France

  • Statut de la littérature régionale dans la France centralisée: éducation et libertés

    000.jpgDe l'article que j'ai fait l'avant-dernière fois sur le catholicisme spontané des traditions régionales, que doit-on faire sur le plan politique? De deux choses l'une. Soit on affirme que la culture doit être laïque, ou agnostique, et il faut bien se résoudre à accepter qu'en France la culture parisienne soit prédominante, puisqu'elle est bien plus avancée, en moyenne, sur la voie de l'agnosticisme que les cultures régionales. Soit on affirme que c'est la liberté qui compte le plus, que la laïcité ne doit pas avoir d'effet sur la culture, qui doit rester entièrement libre, et on admet que, à titre individuel, on a le droit de faire le choix des traditions catholiques et du merveilleux chrétien que portaient dans leurs textes Frédéric Mistral et Anatole Le Braz.

    Le problème est évidemment celui de l'éducation. Est-elle d'abord individuelle, ou collective? Ici la loi contredit la pratique: en théorie, les familles sont libres, parce que les droits de l'homme stipulent qu'elles ont la responsabilité de l'éducation des enfants. En pratique, le Gouvernement, en France, n'a aucunement l'intention de laisser les familles diriger l'éducation des enfants, et entend bien leur imposer l'agnosticisme laïque de mise dans la culture parisienne.

    La raison en est simple: déjà le Roi imposait un gallicanisme abstrait pour faire triompher la monarchie absolue contre le féodalisme assimilé au merveilleux chrétien – à la pluralité des saints et des anges, pour ainsi dire. La République, fondée par des disciples des philosophes rationalistes, a tout intérêt, à son tour, à convertir l'ensemble des citoyens à la culture de ses fondateurs.

    Le régime est donc toujours plus ou moins: une loi, une foi, quoi qu'on dise. L'unicité de l'Éducation nationale, et des programmes d'étude, le confirme. Les traditions religieuses doivent être marginalisées et subordonnées à la tradition philosophique des Lumières.

    Mais la liberté individuelle après tout peut amener à préférer Joseph de Maistre à Montesquieu, quoi qu'on pense. Le conflit donc apparaît entre les familles qui conservent la tradition de Frédéric Mistral et de son merveilleux chrétien ou populaire en langue provençale, et la République qui ordonne de faire étudier plutôt Émile Zola et ses principes repris de la science positive, et exposés en français. C'est tout simple.

    Il est difficile de songer à un État républicain qui va laisser se répandre l'enseignement du provençal et du merveilleux chrétien et paysan de Frédéric Mistral. S'il sera amené à accepter en théorie les traditions familiales 0000.jpgpuisqu'il reste en principe démocratique, il ne fera jamais rien de lui-même dans ce sens, et profitera bien des occasions qui se présentent pour restreindre la diffusion d'une telle culture, jugée par lui contraire à ses valeurs.

    D'ailleurs avec les meilleures intentions du monde: pour ses élites, c'est là une culture nuisible à l'individu, puisqu'elle le laisse dans des illusions passéistes. Le colonialisme intérieur a des buts de civilisation: cela s'entend. Il est profondément progressiste.

    Mais la véritable évolution ne viendra que de la liberté laissée aux individus. Ce sont eux qui investissent et entreprennent. Ce sont eux qui créent. Et il est possible que, pour bien créer et entreprendre, l'inspiration des Saints du Ciel chers à Mistral soit parfois plus efficace que celle de Jean-Jacques Rousseau. Cela ne se décrète pas à l'avance; cela ne se vérifie qu'à l'expérience.

    La persistance de la tradition inaugurée par Mistral, malgré le peu d'encouragements du pouvoir central, prouve que c'est bien le cas – que Jean-Jacques Rousseau ne suffit pas. Pour vivre pleinement, pour appréhender l'humain dans sa totalité, il faut les deux – et l'application politique en est évidemment le fédéralisme.

  • La capture de mon moi des astres (Perspectives, LXXXII)

    tacl.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Surgissement des dragons, dans lequel je dis avoir vu devant moi (c'est à dire devant mon double elfique, dans une dimension parallèle) deux chevaliers montés sur deux dragons ailés – dont je n'aurais pas pensé que, brisant les règles de chevalerie de mise dans le monde des Génies, ils oseraient m'attaquer ensemble.

    Mais Tocúl fils d'Arnil en dépassant son maître partit sur ma gauche, tandis que Taclamïn continuait à se diriger droit vers moi d'un vol tranquille et calme, déviant à peine sur ma droite en faisant une courbe; et lentement son dragon ouvrait sa gueule, me laissant voir son gosier de braise.

    Tocúl fit soudain jaillir de ses mains un filet que je n'avais point vu et qui, doré et clair, semblait animé de vie propre, et planer dans les airs en se dirigeant consciemment vers moi, puis en m'entourant soigneusement de toutes ses parties, à la façon d'une raie enveloppant une proie, au fond de l'eau. Brusquement il s'aplatit sur moi, et m'enserra. Je ne pouvais plus bouger, ni mon bon cheval, lui aussi prisonnier. Mais les vertus du filet nous empêchèrent de tomber au sol.

    Brièvement je me débattis, avant de constater la vanité de cet effort. Cela donna toutefois à Taclamïn le temps d'arriver jusqu'à moi, et de me donner un coup de poing magistral de sa main gantée d'argent, ce qui fit jaillir un éclair à mes yeux, avant que ne fusse complètement étourdi, et ne visse mille étincelles tourner en moi en furie. Une formidable douleur étreignait ma mâchoire, mais je n'en entendis pas moins une grossière injure à mon encontre de Taclamïn, dès qu'il m'eut frappé.

    Puis je me sentis saisi et emporté, pris aussi mon cheval, mais je ne distinguai que peu de chose; tout tournait autour de moi – j'étais sonné, comme on dit, et mes pensées embrouillées me paraissaient éclater et courir en tous sens sans que pusse déceler en elles le moindre sens. Les voix de mes ennemis fulguraient comme des coups de tonnerre pleines de haine à mes oreilles endolories, et je me demandai si je survivrais à cette capture, et ce que ces maufaés me voulaient.

    Reprenant finalement mes esprits, je vis que j'étais couché sur des dalles blanches, les mains liées derrière moi. Mais comme mes jambes étaient libres, je tâchai sans tarder de relever mon buste pour m'asseoir, ce que je parvins à faire. Je regardai alors calmement autour de moi, ne voulant pas montrer de peur. Les chevaliers de Taclamïn à quelque distance m'entouraient, placés dans une salle, et le visage invisible, caché par un heaume fermé; leurs yeux mêmes n'étaient guère dans leurs visières que des reflets bizarres, et ils ne bougeaient pas. On eût dit des statues, ou ce que les mortels nomment des robots, et qu'ils fussent éteints, à l'arrêt – ou, comme on dit, en veille.

    Mais sur un dais qu'on pouvait gravir de cinq marches, devant moi était un trône doré, et sur ce trôné doré était assis Taclamïn. Et debout à sa droite était Tocúl le Borgne, et, à sa gauche, assis sur un siège en retrait, était un homme dont je n'ai pas encore parlé, mage noir de l'entourage de la mère de Taclamïn, cousin infâme nommé Silesïn le Fourbe, et fils de Ducmïn l'Acerbe. Ses yeux perçants rayonnaient de haine et de raillerie mêlées, et dès que je l'eus vu je mesurai le mal qui était en lui, et qui formait autour de sa tête une ombre sombre, dans laquelle il me semblait parfois apercevoir un éclat, comme un œil. Certainement il avait accueilli un être de l'abîme par goût de la fausse puissance que sa race donne aux imprudents qui se vouent à eux. Le corps de Silesïn vibrait, et une électricité singulière l'habitait, laissait parfois courir des étincelles dans ses yeux ou au bout de ses doigts, qui sur ses genoux en tressautaient. Sa bouche aussi semblait contenir un feu, quand il l'entrouvrait. Il appartenait assurément à une race très ancienne, lui-même, quoique son apparence humaine pût donner le change aux naïfs.

    (À suivre.)

  • Laïcité culturelle et littératures régionales: la longueur d'avance de Paris

    00000.jpgIl est une réalité qui est difficile à avaler pour ceux qui aiment les langues et cultures régionales et qui en même temps sont partisans de l'agnosticisme philosophique et de la suppression, dans la vie spirituelle, des allusions au christianisme et plus généralement à la Bible. Cette réalité toute simple, dont on ne doute pas à Paris, c'est que les cultures régionales sont plus enracinées, en moyenne, dans le catholicisme, que la culture parisienne.

    Et il n'en est pas ainsi seulement depuis la Révolution. Le gallicanisme émanant de la Maison de France tendait déjà au rationalisme, tendait déjà à s'accorder avec la philosophie stoïcienne – avec Sénèque –, tendait déjà à faire de Dieu une abstraction, et des saints thaumaturges un fantasme. Déjà, au sein même du 0000000.jpgcatholicisme, Paris s'opposait aux provinces, plus marquées par le merveilleux et le culte des saints guérisseurs, par la tradition médiévale et ce qui émanait des Francs: car ceux-ci vénéraient saint Martin, saint visionnaire et thaumaturge dont le tombeau guérissait de mille maladies, mais les Romains classiques n'étaient pas dans cet horizon, ils restaient fidèles à l'ancienne tradition latine, et à l'empereur Auguste.

