €, pour 167 pages. La couverture, excellente et très moderne, est de Marie Maître.

    (On me signale que depuis la Suisse il est impossible de l'acheter sur Amazon. J'invite ceux qui voudraient se le procurer à m'écrire, je peux le leur envoyer en échange d'un virement.)

  • Almanach des pays de Savoie 2021: Julien Gracq, Eugène Labiche et Antoine Jacquemoud (et annonce sur le Comte Vert)

    00000.jpgL'Almanach des Pays de Savoie 2021 des éditions Arthéma contient cette année trois articles que j'ai écrits: un sur les impressions de Julien Gracq relatives aux rives françaises du Léman, un sur la pièce d'Eugène Labiche sur Chamonix et le mont-Blanc, et un sur l'épopée du Comte Vert de Savoie, un poème héroïque de 1844 d'un certain Savoyard appelé Antoine Jacquemoud, qui s'est ensuite tourné vers l'action politique: il était tout jeune. J'aime son poème en douze chants et en alexandrins, car même si le style n'est pas excessivement élégant, il crée des images flamboyantes et fabuleuses, illustrant d'une très belle manière la mythologie dynastique et catholique de l'ancienne Savoie. C'est à un point que je souhaite depuis de nombreuses années le rééditer.

    Mais qui lit encore des épopées en vers alexandrins? Même La Fin de Satan de Victor Hugo et La Chute d'un ange de Lamartine ne sont lues que par quelques érudits passionnés. Dont je suis, je pense. Et sans doute Le Comte Vert de Savoie est plus classique, moins échevelé, moins cosmique.

    Mais à cause de cela il est souvent plus parlant, plus chatoyant, plus riche en symboles charmants. Il peuple la Savoie d'anges dirigeant les tempêtes, de Dieu visitant les montagnes, d'archanges parlant aux comtes, d'armes étincelantes et douées de pensée, de héros.

    J'ai fait donc de nombreuses recherches infructueuses d'éditeurs, ceux même que l'idée intéressait se sont à la fin défaussés. Or, je peux annoncer que je vais peu à peu reprendre l'entreprise Le Tour Livres, qui fabrique des livres 00000.jpgsans avoir le statut de maison d'édition: mon père l'a créée, avec parfois mon soutien, je veux dire en heures de travail, pas toujours, bien sûr, parfaitement efficaces: j'ai fait des erreurs. Mais à présent, mon père, voulant goûter à la contemplation de la vie et des montagnes entre lesquelles il habite, veut me laisser, étape par étape, son entreprise, et je m'efforce de la prendre en main. Deux titres sont en préparation, dont cette réédition du Comte Vert de Savoie. Avec une préface et des notes de ma main, 0000000.jpgsur le modèle critique des universités.

    Je lancerai une souscription, la répercutant ici même, et j'espère qu'elle motivera des lecteurs. La société d'aujourd'hui a besoin de repères, et, sans vouloir retourner à la tradition catholique et savoisienne forcément, le modèle qu'elle proposait peut aider à en bâtir un nouveau qui soit solide et ferme. Car il l'était, solide et ferme.

    Bien sûr, il ne faut pas se river à la tradition: il faut voir ce qui en elle doit évoluer, selon le mot de Voltaire disant qu'un vieil abus est toujours sacré: oui, les traditions sont souvent des erreurs entrées dans les habitudes. Mais dans le duché de Savoie, la mythologie, créée à l'origine par tâtonnements plus ou moins inspirés, était parvenue à une forme stable et harmonieuse, unitaire et cohérente, et, sans la regarder pour autant comme un horizon indépassable, elle peut porter encore, servir de socle. En un sens, sa stabilité intrinsèque n'empêchant pas le merveilleux doit interroger sur les limites d'une culture moderne qui soit est dans le délire surréaliste vide, soit dans le rationalisme creux parce que dénué de perspectives spirituelles authentiques. Le Comte Vert est un héros, 0000000.jpget la culture a besoin de héros. Charles de Gaulle ne suffit pas; il en faut d'autres, et, surtout, il faut qu'ils soient liés aux anges, aux esprits cosmiques. En un sens, le Comte Vert était en son temps un super-héros, et il faut retrouver la voie du vrai héros, lié aux forces cosmiques!

    J'inviterai donc sous peu tout le monde à souscrire, et la publication d'un article sur Jacquemoud et son épopée dans l'Almanach cité est le point de départ du projet, que j'appellerai Souscription Comte Vert.

  • Le combat des Titans (Perspectives, LXXXIX)

    00.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Délivrance de Radûmel, dans lequel je rapporte que sous les traits de mon double elfique, Radûmel le Fin, j'ai vu un géant tué devenir un dragon vivant.

    Sous cette forme de serpent avait-il traversé les espaces stellaires – avait-il nagé dans la mer infinie dont les vagues charrient des astres! Et maintenant, privé de son corps humain (quoique sa tête le rappelât toujours), qu'allait-il faire? S'enfuir? Disparaître dans le ciel noir? Se fondre dans des nuées lointaines?

