Histoire

  • Tony Gheeraert et les moralités douteuses de Charles Perrault

    00000000000000.jpgSur son blog de chercheur, le professeur Tony Gheeraert, spécialiste de Charles Perrault, affirme que la moralité de celui-ci est douteuse, qu'on ne peut pas le prendre au sérieux lorsqu'il affirme vouloir, avec ses Contes, édifier intérieurement les enfants. Il en donne différentes preuves, tirant Perrault vers l'immoralité. Mais Perrault n'était pas un saint, ni même un religieux: il n'avait bien la moralité d'un profane. Et celle-ci peut choquer, notamment lorsqu'elle date du dix-septième siècle: Molière trouvait relativement moral que Scapin invente des mensonges pour aider des amants innocents contre leurs parents infâmes, et La Rochefoucauld trouvait légitime de chercher à se venger, quand on avait de l'honneur. La morale n'était pas forcément chrétienne, et nous n'avons gardé, des principes moraux anciens, que l'essence religieuse véhiculée par l'Église; mais l'aristocratie avait une morale plus diffuse, et Perrault n'était pas prêtre.

    Tony Gheeraert s'étonne par exemple que la moralité en vers qui suit le conte de La Barbe bleue s'en prenne à la curiosité de la jeune mariée, au lieu de faire des reproches au monstre tueur de femmes. Oui, mais dans un contexte féodal au sein duquel les hommes, héritiers des grandes maisons, avaient des droits abusifs; au sein duquel on estimait qu'il avait notamment celui de tuer une épouse infidèle, comme le rapporte Brantôme, voire de violer telle ou telle, comme il le rapporte aussi, le conseil ne pouvait pas être donné, aux seigneurs, d'être plus modérés, car la dignité seigneuriale laissait à Dieu seul la tâche de les punir, s'ils fautaient. À lui seul ils rendaient compte. C'est bien pour cela, n'est-ce pas, qu'il y a eu une révolution, c'en fut en tout cas la justification morale.

    Il est relativement illusoire de juger de la morale profane du dix-septième siècle à partir de la nôtre. Le conseil donné aux jeunes épouses de ne pas s'intéresser de trop près aux affaires de leurs maris était une constante, et s'il y a plaisanterie de la part de Perrault, elle est implicite, mais elle n'empêche pas qu'il ait repris la morale ordinaire du temps. On conseillait réellement aux épouses de ne pas s'occuper de savoir, par exemple, si leurs maris étaient adultères ou non. C'était conseillé notamment aux reines: personne ne compatissait, à l'égard de la femme de Louis XIV dont le nom a été communément oublié.

    Tony Gheeraert évoque également une moralité qu'il trouve douteuse, c'est celle de Cendrillon, dans laquelle il est dit qu'il est toujours utile d'avoir une marraine pour faire valoir ses qualités personnelles:

    C’est sans doute un grand avantage
    D’avoir de l’esprit, du courage,
    De la naissance, du bon sens,
    Et d’autres semblables talens
    Qu’on reçoit du Ciel en partage ;
    Mais vous aurez beau les avoir,
    Pour vostre avancement ce seront choses vaines
    Si vous n’avez, pour les faire valoir,
    Ou des Parrains, ou des Marraines.

    Tony Gheeraert affirme qu'il s'agit d'une plaisanterie sur le piston. Mais le dix-septième siècle ne prônait pas la méritocratie: la mode des protecteurs était alors générale. Il y a du reste plus. Si on comprend l'expression de marraine de façon religieuse, il 00000000.jpgs'agit d'une mère spirituelle, qui manifeste la volonté de Dieu. Perrault veut aussi dire que rien n'arrive si Dieu ne l'a pas décidé, et qu'on doit s'en remettre à lui. Cela peut apparaître comme très sérieux: il n'est pas immoral de dire que le talent seul ne permet rien, c'est simplement réaliste – même en démocratie. Moralité: il faut avoir la foi. C'est indispensable.

    Tony Gheeraert dénonce encore la première moralité des Fées: Perrault vante les mérites de la douceur des paroles, alors que ce sont les diamants sortis de la bouche de la jeune fille qui ont séduit le prince qui l'a épousée. Mais il est évident que personne n'a jamais cru que cela fût autre chose qu'une allégorie, et que le prince en question voyait les dons spirituels sortir de la jolie bouche de façon substantielle, à la façon de diamants et de pistoles. Il est une sorte de prince fée, pour qui la réalité est seulement morale, justement. Un prince angélique, attendant les gentilles filles au Paradis. Et si c'est venu en cette vie même, c'est une avance d'hoirie, déjà un miracle.

    Si on n'intègre pas la morale aristocratique du dix-septième siècle, mais aussi le catholicisme d'alors, qui considérait comme substantielles les actions morales, et comme peu de chose leur dimension physique, on ne peut pas comprendre en quoi les moralités de Perrault en sont bien plus qu'on ne l'admet. Bien sûr qu'il plaisante; mais il ne faut pas le tirer dans un sens subversif à l'excès, cela ne repose sur rien, ou sur rien d'autre que la volonté d'une part d'enjoliver la morale classique, d'autre part d'effacer de la mémoire collective le vieux catholicisme, alors toujours en vigueur. Il ne faut pas être trop français et trop agnostique – pas trop républicain – peut-être, pour comprendre Charles Perrault.

  • Un article sur le roi Charles-Albert dans Historia Occultæ

    00000000.jpgLa revue des éditions de l’Œil du Sphinx, Historia Occultae, vient de publier son treizième numéro, toujours dirigé par Emmanuel Thibault, et il contient un article de moi largement inspiré par un chapitre de ma thèse, consacré à Charles-Albert de Savoie, notre bon roi de Sardaigne (1829-1949), tel qu’il a agi dans la vie culturelle de son beau royaume, et tel qu’il apparaît dans la littérature francophone. Car pour l’italienne, il faudrait faire un autre travail. Naturellement, il s’agit d’auteurs essentiellement savoyards: Jean-Pierre Veyrat, Antoine Jacquemoud, qui ont, à son époque même, consacré des poèmes à ses ouvrages et à sa gloire, mais aussi Amélie Gex, Maurice Dantand, et Charles-Albert de Costa de Beauregard, historien qui lui a consacré deux livres magistraux, magnifiques, bouleversants. Un autre écrivain, plus connu – soit parce que, français, il bénéficie de la protection et des fonds de l’État parisien en faveur des universités, soit parce que (qui sait?) il est réellement supérieur à nos chers Savoyards -, un autre écrivain a consacré à Charles-Albert un texte élogieux et ému: Alfred de Vigny, dans son Journal d’un poète, publié posthumément. Tous, en bref, lui reconnaissent une forme de grandeur qui manquait aux rois de France depuis bien des lustres: ceux de son temps n’en avaient guère, ni ceux du siècle antérieur. L’ombre de Louis XIV, sans doute, écrasait ses successeurs. Mais j’avoue préférer Charles-Albert: je le trouve plus humain, plus accessible, plus romantique. Il avait au cœur un idéal chevaleresque périmé, se prenait plus ou moins pour Jeanne d’Arc, se voyait comme le héraut de l’Italie unifiée dans le catholicisme et la royauté, se pensait guidé par Dieu, et dans ses illusions mêmes il était beau. Les Espagnols l’ont célébré, quand il a traversé leur pays pour se réfugier au Portugal, où il est mort: le pays de l’extrême ouest latin était sans doute un écho, dans son esprit, à l’île d’Avalon où s’est réfugié le roi Arthur à la fin de sa vie, y demeurant immortel! De fait, si Louis XIV rêvait de ressusciter l’empereur Auguste, Charles-Albert avait davantage en vue le roi Arthur, et je préfère cela, je trouve cela plus poétique. Charles-Albert était un roi poétique. Il composait des vers. Et Veyrat l’aimait, en faisait la figure d’un ange incarné. Jacquemoud aussi. Et Vigny le disait héritier des héros des chansons de geste. C’est donc un article à lire, dans cette excellente revue!

    Elle parle aussi de l’entité tutélaire de la maison qui l’abrite, H. P. Lovecraft, un de mes écrivains préférés, et de sa mythologie démoniaque et science-fictive à la fois. Il y est notamment question du célèbre Necronomicon, dont ici même j’ai retracé la véritable genèse, telle qu’elle apparaît dans la correspondance du maître. Et enfin la revue se consacre à des figures du martinisme, de l’héritage de Martinès de Pasqually et de Louis-Claude de Saint-Martin son secrétaire. J’aime beaucoup Saint-0000000000.jpgMartin, je pense que son Crocodile (dont je parlerai un jour prochain) est une des récits fantastico-mythologiques (ou de fantasy) les plus dignes d’être pris au sérieux parmi ceux écrits en français:  les entités spirituelles s’y manifestent très nettement – notamment les mauvaises, les bonnes restant plus évanescentes. Après la profusion des féeries burlesques ou fantaisistes à l’excès qui en France allaient de Mme d’Aulnoy à Crébillon fils, il y avait une tendance profonde à renouer avec un merveilleux plus solennel, plus subtil, déjà avec Jacques Cazotte, ensuite avec son maître Saint-Martin, donc. Celui-ci, dans ses traités mystiques, est parfois trop abstrait; mais j’ai beaucoup aimé son Livre vert, recueil posthume de pensées qui touchent davantage à l’ésotérisme – et je pense que c’est le premier de ses livres que j’aie lus, de telle sorte que j’ai constamment conservé une bonne image de lui. D’ailleurs Joseph de Maistre l’appréciait, comme on sait.

