Histoire

  • Double visite à Rennes-le-Château

    107806229_10158145490097420_7715635240610545885_o.jpgJ'ai dit ce que je pensais de la tradition inaugurée par L'Énigme sacrée, un livre romanesque sur Rennes-le-Château et son célèbre abbé Béranger Saunière. Mais je n'ai pas fait le récit de ma double visite sur les lieux mêmes.

    Autrefois, je ne connaissais pas la France du sud-ouest. Je connaissais l'est de la Lorraine à la Provence, le centre – surtout berrichon –, l'ouest breton et normand, et Paris. Mais j'ai déménagé en Occitanie, et cela a été l'occasion de la découvrir – et de me rendre à Rennes-le-Château, qui m'a surpris: car c'était en fait très intéressant, plus que je ne m'y attendais, plus même que le livre qui me l'avait fait connaître vingt ans auparavant.

    Et ce qui m'a surtout frappé, c'est le décor coloré et vivace de l'église, tel que Béranger Saunière l'a conçu, avec ses anges rutilants et son diable spectaculaire, ses mille ornements élégants et féeriques. On sentait une ferveur 107796362_10158146930157420_8364215314274686640_o.jpgtoute poétique à l'égard des figures de la mythologie catholique – en particulier Marie Madeleine, à laquelle l'église est dédiée.

    La place du merveilleux y est inhabituellement grande, pour une église – d'ordinaire plus sobre, et fondée sur le souvenir historique des saints, des prêtres, des grands hommes de l'Institution. Saunière aimait les anges et les saints anciens et mystérieux, et pour moi son style vibre du même enthousiasme que l'Art Nouveau, les Préraphaélites, l'architecture de Gaudí et la poésie de son compatriote Jacint Verdaguer – ou la basilique Notre-Dame de Fourvière, à Lyon, la cathédrale Saint-Pierre de Rennes, en Bretagne. Cela correspond à une volonté de rénover le merveilleux chrétien – ses couleurs chatoyantes, ses formes élancées et enchanteresses.

    De voir cela dans une église de village est étonnant, mais il y a plus: Saunière a fait bâtir un jardin avec une maison et des tours dans un style directement Art Nouveau, et il se comportait dans sa paroisse en grand seigneur.

    Or, ses ennuis ont commencé quand l'évêque s'est plaint de n'avoir pas reçu la part de l'argent qu'il recevait ou trouvait, et il l'a interdit d'officier – et l'a fait remplacer. Mais le nouveau curé n'avait pas son succès, et les dames continuaient de venir écouter ses sermons, délivrés dans la chapelle de l'élégante maison qu'il avait bâtie dans son parc pour recevoir ses illustres visiteurs.

    Il faut dire qu'il était actif politiquement, et proclamait la grandeur des rois de France et la nullité de la République. Cela alimentait autour de lui une certaine effervescence.

    Il faisait des fouilles pour trouver des tombeaux d'anciens seigneurs, et on a commencé à murmurer qu'il avait trouvé un trésor. Il semble qu'il ait surtout bénéficié des largesses des dames, qu'il séduisait par son charme – et qu'il se soit aussi rendu coupable d'escroqueries, de trafic de messes: il en promettait plus qu'il ne pouvait en faire. Il avait ce 118306480_10158258302657420_8649696882559809480_o.jpgcôté arrogant et brigand des Chouans, qui a fait rêver en Bretagne et en Vendée.

    Originaire d'un village tout proche dont son père avait été maire, il faisait somptueusement de sa petite cure un centre mystique, dont il était la lumière. Comme il était inventif et talentueux – comme il avait même du génie –, toute sorte de légendes sont nées sur lui – car le génie a une origine mystérieuse, et au lieu de la voir dans la divinité, on essaie de la placer dans des traditions terrestres antérieures. Comme il y a tout près une grotte dite de la Madeleine, on a songé à un temple, à un centre de mystère, et on a fouillé en ce sens; mais cela n'a rien donné. On a songé aussi au Graal.

    Or le Graal est peut-être surtout une coupe formée par la ronde des anges dans les airs – et à laquelle l'abbé Saunière a pu porter ses lèvres.

    Il y avait une tendance générale de l'époque au retour du merveilleux, comme si les anges faisaient résonner des chants qu'on n'avait plus entendus depuis longtemps. Rennes-le-Château le manifeste avec beaucoup de grâce. C'est sa principale qualité, et cela explique qu'on ait rêvé sur ce lieu, ou qu'on l'ait mêlé à des rêves plus globaux. Cela l'explique principalement.

  • L'Énigme sacrée, ou l'histoire d'un besoin

    00000.jpgJ'ai exprimé récemment mon scepticisme à la lecture de L'Énigme sacrée, le livre qui a révélé l'existence de l'abbé Saunière, de Rennes-le-Château et de Pierre Plantard au monde. Mais il a eu un immense succès, notamment grâce au Da Vinci Code, roman qui en a repris les thèses. Pourquoi?

    J'ai exprimé mon scepticisme en comparant l'histoire romanesque racontée dans ce livre aux éléments de mythologie française et chrétienne, dont je suis un adepte. Mais ce livre n'est pas paru dans une telle ambiance, il n'est pas paru au Moyen-Âge.

    À l'époque de sa parution, le public était nourri de matérialisme historique, et d'une version des faits reposant sur la mécanique des rapports humains. En replaçant dans l'histoire européenne et française des personnages légendaires, les auteurs du livre faisaient rêver, même si le merveilleux en avait été supprimé. D'ailleurs, cela arrangeait bien le lecteur ordinaire, pour qui le merveilleux est le signe de la fiction. Il reste spontanément matérialiste, même quand il a le goût des secrets, des énigmes et du romanesque.

    Le merveilleux n'en était pas moins suggéré, faisant dans le livre comme un brouillard, ou un fond sonore. Il y avait déjà le secret des initiations de Jésus et Marie-Madeleine. On les disait issus de grands centres de mystères, où l'on suppose que toute sorte de phénomènes magiques surviennent, où l'on affirme que les âmes se hissent à un niveau divin – même si, derrière ces mots, on ne place pas toujours des figures très concrètes. Déjà René Guénon, le principal occultiste français, ne parlait des dieux que comme de principes abstraits, et focalisait le besoin de merveilleux sur de mystérieuses lignées d'initiés, qu'il disait conformes dans leurs principes de vie aux archétypes divins. Cela donnait à ces gens obscurs, n'ayant pas laissé de documents administratifs, une aura ressortissant au fantastique, et L'Énigme sacrée faisait pareil avec les templiers, ou plusieurs sociétés secrètes aux noms poétiques et aux rituels inconnus – et même l'abbé Saunière, le curé de Rennes-le-Château, était effectivement nimbé de merveilleux, parce que, dans son église, il avait créé 0000000000.jpgde rutilantes décorations pleines d'anges, et installé sous le bénitier un gros diable à la figure aussi frappante qu'expressive. D'où venait sa capacité au merveilleux, à une époque dominée par le Naturalisme, c'était une nouvelle énigme, mais, au lieu de chercher la réponse dans les profondeurs de l'âme de l'abbé – et dans les liens entre les âmes et les dieux –, on établissait un lien historique avec des initiés qui se seraient transmis des secrets divins, et jusqu'au Saint-Graal était de la partie!

    Cependant, derrière le goût général du romanesque et des énigmes policières, il y avait encore autre chose, de spécifique à cette histoire, et qui est lié à ce que Charles Duits a exposé dans son livre La Seule Femme vraiment noire – mais de de manière bien plus frappante que Henry Lincoln et ses amis: ce qu'on appelle la voie du féminin divin. J'y reviendrai une prochaine fois.

  • Rennes-le-Château et ses mystères

    000000000.jpgDepuis de nombreuses années, j'entends parler de Rennes-le-Château et de l'abbé Saunière. Un poète genevois appelé Charles P. Marie (aujourd'hui disparu) m'a un jour prêté le fameux livre L'Énigme sacrée (de Lincoln, Leigh et Baigent), dont il faisait grand cas. Je l'ai parcouru et ai découvert l'existence de ce mystère d'Occitanie, et des théories sur Jésus et Marie-Madeleine qui auraient donné naissance à la lignée des mérovingiens aboutissant à Pierre Plantard. Ce dernier vivant à Annemasse, cela m'amusait bien.

    Je ne savais pas que plus tard j'habiterais et travaillerais au pied de Rennes-le-Château. Depuis, je m'y suis rendu deux fois.

    Avant de dire ce que j'en ai pensé, je dirai ce que je pense du livre en question. Car il est important au moins en ce qu'il a déclenché un engouement incroyable en faveur de ce qu'on appelle le Pays cathare, notamment en Grande-Bretagne. On est venu en masse s'installer au pied des Pyrénées – et comme l'économie locale, dominée par la culture de la vigne, était relativement molle, une effervescence quasi magique est apparue, dont il reste des traces.

    Ce fut généralement des feux de paille. La mode s'en est vite étiolée, et les entreprises créées à cette occasion sont peu nombreuses à s'être installées dans la durée.

    Pourtant l'engouement à un moment donné fut si énorme qu'on crut à une nouvelle ère spirituelle, inaugurée depuis le département français de l'Aude (depuis devenu le plus pauvre de France, sans qu'on sache si cela a un rapport)!

    Mais pour moi, je n'ai pas été profondément frappé par ces mystères, qui manquaient singulièrement de merveilleux au sens propre. Aucun ange n'intervenait, ni aucun elfe, et le mystère de Jésus en était ramené à de l'humain banal.