    Or voici qu'il m'attaqua de nouveau, à ma plus grande surprise: il n'était pas aussi vaincu que je le croyais. Car je le vis ouvrir sa gueule énorme et du feu commencer à y germer: à coup sûr il comptait bien, jetant une flamme sur moi, me consumer!

    Et certainement je serais mort et aurais été réduit en cendres, si Isniëcsil, se transformant à son tour, n'avait débordé instantanément de son corps propre, et n'était devenu, lui, une flamme blanche à forme de cheval – et aux yeux, là aussi, terriblement humains, dans leur éblouissante lumière.

    Et je compris alors que ces deux êtres se connaissaient, en ce qu'ils étaient, secrètement, d'un rang égal; qu'ils s'étaient rencontrés parmi les étoiles (dont ils étaient issus), et qu'Isniëcsil avait été envoyé sur Terre justement pour remédier à la présence en son sein de Taclamïn.

    Car un combat cosmique eut lieu alors, et le toit du château de Taclamïn disparut pulvérisé, et les deux combattants s'élevèrent dans les airs – bientôt rejoints par les dragons de Taclamïn et de Tocúl le Borgne, lequel montait l'un d'eux.

    Je compris, encore, que ces dragons avaient été tirés de la nature même de Taclamïn, qu'ils étaient en quelque sorte ses rejetons. De sa propre obscurité maladive étaient-ils sortis, lorsqu'il les avait réveillés dans les profondeurs de sa tour – lorsqu'il avait ouvert une porte les libérant de leur vieille geôle. Car il avait, voici! plongé les mains dans le corps d'un géant et pris les dragons tout jeunes, qui étaient nés de lui, puis les avait élevés. Et en vérité il en avait auparavant posé le germe, et le géant mort n'avait fait que leur donner corps.

    Et je ne sais si vous pouvez comprendre ce que je dis, mais l'action de Taclamïn alors se dédoubla, et c'est à la fois de sa tour et de lui-même, qu'il fit naître ces monstres. Ainsi en est-il souvent, au pays des génies: l'intérieur et l'extérieur se croisent, s'inversent et se mêlent – bientôt se brouillant ils ne font plus qu'un, et ce qu'on dit de ceci peut aussi se dire de cela.

    Pour cette raison beaucoup n'y voient que liens confus que seul le chaos dirige, établissant des rapports entre tout et n'importe quoi: le discernement supérieur nécessaire au regard jeté dans ce monde ne leur est point disponible.

    Et il se trouve que les mots peinent à exprimer ces choses, car ils sont ceux de mortels qui les lient essentiellement à ce qui se trame, à ce qui se joue à l'extérieur d'eux-mêmes – dans le monde illusoire qui leur apparaît comme vrai –, et je ne peux m'exprimer qu'approximativement, pour peindre un monde qui au contraire (nouvelle inversion inattendue) est d'autant plus vrai qu'il semble fictif.

    (À suivre.)

  • Carcassonne, ville et cité

    00000.jpgOn vante la Cité de Carcassonne, restaurée par Viollet-le-Duc et visitée par des millions de touristes, mais elle est en dehors de la ville normale, moderne et ordinaire de Carcassonne, laquelle il m'est venu l'idée de visiter aussi, avec ma fille, quand elle est venue me voir en Pays cathare. J'ai été surpris, je l'avoue, par son caractère sinistre. Que ses habitants me pardonnent, s'ils l'aiment, mais c'était samedi et il y avait très peu de monde dans les rues – et il n'y avait guère, se croisant, que deux rues relativement occupées par des magasins ouverts. De surcroît, dans ces deux rues, beaucoup de gens visiblement au chômage, ayant un air d'errance et de désarroi au visage, que Dieu les aide!

    La ville sinon était sombre et déserte et s'effritait visiblement, les façades défraîchies s'apprêtant à tomber en ruines sous le poids des touffes d'herbe s'amassant sur les corniches, ou simplement du vent. De vieux hôtels particuliers, jadis somptueux, n'étaient plus, abandonnés, que l'ombre d'eux-mêmes. Le crépis morcelé laissait en mille endroits à nu les murailles.

    La municipalité ne manque pas d'argent, car la seule partie neuve et élégante de la ville est faite des places et des jardins publics. Mais le fait est que les habitants s'en sont allés, et que la ville est sur la voie d'un de ces irrémédiables déclins qui étonnent le touriste amateur de la vieille Grèce ou de la vieille Rome, quand il passe entre leurs ruines.