    La revue des livres, alimentée tout particulièrement par Rémi Boyer, se consacre beaucoup à l’excellent Lauric Guillaud, explorateur de la mythologie américaine. Raison de plus pour se procurer le volume.

    Historia Occultæ n°13
    Édition de l’Œil du Sphinx
    292 pages
    20 €

  • CXXXV: la protection du génie de la liberté

    000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série, chers lecteurs, nous avons laissé notre récit alors que nous rappelions l'origine véritable de la statue du génie de la liberté, au sommet de la colonne trajane de Juillet, à Paris, place de la Bastille; et nous en étions au moment où ce génie de la liberté apparut à un certain Justin Sagous, conseiller privé du roi Louis-Philippe, dans sa chambre même, près d'un tiroir illuminé par un mystérieux bijou.

    Or, Don Solcum s'en souvenait bien, puisque lui-même avait créé cette figure de son être, à destination de Justin Sagous et des hommes en général. Elle correspondait bien à sa nature, mais il avait dû tirer des pensées et des souvenirs de Justin Sagous même certains éléments, ne pouvant tout créer depuis les cieux. 

    Il devait, en vérité, s'appuyer sur ce qui émanait des hommes mortels eux-mêmes – les formes qu'ils créaient dans leur âme, et qui s'exhalaient d'eux dans leur souffle et leurs yeux, sans qu'ils s'en aperçoivent: ce que les hommes rêvent s'imprime davantage qu'ils le savent sur ce qui les entoure. 

    Ils le projettent de leurs divers organes comme des formes invisibles, et ne croient pas que cela existe, parce qu'ils ne le perçoivent pas, fous qu'ils sont. Le Génie d'or, lui, pouvait voir ces formes s'exhaler dans l'éther – elles ne lui échappaient pas. Il pouvait voir, de ses propres yeux éthériques, ce qui était ainsi créé, et le saisir, s'en emparer, et le modeler, l'assembler, bâtir des 172982217_10158058309088317_1138955226515241474_n.jpgcorps nouveaux, à sa véritable nature comme un vêtement. Par eux il pouvait descendre sur Terre, et y avoir une emprise. Car sinon le monde physique ne lui apparaissait que comme une ombre indistincte, noire et sans substance. Il ne pouvait, de lui-même, s'y mouvoir.

    Et c'est ainsi que seulement de manière intermittente il apparaissait aux hommes, ainsi qu'on le sait: il semblait se mouvoir derrière la matière, et ne s'y imprimer que par à-coups. Il y a là un grand secret des choses, que je ne dévoilerai pas en détails: ce n'est point le lieu. Il suffit de savoir que ces corps substantiels faits pour ainsi dire de psychisme épaissi projetaient une ombre, et que c'est cela, c'est cette ombre que les hommes prenaient pour des apparitions, des choses réelles, des phénomènes physiques inexpliqués. Ils l'appelaient extraterrestres, ou d'autres choses encore, que je ne redirai pas ici.

    La statue du génie de la liberté est ainsi une ombre épaissie de ce qui est apparu un soir à Justin Sagous, et qu'il décrivit au roi Louis-Philippe. Le monument fut érigé peu de temps après. Et sachez que le corps même du Génie d'or, en cette fin du vingtième siècle où se déroule notre récit, fut acquis à partir de l'âme élémentaire projeté par l'imagination saine et pure de Jean Levau, ainsi que cela a déjà été raconté. Il lui a de cette manière permis d'agir dans l'atmosphère terrestre, en lui fournissant un abri et en même temps un véhicule. De même, la statue de la colonne de Juillet a longtemps été un tel abri, un tel temple, pour l'esprit du Génie d'or.

    Depuis ce point que la statue occupe, une porte s'ouvrait sur son propre monde, qui lui permettait d'entrer dans le nôtre; et par là diffusait-il sa grâce sur Paris et ses habitants, à la façon d'un miroir qui eût renvoyé sur les hommes ce que leur âme et leurs pensées pouvaient accepter, pouvaient admettre. Car des mystères trop profonds les eussent effrayés. Par elle il pouvait transmettre ses pensées, et féconder les cœurs, y faire naître de nobles idéaux, et des voies d'évolution et de progrès, non seulement pour les Parisiens, mais pour l'humanité entière.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Templiers et cathares: quels liens ont-ils?

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    Il est étonnant que, lorsqu'il s'agit du pays dit cathare, en Occitanie, on évoque également les templiers (notamment pour Rennes-le-Château), comme s'il y avait un lien fort entre les deux, alors qu'on peut lire, dans La Chanson de la croisade albigeoise, que ce sont les Français, Simon de Montfort puis le futur roi Louis VIII, qui sont accompagnés des Templiers. Les Templiers font partie des croisés, et non de ceux que les Français persécutent. Les templiers ont combattu les cathares et les seigneurs languedociens leurs alliés. La confusion vient d'une perspective historique trop globale. Comme, après avoir anéanti les cathares, les rois de France ont anéanti les templiers, on se dit que les deux groupes étaient objectivement liés. C'est corroboré par Harvey Spenser Lewis, le fondateur de l'AMORC, qui, les embrassant dans une même sphère chatoyante, assure que les cathares et les templiers conservaient en secret l'héritage de l'initiation antique.

    Mais il n'en est pas ainsi. En tout cas du point de vue de la succession historique. Car, d'un point de vue mystique, il y avait peut-être des points communs. La tendance à vénérer une image très solaire de Jésus-Christ, à rejeter des objets du culte trop terrestres – et donc à s'opposer jusqu'à un certain point au catholicisme officiel – a pu se retrouver dans les deux cas. Un autre trait pouvait les lier: l'influence orientale. Les cathares, dit-on, venaient des Bogomiles, en Bulgarie – de chrétiens peut-être marqués par le bouddhisme: on le connaissait, en Orient. Et les templiers, pense-t-on, ont reçu de l'Orient une influence déterminante, dont certains pensent qu'elle les a amenés à négliger le Jésus historique, pour ne vénérer qu'une image très 0000000000.jpgmystique et pure du Christ – mêlée à Dieu, perdue dans sa lumière sublime; ce qui rejoint l'arianisme.

    Car, au-delà des Bogomiles, l'arianisme a certainement favorisé, aussi, le catharisme. Cette hérésie, répandue chez les Wisigoths était réputée proche en plusieurs points de l'Islam par Henry Corbin. Elle faisait du Fils un simple reflet terrestre du Père, resté supérieur. Cela portait au mysticisme, et en même temps à négliger le monde, à ne pas croire en ses métamorphoses. On attendait surtout d'en sortir pour rejoindre Dieu. À l'inverse, le roi de France voulait qu'on pût dire qu'il instituait des règles justes pour créer une cité idéale dont il fût le chef. Ces mysticismes échevelés donc le gênaient.

    Comme les templiers n'étaient pas reconnus spécialement hérétiques, c'est une rivalité directe avec le roi de France avide de leur or qui les a perdus. Mais c'est aussi parce que le catharisme amenait le Languedoc à ne plus payer ses impôts que le roi de France y est intervenu. L'ordre matériel devait s'imposer.

    En tout cas, au treizième siècle, les templiers servaient encore d'auxiliaires fidèles au Roi, ce n'est qu'au siècle suivant qu'ils seront anéantis par Philippe-le-Bel. Donc les templiers ont combattu les cathares, et il est absurde de les lier historiquement.

  • Paysans et instruction (Savoie et biodynamie)

    00000000000.jpgJ'ai évoqué, dans un précédent article, le sentiment de l'archevêque de Chambéry Alexis Billiet (1783-1873) sur la nécessité d'instruire les paysans, dans la Savoie de son temps – et c'est très intéressant, car cela parle, peut parler encore à notre époque, relativement au choix libre d'effectuer la biodynamie notamment.

    Billiet dirigeait l'éducation en Savoie, car elle était alors prérogative de l'Église; et il a écrit un mémoire sur l'état de la chose, qui porte à une méditation profonde.

    Il disait que l'instruction était indispensable aux masses laborieuses, parce que, sans instruction, on ne pouvait être bon chrétien: il fallait savoir lire et écrire si on voulait saisir les prières et les passages de l'Évangile commentés en chaire. Il y fallait certaines facultés intellectuelles, et il n'était pas question de laisser les fidèles dans la bêtise, une piété sans discernement.

    Mais Billiet admettait, aussi, que l'instruction était nécessaire à l'autonomie: les paysans devaient pouvoir être libres face à l'administration, et pour cela encore il fallait savoir lire, écrire, compter. Il y voyait un avantage objectif qui relevait de l'humanisme, et sans doute ses propres origines paysannes ont pu l'aider à orienter son esprit en ce sens. Il avait bénéficié, déjà, de l'instruction primaire financée par les communes sur ordre du roi de Sardaigne. D'autres avaient été dans ce cas avant lui – tel saint Pierre Favre, au seizième siècle: on se souvient que, natif des environs de Thônes, puis devenu compagnon de chambrée, à la Sorbonne, de saint Ignace de Loyola et de saint François Xavier, il fut le premier prêtre jésuite de l'histoire.