    Le pire n'était pas forcément l'idée que le fils de Marie aurait survécu à la Crucifixion et serait devenu un falot père de famille – mais que les mérovingiens descendraient de lui et auraient donné naissance à Pierre Plantard!

    Prétendre descendre des rois a toujours quelque chose de ridicule. Notamment en République. 0000000.jpgMon ami Charles P. Marie, à son tour, établissait des généalogies qui le faisaient remonter au roi Mithridate, qu'a chanté Jean Racine. Il y avait un lien évident avec l'extrême-droite, à laquelle appartenaient et mon ami, et Plantard, et l'abbé Saunière même. D'ailleurs dans ma famille aussi, on a prétendu que les Mogenet descendaient des Plantagenêt. La belle affaire. Il n'en faut pas moins travailler pour vivre.

    Certains ont dit que tout cela était néopaïen. Voire. La mythologie mérovingienne ancienne établit que Mérovée descendait d'un dieu serpent de la mer – à la façon des rois du Cambodge. C'est en réalité mille fois plus intéressant que ce qu'a raconté Plantard, qui n'a rien ajouté à la mythologie française. Je trouve même que la mythologie carolingienne, avec ses anges parlant à Charlemagne, est plus intéressante que ce qu'il a dit – bien qu'il ait clairement voulu la saper.

    Donc, je n'ai pas été séduit. Mais pourquoi le public l'a été, c'est une question importante, sur laquelle je reviendrai.

  • Suite de l'histoire de saint Louis et du Minotaure

    saint louis.jpgRécemment, j'ai assuré avoir eu une révélation sur une aventure glorieuse du roi saint Louis en Pays cathare: au-dessus du château de Peyrepertuse, dans les Corbières, est un plan rocheux incliné à l'extrême, où il s'est tenu debout pour affronter le minotaure qui terrorisait là le peuple. Le monstre demandait, comme de juste, des sacrifices de jeunes filles, étant le fils du minotaure plus connu qui logeait autrefois en Grèce, sur l'île de Crète, et que Thésée, on le sait bien, tua avec l'aide d'Ariane.

    Je ne sais pas à vrai dire comment il a engendré un fils, mais c'est un fait est que ce second minotaure habitait sur les rochers de Peyrepertuse, et ravageait les cités s'il n'avait pas ce qu'il voulait – aussi lui accordait-on les sacrifices demandés. Mais le peuple, quand il entendit dire que saint Louis était de passage en Occitanie, fit envoyer des vœux de salut par un délégué, et livrer par lui ses doléances. Le Roi l'écouta avec attention, puis vint jusqu'au château de Peyrepertuse et demanda au seigneur du lieu, Guillaume, pourquoi il ne faisait rien pour débarrasser son château et ses villes de la menace du monstre. Celui-ci avoua son impuissance, et prétendit que le minotaure était invincible, qu'il habitait là depuis l'aube des temps, était plus ancien que les hommes, était comme un dieu en cet endroit austère, et qu'on ne pouvait rien faire d'autre que le respecter. Entendant ces paroles, le roi saint Louis devint rouge, et fit d'amers reproches à Guillaume de Peyrepertuse, et le traita même de fou. Il ordonna qu'il s'ôte de sa vue et parte en exil, et s'arma.

    On lui fit des reproches, à son tour, Robert d'Artois son frère lui dit qu'il ne pouvait pas affronter lui-même le minotaure – et qu'il devait le laisser faire à quelqu'un d'autre, à un chevalier vaillant qui combattrait pour lui. Mais saint Louis ne voulut pas, arguant du fait qu'il était roi, et que, nouveau maître du château, il devait montrer sa bravoure. D'ailleurs, il était écrit – l'évêque de Carcassonne le lui avait dit – que seul un roi pourrait vaincre le monstre – qui avait aussi un statut royal, de par son ancienneté et sa noblesse.

    Les armes de Louis étaient rutilantes, et dans son haubert finement maillé il brillait dans les salles du château où il passait pour se rendre sur le plan incliné. On pensait qu'il n'y tiendrait jamais debout, et qu'il ne pourrait jamais grimper la pente, armé comme il était, mais on eut une immense surprise: car saint Louis se mit à marcher sur le plan incliné comme s'il était horizontal – et lui-même se tenait debout à angle droit, comme si la pesanteur n'avait aucune prise sur son corps. Il échappait aux lois habituelles que la Terre impose aux choses qui viennent d'elle – comme s'il était entré dans une autre dimension, aux principes inconnus.

    Il monta vers le sommet de la roche et, derrière, le minotaure apparut, immense, cornu, puissant et cruel comme un diable. Le combat s'ensuivit. Et pourquoi le décrire en détail? Le monstre était bien plus fort que saint Louis 00000000000.jpgmais, malgré son armure, le roi de France était plus vif, plus léger. Et, en tournant autour de la bête à corps d'homme, il lui enfonça à plusieurs reprises son épée dans les flancs, avant de lui couper la tête, une fois cet ennemi affaibli. Il ne prit, de son côté, qu'un seul coup au front, et le heaume luisant ne put faire qu'il ne saignât de l'arcade sourcilière, tant la main du minotaure était lourde et âpre.

    On acclama le roi, on le remercia, et c'est ainsi que le peuple à l'entour commença à payer joyeusement l'impôt, pour être bien protégé par le roi de France et ses chevaliers. Car il n'y eut plus de sacrifices humains, et les jeunes filles désormais trouvèrent toutes des maris à leur gré, ou devinrent nonnes si elles voulaient rester vierges, selon leurs vœux propres, exprimés librement. Telle est, en effet, la vertu du roi de France, du moins le dit-on.

  • Le château de Peyrepertuse, ou saint Louis combattant le Minotaure

    0000000000.jpgJe suis allé deux fois au château de Peyrepertuse, dans le département gaulois de l'Aude, et il est localement très connu, appartenant à la liste des châteaux dits cathares, parce qu'il a subi le siège des Français pendant la croisade contre ceux-ci, et l'a fait pour deux raisons. La première est qu'il a pu, dans les faits, abriter des cathares. La seconde (en fait plus importante) est qu'il dépendait du roi d'Aragon, qui, dans cette croisade, s'opposait aux Français, parce qu'il ne croyait pas justifié de s'en prendre aux cathares.

    Le royaume d'Aragon était issu d'un comté établi, selon la tradition, par Charlemagne pour défendre les Pyrénées contre les Maures. On ne sait si le comte était lui-même franc, wisigoth ou autre chose, mais à l'origine il portait bien un nom germanique. Par la suite, il a été baptisé selon des noms qu'on trouve dans le Nouveau Testament – Pierre, ou Jacques.

    Il y a eu un moment où ces comtes ont pris leur indépendance et se sont proclamés rois: ils ne dépendaient plus d'un empereur. Cela leur permit de passer des alliances avec certains princes musulmans, au grand dam des Français et du pape.

    Il y a un air oriental, païen et troubadour dans cette lignée de rois pyrénéens, éteinte après que l'ultime héritière eut épousé le roi de Castille. Le royaume, en tant que tel, a été supprimé au dix-huitième siècle, ce qui a occasionné des révoltes à Barcelone, la capitale. Car l'essentiel de l'Aragon était constitué par les Catalans – et on 00000000.jpgcomprend mieux la situation en Catalogne aujourd'hui, quand on sait cela. On comprend mieux aussi la situation au treizième siècle, puisqu'une bonne partie de l'actuelle France était alors aragonaise. Non seulement le Roussillon, détaché de la Catalogne au dix-septième siècle par Louis XIV, mais aussi une partie de l'Occitanie proprement dite, notamment le sud du département de l'Aude et la vallée des Corbières – où se dresse le château de Peyrepertuse, donc, un des plus importants de la région.

    Or, c'est finalement saint Louis qui l'a pris, au treizième siècle, et fait reculer le roi d'Aragon vers le sud, mais il l'a aussi rebâti, à sa manière caractéristique. Car le château impressionne pour deux raisons. La première est qu'il est perché au sommet d'une crête de rochers aigus, et domine des abîmes: il se voit de loin, se mêle à la montagne, et fait songer. La seconde est qu'il est gros et, surtout, admirablement bâti, pour ce qu'il en reste, dans le style français déjà rationnel et rigoureux, avec de petites pierres blanches parfaitement alignées et des lignes gothiques – ce qui, dans cette région proche de la Méditerranée, est inattendu.

    Il y a deux châteaux, en fait, plantés sur deux rochers distincts: un gros, un petit, et le gros a une église vouée à la vierge Marie, et le petit une chapelle vouée à saint Georges: deux saints habituels chez les guerriers, mais la sainte Vierge est la patronne de la France et de tous les catholiques, et saint Georges est le patron de la Catalogne. Au-dessus des ruines assez abondantes encore, un plan rocheux incliné reçoit en juin des touffes d'herbe d'un vert pur et splendide, et cela plonge dans un monde de visions: on se dit qu'au bout, il y a quelque chose – tout en haut. Or, une révélation m'en est venue: c'est là, sur ce plan dangereusement incliné, où un homme peut à peine se tenir debout, que saint Louis a abattu jadis un minotaure – de la lignée dite de Minos. Mais j'en parlerai une autre fois.