    Je n'en connais pas la raison, n'ayant pas étudié l'histoire récente du lieu. Les cités proches de la maison que j'ai achetée dans le même département ont aussi été désertées par leurs habitants, parce que les usines qui y 0000000.jpgétaient ont fermé. Je suppose qu'une raison proche a éteint l'activité carcassonnaise. Consacrées au textile, on a pu leur imposer, plus ou moins tactiquement, des normes environnementales qui les ont achevées. On destinait le département au tourisme, et les usines gênaient. Qu'elles aillent polluer en Chine, s'est-on peut-être dit.

    Mais le tourisme reste modeste, dans l'Aude, sauf sans doute à Narbonne, devenue la plus grosse ville du département, et qui a plutôt belle allure. 

    J'ai entendu dire que près de Limoux, à Alet, une eau suffisamment riche pour être vendue était déversée dans la rivière parce que des associations empêchaient, par toute sorte de procédures, une entreprise de la mettre en bouteille. Je suppose qu'elles pensent que l'eau est à tout le monde – mais à tout le monde aussi, l'argent donné par l'État pour les tribunaux, la police, les écoles, et que d'autres lui fournissent en mettant bien l'eau en bouteille, par exemple à Évian. Car la Haute-Savoie paie plus d'impôts, en volume, qu'elle ne reçoit d'argent en retour, mais l'Aude est dans le cas contraire. Et à mon avis, s'il ne faut pas chercher à s'enrichir, il faut au moins chercher l'équilibre.

  • René Guénon, roi du monde

    000000000000.jpgComme mes détracteurs guénoniens m'accusaient de critiquer Guénon sans l'avoir bien lu, j'ai acheté Le Roi du monde (1927), car un ami me l'avait présenté comme une sorte de roman fantastique. Et de fait, comme H. P. Lovecraft et Robert E. Howard, il reprend l'histoire du monde occulte habituelle, telle que les théosophes l'ont présentée – avec un éveil de l'humanité à la conscience commençant dans une cité polaire que Guénon appelle Thulé, puis se poursuivant dans l'Atlantide, enfin perdurant dans les civilisations historiques que nous connaissons tous. À la rigueur, cela peut n'être que de l'histoire parallèle, mais Guénon assure qu'à l'origine de la civilisation humaine il y a eu une Révélation, et que, depuis, la Tradition ne cesse d'en dégénérer. Toutefois, il existe un lieu secret, caché, sans doute souterrain, appelé l'Agarttha, qui aurait conservé la Tradition dans sa pureté originelle.

    Pour prouver l'existence de cette révélation première, il s'emploie à tisser des liens de symboles entre différentes traditions toutes plus ou moins dégénérées, mais gardant toutes aussi (surtout en Orient) des traces de la lumière éblouissante de la civilisation polaire et axiale de l'aube humaine. Cette nuée de figures crée comme un chapelet de pierreries posé sur l'histoire des traditions initiatiques et religieuses: c'est plutôt joli.

    Mais souvent, tout de même, il en fait trop, voit des rapports entre mille choses disparates, et effectue des rapprochements rappelant celui qu'on a établi entre les marabouts et les bouts de ficelle, et entre les seconds et les selles de cheval. Le foisonnement peut friser le ridicule, surtout quand il donne des explications qui ont l'air très sérieuses, mais qui soit relèvent de la plate évidence, soit résonnent du vocabulaire mystérieux dont certains affectent de nimber leurs sentiments personnels. René Guénon donne l'impression de poser – de jouer au grand initié.

    Et de fait, ce dont il raconte l'histoire, c'est une sorte de franc-maçonnerie universelle, et on a un peu de mal à en voir l'intérêt pour l'humanité entière. Mais le plus étonnant est son présupposé d'une révélation primordiale – dont on ne voit pas qui a bien pu la produire, puisqu'il assure que la hiérarchie des anges n'est qu'un symbole des degrés initiatiques dans les sociétés humaines. Ce miracle suprême et fondamental est-il advenu par hasard, ou un dieu présidait-il à sa réalisation? On n'en sait rien. Mais que ce soit un miracle, on n'en saurait douter, car c'est mal connu, mais pour l'Église catholique, il n'y a pas de plus haut miracle que celui des révélations mystiques!

    Ce qui est ennuyeux est qu'il critique H. P. Blavatsky, qui, elle, a expliqué en détail l'action des anges dans l'histoire humaine, et de quelle manière la connaissance était passée d'eux aux hommes. Guénon l'accuse 000000.jpgd'affabuler, mais elle au moins essaie d'expliquer, tandis que lui reste dans le vague d'un miracle supposé. Or, c'est ce vague, beaucoup pratiqué par l'Église catholique, qui a poussé les historiens à préférer la solide conception d'une connaissance au contraire bâtie progressivement, et s'améliorant toujours.

    De fait, si on veut prouver qu'il y a eu une révélation primordiale, la première obligation est d'expliquer ce prodige, et pas de critiquer ceux qui l'ont fait.