    Il y avait, toutefois, encore un sens chrétien à cette volonté d'affranchir les paysans: il ne s'agissait pas les délivrer de l'Église mais de la noblesse (dont, je le rappelle, il n'était pas, lui-même). Et il ne s'agissait pas de les délivrer de la noblesse dans un esprit révolutionnaire mais parce que, disait-il, certains nobles ne cherchaient pas à faire des paysans de bons chrétiens: pour améliorer les rendements, pour accroître les profits, ils les laissaient dans l'ignorance – espérant, ainsi, les maintenir dans la servitude! Libérer les paysans des nobles, les rendre autonomes, c'était donc les faire vraiment chrétiens, et les prêtres devaient les soutenir dans cette émancipation.

    Elle était surtout effective dans les montagnes – disait notre homme, qui venait de Tarentaise: les paysans des plaines (ce qu'on nomme, en Savoie, l'avant-pays) étaient plus asservis, leur instruction moins bonne. L'histoire de Samoëns, que je connais bien, le confirme: la cité faucignerande a donné naissance à nombre d'écrivains distingués et d'entrepreneurs actifs, de Hyacinthe-000000000.jpgSigismond Gerdil à Marie-Louise Cognac-Jaÿ.

    Billiet condamnait néanmoins l'instruction secondaire, qui endoctrinait dans un sens matérialiste et athée – et détournait les paysans de la religion, pervertissant l'instruction de ses vrais buts!

    Et je vois dans tout cela un rapport avec la biodynamie, qui n'est pas enseignée dans les universités, mais nécessite une instruction; qui n'est pas recommandée par les classes dirigeantes (dans les chambres d'agriculture), mais s'articule bien avec une dévotion intelligente et nourrie de christianisme – et qui, enfin, rend libres les paysans en leur laissant fixer des prix décents, au lieu de les asservir aux objectifs industriels du gouvernement, qui veut baisser les prix de l'alimentation afin de soutenir la consommation de biens technologiques. J'y reviendrai.

  • Parution officielle du Comte Vert de Savoie

    000000000000000.jpgLe 12 juillet dernier, Le Comte Vert de Savoie, poème héroïque d'Antoine Jacquemoud, a été officiellement mis en vente, après une période de souscription fructueuse. On peut le trouver sur Amazon, au prix de 17,94 €. Le Tour Livres, dont je suis le directeur littéraire, l'a réédité.

    Il a été publié une première fois en 1844 mais il était depuis introuvable. À l'heure où je vous parle, les souscripteurs l'ont reçu ou devraient le recevoir incessamment. J'ai quelques soucis avec les souscripteurs suisses, Amazon refusant de livrer les livres chez eux; je ne sais pas pourquoi mais je suppose que c'est un problème commercial. Un esprit avisé saura me le dire quelque jour prochain.

    Je rappelle que ce poème en douze chants et en alexandrins fait l'éloge du comte de Savoie Amédée VI, qui vivait et régnait au quatorzième siècle dans les trois départements français de Savoie, de Haute-Savoie et de l'Ain, ainsi qu'en Suisse dans le Valais francophone, dans le Pays de Vaud, et en Italie dans le Val d'Aoste et en Piémont – bref sur trois pays dits nationaux actuels.

    Il était aimé des anciens Savoisiens, et c'est sur lui, en général, que s'est concentrée leur littérature épique. En tout cas en 1838 l'Académie de Savoie a lancé un concours de poésie à sa gloire, et Antoine Jacquemoud l'a gagné, pour la vigueur de son imagination, la justesse de sa langue et la noblesse de ses conceptions.

    Il a adopté complètement la mythologie traditionnelle savoisienne, dynastique et catholique, qui faisait des princes de Savoie des protecteurs de leur peuple, non seulement de leur vivant mais après leur mort, et qui les mettait en relation intime avec les anges de Dieu. Mais, plus que cela, romantique, il a créé le portrait d'un individu héroïque qui n'était pas en relation mécaniquement avec la divinité, parce que son sang l'y obligeait, parce que l'hérédité l'y contraignait, mais par choix personnel, par amour de l'idée pure – de l'idée pure du vrai Dieu –, sa foi personnelle. En ce sens, il était pleinement chrétien, et le christianisme pour la 0000000000.pngdynastie savoisienne n'était pas un simple succédané, déguisé, du paganisme, mais une vraie religion nouvelle, qui accordait à l'être humain et à son libre arbitre, à ses choix et à ses capacités de jugement une importance spécifique, parfaitement comprise par Jacquemoud et annonçant évidemment la liberté moderne.

    Sans doute, pour Jacquemoud et la plupart des Savoisiens, la liberté faisait tourner le cœur vers Dieu, et renforçait le lien qu'on établissait avec lui. Mais ils n'étaient pas sans savoir qu'elle faisait courir le risque de l'impiété et du déni fou. Jacquemoud constate que dans les plaines d'en bas (la France), cela a eu de funestes effets. Mais il assure qu'en Savoie on a su conserver le lien avec les traditions antiques tout en développant l'individualité libre, et qu'à ce titre la Savoie est un pays béni, visité quotidiennement par Dieu, et que le Comte Vert en est un représentant parfait, dès le Moyen-Âge!

    C'est ce que j'ai essayé de faire ressortir dans ma préface.

    J'ai placé aussi des notes, pour faciliter la compréhension. Et en tout cas le livre est maintenant disponible, après bien des tribulations! Car c'est dès 2016 que le projet est né, à la demande d'un éditeur qui s'est finalement défaussé, sans donner de raison. Je l'ai donc édité moi-même, dans ma propre maison, et le fait est qu'éditer un poème héroïque n'est pas chose aisée, cela ne se fait plus guère. Seuls les grands éditeurs parisiens, apparemment, en connaissent les tenants et les aboutissants.

    Mais enfin, moi aussi, maintenant.

  • Les mystères de Lagrasse: monastère public, monastère privé

    000000000000.jpgL'abbaye de Lagrasse, dans les Corbières, entre Carcassonne et Narbonne, surprend par son dédoublement.

    Il existe, en effet, une partie publique, appartenant à l'État, et une partie privée, appartenant à l'Église. La première, médiévale, est la plus ancienne et a été arrachée aux moines à la Révolution, la seconde, classique, leur a été laissée, ou restituée, pour qu'ils puissent y habiter.

    Cette abbaye était dans les temps anciens une des plus importantes d'Occident. Avant de la visiter, j'avais téléchargé, et commencé à lire une Gesta Karoli Magni ad Carcasonnam et Narbonam, texte latin du treizième siècle traduit ensuite en 0000000000.jpgprovençal, et racontant justement la fondation de l'abbaye. C'était lié aux guerres de Charlemagne dans le Languedoc contre les Sarrasins. Sept ermites d'origines diverses résidaient dans la combe où leurs successeurs se trouvent – belle et arrosée de charmantes rivières, surmontée de rochers que des pins constellent. La Gesta la décrit assez bien.

    Or, ce qui m'a surpris est que la partie publique, qui se visite à la façon d'un musée, ne contient pas d'allusions à Charlemagne: les présentations historiques sont globales et abstraites, fondées sur des évolutions mécaniques – très commodes, puisqu'elles ôtent tout sens à tout. Pour autant, cette partie publique était élégante, neuve, rutilante, et dans la boutique on ne vendait que des produits neufs, adaptés aux goûts du public ordinaire – souvent mauvais, mais l'important est la forme. Dans la partie tenue par les moines, le matériel était moins élégant, des feuilles dactylographiées à l'ancienne présentaient les faits nus – et Charlemagne était nommé. Leur boutique vendait des icônes et des chapelets et toute sorte de livres, souvent anciens, à la façon d'un bouquiniste – mais des livres en moyenne plus profonds et plus intelligents que ceux de la boutique publique. On y trouvait saint Augustin, Thomas a Kempis, Georges Bernanos, et, curieusement, la trilogie de science-fiction de C. S. Lewis et le Silmarillion de J. R. R. Tolkien! J'y suis resté 000000000000.jpgévidemment bien plus longtemps que dans l'autre, et cela m'a fait dire que tout de même les moines m'étaient plus proches que les fonctionnaires. Sans faits précis, sans actions personnelles, l'histoire est peu de chose.

    Il me semblait, même, que la boutique des moines était bien moins asservie au marché que celle des fonctionnaires, et je m'étonne toujours de ceux qui croient que l'État protège du marché: c'est loin d'être le cas. Il lui faut de l'argent, comme Stendhal le disait des instituteurs laïques!

    On peut reprocher aux moines catholiques de se lier trop au passé; mais le merveilleux de Lewis et Tolkien – si pénétré de christianisme, et en même temps si parlant, si inspiré – montre que ce n'est pas forcément le cas. Il y a un ressort puissant, dans le monde spirituel tel que le conçoivent les chrétiens, et tel que l'ont représenté Lewis et Tolkien. Il parle de forces plus importantes, dans le monde, que celles décrites par Marx et Freud – et qui sont précisément celles qui ont animé Charlemagne et ont fondé l'abbaye de Lagrasse!

  • Le merveilleux et l'art du conte chez Charles Perrault

    81ZwOBHY+FL.jpgPréparant l'agrégation de lettres, je m'amuse à relire des œuvres qui sont à son intéressant programme, à commencer par les contes de Perrault, qui m'ont attiré déjà il y a quelques années parce que le merveilleux tel qu'il s'est déployé dans la littérature française est pour moi une question importante. On ne peut pas dire qu'il y soit très naturel, ni très facile, l'habitude ayant été de le rejeter comme une marque de croyances naïves, non civilisées.