  • Une chronique du temps des cathares

    000000000000.jpgJ'y ai déjà fait plusieurs fois allusion: j'ai lu une chronique latine du treizième siècle qui présente les événements de la croisade contre les cathares. Elle a été écrite par un curé important du comté de Toulouse, Guillaume de Puylaurens, et prend parti pour le roi de France contre les seigneurs occitans, lesquels protégeaient les cathares, et d'autres hérétiques. L'auteur avait beau être natif de Toulouse et aimer sincèrement sa famille comtale, il restait du parti de l'Église catholique, et attribuait les malheurs d'Occitanie au laxisme des seigneurs locaux – au premier rang desquels, donc, le comte de Toulouse, qui ne protégeait pas, disait-il, l'évêque local: car le peuple, séduit par les hérésies, ne versait plus la dîme due au clergé, et le danger sur les routes pour l'évêque était constant, le comte de Toulouse ne prenant pas même la peine de fournir des escortes.

    L'histoire racontée par la chronique est horrible, les croisades tuant sauvagement toute sorte de gens, et surtout détruisant ce qu'on pourrait nommer une civilisation, faite d'amour profane et de mysticisme libre, mêlant les chants aux dames et les rêveries orientales sur Jésus-Christ, autorisant la traduction en occitan du Nouveau Testament, créant une atmosphère douce et belle – à laquelle était certainement lié l'esprit des Pyrénées, longtemps resté indépendant du monde romain. Car les principaux seigneurs impliqués contre le roi de France, au cours de cette croisade, étaient le comte de Toulouse, le comte de Foix et le roi d'Aragon. Ils liaient Toulouse à Barcelone par le biais de Foix et d'Andorre, dont le seigneur était comme le gardien d'un Passage.

    Je suis allé à Foix et Andorre, et ce sont des lieux merveilleux, qui m'ont beaucoup parlé, comme si j'y avais déjà été. Il y avait là une femme, qui faisait l'objet d'une dispute, et j'en ai eu la vision. Mais quelle est-elle, je ne sais plus.

    Ce que raconte surtout la chronique, c'est la chute de la maison de Toulouse, dont le comté est finalement revenu au roi de France, et dont la lignée s'est éteinte. Guillaume de Puylaurens confirme que le peuple adorait cette famille, et détestait les Français menés par Simon de Montfort. Quand le dernier comte est mort, la tristesse fut immense. Mais le prestige du roi de France d'un autre côté était assez grand pour que le peuple se console de ce nouveau prince dès son arrivée.

    Le comte de Foix tenta de résister en s'appuyant sur ses châteaux inexpugnables des montagnes, mais il dut lui aussi se soumettre, et, tout en gardant d'importantes prérogatives, devenir l'obligé du roi de France.

    Pour Guillaume de Puylaurens, l'Occitanie est une nation – mais l'Église romaine ne regardait pas comme nécessaire que le chef d'une nation en fût issu; elle aspirait au contraire à recréer l'Empire romain, un pays dont 0000.jpgla structure politique surplomberait les nations. C'est la véritable origine de la France, et le mythe de la nation française unifiée fut inventé pour échapper à l'influence de Rome. L'Occitanie était regardée comme issue des Wisigoths, même si ceux-ci restaient éternellement blâmés pour leur appartenance à l'arianisme – auquel, du reste, on rattachait le catharisme. Guillaume de Puylaurens était dans une contradiction manifeste.

    Mais il était un pragmatique, et la puissance du roi de France, bien organisée, héritant de l'ancienne Rome, rationalisée et au positionnement clair, était faite pour durer, et s'imposer dans le monde moderne. L'Occitanie avait quelque chose d'archaïque et de féerique qui la ramenait vers le paganisme antique – elle touchait même à l'Islam, auquel s'alliait parfois le roi d'Aragon, tout en participant avec le roi de Castille à la fameuse Reconquête espagnole. Ce n'était pas fait pour durer, même si le rêve en est resté, et si la Culture en a rallumé le flambeau depuis le Romantisme.

  • Michel Houellebecq et le communisme

    000000.jpgDans son roman Plateforme, Michel Houellebecq évoque le communisme, tel qu'il s'est matérialisé à Cuba. Un vieux Cubain sincèrement communiste y raconte l'échec profond du rêve des fondateurs, à cause de l'égoïsme humain spontané. Les Cubains n'ayant pas plus que n'importe qui le sens du collectif, dès que quelque chose était à tout le monde chacun le prenait pour soi, le mettait chez lui, l'offrait à ses enfants, à ses parents, à ses cousins – et, de cette sorte, les usines se vidaient de tout leur matériel, volé par les particuliers pour leur entourage.

    Car Houellebecq reste quand même convaincu que la base sociale de l'humanité existe, à travers la famille. Il le dit dans Soumission: si l'islamisme marche mieux que le communisme, c'est parce qu'il s'appuie sur la famille, cellule collective fondamentale. C'est en fait donner raison aux royalistes qui fondaient l'État sur l'hérédité et la notion de lignée, c'est à dire de famille. Or, cela n'a pas marché non plus, et l'illusion persiste, en lui, qu'il existe chez l'individu un instinct social naturel. Mais je ne crois pas que cela soit le cas.

    Je ne dis pas cela pour qu'on rompe avec sa famille, mais le fait est que l'individu peut survivre, gagner sa vie, s'affirmer dans l'existence même sans sa famille – même en ayant rompu avec elle. C'est possible. Et que les Cubains ramènent le matériel des usines à la maison et en fassent cadeau à leurs proches renvoie seulement au tissu social que l'individu se crée lui-même – ne serait-ce qu'en naissant. Car il n'est pas aussi sûr que le croient les matérialistes que la naissance soit une action passive, et, en Asie, la vie de Bouddha le montre bien choisissant sa famille avant de naître – et un récit de Platon, on le sait, va dans le même sens.

    Mais peut-être qu’alors on se soucie peu du corps politique auquel on appartiendra? Rudolf Steiner dit qu’on est attiré à la fois par un lieu, une langue et une famille – mais non par un quelconque État.

    Le Cubain de Plateforme qui pleure la fin de son rêve affirme que les fondateurs étaient pourtant d'un communisme sincère – ce dont je doute, Fidel Castro ayant donné l'exemple notoire du profit égoïste qu'on 0000.jpgpouvait tirer de la gloire acquise pour combler d’énormes besoins sexuels. Mais on peut toujours dire que les femmes éblouies étaient d'accord. Oui, mais souvent les hommes sont aussi d'accord pour faire des cadeaux à ce type de triomphateurs glorieux, et l'enrichissement des puissants ne relève pas toujours du vol, contrairement à l’idée reçue. Il ne faut pas se focaliser sur l'argent.

    Bref, l'individu est plus fort que le collectif, dans le sentiment humain, et Houellebecq en fait s'en désole. On sait qu'il est d'une famille communiste, et qu'il lisait Aragon en public en pleurant, quand il était jeune.

    Cependant, il a rejeté Pierre Teilhard de Chardin, le seul pour moi qui ait trouvé une collectivité pour laquelle on ait des sentiments forts: c'est l’humanité planétaire. Le défaut de Cuba est d'être trop petite. Celui de la France aussi. Et même celui de la Russie.

    En n'enfermant pas l'individu dans la nation ou la famille, l'universalisme le laisse libre et le consacre, car seuls les individus libres peuvent tisser des liens au-delà des corps politiques – aux États-Unis quand on est cubain, par exemple!

    Le communisme a toujours été trop partiel – déjà socialement, en postulant que la classe bourgeoise, détentrice de capitaux, n'avait pas de légitimité. C'est complètement absurde, elle fait partie de l'humanité au même titre que le reste.

  • La visite de Montségur

    0000000.jpgMes enfants sont venus me visiter dans ma nouvelle région, et cela a été, pour eux comme pour moi, l'occasion de la découvrir. Car nous avons toujours aimé les visites naturelles et culturelles, les avons toujours pratiquées. Pas seulement en vacances, au loin: même en Savoie, en Suisse et aux alentours, nous avons parcouru les lieux.

    Et à présent nous les parcourions dans ce qu'on appelle le pays cathare, avec ses châteaux célèbres: Peyrepertuse, Montségur, Puilaurens, Quéribus, Puivert, Foix; avec ses cités: Carcassonne, Foix, Toulouse, Rennes-le-Château; et avec ses montagnes: le Cardou, le Bugarach, et celles qui entourent Ax-les-Thermes. Sans essayer de suivre la chronologie, puisque j'ai parfois visité deux fois de suite ces lieux, mes enfants n'étant pas venus me voir au même moment, j'évoquerai ici, porté par le souvenir et les idées qui m'en viennent, ce que ces visites m'ont inspiré.

    Et je commencerai par Montségur, qui était mythique, car mon amie Rachel Salter et ses amis propres, marqués par le souvenir cathare, en parlaient beaucoup. C'est là, en effet, qu'eut lieu un brûlement de cathares important, au treizième siècle, et c'est là, aussi, que les derniers cathares s'étaient réfugiés, vivant au sommet d'une montagne, sous les murailles d'un château perché sur une falaise, dans des maisons s'étageant sur les pentes comme les villages tibétains.

    Et de fait, l'atmosphère est véritablement tibétaine, car, depuis cette sommité, on peut admirer, tout autour, un paysage d'une grande beauté, dont les lointains se fondent dans le ciel bleu (en général), rempli de magnifiques montagnes et de vallées s'étendant à l'infini – car impossibles à distinguer du ciel dans l'éclat lumineux de l'air.