    Mais je suppose que ce refus de s'expliquer, en un sens peu scientifique, satisfait les esprits portés au mysticisme qui ne veulent pas de la science moderne – et ne veulent pas pénétrer, de leur intelligence, les mystères divins. Ils préfèrent apparemment en rester à une sorte de fiction pratique, un monde autonome et désuet fait de traditions théoriques et de symboles abstraits. Pierre Teilhard de Chardin les dénonçait, en recommandant de saisir, dans les données de la science, où Dieu pouvait agir, et non de se réfugier dans de confuses traditions.

    Cela crée en moi l'image d'initiés rassemblés dans une chambre privée du château de Versailles. C'est typiquement français. Cela explique sans doute le succès de Guénon à Paris.

  • La délivrance de Radûmel

    000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Surgissement d'Isniëcsil, dans lequel je rapporte que sous les traits de mon double elfique Radûmel le Fin, je suis parvenu à invoquer mon cheval ailé Isniëcsil, et qu'ayant surgi, il a conduit Taclamïn le Fort à chercher à me tuer.

    Isniëcsil tenta de lui donner un coup d'aile, mais Taclamïn était d'une agilité incroyable, au vu de sa haute taille – car il mesurait presque quatre mètres de haut, vous le croirez si vous voulez. Il évita, je ne sais trop comment, l'aile du cheval magique pourtant plus rapide que l'éclair, puis le bouscula de son épaule puissante. Le cheval fit un pas de côté, et je fus découvert.

    Taclamïn leva son épée pour me trancher en deux de haut en bas – mais il n'eut pas le temps de l'abaisser, car Isniëcsil lui donna un coup de sabot dont jaillirent mille étincelles dès qu'il toucha son bouclier de bronze. Et Taclamïn fut repoussé.

    L'instant d'après, Isniëcsil abaissa ses dents jusqu'à mes liens et, je ne sais trop comment (à nouveau), il les rompit d'un seul coup. Comme, orgueilleux et sûr de lui, Taclamïn avait laissé à mon côté ma bonne épée Ilëtral, je la sortis de son fourreau qu'ornaient des pierres précieuses, et elle jeta un éclair, et je me fendis pour toucher d'estoc le ventre du géant royal.

    Malgré ses vertus reconnues, son fil pur et sa pointe parfaite, elle n'entama pas l'étonnante cotte de mailles de Taclamïn, et celui-ci eut tôt fait de se remettre, et de lever encore son épée pour me punir de ma témérité.

    Mais de nouveau Isniëcsil intervint et, cette fois, toucha le monstre de son aile virevoltante, et dans une gerbe de feu projeta son ennemi vers son propre trône, au sommet de son dais. Il renversa ce trône puis tomba sur sa mère, qu'il comprima de sa masse formidable. Elle hurla, effrayée et enragée à la fois.

    Tout le monde dans la salle était stupéfait. J'en profitai pour bondir sur Taclamïn et, lui délaçant le heaume, plaçai la pointe de mon épée à son cou, lui intimant l'ordre de se soumettre et de jurer sa foi au nom d'Alar, de Dordïn et de tous les Très Hauts; et de se considérer désormais comme mon vassal, et par là celui d'Ithälun ma Sainte Dame, princesse de la Lune et épouse de Solcum le Génie d'or.

    Ses yeux de braise s'allumèrent, jetant comme une flamme, et entre ses dents serrées il murmura une insulte. Je lui enfonçai l'épée dans le cou, et un sang bouillonnant jaillit.

    Mais Taclamïn n'était pas mort, car ce corps n'était pour lui qu'une enveloppe. À la façon d'une machine, ses yeux s'éteignirent, mais un souffle enflammé s'éleva brusquement de l'arrière de son crâne, et prit dans l'air la forme que je lui avais vue, quand il s'était adressé à moi auparavant.

    Le bas de son corps, toutefois, m'apparut comme celui d'un serpent: sous sa grosse tête, un long corps s'étirait noir, touchant le sol de sa pointe mais semblant flotter dans l'air. Sa nature, à lui aussi, tenait du dragon, et je compris soudain qu'un lien plus profond que je ne l'avais cru l'unissait à ses montures aux ailes de peau. Il était en vérité un dragon à visage d'homme, et n'arborait un corps entièrement humain que pour donner le change, et faire croire à sa normalité. Il était véritablement un monstre, et son âme était faite de ténèbres, et quiconque l'eût vu sous son authentique apparence eût refusé de le prendre pour un roi et de lui prêter hommage – si du moins il n'eût pas été de sa propre espèce, maudite et menteuse, dissimulée et minable.

    (À suivre.)

  • Le surgissement d'Isniëcsil (Perspectives, LXXXVII)

    00000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Prétention de Taclamïn, dans lequel – toujours sous les traits de mon double elfique Radûmel le Fin – je rapporte avoir conversé avec un seigneur orgueilleux venu de l'étoile de Vénus. Il venait de m'annoncer qu'il projetait d'offrir mon bon cheval ailé Isniëcsil à son prochain fils, pas encore né.