    Avec l'essor de la philosophie agnostique, l'opposition entre Paris et les provinces a été encore plus nette et franche. Comme la République a consacré la philosophie des Lumières (prétextant à cette fin la laïcité), le conflit est apparu dès 1793 et les guerres de Vendée.

    À presque tous cela semble un progrès: intellectuellement, on l'assume joyeusement. Mais beaucoup n'en restent pas moins attachés aux cultures locales et familiales, qui étaient généralement bien différentes – bien plus marquées, qu'on le veuille ou non, par le catholicisme populaire.

    Pris dans une contradiction, leur effort est souvent de montrer que la littérature régionale n'est pas si traditionaliste qu'on croit: que Frédéric Mistral n'était pas un simple catholique chantre des vieux métiers et de la paysannerie, des saints provençaux et de la Vierge Marie. Il était plus nuancé, affirment-ils.

    Oui, d'accord, personne n'est parfaitement assujetti à un modèle préconçu, cela s'entend. Mais si on compare Mistral avec la plupart des auteurs parisiens de son temps, il était réellement plus proche de l'Église catholique. Même si on le compare à Léon Bloy, on découvre chez lui un catholicisme plus tranquille et plus traditionnel, moins marqué par le gallicanisme et la théologie abstraite.

    Et ce n'est pas tout de même un cas isolé: tout le Félibrige, fondé par Mistral et quelques amis, était parrainé par les évêques locaux, qui voyaient dans ce chant de la vieille Provence aussi un hommage rendu aux saints protecteurs du lieu, et de leur reine virginale à tous.

    Même le félibre Jean-Henri Fabre, peu attiré par le catholicisme, a été rejeté par l'instruction laïque parce que son 000000.jpgspiritualisme, disait-on, le rendait complice de l'Église romaine. Son rejet des théories à la mode à Paris, son goût pour l'observation précise des insectes en action et son idée d'une intelligence de la nature choquaient et choquent toujours les partisans d'une culture laïque, c'est à dire agnostique. Qu'il ait été félibre et proche de Mistral n'arrange évidemment rien.

    Il faut donc bien se rendre à l'évidence, même si l'exemple provençal peut paraître isolé. Il ne l'est pas. À la rigueur, en Provence, il y a eu plus de républicains qu'en Bretagne ou en Savoie. Il est donc inutile de chercher d'autres exemples. Et ma thèse de doctorat a montré que l'ancienne Savoie allait aussi dans ce sens.

    Les historiens officiels s'en sont scandalisés. Mais c'est la vie.

  • L'école et l'égalité en France, au sein du Confinement

    000000.jpgLa loi dit que l'instruction obligatoire n'existe en France que jusqu'à seize ans, et elle est sans doute rationnelle, mais il est curieux que tant de lois ne soient pas suivies dans leur esprit par les gouvernements qui sont censés veiller à leur exécution, ou projeter de les changer si elles leur déplaisent. Car un professeur de l'instruction publique reçoit continuellement des injonctions pour garder les élèves bien au-delà de l'âge légal non pas seulement dans son cours, mais même dans l'établissement où il travaille, et dont il n'a pourtant pas la charge globale.

    Combien j'ai vu d'élèves qui, ayant seize ans ou plus, ne se plaisaient apparemment pas en cours, puisqu'ils cherchaient plutôt à entraver son déroulement, et que, pour autant, il était proscrit de mettre à la porte même pour une séance, la loi l'interdisant au professeur (bien qu'officiellement il soit maître de sa classe – encore une contradiction).

    On raconte même que quand un élève de seize ou plus ne vient plus en cours sans avoir de justification valable, ce n'est pas à l'administration du lycée de s'interroger sur sa volonté de continuer à venir ou non, mais aux professeurs de le contraindre à venir, en le mettant en retenue. Il ne s'agit pas de prévenir les parents: ils sont généralement au courant; mais de demander aux professeurs de faire la police officieuse.

    À l'armée, raconte-t-on, on laisse aux simples soldats les actions sur lesquelles le règlement pourrait trouver à redire. Peut-être que c'est pareil dans l'administration civile.

    Pendant le confinement, l'inquiétude du Gouvernement était grande, de laisser les enfants des catégories sociales dites défavorisées dans leurs familles, sans contact avec les professeurs fonctionnaires. Pourquoi? Il a parlé d'égalité. Mais on peut soupçonner qu'il a surtout peur de la marginalisation, et donc de naissances de 0000000000.pngcommunautés autonomes, et incontrôlables par sa police. Car en France, si l'État n'est pas policier, c'est qu'on a instruit à la population de se soumettre d'elle-même, on lui a enjoint de recevoir avec joie ou au moins résignation les directives d'un Gouvernement qui n'a que le bien du peuple en tête, et l'égalité pour tous. Mais si les enfants sont éloignés de l'école, ils ne sentiront plus le lien organique avec le Gouvernement, et leur faire payer des impôts sera très difficile, et plus généralement leur faire respecter la loi.

    L'identification du peuple au Gouvernement est de fait très moyenne. Si dans le monde il y a pire, il y a aussi mieux. En France, l'État est volontiers regardé comme lointain, et artificiel.

    L'école sert ce que les choses n'empirent pas. Autrefois elle servait à les améliorer, mais cela n'a marché que brièvement, et maintenant on est davantage sur la défensive - on essaie surtout de sauver les meubles.

    Dans la logique du Gouvernement, toutefois, cette préoccupation n'est en rien contraire au souci de l'égalité. Ce dernier n'est pas simplement, comme on pourrait croire, la face jolie et plutôt mensongère d'une action gouvernementale surtout soucieuse de survie. La logique est de dire que le salut de l'être humain vient de son adhésion à l'État: celui-ci est la voie par laquelle l'humanité s'accomplit dans son être spirituel profond, tout comme dans son être matériel. Il n'y a qu'une seule chose, du reste, disent les philosophes officiels: le bien-être matériel crée le bien-être spirituel. Car l'État étant terrestre, sa divinisation se confond avec le matérialisme théorique.

    On n'imagine pas possible que des communautés prennent effectivement leur autonomie, et se débrouillent correctement dans une sorte de médiocrité dorée, laissant le soin aux individus de se sauver par eux-mêmes. Ce serait l'Apocalypse. La seconde mort de Dieu. Donc il est nécessaire de tout faire pour ramener les jeunes au lycée, même quand ils ont passé seize ans.

    La question se pose dès lors de savoir pourquoi on ne change pas la loi. Est-ce pour donner l'illusion de la liberté? C'est vrai qu'on parle moins de celle-ci que de l'égalité. Elle fait peur à des âmes qui, je pense, vénèrent l'État plus qu'il n'est sensé.

  • Le surgissement des dragons (Perspectives, LXXXI)

    000000000000 (2).jpgCe texte fait suite à celui appelé La Première attaque de Taclamïn, dans lequel je parle de l'attaque dont mon double démonique fit l'objet, de la part de chevaliers dont je m'échappai en volant dans les airs, grâce à mon cheval ailé.

    Il y avait, à mi-hauteur de la tour, une terrasse, ornée de lanternes jaunes des plus gracieuses, et ceinte d'un parapet surmonté d'élégantes sculptures, représentant des animaux ou des guerriers saints, ailés et de la race des Dormïns, mais dont le visage fier était déformé par l'orgueil et le désir. Je les voyais, intrigué, de loin; j'étais étonné qu'un sculpteur eût osé donner de telles passions à des êtres aussi nobles. On reconnaissait leurs noms, en effet, à leurs armoiries; il y avait là Dal, Alar, Dëlïndor, Diénïn et d'autres encore. Mais l'artiste avait marqué leurs traits d'une fierté sans limites, avait même épaissi leurs muscles, multiplié leurs pierreries, leurs ors et leurs ornements, sur leurs armes et leurs hauberts, et ce n'était en rien conforme à la tradition, qui les montre modestes et simples, humbles et sans prétention, pleins d'attention pour autrui et dont la force s'appuyait surtout sur une volonté qu'habitaient des êtres purs, auxquels ils rendaient constamment hommage, étant des gens qui priaient et méditaient sur les mystères du ciel. Leur but était essentiellement de donner leur corps et leurs membres à des entités sublimes, mais sur ce parapet, on eût dit qu'ils tiraient leur force d'eux-mêmes, qu'ils étaient eux-mêmes les dieux. Il y avait là une manifeste hérésie, dont certainement le seigneur de la tour était coupable.

    Bientôt mon attention fut surtout attirée par un mouvement que je découvris sur cette terrasse. Car, surgissant de l'arrière de la tour, où devait se trouver une porte que je ne voyais pas, un dragon ailé que montait un fier chevalier couronné d'or marcha quelques pas, monta sur le parapet puis s'élança dans les airs pour voler vers moi. Et le chevalier avait aussi l'épée nue, et je reconnus un être d'une grande noblesse, car ses yeux fulguraient à travers le heaume fermé, et une double flamme ornait ses épaules, souvenir d'ailes divines. Le feu qu'il exhalait était tel qu'une obscurité était autour de lui, comme s'il repoussait par son éclat la clarté du soleil (qui alors se couchait), et ce génie m'apparut comme ayant des origines célestes, comme étant de la race de ceux que les hommes appellent les anges, habitants des étoiles – de Vénus, de Mercure voire de la Lune. On comprend, comme je le compris plus tard moi-même, qu'il s'agissait de Taclamïn, seigneur de la tour, sans doute accouru en oyant dire que je montais un cheval ailé et que moi aussi j'étais d'une haute origine, trop élevée pour ses chevaliers – quoique point trop pour lui, loin de là!