    Il est évident que, dans un tel lieu, la spiritualité sera spécifique. La force de la lumière est si grande qu'on peut y percevoir, sans passer par les textes, les présences divines, et de quelle manière elles ont formé les montagnes, qui leur servaient pour ainsi dire de coquilles. Certaines montagnes environnantes sont si hautes que même en juin, des plaques de neige s'y voient encore – et leurs rochers purs et brillants indiquent les astres, comme des doigts.

    On comprend que les catholiques romains (et français) n'aient pas compris la vie spirituelle d'un lieu semblable, qui laissait toute son importance à l'appréhension des forces de la nature reflétant la volonté divine. À Rome et à la Sorbonne, on raisonnait logiquement à partir des textes; à Montségur, on contemplait les cycles cosmiques et 0000000.jpghumains à partir des vagues de lumière roulant sur les Pyrénées.

    Il y eut une spiritualité pyrénéenne que ne comprirent ni les Français ni les Romains, et qui leur apparut comme opposée à la raison. Eux vivaient dans des cités où l'on discute, où l'on ergote, et cette liberté de l'âme dans la lumière au sommet des montagnes leur paraissait dangereuse et mauvaise.

    Une amie de mon amie, pianiste appelée Dévayani Canquouët, a créé une composition riche et sonore, romantique et belle, pour rappeler la clarté intérieure du lieu. J'ai eu l'occasion de l'écouter plusieurs fois. Elle ne fait pas état, dans ses notes musicales, de l'atmosphère propre à la combustion, au pied du pech, de deux cents cathares, une fois le château pris et soumis aux rois de France. Moment horrible, sinistre, qu'il est difficile de se représenter.

    Même l'installation, par la suite, d'un seigneur d'Île de France (Guy de Lévis) dans un lieu aussi austère étonne. Le contraste est grand.

    Le rationalisme ainsi imposé à l'Occitanie a-t-il donné de grands résultats? Il semble avoir plus coupé la dynamique propre à la région qu'apporté une dynamique nouvelle. J'y reviendrai, à l'occasion.

  • Michel Houellebecq et les cathares

    00000000.jpgJe ne sais plus dans quelle interview, j'ai lu que Michel Houellebecq adorait La Chanson de la croisade albigeoise. C'est surprenant, car ce texte du treizième siècle, écrit en occitan, passe pour être relativement long et répétitif – et moi-même, ayant commencé sa lecture dans une édition bilingue il y a bien trente ans, ne suis toujours pas arrivé au bout.

    La traduction n'aide pas, à vrai dire: elle est d'Henri Gougaud, et est plus une adaptation selon la langue littéraire moderne, qu'une véritable traduction. Or je m'efforce surtout de lire la version occitane, et les deux textes ne correspondent pas suffisamment.

    Cette Chanson a quand même le charme insigne de chanter les valeurs chevaleresques de la noblesse languedocienne – et Dieu la protège, selon le second auteur de la chanson. (Le premier, Guillaume de Tudèle, était favorable aux croisés français.)

    Dieu la protège mais elle sera finalement vaincue. Et il y a là peut-être la source de la fascination exercée par ce texte sur Michel Houellebecq. Car dans son roman Plateforme (dont j'ai récemment parlé), il est justement question du bonheur sur terre, fait d'amour libre et de belle nature – mais d'un bonheur détruit par des fanatiques religieux. On peut dire que la croisade contre les Albigeois (comme on l'appelle) est l'archétype de cette idée dans l'histoire de France.

    Je lis aussi une chronique latine d'un certain curé de Puylaurens qui vivait en Occitanie à cette époque et était originaire de Toulouse – et dont les liens avec Guillaume de Tudèle sont assez grands, puisque lui aussi est favorable aux croisés, même s'il admet qu'ils se sont en général mal conduits. C'est leur cupidité et leur mépris du peuple local qui dit-il les ont empêchés de vaincre l'hérésie.

    Il raconte un fait frappant. Le roi d'Aragon, qui régnait à Barcelone et était l'allié du comte de Toulouse, a été tué dans une bataille contre Simon de Montfort, chef des croisés. Ce fut une énorme surprise, car il avait mené bien 000000.jpgdes batailles victorieuses en Espagne contre les Maures, et son prestige était immense. Avant la bataille qui lui fut fatale, un prêtre alla voir Simon de Montfort pour le prévenir que Pierre II était un grand chef de guerre. Simon alors sort de sa veste une lettre, peut-être en vers, adressée par ce roi à une dame mariée de Toulouse pour lui annoncer que c'est pour l'amour d'elle qu'il chassera les Français. Et Simon demande si un tel prince, amusé à de telles inepties, peut lui faire peur – à lui qui vient pour des motifs religieux? Car le catharisme s'accordait, sans doute, avec l'atmosphère courtoise et galante qui alors régnait en Occitanie et en Catalogne.

    C'est peut-être cela que regrettait Houellebecq – à travers sa Thaïlande rêvée, faite d'amour et de beau temps, de plages de sable fin et de bungalows en teck. Ne donne-t-il pas l'impression, dans ses dépressions mêmes, d'avoir eu une vie douloureuse parmi les cathares ou les troubadours?

    Une vie antérieure terminée brutalement, j'imagine.

  • Appendice à l'histoire de ma grand-tante

    Mark Henri.JPGComme annoncé dans les commentaires placés sous l'histoire de ma grand-tante, j'ajoute aujourd'hui à celle-ci un appendice, pour présenter deux photographies que m'a envoyées ma mère après avoir lu les deux articles concernés.

    L'une représente mon arrière-arrière-grand-père, celui qui fut tué d'un coup de hache à Tripoli de Syrie (au Liban), et on peut découvrir qu'il avait bien le type slave ou scandinave, avec sa longue barbe blonde. L'autre représente mon arrière-grand-père, celui qui s'est installé à Limoges, et on peut découvrir qu'il n'avait pas du tout ce type. Sa mère était de genre, elle, très oriental. Or, dans le récit en deux parties que j'ai publié, j'ai dit que le père de ma grand-mère avait ce type slave, parce que je me souvenais que ma grand-mère le disait. Mais j'étais petit, elle est morte à quatre-vingt-deux ans il y a déjà plus de vingt ans, et j'ai dû confondre.

    Peut-être l'air respiré peut-il aussi influencer les gènes, et après tout les Juifs installés en Pologne étaient souvent bien obligés Henri Markel-page-001.jpgd'inhaler l'air qui était exhalé par d'autres, lorsqu'ils étaient dans les mêmes pièces ou dans le même espace. Il est possible qu'on en méconnaisse l'importance dans la formation de l'organisme.

    À présent je vis au pied des Pyrénées, et je me sens continuellement le désir de parler occitan et de ressasser le souvenir des Cathares. Je lis des livres sur le sujet, en latin et en occitan; j'y reviendrai.

    J'ai souvent pris l'accent des régions où je suis allé, surtout quand je trouvais qu'il donnait du rythme et de la mélodie au langage, et on me dit que j'ai l'accent belge ou suisse, québécois ou comtois – selon les cas. Mes gènes en ont peut-être été modifiés, peut-être sont-ils plus flexibles et plastiques qu'on l'imagine.

    Mais on peut aussi concevoir, comme je l'ai fait, des amours illicites dans ma famille. Je n'en sais rien. J'ai du reste bien des origines belges, même si elles sont lointaines, et mon père est réputé avoir l'accent belge aussi, curieusement. Il a toujours un corps de grand Flamand, comme on dit. Même s'il a surtout aimé la Savoie. Car de son côté, les origines sont flamandes, savoyardes et dauphinoises. L'histoire de sa famille maternelle, venue de Roubaix, est intéressante et ressemble à celle de ma grand-tante du côté maternel, car il s'agissait de Flamands installés en région parisienne pour créer une scierie. Elle n'a pas marché, cela n'avait rien à voir avec l'évolution industrielle parisienne. Mon père ironisait en marquant le manque de clairvoyance de son grand-père Van Den Bruwaene. Mais je n'ai pas entendu dire qu'il en eût fait un rêve de réussite grandiose. C'est donc moins tragique que comique, c'est différent de l'histoire de ma grand-tante. D'ailleurs, à Roubaix, mon arrière-grand-père était bottier. Ce n'était pas très romantique.

  • Le coronavirus selon Rudolf Steiner

    000.jpgJ'ai lu, dans un journal anthroposophique, que Rudolf Steiner donnait aux maladies épidémiques trois causes majeures. La première est le mensonge généralisé, la façon dont les sociétés reposent entièrement sur le mensonge. Car Steiner donnait une cause morale aux maladies. Le mensonge, disait-il, empoisonne l'air spirituel que respirent les communautés, et cet air spirituel a un effet physique, il crée des maladies.

    La seconde cause est la cruauté vis à vis des animaux. Pour le coup, j'ai vu des associations vegan dire la même chose: les souffrance infligées aux animaux rejaillissent sur l'humanité sous forme de maladies. Il est quand même peut-être significatif que les effets du mensonge, plus subtils, ne soient pas autant mis en avant par les associations. Même les religions en parlent peu, à ma connaissance. Cela dit, je connais bien le catholicisme médiéval, et cela y ressemble. On disait ce genre de choses, dans l'Europe catholique. C'est peut-être à cause de cela qu'on ne le dit plus trop, on espère toujours avoir dépassé le Moyen Âge, ne plus jamais y retourner. Car depuis, on a fait de grands progrès techniques, qui facilitent certainement la vie terrestre, et c'est ainsi que la pensée médiévale inspire désormais une haine spontanée, rappelant une époque dure et lourde.