    La filiation proclamée avec les Grecs et les Romains était à cet égard commode, pour deux raisons. D'abord parce que la prose romaine était déjà assez réaliste, nonobstant L'Âne d'or d'Apulée: les récits historiques se centraient, comme le théâtre de Racine et Corneille, sur les sentiments humains. Ensuite parce que le christianisme avait pour ainsi dire lessivé la mythologie grecque, et que le Moyen Âge ne lui accordait plus de crédit. Les récits alors repris d'Ovide, de Stace et de Virgile édulcoraient leur merveilleux, condamné par saint Augustin et les Pères de l'Église.

    Mais comme le merveilleux est un besoin universel, il a pu revenir, de deux côtés: la Bible, d'abord, qui en contient, et en a transmis aux chroniques franques et aux chansons de geste, ainsi que dans les vies de saints en vers et en prose, latine ou française. On y trouve des saints du ciel et des anges qui interviennent dans le cours des événements, et parfois des divinités agrestes antiques y figurent les démons. Par ailleurs, la mythologie celtique a aussi remis à la mode le merveilleux, après être passée par le latin, en Grande-Bretagne et en Irlande. Elle a en effet résisté à l'épuration chrétienne, de nouveau pour deux raisons.

    La première, naturellement, est que les Bretons et les Irlandais ont été convertis après les Grecs et les Romains, et donc étaient moins profondément convertis au réalisme latinLa seconde était les auteurs latins de ces peuples celtiques étaient eux-mêmes chrétiens, et ne voyaient pas la même opposition entre le christianisme et le paganisme de leurs ancêtres, que les Pères de 000000000.jpgl'Église entre ce christianisme et le paganisme méditerranéen. Sans doute parce l'opposition politique entre les chrétiens et les païens était chez eux moins forte. En tout cas, la vie de saint Brendan, moine irlandais, reprenait clairement des épisodes de la mythologie locale, et la légende du roi Arthur restait ambiguë, la figure de Merlin, devin réputé voué au Christ sans être prélat, l'exprimant tout entière.

    Cette tradition a fait naître l'idée que les Celtes étaient chrétiens sans le savoir quand les Romains étaient impies; au début du dix-septième siècle, on la trouve exprimée chez Honoré d'Urfé, à propos des Gaulois. Et en tout cas, cela donnait au merveilleux celtique une légitimité morale que n'avait pas le merveilleux d'inspiration grecque.

    Le résultat en est que, même chez les classiques français, le merveilleux d'inspiration grecque reste discret, ou peu convaincant, artificiel, l'habitude ayant été prise de le considérer comme une illusion démoniaque. Et somme toute, l'intervention divine la plus marquante, dans le théâtre de Racine, reste celle d'Athalie, inspirée de la Bible. Mais, dans les contes de Perrault, se posant comme issus de la tradition gauloise, les fées ont aussi une certaine force de suggestion que n'a pas Vénus nommée par Phèdre chez le même Racine.

    J'en donnerai des exemples une autre fois, cet article commençant à être long.

  • L'abbé Boudet lecteur de Joseph de Maistre

    000.jpgHenri Boudet (1837-1915) a été curé de Rennes-les-Bains, dans le Languedoc, pendant quarante-deux ans, et, né à Quillan et mort à Axat, était un enfant du pays. Il a publié en 1886 un livre appelé La Vraie Langue celtique et le cromlech de Rennes-les-Bains, et il est du type de ceux qu'aimait André Breton – échafaudant des théories étranges, non attestées historiquement, à partir de rapprochements subjectifs, d'alliances de mots. Il établissait par exemple un lien entre l'anglais pun et les Puniques, ou Phéniciens de Carthage; ce qui est un peu absurde, puisque le u ne se prononce pas de la même façon, du latin à l'anglais ou même au français. En latin c'est [u], en anglais [œ], en français [ü]. Mais le rapprochement est amusant justement parce qu'en anglais pun signifie jeu de mot, calembour.

    Boudet croyait en effet que l'anglais était émané du vieux celte, et que le vieux celte était lié à la langue primitive, à ce que Guénon aurait appelé la Tradition. Cela passait par l'hébreu, naturellement: vieille antienne chrétienne. Mais ce qui éclaire sur les sources de son imagination, c'est qu'en introduction il cite Joseph de Maistre (1753-1821), grand philosophe savoyard connu alors dans la France entière comme ayant tenté de refonder la légitimité du Pape et du Roi. Les curés le lisaient beaucoup, la République ne s'étant pas encore durablement installée, et se plaisaient à penser que la royauté reviendrait bientôt. Le clergé attendait de retrouver ses prérogatives perdues, et cherchait dans Joseph de Maistre de bonnes raisons d'y croire.

    Il l'avait prophétisé. Mais plus encore, il avait annoncé que la France reviendrait dans le droit chemin catholique, et l'Angleterre aussi, et qu'à elles deux elles réformeraient le monde et le rendraient accueillant au Saint-Esprit, à la Révélation Nouvelle. Il aimait beaucoup ces deux pays, la France et l'Angleterre.

    Et la raison en est son affection pour les Celtes. Il était persuadé que c'était un peuple saint, propre à recevoir singulièrement les lumières divines. Et il assimilait les Anglais et les Français aux Bretons et aux Gaulois, assurant même que certaines particularités 0000000000.jpgdu français et de l'anglais venaient des anciens Celtes, et que Charlemagne même était celte.

    Cela n'avait aucun sens et il ne connaissait pas les langues celtiques, se trompait évidemment sur Charlemagne – qui était un Germain, un Allemand. Mais son enthousiasme le portait vers certaines croyances illusoires.

    Par ailleurs il essayait de déchiffrer le réel comme s'il était un rébus, une allégorie matérielle de la volonté divine, comme l'avait recommandé son compatriote François de Sales. Le culte des anciens Celtes peut du reste venir d'un ami de celui-ci, Honoré d'Urfé: dans son Astrée, il prétendait que les Gaulois avaient toujours connu la Trinité, même avant leur conversion au christianisme. (Honoré d'Urfé était savoyard par sa mère, et a beaucoup vécu en Savoie.)

    La tentation de l'abbé Boudet de regarder les rochers de Rennes-les-Bains comme un rébus renvoyant aux anciens Celtes baignant dans la lumière divine vient sans doute de là: de Joseph de Maistre. Car c'est à peu près ce qu'il fait, il essaie de prouver que son petit pays est sacré et vibre de divinité, et que cela passe par la référence aux Celtes. Le sud de la France était pourtant occupé aussi par les Grecs et les Aquitains, ce n'était pas le cœur du monde celtique. Mais sans doute le nom de Rennes, renvoyant à la Bretagne, l'a-t-il porté à croire le contraire pour sa paroisse. Rapprochement subjectif, là encore.

    Les curistes de Rennes-les-Bains, découvrant, en même temps que les bienfaits de ses sources, les rêveries déjà surréalistes de l'abbé Boudet, ont pu être séduits, d'autant plus qu'elles plaçaient Dieu dans la nature, et qu'ils étaient venus là pour la savourer. Trait touchant. Il y a toujours un génie des lieux, et, de nature spirituelle, il suscite toujours d'ardents sentiments chez les poètes. Mais je ne pense pas que Dieu, au sens absolu, soit localisable sur Terre, ni non plus dans tel ou tel peuple. Joseph de Maistre, à cet égard, errait. Henri Boudet aussi, du coup.

  • Les saints et les dieux selon l'amertume de Julien l'Apostat

    1495275503.4.jpgIl existe une manie, chez les intellectuels, de prétendre ramener les saints du christianisme aux dieux du paganisme, à inventer que les premiers ne sont que des copies des seconds. C'est souvent dit sans preuve, et on y croit parce qu'on a envie d'y croire.

    Mais pour quelle raison? Est-ce pour rendre aux dieux païens leur force antique? Non. Car cela n'a aucunement cet effet. Dans les faits, cela ne conduit qu'à ôter aux saints du ciel leur force encore présente dans le culte catholique.

    Les plus grands philosophes antiques auraient, j'en suis persuadé, désapprouvé cette manie, et la vérité est que des gens tels que Sénèque, Cicéron, Aristote ou Platon se seraient convertis au christianisme, s'ils avaient vécu plus tard, parce qu'il était l'évolution normale du polythéisme: le polythéisme abouti et corrigé, purifié, menait forcément au christianisme.

    Cette attitude négative rappelle davantage les philosophes décadents de l'entourage de l'empereur Julien l'Apostat qui, voulant retourner au polythéisme après une conversion générale au christianisme, n'a trouvé, dans l'espace intérieur, que du vide: les dieux s'en étaient allés, laissant objectivement leur place aux saints du ciel, et aux anges. Ils n'avaient laissé derrière eux que des formes mortes, animées artificiellement par la volonté humaine – flux psychiques purement terrestres, ainsi que le disaient les chrétiens eux-mêmes, qui les appelaient démons, conformément à l'ésotérisme grec. Peu importe que les dieux avaient pu 00000000.jpgêtre vivants, dans un temps ancien: au moment où ils en parlaient, ces chrétiens avaient raison.