    Derrière lui, je vis un autre dragon ailé s'élancer – celui, je l'appris également plus tard, du demi-géant Tocúl le Borgne, fidèle bras droit du seigneur dela tour, habile comme personne ne l'est à dompter et à monter les dragons ailés – fils de la Terre et du Ver d'Abîme. Deux guerriers fiers ainsi s'apprêtaient à m'affronter, et je vis tôt que la rapidité de leur vol ne permettrait pas à mon brave Isniecsil de les semer s'il les fuyait – et d'ailleurs j'avais foi en ma force, et voulais l'exercer contre ces ennemis, ne les pensant pas assez fourbes pour m'attaquer ensemble.

    (À suivre.)

  • Engagement politique et militantisme culturel: regards des syndicats français sur les cultures régionales

    00.jpgJe voudrais encore revenir sur les conversations intéressantes que j'ai eues à Montpellier avec des membres du Département d'Occitan de l'Université après ma conférence sur Jean-Alfred Mogenet. La question politique est très tôt apparue, car on m'a parlé du positionnement à cet égard de mon ami Marc Bron, célèbre promoteur de la langue savoyarde, qu'il enseigne, et avec qui j'ai édité le volume de poèmes de mon arrière-grand-oncle: il en a traduit les poèmes, qui sont en patois de Samoëns. Il avait choqué les militants montpelliérains de la langue occitane en déclarant que l'important syndicat d'enseignants appelé SNES était à ses yeux trop à gauche. 

    Je ne pense pas que pour autant lui-même soit très à droite, s'il est bien sympathisant de la tradition catholique. Et cela a été dévoilé par l'ouverture des archives du Parti communiste français: celui-ci a bien pris le contrôle du SNES en 1967.

    Trop à gauche ou pas, les communistes avaient une tendance à l'uniformisation qu'a dénoncée en son temps Léopold Sédar Senghor, lequel, après avoir été l'un d'eux, a choisi d'adopter les idées du jésuite Pierre Teilhard de Chardin et de fonder l'organisation politique du Sénégal sur une base fédéraliste, multiculturelle et multiethnique: le pays a six langues reconnues par l'État. Et tout n'y est pas parfait, mais c'est quand même un des pays africains les plus stables et les plus harmonieux, un de ceux où on a le plus 00.jpgenvie d'aller. Il le doit, je crois, à Senghor et à sa conception puisée en Teilhard de Chardin. Car Senghor rejetait aussi l'athéisme, et il faut avouer, comme il le pensait, que toute culture digne de ce nom puise son souffle dans la divinité. L'asséchement des cultures fondées sur le réalisme socialiste ou l'agnosticisme laïque montre d'expérience que la source est occulte, et qu'il est absurde d'imposer à cet égard une limite à l'expression culturelle.

    Je pense que, plus ou moins clairement, c'est ce que voulait dire Marc Bron. Il pensait que le communisme était excessif dans sa volonté de limiter l'expression culturelle, même quand il était en principe favorable aux langues régionales parce qu'elles sont populaires. En patois, on chante beaucoup les métiers manuels, n'est-ce pas.

    Mais pas trop le sort de l'ouvrier à l'usine: c'est plutôt Zola, qui faisait cela, et il écrivait en français. Or, tout de même, ces ouvriers d'usine étaient le gros des militants du Parti communiste, et les professeurs de l'Éducation nationale adhérents du SNES avaient eux aussi plus Zola comme référence, que Frédéric Mistral. Il n'était donc pas forcément d'une stratégie efficace de s'en remettre au PC ou au SNES. Et Marc Bron et moi, je ne le cacherai pas, avons un jour décidé d'adhérer ensemble au SGEN, lié à la CFDT.

    Je pense que la CFDT est liée à son tour à ce qu'on pourrait appeler la gauche chrétienne, et c'est un fait que l'enseignement catholique est en moyenne plus ouvert aux cultures régionales que l'enseignement public. Je n'en veux pas seulement pour preuve que les collèges et lycées catholiques de Savoie proposaient l'étude des œuvres littéraires de François de Sales en cours de français, mais aussi ce que m'a dit mon ami Marcel Maillet, poète qui fut aussi proviseur, justement du lycée Saint-François-de-Sales de Ville-la-Grand (près d'Annemasse): cela ne lui posait aucun problème d'y inviter 00.jpgJean-Marc Jacquier, musicien traditionnel fondateur de l'excellente Kinkerne, et sympathisant notoire de la Ligue savoisienne. Dans le public, cela ne risquait pas d'arriver, car, il faut bien le reconnaître, on y est plus ou moins chargé de faire l'apologie de l'État central.

    Toutefois, il existe un organisme qui promeut les langues régionales dans les établissements publics, appelé la FLAREP, dont j'ai été membre à travers l'Association des Enseignants de Savoyard, dont j'ai été trésorier (et dont Marc Bron est président). Et je dois dire, avec beaucoup de reconnaissance, que le volume de poèmes de Jam a bénéficié du soutien financier de cette AES, à son tour soutenue, à cette occasion, par la Région Rhône-Alpes-Auvergne, dirigée par Laurent Wauquiez – plutôt dans le camp catholique, je pense, que dans le camp laïque!

    Un professeur d'histoire lié au Département d'Occitan rappelait que l'occitaniste Robert Lafont et son ami Max Rouquette s'en sont pris avec virulence aux mistraliens, conservateurs, traditionalistes, culturellement fixistes, pour ainsi dire. Je m'en suis étonné, demandant en quoi les mistraliens empêchaient Lafont et Rouquette d'écrire 00.jpgcomme ils voulaient, et qu'ils n'eussent pas davantage respecté la mémoire de Mistral, un grand poète, au moins en respectant les choix personnels de ses adeptes après sa mort. De quelle unité politique ou idéologique qui que ce soit a besoin, en ce monde?

    Mon camarade historien certifie qu'il ne s'agissait pas de s'attaquer à Mistral, mais à ses adeptes traditionalistes.

    Cependant, il reconnaît que Mistral n'a pas été clair, sur le plan politique – qu'il a beaucoup fluctué. Mais n'était-il pas avant tout un poète? N'attendait-il pas que les institutions soient au service de la culture, plutôt que l'inverse? C'est mon cas, je l'avoue. Pour moi, la civilisation tend à l'art. C'est par l'art que les âmes s'ennoblissent et que les lois s'améliorent; la politique n'en est que l'exécution sociale. C'est ce que pensaient William Morris et André Breton, et c'est pourquoi le Parti communiste, dont ils faisaient partie, les a exclus.

  • Le professeur Raoult et les experts

    00.jpegComme cela a été beaucoup dit, la polémique lamentable qui s'est déclenchée dans les cabinets d'experts parisiens protestant contre le remède du docteur Raoult dans son hôpital marseillais, a démontré tout ce qu'avaient de grotesque deux tendances très françaises: le centralisme en matière d'orientation médicale et plus généralement culturelle, d'une part; l'obsession des statistiques et des mathématiques, invasive dans tous les domaines et dangereuse en médecine, d'autre part. Car c'était au nom d'une méthode mathématique réputée infaillible que des docteurs en médecine parisiens voulaient interdire à Didier Raoult d'appliquer un remède dont il avait eu l'intuition, et qu'on utilisait, comme on sait, pour le paludisme.

    L'arrogance et le despotisme des docteurs parisiens étaient tels que le Gouvernement, impressionnable et naïf, était tout prêt à interdire l'utilisation du remède en question, pourtant courante depuis des décennies. Les philosophes de la médecine, qui dans leurs officines occultes pensent devoir tout régir pour sauver le monde de l'irrationalité, s'en prennent à l'homéopathie, à l'ostéopathie, à la médecine anthroposophique, à la médecine chinoise, et aux remèdes que les médecins de terrain peuvent trouver lorsqu'ils laissent les idées venir au cours de l'action. Cela relève de l'obsession.

    Cela me rappelle ce qu'on me racontait de l'ancienne Yougoslavie: dans une réunion de professionnels on voyait arriver un membre du Parti communiste qui changeait toutes les décisions déjà prises. Il était réputé divinement inspiré.

    Le plus troublant est quand même la soumission d'un gouvernement censé être démocratiquement élu à ces 00.jpgphilosophes médicaux dogmatiques dont, contrairement à ce qu'on lit fréquemment dans les manuels scolaires (tout prêts à aller dans le sens de la propagande ordinaire), Molière eût fait des comédies encore plus drôles que Le Médecin malgré lui et consorts. Mais peut-être que ce nouveau clergé les eût fait interdire comme l'ancien a fait interdire Tartuffe. Louis XIV avait des jésuites dans sa politique, disait Victor Hugo. Dieu sait ce qu'a Emmanuel Macron dans la sienne.

  • La première attaque de Taclamïn (Perspectives, LXXX)

    0000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Triste Pensée de Taclamïn, dans lequel je parle, sous l'identité d'un double démonique, d'un seigneur-démon orgueilleux qui voulait devenir le seul dieu de la Terre, et qui avait, à l'entrée d'une vallée, créé une magnifique tour au collier de rubis, qui faisait croire, tant son éclat était grand, à la bonté de son cœur.