    C'est même à cause de cela que la laïcité a été si dure en France, réagissant avec force contre un catholicisme accusé d'empêcher le progrès scientifique. Et conspuant les prêtres et leurs idées, assurant qu'elles étaient grotesques globalement, et que le Moyen Âge n'était pas seulement une époque difficile, mais aussi obscure mentalement, et intellectuellement.

    Très bien. Mais ce n'est pas pour autant qu'il avait forcément tort quand il donnait aux épidémies une origine morale: après tout on n'en sait rien.

    En apparence, il est moins moyenâgeux de défendre les animaux, que de faire des reproches aux menteurs. Mais l'Église catholique défendait aussi les animaux contre la cruauté humaine. Les légendes traditionnelles montrant 000000000000.jpgdes chasseurs devenant fous et la proie du démon parce qu'ils tuent trop de bêtes, rappellent ce que les prêtres pensaient de l'acharnement contre les bêtes, créatures de Dieu. La légende de saint François d'Assise, à l'inverse, rappelle ce que l'être humain doit faire avec les bêtes. Et les procès contre les animaux, qui ont tant fait rire les philosophes, étaient conçus comme des conjurations pour que les bêtes nuisibles à l'être humain et à ses projets restent dans leur espace propre, et empêcher qu'elles soient exterminées par des hommes vindicatifs.

    La troisième cause possible des maladies est la peur, disait Steiner. Elle nourrit les maladies, ou plutôt, les esprits qui sont derrière, ténébreux et dits par lui arhimaniens, du nom d'une divinité perse évoquée déjà par Lord Byron et d'autres romantiques.

    Outre les remèdes physiques, qui font débat, le remède moral, disait-il encore, est l'amour du prochain, et le courage de s'occuper des autres. S'oublier soi-même. Et être vrai avec soi-même – jusque contre les pensées communes, si elles sont fallacieuses.

    Il y a aussi un remède spirituel, bien sûr: méditer les grands textes religieux, ou pratiquer une activité artistique.

    Ce sont des pistes. Chacun les suit, s'il veut, ou s'il peut.

  • La négation du diable

    unnamed.pngOn feint souvent que la croyance au diable soit un moyen de soumettre le peuple par la peur. En réalité, il s’agit de considérer que l’homme est détaché dans sa véritable nature du mal qu’il fait. Sans doute, comme disait David Lynch dans un de ses films, le diable ne vient que si on l’a invité. Mais le mal est bien fait par lui, en un sens. Le pardon des mauvaises actions passe par l’idée que l’être humain est dirigé par une force extérieure, lorsqu’il les commet. Alors la prison prend tout son sens: elle doit fortifier l’âme jusqu’à ce qu’elle soit en mesure de se détacher du diable, qui lui susurre ses commandements de sa voix enchanteresse.

    Je ne fais l’apologie de rien. Mais saint Paul parlait de la même façon de la peine de mort. Elle avait pour vertu de fortifier l’âme pour les temps futurs. Pour une autre vie – ou pour le ec5dbdf4b906391f1b04082578dbd335.jpgJugement dernier, disait-il: on ne lui tiendra pas compte, alors, de ses fautes déjà punies de mort. Cela signifie, d’un point de vue karmique, que dans les vies suivantes, son âme aura acquis les moyens de résister aux appels du malin qui l’a poussée à agir dans sa ou ses vies antérieures. Elle sera renforcée par l’épreuve. Car la peine n’est pas infligée pour le passé, mais pour l’avenir.

    Naturellement, pour des âmes qui ne considèrent pas la vie future – qui n’y croient pas, peut-être, qui ne songent ni à l’enfer ni aux vies successives –, la peine de mort apparaît comme inutile et absurde. Une peine purgative est forcément, à une époque matérialiste, située en cette vie, et doit transformer un mauvais sujet en bon citoyen.

    Cela n’est pas sans rapport avec la prétendue laïcisation de l’enseignement, qui place le salut dans la sphère terrestre et ne propose pas tant une ascension intérieure qu'une ascension sociale, un accroissement des richesses et du statut. Cela n’est pas sans rapport avec ce que proposait Jean-Jacques Rousseau, AVT_Charles-Duits_3009.jpegl’instauration d’une religion purement républicaine, liée à la vie terrestre, sans projection pour l’individu vers l’avenir.

    Cela scandalisait Charles Duits, à juste titre: il croyait en l’éternité de l’individu profond, et que l’éducation devait servir à son évolution au travers des siècles.

    Située dans l’espace physique ou non, cette philosophie a toujours un fond religieux. Car, si on rejette l'idée du diable, c’est qu’on assimile l’homme à ses actions, et donc qu’on confond le diable et l’homme. Ainsi, un peu comme Tacite avec Néron, puisqu’on ne détache pas le démon de l’être humain, on peint le méchant comme un monstre. On le fait constamment pour Hitler, sans voir que son cas en devient aberrant et hors de toute comparaison avec les hommes ordinaires. Or, comme le disait J. R. R. Tolkien, il était quelqu’un de très ordinaire, qui n’avait fait qu’accueillir en lui l’impulsion démoniaque avec plaisir, et en avait perdu son âme: il l’avait vendue, pour devenir le prince de l’Allemagne. Et combien de gens n'ont-ils pas des rêves comparables sans avoir jamais le moyen de tuer en masse!

    Ce n’est que lorsqu’on accepte de regarder en face ses démons qu’on peut s’en libérer. Si on assimile les autres au diable, si on réduit le second à l’âme des gens mauvais, on ne voit le mal que chez les autres, on ne peut pas le voir en soi. Car chacun sait bien qu’il n’a rien soi-même de monstrueux, qu’il a de bonnes raisons d’agir: ce sont toujours les autres, qui sont différents!

    À cela, un cinéaste tel que David Lynch initie. Le romancier Stephen R. Donaldson fait de même. Cela passe en général par l’art, car cela passe par la représentation – au moins par l’imagination individuelle, privée – de figures purement spirituelles, psychiques.

  • Le poivre de Kampot selon Luc Mogenet

    luc.jpgMon oncle Luc Mogenet est l'auteur d'une petite dizaine de livres, tous documentaires, portant soit sur le relief savoyard, soit sur la Guinée Conakry, soit sur Kampot, au Cambodge. Les sujets sont divers, et il est intervenu à la télévision pour évoquer l'enfance de Marguerite Duras en Indochine. C'était dans une émission sur Arte. Il a aussi écrit un livre sur la question, qui fait référence.

    Il anime, de surcroît, le musée de la ville de Kampot, siégant à son Conseil d'Administration. Il a une maison dans cette noble cité que protège le puissant Bokor, montagne tutélaire au pied de laquelle coule le paisible fleuve qui porte le nom de la ville. Au Cambodge, mon oncle est une personnalité.

    Il m'y a invité, un jour, et, plus récemment, il m'a envoyé son dernier ouvrage, consacré à la spécialité de Kampot, qui la rend célèbre à l'étranger: son poivre. Grâce à ce petit livre, je sais tout sur l'élaboration de cet assaisonnement excellent, que moi aussi j'adore, et sur l'histoire de la culture du poivre à Kampot.

    Il apparaît que ce sont les Chinois qui l'ont créée. Les Chinois fondent des colonies partout, assez fermées, et autrefois ils avaient leurs propres écoles, à Kampot même, et n'apprenaient pas le khmer. Je crois que cela leur a valu des déboires à l'époque de Pol Pot, on estimait qu'ils étaient capitalistes dans l'âme, et les Khmers Rouges avaient de toute façon un fond nationaliste.

    La culture du poivre a donc été interrompue, mais elle a repris, ces dernières années, notamment grâce à des Français désireux de s'investir dans la culture locale au sens le plus concret. Leur œuvre est également chaboche.jpgphilanthropique, car ils financent la scolarité des enfants de leurs ouvriers, sauvent des bâtiments traditionnels khmers, ont créé un poivre biologique spécial et en tout cas une marque protégée, avec l'accord du gouvernement du Cambodge – avec même je pense son enthousiasme. Ces Français s'appellent Nathalie Chaboche et Guy Porré. Ils ont dû faire appel, pour relancer la culture du poivre, à des descendants des Chinois qui l'avaient créée autrefois, mais leurs ouvriers sont khmers. Le plus grand soin est apporté à l'activité de récolte et de traitement.

    Car j'ai appris qu'il y avait du poivre vert, du poivre blanc, du poivre noir et du poivre rouge, selon le moment où on le cueille: quand la graine est jeune, le fruit est rouge. Soudain, des grains contenus dans des fioles prennent place dans l'économie naturelle, et ce qui n'avait pas de sens en prend un. C'est parce que les philosophes ont appris à vivre dans un monde détaché de la nature qu'ils ont cru que l'univers n'avait aucun sens. Ils ne comprenaient déjà pas d'où venait le poivre qu'ils consommaient! Grâce à mon oncle, c'est changé: le poivre est issu d'un souffle du sol. On le sait en théorie, mais il faut le saisir dans le réel de la chose.

    De belles photographies nous le dévoilent, dans cet ouvrage intitulé La Renaissance du poivre de Kampot, édité en 2018 à Kon Sat, dans la province de Kampot, par La Plantation – le nom de l'entreprise dont j'ai parlé. On le trouvera en s'adressant à elle.