    Et le fait est que si les agnostiques français férus de symbolisme immortel voulaient vraiment redonner vie aux anciens dieux, lorsqu'ils se complaisent à leur assimiler les saints consacrés, que feraient-ils? Ils montreraient, à partir de là, comment ces anciens dieux protègent la République, ou feraient de Marianne non plus une simple allégorie, mais une vraie déesse, agissante et voulante, pensante et sentante. Mais comme ils veulent en réalité détruire la mythologie catholique pour ne la remplacer que par l'adoration de l'État – c'est à dire les hommes qui dirigent –, ils s'en gardent bien, méprisant même ceux qui s'y essaient. Ils voient, d'instinct, que l'allégorie de Marianne, 000000000.jpgcréée par Lamartine, vient de Marie mère de Jésus et de sa propre mère Anne, puisque son nom est composé de ces deux saintes immaculées, et cela leur déplaît. Mais ils ne veulent pas non plus qu'elle soit Vénus: au fond ils savent que cette déesse a été rejetée dans le néant, et a été remplacée, comme le disait Joseph de Maistre, par sainte Marie, ou personne.

    Ils préfèrent somme toute le vide, puisque, comme le disait Jacques de Voragine de Néron, ils ne veulent de toute façon pas de concurrence, ils ne veulent pas qu'on puisse dire qu'un être immatériel serait plus puissant que l'État. Si jamais Dieu existe encore, qu'il ne soit qu'un principe abstrait, n'intervenant aucunement dans le monde – n'empêchant aucunement qui que ce soit de régner!

    Au fond ramener les saints aux dieux morts, c'est les tuer aussi, pour ne laisser gouverner, dans le monde, que des mécanismes dont le surhomme à venir, produit conjoint de l'État et de l'Outil, se rendra le maître incontesté.

    On a souvent dit que la bourgeoisie n'a pas de mythologie; mais on lui en a trouvé une.

  • Le mouton, la mitoune et le trésor de Rennes-le-Château

    000000000.jpgDans Le Guide du Razès insolite de Stéphanie Buttegeg publié en 2016 aux éditions de l'Œil du Sphinx, on découvre des faits étranges, qui se recoupent avec les fantasmagories ordinaires sur Rennes-le-Château et l'abbé Saunière. 

    Le livre raconte qu'un certain berger appelé Paris, dans les environs de ce noble village, a un jour découvert un trésor après avoir suivi une brebis égarée. Or, il existe, par ailleurs, une légende locale, présente dans un autre ouvrage, évoquant les fées qui prennent justement l'apparence de brebis, et qui se jouent ainsi des bergers. Car elles apparaissent et disparaissent, égarant les âmes, et entraînant les mortels vers des puits ou des gouffres. On les appelle, en ce lieu, les Mitounes, mot dont je ne connais pas l'origine.

    Mais il existe encore, à Rennes-le-Château, une autre tradition fabuleuse, celle de son curé Saunière ayant trouvé un trésor, d'une part, et ayant eu la vision de Marie Madeleine dans une grotte voisine, d'autre part. J'ai déjà signalé que la grotte en question était probablement celle réputée habitée par les Mitounes.

    Sans doute, on prétend que Saunière a trouvé un trésor sous l'autel de l'église de Rennes-le-Château, justement vouée à sainte Marie Madeleine. Il l'a déplacé pour en créer un autre plus neuf et, là, aurait trouvé un merveilleux  butin – ou au moins des manuscrits incroyables, recelant des secrets extraordinaires sur Jésus.

    Il est difficile de ne pas voir que deux éléments initiaux se sont mêlés confusément: la tradition du berger Paris, d'une part, celle de l'abbé Saunière, d'autre part; et le lien, étrangement, ce sont les Mitounes. Car si, sous l'autel de l'église Sainte-Marie 212.jpgMadeleine - autel qui représente justement Marie Madeleine –, on a trouvé un trésor, c'est que Marie Madeleine a guidé la main de l'abbé: c'est elle qui, en rêve, lui a donné l'idée de réparer son église – qui d'autre?

    Mais c'est aussi une bonne fée, assurément, qui a animé la brebis poursuivie par le berger Paris pour qu'il se dirige vers le trésor qu'il a trouvé. En tout cas la structure de l'histoire est la même: pris d'une inspiration subite, sans véritable fondement rationnel, un être humain effectue des mouvements, déplace son corps ou des objets, pour trouver un trésor. De même, c'est une impulsion psychique inexplicable qui a guidé l'abbé Saunière vers la grotte aux fées locale, où il a cru voir l'ombre de Marie Madeleine.

    Ainsi tout se recoupe, et on peut en tirer que ce sont les Mitounes, encore et toujours, qui ont inspiré tout cela.

    On m'a dit que sous Rennes-le-Château, dans la vallée de la Salz, on avait facilement des visions. C'est alchimique: le sel et le soufre des sources du lieu cristallisent les images de l'âme – matérialisent les rêves. L'eau chauffée par le soufre de toute façon dilate l'âme en s'imprégnant dans le corps et en se mêlant à l'eau corporelle – qui, plus qu'on ne le sait, a un rapport avec les images que l'on crée en soi. Ces images semblent alors s'arracher de soi-même, et devenir objectives, épaissies, si l'on peut dire, par le sel, et animées par le soufre. Rennes-les-Bains a connu beaucoup de visionnaires. Et ce sont les curistes qui ont rendu célèbres les environs.

    Sous la montagne, disaient les légendes locales, il y avait des anges déchus: des formes de cornes imprimées dans la roche seraient le souvenir de leur chute. Mais cela peut être aussi les cornes des brebis – ou des fées qui ont pris leur apparence! Ce sont des fées cornues, pour ainsi dire.

    Jules Michelet disait que dans les Pyrénées, la Terre restait vivante – et en voulait pour preuve les sources d'eaux chaudes. Ce 000000000.jpgsont peut-être les anges déchus encore vivants, encore remuants dans leur sommeil! Et de leur souffle il sort des mitounes, éveillant les hommes à de fabuleuses visions.

    Je ne sais si à ce peuple d'anges déchus vivant dans les Pyrénées appartient celui que H. P. Lovecraft nommait Chaugnar Faugn – extraterrestre méchant à tête d'éléphant dont il disait avoir rêvé, et auquel il assurait que les anciens Basques vouaient un culte. Son ami Frank Belknap Long en a fait une nouvelle, plus tard. Il y a toute une mythologie, dans les Pyrénées.

  • Le désir de sainte Marie Madeleine: ou nouvelle réflexion sur l'histoire de Jésus

    000000000.jpgJ'ai vu passer la réflexion d'un admirateur de Marie Madeleine qui disait aimer en elle qu'elle avait accédé à Dieu par le biais du désir que le masculin inspire au féminin. Elle avait désiré physiquement Jésus, et de là était parvenue au Christ.

    Je ne sais pas très bien sur quels versets des évangiles s'appuie une telle idée, et mon sentiment est que rien ne l'y prouve, et qu'à tout prendre, si on s'appuie sur les évangiles, c'est plutôt saint Jean qui semble être dans une relation d'affection toute spéciale avec Jésus. Il est présenté comme celui que Jésus aimait, et je me dis que s'il faut, comme l'ont fait certains, imaginer un mariage de Jésus et Marie Madeleine, on ne voit pas très bien, poussant la logique plus loin, pourquoi on ne pourrait pas imaginer un mariage entre Jésus et saint Jean. Si Jésus par ce mariage avec Marie de Magdala a incidemment consacré le mariage et l'union charnelle, comme le pensent au fond ceux qui y croient, si par là il a par avance désavoué saint Paul qui déconseillait le mariage aux prêtres, on ne voit pas pourquoi, même, il n'aurait pas aussi consacré le mariage homosexuel par sa relation avec Jean.

    Car le début de l'évangile de celui-ci est très clair: son auteur a bien reconnu en Jésus-Christ la divinité, le Verbe, le Logos, il s'est fait chair à ses yeux. Et il partageait bien avec Jésus une affection qui passait par les attentions corporelles, comme les différents tableaux de la Cène le rappellent: il a sa tête sur le sein de son maître. Et lorsque celui-ci lui a intimé l'ordre de considérer sa propre mère Marie comme la sienne, cela voulait-il dire qu'ils étaient mariés? Une belle-mère, c'est une sorte de mère, n'est-ce pas.

    Mais saint Jean avait-il besoin, en réalité, de désirer physiquement Jésus pour reconnaître en lui le Christ? Et si lui n'en avait pas besoin, pourquoi Marie Madeleine en aurait-elle eu besoin? Parce qu'elle était femme, elle ne pouvait pas se hisser au-delà de 000000000.jpgsa chair et reconnaître la divinité de Jésus-Christ par sa seule âme pure, au-delà de son corps? Par son esprit, au sexe parfaitement indifférencié?

    La morale chrétienne et humaniste a permis de reconnaître l'humanité, voire la divinité enfouie dans l'âme de Joseph Merrick, l'homme-éléphant, et c'était tout le sujet du célèbre film de David Lynch; et pas seulement des hommes ont reconnu cette humanité, cette étincelle divine, dans le film: aussi des femmes, qui pourtant n'avaient pour lui aucune forme de désir physique. Elles surmontaient d'ailleurs leur dégoût, ayant constaté cette étincelle divine; mais cela n'allait, certes, pas dans le sens inverse! 

    On ne fait pas honneur à Marie Madeleine en prétendant qu'elle a eu besoin de passer par son désir charnel pour reconnaître Jésus ressuscité. Elle l'a reconnu par intuition, justement parce qu'elle l'aimait au-delà de la question masculine et féminine, parce qu'elle l'aimait comme être divin. 

    Rien ne montre qu'elle ait jamais cherché, pour autant, à se marier charnellement avec lui.