    Or, arrivé en ces lieux à la fin d'une douce journée, je ne fus pas loin de croire que les rubis de la tour étaient ceux du collier de Vesper – qu'on dit l'étoile de Vénus, celle que comme un diadème elle porte au front. Car ils soutenaient la lumière rayonnante du soleil même, alors que derrière moi il déclinait sur l'horizon. Et soudain parut, à côté de lui, effectivement, comme une première étoile, la douce Vesper aux rayons chatoyants. Et il devait bien y avoir un lien avec les rubis de la tour rangés en collier autour de son sommet, car dès qu'elle parut, ces rubis s'allumèrent, comme éveillés à une vie nouvelle, comme répondant à un appel. Ils devinrent de véritables lampadaires, mais des lampadaires vivants, et qui faisaient comme signe à l'étoile qu'ils aimaient. D'elle étaient-ils venus? Est-ce sa lumière, que Taclamïn était parvenu à capter?

    Je doutais toujours moins que le bâtisseur et propriétaire de cette tour ne fût un grand homme, et je me promettais de le féliciter et de le louer, de l'aimer et de le congratuler, dès que j'aurais l'heureuse occasion de le rencontrer.

    C'est alors que, au bas de la tour, une porte s'ouvrit, coulissant dans la paroi, laissant vide une ouverture sombre. Dans un bruit de tonnerre, deux chevaliers sortirent. Leurs armures étaient brillantes, et du feu jaillissait des sabots de leurs chevaux tandis qu'ils se précipitaient vers moi.

    Au lieu de venir paisiblement et amicalement, ils s'élançaient l'épée nue au poing, et voici! j'étais très étonné de leur attitude, et me demandais ce que j'avais bien pu faire à leur maître ou à eux-mêmes. Je ne pus faire que je ne sortisse à mon tour mon épée brillante et ne plaçasse à mon bras gauche mon bouclier ovale, puis ne baissasse la visière de mon heaume et ne me tinsse prêt à répondre à leur assaut.

    Mais de loin je les hélai, tâchant de comprendre ce qui les poussait à agir ainsi. Ils ne me répondirent pas et, sombres et fiers, continuèrent à galoper vers moi.

    Ne voulant point me battre et préférant croire en une méprise, j'ordonnai à mon cheval chéri le brave Isniecsil de déployer ses ailes de feu et de m'emmener dans les airs, hors de portée des deux chevaliers agressifs. Ainsi fit-il, et les chevaliers eurent beau frapper l'air de leurs cris et tracer des moulinets de leurs épées, je me tenais tranquillement dans les hauteurs, me dirigeant vers la claire lumière des rubis servant de collier à la tour phallique, heureux de pouvoir sentir l'air du soir glisser sur moi à travers mon haubert.

    (À suivre.)

  • La division par les dogmes: monopole laïque et fixité catholique en Provence et en Occitanie

    Robert_Lafont.jpgJ'ai fait allusion, récemment, aux débats qui avaient eu lieu entre les adeptes de Frédéric Mistral et les occitanistes conduits notamment par Robert Lafont et Max Rouquette (si j'ai bien compris). J'ai lu Mistral et son catholicisme est clair, il exploitait avec profondeur et piété le merveilleux chrétien – subordonnant même les fées aux anges, reconnaissant comme les catholiques médiévaux que les premières avaient péché, qu'elles étaient fautives au regard de la divinité, et que les anges de Jésus-Christ avaient été envoyés sur la Terre pour les y remplacer dans leurs divers offices.

    Si j'ai bien compris, donc, les occitanistes, autour de Montpellier, étaient hostiles au traditionalisme et au catholicisme, se voulaient universels et donc prônaient la laïcité et l'agnosticisme à la française – ce qui n'a rien en fait de bien universel, mais qu'on présente comme universel puisque non catholique et que le catholicisme à son tour a été reconnu comme non universel, après avoir lui aussi prétendu l'être. (L'universalisme des agnostiques est en fait calqué sur celui des anciens catholiques, et n'a sans doute pas plus d'authenticité.)

    L'État central profite des divisions pour imposer sa culture propre, puisque la ligne agnostique est unitaire à Paris, tandis qu'elle fait l'objet de débats dans le sud, où les catholiques mistraliens (dont sortit jadis Charles Maurras) résistent à l'agnosticisme occitanien.

    Quand je suis allé présenter à Montpellier un poète franchement à droite, très catholique, hostile aux francs-maçons, j'ai dit à l'auditoire ce qu'il en était, comme s'il s'agissait d'une blague. Je ne sais pas si cela a fait rire. En France, et notamment parmi les fonctionnaires, on prend la politique très au sérieux. Elle a quasiment été érigée en religion. Même la laïcité en est un moyen, puisqu'elle a pour but de repousser aux marges les religions qui ne se soucient pas de politique – d'ailleurs toujours suspectes. Si elles n'ont pas d'idées politiques subversives, pourquoi ne profitent-elles pas de leur plein accord avec les valeurs sacrées de la République? Elles y ont tout à gagner, d'une façon plus ou moins claire ou d'une autre, elles pourraient se faire – ô suprême bonheur! – subventionner.

    J'ai plaisanté aussi sur ceci, que le volume de poèmes que je commentais avait reçu des subventions du président de Région Laurent Wauquiez, alors qu'on disait qu'ayant remplacé à ce poste Jean-Jack Queyranne, sympathique socialiste qu'en son temps j'ai défendu, il avait cessé de subventionner les langues régionales; mais le recueil de Jam n'en a pas wauquiez.jpgsouffert. De nouveau, je suis sceptique sur l'ampleur des rires qui en sont survenus, mon public n'étant peut-être pas celui que j'avais en Savoie habituellement, plus favorable au parti de Laurent Wauquiez, ou du moins plus partagé.

    Pour moi, je le reconnais, la poésie est plus importante que la politique. Jean-Alfred Mogenet avait bien le droit d'être catholique et hostile aux francs-maçons, à mes yeux celui qui s'en soucie a complètement tort.

    En son temps, le regretté Claude Castor, historien notoirement agnostique spécialiste de Samoëns, sans doute à cause de cela s'en était pris à lui, scandalisant ses héritiers. Il est, c'est vrai, illogique de consacrer à un poète une conférence, pour le critiquer et se plaindre qu'il n'était pas dans le bon camp. Quand on regarde la poésie de près, on se moque bien de cela. Le pauvre Claude Castor avait eu du mal à se remettre de la colère de la petite-fille de Jam, qui l'avait banni en quelque sorte de la bonne société samoënsienne. Peut-être est-ce à cause de cela que, sur son lit de mort, il a demandé un prêtre catholique, étonnant ses amis agnostiques et, je pense, francs-maçons. Paix à son âme. Il était très agréable et très gentil, c'était un brave homme.

  • La triste pensée de Taclamïn (Perspectives, LXXIX)

    taclam.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Tour de Taclamïn, dans lequel je parle, sous l'identité d'un double démonique, d'une tour fabuleuse bâtie par la science du ciel.

    Face à cette tour splendide (admirable même pour le peuple des génies, qui n'avaient pas tous la science issue du ciel de Taclamïn), je ne doutais pas, dans ma naïveté, que le seigneur n'en fût un homme riche et bon, sage et généreux. Je devinais que les rubis brillants du sommet guidaient les voyageurs la nuit, créant de nouvelles étoiles sur terre, à portée de tous. Certainement, songeais-je, le but d'un tel seigneur était de secourir les gens, de leur rendre service, et, servant d'exemple, de tirer toutes les âmes vers le bien. La beauté de la lumière qu'il créait par ses arts devait, soulevant les cœurs d'enthousiasme, animer en eux le désir de bien faire – condition nécessaire à la fusion de chacun avec la flamme douce qui émanait des rubis. Or elle en suscitait le désir, et ses feux suaves touchaient étonnamment les consciences, faisant naître en elles l'image d'hommes et de femmes dansant dans une atmosphère vermeille, entourés d'éclairs d'or, et vivant dans une coupe. Il n'était pas d'âme qui ne voulût les rejoindre.

    Tel était l'art de Taclamïn qu'il avait, dans ces pierres, sans doute capté la lumière des étoiles, et emprisonné. Vivante et pure elle rayonnait en palpitant, comme un souffle l'animait qui la faisait trembler et clignoter, et on sentait en elle une présence glorieuse, un rayon divin qui s'y reposait.

    Il est peut-être vrai que le grand-père de Taclamïn, l'auguste Anum, n'avait eu aucune intention mauvaise, en enseignant l'art de capter les étoiles à son fils, et à plusieurs mages parmi les génies: il pensait réellement rendre service, et partager ses bienfaits. Il n'était pas venu sur Terre les mains vides et, cherchant à se faire aimer et à se justifier de son mariage impie, de ses noces désapprouvées par les membres de son peuple céleste, il avait déployé des trésors de bonté pour faire le bien autour de lui. Mais déjà son fils avait montré de l'orgueil, se prétendant déçu par le manque de reconnaissance des gens de la Terre, et son petit-fils était pire, car il avait développé, au contact de certains mauvais esprits de l'abîme qu'il croyait seuls dignes de fréquentation, une tendance à la cruauté et à l'arrogance; il était devenu pour une large part un magicien noir, notamment par l'intermédiaire de sa mère, puissante sorcière ayant des démons dans son cousinage.

    Pour autant, sa ruse était suffisamment grande pour n'en rien laisser paraître, et pour faire croire qu'il marchait dans les travées de tous ses aïeux, y compris et surtout de son saint grand-père – qu'il n'avait que le bien du peuple au cœur dans toutes ses entreprises. Ce n'était pourtant pas le cas.