    Je répondis au roi ainsi: «Bien que tu ne m'aies pas encore donné ton nom, te contentant de nommer ton peuple, je vais te dire quelque chose, toi qui sembles ici le roi. Ce n'est pas moi qui ai contraint le noble Isniëcsil à courber l'échine en face de moi et à se mettre à mon service.

    «Un jour, alors que je passais dans son pré des montagnes d'Iril, il m'a vu, et s'est approché. Il m'a collé le museau sur la joue, et s'est ainsi déclaré mon ami. Depuis, nous avons vécu maintes aventures ensemble, et il m'a toujours été fidèle.

    «Je ne sais pourquoi il m'a choisi, ni si je le méritais, mais j'ose penser que sa volonté est plus sacrée que la tienne, et que ce n'est pas toi qui pourras décider de son sort, ni de celui auquel il veut appartenir. Sais-tu déjà sur quel air il faut siffler, pour l'appeler? Écoute.»

    Alors je fis entendre, de ma bouche arrondie dans ce dessein, un doux sifflement, à la fois clair et profond, qui portait bien plus loin que sa douceur pouvait le laisser supposer. Et il résonna à travers les murs, et sous nous nous entendîmes hennir, et voici! une joie immense était dans ce cri de cheval, et la salle où nous étions parut s'en éclairer, un vent souffla, et mon cœur se souleva d'amour. Comme d'un rocher brûlé par le soleil une soudaine source d'eau pure avait jailli, et voici! les murs en vibrèrent, et nous perçûmes un bruit d'écroulements – fracassant et mêlé de cris horribles.

    C'était Isniëcsil, dont la mystérieuse puissance s'éveillait.

    Le mur à notre droite s'effondra, et nous vîmes des sabots d'or, puis des ailes de flamme – et des soldats entouraient Isniëcsil, armés et hurlants, mais de sa queue, de sa tête, de ses pieds et, donc, de ses ailes, il les dispersait comme autant de fétus de paille.

    Dans un nuage de poussière éclatant le cheval miraculeux bondit, et stupéfait Taclamïn tourna la tête et se dressa – et même se leva, épouvanté, mais portant aussitôt la main à l'épée posée sur son trône. Il cria: «Aux armes! Et qu'on tue immédiatement ce vil sorcier!»

    Il parlait de moi, par ces derniers mots, me montrant du doigt.

    Mais déjà Isniëcsil se précipitait et, se plaçant sur ma tête, m'entourait de ses pattes blanches, pour me défendre contre tout téméraire ennemi. Les autres n'osèrent attaquer, ni s'approcher, quoiqu'ils eussent l'épée nue, et qu'un bouclier protégeât leur corps. D'un coup d'aile Isniëcsil envoya des rayons de feu vers eux, et ils en furent tués ou repoussés, soufflés par leur force.

    Alors Taclamïn lui-même descendit les marches de son dais – poussé par l'ardent regard de sa mère, qui s'était levée de son siège et dont une furie déformait le visage. Puis, de sa haute taille, il entreprit d'assaillir directement Isniëcsil dans l'espoir de m'atteindre et de me tuer.

    (À suivre.)

  • La prétention de Taclamïn (Perspectives, LXXXVI)

    0000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Dialogue des Génies, dans lequel je dis qu'un orgueilleux seigneur m'a entendu lui demander, alors que j'avais pris la forme de mon double elfique Radûmel le Fin, ce qu'il avait fait de mon cheval ailé Isniëcsil, et à quelle race lui-même appartenait.

    – Vil prétentieux», me répondit la voix en tremblant de rage, «petit gnome sans raison, qui es-tu pour oser faire la moindre demande à notre souveraineté? Tu n'avais pas entendu parler de nous, dis-tu. Et la faute en serait la nôtre? Depuis des siècles notre tour s'élève sur ces rivages, et tu n'es qu'un paltoquet sans noblesse véritable.

    «Sache que nous nous nommons les Oritëmer, et que nous venons de la haute terre de Dúniac, que les hommes dans leur folie appellent l'étoile de Vénus, et qui est d'une grande beauté. Or, l'eau qui sépare votre terre de notre île est si légère qu'aucun navire d'ici n'a jamais pu la franchir – traverser la mer luisante qu'elle constitue. L'air aussi en est trop léger pour que les hommes mortels l'inhalent, et survivent.

    «Mais tu sais que les Génies pourraient naviguer là, et atteindre cette terre – si elle n'était trop élevée pour eux, et si une barrière infranchissable de guerriers luisants montés sur des dragons n'en gardaient l'entrée, que jamais ils ne pourraient vaincre, eussent-ils la taille et la force des Géants de l'ancien temps. En tout cas l'eau et l'air n'en sont point trop légers, pour leur haute nature.