    On trouve chez Tertullien, écrivain chrétien des premiers siècles, la description d'une image que les païens, pour se moquer des chrétiens, avaient répandue dans Rome: un crucifié le postérieur nu, face à la croix, tournant le dos, avec une tête d'âne, et auquel un adepte lançait des cœurs de son souffle et de sa main. On affirmait que c'était le désir charnel qui motivait les chrétiens; on était déjà freudien. Mais il est probable que cela n'a rien de vrai, même pour Marie Madeleine.

  • Réédition du Comte Vert de Savoie d'Antoine Jacquemoud

    Le Comte Vert de Savoie, poème héroïque en douze chants.jpgLe document nécessaire à la prochaine réédition, avec préface et notes, du Comte Vert de Savoie, poème héroïque d'Antoine Jacquemoud, est enfin prêt: il paraîtra bientôt chez Le Tour Livres. Une souscription préalable est lancée, à un prix avantageux!

    Ce poème en alexandrins et en douze chants a remporté le prix de poésie de l'Académie de Savoie de 1838. Il témoigne d'une époque qui voulait restaurer le lustre de la Maison de Savoie, voire l'auréoler de gloire.

    Composé sur le modèle formel antique, il est cependant plus fait d'épisodes marquants de la vie d'Amédée VI que d'une intrigue distincte. Il est surtout une illustration lyrique de la gloire du Comte Vert et, à travers lui, de la Savoie et de sa dynastie régnante, voire de l'Église catholique. Et tout un chant est consacré au roi d'alors, Charles-Albert de Savoie.

    Jacquemoud est entré avec enthousiasme dans la logique de l'Académie de Savoie – logique romantique, de restauration de la mythologie médiévale et de la glorification du Volksgeist, le génie du peuple, puisque, à cette époque, les Savoisiens figuraient une nation distincte, dont on essayait de saisir l'âme.

    À travers ce poème et son personnage principal, c'est ce que fait Jacquemoud: pour lui, Amédée VI incarne le génie national. Il assure, du reste, que Dieu visite chaque soir les montagnes de Savoie, et que de la plaine ne vient rien de bien, seulement une corruption manifeste.

    Pour illustrer sa pensée mystique, il a entouré le Comte Vert d'anges, en particulier un de rang très élevé qui tout au long de sa vie le protège. Mais la nature alpine a aussi ses esprits élémentaires appelés anges, déclenchant en effet les tempêtes selon les commandements de Dieu. Le poème est rempli d'une mythologie christianisée assez belle. Même ses victoires accueillent Amédée VI en chantant, à sa mort. Et son épée bien sûr le regrette. On est quasiment dans la fantasy.

    Jacquemoud était très imaginatif: c'était sa qualité principale. Il était intelligent, aussi, et il a rédigé une abondante introduction tentant de justifier, en 1844, le genre épique. Le merveilleux doit être chrétien, le sujet humain, et tout de même l'épopée est encore possible en Savoie, dit-il, parce qu'on y a conservé les antiques vertus, dont est fait l'héroïsme. 

    Il passe en revue les tentatives d'épopées en langue française ou italienne depuis la Renaissance, et donne son avis sur ce qui peut permettre à ce genre de réussir à son époque. C'est passionnant.

    Certains ont trouvé son style amphigourique: il brillait plus, peut-être, par sa riche imagination. Moi, je l'ai toujours aimé – surpris, quand, pour la première fois, je l'ai découvert après l'avoir acheté chez un bouquiniste annécien: Bon de souscription Le Comte Vert de Savoie.jpgje ne m'attendais pas à des qualités si hautes.

    Jacquemoud a fait de la poésie dans sa jeunesse; ensuite, il a fait de la politique. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, s'il rendait bien hommage aux princes de Savoie, s'il avait conservé le romantisme dynastique des poètes de son temps, il était plutôt progressiste et libéral, et favorable au rattachement à la France. C'est lui qui a créé la chanson dans laquelle l'Isère coule vers le pays du cœur.

    Un épisode se passe en Suisse, à Sion: Amédée VI a défendu son évêque contre une fronde populaire menée par les nobles. Il est assez beau. Le reste se passe en France, en Savoie, en Italie et dans l'Empire byzantin, où Amédée VI a beaucoup guerroyé.

    Je vous recommande vivement de vous procurer au plus vite ce magnifique ouvrage, dès qu'il sera paru, ou d'y souscrire, immédiatement. Les illustrations de ce billet présentent le texte et les conditions de souscription. Si vous cliquez dessus, la taille s'en augmente. Il est possible de recopier à la main le bon de souscription, ou d'obtenir les coordonnées bancaires appropriées pour son achat à distance.

    Antoine Jacquemoud
    Le Comte Vert de Savoie
    Le Tour Livres
    302 pages
    17 € (13 € en souscription, franco de port)

  • Un guide du Razès très insolite

    000000.jpgMon ami Philippe Marlin, chef des éditions de l'Œil du Sphinx, m'a donné un livre qu'il a récemment réédité, le Guide du Razès insolite, de Stéphanie Buttegeg, qui est guide professionnelle dans la haute vallée de l'Aude. 

    De fait, le Razès est une ancienne seigneurie de cette région, sise dans le département français de l'Aude, mais qui, après la dissolution de l'Empire romain, fut intégrée à la Gothie, le royaume des Wisigoths dirigé depuis Toulouse puis depuis Barcelone; puis aux royaumes arabes qui avaient absorbé cette Gothie; puis à l'empire carolingien; puis au comté de Toulouse et au royaume d'Aragon, alternativement ou en imbrication. Cependant ce livre ne parle pas tellement de cela, faisant remonter l'histoire au mieux aux carolingiens, plus souvent à la Croisade contre les Albigeois, comme on disait autrefois – aujourd'hui plutôt les Cathares, cela fait davantage rêver.

    J'ai toujours aimé les livres consacrés aux mystères régionaux, surtout la part qu'ils contiennent de légendes enchantées, les interventions de saints du ciel, d'anges, d'ogres, de démons, de fées. Mais le livre de Stéphanie Buttegeg n'en parle pas beaucoup. Il y a une allusion aux lutins Bug et Arach qui ont reçu des pouvoirs de Jupiter pour protéger la vallée de la Sals; aux anges déchus dont les cornes auraient laissé leurs empreintes sur des rochers de Rennes-les-Bains; aux fées lavandières, et c'est tout.

    Stéphanie Buttegeg consacre beaucoup de pages aux rochers de Rennes-les-Bains, sans doute parce qu'un écrivain local, Henri Boudet (1837-1915), en a lui-même parlé, affirmant, de façon hallucinatoire, qu'ils ont été taillés et amenés là par l'Homme. Et c'est vrai, Rennes-les-Bains contient de si belles pierres, ayant de si belles formes, qu'il est difficile de croire à 00000.jpgune origine naturelle. On songe à de la sculpture. Mais souvent la nature est artiste. Un poète mystique et surréaliste à la fois, Malcolm de Chazal, a eu presque cent ans plus tard le même genre de visions pour les rochers de l'Île Maurice. Il en était plus conscient que Boudet, qui pensait faire de l'Histoire. 

    Cela dit, parfois, il découvrait peut-être de vrais menhirs, ou de vraies mines de fer, car il y en avait autrefois, dans la vallée de la Sals. On exploitait aussi le sel de l'eau. Donc il y avait beaucoup de cabanes d'ouvriers, que Boudet fait souvent remonter aux Gaulois. Poésie, poésie!

    L'autre grand écrivain local est le cathariste Déodat Roché (1877-1978), qui, lui, a imaginé des temples gnostiques dans de belles grottes. La beauté des formes naturelles manifeste les esprits des éléments, crée une impression de mystère, et les historiens fantaisistes, au lieu d'être simplement poètes, font des romans sur des temples celtiques, des églises templières, des présences maçonniques fantasmées, des restes miraculeux de communautés antiques!

    L'impression d'ensemble est que cette région était surtout imprégnée d'un catholicisme populaire, souvent naïf, et que les bizarreries locales sont issues de la simplicité d'interprétation des locaux, ou de leurs goûts personnels. Loin des grands centres, au fond plutôt délaissés, les gens du coin laissaient libre cours à leur fantaisie, sans lien avec la théologie ou la science officielles, ni rien de ce qui imprégnait les cités importantes. Les seigneurs, issus des croisades ou des guerres de religion, connaissaient mal la région, ne lui étaient pas attachés, la quittaient facilement, et le peuple, laissé à lui-même, procédait comme il pouvait, lorsqu'il édifiait des églises ou s'organisait en cités. C'est peut-être ce qui a rendu la région anticléricale et socialiste.

    Mais il y a aussi une nature vive, qui a sans doute stimulé l'imagination – de très jolis endroits déjà pyrénéens, de vastes espaces lumineux, des rochers pittoresques, des sources chaudes et des mines profondes, de quoi de toute façon faire rêver!

    Guide du Razès insolite
    Stéphanie Buttegeg
    Éditions de l'Œil du Sphinx, 2015
    420 pages
    18 €.

  • Aïcha et Ayesha, ou l'œuvre catharisante de H. Rider Haggard

    00000.jpgJ'ai évoqué la possibilité, dans un article récent, que le modèle de Jésus marié avec Marie-Madeleine serait en fait Mahomet époux d'Aïcha. Modèle sourd, inconscient, bien sûr, dans un Languedoc cathariste dont l'héritage islamique, perdu depuis cinq cents ans et le règne de Charlemagne, était enfoui dans les profondeurs. Mais cela m'a fait repenser au beau roman de l'Anglais Henry Rider Haggard, She (1886).