    Il croyait certes faire le bien des gens; mais il savait bien que c'était malgré eux. Il croyait leur faire honneur, pour ainsi dire, en buvant leur sang, et en l'intégrant à son noble organisme: il disait qu'ainsi leur vie se transfigurait en la sienne! C'est pourquoi il pratiquait en toute bonne conscience le sacrifice abject des êtres humains, persuadé que sa folie était de la raison, et que ses rêves étaient des vérités objectives, que ce qui l'arrangeait correspondait à des lois.

    Et vide de piété vraie il insultait souvent les anges, les habitants du ciel dont il sentait qu'ils s'opposaient à lui. Il les prétendait fourbes et hypocrites, et assurait que leurs cousins qui vivaient dans l'abîme leur étaient bien supérieurs; qu'eux avaient pour dessein de libérer la Terre, et, par son intermédiaire, de la changer en étoile. Mais il le concevait comme s'il devait devenir le dieu de cette étoile, et régner sans partage sur tous ses habitants. Il se vantait de ses hautes origines, et affichait son mépris pour tous les autres. En vérité, aucune aspiration n'existait en lui pour faire progresser la liberté, l'égalité et la fraternité – de transformer les êtres terrestres en dieux. Il voulait seulement qu'ils fussent ses esclaves, et que lui soit un dieu absolu, suprême, sublime, fourbe qu'il était lui-même!

    (À suivre.)

  • Politique et éducation: charges spéciales

    logo_educ_ensup.jpgLes autorités de tutelle de l’Éducation publique, en France, ont particulièrement à cœur de sauver les âmes perdues, peut-être dans l’espoir de limiter le nombre de rebelles à l’autorité publique – de les contrôler en tout cas, de les surveiller. On donne ainsi aux professeurs fonctionnaires des fonctions policières, des tâches de maintien de l’ordre, d’administration du peuple.

    À vrai dire, c’est surtout donné, officiellement, aux chefs d’établissement. Mais ceux-ci le répercutent sur les enseignants, devenus ainsi les agents de sécurité du Gouvernement.

    Je me suis entendu dire, un jour, que le collège dans lequel j’enseignais, dans les montagnes savoyardes, était le dernier recours des élèves renvoyés ailleurs, qu’ensuite ils n’avaient plus de solution, et que cela liait le collège. J’ai répliqué que celui-ci ne disposait d’aucune faculté spéciale, qu’aucune contrainte extérieure ne pouvait limiter sa liberté, et que les problèmes du gouvernement et de sa police n’étaient pas les siens. Le collège ne peut qu’appliquer la procédure, et renvoyer un élève s’il le mérite, si les faits dont on peut l’accuser y mènent. Un collège n’a pas à se soucier de la situation sociale globale, n’a pas à relayer à cet égard les soucis des politiques. Il n’a pas à protéger des politiques qui n’arrivent pas à régler eux-mêmes le problème – peut-être trop occupés à profiter personnellement de leurs beaux titres.

    Mais dans le lycée où j’ai ensuite enseigné, les mêmes discours existaient – émanant des gouvernements et se répercutant vers les responsables. On se réjouissait avec émerveillement d’un élève sauvé du déclin scolaire par la République triomphante, comme si tout l’effort des enseignants devait être tourné vers ces âmes perdues arrachées à l’enfer social – comme disait Victor Hugo. Car la mythologie est celle des chrétiens, si elle est entièrement placée dans l’espace physique: matérialisme mystique souvent appelé improprement spiritualité laïque. Une âme sauvée, n’est-ce pas, et tout l’univers, ou du moins toute la nation saute de joie. Il était donc plus ou moins interdit d’exclure de cours un élève même mettant en danger la classe dans sa progression – puisque c’était lui ôter l’occasion du salut.

    Thomas a Kempis, dans son Imitation de Jésus-Christ, évoquait quelque chose qui joue peut-être ici: la fausse bonté qui n’est que faiblesse, car les élèves la plupart du temps le ressentaient ainsi, cela n’émanait pas tant de la bonté que de la peur. On avait peur, oui, de ce que les élèves rebelles à l’ordre social pourraient faire à l’extérieur d’une institution d’État, et dans les lycées publics ils étaient sous la surveillance des courroies de machiavel.jpgtransmission de la force publique, mais des courroies de transmission à l’air amène, avec l’apparence du salut dans les yeux, et la bonté au cœur. Car un État, pour être obéi, doit faire croire qu’il ne veut que le bien du peuple, disait Machiavel. Mais le peuple n’est pas toujours dupe, et la faiblesse est souvent interprétée comme telle: dans la lutte pour l’existence, le citoyen finit par menacer les gouvernements de lui donner ce qu’il veut. C’est pourquoi l’enseignant doit se dégager de tout enjeu politique. Il n’a pas à participer à ce jeu. Il doit pouvoir en être libre.

  • Éducation et socialisme

    rose.jpgIl y a dans l’Éducation nationale, en France, l’idée que les institutions scolaires intègrent l’être humain dans le corps social, ce qui lui rend forcément service. C’est sa ligne fondamentale: l’éducation est au service d'un corps social regardé comme un idéal – un horizon indépassable.

    Cette idée est d’origine religieuse, quoiqu’elle ne l’avoue pas. On en trouve la preuve dans le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau. Il y dit que la République doit construire sa propre religion, faire du corps social et de ses valeurs un aboutissement absolu pour l’individu moral. La religion républicaine doit séparer le bien du mal et se substituer aux religions antérieures qui accordent à l’individu seul une latitude infinie pour son propre salut – en particulier le christianisme, le bouddhisme et l’Islam chiite: Rousseau nomme explicitement ces religions à ses yeux malfaisantes, et persécutées à juste titre.

    D’une certaine façon, cette orientation s’est prolongée dans le socialisme voire dans le laïcisme, qui dirigent globalement l’institution éducative. La primauté donnée à l’intégration sociale a quelque chose d’effrayant, et empêche les disciplines enseignées de toucher directement l’individu, comprimées qu’elles sont par le but politique affiché.

    Les effets en sont dévastateurs, et pour moi c’est la raison principale du déclin de l’éducation en France, qui a simplement suivi celui de l’éducation soviétique. D’abord, l’institution d’État disposant d’un quasi monopole, elle n’est soumise à aucune concurrence, et peut librement s’énoncer comme modèle sans crainte de devoir Rousseau-732x380.jpgs’interroger sur des réussites autres. Aucune pratique ne peut se poser comme supérieure aux siennes, puisqu’aucune autre pratique que les siennes n’est légitime. D’emblée, toute proposition alternative est dénigrée, diabolisée au nom de principes supérieurs.

    Les pratiques dans les institutions publiques s’en ressentent. Le but de chaque établissement n’est pas d’enseigner la littérature ou les sciences, mais de sauver, mystiquement, les âmes égarées en les ramenant dans le giron de la République. Le français et l’anglais, l’histoire et la physique n’en sont que les moyens.

    Encore faut-il que la République ait de la substance. Et quand, pour sauver les âmes égarées, on se sent obligé d’accueillir des rebelles impénitents dans les classes, on évacue cette substance, car il devient impossible d’enseigner. Rudolf Steiner disait avec raison qu’on ne pouvait laisser un élève ne rien faire dans une classe; c’est comme la fuite qui dégonfle un pneu. Et la loi coercitive oblige justement à accueillir, sans même pouvoir les exclure de cours (c’est devenu interdit), les élèves en marge, qui refusent de participer au travail proposé. Steiner, oui, était prophète: il a dit ce qui phagocyterait l’institution d’État.

    Il a dit que quand la loi fixait les principes d’éducation, le professeur devenait impuissant. Or l’éducation ne s’appuie pas sur la société et ses dirigeants, mais bien sur les professeurs et ce qu’ils enseignent. L’éducation doit sortir de sa politisation.

  • La tour de Taclamïn (Perspectives, LXXVIII)

    tower.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Marche de Radûmel, dans lequel, me prenant pour un elfe, je raconte le plaisir que j'ai eu à me promener en marchant sur le sol, plutôt qu’en volant sur mon cheval ailé. J’étais alors dans une merveilleuse vallée du pays des génies, appelée Douralmón.

    Et j'admirais le paysage aux contours nets, fixes et purs, si différent de la forêt de nuages aux formes changeantes, et les pentes herbues et fleuries des montagnes me réjouissaient le cœur, semblant tendre vers moi de longs bras pleins d'amour.

    Soudain, je vis au loin la tour de Taclamïn, à l'étonnante beauté. À son service étaient de puissants mages, et, si pervers fût-il, il disposait, lui-même, d’une science hors du commun, qu’il tenait de ses ancêtres angéliques: car il était de haute lignée, et le père de son père était venu sur Terre depuis la Lune; il avait aimé les couleurs de la Terre, ainsi qu'une nymphe qui les avait dans ses yeux, et il l’avait épousée, pour qu'elle lui donne des enfants. Depuis, il était resté sur la Terre, et y avait fondé une puissante maison. Taclamïn ainsi avait eu longtemps des ailes, à l’image de son grand-père, avant de les perdre à l’âge adulte sous l’influence délétère de l’air terrestre. Mais il avait conservé l’art de faire naître de hautes tours des profondeurs, et de manier la roche comme s’il se fût agi de plantes, de la rendre plastique et imprégnée de vie – et quand son donjon était sorti de terre, il était comme un énorme radis de marbre qui eût poussé à vive allure, ou comme quelque phallus géant, ranimé des temps anciens. Car on sait que les Géants avaient une peau de pierre, quoiqu’elle fût vivante, et plastique – quoiqu'elle fût gonflée d'éthérique. Et l'art des mages a souvent consisté à les ranimer, après leur anéantissement sous les coups d'Alar et de Dordïn son père, ainsi que de toute leur maison.