    «Notre race, donc, daigna franchir cette mer de gaz en sens inverse, pour vous illuminer et vous guider; car tant les Génies que les Hommes de la Terre ne suivent guère que leurs bas instincts, qu'inspire le vil Mardon, et leur être profond est enténébré. En devenant nos élèves, ils s'arracheront à leur destin funeste, et deviendront tels que des anges – au lieu de rester à ramper aux pieds du Malin séculaire. Au lieu de rester tels que des bêtes, ils deviendront de vrais êtres humains, libres et purs! Suivez donc notre lumière, entrez-y – dissolvez-vous-y, même, si vous le voulez –, et vous serez heureux.

    «Quant à ton cheval, que tu prétends ton ami, il est dans mon écurie, car je l'ai reconnu pour être d'une haute lignée, et non fait pour un être vil comme toi, qui suis sans même t'en rendre compte les injonctions du Malin dans sa caverne, lorsqu'il chuchote à ton oreille ses abjects conseils. Continuellement ses démons te suivent et te parlent dans des murmures que tu prends pour des souffles du vent, fou que tu es. Mais sois mon serviteur, et je te sauverai.

    «Cependant, ton cheval, tu ne le reverras pas, car j'ai décidé d'en faire la monture de mon prochain fils, mon épouse enceinte étant sur le point d'accoucher. Lui seul en est digne; pour toi, sache que continuer à le monter pourrait le souiller et ternir sa pure netteté, pendant que tu pourrais de ton côté te laisser étourdir par la flamme tournoyante de sa crinière blanche, et courir de grands dangers à cause de cela, ah, ah!» Ayant dit ces mots en effet il rit, et dans la salle les autres rirent aussi, se moquant de moi et tâchant de me rabaisser, alors qu'ils ne me connaissaient même pas. Je sentais le poids de leur rire et de leur regard méprisant sur mes épaules; mais mon âme n'en fut pas vaincue.

    (À suivre.)

  • Michel Houellebecq et sa plateforme

    0000000000000.jpgOutre Soumission, j'avais encore un autre livre de Michel Houellebecq que je n'avais pas lu quand j'ai redécouvert son nom nimbé d'éloges dans l'autobiographie de Jean-Pierre Dionnet: c'était Plateforme, paru en 2001. Stimulé, je l'ai lu à son tour.

    Il se lit agréablement, car le style en est pur, racinien, à la fois naturel et rythmé, aux mots subtilement choisis – et on attend toujours la scène de sexe qu'il présentera dans ce style, en prenant un air à la fois neutre, objectif, et charmé, avouant ouvertement, sans se départir de son calme, son extase profonde.

    Il y a là une part de provocation, puisque l'auteur n'entrevoit même pas la possibilité d'un bonheur intérieur et purement spirituel, la joie qui émane du bien. Il s'exprime comme s'il était évident que le seul bonheur possible était physique et organique, et que l'amour consistait à prendre son plaisir en en donnant à l'autre. Car d'en donner à l'autre en donne aussi à soi, comme on dit.

    Je pense, néanmoins, que cela existe plus chez la femme que chez l'homme, que la femme tressaille davantage à ce qui surgit en l'homme que le contraire. En un sens, la femme a toujours plus de bonté, moins d'égoïsme, ressent toujours plus en soi ce qui est partagé – qui traverse par exemple un couple, ou la communauté dont elle fait partie. Mais le plaisir qu'elle en tire est aussi égoïste, il n'émane pas d'une idée qu'elle aurait conçue, et à laquelle elle déciderait librement d'adhérer: la joie en est plus directe, au fond plus animale. Par sa nature, la femme est plus ouverte que l'homme aux sentiments d'autrui.

    C'est important, puisque le narrateur du livre de Houellebecq a pensé trouver le bonheur en rencontrant une femme qui a du désir pour lui et cherche à lui donner du plaisir, éprouve du plaisir à lui en donner. Le couple n'a guère de frein et, dans sa recherche de jouissance, pratique l'échangisme – ou s'adjoint, au moins, une seconde femme.

    Finalement, tout cela s'écroule car, pour avoir du plaisir lié aux organes sexuels, il faut en avoir, et la mort en prive. Le narrateur se résigne, après la disparition de son amie Valérie, à se laisser mourir à son tour, la vie n'ayant jamais eu de sens, et la possibilité du plaisir étant pour lui anéantie.

    La provocation se veut involontaire: l'auteur fait comme si tout était normal et évident, et prend un style très sérieux pour parler de ses problèmes sexuels, ou de ses parties de plaisir. Et à un certain moment, je me suis demandé pourquoi il n'évoquait pas avec le même sérieux les fois où il allait aux toilettes, pour la petite commission ou la grosse, car après tout cela se fait, et c'est organique aussi. Cette focalisation sur la vie sexuelle a quelque chose de naïf. Mais c'est émoustillant, puisque le plaisir en est plus grand que le séjour aux toilettes – en moyenne.