  • Jean-Alfred Mogenet face à Rimbaud

    Millot l'enfant et la lecture cm2-0232.jpgRelisant la poésie en vers d’Arthur Rimbaud, je tombe sur le sonnet du Buffet, qui est tombé à l’épreuve du Brevet des Collèges il y a quelques années, et qui personnifie un meuble et lui ajoute une vapeur de mystère. C’est un poème célèbre, aussi parce qu’il est aisément accessible, qu’il peut être lu et étudié par des collégiens, ce qui n’est pas le cas de tous les poèmes de Rimbaud. Or, en le relisant, je me suis souvenu des poèmes savoyards de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet dit Jam, publiés en volume par mon père, qui en assuré la production, Marc Bron, qui en a assuré la traduction, et moi, qui en ai assuré l’édition. Car l’essentiel de son œuvre consiste précisément en cela, qu’elle personnifie de vieux objets et que ces personnifications débouchent sur du mystère - qu’elles s’approfondissent vers le monde moral, les objets prenant dès lors l’allure de sentinelles, de gardiens de l’ordre humain, d’anges protecteurs, de guides secrets!

    Je ne trouve pas ces poèmes indignes du Buffet de Rimbaud, si bien sûr Jam n’a jamais écrit de Bateau ivre, et cela me laisse beaucoup à songer, sur les critères des professeurs d’État, lorsqu’ils choisissent des textes pour les épreuves nationales de français. Cela paraît esthétiquement arbitraire. Et je suppose qu’il serait parfaitement légitime d’exiger que les poèmes de Jam tombent au Brevet au moins dans le village où il a vécu, Samoëns, voire dans la Savoie tout entière – ou, si on veut respecter l’organisation territoriale de l’institution éducative, dans toute l’Académie de Grenoble!

    Sans doute, les Surréalistes n’auraient pas célébré Jam comme ils ont célébré Rimbaud, car son art n’avait pas partie liée avec l’hallucination ou la voyance, même si les objets se prolongeaient bien, chez lui, vers un monde de 419576456 (1).jpgsouffles pensants, dotés de préoccupations éthiques. Il n’a pas créé d’images fabuleuses. Il n’a pu donc donner de justification aux professeurs officiels, lorsque, choisissant des textes, ils veulent paraître avancés et progressistes – tout en ne prenant guère de risques. Car même chez des auteurs réputés révolutionnaires, ils donnent l’impression de choisir de préférence les textes les plus classiques. C’est un paradoxe: dans l’institution éducative, le Romantisme et le Surréalisme semblent susciter le Classicisme et le Rationalisme, y renvoyer.

    Le progressisme d’État consiste souvent à créer de nouveaux dogmes, de nouveaux clergés, de nouvelles académies avec des idées révolutionnaires devenues banales – et servant d’alibi.

    C’est pourquoi, d’un certain point de vue, on peut toujours assumer la poésie en langue régionale, qui a bien tendance à rester dans les travées de l’imagination traditionnelle, les mythologies populaires, le folklore, voire un certain réalisme paysan. On l’a vu ailleurs avec Mistral.

    On le pourrait, du moins, si les langues régionales ne renvoyaient pas officiellement à un certain conservatisme, qu’il n’est pas séant à l’institution d’afficher, puisque sa légitimité vient de ce qu’elle prétend apporter un nouveau scintillant à un peuple qui en était dépourvu, à chasser les brumes du paganisme pour imposer les clartés de la philosophie vraie. Pour le justifier d’un point de vue poétique, on brandit l’imagination affranchie d’un Rimbaud; oui, mais dans l’institution éducative, on n’étudie guère de ce dernier que ce qui est le plus classique, ce qui est le moins marqué par la voyance.

    Au bout du compte, la tradition paysanne peut apparaître comme plus imaginative que la littérature officielle. Le conservatisme plus imaginatif que le progressisme! C’est ainsi qu’on a vu des poètes sincères attirés profondément par la tradition séculaire.

    Ceux de Jam ont plu à des gens distingués, comme le regretté Stéphane Littoz-Baritel ou le professeur Bruno Berthier. Ils ont aussi une légitimité historique.

  • Rudolf Steiner: cultures et Évolution

    Johann-Wolfgang-von-Goethe.jpgJ'ai beau avoir, ailleurs, expliqué que pour Rudolf Steiner, seul l'individu comptait, et non les groupes humains, on a, sans prendre en compte mes arguments, attaqué ma propre position en assurant que les Anthroposophes propageaient son racisme, en même temps qu'ils le niaient! Quelle en est la logique, on ne sait pas: si les Anthroposophes nient le racisme de Steiner, ils ne peuvent pas le propager, quand ils s'expriment eux-mêmes - ils admettent bien, puisqu'ils disent aimer Steiner, que le racisme est mauvais.

    Et le fait est que pour Steiner les hommes étaient égaux devant Dieu, et donc en droit. Il approuvait entièrement à cet égard l'adage révolutionnaire. Il voulait, dans l'Allemagne de son temps, que les Juifs aient les mêmes droits que les autres, et a perdu beaucoup d'abonnés à une revue qu'il dirigeait à Berlin en défendant le capitaine Dreyfus.

    Mais il y en a qui lui en veulent d'avoir donné des réponses claires à des problèmes qu'ils prennent plaisir à agiter à l'infini dans des groupes choisis, des clubs pleins d'agrément qui veulent davantage poser des questions que trouver des réponses - peut-être, parce qu'une fois la réponse trouvée, l'individu est laissé à sa seule responsabilité, et ne peut justement plus s'appuyer sur le groupe et sa confortable chaleur. Ils lui font donc mille reproches – et depuis les horreurs d'Adolf Hitler, on aime bien évoquer le racisme, dès qu'on veut faire des reproches à quelqu'un, même si, dans les faits, Steiner a justement défendu les Juifs contre ceux qui voulaient, individuellement, leur retirer leurs droits, et ont préparé la venue d'Hitler!

    Ce qu'il faut bien admettre, c'est qu'il n'a accordé aucun droit particulier aux groupes en tant que tels, parce qu'il ne pensait pas que les traditions culturelles, prises à un moment donné, étaient dans le même état de perfection. Il pensait que, selon les temps, chaque culture apportait sa spécificité, et enrichissait l'humanité. Au bout du compte – à la fin des temps –, les courants culturels sont parfaitement égaux. Mais pris à des moments Wagner_3815.jpgprécis, certains sont plus actifs et riches que d'autres. Par exemple, la culture latine, à l'époque de l'empereur Auguste, était particulièrement riche, et l'humanité gagnait à se laisser pénétrer par elle. À l'époque d'Alexandre, c'était la culture grecque. Pendant longtemps, cela a été la culture française. Et puis, oui, Steiner le pensait, à son époque, c'était la culture allemande, avec Goethe, Novalis, Fichte. Non pas toute la culture telle qu'elle se faisait en Allemagne, mais le classicisme et le romantisme allemands, dont tous les gens sensés admettent qu'ils ont réellement ravivé la culture européenne et même mondiale. Car jusqu'au cinéma américain contemporain émane de Wagner – et de Goethe et Novalis, par-delà.

    Qu'il soit beaucoup attaqué en France se comprend aussi par ceci, que beaucoup de Français n'admettent pas que leur culture classique, jadis si rayonnante, n'ait plus le même rayonnement – que la France, comme agent providentiel de l'évolution humaine, n'ait plus le même rôle qu'autrefois. C'est dur à admettre, mais la défaite de 1940, Pascal Décaillet l'a dit avec raison, a manifesté cette tendance des temps. La culture des pays de langue germanique, avec en son sein l'anglais, tend à s'imposer, et à apporter sa spécificité. C'est ainsi. Tout change.

  • Le mythe républicain de l'ancienne Rome à la France moderne

    fmd_209399 (2).jpgDans ma thèse de doctorat, j'ai pensé bon de me demander si l'âme de la Savoie n'était pas contestée par les intellectuels français parce que, inconsciemment, ils ne s'autorisaient pas à n'admettre que l'âme française – le génie national qu'exprime l'État républicain, tel que Jules Michelet l'a défini dans ses textes. On a eu beau jeu de me répondre que le rationalisme s'était aussi emparé de cette question, et avait fait justice de ce fantasme national, qu'il n'y avait pas de possibilité d'erreur à cet égard – qu'on ne donnait pas plus de droits au génie français à l'existence qu'à celui de la Savoie. Je n'en crois rien, car ici l'inconscient joue à plein, et on brandit souvent le rationalisme contre les replis régionaux, tandis qu'on l'articule libéralement avec la défense de la République, elle-même perçue comme source de toute raison lumineuse en l'espèce humaine.

    Car cela aussi fait l'objet d'un mythe. Il n'est pas né en 1789, puisque Virgile en parle dans l'Éneide. Il affirme que Rome abat les rois, et répand la vertu et l'intelligence dans un monde barbare, accomplissant une mission civilisatrice en l'humanité. Elle émancipe les peuples, et personne n'ignore que cette rhétorique était aussi celle de la France coloniale, du temps de la Troisième République. En adoptant la devise Post Tenebras Lux, la Genève protestante allait dans le même sens. Il s'agit de dire que la République est en phase avec l'évolution humaine, devant aller vers toujours plus de raison. La France n'est plus, dans cette perspective, une fin en soi, mais l'instrument de cette évolution, et la Savoie n'est pas combattue en tant que telle puisque, sous ses apparences catholiques et royalistes, elle aussi serait tirée vers cet horizon rationaliste, la république française ne l'émancipant pas de ses illusions parce qu'elle est la France, mais parce qu'elle est la République.