    Et pour accomplir ce prodige, Taclamïn prononça les formules d’éveil qu’il connaissait de son père qui les connaissait du sien, et sa voix résonnait sur les ondes de la rivière voluptueuse, et elle était soutenue par le chœur des mages de la maison de son père - initiés par le père de son père selon les secrets de l’orbe lunaire.

    Or cette tour qui naquit ainsi était haute, lisse, élancée, fine, et d'étranges veines roses la traversaient en s’enroulant autour d’elle, comme autour d'un membre. Et au sommet une couronne de rubis brillants la ceignait, comme à un front, et encore au-dessus était une coupole d'or, comme un chapeau. Elle était magnifique; on n'eût pas pu en voir de plus belle au monde, en ce temps-là, et toutes les tours des mortels étaient imitées de celle-là, soit que Taclamïn les eût invités à l'admirer, soit qu'ils les eussent vus en rêve, à la faveur d'une sortie de leur corps: leurs âmes étaient venues jusqu'au seuil de Taclamïn qui, grâce à ses puissants dons, les avait bien vues; et il les avait laissées faire, il les avait laissées vaguer autour de sa tour et dans son domaine, afin d'accroître son prestige auprès des hommes, et les fasciner sans qu'ils connussent l'origine du charme qu'il leur jetait. Souvent ainsi les hommes accomplissaient ses volontés sans le savoir, pour leur bien ou pour leur mal, et même quelques-uns, éblouis par cette vision, devenaient fous, perdaient la raison, et devenaient les esclaves de Taclamïn, pour leur bien ou pour leur mal. Car d'aucuns exécutèrent ainsi des ordres maléfiques, qui tendaient à immoler des mortels à Taclamïn (souvent des enfants et des jeunes filles), mais souvent aussi Taclamïn leur dispensait par ce biais des enseignements spéciaux, leur montrant de grands secrets, dont l'humanité ensuite profitait.

    (À suivre.)

  • Le gouvernement et les manuels

    1377780369.jpgUn manuel scolaire rend apparemment service aux enseignants, mais il est surtout le moyen d’imposer des lignes culturelles, pour le gouvernement. Les poèmes de Victor Hugo y sont coupés lorsqu’ils parlent de Dieu – et cela donne l’avantageuse impression (pour les dirigeants agnostiques), que Victor Hugo ne parlait guère de Dieu. Le merveilleux scientifique peut bien être proposé aux enseignants des séries technologiques, les manuels de littérature des lycées polyvalents ne le contiennent pas, on n’en trouve que dans les manuels des lycées professionnels, ce qui est révélateur de ce que ressentent les élites face à ce merveilleux scientifique – voire face au public des lycées professionnels.

    Cela me rappelle une idée de Philippe Meirieu, célèbre pédagogue ministre, selon laquelle le professeur devait se servir de Harry Potter pour amener les enfants à la grande littérature. Mais personne ne sait si Harry Potter est réellement inférieur à Victor Hugo, seul le gouvernement l'a jugé ainsi.

    Le plus étrange est le sentiment que le professeur ne peut absolument pas choisir d’avoir un manuel ou non, car les fonds pourraient après tout servir à d'autres moyens de reproduction des textes: tous les classiques sont à disposition sur Internet, et tous les établissements scolaires ont des imprimantes et des photocopieuses. Même sans avoir à faire recopier les poèmes aux élèves, les enseignants ont à présent les moyens matériels d'une liberté complète.

    Sous prétexte de protéger les auteurs, on interdit, ou on limite ces moyens nouveaux. Mais les auteurs classiques sont tous libres de droits. Le raisonnement est si dénué de discernement qu'on m'a reproché de ne pas respecter les droits d'auteur parce que j'avais imprimé et photocopié un poème de Baudelaire, auquel 3023519577.jpgj'avais adjoint des notes et des questions conçues par ma seule modeste personne. La confusion est grande, car il s'agit en fait de protéger les éditeurs, et non les auteurs.

    Les auteurs de manuels travaillent surtout pour la gloire, car cette activité leur prend beaucoup de temps, mais les paie bien moins que leurs heures de cours. La seule classe de gens qui vit des manuels scolaires est les éditeurs subventionnés, dont la subsistance dépend entièrement des achats publics. Mais le souci du Gouvernement n'est pas la subsistance des personnes concernées, mais de leurs institutions, commodes pour lui: car le contrôle exercé par l'État sur la culture enseignée passe par ces éditeurs connus, approuvés, avec lesquels les inspecteurs généraux et les ministres entretiennent des rapports étroits. Ces producteurs de manuels obtempèrent sur les lignes voulues par les fonctionnaires et leurs dirigeants élus, et c'est ainsi qu'on peut nationaliser la culture, la restreindre à ce qui est utile politiquement aux partis qui gouvernent.

    Ce n'est même pas que d'une élection à l'autre les manuels changent beaucoup, même si le gâchis commercial vient aussi de ce que chaque parti élu désire imposer sa ligne – c'est simplement que les partis de gouvernement ont des intérêts communs, fondés sur le culte de la capitale et de l'idole nationale, et la diffusion de ce qu'on appelle les valeurs de la République – mais ce serait un royaume ce serait pareil, les valeurs des rois avaient aussi leurs vertus, je suppose. D'ailleurs cette forme de propagande remonte à eux, je pense.

  • Le merveilleux au bac

    Voyageaucentrede00vernuoft_raw_0011_1.jpgLes défenseurs de l'ordre étatique assurent souvent que l'enseignement officiel, en France, est ouvert d'esprit et reste intéressé par le merveilleux, mais il n'en est rien, ou de façon marginale et relativement hypocrite. Car la philosophie républicaine tend à vider le merveilleux de son contenu et à le ramener à des lois psychologiques préétablies, dans un esprit rationaliste qui ne concède finalement rien à l'essence du merveilleux, qui le réduit constamment à une forme creuse. Et confronté aux nouveaux programmes nationaux du baccalauréat, voulus par Emmanuel Macron, je peux en témoigner.

    Car voici! un élément de merveilleux a bien été placé dans les œuvres à préparer au bac français, comme on dit: les professeurs des séries technologiques ont reçu la possibilité de travailler sur le Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, sans doute le roman le plus imaginatif que celui-ci ait écrit – celui où il a placé le plus de folie. On se souvient peut-être que les personnages découvrent, dans l'abîme des profondeurs, une mer pleine de monstres préhistoriques, et finalement aperçoivent un géant qui conduit un troupeau de mammouths. Verne affirme que le royaume souterrain a gardé le souvenir des époques antérieures, tel un monde des morts matérialisé, et que ces époques étaient pleines de formes incroyables, gigantesques et fantastiques.

    Ce roman doit être étudié à travers la problématique Science et fiction, ce qui invite à faire étudier des textes appartenant au genre du merveilleux scientifique, ce que j'ai fait à travers des récits d'explorateurs découvrant de fabuleux mondes nouveaux: Le Mammouth bleu de Luc Alberny, qui habitait comme moi le département de rosny.jpgl'Aude; Les Navigateurs de l'infini de J. H. Rosny aîné, qui était belge; Les Premiers Hommes sur la Lune de H. G. Wells, qui était anglais; Les Montagnes hallucinées de H. P. Lovecraft, qui était américain, et Autour de la Lune, encore de Jules Verne. Certains élèves étaient enthousiastes, d'autres réticents voire récalcitrants, quelques-uns moqueurs.

    Le problème de cette thématique est qu'elle était libre et réservée aux séries technologiques, auxquelles on pouvait aussi donner à étudier La Princesse de Clèves. Les manuels de littérature du lycée ne contiennent rien sur la question, entièrement orientés qu'ils sont vers les séries dites générales, et cela infériorise d'emblée le merveilleux, tout en feignant de lui donner une place. On lui donne une place, mais étroite et difficile à pratiquer, inférieure aux autres, moins légitime!

    Pour moi, je l'ai choisie parce que c'est une de mes spécialités, et je ne le regrette pas. Mais j'ai senti que cela créait des remous, dans les âmes, et que cette spécialisation dans le merveilleux me met sur une sorte de gril, dans l'éducation d'État. On y feint de croire que la grande littérature ne contient pas de merveilleux explicite, que c'est là trait matérialiste réservé aux paysans et aux ouvriers – adeptes spontanés de la science-fiction. Les intellectuels aiment mieux le merveilleux ramené aux concepts abstraits!

    C'est l'esprit français, élitiste et méprisant, quoi qu'on dise. C'est pourquoi il ne sera jamais mauvais de libéraliser ou de régionaliser l'éducation, dans le pays qu'on dirige depuis Paris.

  • Égalités face à l’éducation

    ancien-lycee.jpgJe croyais que les lycées étant plus riches que les collèges, puisqu’ils dépendent de la Région alors que les seconds dépendent du Département, il serait plus facile d’organiser des sorties culturelles dans mon nouvel établissement, le lycée de Limoux, mais on me dit qu’on n’y a pas d’argent. À vrai dire, à Boëge, nous faisions payer les parents, mais on me dit qu’à Limoux c’est impossible parce que trop d’entre eux sont pauvres.