    Il raconte que des Européens rencontrent en Afrique une reine immortelle et blanche, que le peuple local vénère. Elle tombe amoureuse d'un des Européens, essaie de lui donner la même immortalité qu'elle, et commet l'erreur de se baigner à nouveau dans la colonne de feu sortie de terre qui la lui a donnée au temps jadis: elle en vieillit immédiatement, et meurt. 

    Elle était en effet âgée de plusieurs siècles, et avait découvert cette colonne magique par hasard. Elle flamboyait dans une cité abandonnée, construite par on ne sait qui, on ne sait quel peuple magicien, il y a des éons. 

    C'est depuis cette cité que la nouvelle immortelle organise alors son règne et son culte. Or, l'auteur anglais l'a nommée, malicieusement, Aïcha, du nom de la Mère des Croyants dans la tradition musulmane. Il lui donne néanmoins l'âge de deux mille ans, la dit née au Yémen, et amoureuse d'un Grec ancien.

    On pourrait penser que les Anglais qui ont voulu voir Marie-Madeleine dans le Languedoc avaient aussi en tête ce roman très lu, ou l'avaient dans leurs souvenirs inconscients, du moins. La colonne de feu, ne sont-ce pas pas les flots d'eau chaude qui bondissent à Rennes-les-Bains où l'on venait prendre les eaux, flots dont 0000000000000.jpgon espérait justement le rajeunissement – l'immortalité? Il est troublant que, dans la région concernée, courent aussi des rumeurs sur des êtres saints et purs dont le corps serait toujours resté intact, après leur mort. Il y a certainement la recherche d'une immortalisation extérieure, l'intérieur se mêlant au corps par une forme de matérialisme mystique – souvent lié justement à la question de l'amour au sens humain. Car on raconte que Marie-Madeleine aurait connu les voies mystérieuses de la kundalini, et, comme les immortels taoïstes, aurait su se rendre incorruptible dans l'amour sacré. Peut-être que le roman préféré de nos curistes était She!

    Le règne d'une déesse installée sur Terre, et la suprématie qu'elle exerce sur l'Européen qu'elle reconnaît comme la nouvelle incarnation de son ancien amant, rappelle aussi l'idée du féminin sacré, chère aux madeleinistes. Mais le plus étonnant, est que j'aie eu moi-même l'idée de lier Marie-Madeleine du Languedoc à la figure islamique d'Aïcha. Je ne sais comment cela m'est venu, et une dame qui a commenté mon article a assuré que je n'avais pu le trouver seul, que j'avais dû le prendre à quelqu'un: elle se plaignait que je ne cite pas mes sources. Mais cela ne me dit rien, je ne me souviens d'aucune source, et selon mon souvenir l'idée m'est bien venue spontanément.

    À moins que ma source soit justement, en profondeur, le roman de H. Rider Haggard? Dieu sait!

  • Origines du complotisme dans Marx et Freud

    00000.jpgLe complotisme vient essentiellement du besoin de merveilleux. La philosophie classique le disait, et c'est vrai, mais elle a manqué quelque chose: car ce besoin de merveilleux est légitime, en l'être humain. Et combattre frontalement le complotisme ne mène nulle part, car les amateurs de complotisme ressentent à juste titre comme légitime ce besoin de merveilleux.

    Le problème est seulement qu'il cherche à s'assouvir de façon inappropriée, dans un monde physique qui n'offre pas, même dans ses couches obscures, le merveilleux qu'on attend. Et ce qui le démontre, c'est que les deux grandes philosophies qui ont donné un semblant de justification au complotisme sont celles de Freud et Marx, qui tendent toutes deux à scruter les secrets du fonctionnement du monde et du comportement de l'homme dans les strates cachées de la matière et de la chair.

    Les ennemis du complotisme ne le disent pas, parce qu'en général ils sont matérialistes aussi: mais le fond du complotisme, ou du moins sa justification, est bien chez Freud et Marx. Le second place le diable chez les riches, le premier dans la vie sexuelle – ou il y place Dieu, puisque tout s'en explique; et même chez Marx le diable est si puissant qu'il justifie la domination éternelle du capitalisme, contrairement à ce qu'il a illogiquement prétendu.

    Car une classe sociale à même de créer une superstructure dans laquelle on trouve Dieu en a forcément les attributs. Que Marx ait décrété que ce dieu était méchant n'y change rien, c'est quand même lui qui règne, et annoncer la fin du capitalisme – d'un capitalisme qui met Dieu dans son panier – est faire preuve d'un optimisme irrationnel, de nature mystique.

    Quant à Freud, il plaçait le fondement du comportement humain dans l'érotisme, or le complotisme attribue fréquemment sans preuves d'énormes déviances sexuelles aux puissants de ce monde. 0000000.jpgCela fait vibrer. Et cela donne une image terrestre du diable, comme chez Sade.

    Mais ce n'est pas là qu'est réellement le ressort de la vie du monde. Les strates cachées qui restent dans la sphère physique peuvent exister: il peut y avoir des riches qui abusent, des pervers sexuels qui passent à l'acte; il y en a. Malheureusement, ils n'expliquent rien. Ils ne sont pas dans la sphère où se créent réellement les choses.

    Car de deux choses l'une: soit il existe bien une strate cachée du monde où se crée le mal manifesté – mais cette strate, spirituelle au sens propre, est faite des esprits mauvais qui tentent d'entrer dans les âmes humaines pour agir dans le monde, comme dans l'ancienne théologie catholique; soit il n'y a aucune strate cachée qui puisse assouvir le besoin de merveilleux. Si le besoin de merveilleux est légitime, c'est que sa butée est le monde spirituel. 

    Comme disait Chateaubriand, si le monde a besoin de merveilleux, qu'il scrute la sphère morale – le cœur humain –, car là sont les êtres célestes et infernaux qui s'affrontent. Sur Terre, le monde reste normal.

  • Jésus et le mariage obligatoire des rabbins

    00000000.jpgCertains, pour assurer que Jésus était marié, s'appuient sur la tradition rabbinique qui dit qu'un homme doit se marier, et que les rabbins étant des hommes, ils doivent en donner l'exemple.

    Mais Jésus dit qu'il ne faut pas imiter les rabbins dans leurs actions, si on doit les écouter avec respect parce qu'ils portent en eux la sagesse antique. Ils l'apprennent par cœur, et la récitent, et à ce titre méritent l'attention. Cependant, il ne faut pas agir comme eux, affirme-t-il. Donc, il ne pouvait pas se sentir obligé de se marier comme eux le faisaient. On peut même estimer que c'est à cela qu'il faisait allusion.

    Et pourquoi? Parce qu'il rejetait les liens du sang, apportant l'idée d'un lien spirituel qui unirait tous les hommes, au-delà des nations. Il ne pouvait donc pas se soucier d'avoir une progéniture. Donc de se marier. Car c'était le souci majeur de l'époque, et des rabbins.

    Il est un autre point profondément significatif, à cet égard: les écrits de saint Paul, qu'à dessein sans doute on traîne absurdement dans la boue. Car Paul, pharisien, était de cette communauté soumise aux rabbins dont est sorti le Talmud, et il devait donc bien savoir ce que recommandaient les rabbins en matière de mariage. Or, il s'opposait frontalement à 000000000000.jpgeux. Et comment aurait-il pu le faire, s'il ne s'était pas appuyé sur la pratique même de Jésus-Christ, dont on se souvenait encore? Qui aurait pu sans cela le suivre?

    Il avait, du reste, le même souci d'universalité et de descendance purement spirituelle, au-delà des nations. Il l'a énoncé explicitement. C'est à ce titre qu'il a conseillé le célibat, et l'a estimé nécessaire aux prêtres chrétiens: cela les différenciait des rabbins, comme déjà, forcément, Jésus s'était différencié d'eux – de la même manière.

    Cela relève de l'évidence la plus claire. 

    L'idée que Jésus s'est marié vient paradoxalement de saint Paul, qui focalise sur lui les ennemis du célibat. Car l'apôtre de Tarse dit que si on ne peut pas se retenir de relations sexuelles, il faut se marier. Et les hommes du commun de lire ces lignes, et de se demander qui peut bien parvenir à se passer de relations sexuelles. Donc Jésus, suivant les recommandations de Paul, quoique à l'avance, a bien dû se marier aussi...

    Mais que Paul en parle montre qu'il considérait qu'on pouvait se passer de relations sexuelles, et le fait est qu'il n'est pas le seul: à Rome, Caton d'Utique, notamment, en avait donné l'exemple. Le prophète Jérémie aussi. Un rabbin célèbre dont j'ai oublié le nom disait ne pas vouloir se marier parce que son seul amour était la torah. Eh bien, il n'a pas été exclu du rabbinat.

    Et il est vraisemblable que si Paul a cru le célibat possible, c'est que lui-même y parvenait, et encore plus vraisemblable que Jésus lui-même y était parvenu, au vu et au su de tous, précédant saint Paul qui, de son propre aveu, s'efforçait de l'imiter, pour conquérir la résurrection, la renaissance, la fécondation intérieure, l'engendrement de soi-même. Il ne connaissait d'amour que mystique, il s'unissait à l'ange, qui, puisqu'il fécondait en lui, prenait peut-être l'apparence d'une femme radieuse. Mais sans mariage terrestre.