    Il est un peu difficile de ressentir le sens du tragique que l'auteur a voulu donner à la fin de son roman, car ce qui est surtout tragique est l'impossibilité d'entrevoir du bonheur par exemple dans l'imagination poétique pure – celle des anges, ou des saints du ciel, dont parle pourtant un Égyptien du livre nostalgique du polythéisme ancien. Houellebecq joue au réaliste, mais on ne sait pas s'il est même sincère, son plaisir à lui étant manifestement celui de 000000000000.jpgl'écriture – et des figures discrètes comme celles des oiseaux de l'Apocalypse, entrevus dans le ciel parisien, ou bien simplement la description détaillée de la belle nature thaïlandaise, ravivant un souvenir. Il y a dans ce réalisme affiché quelque chose qui relève de la pose – de la façade. La posture en est affectée, n'est-ce pas, par les gens intelligents. Houellebecq fait son blasé.

    Mais comme je l'ai dit, c'est un roman agréable, qui concilie poésie et facilité de lecture, émotion de l'écriture et matérialisme ordinaire – et en ce sens il est l'œuvre littéraire d'une époque, adaptée à son temps, et à son public.

  • Les moires de Jean-Pierre Dionnet

    000000000000.jpgJ'ai rencontré Jean-Pierre Dionnet sur Facebook – jamais dans la vraie vie –, et il m'est apparu comme un homme d'une rare ouverture d'esprit: mes explorations de la tradition savoyarde et de l'ésotérisme européen l'intéressaient, il était toujours avide de nouvelles découvertes, comme à l'époque où il a fondé et dirigé le magazine Métal hurlant – que je lisais régulièrement, adolescent.

    Je lisais aussi Les Armées du conquérant, l'une de ses plus célèbres bandes dessinées, et j'aimais son univers howardien, son atmosphère de romanité décadente mêlée d'Afrique.

    Récemment, il a publié aux éditions Hors Collection ses mémoires, appelés Mes Moires, et il a eu la gentillesse de m'en faire parvenir un exemplaire.

    Ils sont passionnants et touchants, et on y découvre un homme fondamentalement bon – porté au bien et à l'amour d'autrui, avec en plus un désir de toucher aux secrets enfouis, de pénétrer les mystères de l'existence, d'entrer en contact avec le monde des esprits. Il n'ose pas totalement s'y essayer et, s'il admire infiniment William Blake, il ne se prétend pas à sa mesure: il effleure l'autre côté, mais n'y vit pas.

    Toutefois, ces Moires en reçoivent une lumière, des couleurs chatoyantes – une bénédiction. On les lit en les dévorant, car Jean-Pierre Dionnet a connu de grands hommes, et il aime en évoquer le souvenir. C'était aussi des hommes qui flirtaient avec l'autre monde, et qui tentaient de donner une forme accessible à ce qu'ils en percevaient. Certains étaient l'objet de mon admiration quand je lisais Métal hurlant et achetais les albums des Humanoïdes associés, sa maison d'édition – notamment Philippe Druillet, l'auteur de Lone Sloane. J'aimais aussi Moebius, mais le connaissais moins bien. Je l'appréhendais surtout par les films auxquels il participait, comme Les Maîtres du temps de René Laloux, dont j'adorais l'atmosphère éthérée et subtile. Et il y en avait d'autres – Richard Corben, Jéronaton, Frank Margerin. J'étais un fan des Humanoïdes associés et de leur production.

    Derrière tous ces talents, il y avait Jean-Pierre Dionnet.

    À la Télévision, il consacrait Conan le barbare, le film de John Milius, Mad Max et d'autres choses que j'aimais, et je pense que pendant ces années soufflait un esprit venu des étoiles que Jean-Pierre Dionnet, en mage méconnu, 000000000000000000.jpga capté. Ce n'est pas pour rien que ses Moires sont sous-titrés Un pont sur les étoiles: depuis le ciel un ange avait parlé, qui cherchait à emmener les âmes vers des mondes autres afin qu'elles cessent d'être perdues dans celui-ci, et Jean-Pierre Dionnet l'avait entendu, et lui servait désormais de héraut terrestre.

    Il avait été choisi. Mais pourquoi lui? À cause de sa candeur spontanée, peut-être.

    Il a été élevé chez les Oratoriens, sympathiques disciples de Pierre de Bérulle, et il ne les a en rien reniés. Il a même sous leur férule vécu en Savoie, au pied du Salève, dans le mystique château des Avenières. C'est peut-être là que l'Aile de Feu l'a effleuré.

    Les Oratoriens approuvent François de Sales, le théologien catholique qui conseillait aux âmes de se mettre en relation avec les anges. Et Jean-Pierre Dionnet l'a fait – en s'adaptant à la culture de son temps, qui cherchait à matérialiser ce contact.