    À tout prendre, c'est aussi l'essence du catholicisme romain, qui se pose comme universel parce que romain, et issu de l'Empire romain. Post_Tenebras_Lux_détail.JPGCalvin, du reste, ne le contestait pas dans l'absolu, puisqu'il disait le catholicisme bon jusqu'à saint Augustin, qui restait rationaliste et latin dans sa culture et son esprit. Il s'agissait, pour lui, de combattre le retour du paganisme en son sein, des superstitions, du merveilleux.

    Mais le rationalisme n'est pas réellement universel. Il est aussi une caractéristique de certains peuples. À un moment donné de l'histoire, je ne le nie pas, ces peuples ont été comme en pointe, parce que l'humanité avait besoin des progrès de la raison, de la pensée logique – c'était nécessaire à son évolution globale. Mais cette évolution n'a rien de linéaire. Tantôt l'humanité a besoin de perfectionner sa vie intérieure par la pensée logique, la_republique_1848_bd.jpgtantôt elle doit développer l'imagination créatrice, comme l'a très bien vu le romantisme après l'échec du rationalisme français en Europe, l'échec de la Révolution. Et c'est alors que d'autres cultures, appartenant à d'autres peuples, se mettent à la pointe. On en a eu l'exemple avec le romantisme allemand, qui, idéalement, conciliait la raison et l'imagination. Mais les cultures orientales ont aussi du succès, par exemple le bouddhisme tibétain, parce que, dans ses profondeurs, l'humanité se sent menacée par l'excès de rationalisme qui a mené la culture française à l'assèchement, à la destruction. Et dans cette perspective, la réhabilitation du style mythologique des Savoyards d'autrefois est importante, et bénéfique.

    Non pour dire qu'il faut renoncer à la raison ou même regretter qu'avec son intégration à la France moderne, la Savoie ait accueilli l'esprit cartésien: dans mon livre Portes de la Savoie occulte, j'ai présenté cela comme providentiel, et nécessaire. Mais pour dire que cela n'avait de valeur que pour un temps et que, effectivement, le génie français, non celui de l'humanité, est celui du rationalisme, de telle sorte que le prétendre universel ressortit encore à l'adoration du génie français, même chez les étrangers sensibles à cet aspect de la culture humaine. Le génie savoisien est autre, il offre un contre-poids à l'excès de rationalisme, et promeut l'imagination créatrice, comme le rappelaient François de Sales et Joseph de Maistre, chacun à sa manière – et sans en être totalement conscients, non plus.

  • Les comportements matérialistes n'ont pas besoin de preuves

    Maurienne_-_Cathédrale_et_église_Notre-Dame.JPGIl y avait, dans ma thèse, une allusion à quelque chose dont avait parlé Christian Sorrel dans un article, et Christian Sorrel se trouvait dans mon jury de soutenance. Mais il n'était pas content, car des faits qu'il relatait, je n'avais pas tiré le même enseignement que lui.

    Il s'agissait de la restauration curieuse des évêchés de Maurienne et Tarentaise, en 1825, après leur suppression par la France révolutionnaire. Les débats montraient que deux partis s'opposaient: un parti mythologique, fondé sur les traditions de ces évêchés remontant à saint Pierre ou Charlemagne, et un parti rationaliste, fondé sur l'organisation efficace de l'Église catholique. Or, dans les faits, le parti mythologique a gagné, et cela illustrait mon idée que la Savoie de ce temps était tournée, culturellement, vers le mythologique.

    Mais ce n'est pas cela qu'il faut démontrer, bien sûr. C'est tout autre chose! Et, dans son article, Christian Sorrel a émis deux affirmations gratuites. La première est que, en 1966, les deux évêchés en question ont été supprimés définitivement: l'historien se projetait sans preuve vers l'avenir simplement parce qu'il n'avait pas envie que ces évêchés soient restitués, et qu'il voulait croire que l'humanité va vers toujours plus de rationalité. C'est un dogme. Il est faux. J'en suis convaincu. Mais libre à lui, et aux autres historiens agréés par l'Université, de croire autre chose. Je constate simplement que quand on prophétise en faveur du rationalisme universel, on passe aisément pour un historien sérieux, et que quand on prophétise en faveur d'autre chose, on passe plutôt pour un prophète délirant. En tout cas, il n'est bien sûr pas attesté que l'humanité aille vers la rationalité toujours davantage, car aucun historien n'est allé dans l'avenir, et les universitaires n'ont pas vraiment inventé la machine charles-felix-F1-003b-charles-face-apres-.jpgà explorer le temps.

    L'autre affirmation gratuite de Christian Sorrel est que si la balance a penché en faveur du parti mythologique, c'est parce que le roi du temps, Charles-Félix, y aurait vu un intérêt stratégique, son armée étant placée sur le territoire en fonction de ces évêchés. A priori, on ne voit pas le rapport entre les évêques et les soldats, et le fait est que, dans l'article, Christian Sorrel n'apporte pas de preuve, il ne cite pas, par exemple, une lettre de Charles-Félix où il aurait exprimé son intention. Il n'explique pas non plus le rapport qui aurait pu exister entre le clergé et l'armée. Il en parle comme si c'était évident - et comme l'intention supputée est clairement matérialiste et égoïste, on se dit que mais oui, bien sûr, c'est la solution, c'est très vraisemblable, tandis que l'attachement aux figures mythologiques ne l'est guère!

    J'ai laissé de côté, dans ma thèse, cette affaire de stratégie à mes yeux mal étayée, et suis resté attaché aux faits. Je ne pense pas qu'on puisse me reprocher de ne pas avoir épousé le dogme matérialiste qui attribue sans preuve des comportements égoïstes aux peuples ou aux princes. L'intention supputée de Charles-Félix restera improbable tant qu'on n'aura pas trouvé de document intime l'attestant. On peut aussi supputer que lui attribuer de telles intentions ressortit à la jalousie, ou à la peur du sentiment humain en faveur du mythologique - bien plus présente dans le matérialisme que le goût de la véracité, quoi qu'on dise.

  • Tendances globales et lutte des classes

    Abbaye_d'Hautecombe_6.JPGDurant ma soutenance de thèse, j'ai, outre Christian Sorrel, été en butte aux questions du sympathique historien professionnel Bruno Berthier, que j'avais déjà rencontré une fois. Il s'est étonné, pour ne pas dire plus, de ce que j'osasse livrer une tendance générale traversant les classes sociales, dans la Savoie de la Restauration dite sarde. Pour lui, c'est méthodologiquement contestable. Je lui ai demandé si, pour établir une tendance globale, il valait mieux se confiner dans une seule classe sociale.

    Cela a fait sourire. Le problème n'était bien sûr pas là, c'est qu'on ne voulait pas que j'établisse la moindre tendance globale, on voulait imposer l'idée que dans ce petit duché enfermé dans ses montagnes, les classes sociales s'étaient durement affrontées - comme en France. Las, on a beau chercher, on ne trouve rien. On voudrait bien trouver quelque chose, puisque Marx a assuré que la Lutte des Classes est une constante. On brandit donc quelques faits conflictuels, faibles échos de la divinité de la Discorde qui alors rayonnait de son feu dévastateur sur la puissante voisine francophone...

    La question des Voraces, ouvriers lyonnais d'origine savoyarde qui ont envahi la Savoie lors de la révolution française de 1848, est ici cruciale, puisque, selon Sylvain Milbach, historien patenté (qui n'était cependant pas dans mon jury), ils attestaient de la permanence d'un souvenir. Celle de la république française, s'entend. Ou de la révolution de 1789. Peut-être. Mais ces ouvriers vivant en France, pas trop besoin d'invoquer un souvenir: la vie culturelle française était nourrie de références à la Révolution!

    Quant aux Savoyards restés au pays, Jacques Lovie, le grand historien d'autrefois, assurait qu'ils n'étaient républicains que d'une façon profondément minoritaire. Et pour preuve (il utilisait le mot), il rappelait que les notables de Chambéry ont arrêté ou fait arrêter les Voraces, et que ceux qui, parmi ces derniers, ont pu s'échapper, ont été rattrapés par les paysans, et tués. Je ne dis pas que je m'en réjouis. Mais c'est un fait.

    Les nobles, les bourgeois et les paysans ont invoqué Dieu et le Roi, la patrie de Savoie et tout le reste, et n'ont pas suivi les Voraces. Mieux encore, dit Lovie, ceux-ci sont devenus dans les campagnes des croques-mitaines, invoqués pour faire peur aux enfants pendant des décennies. Ils avaient été intégrés à la mythologie populaire.

    Mère de Dieu, j'avais peut-être dit des faits vrais, mais pas ceux qu'il faut dire. On m'a déclaré que j'avais beaucoup de courage, d'oser dire une chose pareille. Je me serais presque cru en Chine.

    Christian Sorrel aussi a abordé cette question, notamment à travers l'insurrection turinoise de 1821: quelques historiens piémontais avaient réalisé récemment d'excellents travaux montrant qu'elle avait touché aussi les Savoyards. Mais depuis plusieurs historiens se sont montrés sceptiques, car il n'y avait pas de Carlo_Felice_di_Savoia.jpgraison de penser que si ç'avait été le cas, le roi Charles-Félix aurait, comme il l'a fait, félicité les Savoyards de ne s'être pas révoltés: c'est justement pour cette raison qu'il a restauré l'abbaye d'Hautecombe et s'y est fait ensevelir... Disons, si on veut, que les insurgés savoyards étaient bien moins nombreux que ceux du Piémont!