  • Napoléon au pays des fées

    000000000.jpgIl y a, dans le musée Masséna de la Ville de Nice, un air de féerie impériale autour des souvenirs de Napoléon. On y voit, néoclassiques, des nymphes en bronze tenir des chandeliers, et les membres de la famille régnante nimbés de splendeur se posent comme des surhommes, Napoléon Bonaparte bien sûr au premier chef. On se souvient que lors de son couronnement (dont ce musée conserve une représentation célèbre, je crois par François Gérard), Napoléon a revêtu une robe parsemée d'abeilles d'or. Allusion, dit-on, aux mérovingiens: les premiers rois francs n'auraient pas eu le lys pour emblème, mais l'abeille. Bien avant Pierre Plantard, Napoléon se réclamait des mérovingiens!

    Ces abeilles d'or avaient certainement, pour les vieux Francs, une dimension magique, un peu comme la pluie d'or en laquelle Jupiter s'était transformé pour pouvoir s'unir à Danaé et concevoir Persée, héros parfait. Je ne connais aucune légende de dieu transformé en abeilles pour engendrer en une mortelle la lignée de Mérovée, mais le fait est que, nous le savons, les rois eux-mêmes avaient l'idée qu'ils descendaient d'une divinité païenne, un homme-serpent, un triton, car il vivait dans l'eau – dans la mer, je crois.

    Et Napoléon a créé un faste néoclassique sans fantaisie ni réussite durable, pour donner l'impression qu'il vivait parmi les vivants esprits de la France, ou de la Terre, ou de l'Europe, et peut-être que son seul problème a été de ne pas trouver de poète à même de lui créer une mythologie convaincante. Il courtisait Chateaubriand, mais celui-ci ne voulait pas voir en Napoléon l'incarnation de forces bonnes – même s'il lui accordait du génie, une forme de grandeur –, parce qu'il le trouvait cruel et despotique, et surtout non soumis à la religion catholique comme les rois.

    Peut-être que ses origines corses lui donnaient un lien avec les êtres magiques dont l'île orne ses légendes, notamment les 000000000000.pngOgres, ou Orci, réputés à l'origine de bien des choses locales

    Et puis il y avait le lien avec l'Égypte, sa dimension pharaonique, et sa prétention à sonder les destinées, et à s'en rendre maître, à contrôler les éléments, les forces naturelles! Il y avait en lui le sentiment des puissances terrestres, et le désir de briller comme si un flux de lumière venu des profondeurs l'avait nimbé et habillé, couronné. Il était chtonien, comme on dit, et ce n'est pas de la clarté céleste que s'entourait son front, mais des ors des souterrains cachés, des tombeaux égyptiens où dormait encore Isis!

    En un sens, il a donné de l'énergie à une France vieillissante, dont le souffle royal était éteint – était arrivé au bout de son élan. Mais en un autre, cette énergie volcanique a laissé derrière elle des scories qui ensuite ont figé la France, l'ont sclérosée. Et si Napoléon a bien donné l'impression qu'il avait partie liée avec le pays des fées, il a aussi donné l'impression qu'il était illusoire, et qu'il ne participait pas réellement des grandes destinées, de l'ordre universel, de l'évolution de l'Homme.

  • Jésus prophète mahométan

    00000000000.jpgL'idée de certains, que Jésus aurait été marié, rappelle une chose simple, c'est le prophète Muhammad, qui lui a été marié. Chez les chrétiens qui attribuent une femme et des enfants à Jésus, y a-t-il un Islam mal assumé?

    Il y a là une logique. Les chrétiens imprégnés de l'idée de Jésus marié sont souvent imprégnés de traditions orientales, et qu'est d'autre l'Islam qu'une branche du christianisme imprégnée de tradition orientale? 

    On raconte que les cathares croyaient Jésus marié, notamment avec Marie-Madeleine. Un ancien chroniqueur affirme qu'il est saint que Béziers ait été prise le jour de la Sainte-Marie de Magdala parce que les hérétiques à son sujet y blasphémaient. Or, Béziers a appartenu aux royaumes arabes, avec tout le Languedoc, et il est simple de considérer que le christianisme cathare du Languedoc a été influencé par les figures de la tradition mahométane, et en a reçu une coloration spécifique.

    Même s'il fallait se référer plutôt à l'arianisme wisigoth, pour cette région nommée d'abord la Gothie, cela peut aisément se relier à l'Islam – d'abord parce que les commentateurs ont globalement dit que l'arianisme et l'Islam avaient beaucoup de traits communs (notamment la référence à la gnose), ensuite parce que même si on ne sait pas ce que l'arianisme pensait de Jésus et de ses relations avec Marie-Madeleine, on sait qu'il considérait que le Fils n'était pas consubstantiel au Père, et donc que Jésus n'avait nul besoin d'incarner la perfection sur Terre. Il pouvait être marié, cela ne changeait rien – il n'était pas, dieu incarné, au-delà des sexes ou de la nature terrestre.

    Mais il faut se poser la question d'un christianisme qui ne donnerait pas la possibilité à l'être humain de spiritualiser entièrement la relation amoureuse. Car qu'il y ait eu de l'amour entre Jésus et Marie-Madeleine ne fait aucun doute; mais les catholiques ont estimé qu'il s'exerçait sur un plan entièrement supérieur, où le corps physique n'agissait plus. 

    Et c'est là le mystère propre au christianisme, selon moi: il promet un corps glorieux qui ne pèche plus, mais reste quand même réel, substantiel – pleinement présent au monde. Il ne promet pas, comme les Orientaux, une dissolution dans la splendeur universelle – lumineuse selon les optimistes, après tout ténébreuse selon les athées, qui en un sens sont ici lucides. (Car qu'est-ce qu'un paradis dans lequel on n'existerait plus comme individu – ou être pensant –, sinon un enfer?)

    Si on veut dire que Marie-Madeleine était elle-même une initiée de haut rang, il faut savoir que, dans la tradition islamique, Aïcha, troisième épouse de 2042358300.jpgMahomet, est dans le même cas, et qu'elle a enseigné des choses saintes, et qu'elle est nommée Mère des Croyants. Autant dire incarnation de la Mère divine! Manifestation d'Isis! 

    Il est après tout possible que l'idée de Marie-Madeleine femme de Jésus soit venue du modèle d'Aïcha femme de Mahomet. Que cela ait été conscient ou pas, c'est très vraisemblable.

  • Christianisme madeleiniste

    0000000000.jpgJ'ai eu, sur Facebook, une conversation avec l'historien et philosophe Christian Doumergue, grand spécialiste des traditions secrètes de la haute vallée de l'Aude et des Pyrénées – chroniqueur des faits parallèles, si on peut dire. Il a affirmé quelque chose qui m'a surpris: Marie-Madeleine ferait remonter aux sources du christianisme. Je lui ai demandé pourquoi en ce cas on ne l'appelle pas madeleinisme. Sous prétexte de rééquilibrer le christianisme entre saint Pierre et Marie Madeleine, on peut en arriver à poser la dame de la Sainte-Baume comme plus importante que Jésus même. Ce n'est pas forcément dit, voire conscient, mais l'agitation autour de sa personne finit par le suggérer puisque, somme toute, même le catholicisme ne parle pas tant de saint Pierre que le madeleinisme de Marie-Madeleine.

    Elle est liée à la gnose, dit-on; mais Jésus-Christ l'était-il? Elle aurait été choquée, j'en suis sûr, qu'on la juge plus importante que lui. Mais il y a peut-être une forme de féminisme mystique qui refuse que Dieu se soit incarné dans un homme, et qui proclame essentiellement que c'était Marie-Madeleine qui incarnait la grande déesse – Isis, le féminin sacré. Si Jésus conserve au moins la possibilité d'incarner Osiris qu'Isis a sauvé, il doit se tenir heureux. Sinon, il a pu simplement mériter de la recevoir pour épouse par ses nobles vertus.

    Il y a là la marque d'un certain matérialisme qui ne parvient pas à concevoir l'être humain au-delà de son genre, c'est à dire de la sexualité. Il est évident que le Christ est une entité divine au-delà des sexes, car la 0000000000.jpgsexualisation est liée au corps et à la Terre. Charles Duits disait que la Maison Divine, vivant pour ainsi dire dans l'orbe solaire, n'était pas sexuée. Que la sexualisation ne survient que dans l'orbe lunaire – mais dans les mêmes corps, sous la forme de l'hermaphrodisme. Seule la Terre séparait finalement les êtres en sexes distincts. Car il reprenait le principe des cieux superposés de l'ancienne sagesse – ou gnose. Le féminisme qui refuse l'idée d'un être humain sans sexualisation refuse aussi que l'être humain ait son germe divin dans le Ciel, dans cette logique. Il veut que l'être humain ne soit que la production de la Terre.

    Ce que je ne dis pas pour rabaisser le féminisme dans son juste combat pour l'égalité. Justement parce que l'être humain, en profondeur et au regard de ce que Duits appelait la Maison Divine, est au-delà des sexes, l'égalité entre les hommes et les femmes est un principe incontournable. Il s'agit du droit à ne pas s'appuyer sur le corps, mais sur l'esprit. L'idéal humain arraché à la contingence sexuelle, ange à visage distinct, fait de l'égalité un principe absolument pur. Mais un féminisme qui voudrait instaurer un matriarcat universel est simplement dans la concurrence avec le mâle, il n'est pas dans l'évolution de l'être humain vers la liberté.