    J’avais déjà remarqué que les loyers chers de la Haute-Savoie ne poussaient pas le Gouvernement à adapter les salaires des professeurs, qui après tout sont mieux lotis dans le département de l’Aude; mais apparemment, les enfants de l’Aude ne bénéficient en rien de l’aide gouvernementale. En tout cas pas pour permettre de réaliser les pensées pédagogiques des enseignants, car les élèves ont tous reçu, comme cadeau, un ordinateur de la Région, mais les professeurs, rien. Pourtant on leur recommande de se servir d’un ordinateur pour leurs tâches; ils sont quasiment obligés d’en avoir un chez eux, à présent.

    Plus le Gouvernement est en situation de force parce qu’il apporte l’essentiel de l’argent, moins les enseignants ont de liberté, puisqu’ils ne peuvent pas compter sur les décisions des parents pour les soutenir. Ils sont dès lors obligés de se soumettre à l’État central plus profondément encore, et n’exécuter que les projets culturels proposés par lui.

    C’est bien une question d’argent, je pense, car au lycée de Morez, où j’étais il y a une vingtaine d’années, on en recevait des entreprises locales, puisqu’il y avait des filières de spécialité, et les projets y étaient également plus aisés 1200px-Logo_Occitanie_2017.svg.pngà réaliser. À moins que je me souvienne mal que la première année d’enseignement dans un établissement, on n’accorde jamais rien à un professeur...

    Je pensais que le régionalisme était plus intense en Occitanie qu’en Savoie, c’est la réputation qu’elle a. Et je me disais que c’était beau, parce qu’en même temps il y avait un lien avec la tradition française, puisque l’Occitanie est rattachée à la France depuis le Moyen Âge. Mais je ne suis plus très persuadé, car l’un de mes projets était relatif aux troubadours.

    On ne peut pas tout faire. Le programme officiel, ou les projets officiellement proposés, et les projets individuels pour ainsi dire alternatifs, s’appuyant sur la tradition locale, ou autre chose.

    Peut-être que de toute façon les élèves n’ont pas très envie de ces projets alternatifs, qui ne rapportent rien. De nos jours, vient-on encore au lycée pour une autre raison que l’espoir de gagner de l’argent? L’éducation y est devenue une simple formation. On est inséré dans un protocole au sein duquel on sortira muni de la silhouette d’un petit rouage de la grande machine économique. Même si on sait que des robots pourront un jour faire mieux, à cet égard, que les hommes, on gagne toujours du temps – sans espoir, mais l’avenir est un combat contre le déclin inéluctable, apparemment. C’est la philosophie dominante – Lovecraft l’avait, du reste.

    On subit la fatalité.

  • Jean-Alfred Mogenet face à Rimbaud

    Millot l'enfant et la lecture cm2-0232.jpgRelisant la poésie en vers d’Arthur Rimbaud, je tombe sur le sonnet du Buffet, qui est tombé à l’épreuve du Brevet des Collèges il y a quelques années, et qui personnifie un meuble et lui ajoute une vapeur de mystère. C’est un poème célèbre, aussi parce qu’il est aisément accessible, qu’il peut être lu et étudié par des collégiens, ce qui n’est pas le cas de tous les poèmes de Rimbaud. Or, en le relisant, je me suis souvenu des poèmes savoyards de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet dit Jam, publiés en volume par mon père, qui en assuré la production, Marc Bron, qui en a assuré la traduction, et moi, qui en ai assuré l’édition. Car l’essentiel de son œuvre consiste précisément en cela, qu’elle personnifie de vieux objets et que ces personnifications débouchent sur du mystère - qu’elles s’approfondissent vers le monde moral, les objets prenant dès lors l’allure de sentinelles, de gardiens de l’ordre humain, d’anges protecteurs, de guides secrets!

    Je ne trouve pas ces poèmes indignes du Buffet de Rimbaud, si bien sûr Jam n’a jamais écrit de Bateau ivre, et cela me laisse beaucoup à songer, sur les critères des professeurs d’État, lorsqu’ils choisissent des textes pour les épreuves nationales de français. Cela paraît esthétiquement arbitraire. Et je suppose qu’il serait parfaitement légitime d’exiger que les poèmes de Jam tombent au Brevet au moins dans le village où il a vécu, Samoëns, voire dans la Savoie tout entière – ou, si on veut respecter l’organisation territoriale de l’institution éducative, dans toute l’Académie de Grenoble!

    Sans doute, les Surréalistes n’auraient pas célébré Jam comme ils ont célébré Rimbaud, car son art n’avait pas partie liée avec l’hallucination ou la voyance, même si les objets se prolongeaient bien, chez lui, vers un monde de 419576456 (1).jpgsouffles pensants, dotés de préoccupations éthiques. Il n’a pas créé d’images fabuleuses. Il n’a pu donc donner de justification aux professeurs officiels, lorsque, choisissant des textes, ils veulent paraître avancés et progressistes – tout en ne prenant guère de risques. Car même chez des auteurs réputés révolutionnaires, ils donnent l’impression de choisir de préférence les textes les plus classiques. C’est un paradoxe: dans l’institution éducative, le Romantisme et le Surréalisme semblent susciter le Classicisme et le Rationalisme, y renvoyer.

    Le progressisme d’État consiste souvent à créer de nouveaux dogmes, de nouveaux clergés, de nouvelles académies avec des idées révolutionnaires devenues banales – et servant d’alibi.

    C’est pourquoi, d’un certain point de vue, on peut toujours assumer la poésie en langue régionale, qui a bien tendance à rester dans les travées de l’imagination traditionnelle, les mythologies populaires, le folklore, voire un certain réalisme paysan. On l’a vu ailleurs avec Mistral.

    On le pourrait, du moins, si les langues régionales ne renvoyaient pas officiellement à un certain conservatisme, qu’il n’est pas séant à l’institution d’afficher, puisque sa légitimité vient de ce qu’elle prétend apporter un nouveau scintillant à un peuple qui en était dépourvu, à chasser les brumes du paganisme pour imposer les clartés de la philosophie vraie. Pour le justifier d’un point de vue poétique, on brandit l’imagination affranchie d’un Rimbaud; oui, mais dans l’institution éducative, on n’étudie guère de ce dernier que ce qui est le plus classique, ce qui est le moins marqué par la voyance.

    Au bout du compte, la tradition paysanne peut apparaître comme plus imaginative que la littérature officielle. Le conservatisme plus imaginatif que le progressisme! C’est ainsi qu’on a vu des poètes sincères attirés profondément par la tradition séculaire.

    Ceux de Jam ont plu à des gens distingués, comme le regretté Stéphane Littoz-Baritel ou le professeur Bruno Berthier. Ils ont aussi une légitimité historique.

  • La marche de Radûmel (Perspectives, LXXVII)

    bellerophon-mark-stockseth.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Seigneur des rançons, dans lequel je raconte qu'un méchant seigneur appelé Taclamïn tourmentait et attaquait les plus nobles chevaliers, lorsqu'ils passaient sur le chemin étroit qui longe d'un côté sa forteresse maudite, de l'autre la rivière Oshicald, et que justement, un jour, je m'engageai, sous les traits de l'elfe Radûmel, sur ce chemin étroit.

    Nous allions au pas, prenant plaisir à marcher sur la terre et à longer la rivière aux gerbes neigeuses, au chant mélodieux, riche et pareil à un chœur d'anges. J'aimais cette allure et ce contact avec le sol – que maintiennent de leurs bras levés les êtres puissants qu’on appelle gnomes, et qui souvent ont la forme de géants. Sous le cristal des pierres, comme à travers une vitre je les voyais grâce à ma seconde vue, reçue en don comme tous les génies. Et marchant sur ces dalles forgées par la terre, sentant pleinement mes pieds et le poids de mes jambes, j’avais le sentiment d'être plus moi-même, de m'appartenir complètement. Alors que j'étais ainsi traversé par les forces d’en bas – qui prolongeaient en rayons les mains fortes des gnomes –, cette marche sur le sol me donnait une conscience claire, aussi curieux que cela paraisse. Et j’en prenais du plaisir – car l’air m'habitait plus nettement, plus purement. J’en remplissais plus aisément mes poumons, et le vent pétillait autour de mon visage, et à mes yeux plus clairs les montagnes scintillaient plus doucement, comme si l’air devant moi eût été transformé, et comme si le souffle rejeté de mes poumons était plus fin, plus subtil. Des bouffées de silice lumineuses sortaient de mes yeux, et ma joie sans mélange me faisait rire sans cause.

    Des pensées plus colorées, plus claires et mieux dessinées emplissaient mon crâne en roulant par vagues légères – et portant mon âme vers les lointains, elles la rendaient plus heureuse.

    Or, lorsque je volais sur le dos d’Isniecsil, mes pensées éblouies se dissolvaient dans les hauteurs, au lieu de garder leurs contours purs; et sans doute j’aimais aussi cela. Mais je ressentais de l'étouffement, si cela durait trop longtemps, comme si mon âme était emportée par des démons vivant et riant dans l’air, heureux de voir que je devenais leur esclave sans rémission possible, sans pouvoir rien refuser de ce qu’ils voulaient. Car, pourquoi le cacher? quoique né génie, j’étais la proie d’esprits plus élevés, quand je m’efforçais de m’élever et le faisais trop vite. Quoique né sur l’orbe lunaire, je me perdais dans les nuées où vivent les esprits puissants et lumineux de Lucifer, quand je m'envolais sur des ailes trop généreuses, porté sans en être digne vers le soleil. Non préparé, je sentais alors fondre mon âme, s'échapper de mon corps et de ma conscience, et devenir la proie d'êtres que je ne saurais nommer, mais qui avaient leur côté terrifiant. Je n'étais plus moi-même, ne contrôlais plus rien, et la peur m'étreignait, comme si j'eusse été avalé par un monstre plus ancien que la Terre, peut-être même que la Lune, et qui me broyait sans pitié. L'image de la mort surgissait en moi, au lieu que je me sente libéré de la Terre, et alors je ressentais le besoin de revenir sur le sol, et de le fouler de mes pieds agiles.