    Peut-être qu'en disant cela, je ne fais pas honneur aux Savoyards, présentés par les faits comme sans énergie, sans aspirations à des temps nouveaux. Le fait est que le Surréalisme, par exemple, a laissé les écrivains savoyards de glace. Leur qualité n'était pas là, n'était pas dans l'élan vers les temps nouveaux. Je ne dis pas cela pour les féliciter, j'aime le Surréalisme. En un sens, je trouve bon que la Savoie ait été intégrée à la France, justement pour qu'elle se pénètre de visions futuristes, d'inspirations libres: la tradition ancienne était désormais dépassée.

    Ils n'y demeuraient pas moins satisfaits, s'efforçant surtout de la maintenir vivante. Et c'est en soi une qualité. Fréquente chez les montagnards, qui conservent intact l'ancien, comme au Tibet. Mais qui, aussi, tendent à rejeter les changements - même, éventuellement, les bons.

    Je ne suis pas politisé comme le jury a voulu le croire - peut-être parce que lui l'est. Je voulais juste illustrer un état d'esprit qui a sa valeur, quoiqu'il ne puisse pas servir de modèle absolu.

  • Soutenance de thèse et méthode historique

    Christian-Sorrel.jpgJ'ai déjà évoqué le dialogue avec le professeur Christian Sorrel, lors de ma soutenance de thèse, concernant la nature de l'Église de Savoie, qu'il voulait au fond faire plus conforme au catholicisme rationaliste contemporain qu'on pratique en France, qu'elle ne l'était. Mais un autre point de discorde a surgi, qui m'est cher: la méthode historique. J'en avais parlé dans mon discours préliminaire, en disant que les historiens restaient à la surface du sentiment des peuples, en ne lisant pas les œuvres littéraires qu'ils produisent.

    Était-ce une provocation? Je le pense vraiment. Ils déduisent ces sentiments selon la vraisemblance et à partir de faits répertoriés par les administrations, et en général cela tombe à côté, ne correspond pas à ce qu'on trouve dans la littérature produite.

    Christian Sorrel me reproche donc de faire s'appuyer l'histoire sur la littérature alors que les deux ont en principe leurs outils propres. En effet, affirme-t-il, la littérature n'est faite que de discours, et l'histoire s'appuie sur des faits solides. Ah? les documents administratifs, rédigés par des fonctionnaires, sont donc fiables, et pas les œuvres des poètes? Et pourquoi donc? Je lui ai répondu que les documents administratifs étaient aussi des discours, qu'on pouvait, si on voulait, ne pas s'appuyer sur ceux des poètes, mais qu'on pouvait aussi s'appuyer sur eux. Chacun sa méthode, en somme. On peut avoir foi en la parole des fonctionnaires, ou en celle des poètes, selon sa préférence.

    L'argument selon lequel les poètes seraient de classe bourgeoise et ne permettraient pas de connaître le peuple tient un peu mal, si on ne se fie du coup qu'aux documents rédigés par les fonctionnaires: eux non plus ne sont pas du peuple - ils le sont même encore moins, en moyenne. Qu'ils assurent le représenter n'y change rien, d'ailleurs les poètes ont souvent aussi cette prétention. C'est donc affaire de goût, voire de préférence catégorielle, de sentiment corporatif, et moi qui me sens d'abord poète, je préfère me fier aux poètes. Libre à ceux qui se sentent d'abord fonctionnaires de procéder autrement!

    Sérieusement, quand plusieurs auteurs, individus libres, vont dans le même sens, c'est un fait fiable, pour appréhender l'esprit d'une époque. C'est bien la vérité. On m'en a voulu, une fois, à l'association des 1602.JPGGuides du Patrimoine de Genève, d'avoir dit que les Savoyards, en 1602, étaient favorables à leur duc et défavorables à la cité de Calvin en m'appuyant sur les écrits de François de Sales, qui était savoyard, et aimé et suivi de la majorité des Savoyards. J'ai cité d'autres écrits, allant dans le même sens. On aurait bien voulu établir autre chose. Et le fait est que quand on ne lit pas les œuvres littéraires du temps, et qu'on trace des lignes à partir de quelques faits répertoriés par des fonctionnaires, on peut dire ce qui est le plus agréable à entendre - sans être trop contredit. Hélas, la réalité est parfois cruelle. Oui, les Savoyards étaient nourris de merveilleux chrétien dans la lignée du treizième siècle et dans l'esprit de l'art baroque. Non, ils ne voulaient pas se rallier au rationalisme de Calvin ni à l'agnosticisme de Montaigne. On croit cela impossible - comme les Chinois croient le Tibet une aberration. Mais cela existe: il existe réellement des aberrations!

  • Catholicisme de Bernanos

    Georges-Bernanos.jpgUn des points qui ont été le plus mal compris, au sein de mon travail doctoral, concerne la spécificité du catholicisme savoyard, fondé sur les images - la fantaisie, le merveilleux. Les universitaires sont tellement dans le dogme que l'imagination est inutile en littérature, qu'elle n'est qu'un phénomène religieux vide de sens, et que tout est dans les idées et l'organisation du discours, qu'ils refusaient d'accepter, ou de comprendre mon point de vue. Pour eux, l'imagination ne peut, ne doit pas être considérée comme un reflet, dans l'âme, du monde spirituel, mais comme une simple illustration rhétorique, une somme de figures de style destinées à alimenter une idéologie donnée.

    On a donc cherché à savoir si mon but était de promouvoir le catholicisme et, surtout, on n'a pas compris pourquoi je distinguais le catholicisme savoyard du catholicisme français, puisque les idées, le dogme sont les mêmes. Je ne pouvais pas invoquer le catholicisme savoyard pour expliquer que la littérature savoyarde fût exclue des études universitaires, puisqu'elles n'excluent pas Bernanos et Bloy.

    Mais je me souvenais, écoutant ces remarques, de la critique de Bernanos par Pierre Teilhard de Chardin - qui croyait à la réalité du Christ cosmique et évoluteur, à la réalité d'un être spirituel planétaire qui emmenait l'humanité vers sa transfiguration. On raconte, en effet, qu'il accusait Bernanos de déguiser son désespoir personnel de figures chrétiennes factices. Et le fait est que Bernanos, par exemple dans Le Journal d'un curé de campagne, ne fait qu'utiliser les figures du merveilleux chrétien traditionnel pour illustrer le pitoyable état intérieur de son personnage. Cela ne se présente absolument pas comme réalité. Il n'y a même aucun miracle, aucune marque de la Providence dans la vie de ce curé. En un sens, c'est déjà dans la veine de Houellebecq, que d'ailleurs mon flaubert.jpgprincipal détracteur avait beaucoup étudié, après s'être justement consacré à Bernanos.

    Mais cela n'offrait pas non plus de différences importantes avec les pages que Flaubert a consacrées à la période mystique de son personnage d'Emma Bovary, quand elle imagine, vision consolatrice, les anges descendant du Père divin à la Terre, où vivent les hommes. Flaubert était simplement plus subtil, en montrant que l'effacement de ces images n'empêchait pas la vision d'un aveugle scrofuleux, au seuil de la vie d'Emma, comme une figure monstrueuse, à la Edgar Poe, apparaissant symboliquement au bout de ses errances. C'était là une vision semblable à celle des divinités courroucées tibétaines, et, au fond, l'expérience était authentiquement mystique.

    Or, les Savoyards croyaient que les anges étaient des réalités cosmiques, non des reflets psychiques d'idées abstraites - qu'ils vivaient dans les tempêtes, les vents, les montagnes, et que les phénomènes étaient bien chat.jpghabités par la Providence. Les anges intervenaient dans le déroulement des choses, ils n'étaient pas de simples projections.

    On me demandait si, pour moi, ces êtres étaient des illustrations d'états intérieurs, ou des réalités objectives. J'ai dû répondre qu'ils étaient l'image que créait l'âme à partir d'êtres spirituels réels: une manière de se représenter ce qui n'a point de corps, et vit dans les éléments sensibles. On ne concevait pas qu'ils pussent être tels, nouveaux dieux de la mythologie antique.

    Et pour cause: Chateaubriand, dans son Génie du christianisme, refusait de le concevoir aussi. Il faisait des anges et des démons de simples projections des vices et des vertus, et rejetait l'idée qu'on pût faire habiter la nature d'êtres spirituels.

    Or, c'était clair: j'avais abordé la question dans mon introduction. Mais c'était tellement inattendu, tellement interdit, il était tellement convenu qu'on ne pouvait pas penser les choses autrement que Chateaubriand, qu'inlassablement on y revenait. On m'a même dit courageux, parce que j'avais osé reprendre l'idée de Joseph de Maistre selon laquelle les peuples étaient mus par des anges, lorsque j'avais posé la question de savoir si la Savoie avait une identité propre. J'énonçais que les savants qui ne s'appuient que sur les faits physiques ne pouvaient absolument pas y répondre, par définition! Pourtant, il existe, il faut l'avouer, une lignée de savants qui parlent de la nation française et disent, en même temps, qu'ils ne s'appuient que sur des phénomènes physiquement observables. C'est plutôt bizarre.