    Il dit, lui-même, qu'il a eu quelques révélations, notamment une crise spirituelle en découvrant les scènes mythologiques du Thor de l'inspiré Jack Kirby. Je l'approuve entièrement, j'ai dû avoir la même.

    Il dit, aussi, que cette matière céleste lui a parfois brûlé les doigts, l'a emporté loin de sa vérité propre. Mais il est parvenu à revenir parmi les vivants, et peut maintenant le raconter.

    Un livre indispensable.

  • Le dialogue des Génies (Perspectives, LXXXV)

    000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Voix du génie-roi, dans lequel je dis qu'une entité mystérieuse, portée par le corps du roi Taclamïn (qui se tenait devant moi sur un trône) m'a demandé mon nom et ma maison, dans ce monde des génies où, Rémi Mogenet, je m'étais dédoublé en Radûmel le Fin.

    Mais il y avait comme une menace, dans cet ordre donné, et peut-être comme le désir de m'assujettir à une volonté autre. Car si cet être me parlait de l'intérieur, quelle chance y avait-il qu'il ne connût pas mes pensées ordinaires – ni mon nom, ni mon lignage, ni le lieu dont j'étais le gardien? Car vous le savez, nous, génies, ne sommes pas tant propriétaires que gardiens du lieu que nous habitons – et le sommes au nom des anges très hauts que les hommes appellent des dieux, et auxquels seuls les lieux appartiennent, puisqu'ils les ont créés.

    Certains génies, dotés de prérogatives spéciales, ont aussi créé des lieux – donné forme à des morceaux de l'univers qu'ensuite les hommes mortels appellent des pays. Mais ils en furent alors chargés par ces mêmes dieux, qui leur en confièrent l'exclusif pouvoir – leur ayant donné un sceptre surmonté d'une pierre, signe de leur puissance. Et il ne faisait pas de doute que les terres ainsi créées appartenaient bien aux dieux qui avaient donné ce sceptre, puisque celui-ci une fois rendu, le génie qui l'avait manié n'avait plus le pouvoir de créer rien – ne l'ayant point par lui-même. Et il en était désormais seulement le gardien.

    Mais je m'écarte de mon sujet – pour simplement expliquer une expression propre à mon peuple (tel que je l'avais intégré en devenant Radûmel le Fin – puisqu'ainsi était-il nommé – depuis mon âme d'homme mortel de Rémi Mogenet – puisque tel est le nom que les hommes m'ont donné, dans leur monde d'illusions et de fumées).

    Or donc, je déclinai mon nom et ma maison – ne pouvant faire que je n'obéisse à cette voix tonnante, issue d'un rang plus élevé que le mien, quoique la volonté en fût clairement mauvaise. Et je déclarai que j'étais Radûmel, dit le Fin, fils d'Anûl et de Tirëminel de la maison digne de Segän la Grande (ou Segwän, comme disent parfois les humains) – enfin, ami franc d'Ithälun la Belle.

    À ces noms, la bouche d'ombre s'élargit et un cri de colère en sortit, qui me prosterna vers le sol dallé, malgré ma position accroupie, et mes mains liées dans le dos. Aussi mon visage s'écrasa sur les dalles, comme si ma tête avait été frappée, ou giflée par un vent. Les yeux de Taclamïn lançaient des éclairs, et la bouche de Doulad aussi s'ouvrit en une grimace de rage – mais aucun son n'en sortit. J'entendis toutefois ses dents grincer, après, comme si la colère de l'esprit qui me parlait à l'intérieur se transmettait à elle directement – comme si elle n'était pour lui, à l'image même de son fils, qu'une vaine enveloppe.

    Il était clair que cette maison à laquelle j'appartenais était haïe de cette cour – je ne savais pour quelle raison.

    Un sifflement prolongé se fit entendre, et puis ces paroles: «Bien», me dit-on, «bien; de ces gens maudits, qui dit qu'il ne faut pas qu'ils existent? Un jour ils pourront servir d'esclaves, ou de pâture aux gens réellement dignes de régner, et de recevoir les sacrifices augustes des gens de foi. Peu importe. Dis-nous, dis-nous ce que tu es venu faire ici, et de quel droit tu as cru pouvoir emprunter ce passage – et aussi, de quel être et comment tu as reçu le cheval ailé, fierté des génies, joyau de la Terre, qui t'a porté dans les airs au moment où nous t'avons capturé? Réponds sans barguigner, car tu es en notre merci, et tu ne peux t'échapper.»

    À ces mots je répondis: «Je vous dirai, seigneur, je vous dirai tout cela sans faute. Mais d'abord dites-moi, je vous en prie, ce que vous avez fait de mon cheval, ce doux Isniëcsil dont vous parliez – et qui êtes-vous, vous-même. Car je ne comprends pas ce qui m'arrive, n'ayant point été prévenu de votre règne, de vos lois, de rien de ce qui vous concerne, n'ayant découvert votre château qu'aujourd'hui même.

    (À suivre.)