    Marchant ainsi sur le gazon bordant la rivière Oshicald, je comprenais mieux le choix des anciens hommes, de laisser leurs ailes et de conserver leur pensée claire, pendant que leurs frères oiseaux renonçaient à cette dernière pour conserver ces ailes, ainsi que le raconte le célèbre conte de l'Origine des Hommes-Oiseaux, fait à nous par Dame Ithälun quand les nuits s'allongent, et que les étoiles font dans leur ciel une apparition plus précoce. Car par elle, qui se souvenait du grand séjour lunaire, et avait vécu sur l'orbe d'argent de l'astre des nuits, om se rendent les dieux et où vivent ceux que les mortels nomment les anges, connaissions-nous les profonds mystères de l'histoire des génies, qui est aussi celle des hommes mortels; car la seconde n'a jamais fait que refléter la première, comme un principe se déployant en matière.

    (À suivre.)

  • Le seigneur des rançons (Perspectives, LXXVI)

    58e1b4e6eae0bb1fd279925b6a599bda.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Destin du cheval volant, dans lequel je raconte que mon cheval ailé Isniecsil m'avait transporté partout dans le monde, m'exposant à des épreuves dont je m'étais toujours sorti.

    Or, je dois dire que, la plupart du temps, c'est grâce à ce cheval, Isniecsil, que j'avais passé victorieusement ces épreuves. Car il me lançait vers l'ennemi, et me donnait mystérieusement une énergie qui me semblait venue de nulle part – dont je ne comprenais pas la source énigmatique, mais qui me revigorait périodiquement. Car, lorsque je le montais, dès que sonnait l'heure de midi une force nouvelle entraient dans tous mes membres, et mes bras se mettaient en feu, et mes jambes, et ma poitrine, et mes yeux – et leur éclat terrorisait mes adversaires, qui ne savaient, non plus, d'où me venait cette puissance inattendue, par laquelle je dominais soudainement un ennemi sûr de m'écraser. Ah! quelles grâces me sont venues d'Isniecsil! Quelles bontés eut-il pour moi! Je me devais de lui être infiniment reconnaissant.

    Je me souviens d'un jour en particulier où, à l'entrée d'une vallée – de cette vallée appelée Douralmón, où coule la rivière dite Oshicald, et qu'ornent des pentes pleines de fleurs blanches aux vertus merveilleuses, que les gens du lieu nomment Silupar –, nous dûmes affronter un seigneur hostile, qui entendait asservir ou tuer les voyageurs qui passaient le long de sa tour, entrant dans la terre d'Oxud par un étroit défilé – longeant la rivière abondante, pareille à un torrent, et qu'à cet endroit on ne pouvait traverser.

    Ce seigneur, répondant au nom de Taclamïn, croyait de son devoir de veiller au seuil de Douralmón, et de réduire à l'esclavage tous les chevaliers qui voulaient y entrer. Or, il y avait, un peu plus loin, la noble cité d’Oxud, favorable aux chevaliers, et remplie d'un trésor admirable, dont la seule vision ennoblissait le cœur d'une fabuleuse façon. Mais lui, Taclamïn, se disait le gardien de cette cité d’Oxud, quoique ses habitants ne l'agréassent nullement, ne lui eussent nullement donné ce titre; et il profitait de l'attrait d’Oxud pour asservir et rançonner les voyageurs, fussent-ils des plus nobles et des plus dignes.

    Il avait avec lui une armée d'hommes grands, enfants dégénérés des géants de jadis, et deux dragons servaient de monture à son fidèle lieutenant Tocúl le Borgne ainsi qu’à lui-même, lorsqu’ils poursuivaient dans les airs les chevaliers bénéficiant, de leur côté, de la vitesse de chevaux rapides – ou bien, comme moi, de chevaux si rapides qu’ils en étaient ailés, que des ailes de flamme leur poussaient aux épaules! Et immanquablement, ces dragons – venus de siècles enfouis, antérieurs à l'apparition des hommes mortels sur la Terre – les rattrapaient et les mettaient en pièces, ou au moins les contraignaient à se rendre. Car non seulement ils volaient à la vitesse de l'éclair, mais de leurs yeux, pareils à des gemmes, jaillissaient des rayons de feu rouges qui assommaient tous les ennemis qu'ils voulaient. Et Taclamïn et Tocul leur commandaient, dès que l'envie leur en prenait, de les utiliser, et ils le faisaient, et ils vainquaient ainsi leurs adversaires les plus fiers – maudits soient-ils!

    Or, nous voulûmes un jour entrer dans cette vallée, Isniecsil et moi. Nous le fîmes sans crainte, car Taclamïn était parvenu à garder le plus grand secret sur ses criminelles activités, et nous ne savions point que Douralmón était ainsi gardée par ce qu'on appelle un seigneur brigand – voué au Malin, allié objectif de Mardon. Qui sait d'ailleurs si celui-ci ne lui avait pas directement fourni les deux dragons dont il usait, en les arrachant au gouffre où les avait jetés le héros Dal, au temps où il avait constaté qu'ils exécutaient les basses œuvres des mauvais esprits, et qu’ils le faisaient avec plaisir? Temps terribles, funestes et grandioses à la fois, où l’on vit des montagnes s’écrouler, et d’autres naître ailleurs. Je m’en souviens, car si j’étais alors tout jeune, j’étais déjà né, bien que cela remonte à six millénaires et demi. Si longue est la vie des génies, sur la Terre!

    (À suivre.)

  • Le destin du cheval volant (Perspectives, LXXV)

    pegase.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Fin de la bataille séculaire, dans lequel j'explique que les hommes ailés de la Lune doivent venir aider les hommes saints de la Terre s'ils les appellent, parce que des êtres solaires répercutent auprès d'eux leurs ordres, et qu'ils ne peuvent s'en esquiver.

    Il est bien, en effet, des extraterrestres, comme l'ont conçu les savants parmi les hommes; mais ils n'ont pas la forme qu'ils imaginent, car le système planétaire dans lequel nous vivons est un immense géant, et en son sein vivent des races différentes, qui s'entraident les unes les autres pour assurer à l'énorme organisme la vie, la santé et la liberté.

    Il évolue dans l'espace cosmique, saluant ses frères les étoiles fixes – ou systèmes planétaires extérieurs, comme le disent les savants parmi les hommes. Là est le secret de l'univers.

    Du moins l'ai-je cru, en recevant, de l'esprit peut-être fantasmé de Radumel, des renseignements étranges!

    Par ses yeux extraordinaires, à même de percer le voile des mondes, je vis aussi les Dormïns, elfes aux grandes ailes d'or – et leur armée s'avançait lentement, dans le ciel, en laissant derrière elle des lignes de lumière – une pour chaque rang de guerriers étincelants. C'était splendide, et jamais je n'avais rien vu d'aussi pur. Un moment cosmique semblait être advenu, une heure immense semblait avoir sonné au clocher de l'éternité.

    L'horloge des temps avait annoncé l'avènement d'une armée sainte, et proclamé l'ouverture du passage menant à l'Homme Divisé, qui devait désormais être réuni!

    Je me levai, et m'en allai dans la direction qu'ils suivaient. Je vis bientôt, couché, le cheval que j'avais monté, le brave Isniecsil. Il respirait avec peine. Ses ailes étaient brisées. Les plumes en étaient rompues. Car elles n'étaient pas comme celles des oiseaux périssables. Quoique vivantes, elles avaient un rapport avec un vêtement, étaient comme une parure sur le dos. Et elles pouvaient se détacher – et se briser.

    Tout autour de son corps, mais surtout derrière, ces plumes dorées luisaient encore, à la clarté du soleil matinal, et l'œil de rubis d'Isniecsil, toujours allumé, était plein de tristesse et d'angoisse. Je m'agenouillai près de lui et, ce faisant, une douleur au flanc gauche remonta jusqu'à mon cerveau – si je puis dire. J'y portait instinctivement la main, et un sang luisant et clair, semblable à celui que j'avais vu couler du flanc d'Ithälun, se montra à mes yeux, quand j'eus relevé la main.

    J'avais été blessé, et une chaleur visqueuse descendant de mon front m'indiqua que j'avais été aussi frappé à la tête, et que mon inconscience en avait été l'effet funeste, mais ordinaire. Cependant je ne pensais pas avoir été blessé à mort, tandis que mon cheval respirait fort, et que son âme s'apprêtait visiblement à partir de son corps.

    Hélas! il m'avait si souvent transporté dans les nuées, il m'avait si souvent servi, m'avait tant aimé, et je l'avais tant aimé aussi! Ensemble, nous avions parcouru des chemins obscurs ou lumineux, luisant des couleurs de l'arc-en-ciel ou s'adombrant sous les collines, et avions franchi des seuils fatidiques que gardaient des créatures étranges. Souvent nous avions dû affronter celles-ci, et en général nous les avions vaincues, passant glorieusement les épreuves par lesquelles l'âme s'élève, et s'initie aux mystères du monde.

    (À suivre.)